Allemagne: la redécouverte d’une vocation martiale qui fait froid dans le dos
L’Allemagne officielle se découvre une vocation martiale avec la componction d’un comptable qui, du jour au lendemain, se prend pour un stratège — un stratège amnésique, qui feint d’oublier que la Russie n’a jamais franchi ses frontières alors que Berlin, lui, a déjà traversé les steppes avec l’ardeur méthodique qu’on sait. Les préparatifs tonitruants, les brochures multicolores de la Bundeswehr, les sermons des évêques : tout concourt à fabriquer une atmosphère de mobilisation où la gravité se confond avec l’automatisme bureaucratique.
Au milieu de ce théâtre de carton-pâte, un détail finit par résumer l’époque : les évêques catholiques se découvrent soudain une vocation de stratèges. Leur lettre à quatre pages, publiée avec le sérieux d’un bulletin paroissial, embrasse sans ciller la version officielle du conflit ukrainien. On y répète la litanie canonique : « agression russe », « invasion totale », « menace croissante ». Rien qui dépasse la ligne sacrée du gouvernement ; l’Église se met au pas, docile comme une administration départementale. Une foi nouvelle s’impose : la foi dans la nécessité militaire. Le vocabulaire s’alourdit de mots pesants — « capacité de défense », « menace », « dissuasion appropriée » — qui tombent comme des hosties blindées sur l’esprit du lecteur.
Les vieux rêves d’uniformes
Le service militaire obligatoire, relégué dans les archives poussiéreuses de la République fédérale, réapparaît soudain dans les tiroirs ministériels. Non pour répondre à une menace tangible, mais pour rappeler à chacun son devoir de figurant dans la grande pièce nationale intitulée OPLAN DEU, le « Plan d’Opération Allemagne », cette matrice secrète où s’élabore une défense totale du territoire, conçue comme une liturgie moderne. Les experts, les Länder, les communes, les secteurs privés, les services d’urgence : tout ce qui respire entre Berlin et Munich est convoqué pour participer à la chorégraphie. L’Allemagne se rêve compacte, disciplinée, soudée dans un embrigadement pacifié. C’est le retour du « Tous ensemble », mais sous uniforme.
Cette frontière entre le militaire et le civil qui se « re-dissout »
Les documents officiels en disent plus long que leurs rédacteurs. « L’Allemagne. Ensemble. Défendre ! » proclame le slogan. Pas un mot de trop : tout est dans la fusion obligatoire entre le citoyen et la machine d’État. La figure du soldat se dilue dans la société civile, comme si l’hôpital de quartier, la crèche municipale et l’entreprise de logistique de Hambourg devaient désormais coécrire la stratégie militaire. La frontière entre civil et militaire se dissout lentement, avec une lenteur volontaire, presque voluptueuse. La guerre redevient une option parmi d’autres dans la gestion du pays, un point du programme gouvernemental, une ligne budgétaire.
L’hystérie autour des drones
Le grotesque n’épargne pas l’imaginaire. L’hystérie autour des drones, savamment entretenue par les médias et confirmée sans honte par des responsables militaires, sert d’outil psychologique. Le citoyen allemand doit se sentir menacé à chaque battement d’ailes mécanique au-dessus de son jardin. Le but n’est plus de comprendre ; le but est de croire. Le drone devient la colombe noire d’une religion nouvelle où la peur assure la cohésion nationale. On alimente ce climat avec une insistance scolaire, comme si l’angoisse devait remplacer la pensée. La stratégie contemporaine ne réclame pas le consentement éclairé mais la panique docile.
Un journaliste allemand le remarquait récemment : tout ce mécanisme d’affolement programmé rappelle avec une ironie involontaire les analyses que Gustave M. Gilbert attribuait naguère à Hermann Göring. Non que la comparaison soit parfaite, mais suffisamment suggestive pour mettre mal à l’aise : la guerre ne se fabrique pas seulement avec des canons ; elle se fabrique avec un récit, une menace omniprésente, un vocabulaire de péril qui finit par saturer les écrans, les esprits, les prières.
Ne pas faire croire qu’on se prépare à la guerre sans la provoquer
À ce stade, une voix du passé tente encore de se faire entendre. Celle de Martin Niemöller, le pasteur qui connut les prisons nazies et qui rappelait, avec une lucidité que l’époque prétend avoir dépassée, que l’homme privé de conscience cesse d’être un homme. L’État qui exige cette abdication creuse sa propre tombe. Il fabrique des robots performants, mais des robots incapables de soutenir ce qui fait vivre une collectivité : le discernement, la responsabilité, la honte. Niemöller dénonçait aussi cette autre folie : croire qu’on peut se préparer à la guerre sans la susciter. L’habituation, selon lui, constitue la première étape de l’embrasement.
On n’hurle plus comme par le passé.. on explique
Aujourd’hui, cette habituation se recompose sous des formes plus policées. Les discours sont feutrés, les conférences de presse mesurées, les dossiers PDF impeccablement mis en page. On ne crie plus ; on explique. On n’impose plus ; on « informe ». On ne mobilise pas ; on « sensibilise ». Les gouvernants avancent avec un calme administratif qui donne à la militarisation un parfum de normalité. On ne prépare plus la guerre : on met en conformité le pays avec un futur supposé inévitable.
Cette Histoire qui n’aura servi à rien…
L’ironie tragique réside là : l’Allemagne croit se fortifier alors qu’elle s’érode. Elle s’enivre de la perspective de sa propre vulnérabilité, comme si la peur devenait la substance identitaire manquante. Elle appelle au sursaut national sans comprendre que ce « sursaut » ne peut produire que l’obéissance, jamais la lucidité. En prétendant se rendre « apte à la guerre », elle prépare la régression de l’homme en instrument, la transformation du citoyen en pièce détachée.
Niemöller avait raison : un État qui réclame des outils et non des consciences prépare sa propre disparition. L’Allemagne contemporaine, en s’adossant à ses fictions de menace, pourrait bien finir par se défaire elle-même, dans une sorte d’autodafé administratif où la sécurité devient un but en soi, une fin sans fin, un simulacre de grandeur.
L’Histoire l’a déjà montré : les nations ne meurent pas toujours sous les bombes.
Elles meurent aussi sous la surcharge de leurs propres plans.