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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

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La Suisse face à son destin européen

4 Février 2026, 04:25am

Intégration juridique ou souveraineté préservée ?

Un débat de fond entre Jacques Pilet et François Schaller

 

Dans un débat passionné organisé par la chaîne Youtube L’Impertinent, deux figures médiatiques suisses romandes aux visions antagonistes, Jacques Pilet et François Schaller, ont confronté leurs analyses sur l’épineux dossier du nouveau paquet d’accords entre la Suisse et l’Union européenne. Loin des simplifications, l’échange a creusé les implications géopolitiques, économiques et identitaires d’un rapprochement qui, selon les termes mêmes utilisés, divise profondément l’opinion.

La Suisse face à son destin européen

« Bilatérales 3 » ou « intégration juridique » ? Une querelle sémantique révélatrice

D’emblée, François Schaller, journaliste économique connu pour ses positions euro-sceptiques, a campé le débat sur le terrain de la définition. Pour lui, qualifier ce nouveau paquet de « Bilatérales 3 » relève de la « pure désinformation ». Il affirme que le Conseil fédéral a dû demander l’autorisation à Bruxelles d’utiliser ce terme, car l’UE y voit non pas une continuation des accords précédents, mais « l’inauguration d’une ère nouvelle »: celle de « l’intégration juridique de la Suisse dans l’Union européenne ». Il dénonce une stratégie de l’engrenage (spillover effect), où des concessions graduelles mèneraient à une intégration de fait, sans que les citoyens n’aient jamais eu l’occasion de s’y opposer clairement.

 

Face à lui, Jacques Pilet, vétéran du journalisme et européen convaincu, appelle à un débat « factuel » et « pragmatique ». S’il reconnaît les dérives « désastreuses » et le « bellicisme » de l’actuelle Commission von der Leyen, il reste attaché au « socle » originel de l’UE: un projet de « paix et de prospérité » fondé sur la libre circulation et les échanges. Pour lui, dans un monde géopolitique turbulent marqué par les pressions américaines et chinoises, un accord solide avec le voisin européen – qui absorbe la moitié des exportations suisses – est une nécessité de stabilité. Il réfute l’idée d’un « engloutissement » législatif, évoquant plutôt une harmonisation ponctuelle dans des domaines précis.

 

La libre circulation, pierre d’achoppement du modèle suisse

Le cœur du désaccord s’est cristallisé autour de l’impact économique et social de la libre circulation des personnes. François Schaller en dresse un bilan sévère. S’appuyant sur des statistiques, il souligne que le « vrai taux de chômage » (selon les normes du BIT) a régulièrement grimpé pour frôler les 5%, se rapprochant de la moyenne européenne. Il pointe du doigt un paradoxe: un taux d’emploi élevé, mais aussi un sous-emploi involontaire record, notamment chez les femmes, qu’il attribue à la facilité pour les entreprises de recruter sur le vaste marché européen. Il ne condamne pas l’immigration en soi, mais le régime de préférence automatique accordé aux Européens, qui bride selon lui la capacité de la Suisse à attirer des talents mondiaux et à utiliser le potentiel des requérants d’asile.

 

Jacques Pilet minimise l’attractivité durable de la Suisse face au coût de la vie et voit dans la libre circulation un apport essentiel de compétences, notamment dans le secteur médical. Il met en avant le caractère exceptionnellement « internationalisé » de l’économie suisse, dirigée en grande partie par des managers étrangers, et plaide pour libéraliser en parallèle l’immigration en provenance du reste du monde.

 

Souveraineté, neutralité et rapport de force: la Suisse dans le jeu des grandes puissances

L’argument de la souveraineté nationale est central dans le plaidoyer de Schaller. Il décrit une Suisse sous « pressions continuelles » de l’UE depuis 30 ans, devenue « incapable de résister aux sanctions », qu’elles soient américaines (sur le secret bancaire) ou européennes. Il fustige la docilité de Berne, qui n’oserait pas, selon lui, porter plainte à l’OMC contre des mesures discriminatoires. Pour lui, adopter l’« alignement dynamique » sur le droit européen reviendrait à renoncer à un atout majeur: la sécurité juridique et la stabilité helvétiques, bien plus rassurantes pour les investisseurs que le cap changeant de Bruxelles.

 

Pilet rétorque en élargissant la perspective. Il rappelle les pressions bien plus « humiliantes » et « spectaculaires » des États-Unis, ainsi que le défi économique chinois. Dans ce contexte, un accord avec l’UE offrirait au contraire, selon lui, une « sécurité juridique » accrue grâce à des procédures de règlement des différends « plus claires et plus contraignantes », évitant les arbitrages politiques.

 

La question de la neutralité, brandie par Schaller comme un pilier menacé par l’intégration européenne, est également revenue à plusieurs reprises. Pilet, de façon surprenante pour son interlocuteur, a partagé son inquiétude quant à l’« érosion » de cette neutralité, notamment via les liens militaires étroits avec Israël et les États-Unis. Cependant, il voit dans un ancrage européen renforcé non pas une dilution de la neutralité, mais la possibilité d’en faire une « plateforme » active pour le dialogue et la recherche de paix.

 

Une Union européenne en crise: un partenaire encore désirable ?

Schaller a porté une critique fondamentale sur la nature même de l’UE actuelle. Loin de se souder face à la guerre en Ukraine, elle lui apparaît comme le « ventre mou du monde », en proie à une « instabilité spectaculaire » et à des divisions internes. S’associer à une structure dont l’avenir politique est aussi incertain lui semble risqué, d’autant que la Suisse jouit d’une « image positive » dans le monde, qu’elle perdrait en Europe où elle est perçue, selon lui, comme un « tricheur » ou un « passager clandestin ».

 

Pilet, sans nier les dysfonctionnements, invite à ne pas diaboliser « Bruxelles » et à voir la réalité des États membres, aux intérêts divers. Il appelle à une relation mature, faite de « liens solides » juridiques mais aussi de « rapports humains » avec chaque voisin.

 

Conclusion: deux visions de l’indépendance nationale

Au final, ce débat a exposé deux philosophies irréconciliables de la place de la Suisse dans le monde. Pour François Schaller, l’indépendance et la prospérité passent par le maintien d’une distance critique avec le projet européen, perçu comme intégrateur et instable, et par la réaffirmation d’une souveraineté pleine et entière, capable de négocier d’égal à égal avec tous les blocs.

 

Pour Jacques Pilet, dans un XXIe siècle marqué par le retour des grandes puissances, la souveraineté n’est pas un mantra mais un exercice pragmatique. Elle se préserve et s’exerce mieux dans le cadre d’alliances et de règles stables avec son environnement géographique et économique le plus proche. L’enjeu, selon lui, n’est pas de choisir entre la souveraineté et l’Europe, mais de définir comment une souveraineté intelligente peut s’articuler avec un partenariat indispensable.

 

La balle est désormais dans le camp du peuple suisse, qui devra in fine trancher ce débat fondamental sur son identité et son avenir.

 

Louis GIROUD

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Calomnies d’État contre un espion imaginaire

13 Janvier 2026, 03:00am

Publié par Louis GIROUD

Jacques Baud lâché par les siens: l’art d’empoisonner la critique par l’idiotie

 

L’affaire Jacques Baud aura eu au moins un mérite: révéler comment une démocratie moderne traite un dissident rationnel. Pas un excité du clavier, pas un prophète de l’Apocalypse, pas un adepte des tunnels sous Washington — mais un militaire suisse, ancien analyste du renseignement, qui s’obstine à expliquer les guerres plutôt qu’à les fantasmer.

Calomnies d’État contre un espion imaginaire

Le crime de Baud n’est pas d’avoir inventé des histoires pour enfumer son auditoire. Il est sans doute d’avoir décrit une réalité. À propos de Gaza, par exemple, il a osé prononcer les mots qu’il ne faut pas prononcer, ceux qui ne s’épuisent pas dans l’indignation morale, mais qui relèvent du droit. Crime de guerre. Complicité. Cassis. Il n’a pas accablé “l’Occident”, ni “les élites”, ni “le système” — toutes catégories utiles au bavardage mais inutilisables devant un juge. Il a nommé des ministres et des responsabilités. C’est là que la politique s’arrête et que le risque commence.

 

La suite, avec ses propos sur la guerre en Ukraine, fut instructive: sanction européenne, lâchage feutré du Conseil fédéral, désolidarisation polie des ministres, et cette forme très suisse de la mort sociale: l’invisibilisation. On ne censure pas, on ne poursuit pas, on ne s’abaisse pas à débattre. On retire simplement le tapis sous les pieds. L’homme ne disparaît pas, il cesse d’exister.

 

Les orateurs hystériques: première technique pour discréditer la critique

On observera au passage que Bruxelles n’a pas jugé utile de sanctionner les orateurs hystériques ni les conspirationnistes créatifs. Ceux-là ne menacent rien. Ils accusent trop pour accuser juste. Ils excitent sans mobiliser. Ils hurlent contre le vide, et le vide ne porte pas plainte. Baud, en revanche, a commis l’impardonnable: il a relié un événement, un ministre, un conflit et une catégorie juridique. Le puzzle du réel, pièce par pièce.

 

C’est ici que se dévoile le rôle politique du complotisme contemporain. Le système ne le combat plus; il s’en sert. Le complotiste stupide occupe le terrain critique pendant que le pouvoir travaille. Il teinte la dissidence d’un halo de folie douce, l’empêche de parler sérieusement, empêche le public de l’écouter. Grâce à lui, la contestation devient une pathologie, un caprice, un folklore. Et lorsqu’un Baud apparaît, on le range discrètement dans le rayon des hurluberlus, sans même prendre la peine de le réfuter. L’affaire est close.

 

Le complotisme stupide comme décor

Le système ne débat plus avec la dissidence rationnelle, il la met dans la mauvaise pièce. Le complotisme stupide s’occupe du décor: il repeint la critique en excentricité et la dissidence en dérangement. Dans ce brouillard, un discours précis devient une anomalie, un risque, ou simplement une gêne. Jacques Baud n’a pas été réduit au silence: il a été noyé dans l’aquarium des hurluberlus. L’eau était trouble, il suffisait d’attendre.

C’est que Baud ne conspire pas, il explique. Et l’explication est la forme la plus aboutie de la dissidence. Celui qui explique est irrécupérable: on ne l’achète pas, on ne le flatte pas, on ne le fait pas taire. On le dissout. Dans le vacarme, dans la masse, dans l’idiotie. C’est le destin contemporain des gens précis.

 

Le pouvoir moderne ne tolère pas d’être démasqué

Son crime n’est pas d’avoir accusé Israël, ni Cassis, ni les journalistes. Son crime est d’avoir employé la bonne catégorie: le crime de guerre. Un concept en apparence poussiéreux, mais dont l’efficacité n’a jamais disparu. Le pouvoir moderne tolère les accusations morales (elles excitent, mais n’engagent rien), il supporte les accusations idéologiques (elles structurent des plateaux télé), mais il ne pardonne pas l’accusation juridiquement exploitable. Une insulte passe; une qualification pénale ne passe pas.

La dissidence n’est pas une affaire de volume sonore, mais de précision. Et le système n’a pas peur du bruit. Il a peur de la précision. Le bruit distrait, la précision désigne. Le complotisme désigne “le système”, “l’Otan”, “les élites”, ce qui est commode mais juridiquement inexploitable: on ne traduit pas “les élites” devant un tribunal. Baud, lui, désigne Cassis, Barrot, Netanyahou, des journalistes, des gouvernements. Là commence l’indécence.

 

La vilenie comme certificat de décès symbolique

La réaction suisse a été d’une discrétion exemplaire. On ne s’attaque pas frontalement à l’homme, on feint plutôt de ne pas le voir. Le Conseil fédéral n’a pas eu besoin de le contredire, ni même de le condamner: il lui a simplement tourné le dos au moment précis où Bruxelles le plaçait sur la liste noire. Le geste valait certificat de décès symbolique. En Suisse, le coup de grâce s’administre sans éclaboussures — la pitié est une vertu nationale.

Le plus ironique dans l’histoire est que tout cela s’est fait sans le moindre complot. Pas de réunion secrète, pas de coordination, pas de stratégie. Juste un marché cognitif saturé d’idioties où la dissidence rationnelle devient illisible. La politique moderne n’a pas inventé la censure; elle a inventé le bruit. Et le bruit est un anesthésiant plus efficace que la peur.

 

L’ignorance comme police auxiliaire

On pourra bien sûr continuer à se rassurer en répétant que le complotisme est un danger pour la démocratie. La vérité est plus embarrassante: il est devenu sa police auxiliaire. Les démocraties tardives ne censurent plus ce qui les menace; elles le noient. Elles ne tuent pas les analyses dangereuses; elles les font baigner dans l’idiotie ambiante jusqu’à ce qu’on les confonde avec le reste.

Jacques Baud a été lâché par les siens, non parce qu’il se trompait, mais parce qu’il avait raison de la mauvaise manière: avec rigueur, avec droit, avec noms, avec ministères. La dissidence moderne ne doit pas être intelligente; elle doit être folle. La folie amuse et fatigue. L’intelligence, elle, pourrait un jour demander des comptes.

 

Louis GIROUD

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L’époque de l’inquisition est de retour

1 Janvier 2026, 13:36pm

Publié par Thomas Kaiser (ZIF) - L. Giroud (SLR)

« Les sanctions de l’UE contre Jacques Baud sont
une grave violation du droit »

 

Entretien avec le professeur Alfred de Zayas, historien et professeur de droit. Ancien haut fonctionnaire des Nations unies

 

Publié le 23 décembre 2025 – Zeitgeschehen im Fokus

 

Il a fallu des siècles pour que les droits fondamentaux s’imposent comme des principes non négociables et soient intégrés dans les constitutions démocratiques. Interrogé sur l’évolution historique de la liberté d’opinion et de la liberté de croyance, le professeur Alfred de Zayas rappelle que la liberté d’expression est un produit direct des Lumières. Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu ou encore Emmanuel Kant en furent des défenseurs majeurs. Dès 1677, Baruch Spinoza plaidait déjà, dans son Tractatus Politicus, pour la liberté d’opinion et la paix.

L’époque de l’inquisition est de retour

Ce droit fondamental ne naît pas avec l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948: il le précède largement. Mais encore faut-il en comprendre la portée réelle. La liberté d’opinion implique la liberté de dire non, la liberté d’exprimer une opinion dissidente. Elle suppose surtout la liberté d’information: nul ne peut formuler un jugement sans accès aux faits. Une liberté d’expression réduite à la répétition mécanique de discours entendus la veille sur une chaîne dominante perd toute valeur.

 

La liberté d’opinion implique le droit d’accéder à toutes les informations, de les rechercher activement, de les étudier et de les discuter librement, sans intimidation, sans inquisition étatique, sans règles de censure imposées par des institutions supranationales. L’alternative est connue: la terreur de l’opinion, le conformisme collectif, le totalitarisme.

Selon Alfred de Zayas, les États-Unis et l’Europe connaissent aujourd’hui une régression grave dans la mise en œuvre des droits humains. Le monde occidental retourne à une logique inquisitoriale: la pensée indépendante n’est plus encouragée mais combattue. Les chercheurs indépendants sont sanctionnés, à l’image de l’ancien officier suisse du renseignement Jacques Baud.

 

La liberté de croyance, quant à elle, signifie le droit d’avoir une croyance ou de n’en avoir aucune. Elle relève de la sphère privée. Croire en Dieu ou non, adhérer à une religion catholique, protestante, juive ou musulmane est un droit garanti par l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

 

Les racines historiques des droits humains

La source première des droits humains réside dans la dignitas humana, la dignité humaine. L’invention de l’imprimerie par Johannes Gutenberg et la diffusion du savoir à partir de 1450 ont joué un rôle décisif. Grâce aux livres et aux pamphlets — notamment les 95 thèses de Luther — le savoir est sorti du monopole des clercs et des élites. La Renaissance a nourri un appétit intellectuel nouveau, fondement de la pensée critique.

 

Dans toute démocratie fonctionnelle, la liberté d’opinion et la liberté d’information sont indispensables. Les gouvernements démocratiques devraient donc soutenir la recherche libre et protéger les lanceurs d’alerte, et non les combattre. Des figures comme Edward Snowden ou Julian Assange sont essentielles à la vitalité démocratique. De même, une presse libre et pluraliste, offrant une diversité d’informations et d’interprétations, est une condition sine qua non de la démocratie.

 

Or, depuis plusieurs décennies, le monde occidental évolue vers un absolutisme qui rappelle le Léviathan de Thomas Hobbes: une opinion unique, une « souveraineté interprétative » exercée par l’État. C’est le début du totalitarisme. Cette évolution est incompatible avec la démocratie. Des milliards d’argent public sont désormais consacrés à la propagande et aux relations publiques. Les citoyens sont saturés de récits fabriqués, de « fausses informations » et de narratifs imposés, qui dictent ce qu’il convient d’aimer ou de haïr.

 

Les grandes périodes de répression de la liberté d’expression

Historiquement, la liberté d’expression n’a jamais été acquise définitivement. En 1600, Giordano Bruno fut brûlé par l’Inquisition. Trente ans plus tard, Galilée se trouva confronté à une situation similaire. Il ne dut sa survie qu’à sa rétractation formelle de l’héliocentrisme.

 

Après la Révolution française, la censure fut largement pratiquée. Napoléon fit détruire dix mille exemplaires de De l’Allemagne de Madame de Staël. Le Congrès de Vienne freina également la diffusion des idées libérales. En Allemagne, ce furent les associations étudiantes et les cercles intellectuels qui défendirent sans relâche la liberté de pensée, dans l’esprit de Cicéron: liberae sunt nostrae cogitationes.

 

Le XIXᵉ siècle fut marqué par de nouvelles vagues de censure, notamment lors des révolutions de 1830 et 1848, ainsi que dans la Russie tsariste. Mais la négation la plus radicale de la liberté d’opinion et de la liberté de la presse survint sous le national-socialisme en Allemagne: arrestations arbitraires, confiscation de biens, internements, exécutions sans procès.

Dans tout régime totalitaire, il n’existe ni liberté de la presse, ni liberté scientifique, ni liberté d’opinion. La peur devient un instrument permanent de gouvernement.

 

La liberté d’expression dans le droit international

La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 n’avait qu’une valeur déclarative. Ce n’est qu’avec l’entrée en vigueur, le 23 mars 1976, du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) que ces droits sont devenus juridiquement contraignants. Les articles 18 et 19 en constituent les piliers.

Les gouvernements ne peuvent restreindre la liberté d’expression que dans des circonstances très limitées et strictement encadrées par l’article 19 § 3 du Pacte. Ces restrictions doivent être nécessaires, proportionnées et justifiées, notamment pour protéger les droits d’autrui ou la sécurité nationale — notion que le Comité des droits de l’homme de l’ONU a toujours interprétée de manière restrictive.

Dans le cas de Jacques Baud, aucune de ces exceptions n’est applicable. Le Comité des droits de l’homme a rappelé, dans son Observation générale n° 34, que les lois relatives à la sécurité nationale ne peuvent être utilisées pour faire taire des journalistes, chercheurs ou analystes diffusant des informations d’intérêt public.

 

Les analyses de Jacques Baud: une menace pour la démocratie ?

Selon Alfred de Zayas, les analyses de Jacques Baud ne constituent en aucun cas une menace pour l’ordre démocratique européen. Bien au contraire: si elles avaient été prises en compte dès le départ, la crise ukrainienne aurait pu suivre une trajectoire plus pacifique et des centaines de milliers de vies auraient pu être épargnées.

Plutôt que de débattre des faits, les autorités préfèrent disqualifier ces analyses en les qualifiant de « propagande » ou de « théories du complot ». Cette stratégie d’évitement entretient la poursuite du conflit et le drame humain qui l’accompagne.

 

Les « sanctions » contre des individus: une illégalité manifeste

Le terme même de « sanctions » est trompeur. En droit international, il convient de parler de « mesures coercitives unilatérales ». Seules les sanctions adoptées par le Conseil de sécurité des Nations unies sont légales. Toute autre mesure à portée extraterritoriale constitue une violation de la Charte des Nations unies, notamment de son article 2 § 4.

Les mesures imposées à Jacques Baud sont contraires au droit international, aux droits humains et aux principes fondamentaux de l’État de droit. Aucun crime n’a été commis. Aucun procès n’a eu lieu. Aucun droit à la défense n’a été garanti. Les principes élémentaires — nullum crimen sine lege, nulla poena sine lege — ont été bafoués.

Ces mesures violent notamment les articles 19, 25 et 26 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, relatifs à la liberté d’opinion, à la participation à la vie politique et à la non-discrimination fondée sur les opinions politiques.

 

Une dérive inquiétante des « valeurs européennes »

L’Union européenne, en sanctionnant des individus pour leurs opinions ou leurs analyses, trahit ses propres engagements juridiques: les traités de Maastricht et de Lisbonne, la Convention européenne des droits de l’homme et la Charte des droits fondamentaux de l’UE.

 

Selon Alfred de Zayas, l’Europe connaît un recul massif de l’État de droit et une dérive autoritaire qui vise à empêcher toute véritable discussion démocratique. Criminaliser des interprétations historiques ou des opinions divergentes est incompatible avec les obligations internationales des États.

Le droit de se tromper — the right to be wrong — est une composante essentielle de la liberté d’expression. Comme le rappelait déjà Cicéron: errare humanum est.

 

Le devoir de protection de l’État suisse

Face à la confiscation des biens et au gel des comptes de Jacques Baud, citoyen suisse, la Confédération a l’obligation d’exercer la protection diplomatique. L’inaction constituerait une atteinte grave à l’honneur de la Suisse et à ses engagements en matière de droit international.

Ce dossier dépasse le cas individuel de Jacques Baud. Il engage la crédibilité même des démocraties occidentales et pose la question du devenir de la liberté intellectuelle en Europe.

 

Entretien réalisé par Thomas Kaiser - Traduction et rewriting: Louis Giroud

 

———————————

 

Alfred-Maurice de Zayas est juriste internationaliste, historien et professeur de droit. Ancien haut fonctionnaire des Nations unies, il a été secrétaire du Comité des droits de l’homme de l’ONU puis, de 2012 à 2018, Expert indépendant des Nations unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et équitable. Docteur en droit et en histoire (Harvard, Göttingen), il enseigne le droit international et est l’auteur de nombreux ouvrages et rapports de référence sur les droits humains, la liberté d’expression et le droit international public.

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«Dans l’UE, le peuple n’est pas consulté; la démocratie n’y est au mieux qu’un facteur perturbateur»

28 Décembre 2025, 22:49pm

Publié par ZIF 18 - Thomas Kaiser

NON à une démocratie suisse pilotée par l'UE !

Quiconque souhaite s’informer de manière factuelle sur le contenu du paquet d’accords entre la Suisse et l’Union européenne se heurte à de sérieuses difficultés. Cet ensemble contractuel de près de 2 000 pages, rédigé dans un jargon juridique dense, exige des compétences techniques élevées, une solide culture institutionnelle et une grande endurance pour se frayer un chemin à travers les différents accords, parfois assortis de protocoles additionnels.

Il n’est pas nécessaire de parcourir des centaines de pages de ce protocole pour en saisir la logique d’ensemble. Très rapidement, la direction prise par ce projet apparaît clairement. L’argument selon lequel la Suisse aurait besoin de ces accords et qu’ils constitueraient un « bon compromis » est dépourvu de toute substance.

 

De quel compromis parle-t-on, et que signifie-t-il exactement ? Un peu d’Union européenne, un peu de Suisse ? Une telle idée est inconcevable pour un État souverain. L’historien suisse Oliver Zimmer, professeur d’histoire moderne, écrit à ce sujet dans son dernier ouvrage *Bruxelles, tout simplement ?*¹:

« Le projet européen repose sur une condition préalable: le démantèlement de la souveraineté étatique nationale. Qu’il en résulte une érosion de la participation citoyenne va de soi. […] Qualifier ce traité de compromis relève soit de l’illusion volontaire, soit d’une incompréhension des trois doctrines fondamentales du droit européen – son applicabilité directe, sa primauté et son autonomie. » (p. 102)

 

Une montée des voix critiques

Il est néanmoins encourageant de constater que, ces derniers temps, un nombre croissant de personnalités de la vie publique prennent la parole pour examiner de près les éléments essentiels de ce paquet contractuel. La Neue Zürcher Zeitung a déjà publié plusieurs analyses critiques, contribuant ainsi à lancer un débat public indispensable.

Ces articles se concentrent sur les faits et sur le contenu concret des accords, et non sur une profession de foi « pour ou contre l’Europe ». Une telle opposition est d’ailleurs absurde: la Suisse fait partie de l’Europe. Il convient de rappeler avec clarté que l’Union européenne n’est pas l’Europe. L’Europe dépasse largement le cadre institutionnel de l’UE. Parmi les voix critiques figurent notamment l’ancien conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, l’ancien juge fédéral Hansjörg Seiler, le professeur Oliver Zimmer, et d’autres encore.

 

Une démocratie directe restreinte

Dans son ouvrage déjà cité, Oliver Zimmer analyse notamment les effets du paquet d’accords sur l’organisation étatique suisse. Le titre de son analyse se justifie, d’une part, par le fait que « certains de nos hauts fonctionnaires, dans leur conception de l’État, sont restés à Bruxelles ». (p. 22)

 

Il s’agit de ces fonctionnaires qui, avec leurs chefs de département, tentent de convaincre la population que la démocratie directe ne serait nullement restreinte par le paquet contractuel et que rien ne changerait fondamentalement pour la Suisse et ses citoyens. La réalité est tout autre: le Conseil fédéral reprend en grande partie des lois issues de la « cuisine » – parfois toxique – de l’UE, que le peuple ne peut plus corriger.

 

Oliver Zimmer met également en évidence les contradictions dans l’argumentation officielle.

 

« Dans le rapport explicatif du Conseil fédéral ouvrant la procédure de consultation […], cette ligne argumentative est maintenue. Il y est affirmé à plusieurs reprises que l’accord négocié préserverait le fonctionnement des institutions suisses, en particulier la démocratie directe, le fédéralisme et l’indépendance du pays.

Ailleurs, il n’est plus question que de l’objectif de préserver les principes de la démocratie directe, du fédéralisme et du caractère sectoriel de la participation de la Suisse au marché intérieur de l’UE. […] Une différence terminologique qui en dit long. » (p. 22 s.)

 

Une intégration difficilement réversible

La seconde raison du titre évocateur de l’ouvrage de Zimmer concerne la dimension temporelle de l’engagement contractuel: « Une intégration institutionnelle de la Suisse à l’UE serait à peine réversible. L’idée selon laquelle la Suisse pourrait à tout moment se retirer d’une telle relation contractuelle est irréaliste. […] Le billet de retour ne serait pratiquement plus une option en raison des interdépendances institutionnelles créées. » (p. 27)

Zimmer rappelle également un élément fondamental du dispositif juridique:

 

« Les actes juridiques de l’Union auxquels l’accord se réfère, ainsi que les dispositions de l’accord, pour autant que leur application implique des notions de droit de l’Union, sont interprétés et appliqués conformément à la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne antérieure ou postérieure à la signature de l’accord.

Tel est le libellé de l’article 7, paragraphe 2, du protocole institutionnel relatif au nouvel accord sur la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’UE. » (p. 15)

 

Des lois européennes pour la Suisse

Que signifient ces « actes juridiques de l’Union » pour la législation suisse ? Le document officiel Aperçu des actes législatifs de l’UE – paquet Suisse-UE indique que les actes adoptés selon la procédure législative ordinaire sont, dans leur portée, comparables aux lois fédérales suisses:

« Comme celles-ci, ils contiennent des dispositions normatives essentielles. […] Dans l’ensemble, la Suisse reprend 95 actes législatifs de l’UE dans le cadre du paquet Suisse-UE. »²

Un chiffre qui interpelle. Depuis quand des lois applicables en Suisse peuvent-elles être adoptées en dehors de son territoire souverain ? En cas d’acceptation populaire du paquet, ces 95 actes devraient soit être adaptés au droit suisse (procédure d’équivalence), soit être repris tels quels (procédure d’intégration). C’est, selon l’auteur, une catastrophe.

Ainsi, par exemple, l’accord sur la sécurité alimentaire impliquerait à lui seul la reprise de 61 actes législatifs. Le nombre d’actes supplémentaires susceptibles de s’y ajouter ultérieurement reste imprévisible. Une chose est certaine: la dépendance de la Suisse à l’égard de l’UE augmenterait rapidement.

 

Directives et règlements

Le paquet contractuel mentionne à la fois des directives et des règlements européens. Selon la définition de l’UE, une directive doit être transposée en droit national, les autorités nationales déterminant la forme et les moyens de cette transposition.³ Elle serait donc, formellement, soumise au référendum facultatif en Suisse.

Les règlements, en revanche, s’imposent intégralement et directement.

« Un règlement est obligatoire dans tous ses éléments et directement applicable dans les États membres […]. Il s’applique simultanément, automatiquement et uniformément dans toute l’UE. »⁴

 

Cinquante règlements à reprendre

Sur les 95 actes législatifs concernés, près de 50 sont des règlements que la Suisse devrait reprendre sans modification. Cela signifie que des lois n’ayant pas été adoptées par l’Assemblée fédérale dans le cadre du processus législatif national s’imposeraient pleinement au droit suisse, sous le contrôle de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE).

Le professeur de droit Paul Richli a démontré, dans une analyse juridique approfondie, que cette reprise viole la Constitution fédérale:

« Selon l’article 163, alinéa 2, l’Assemblée fédérale édicte les règles de droit sous la forme de lois fédérales ou d’ordonnances. »⁵

 

Une démocratie pilotée par l’UE ?

Si la CJUE devient l’instance suprême chargée de contrôler l’application du droit européen par la Suisse, avec la possibilité d’imposer des sanctions non définies à l’avance, cela n’a plus rien à voir avec le bilatéralisme, la démocratie directe ou la souveraineté étatique. Il s’agit d’un changement fondamental du processus politique et d’une soumission à une juridiction étrangère. Ce n’est plus le peuple qui décide, mais une cour extérieure à la souveraineté nationale, sur laquelle la Suisse n’a aucune prise.

 

Le droit comme instrument politique

Dans l’UE, la politique n’est pas déterminée par les citoyens, mais par d’autres mécanismes. La Suisse repose sur une conception radicalement différente de l’État: un État construit de bas en haut, historiquement enraciné, fondé sur la démocratie directe. Cette culture politique est absente de l’UE.

Comme l’écrit Zimmer: « Le principe moral politique de l’Union européenne est connu: l’UE utilise le droit comme instrument politique. Le pouvoir normatif réside dans les juridictions de Luxembourg et de Strasbourg […], incarnations d’une méfiance institutionnalisée à l’égard de toute forme de participation démocratique. » (p. 110)

 

Le dernier mot appartient au peuple

La conclusion s’impose: le paquet d’accords doit être rejeté dans son ensemble et, le cas échéant, renégocié sous la forme de véritables accords bilatéraux. Il appartient désormais au Parlement de soumettre cet ensemble au référendum obligatoire, compte tenu de son impact massif sur la Constitution.

Tant que la démocratie directe subsiste, la décision finale reviendra au peuple.

 

Source: (Zeitgeschehen im Fokus 18 - 03.12.25) - Thomas Kaiser - Traduction: SLR

 

 

  1. 1 Oliver Zimmer: Brüssel einfach? Hamburg 2025 ↩︎
  2. https://www.europa.eda.admin.ch/dam/en/sd-web/PGFF7KWbg388/%C3%9Cbersicht%20EU-Gesetzgebungsakte%20Paket%20CH-EU.pdf ↩︎
  3. https://www.europa.ch/themen/vertragspaket-schweiz-eu/vertragspaket-schweiz-eu-faktenblatt/ ↩︎
  4. https://eur-lex.europa.eu/DE/legal-content/summary/european-union-directives.html ↩︎
  5. https://eur-lex.europa.eu/DE/legal-content/summary/european-union-regulations.html ↩︎
  6. https://admin.iwp.swiss/wp-content/uploads/2025/10/2025-10-15_Richli_Referat_IWP-Text.pdf ↩︎

 

 

 

 

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«ETERNAL RUSSOPHOBIA»

28 Décembre 2025, 15:54pm

Publié par (LG) - DeLaLIgneRouge

Europe's HATE For Russia Is Destroying The Continent
La haine européenne à l’égard de la Russie détruit le continent

 

Dans un entretien approfondi accordé à la chaîne Neutrality Studies, le journaliste et homme politique suisse Guy Mettan revient longuement sur les racines historiques, culturelles et politiques de la russophobie européenne, un phénomène qu’il analyse depuis de nombreuses années. Auteur du livre Créer la russophobie. Du schisme religieux à l’hystérie anti-Poutine, publié pour la première fois en 2015, il précise d’emblée que son intérêt pour la Russie ne relève ni d’un engagement idéologique ni d’une posture militante, mais d’un parcours personnel et professionnel inscrit dans la durée.

«ETERNAL RUSSOPHOBIA»

Son rapport à la Russie commence il y a plus de trente ans, au moment de l’effondrement de l’Union soviétique. À cette époque, il décide avec son épouse d’adopter une jeune fille russe issue d’un orphelinat, dans un contexte particulièrement dramatique marqué par une crise économique profonde, des pénuries massives et un abandon important d’enfants. Cette expérience personnelle constitue pour lui un point de départ décisif. Depuis lors, explique-t-il, il suit de près l’évolution de la Russie depuis plus de trois décennies.

Parallèlement à cette dimension intime, Guy Mettan s’investit activement dans les relations culturelles et scientifiques entre la Suisse et la Russie. Dans les années 1990 et au début des années 2000, il organise de nombreuses expositions, ainsi que des échanges culturels et académiques entre les deux pays. Cet engagement s’inscrit dans une démarche de dialogue et de connaissance mutuelle, sans arrière-pensée idéologique.

 

Basculement médiatique: rupture professionnelle et choc éthique

C’est toutefois à partir de 2014 qu’un basculement s’opère dans son regard sur le traitement médiatique de la Russie. Journaliste depuis quarante-cinq ans, il se dit profondément choqué par la manière dont ses collègues occidentaux — et suisses en particulier — parlent soudainement de la Russie. Selon lui, le discours médiatique devient alors massivement biaisé, caricatural, et en rupture totale avec les exigences élémentaires du journalisme: objectivité, honnêteté intellectuelle, sens de la nuance.

Lorsqu’il est question de la Russie, constate-t-il, les règles professionnelles semblent s’effondrer. Les récits deviennent systématiquement négatifs, souvent déformés, parfois même déconnectés des faits. Les mêmes schémas se répètent d’un média à l’autre, sans véritable vérification ni contradiction.

Après les événements du Maïdan en Ukraine, qu’il qualifie explicitement de coup d’État, Guy Mettan estime que cette dérive n’est plus acceptable. Il lui apparaît impossible de laisser perdurer un tel état de fait dans les médias occidentaux sans tenter d’en comprendre les causes profondes et d’y répondre intellectuellement.

 

Naissance d’un travail de longue durée

C’est dans ce contexte qu’il commence, dès 2014, l’écriture de son ouvrage consacré à la russophobie. Le livre paraît en français en 2015 et rencontre rapidement un certain écho. Ce succès lui permet ensuite de trouver un éditeur américain, Clarity Press, qui accepte de publier l’ouvrage en anglais, puis en italien.

Depuis, le livre a été traduit et publié dans de nombreux pays. La dernière édition est parue en Corée du Sud il y a deux ans, et une édition bulgare est actuellement en préparation. Pour Guy Mettan, cet intérêt international s’explique à la fois par le caractère encore relativement nouveau du sujet au moment de la première publication et par une interrogation largement partagée par les lecteurs: pourquoi une telle hostilité envers la Russie en Occident ?

 

Angle mort: la russophobie comme construction historique

Selon Guy Mettan, toute réflexion sérieuse sur cette question suppose de chercher à comprendre les causes profondes de cette hostilité. Il insiste sur le fait que la russophobie ne peut être comprise comme un phénomène récent, conjoncturel ou uniquement lié à Vladimir Poutine, mais comme une construction historique de longue durée.

En remontant aux origines, il découvre que cette hostilité plonge ses racines très loin dans le passé européen. Elle s’inscrit dans une histoire longue, marquée par des clivages religieux profonds, dont les effets se prolongent bien au-delà du Moyen Âge.

 

Le schisme: fracture fondatrice occultée

Guy Mettan situe les premières manifestations de la russophobie il y a environ mille ans, au moment du schisme entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe. Au XIᵉ siècle, la rupture entre Rome et Byzance — Constantinople étant alors le véritable centre du christianisme — installe durablement une opposition entre l’Occident catholique et le monde orthodoxe.

Cette fracture religieuse, rappelle-t-il, ne se limite pas à un désaccord théologique ponctuel. Elle structure en profondeur les représentations réciproques et s’inscrit dans la longue durée. Elle perdure pendant des siècles, jusqu’à la chute de Constantinople face aux Ottomans au XVe siècle, et continue d’influencer les mentalités européennes bien au-delà de cette période.

 

Omerta religieuse: fabrication des stéréotypes

Dans son analyse, Guy Mettan explique que cette fracture religieuse initiale continue de produire des effets jusqu’à aujourd’hui. Le facteur religieux joue encore un rôle, non comme croyance active, mais comme matrice de stéréotypes profondément ancrés dans les mentalités occidentales.

Dès le Moyen Âge, l’Église catholique développe une propagande active contre l’orthodoxie. La Congrégation de Propaganda Fide, instituée à Rome, est explicitement chargée de lutter contre ce qu’elle considère comme l’hérésie orthodoxe. Les mêmes clichés se répètent au fil des siècles: les orthodoxes seraient barbares, despotiques, arriérés, violents, animés par une volonté permanente de conquête.

Pour Guy Mettan, il est frappant de constater que ces thèmes de propagande n’ont jamais réellement disparu. Ils ont simplement changé de registre. À partir du XVIIIᵉ siècle, ils se transposent progressivement dans le champ politique. La religion cesse d’être l’idéologie dominante, mais les représentations négatives héritées de cette longue histoire continuent d’agir de manière souterraine.

 

Ligne de fracture persistante: Ukraine, Europe, imaginaire

Cette grille de lecture reste, selon lui, étonnamment opérante si l’on observe la situation en Ukraine. La ligne de fracture entre l’Europe catholique-protestante et le monde orthodoxe traverse toujours le continent. Elle descend de la Finlande et des pays baltes, puis coupe l’Ukraine en deux.

À l’ouest du pays, notamment autour de Lviv, se trouvent les Uniates, rattachés à l’Église romaine. À l’est, la population est majoritairement orthodoxe et, jusqu’à récemment, affiliée au patriarcat de Moscou. Cette division religieuse et culturelle structure encore profondément les rapports de force politiques et idéologiques.

Selon Guy Mettan, les courants nationalistes les plus radicaux et les plus belliqueux en Ukraine proviennent majoritairement de cette partie occidentale du pays. Cette réalité est rarement évoquée dans les médias occidentaux, mais elle contribue à expliquer la persistance et la violence du conflit. Même si cette dimension religieuse n’est plus consciemment perçue par les acteurs contemporains, elle continue d’influencer la dynamique actuelle.

 

Amnésie suisse: une russophobie paradoxale

Cette grille de lecture permet également de comprendre pourquoi la russophobie ne se limite pas aux pays directement concernés par le conflit ukrainien, mais s’étend à l’ensemble de l’Europe occidentale, y compris à la Suisse. En théorie, rappelle Guy Mettan, la Suisse devrait être particulièrement sensible à la question de la neutralité et à son propre héritage historique.

La dernière fois que la Suisse a été occupée militairement, ce n’était pas par la Russie, mais par la France. Les troupes napoléoniennes ont occupé le pays pendant plusieurs années. À l’inverse, les troupes russes ont contribué à libérer la Suisse de cette occupation. Pourtant, ce fait historique est aujourd’hui largement oublié.

Même en Suisse, constate-t-il, la russophobie est devenue extrêmement populaire. Cette évolution lui apparaît d’autant plus paradoxale que la Russie a joué un rôle central dans la construction de la Suisse moderne, un rôle aujourd’hui largement effacé de la mémoire collective.

 

Souvorov et les Alpes: un héritage refoulé

À la fin du XVIIIᵉ siècle, les troupes russes, sous le commandement du général Souvorov, combattent l’armée française dans les Alpes. En 1799, elles participent directement à la lutte contre les forces napoléoniennes sur le territoire suisse. Plus tard, la Russie joue également un rôle déterminant dans la défaite finale de Napoléon, en 1813, 1814 et 1815, aux côtés des Prussiens et des Autrichiens.

Mais l’apport russe à l’histoire suisse ne se limite pas au champ militaire. Il se prolonge sur le terrain diplomatique et institutionnel, avec des conséquences durables pour l’organisation politique de la Confédération.

 

Congrès de Vienne: naissance de la Suisse moderne

Lors du Congrès de Vienne, qui met fin aux guerres napoléoniennes, le tsar Alexandre Ier soutient activement la création de la Suisse contemporaine. Sans son intervention, Genève serait probablement restée en dehors de la Confédération, séparée par des territoires français.

Grâce à cet appui, les frontières actuelles de la Suisse peuvent être établies. Plus encore, c’est également avec le soutien décisif de la diplomatie russe que la Suisse obtient la reconnaissance internationale de sa neutralité. Avant Napoléon, rappelle Guy Mettan, le pays était constamment soumis aux ingérences des grandes puissances européennes, notamment de la France et de l’Empire autrichien.

La reconnaissance de la neutralité suisse met fin à ces interférences et constitue une condition essentielle de la souveraineté et de l’indépendance du pays. Pour Guy Mettan, ce rôle historique fondamental de la Russie dans la construction de la Suisse moderne est aujourd’hui largement ignoré, y compris en Suisse.

 

Silence institutionnel: la neutralité n’est pas un mythe spontané

Guy Mettan insiste sur un point souvent méconnu: la neutralité suisse n’est ni une invention spontanée ni un simple choix interne. Elle est le résultat d’un travail diplomatique précis, mené avec l’appui décisif de la Russie.

L’idée de la neutralité émane bien de Suisse, mais elle est portée et défendue au Congrès de Vienne par le tsar Alexandre Ier. À cette époque, la Suisse n’est même pas officiellement invitée aux négociations. C’est le diplomate suisse Charles Pictet de Rochemont, dont une statue se trouve à Genève, qui parvient à convaincre le tsar d’adopter cette proposition et de la défendre auprès des autres grandes puissances européennes.

Sans l’intervention russe, souligne Guy Mettan, la neutralité suisse n’aurait probablement jamais été reconnue. Cette reconnaissance marque un tournant décisif, car elle permet à la Confédération de consolider durablement sa souveraineté et son indépendance.

 

Neutralité comme outil géopolitique: Suisse et Autriche

Guy Mettan rappelle que la Russie a joué un rôle comparable dans l’histoire de l’Autriche. Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les Soviétiques qui acceptent la neutralité autrichienne comme condition préalable à leur retrait en 1955. L’Autriche devient alors un État neutre, selon un modèle proche de celui de la Suisse.

Selon lui, la Russie a donc historiquement soutenu la neutralité comme instrument d’équilibre géopolitique. Aujourd’hui encore, elle demande la neutralité de l’Ukraine. Contrairement à la narration dominante, précise-t-il, la Russie ne réclame pas que l’Ukraine devienne une partie de la Russie, mais qu’elle adopte un statut neutre afin de stabiliser la région.

Il s’interroge sur les raisons pour lesquelles les Européens, y compris les Suisses, refusent systématiquement de voir cette logique. La neutralité est souvent perçue comme une faiblesse, alors qu’elle constitue en réalité un outil de désescalade qui a fait ses preuves.

 

Transposition politique des vieux stéréotypes

Pour expliquer ce rejet, Guy Mettan revient à l’histoire longue de la russophobie. À partir du XVIIIᵉ siècle, les stéréotypes religieux hérités du Moyen Âge sont progressivement transposés dans le champ politique. La religion perd de son rôle central, mais les clichés demeurent et se recomposent sous une autre forme.

Il situe un moment clé de cette transformation à la fin du règne de Louis XV, en France. À cette époque, la Russie, sous l’impulsion de Pierre le Grand puis de Catherine II, devient l’une des grandes puissances européennes. Cette montée en puissance est perçue comme une menace directe par la France, qui se considérait jusque-là comme la puissance dominante du continent.

Pour la monarchie française, l’émergence d’un concurrent à l’Est devient difficilement acceptable. Cette rivalité nourrit une hostilité politique croissante à l’égard de la Russie, venant s’ajouter aux anciens préjugés religieux.

 

Rivalités d’empires: un mécanisme récurrent

Guy Mettan établit un parallèle avec la situation contemporaine. Il compare cette dynamique à celle des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Pendant la guerre froide, l’Amérique peine à accepter l’existence d’un concurrent stratégique, l’Union soviétique. Après l’effondrement de l’URSS, les États-Unis deviennent la puissance hégémonique mondiale. Aujourd’hui, les milieux néoconservateurs ont à leur tour des difficultés à accepter l’émergence de nouveaux rivaux contestant cette hégémonie.

Selon Guy Mettan, ce mécanisme était déjà à l’œuvre à la fin du XVIIIᵉ siècle. La russophobie moderne trouve ainsi ses racines dans une rivalité de puissance entre empires, bien davantage que dans une menace réelle d’expansion russe.

 

Faux testament de Pierre le Grand: matrice de la peur

C’est dans ce contexte qu’apparaît l’un des documents de propagande les plus influents de l’histoire européenne: le prétendu « testament de Pierre le Grand ». Ce document, entièrement faux, affirme que la mission historique de la Russie serait de conquérir l’Europe occidentale et de devenir la puissance hégémonique du continent.

Rédigé vers 1760, ce faux testament est utilisé comme un outil politique destiné à alimenter la peur de la Russie et à justifier des politiques hostiles à son égard. Guy Mettan insiste sur le rôle central de ce document dans la construction durable de la russophobie européenne.

 

Napoléon: guerre préventive et manipulation de l’opinion

Le faux testament connaît une fortune politique considérable. Napoléon s’en empare lorsque ses relations avec le tsar Alexandre Ier se détériorent après la rencontre de Tilsit en 1807. Lorsqu’il décide de lancer la guerre contre la Russie en 1811–1812, il doit justifier cette expédition auprès de l’opinion publique française.

Le faux testament est alors ressorti, publié et diffusé avec l’appui de l’appareil de propagande impérial, afin de présenter l’invasion comme une guerre préventive. Selon ce récit, la Russie se préparerait à attaquer l’Europe occidentale, et Napoléon n’agirait que par anticipation.

Cette construction idéologique permet de justifier les dépenses militaires colossales et l’envoi de la Grande Armée vers l’Est. La guerre devient une nécessité défensive dans l’imaginaire collectif.

 

Défaite militaire, victoire idéologique

L’expédition se solde par une défaite majeure pour Napoléon, mais le faux testament ne disparaît pas pour autant. Après le Congrès de Vienne, les équilibres européens se recomposent. La France est affaiblie, et les deux puissances dominantes sur le continent deviennent la Russie et le Royaume-Uni.

Si les Britanniques ont été satisfaits de l’aide russe pour vaincre Napoléon, ils refusent toutefois de partager durablement les bénéfices de cette victoire avec une autre grande puissance continentale. La Russie devient rapidement un concurrent stratégique inacceptable pour l’Empire britannique.

 

Pré-guerre froide britannique

Dès lors, Londres engage ce que Guy Mettan qualifie de « pré-guerre froide » contre la Russie, presque immédiatement après 1815. Le faux testament de Pierre le Grand est traduit en anglais et largement diffusé dans la presse britannique. Les journaux décrivent la Russie comme un État despotique, impérialiste et intrinsèquement dangereux.

Ces récits, souligne-t-il, sont étonnamment similaires à ceux que l’on retrouve encore aujourd’hui dans de nombreux médias occidentaux. La Russie y est présentée comme une menace existentielle, animée par une volonté permanente d’expansion.

 

Vers la guerre de Crimée: propagande et déshumanisation

Cette propagande prépare le terrain à un conflit ouvert. En 1853, le Royaume-Uni s’allie à la France et au Piémont-Sardaigne pour lancer la guerre de Crimée contre la Russie. Cette guerre est souvent présentée comme défensive, alors qu’elle constitue en réalité une offensive contre l’Empire russe.

Les représentations médiatiques de l’époque témoignent de la violence de la propagande. Dans la presse britannique, notamment dans The Times, le tsar Nicolas Ier est caricaturé sous les traits d’un vampire ou d’un Dracula planant au-dessus de Londres pour sucer le sang des honnêtes citoyens.

Cette imagerie participe à une déshumanisation durable de la Russie, présentée non plus seulement comme un adversaire politique ou militaire, mais comme une entité monstrueuse et quasi inhumaine.

 

Vérité tardive: quand l’histoire attend le bon moment

Guy Mettan souligne un point central: le faux testament de Pierre le Grand n’a été reconnu officiellement comme une falsification que très tardivement. Ce n’est qu’à la fin des années 1870 que des historiens français établissent formellement que ce document, utilisé pendant plus d’un siècle comme preuve supposée de l’impérialisme russe, ne repose sur aucun fondement réel.

Il s’interroge sur ce délai. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour reconnaître la fausseté d’un texte mobilisé pendant des décennies afin de légitimer des politiques hostiles à la Russie ? Pour Guy Mettan, la réponse est essentiellement géopolitique.

 

Changement d’ennemi, changement de vérité

Jusqu’en 1870, l’ennemi principal de la France n’est pas l’Allemagne, mais bien la Russie. Cette perception bascule brutalement après la défaite française face à la Prusse. L’Empire s’effondre, Napoléon III est renversé, et l’Allemagne devient la menace stratégique prioritaire.

À partir de ce moment, la Russie cesse d’être l’ennemi central. Quelques années plus tard, presque mécaniquement, des historiens français « découvrent » que le fameux testament est un faux. Pour Guy Mettan, cette séquence illustre un mécanisme récurrent: la vérité historique ne s’impose pas par souci de rigueur, mais lorsque les intérêts géopolitiques l’exigent.

 

Renversement d’alliances et mémoire sélective

La France se retrouve alors isolée sur le continent européen. L’Autriche est affaiblie, l’Italie encore incomplètement unifiée, le Royaume-Uni demeure un rival maritime. Dans ce contexte, Paris cherche de nouveaux alliés.

La Russie, jusque-là décrite comme une menace existentielle, apparaît soudain sous un jour plus favorable. Les discours hostiles s’atténuent, les anciens clichés sont mis en sourdine, et un rapprochement diplomatique s’opère. La France et la Russie concluent des accords d’alliance, prélude à la recomposition des blocs européens menant à la Première Guerre mondiale.

 

Russophobie variable: un baromètre de puissance

Pour Guy Mettan, cette séquence met en évidence une constante historique: l’intensité de la russophobie varie en fonction de la puissance réelle de la Russie. Lorsqu’elle est perçue comme un adversaire stratégique majeur, l’hostilité s’intensifie. Lorsqu’elle devient un allié utile ou un acteur affaibli, les discours se transforment.

Il observe que ce phénomène se répète tout au long de l’histoire moderne. La russophobie n’est pas un état permanent, mais une réaction au rapport de force. Plus la Russie est forte et structurée, plus elle suscite la peur et la haine. À l’inverse, lorsqu’elle est affaiblie, fragmentée ou plongée dans le chaos, elle cesse d’être diabolisée.

Il cite l’exemple des années 1990, après l’effondrement de l’Union soviétique. À cette période, la Russie est économiquement exsangue, politiquement instable et largement dépendante de l’Occident. Elle ne représente plus une menace stratégique. Dès lors, explique-t-il, « tout le monde aime la Russie ». La russophobie recule fortement, voire disparaît temporairement.

 

Le retour de la puissance, le retour de la haine

Mais dès que la Russie commence à se redresser, à retrouver une cohérence politique et une capacité d’action internationale, l’hostilité renaît. Cette corrélation directe entre puissance russe et intensité de la russophobie constitue, selon Guy Mettan, une constante historique.

La russophobie fonctionne ainsi comme un indicateur. Elle signale que la Russie est redevenue un acteur capable de peser sur l’ordre international. Il ne s’agit pas d’un rejet idéologique abstrait, mais d’une réaction à une réalité géopolitique concrète.

 

Le mot « russophobie »: peur, haine ou racisme culturel

Guy Mettan revient ensuite sur la notion même de « russophobie ». Il rappelle que le terme n’est pas une invention récente, mais qu’il a été forgé au XIXᵉ siècle par le poète et diplomate russe Fiodor Tiouttchev. Il possède donc une profondeur historique, même si son usage peut parfois susciter des débats. Littéralement, une phobie désigne une peur. Or, observe-t-il, ce qui est à l’œuvre dans le cas de la Russie dépasse largement la peur pour relever d’une véritable haine, voire d’une forme de racisme culturel. Il reconnaît que le terme n’est peut-être pas parfaitement satisfaisant, mais qu’aucun autre mot ne permet aujourd’hui de désigner ce phénomène de manière aussi globale.

Selon lui, cette hostilité spécifique envers la Russie ne trouve pas d’équivalent comparable à l’égard d’autres nations européennes. Il n’existe pas de germanophobie, de francophobie ou d’anglophobie structurée de manière aussi durable. La Russie occupe une place à part dans l’imaginaire européen.

 

Géographie dérangeante et choc symbolique

Guy Mettan reconnaît que d’autres formes de phobies collectives existent ou ont existé ailleurs, comme la sinophobie ou certaines hostilités envers les États-Unis. Mais dans le cas de la Russie, la géographie joue un rôle déterminant.

Pour les Européens occidentaux, la Russie apparaît comme un espace perturbant. Elle s’étend sur une portion immense du globe, à cheval entre l’Europe et l’Asie. Pour des sociétés qui se sont longtemps perçues comme le centre du monde, notamment à l’époque coloniale, cette présence territoriale massive constitue un choc symbolique.

Il est profondément dérangeant, explique Guy Mettan, pour ceux qui se sont pensés comme les maîtres du monde pendant des siècles, de voir un pays aussi vaste, souverain et culturellement distinct échapper à leur domination.

 

Héritage colonial et projections inconscientes

Cette hostilité n’est pas toujours consciente. Elle s’enracine dans l’héritage colonial de l’Europe et dans le refus d’admettre la perte progressive de sa domination mondiale. Plus l’Europe peine à accepter ce déclin, plus elle projette ses angoisses sur des figures extérieures, au premier rang desquelles la Russie.

Pour illustrer ce mécanisme, Guy Mettan compare la russophobie à une phobie individuelle. Dans ce cas, le problème ne réside pas dans l’objet de la peur, mais dans les projections de celui qui a peur. De la même manière, la russophobie révèle avant tout les contradictions internes, les frustrations et les angoisses des sociétés européennes.

 

Sanctions: réflexe colonial d’un pouvoir en perte de contrôle

Guy Mettan établit ensuite un lien direct entre la russophobie contemporaine et les sanctions imposées par l’Union européenne. Il les interprète comme une réaction typique d’un pouvoir en perte de contrôle. Lorsqu’un acteur dominant commence à perdre son influence, il tend à recourir à des mesures punitives de plus en plus dures pour tenter de maintenir artificiellement sa position.

Ces sanctions ne touchent pas uniquement des citoyens russes, mais également des citoyens européens, y compris suisses. Pour lui, cette évolution révèle une profonde confusion idéologique au sein des élites européennes, prêtes à sacrifier leurs propres principes au nom d’une posture morale.

 

Effondrement du soft power et contradiction démocratique

L’un des piliers du soft power occidental a longtemps été le discours sur la démocratie, les droits humains et l’État de droit. Cette narration a conféré à l’Europe une crédibilité considérable sur la scène internationale.

Or, selon Guy Mettan, cette crédibilité est aujourd’hui gravement entamée. Les sanctions visant des journalistes, des intellectuels ou de simples citoyens pour leurs opinions constituent une rupture majeure entre les valeurs proclamées et les pratiques réelles. Cette contradiction est observée avec attention par le reste du monde, en particulier par le Sud global et les sociétés non occidentales.

Il en résulte un effondrement rapide du soft power européen. L’Europe continue de se présenter comme un modèle moral, mais ses actes contredisent de plus en plus ouvertement ce discours, accélérant son discrédit international.

 

Neutralité suisse: rupture silencieuse

Guy Mettan aborde ensuite la question de la neutralité suisse contemporaine. Il rappelle que la neutralité n’a jamais été un principe abstrait ou figé, mais une pratique politique exigeante, parfois imparfaite, mais profondément ancrée dans la culture politique suisse.

Selon lui, être neutre exige davantage de rigueur intellectuelle que de prendre parti. Il est toujours plus facile de se rallier émotionnellement à un camp présenté comme le « bien » contre le « mal » que de maintenir une distance critique.

La décision prise en 2022 par les autorités suisses constitue, à ses yeux, une rupture majeure. En s’alignant rapidement sur l’Ukraine contre la Russie, sans véritable débat politique, la Suisse a porté un coup direct à sa neutralité. Cette décision, prise dans l’urgence, est sans précédent dans l’histoire récente du pays.

 

Perte de crédibilité et affaiblissement diplomatique

Les conséquences sont immédiates. La Suisse n’est plus perçue comme neutre, ni par la Russie ni par une large partie du monde non occidental. Or, la neutralité constituait un élément central de la « puissance lourde » suisse, lui permettant de jouer un rôle de médiateur international.

Guy Mettan rappelle que la Suisse a longtemps offert un cadre de négociation reconnu, notamment à Genève, pendant la guerre froide et dans de nombreux conflits ultérieurs. Cette capacité est aujourd’hui gravement compromise.

 

Genève marginalisée: un symbole du déclassement

Il évoque notamment le sommet Reagan-Gorbatchev de 1985, auquel il a assisté comme journaliste. Un tel sommet n’aurait pu se tenir ailleurs qu’en Suisse, précisément en raison de la neutralité du pays. Aujourd’hui, cette confiance s’est érodée.

La Russie ne considère plus la Suisse comme un acteur impartial. D’autres pays — Turquie, Arabie saoudite ou États non alignés — apparaissent désormais comme des alternatives plus crédibles pour accueillir des négociations internationales. Ce renversement constitue, selon lui, un déclassement historique.

 

Pragmatismes résiduels: ce qui n’est pas totalement rompu

Guy Mettan nuance toutefois ce constat. Il subsiste encore des formes de pragmatisme, comme l’a montré l’épisode du ravitaillement en kérosène d’un avion officiel russe à Genève grâce à des stocks militaires suisses, le paiement étant effectué ultérieurement par voie diplomatique.

Cet épisode illustre que tout n’est pas irréversiblement rompu et que des solutions restent possibles lorsque la volonté existe.

 

Conclusion ouverte: sortir de la peur, retrouver la raison

Guy Mettan conclut sur une note volontairement constructive. Selon lui, rien n’est définitivement irréversible. La paix en Europe suppose de sortir des postures idéologiques, de renoncer à la diabolisation et de rétablir un dialogue fondé sur la reconnaissance des intérêts réciproques.

Dans un monde multipolaire de près de huit milliards d’habitants, aucune puissance ne peut prétendre organiser seule l’ordre international. La Suisse pourrait encore jouer un rôle utile, à condition de retrouver une ligne politique cohérente avec sa tradition de neutralité et de pragmatisme.

Pour lui, seule cette voie permet d’éviter de nouveaux conflits et de reconstruire des relations internationales fondées sur la raison plutôt que sur la peur.

 

Transcription et rewriting (LG) - SurLaLigneRouge

Version originale en anglais

Version française (commentaire IA)

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Europe-Russie: une hostilité irrationnelle très tenace

27 Décembre 2025, 17:27pm

Publié par Louis GIROUD

La peur de la menace rouge, une crainte européenne qui ne s’est jamais dissipée

 

Gouverner la Russie contemporaine suppose de composer avec une histoire où l’État s’est maintenu par la contrainte, la discipline et la centralisation. Vladimir Poutine n’accède pas au pouvoir par accident. Il est désigné par Boris Eltsine pour répondre au chaos né de l’effondrement de l’URSS. À la fin des années 1990, le désordre institutionnel est profond, l’économie russe désagrégée, l’autorité étatique affaiblie. La reprise en main s’impose alors comme un fait politique. Elle éclaire la forme prise par le pouvoir sans en légitimer l’exercice. L’autorité s’inscrit dans une continuité historique, non dans une justification morale.

Ce cadre posé, l’hostilité européenne envers la Russie ne procède pas du seul pouvoir actuel du Kremlin. Elle plonge ses racines dans une mémoire longue, nourrie de peurs anciennes, de traumatismes durables et de récits lentement sédimentés. La défiance ne commence pas avec l’Ukraine. Elle traverse l’inconscient politique européen, et suisse, depuis plus d’un siècle.

 

1917–1919: la carinte de la contagion

La Révolution russe agit comme un séisme mental. L’Occident découvre un renversement total de l’ordre social, l’irruption d’un projet niant la propriété, abolissant les hiérarchies établies et revendiquant l’exportation de son modèle. La crainte cesse d’être abstraite lorsque les sociétés européennes, épuisées par la guerre, se fissurent.

En Suisse, la Grève générale de 1918 cristallise cette inquiétude. Elle est perçue comme un prélude au chaos, une possible répétition du scénario russe. En Allemagne, l’insurrection spartakiste nourrit la même angoisse. L’idée d’un effondrement de l’ordre libéral par la subversion intérieure s’installe durablement. Le soupçon devient réflexe.

 

Genève, Lausanne: l’antibolchevisme s’organise

La Suisse ne demeure pas à l’écart. Elle devient un terrain symbolique. À Lausanne, l’assassinat du diplomate soviétique Vatslav Vorovsky et le procès de son meurtrier marquent un tournant. La défense, assurée par Théodore Aubert, repose sur une thèse centrale: l’Union soviétique représente un danger civilisationnel. L’argument convainc. L’acquittement fait figure de signal.

Dans la foulée, l’Entente internationale anticommuniste se structure à Genève. Réseaux, financements et discours se consolident. L’antibolchevisme quitte le registre émotionnel pour s’inscrire dans une architecture institutionnelle. La peur se rationalise, s’organise, se diffuse.

La fusillade de Plainpalais renforce ce climat. La répression d’une manifestation ouvrière imprime l’idée d’un affrontement interne possible, d’un désordre social assimilé à la menace rouge. L’imaginaire d’une guerre civile larvée s’ancre durablement.

 

De la Guerre froide à l’ombre d’un réseau clandestin

La Seconde Guerre mondiale suspend provisoirement l’antagonisme. L’alliance contre le nazisme impose une trêve des récits. Elle ne dissout rien. Dès la paix revenue, la Guerre froide réactive les lignes de fracture. En Suisse, certains milieux antisoviétiques vont jusqu’à créer un réseau clandestin, la P-26. Cette structure illégale, organisée hors de tout cadre constitutionnel, sans contrôle parlementaire réel, opère en marge des circuits politiques formels.

Sa révélation, au début des années 1990, provoque un choc. Celui-ci tient moins à l’existence du réseau qu’au fait qu’il a prospéré dans l’ombre du département militaire, porté par des hauts gradés largement déconnectés du cadre institutionnel. Les protagonistes apparaissent alors comme des figures marginales, survivances d’un imaginaire paranoïaque hérité de la Guerre froide. Leur crédibilité s’effondre rapidement.

L’État marque aussitôt ses distances. La neutralité suisse ne s’est pas accommodée d’un double fond clandestin. Elle l’a découvert après coup, comme un corps étranger niché dans ses propres structures. Cet épisode illustre moins une stratégie nationale qu’un climat mental.

 

Crimes avérés, mémoire figée à jamais…

L’hostilité européenne envers la Russie s’ancre également dans des faits irréfutables. Le massacre de Katyn demeure une balafre mémorielle. Au printemps 1940, l’Union soviétique et l’Allemagne nazie sont liées par le pacte germano-soviétique. La Pologne a été démembrée. Des milliers d’officiers polonais, capturés par l’Armée rouge, sont détenus dans des camps soviétiques. Entre mars et avril 1940, sur ordre des plus hautes autorités, le NKVD procède à leur exécution systématique. Les corps sont enfouis dans des fosses communes, notamment dans la forêt de Katyn, près de Smolensk.

En 1943, la découverte des charniers par l’Allemagne nazie donne lieu à une accusation contre Moscou. L’URSS nie et rejette la responsabilité sur Berlin. Cette version devient vérité officielle pendant près de cinquante ans, y compris dans les instances internationales.

 

Reconnaissance tardive

La reconnaissance officielle intervient en 1990, dans le contexte de l’effondrement du système soviétique. Les autorités russes admettent alors la responsabilité du NKVD, rompant avec des décennies de dénégation institutionnelle. En 1992, l’ouverture partielle des archives confirme la chaîne de commandement et établit la décision prise au sommet de l’appareil d’État.

Cette reconnaissance survient tardivement, après une longue période de falsification et de silence imposé. Elle précède cependant l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine, qui n’a joué aucun rôle dans la dissimulation du crime ni dans le mensonge d’État qui l’a recouvert durant la Guerre froide. Katyn relève d’une histoire soviétique close au moment de sa reconnaissance, même si son poids mémoriel continue de structurer les perceptions contemporaines.

 

Inconscient européen et réflexe contemporain

Ce faisceau d’événements a façonné un spectre. Il hante les discours, simplifie les analyses, rigidifie les positions. En Europe, et en Suisse en particulier, la Russie demeure lue à travers un prisme hérité: celui d’un danger archaïque, d’une altérité menaçante, d’un autoritarisme perçu comme immuable. Cette lecture persiste malgré les changements de contexte. Elle alimente une hostilité réflexe, rarement interrogée.

C’est ici que se déploie la mécanique de la désinformation douce. Non par invention des faits, mais par fossilisation du récit. Le passé, réel et tragique, devient un filtre exclusif. Il empêche de discerner ruptures et continuités, d’analyser le présent sans projeter intégralement les peurs d’hier. La Russie demeure prisonnière de son image. L’Europe demeure prisonnière de sa mémoire.

 

Dans cette tension se joue le débat contemporain. L’autorité du Kremlin s’inscrit dans une histoire lourde. L’hostilité occidentale procède d’un héritage ancien. Comprendre cette double profondeur n’ouvre ni à l’excuse ni à l’aveuglement. Elle permet de distinguer ce qui relève du fait, ce qui relève du réflexe, et ce qui relève encore d’un inconscient politique façonné par un siècle de peur.

 

Louis GIROUD

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La neutralité suisse à l’épreuve de la confusion

27 Décembre 2025, 11:08am

Publié par Louis GIROUD

Ukraine–Russie: faits établis, récits incertains et responsabilité suisse face au brouillage informationnel

 

Le conflit russo-ukrainien s’inscrit dans une continuité historique longue, façonnée par une série de décisions stratégiques qui ont progressivement modifié l’architecture de sécurité européenne. Cette trame factuelle demeure identifiable, mais elle se trouve aujourd’hui recouverte par une accumulation de récits concurrents, d’hypothèses non vérifiées et d’accusations affirmées sans démonstration. Ce brouillage est particulièrement visible dans l’espace médiatique européen, y compris en Suisse, où la confusion des registres tend à remplacer l’examen rigoureux des faits.

La Suisse fonde historiquement sa crédibilité internationale sur la neutralité, la retenue analytique et la fiabilité de son information publique. Cette position confère une responsabilité spécifique dans le traitement des conflits armés, surtout lorsque ceux-ci engagent directement l’équilibre du continent européen.

 

Le débat public autour de la guerre en Ukraine révèle une dérive préoccupante. Les faits établis, les hypothèses stratégiques et les récits normatifs tendent à se confondre dans un même flux discursif. Cette dérive ne se limite pas aux réseaux sociaux. Elle s’infiltre progressivement dans les espaces médiatiques institutionnels et dans le champ politique, y compris en Suisse romande, où l’alignement lexical et interprétatif devient perceptible.

 

Éléments factuels et documentés: une relation Russie–Occident initialement pragmatique

Les travaux du professeur américain Jeffrey Sachs (*), recoupés par de nombreuses analyses historiques indépendantes, décrivent une réalité aujourd’hui souvent occultée. La Russie du début des années 2000 ne se définissait pas comme un adversaire structurel de l’Occident. Lors de son accession au pouvoir, Vladimir Poutine cherchait une relation fonctionnelle avec les États-Unis et l’Europe, fondée sur la reconnaissance mutuelle des intérêts de sécurité et sur une intégration partielle dans l’ordre international existant¹.

Cette orientation s’inscrivait dans un contexte européen encore marqué par l’héritage de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe et par l’idée d’un ordre de sécurité commun, fondé sur la prévisibilité et la limitation des risques stratégiques.

 

Les décisions occidentales qui ont modifié la perception russe de la sécurité européenne

En 1999, le bombardement de la République fédérale de Yougoslavie par l’OTAN, mené pendant soixante-dix-huit jours sans mandat explicite du Conseil de sécurité de l’ONU, a constitué un précédent stratégique majeur. Cet épisode demeure un point de référence constant dans la doctrine russe².

En 2002, le retrait unilatéral des États-Unis du Traité ABM, pilier de la stabilité nucléaire depuis 1972, a été interprété comme une remise en cause de l’équilibre de la dissuasion stratégique³.

En 2003, l’intervention militaire en Irak, engagée sans mandat clair du Conseil de sécurité malgré l’opposition de plusieurs États et d’une large part de l’opinion publique européenne, a renforcé la perception d’un affaiblissement du cadre juridique international.

En 2004, l’élargissement de l’OTAN à sept nouveaux États, incluant les pays baltes ainsi que la Bulgarie et la Roumanie, a achevé de transformer l’environnement stratégique aux frontières occidentales de la Russie.

Ces éléments forment une séquence cohérente et documentée. Le discours de Munich de 2007 en constitue l’expression publique la plus explicite⁴.

 

Le Donbass avant février 2022: une escalade locale attestée

Avant le déclenchement de l’offensive russe du 24 février 2022, plusieurs constats factuels s’imposaient.

Les accords de Minsk étaient profondément fragilisés par des violations répétées du cessez-le-feu, imputables à l’ensemble des parties concernées. La mission spéciale d’observation de l’OSCE a documenté une augmentation significative des tirs d’artillerie à partir de la mi-février 2022⁵. Cette mission, dont le siège opérationnel se situe à Vienne et dont de nombreux experts sont formés à Genève, constitue une source d’observation reconnue.

Par ailleurs, l’armée ukrainienne bénéficiait depuis plusieurs années d’un soutien militaire occidental croissant, incluant des formations, du conseil et une interopérabilité accrue avec les standards de l’OTAN.

Ces éléments décrivent une zone de confrontation armée active, instable et durablement conflictuelle.

 

Armes et criminalité: constats et précautions

La Global Initiative against Transnational Organized Crime, institution basée à Genève et reconnue pour ses travaux, a alerté sur les risques liés à la circulation massive d’armes dans un contexte de guerre prolongée⁶. Le chiffre d’environ 600 000 armes perdues ou temporairement non localisées provient de données communiquées par les autorités ukrainiennes. Il concerne principalement des armes légères enregistrées, devenues difficilement traçables dans les conditions du conflit.

Ces risques sont identifiés par les institutions suisses et européennes comme des facteurs de déstabilisation à surveiller, appelant des mécanismes de contrôle renforcés et une vigilance durable.

 

Assertions non établies et constructions narratives

L’augmentation des violations du cessez-le-feu observée par l’OSCE ne permet pas d’établir l’existence d’une offensive ukrainienne imminente en février 2022. Aucune mission internationale indépendante n’a produit d’éléments probants attestant l’existence d’un plan opérationnel majeur sur le point d’être déclenché par Kiev.

Les chiffres évoquant la concentration de 120 000 à 150 000 soldats ukrainiens dans le Donbass relèvent de déclarations politico-militaires non validées par une expertise indépendante publique. Ils ne répondent pas aux critères de preuve exigés par une analyse académique rigoureuse.

 

La responsabilité suisse, entre principe invoqué et pratique altérée

Dans un contexte de polarisation extrême, la Suisse continue de se réclamer de la neutralité, alors même que sa pratique s’en est progressivement éloignée. Les décisions prises par le Conseil fédéral depuis 2022 — alignement sur les sanctions de l’Union européenne, reprise du vocabulaire stratégique occidental, intégration accrue aux cadres narratifs euro-atlantiques — ont rompu avec la tradition de retenue analytique qui fondait la crédibilité helvétique.

Cette évolution a déplacé la Suisse d’une posture d’observation rigoureuse vers une position d’adhésion normative. Le débat sur l’Ukraine révèle ainsi une tension persistante entre une neutralité affirmée dans le discours et une neutralité affaiblie dans les faits. La tradition d’expertise et de médiation se trouve concurrencée par l’adoption de cadres d’analyse importés, au détriment de la distance critique. Dans cet écart s’installe une fragilisation durable du discernement suisse et, plus largement, européen.

 

Neutralité suisse: les «légèretés» d’Ignazio Cassis et de Viola Amherd

La neutralité suisse n’est pas un simple usage diplomatique ni une tradition malléable. Elle constitue un principe constitutionnel explicite, inscrit dans la Charte fondamentale, dont le Conseil fédéral et le Parlement ont la charge de la préservation. À ce titre, elle engage non seulement la politique étrangère, mais la légitimité même de l’action gouvernementale.

 

Sous les mandats d’Ignazio Cassis et de Viola Amherd, la neutralité suisse n’a pas été formellement abrogée sur le plan juridique. En revanche, plusieurs décisions majeures — reprise intégrale des sanctions de l’Union européenne contre la Russie, alignement explicite sur les cadres normatifs euro-atlantiques, intensification de la coopération sécuritaire avec l’OTAN — ont constitué une rupture substantielle avec l’obligation constitutionnelle de neutralité telle qu’elle est historiquement comprise en Suisse.

 

Qualifier cette évolution de simple « redéfinition pratique » revient à minimiser la portée constitutionnelle des choix opérés. Pour une part significative de la population suisse, ces décisions sont perçues comme un déni du mandat confié au Conseil fédéral, voire comme une violation de l’esprit — sinon de la lettre — du serment prêté lors de l’entrée en fonction, serment qui engage explicitement le respect de la Constitution fédérale.

La controverse ne relève donc pas d’un désaccord secondaire sur l’interprétation de la neutralité, mais d’un conflit de légitimité entre, d’une part, une Charte fondamentale qui prescrit la préservation de la neutralité et, d’autre part, une pratique gouvernementale qui en neutralise les effets concrets. Ce décalage alimente une crise de confiance durable, tant à l’intérieur du pays que dans la perception internationale du rôle spécifique de la Suisse.

 

Louis Giroud

 

Notes et références

  1. Sachs, J. The Price of Civilization, Random House, 2011.
  2. Independent International Commission on Kosovo, The Kosovo Report, Oxford University Press, 2000.
  3. Treaty on the Limitation of Anti-Ballistic Missile Systems (ABM Treaty), 1972–2002.
  4. Putin, V., Discours à la Conférence de Munich sur la sécurité, 10 février 2007.
  5. OSCE, Special Monitoring Mission to Ukraine – Daily Reports, février 2022.
  6. Global Initiative against Transnational Organized Crime, Illicit arms and the war in Ukraine, Genève, 2023.

 

(*)Jeffrey Sachs est un économiste américain, professeur à l’université Columbia, où il dirige le Center for Sustainable Development. Il a conseillé plusieurs gouvernements et institutions internationales sur des questions de politique économique et de développement, notamment dans les années 1990 en Europe de l’Est et dans les pays issus de l’ex-Union soviétique. Il a également exercé des fonctions de conseil auprès des Nations unies. Auteur de nombreux ouvrages et articles, ses travaux portent sur la macroéconomie, le développement durable et les relations internationales.

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L'objectif de l'initiative pour la neutralité de la Suisse

26 Décembre 2025, 08:40am

Publié par Louis Giroud

La neutralité suisse doit être concrétisée dans l'article 54a de la Constitution fédérale afin qu'elle ne soit plus soumise à l'arbitraire. L'obiectif est de garantir une politique de paix globale et de renforcer les traditions humanitaires de la Suisse.

Dans son message sur l'initiative sur la neutralité, le Conseil fédéral propose, sans surprise, de la rejeter. Selon lui, l'initiative inscrirait dans la Constitution une «conception rigide de la neutralité» et limiterait trop fortement sa marge de manœuvre en matière de politique étrangère. C'est pourtant précisément ce qui est demandé et ce qui est très important.

 

Conformément à la Constitution fédérale, c'est au Conseil fédéral et à l'Assemblée fédérale qu'il incombe de prendre les mesures nécessaires pour préserver la neutralité de la Suisse. CE QU'ILS NE FONT PAS. C'est pour cela que l'initiative a été déposée.

 

La neutralité de la Suisse est un modèle qui a fait ses preuves et un élément central de notre identité démocratique directe. Elle constitue une forme de politique de paix qui permet au pays de faciliter les négociations de paix, d'agir en tant que médiateur et de fournir une aide humanitaire. La neutralité est également vitale pour le droit international humanitaire et des institutions telles que le Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

 

Grâce à la neutralité, de nombreuses guerres ont pu être évitées et la paix a pu être préservée en Suisse pendant des siècles. La neutralité est l'instrument le plus important pour garantir la paix.

 

C'est vrai non seulement pour le passé, mais aussi pour le présent. La crédibilité, la fiabilité et la confiance sont indispensables pour empêcher la guerre.

 

(SLR) - Louis Giroud

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Ueli Maurer brise le silence sur la Chine, l’Europe et la démocratie

25 Décembre 2025, 21:08pm

Publié par Louis GIROUD

Dans la série «Weltwoche Daily», le média alémanique s’est entretenu avec Ueli Maurer à son retour d’un déplacement à Pékin. L’ancien conseiller fédéral avait été invité personnellement par les autorités chinoises à l’occasion des célébrations marquant la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’entretien revient sur les circonstances de cette invitation en Chine et sur la signification politique de l’événement. Il aborde également, de manière progressive, les évolutions géopolitiques en cours, la crise du débat démocratique en Europe, la situation politique allemande, les relations entre la Suisse et l’Union européenne, ainsi que l’état de la démocratie suisse.

 

Ueli Maurer n’intervient ni comme représentant officiel du Conseil fédéral ni comme mandataire institutionnel. Il s’exprime à titre personnel, en tant qu’ancien chef du Département fédéral de la défense puis des finances, ancien président de l’UDC/SVP, et observateur direct des transformations politiques contemporaines.

 

Ueli Maurer décrit une Chine entrée dans une phase de pleine conscience stratégique. Lors de la grande parade militaire à Pékin, il observe chez Xi Jinping une assurance nouvelle, calme, maîtrisée, sans emphase agressive. Les discours présidentiels insistent sur la paix mondiale et sur l’équilibre, loin de toute rhétorique de conquête. La démonstration militaire, spectaculaire, vise avant tout à rappeler une capacité de défense, non à provoquer.

 

Cette posture s’inscrit dans une logique historique classique: toute puissance économique majeure finit par assumer son rang. La Chine ne fait pas exception. Elle n’a jamais été une puissance expansionniste globale au sens occidental du terme, mais elle se montre désormais capable de défendre ses intérêts, ses routes commerciales et sa sécurité.

 

Mémoire de la guerre et légitimité historique

La parade s’inscrit dans une date clé pour la Chine: la commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Asie. Le pays rappelle un traumatisme majeur, près de 30 millions de morts, et une libération obtenue par la défaite japonaise, avec l’aide soviétique et américaine. Tous les dix ans, cette mémoire est marquée par un défilé militaire. Ce n’est donc pas un événement exceptionnel, mais un rituel national devenu plus visible à mesure que la Chine s’impose comme puissance mondiale.

 

Pour Maurer, le message principal n’est pas la guerre, mais la paix défendue par la dissuasion. La Chine se présente comme un acteur stabilisateur, conscient de sa force et soucieux de ne pas être entraîné dans une confrontation directe.

 

Neutralité suisse et invitation chinoise

Invité personnellement par les autorités chinoises, Ueli Maurer précise qu’il ne représentait pas officiellement la Suisse. L’ambassadeur suisse à Pékin assurait la représentation diplomatique. Sa présence, unique côté suisse, reflète selon lui les ambiguïtés actuelles de la politique helvétique: officiellement neutre, mais de plus en plus alignée sur les postures européennes critiques envers Pékin.

 

Il souligne pourtant que la Chine a toujours traité la Suisse avec respect et considération, et qu’elle reste un partenaire fiable. Pour un petit État, rappelle-t-il, il vaut mieux entretenir des relations stables avec toutes les grandes puissances que de se laisser entraîner dans des logiques de blocs.

 

Déplacement des centres de pouvoir mondiaux

Maurer insiste sur un point souvent sous-estimé en Europe: le monde n’est plus centré sur l’Occident. La Chine, l’Inde, l’Asie du Sud-Est représentent désormais une part décisive de la population mondiale, de la croissance économique et de l’innovation technologique. Dans des domaines clés comme les terres rares, la finance numérique ou l’intelligence artificielle, la Chine occupe une position dominante.

 

L’erreur occidentale consiste à juger ces évolutions avec des grilles de lecture obsolètes, héritées d’un monde bipolaire ou atlantocentré. Le nouvel ordre mondial est en train de se recomposer, et tenter de le freiner par la pression morale ou idéologique accroît les risques de confrontation.

 

Europe, morale et crise du débat démocratique

Une large part de l’entretien porte sur l’état du débat public en Europe. Maurer dénonce une moralisation systématique qui remplace l’argumentation. Les opinions divergentes sont rapidement disqualifiées par des étiquettes infamantes, ce qui pousse une partie croissante de la population au silence.

Les médias, selon lui, portent une responsabilité majeure dans cette dérive. En réduisant la pluralité des points de vue, ils alimentent la défiance et l’autocensure. La critique, pourtant essentielle à la démocratie, est désormais perçue comme suspecte, voire dangereuse.

 

Allemagne: exclusion politique et impasse stratégique

L’exemple allemand illustre cette crise. Maurer exprime ses doutes quant à la capacité de Friedrich Merz à rassembler au-delà de son camp. Il estime que la stratégie de mise à l’écart de l’AfD a créé une impasse démocratique. Exclure durablement un parti représentant une part massive de l’électorat fragilise l’État, d’autant plus que l’administration elle-même finit par refuser toute coopération. Il juge peu réaliste une arrivée de l’AfD seule au pouvoir, faute d’expérience et de substance administrative, mais considère que cette faiblesse est en partie le produit de son exclusion. Une intégration progressive, notamment avec la CDU, aurait selon lui permis plus de stabilité.

 

Suisse et accord institutionnel avec l’Union européenne

Sur le plan intérieur, Maurer se montre très critique envers le projet d’accord institutionnel avec l’UE. Il estime que ce texte comporte plus de défauts que d’avantages, tant sur le plan économique que politique. À long terme, il y voit une menace directe pour la démocratie directe, pilier du système suisse.

L’argument de la sécurité juridique ne le convainc pas. Contrairement à 1992, une partie significative de l’économie, notamment les PME et l’agriculture, exprime aujourd’hui des réserves. Il craint surtout une importation progressive de la bureaucratie européenne, qui étouffe déjà de nombreuses entreprises en France ou en Allemagne.

 

Démocratie directe contre centralisation

Maurer défend une vision exigeante de la démocratie directe: lente parfois, mais garante de liberté, de responsabilité et de modération. Le danger, selon lui, ne réside pas dans une décision isolée, mais dans l’accumulation de micro-décisions transférées à Bruxelles, hors de portée du contrôle populaire.

Cette érosion est insidieuse. On ne la perçoit pas immédiatement, mais dix ans plus tard, le centre de gravité décisionnel a basculé. Il juge la discussion actuelle sur cet accord trop superficielle, et dangereuse pour les générations futures.

 

Médias, information et conformisme

Maurer observe en Suisse un intérêt croissant pour la politique, notamment chez les jeunes, mais une dégradation parallèle de la qualité de l’information. Le discours médiatique dominant tend à l’uniformité, que ce soit sur le coronavirus, le climat ou les grands choix stratégiques. Les voix critiques ont été marginalisées, parfois disqualifiées comme extrémistes. Cette évolution affaiblit le débat démocratique. La personnalisation excessive des émissions politiques, centrées sur les animateurs plus que sur les idées, accentue cette perte de substance.

 

SVP, leadership et figures historiques

Sur la SVP, Maurer décrit un parti globalement stable, mais confronté à une évolution sociologique. L’engagement demeure, mais la cohésion est plus difficile à maintenir qu’à l’époque où il en était président. Il insiste sur l’importance de thèmes clairs, constants, et d’un travail permanent de motivation.

Concernant Christoph Blocher, il récuse toute relation de dépendance. Il reconnaît son rôle historique déterminant, affirmant que sans lui la Suisse serait probablement entrée dans l’UE, mais souligne que le parti fonctionne aujourd’hui sans tutelle personnelle.

 

Gouverner, collégialité et voix dissidentes

Ancien conseiller fédéral, Maurer rappelle les contraintes du principe de collégialité. Une fois une décision prise, elle doit être portée collectivement. Il regrette cependant que ce principe laisse trop peu de place à l’expression publique des divergences, privant les citoyens du sentiment que leurs doutes existent aussi au sommet de l’État. Il évoque notamment la période du coronavirus, durant laquelle il a cherché à maintenir une voix critique. Les retours qu’il reçoit encore aujourd’hui confirment, selon lui, que cette pluralité est nécessaire.

 

Engagement politique et coût personnel

Enfin, Maurer exclut tout retour en politique exécutive. Il souligne le coût personnel élevé de l’exposition publique: pression médiatique constante, atteintes à la vie privée, impact sur la famille. Ce prix, il ne souhaite plus le payer. Ce qui l’a porté face aux attaques et aux tempêtes médiatiques, explique-t-il, ce sont les « gens simples », souvent invisibles, qui se reconnaissaient dans ses positions. Donner une voix à ceux qui ne l’ont pas, rester fidèle à cet ancrage populaire, a constitué le moteur profond de son engagement.

L’action politique, conclut-il implicitement, peut avoir du sens et de la portée. Mais elle exige une endurance humaine que peu sont prêts à assumer durablement.

 

Transcription - rewriting : Louis Giroud

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Europe: la dérive guerrière d’un continent en perte de repères

24 Décembre 2025, 20:58pm

Publié par Louis GIROUD

Un échange entre diplomatie suisse et inquiétude européenne

 

Dans un échange avec Pascal Lottaz, animateur de la chaîne Neutrality Studies, Georges Martin, ancien ambassadeur suisse et ex-secrétaire d’État adjoint au Département fédéral des Affaires étrangères, livre une analyse sévère de l’évolution politique de l’Europe, de la guerre en Ukraine et de l’effondrement de la neutralité suisse.

D’emblée, le diagnostic est alarmant. Georges Martin confie son incompréhension face à l’état actuel de l’Europe, qu’il juge engagée dans une escalade verbale dangereuse. Il cite les déclarations récentes du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, évoquant un avenir plus terrible encore que la Seconde Guerre mondiale. Pour l’ancien diplomate, ce type de discours relève d’une guerre verbale irresponsable, préparant psychologiquement les peuples européens à un conflit majeur.

Selon lui, l’Europe s’est enfermée dans une logique d’hostilité obsessionnelle envers la Russie, devenue son seul ciment politique. Privés de toute expérience réelle de la guerre, les dirigeants européens ont longtemps vécu dans une insouciance stratégique avant d’adopter soudainement une posture guerrière qu’ils ne maîtrisent pas. Or, rappelle-t-il, les guerres commencent toujours par les mots.

L’après-guerre froide mal interprété

L’Union européenne, autrefois conçue comme un projet de paix, s’est progressivement transformée en une structure militarisée, voire en une extension régionale de l’OTAN. Faute de projet politique fédérateur, la guerre en Ukraine est devenue, selon Georges Martin, un substitut idéologique, un projet par défaut. Une Europe qui se définit par la guerre signe ainsi son propre échec.

Pour comprendre cette dérive, il faut remonter à la fin de l’Union soviétique. L’Europe n’a pas su interpréter correctement la nouvelle période ouverte au début des années 1990, contrairement aux États-Unis et à l’OTAN, qui ont immédiatement raisonné en termes de rapports de force.

Une paix structurellement indésirable

Dans les années 2010, une tentative de refondation d’une sécurité européenne incluant la Russie a pourtant existé. Georges Martin évoque les séminaires qu’il organisait alors en Suisse, réunissant responsables occidentaux et russes, dans un climat de dialogue réel. Mais même à cette époque, les signaux d’alerte étaient là : des responsables américains et de l’OTAN reconnaissaient que la paix durable mettait en péril leur raison d’être institutionnelle. Ces avertissements furent ignorés.

Un récit officiel tronqué

Sur la guerre en Ukraine, Georges Martin dénonce un récit officiel tronqué, qui fait débuter l’histoire en 2022. Il parle ouvertement de propagande de guerre, fondée sur une saturation de l’espace public et l’exclusion de toute analyse historique ou géopolitique alternative. Ce mécanisme enferme les dirigeants dans un logiciel idéologique dont ils deviennent eux-mêmes prisonniers.

La Suisse, selon lui, a été totalement prise de court. Le Conseil fédéral a réagi dans la panique en reprenant intégralement et mécaniquement les sanctions européennes contre la Russie, rompant brutalement avec la tradition de neutralité active et nuancée du pays. Cette soumission automatique révèle une pression extérieure massive et une faiblesse stratégique interne.

Une tentation d’alignement

Georges Martin pointe également l’existence, au sein de l’administration suisse, de courants favorables à une intégration à l’OTAN et à l’Union européenne. La neutralité, censée être l’outil central de la Suisse en temps de crise, est abandonnée au moment précis où elle devrait démontrer son utilité. Une occasion historique est ainsi manquée.

Parallèlement, l’Union européenne profite du contexte de guerre pour étendre ses compétences au détriment des États membres. Cette logique s’étend à la Suisse, entraînée vers une intégration progressive sous couvert de « voie bilatérale ». Georges Martin dénonce la tromperie sémantique de notions comme la « reprise dynamique du droit européen », qui masque une perte de souveraineté politique.

La substitution morale au droit

Sur le plan idéologique, l’Union européenne aurait abandonné le cadre du droit international pour lui substituer une morale fondée sur des « valeurs » alignées sur le rules-based order américain. Dans ce monde binaire opposant le bien et le mal, la médiation devient impossible, et la Suisse se retrouve marginalisée.

Cette logique se traduit par une répression croissante des voix dissidentes. Georges Martin s’inquiète des sanctions envisagées contre des journalistes et analystes européens, évoquant notamment le cas du citoyen suisse Jacques Baud. Il y voit une dérive grave, où l’Union européenne reproduit les méthodes qu’elle prétend dénoncer ailleurs.

L’alignement médiatique comme fait politique

Il observe également un alignement médiatique inquiétant en Suisse, marqué par une militarisation symbolique du discours de presse et une concentration accrue des médias. La Russie y est de nouveau désignée comme l’ennemi structurel, rôle que l’Europe semble avoir besoin de réactiver pour masquer ses propres fractures internes.

Une dangerosité supérieure à la guerre froide

Pour Georges Martin, la période actuelle est plus dangereuse que la guerre froide, en raison de la banalisation de la guerre et même de l’arme nucléaire dans le débat public. Cette légèreté du discours guerrier lui paraît profondément irresponsable, notamment au regard des générations futures.

Face à cela, il plaide pour une neutralité suisse active, assumée et offensive sur le plan diplomatique. Loin d’un repli, la neutralité doit redevenir un instrument de paix, capable de fédérer les pays non alignés et de rouvrir des espaces de dialogue dans un monde multipolaire. La neutralité, conclut-il, n’est pas un vestige du passé, mais peut redevenir l’un des rares outils rationnels face à la dérive guerrière contemporaine.

Transcription, compte-rendu et rewriting: Louis GIROUD

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Le cas Jacques Baud au prisme du droit constitutionnel

24 Décembre 2025, 11:36am

Publié par Louis GIROUD

La Constitution ne garantit pas une parole agréable, mais une parole libre

 

La décision de l’Union européenne de sanctionner des individus pour leurs opinions politiques marque une rupture profonde avec les principes fondamentaux du libéralisme politique. Cette inquiétude a été au cœur d’une édition spéciale de Weltwoche Daily, animée par Roman Zeller, consacrée au cas du Suisse Jacques Baud, ancien officier du renseignement et analyste géopolitique, visé par des sanctions européennes.

L’invité de Roman Zeller n’est pas un commentateur ordinaire, mais l’un des spécialistes allemands les plus en vue des questions de liberté d’expression et de droit constitutionnel: l’avocat Joachim Nikolaus Steinhöfel. Connu pour ses nombreux recours contre les atteintes à la liberté d’expression, notamment dans l’espace numérique, il s’est imposé comme une figure centrale des débats contemporains sur la régulation des plateformes, la censure privée sous impulsion politique et les dérives normatives de l’Union européenne. Auteur du best-seller Die digitale Bevormundung, il y analyse la manière dont des acteurs institutionnels et technologiques prétendent désormais dicter ce que les citoyens ont le droit de penser, d’écrire et de dire. C’est donc en tant que juriste praticien et observateur critique des institutions européennes qu’il est interrogé sur le cas de Jacques Baud. L’échange dépasse rapidement la situation individuelle pour interroger plus largement la transformation des sanctions en instruments de contrôle idéologique et ses conséquences sur l’État de droit en Europe.

 

L’UE sur la pente glissante de la violation des droits fondamentaux

L’entretien s’ouvre sur un constat sans ambiguïté: l’Union européenne s’engage dans une voie incompatible avec les principes du gouvernement libéral. Lorsqu’un pouvoir politique impose des sanctions fondées sur des opinions, et non sur des actes pénalement répréhensibles, une limite fondamentale est franchie. La liberté d’expression ne se réduit pas au droit de dire ce qui est consensuel ou validé par l’autorité; elle inclut aussi ce qui dérange, choque ou conteste l’ordre établi.

 

Un État libéral, rappelle Steinhöfel, doit tolérer ce qui n’est pas agréable. Même lorsque des opinions s’écartent du cadre dominant, l’État n’a pas le droit d’intervenir par la coercition. Roman Zeller exprime, en tant qu’Allemand, sa honte de voir son gouvernement participer à ce qu’il considère comme des violations constitutionnelles manifestes, sans s’y opposer. Ces pratiques envoient un signal politique inquiétant: si Jacques Baud est sanctionné aujourd’hui, qui le sera demain? Des responsables politiques d’opposition pourraient-ils être visés pour des positions jugées trop conciliantes envers la Russie? La logique à l’œuvre apparaît, selon lui, profondément totalitaire.

 

La confrontation avec des opinions divergentes fait partie intégrante de l’État libéral

La question est centrale: un État peut-il agir contre un individu pour des propos qualifiés de désinformation ou de propagande, indépendamment de tout acte illégal? Les droits fondamentaux, rappelle Roman Zeller, sont formulés de manière très similaire en Suisse, en Allemagne et dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Il cite une décision de la Cour constitutionnelle allemande de 2018, selon laquelle la confrontation avec des opinions inquiétantes, voire dangereuses dans leurs conséquences intellectuelles, fait partie intégrante de l’État libéral. Il n’existe pas de droit à une protection contre une supposée « pollution de l’atmosphère mentale », pas plus qu’un droit à être préservé d’interprétations historiques jugées fausses.

 

Une rupture avec l’ordre constitutionnel libéral

Pour Steinhöfel, la situation ne fait aucun doute: ce que fait l’Union européenne n’a plus rien à voir avec l’ordre constitutionnel d’un État libéral. Lorsqu’un pouvoir recourt à des sanctions personnelles pour punir des opinions, il outrepasse massivement les limites du droit. Il ne s’agit pas d’un cas isolé, mais d’une série de violations graves et répétées des droits fondamentaux et des droits de la personnalité dans la pratique européenne des sanctions. Même si Jacques Baud avait effectivement diffusé ce que certains qualifieraient de propagande, cela ne pourrait en aucun cas justifier des mesures d’une telle gravité.

 

La notion même de désinformation est, selon lui, profondément problématique. Ce qui est qualifié de faux à un moment donné peut se révéler exact quelques semaines ou quelques mois plus tard, comme on l’a observé durant la pandémie. Surtout, la liberté d’expression ne se limite pas à ce que l’on sait être vrai. Sur de nombreux sujets majeurs, personne ne détient la vérité définitive. Certaines opinions dépassent certes les limites du débat courtois, mais ces limites sociales ne sont pas celles fixées par la Constitution. Un État libéral doit tolérer ce qui n’est pas appétissant.

 

Des sanctions contraires à la dignité humaine

L’entretien se concentre ensuite sur ce que Steinhöfel appelle le « critère G » de l’Union européenne, permettant de sanctionner des personnes privées en raison de leur statut. Ces sanctions constituent, selon lui, les atteintes les plus graves possibles aux droits fondamentaux: restriction de la liberté de circulation, gel des avoirs, interdiction de toute activité économique. Leur effet est d’une extrême violence. Dans le cas de nombreux Russes fortunés, les sanctions sont justifiées uniquement par leur nationalité et leur richesse, indépendamment de leur position réelle sur la guerre. Même lorsqu’ils s’y opposent ou respectent leurs obligations fiscales, cela suffit. Une telle logique est, selon Steinhöfel, insupportable, contraire aux principes démocratiques et à la dignité humaine.

 

Roman Zeller élargit alors la discussion au fonctionnement global de l’Union européenne: s’agit-il de décisions isolées ou d’un système? Steinhöfel décrit un processus volontaire et structuré. Contrairement aux États-Unis, où certaines dérives restent ponctuelles, l’Union européenne élabore un véritable arsenal normatif agissant structurellement contre la liberté d’expression. Des dispositifs comme le Digital Services Act instaurent un cadre où les sanctions financières — pouvant atteindre jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial d’une plateforme — produisent un effet dissuasif massif. Certaines plateformes préfèrent renoncer à la publicité politique plutôt que d’exposer leur activité à de tels risques.

 

La dérive totalitaire

Il rappelle qu’au moment où les grandes plateformes supprimaient massivement des contenus, notamment durant la pandémie, ni la Commission européenne ni les gouvernements nationaux ne se sont souciés des atteintes aux droits fondamentaux. Au contraire, ils ont collaboré avec ces plateformes pour orienter la modération. Ces pratiques ont été documentées, notamment par les travaux du journaliste américain Michael Shellenberger. Lorsque des plateformes comme X adoptent une ligne plus permissive en matière de liberté d’expression, elles devraient, selon Steinhöfel, bénéficier d’une protection accrue. Or c’est l’inverse qui se produit, avec des menaces publiques émanant de responsables européens, notamment en période électorale.

Pour Steinhöfel, la liberté d’expression fait aujourd’hui l’objet d’une attaque frontale, consciente et assumée de la part de l’Union européenne. Certes, il reste théoriquement possible de s’exprimer, mais ce sont les conditions réelles de cette expression qui sont détruites. Sanctions, obligations réglementaires et pression juridique créent un climat de dissuasion généralisée.

 

Les conséquences pour les citoyens sont concrètes. Les sanctions ne frappent pas seulement des figures médiatiques connues: elles touchent aussi ceux qui lisent, soutiennent ou relaient certaines analyses. En Suisse, ces sanctions européennes sont souvent reprises presque automatiquement, sans véritable examen autonome. Des citoyens suisses peuvent ainsi se retrouver privés de leurs droits fondamentaux sans procédure contradictoire réelle.

 

Des analyses comparables à celles de Jacques Baud

Steinhöfel souligne que de nombreuses figures publiques ont exprimé par le passé des analyses comparables à celles de Jacques Baud: Sahra Wagenknecht, Alice Schwarzer, Oskar Lafontaine ou, bien avant eux, l’historien George Kennan, qui mettait déjà en garde contre l’élargissement de l’OTAN et les risques de guerre en Ukraine. Si ces positions deviennent sanctionnables, où s’arrête-t-on?

 

L’un des aspects les plus choquants demeure la procédure elle-même. Les sanctions sont annoncées sans avertissement, à la manière d’un mandat d’arrêt. Comptes gelés, cartes bancaires bloquées, toute activité économique interdite. Dans le cas de Jacques Baud, citoyen suisse vivant à Bruxelles, aucun risque de fuite ou de dissimulation d’avoirs ne justifiait l’absence d’audition préalable. Pourtant, le principe fondamental du contradictoire n’a pas été respecté.

 

Des voies de recours largement théoriques

Les voies de recours existent en théorie, mais elles sont longues, coûteuses et souvent inaccessibles, précisément parce que la personne sanctionnée n’a plus accès à ses ressources financières. Les juridictions européennes acceptent parfois comme éléments de preuve de simples articles de presse, voire des publications sur les réseaux sociaux. Steinhöfel évoque le cas d’une personne sanctionnée pour s’être elle-même qualifiée sur Twitter « d’oligarque préféré de Poutine ». Même après la suppression de cet élément du dossier, la sanction est restée en vigueur.

 

Pourquoi ces décisions sont-elles confirmées? Selon Steinhöfel, le Conseil de l’Union européenne agit avant tout comme un acteur stratégique, cherchant à subordonner des intérêts extérieurs par la pression juridique, au détriment des principes constitutionnels. Le droit devient un instrument, non une limite.

 

Interrogé sur le rôle de la Suisse, Steinhöfel estime qu’un État réellement libéral et indépendant doit défendre ses citoyens, même face à un rapport de forces défavorable. Accepter qu’un citoyen soit sanctionné pour une opinion revient à créer un précédent applicable à tous. La Suisse dispose de moyens de pression, certes plus modestes que ceux de l’Union européenne, mais réels, et doit savoir fixer des limites.

 

Enfin, interrogé sur l’existence d’un motif d’espoir, Steinhöfel se montre pessimiste quant à une correction interne européenne. Son seul espoir réside dans des pressions extérieures, notamment américaines. Il évoque des signaux politiques venus des États-Unis, exprimant une inquiétude croissante face à l’évolution de l’Union européenne et de l’Allemagne. Pour l’heure, conclut-il, il ne voit pas d’Europe offrant de véritables raisons d’optimisme.

 

Compte rendu et rewriting: Louis Giroud

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Sanctions contre Jacques Baud: Berne sort de son silence en murmurant... les réponses d’un petit État qui se couche avant même qu’on ne le pousse...

20 Décembre 2025, 15:10pm

Publié par Louis GIROUD

Selon un article paru dans Weltwoche (« Wir haben mit dem Herrn nichts zu tun: Nach EU-Sanktionen gegen Schweizer Generalstabsoberst Jacques Baud lässt Bundesbern seinen Bürger fallen wie eine heisse Kartoffel »), la Berne fédérale est sortie de sa tanière. Non pour protester, mais pour murmurer des réponses convenues d’une vacuité édifiante.

Sanctions contre Jacques Baud: Berne sort de son silence en murmurant... les réponses d’un petit État qui se couche avant même qu’on ne le pousse...

Département fédéral de la défense (DDPS), dirigé par Martin Pfister (Le Centre):
— «Il ne nous appartient pas de commenter les sanctions de l’UE.»
— «Nous n’avons rien à voir avec cet homme.»

 

Secrétariat d’État à l’économie (SECO), Département fédéral de l’économie, Guy Parmelin (UDC) :
— «Les autorités fédérales compétentes prennent en principe acte de ce type de décisions.»

Le SECO et le Département fédéral des affaires étrangères estiment que les sanctions constituent des «décisions relevant de l’État de droit».

 

Traduction: ce que fait Bruxelles est par définition fondé, légitime, incontestable. Le Bien a parlé.

 

Les Suisses aiment se raconter leur pays comme un îlot de droit, de démocratie, de sagesse, de sang-froid juridique, perdu dans un monde instable où les idéologies s’emballent. Tout cela relève désormais de la mythologie nationale. Car leur Suisse — non pas celle de leur cœur —, mais celle de ceux qui sont aux manettes, cette Suisse «violée» a capitulé. Sans bruit.

 

À l’heure où Bruxelles décide de frapper un citoyen suisse pour délit d’opinion déguisé en sanction morale, la gouvernance de la Confédération, loin de s’indigner, se défausse avec cette élégance administrative qui est la signature des lâchetés modernes. Face à un acte grave, inédit pour un citoyen suisse, les autorités fédérales ne trouvent rien de mieux à dire que: circulez, nous n’avons rien à voir avec cet homme. Rideau. Nettoyage terminé.

 

Petit traité de la lâcheté gouvernementale en régime soumis à une bureaucratie

La Suisse n’a pas abandonné Jacques Baud. Elle a fait plus subtil. Elle l’a recyclé. Transformé en déchet idéologique conforme aux normes européennes. Un citoyen devenu encombrant, puis discrètement jeté, avec ce sourire poli, impeccable, caractéristique des sociétés arrivées au stade ultime de la moraline bureaucratique.

 

Il faut admirer la mécanique. Bruxelles frappe. Berne acquiesce. Et la Confédération, jadis obsédée par la souveraineté, découvre soudain qu’elle n’a «rien à voir avec cet homme». Rien. Ni devoir. Ni solidarité. Ni réflexe. Le citoyen suisse devient un usufruit conditionnel: valable tant qu’il pense correctement.

 

Le plus exquis reste le ton. Ce ton administratif, glacial, aseptisé, qui ne dit jamais «nous avons peur», mais toujours «nous prenons acte». Prendre acte: formule magique. Elle permet de se laver les mains tout en gardant les gants. Elle dit: ce n’est pas nous, c’est le processus; ce n’est pas un choix, c’est l’ordre; ce n’est pas une abdication, c’est l’État de droit — cette divinité creuse qu’on invoque désormais pour absoudre la démission.

 

Le Département fédéral de la défense atteint ici une forme de Sainteté christique. « Nous n’avons rien à voir avec cet homme. » On dirait « Pierre » qui a renié son maître juste avant que le coq ne chante... Phrase terminale qui condense la bassesse avec une élégance chirurgicale.

 

Quant au Département fédéral des affaires étrangères, toujours si prompt à dénoncer la censure ailleurs, il s’est découvert une vocation nouvelle pour le silence vertueux. La liberté d’expression, jadis valeur cardinale, devient soudain facultative lorsqu’elle gêne Bruxelles. Face à Moscou ou Pékin, on tonne. Face à l’Union européenne, on se tait. Ici, la posture suisse cesse d’être risible: elle devient indécente.

 

Car enfin, que s’est-il passé ? L’Union européenne, dans un moment de nervosité idéologique avancée, décide qu’un homme qui écrit, analyse et publie — hors des discours dominants convenus — mérite une sanction économique. Une peine sans juge. Une condamnation sans procès. Une punition préventive pour opinion incorrecte. Et la Suisse trouve cela parfaitement « conforme à l’État de droit ».

 

À ce stade, ce n’est plus de la prudence. Ce n’est même plus de la lâcheté. C’est de la collaboration molle. Collaboration sans uniforme, sans cris, sans drame. Collaboration feutrée, progressiste, durable. Celle qui ne salit pas les mains, mais qui glisse dans le déshonneur.

 

Il faut le redire. Jacques Baud n’est pas sanctionné pour un acte. Il est sanctionné pour un récit. Pour une lecture factuelle de la guerre en Ukraine. Pour avoir parlé hors du catéchisme euro-atlantiste. Le crime n’est pas l’erreur. Le crime est la dissonance.

 

Soyons clairs. Jacques Baud soutient que l’Occident porte une part de responsabilité dans le conflit qui oppose la Russie à l’Ukraine. Il est établi avec des peuves que des accords et des engagements occidentaux n’ont pas été respectés, voire ont été ouvertement violés. Nier toute responsabilité occidentale dans le déclenchement et la prolongation de ce conflit inutile relève de la mauvaise foi. En revanche, vouer Jacques Baud à l’infamie en le désignant comme un « propagandiste pro-Kremlin » constitue une ignominie intellectuelle et politique.

 

Le plus accablant n’est même pas l’abandon. C’est la satisfaction implicite; cette petite musique âcre entendue dans les travées du parlement fédéral: enfin un propagandiste puni, enfin un déviant neutralisé. La Suisse officielle ne censure pas. Elle applaudit par abstention.

 

Philippe Muray parlait de l’Empire du Bien. Nous y sommes. Et en Suisse, nombre d’élus et de bureaucrates de haut vol, loin d’y résister, y tiennent le rôle le plus méprisable : celui des bons élèves zélés, qui relèguent notre beau pays au rang de petit État qui se couche avant même qu’on ne le pousse, qui abdique sans sommation et qui se félicite de sa propre insignifiance morale.

 

Ce que révèle cette affaire, ce n’est pas une maladresse passagère, mais le sentiment qu’on a touché le fond. Les dirigeants actuels de notre belle Confédération n’ont pas seulement lâché un homme. Ils ont acté un principe nouveau : un citoyen peut être banni par nos « alliés » sans jugement, pour ses idées et ses opinions, et l’État se contentera de « prendre acte ». À partir de là, tout est possible. Et surtout, plus rien n’est à défendre.

 

Louis Giroud

 

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Cette Union européenne qui punit la pensée pour avoir la paix...

19 Décembre 2025, 19:37pm

Publié par Louis GIROUD

L’UE aime se raconter qu’elle est née pour conjurer la guerre, pour domestiquer les passions, pour refroidir les ardeurs historiques à coups de droit, de procédures et de compromis raisonnables. Elle aime cette légende parce qu’elle lui évite de regarder où elle a sombré. Car l'UE d'aujourd'hui ne pacifie plus rien. Elle s’excite. Elle surjoue la vertu. Elle multiplie les postures martiales tout en se gardant soigneusement d’en assumer le coût réel. Elle n’a plus la force de gouverner, mais elle a acquis un pouvoir de nuisance, ce qui est le stade juste avant la dégénérescence complète.

Cette Union européenne qui punit la pensée pour avoir la paix...

Depuis des années, cette structure bureaucratique proliférante étouffe les économies, réglemente jusqu’à l’absurde, produit des normes comme d’autres produisent de la fumée, sans autre horizon que sa propre reproduction. Mais ce délire administratif n’était qu’un prélude. Le vrai basculement s’est produit lorsque cette logique a décidé de s’attaquer non plus aux comportements, mais aux idées. À partir de là, l’Union européenne a cessé d’être un cadre juridique. Elle s’est muée en tribunal moral.

La dissidence n’est plus une composante normale du débat démocratique. Elle est un symptôme suspect. Une anomalie. Un risque informationnel. On ne réfute plus, on signale. On ne contredit plus, on disqualifie. On ne débat plus, on inscrit sur des listes.

 

Une brutalité obscène

L’affaire Jacques Baud cristallise cette dérive avec une brutalité obscène. Un citoyen suisse, ancien officier du renseignement, analyste militaire, auteur publié, se retrouve placé sous sanctions par l’Union européenne, assimilé à des figures accusées de crimes majeurs, sans accusation pénale, sans jugement, sans confrontation contradictoire. Son tort est limpide: il n’a pas récité le catéchisme officiel sur la guerre en Ukraine. Voilà donc où en est l’Europe: elle ne combat plus des actes, elle frappe des discours. Elle ne défend plus la liberté d’expression, elle la tolère à condition qu’elle ne fissure pas le récit central, qu’elle ne contamine pas l’unanimisme fabriqué à Bruxelles et relayé par une presse devenue catéchétique.

 

Méthode grotesque

Le plus accablant n’est même pas la décision elle-même, mais la méthode. Une sanction administrative, opaque, froide, impersonnelle, qui tombe comme une massue sans visage. Pas de juge. Pas de défense. Pas de recours réel. Le pouvoir nu, débarrassé des oripeaux de l’État de droit, mais encore enveloppé dans le langage sirupeux des valeurs européennes.

 

Une Suisse officielle aux abonnés absents

Face à cela, la Suisse fait l'autruche, la tête dans le sable. Elle espère que le problème se dissipera tout seul. Les autorités se regardent les pieds... Les médias bâillent. La neutralité, autrefois vigilance armée, est devenue une posture molle, un art consommé de ne surtout pas déranger les nouveaux maîtres bruxellois. On sacrifie un citoyen sur l’autel des bonnes relations institutionnelles, avec cette lâcheté feutrée qui passe aujourd’hui pour du pragmatisme.

Pendant ce temps, l’Union européenne s’enfonce dans une stratégie suicidaire en alimentant la polarisation, en radicalisant ses discours, tout en se donnant l’illusion de sa supériorité morale et stratégique. Elle ne cherche pas à arrêter la guerre. Elle cherche à ne pas avoir tort. Les conséquences sont visibles et cruelles. Économies affaiblies. Sociétés fragmentées. Démocraties sous tension.

 

Notre seul salut: l'intransigeance face à l'arbitraire

Ce qui se joue ici dépasse largement un cas individuel. Ce que l'UE inflige aujourd’hui à un officier suisse critique, elle l’infligera demain à toute entité récalcitrante, à tout État trop indépendant, à toute population insuffisamment docile. La Suisse, petit État fondé sur le droit, n’a pas le luxe de l’aveuglement. Elle n’a ni la force militaire ni la masse politique pour se permettre la naïveté. Elle n’a qu’un rempart: la défense intransigeante des libertés fondamentales.

Rester à distance de cette Union européenne-là n’est pas un caprice souverainiste. C’est une mesure d’hygiène politique. Une nécessité de survie institutionnelle. Une Europe qui dresse des listes noires pour des opinions, qui confond la critique avec une menace, qui remplace le débat par la sanction, a déjà quitté le terrain de la démocratie pour entrer dans celui, bien connu historiquement, de la peur de la pensée. Et les régimes qui ont peur des idées finissent toujours par être vaincus par elles.

 

Louis GIROUD

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L’ancien officier d’état-major Jacques Baud dans la tourmente: Parcours et zones d’ombre d’un cas de censure inédit

19 Décembre 2025, 16:20pm

Publié par Weltwoche - (Rewriting L. Giroud)

L’ancien officier d’état-major Jacques Baud dans la tourmente: Parcours et zones d’ombre d’un cas de censure inédit

Compte-rendu de l’entretien entre Jacques Baud et Roger Köppel rédacteur en chef de «Die Weltwoche»

 

Le 18 décembre 2025, une vidéo publiée par Die Weltwoche propose un entretien exclusif consacré à un dossier présenté comme hautement préoccupant pour l’Europe, et plus encore pour la Suisse : la censure et la sanction infligées à un officier supérieur helvétique. L’échange revient sur une affaire proprement sidérante, qui met en cause des principes fondamentaux de l’État de droit, au premier rang desquels figurent la liberté de la presse, la liberté d’opinion et les droits humains.

Présentation de l’invité et du contexte

Jacques Baud a été officier d’état-major suisse, ancien expert engagé dans des missions sensibles au service de la Confédération et d’organisations internationales. Roger Köppel souligne d’emblée le caractère exceptionnel de la situation: voir émerger, en Suisse, un cas de mise au ban pour des prises de position ou des analyses est décrit comme «incroyable» dans un pays réputé pour sa tradition de neutralité et de liberté d’opinion.

 

Avant d’entrer dans le détail de l’affaire, l’entretien s’attache à dresser le parcours et le portrait de l’invité.

 

Formation et débuts dans le renseignement stratégique

Jacques Baud se définit d’abord comme un citoyen suisse ordinaire, né à Genève. Il suit des études universitaires en économie, puis en relations internationales, avant d’être recruté, durant la guerre froide, par le service suisse d’information stratégique. Sa mission consiste alors à analyser les forces du Pacte de Varsovie. Dans ce cadre, il apprend le russe et se spécialise dans l’observation et l’analyse de la présence soviétique en Europe.

 

Ce travail analytique le conduit à détecter, dans les années 1980, un projet de «purification ethnique» visant la minorité hongroise en Roumanie, sous le régime de Nicolae Ceaușescu. Alerté, le Département fédéral des affaires étrangères (EDA) engage alors une action diplomatique au sein de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, en coordination avec d’autres États. Selon Jacques Baud, cette intervention contribue à faire cesser le projet, ce qu’il décrit comme l’un des résultats concrets de son travail de renseignement.

 

Missions internationales et engagement humanitaire

Après cette période au service du renseignement, Jacques Baud poursuit son parcours au sein de l’armée suisse, puis est sollicité par le DFAE (Département Fédéral des Affaires Etrangères)  pour des missions liées à la protection des civils et des réfugiés, notamment dans des contextes de crise en Afrique. Il est ensuite engagé par l’Organisation des Nations unies pour assurer la sécurité de camps de réfugiés.

Fort de son expérience, il est également impliqué dans des actions liées à la problématique des mines antipersonnel au milieu des années 1990. Constatant l’ampleur du fléau humanitaire, il propose la création d’un centre de déminage humanitaire à Genève. Le DFAE l’envoie alors à New York, où il développe, pour l’ONU, un réseau d’information sur les mines et un dispositif d’assistance aux victimes.

 

Afghanistan, déminage et réseaux internationaux

Parallèlement, Jacques Baud entretient, durant la guerre froide, des contacts avec l’opposition afghane. Sans se rendre sur place, il élabore et transmet un manuel destiné à aider à l’élimination des mines soviétiques, avec une attention particulière portée à la protection des enfants face aux munitions non explosées. Il indique avoir reçu un message de remerciement de Ahmad Shah Massoud, figure emblématique de l’Alliance du Nord, assassiné en 2001. Cette implication renforce son profil d’expert international, au point qu’il est ensuite sollicité pour créer un service militaire dans le cadre d’une mission de l’ONU au Soudan.

 

Deux ans au Soudan : médiation et opérations de paix

Jacques Baud passe environ deux ans au Soudan, où il affirme avoir été en contact avec près de 80 mouvements rebelles. Son rôle consiste à dialoguer avec ces acteurs armés, notamment dans des opérations de médiation et de libération d’otages. Il insiste sur le caractère non violent de ses interventions et sur la dimension multidisciplinaire de son travail, à l’interface du civil et du militaire.

Il précise que toutes ces activités s’inscrivent strictement dans le cadre de mandats onusiens, réfutant toute implication directe au service d’intérêts étatiques tiers. À l’issue de son mandat, celui-ci est interrompu de manière abrupte, à la suite de démarches diplomatiques impliquant la Suisse et la Chine, dans un épisode qu’il juge incohérent et révélateur de tensions politiques internes à l’ONU.

 

Fonctionnement interne de l’ONU et responsabilités exercées

Resté au sein de l’ONU pour étudier la doctrine et la politique des opérations de paix, Jacques Baud travaille avec une équipe chargée d’analyser instructions et cadres opérationnels. Il précise ne pas avoir été directement rattaché au secrétaire général, mais à un bureau des affaires militaires, dirigé par un général sénégalais, chargé de coordonner les opérations de maintien de la paix impliquant des forces armées. À son retour en Suisse, il collabore de nouveau avec le DFAE, notamment avec Jean-Daniel Ruch, dans des dossiers liés à l’Afrique du Nord et au Tchad, où il participe à des programmes de désarmement et de contacts avec des groupes rebelles.

 

Un officier citoyen : parcours militaire en Suisse

Interrogé sur son statut militaire, Jacques Baud souligne qu’il n’a jamais été soldat professionnel, mais « soldat citoyen », conformément au modèle suisse. Il gravit les échelons classiques de la milice: commandant de compagnie de panzergrenadiers, puis de bataillon Leopard, avant de suivre la formation d’officier d’état-major général.

Au sein du 1er corps d’armée, il travaille sous le commandement de Jean Abt. Cette formation polyvalente, couvrant l’ensemble des spécialités militaires (infanterie, logistique, génie, opérations aériennes), lui permet, selon ses dires, de comprendre l’armée comme un système global, approche qu’il juge décisive pour ses missions internationales.

 

Expérience de terrain et médiation en zone isolée

Pour illustrer cette approche systémique, Jacques Baud relate un épisode marquant: une mission de médiation dans une zone reculée du Soudan, accessible uniquement par hélicoptère. Déposé avec un seul collègue, sans moyens de communication et sans soutien logistique pendant une semaine, il doit négocier directement avec des tribunaux locaux. Malgré l’isolement et les risques, il affirme avoir mené cette médiation à bien, soulignant l’importance de la formation, de l’autonomie et de la compréhension fine des dynamiques locales.

 

La médiation comme méthode: distance, neutralité et compréhension des conflits

Fort de son expérience accumulée sur plusieurs théâtres de crise, Jacques Baud insiste longuement sur ce qu’il considère comme le cœur de son approche : la médiation. Selon lui, toute médiation authentique impose une règle cardinale: ne jamais se placer moralement ou émotionnellement dans le camp de l’une ou l’autre partie. Il ne s’agit ni d’adhérer, ni de condamner, mais de comprendre.

Comprendre signifie analyser les perceptions respectives, les raisons profondes du conflit, indépendamment de toute adhésion idéologique ou affective. La paix, affirme-t-il, ne procède pas des sentiments, mais de la capacité à saisir comment chaque partie perçoit la réalité et les intérêts en jeu. Dans cette perspective, l’opinion personnelle du médiateur n’a aucune pertinence opérationnelle.

 

Ukraine et Russie: une lecture suisse, non émotionnelle

Cette posture éclaire directement sa manière d’aborder la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Jacques Baud rejette la logique binaire largement répandue en Europe, selon laquelle il faudrait haïr un camp pour soutenir l’autre. Il rappelle que, placé dans la situation d’un Ukrainien, il se battrait comme Ukrainien, et qu’en tant que Russe, il agirait comme Russe. Mais ce n’est précisément pas son rôle.

Il se définit avant tout comme Suisse, et estime que cette position lui confère un avantage décisif: la distance. Cette distance permet d’analyser les faits sans être submergé par l’émotion ou la propagande, et d’identifier les éléments susceptibles de favoriser une issue pacifique. À ses yeux, l’Europe a largement oublié que la paix se construit par la compréhension des perceptions adverses, non par l’indignation morale ou l’alignement émotionnel.

 

Après l’ONU : Union africaine et nouvelles responsabilités

À l’issue de son mandat au sein des Nations unies, Jacques Baud ne se retire pas immédiatement de la scène internationale. Il exerce une fonction équivalente au sein de l’Union africaine, basée au Kenya, dans le cadre d’un corps d’intervention dédié au maintien de la paix.

 

Cette nouvelle expérience le conduit ensuite à être sollicité par l’Organisation du Traité de l'Atlantique Nord. Il précise toutefois la singularité de sa position : contrairement aux représentants suisses habituels à Bruxelles, généralement issus du Département fédéral des affaires étrangères et rattachés à l’ambassade, il est directement employé par l’OTAN. Il se décrit comme le seul Suisse dans ce cas précis, chargé de représenter la Suisse à l’intérieur même de la structure de l’Alliance.

 

Un rôle clé au sein de l’OTAN (2012–2017)

Entre 2012 et 2017, Jacques Baud est impliqué dans des travaux portant notamment sur la lutte contre la prolifération des armes légères. Dans ce contexte, il observe de très près les événements survenus dans l’est de l’Ukraine à partir de 2014, en particulier dans le Donbass. Il explique que l’une des questions centrales portait sur l’origine de l’armement des groupes autonomistes. Cette proximité analytique avec le conflit fait de cette période sa dernière fonction officielle internationale.

 

Présence en Ukraine : Donbass, Crimée et Odessa

Jacques Baud se rend personnellement en Ukraine et travaille avec les autorités régionales sur des programmes de désarmement, mais aussi de restructuration institutionnelle. Il rappelle qu’en 2014, une partie significative de l’armée ukrainienne était composée de soldats d’origine russe, réticents à combattre ceux qu’ils considéraient comme leurs alliés naturels. Certains d’entre eux rejoignent alors les rangs des insurgés. Il cite également le cas de la Crimée, où, selon lui, sur environ 22 000 soldats ukrainiens stationnés, près de 20 000 passent du côté russe après avoir retiré leurs insignes, illustrant la profondeur des liens humains et culturels dans cette région.

À la demande des autorités ukrainiennes, l’OTAN est alors sollicitée pour accompagner la restructuration des forces armées, notamment afin de résoudre les problèmes de loyauté, de recrutement et de motivation, difficultés qui, selon Jacques Baud, persistent encore aujourd’hui.

 

Odessa et le sud de l’Ukraine : une situation quasi insurrectionnelle

Son témoignage sur Odessa est particulièrement marquant. Il décrit une ville plongée, à l’époque, dans un climat proche de l’état de guerre, alors que le projet de « Novorossiya » ne se limitait pas au Donbass mais concernait potentiellement l’ensemble du sud de l’Ukraine. Les bâtiments étaient gardés comme en zone de conflit, et les tensions omniprésentes.

Il évoque également le massacre survenu dans un bâtiment d’Odessa, où des manifestants russophones périrent dans un incendie. Bien qu’il arrive sur place quelques mois après les faits, il souligne qu’un tribunal ukrainien a conclu, des années plus tard, à une responsabilité majeure de l’État ukrainien, point largement ignoré dans le débat public international.

 

OTAN et Partenariat pour la paix : une distinction juridique essentielle

Jacques Baud insiste avec force sur la nécessité de distinguer l’OTAN en tant qu’alliance militaire et le cadre du Partenariat pour la paix. L’Ukraine, tout comme la Suisse et la Russie à l’époque, est membre de ce partenariat, qui vise l’éducation militaire, l’interopérabilité, l’acquisition de matériel et la coopération, mais exclut les opérations de guerre.

Selon lui, parler de « présence de l’OTAN en Ukraine » sans cette précision crée une confusion juridique et politique majeure. Les engagements se font légalement dans le cadre du Partenariat pour la paix, concept volontairement large mais explicitement non offensif.

 

Fin de carrière officielle et positionnement politique

La carrière officielle de Jacques Baud s’achève sans incident disciplinaire ni polémique formelle. Il part à la retraite avec l’ensemble de ses droits et honneurs, tout en soulignant n’avoir jamais reçu de remerciement particulier de la Suisse. Il décrit son parcours comme linéaire, sans rupture ni sanction jusqu’aux événements actuels.

Interrogé sur son positionnement politique, il se définit comme « centre-droit », attaché au modèle suisse tel qu’il l’a connu dans sa jeunesse: un État doté de services publics forts, combinés à la liberté du commerce et de l’industrie. Il se décrit comme conservateur en matière de défense et d’armée, rappelant qu’il est resté militaire dans son identité tout au long de sa carrière.

Enfin, il note avec émotion le soutien de ses anciens soldats, aujourd’hui chefs d’entreprise ou cadres, illustrant à ses yeux la force du réseau de milice suisse. Résidant désormais en Belgique, pays qu’il juge comparable à la Suisse par son caractère multilingue, il amorce une réflexion plus large sur les différences et similitudes entre ces deux modèles, réflexion qui ouvre la suite de l’entretien.

 

Belgique et Suisse: deux modèles multilingues, deux réalités politiques

Installé à Bruxelles, Jacques Baud observe la Belgique avec un regard de Suisse romand habitué à la cohabitation des langues comme fait national ordinaire. Il souligne une différence centrale : en Suisse, le lien entre communautés linguistiques lui paraît plus direct et plus étroit qu’en Belgique. Là où l’espace belge structure fortement sa vie politique selon les langues, la Suisse lui semble historiquement avoir maintenu des partis transversaux (il cite, à titre d’exemple, des formations présentes dans tout le pays), sans duplication systématique par aire linguistique.

 

Dans son récit, cette différence produit des effets profonds : en Belgique, langue et politique se superposent au point d’alimenter une logique de séparation, tandis qu’en Suisse la pluralité linguistique et confessionnelle n’a pas, selon lui, engendré la même fracture. Il attribue une part importante de cette cohésion à l’armée de milice, qui, dans son expérience, a fonctionné comme un instrument de liaison nationale : des citoyens de régions différentes, réunis, formés et reliés par un objectif commun.

Il note un trait identitaire typiquement helvétique : un Suisse se dit Suisse, puis précise volontiers son canton ou sa ville — « Genève », dans son cas — tout en se sentant appartenir à un même ensemble. Cette culture du réseau, nourrie par la milice, lui paraît décisive aussi du point de vue de la défense. Il fait un parallèle avec l’Ukraine : l’importance du lien social, des attaches, des solidarités concrètes, serait un facteur sous-estimé par certains pays occidentaux dans leur lecture du conflit.

 

Installation à Bruxelles : une retraite précoce et un ancrage personnel

Sur les raisons de son installation en Belgique, Jacques Baud évoque une retraite prise relativement tôt, liée à la fin de son dernier poste au sein de l’OTAN. Il insiste sur la permanence de ses attaches en Suisse : relations, amitiés, soutiens moraux, qu’il salue explicitement, car ils l’aident « mentalement ». Mais il décrit aussi une difficulté professionnelle : malgré la sympathie et les réseaux, la réintégration ou la projection dans une nouvelle activité en Suisse ne lui paraît pas aller de soi.

Il exprime une affection marquée pour Berne — qu’il qualifie de plus belle ville — tout en rappelant qu’il n’est pas bernois, mais genevois. Et il ajoute une note plus mélancolique : Genève, dit-il, n’est plus la Genève qu’il a connue. Cette impression de décalage nourrit une question intime et pratique à la fois: où se sentir chez soi, où revenir, où reconstruire.

Après cinq ans en Belgique, il présente le pays comme agréable et accueillant, où il a retrouvé un réseau et des amis. Cette implantation bruxelloise, au cœur institutionnel de l’Union européenne, conduit l’animateur à l’interroger : faut-il y voir une adhésion à l’UE ?

 

Une position nuancée sur l’Union européenne : coopération oui, hypercentralisation non

Jacques Baud répond sans détour : il n’est pas opposé à la collaboration européenne. Il dit juger logique de travailler ensemble, de coordonner, d’améliorer les relations. Mais il affirme percevoir une évolution qu’il estime excessive : une centralisation, voire une « hypercentralisation » qui irait trop loin.

Pour lui, l’idéal européen des années 1990 tenait surtout à la coopération économique, au travail commun, à l’apprentissage d’une coexistence améliorée — pas à une uniformisation systématique des décisions et des modèles. Il insiste sur la valeur des spécificités nationales : les cultures française, italienne, allemande, et toutes les autres, constitueraient la richesse même du continent.

Il emploie une image parlante — reprise avec humour dans l’échange — celle d’une « salade russe » : si tout est mélangé indistinctement, la substance se perd, les particularités disparaissent. À l’inverse, l’Europe lui semble fonctionner lorsqu’elle produit une synergie entre des cultures distinctes, au lieu d’imposer une culture nouvelle censée les remplacer. La diversité, répète-t-il, doit être préservée : c’est elle, et non l’uniformisation, qui rend l’Europe « efficace » et « jolie ».

Il illustre ce propos par son expérience personnelle: parlant plusieurs langues, connu dans divers pays, il dit bénéficier de soutiens en Italie, en Allemagne, en France. Il rapporte même un commentaire italien récent le présentant comme « notre colonel suisse », signe, à ses yeux, que l’identité assumée et les singularités nationales peuvent créer des liens de respect et de solidarité transfrontalière.

 

 

Vers le cœur du dossier: «sanctionné par l’Union européenn »

Après cette présentation, l’échange se poursuit avec le thème central: Jacques Baud aurait été sanctionné par l’Union européenne et «attaqué» (de sources convergentes, l’initiative en reviendrait à Jean-Noël Barrot Ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères). Roger Köppel annonce que ces éléments seront traités plus loin, mais insiste déjà sur un point: le parcours de Jacques Baud relève moins de la théorie que de la pratique. Il a étudié les conflits, mais il les a aussi affrontés au contact des institutions, des opérations de paix, des réseaux diplomatiques, et des structures euro-atlantiques. Ce rappel sert de transition: après la carrière, vient la prise de parole publique.

 

Depuis la retraite: une activité intellectuelle soutenue

Depuis qu’il a pris sa retraite, Jacques Baud s’est imposé comme essayiste, conférencier et auteur de référence, publiant plusieurs ouvrages consacrés aux conflits internationaux, au terrorisme et aux questions de sécurité. Il indique avoir écrit une quinzaine de livres — sans pouvoir en préciser le nombre exact — souvent de grande ampleur.

Parmi ces travaux, il mentionne un ouvrage majeur: une encyclopédie de la violence politique recensant des milliers de mouvements terroristes et d’organisations criminelles. Selon lui, ces publications ont longtemps fait autorité et servi de références, notamment au sein de services d’information européens.

Il relate à ce propos un épisode significatif: invité en Roumanie à un symposium consacré aux services de renseignement, il aurait été accueilli par le chef du renseignement roumain, lequel lui aurait expliqué que ses ouvrages, traduits en roumain, étaient utilisés dans le cadre de la formation.

Jacques Baud ajoute connaître personnellement des membres de plusieurs services d’information européens — sans en préciser l’origine — qui lui auraient indiqué conserver ses livres dans leurs locaux. L’animateur en conclut que cette notoriété dépasse largement les frontières de la Suisse et suggère qu’elle serait même plus marquée en France, où la maîtrise de la langue française lui offrirait un accès médiatique plus naturel.

 

Commentateur de la guerre en Ukraine : la méthode avant le camp

L’échange aborde ensuite le cœur du sujet : les prises de position de Jacques Baud sur la guerre en Ukraine, qui l’ont imposé comme commentateur du conflit. Interrogé sur ses « déclarations marquantes », il précise sa ligne de conduite : il n’est ni russe ni ukrainien, ni « pour » l’un ni « contre » l’autre. Il se définit avant tout comme un observateur.

Il énonce alors un principe qu’il présente comme central dans son approche : la manière de comprendre une crise conditionne la manière de la résoudre. Analyser le conflit à partir d’un seul camp conduit, selon lui, à s’enfermer dans une logique de confrontation ; il convient donc de se dégager de toute lecture partisane.

L’échange est brièvement interrompu par des bruits de manifestations à Bruxelles, que Jacques Baud attribue à la tenue d’un sommet en cours, avant de reprendre son propos. Il affirme n’avoir jamais soutenu que l’un des camps sortirait nécessairement vainqueur, ni déclaré que Vladimir Poutine ou Volodymyr Zelensky auraient « raison ». Il récuse ce type de jugement.

À l’inverse, il explique s’attacher à décrire les actions des deux parties, en se concentrant sur les faits. Il compare sa posture à celle d’un arbitre de football : si l’arbitre travaille pour une équipe, le match est faussé. Son rôle consiste à maintenir la distance nécessaire, à comprendre les actions, à appliquer les règles et à s’en tenir strictement aux faits.

 

La controverse: « si on n’est pas pour l’Ukraine, on est pro-russe »

Jacques Baud identifie enfin ce qu’il considère comme le mécanisme de polarisation qui le vise: dans l’espace public actuel, dit-il, ne pas être « pour l’Ukraine » suffit à être classé « pro-russe ». Il rejette cette alternative et réaffirme sa position : il n’est ni pour l’un, ni pour l’autre ; il présente des faits.

Or, ajoute-t-il, de nombreux faits seraient systématiquement laissés de côté dans le récit dominant, produisant une vision unilatérale du conflit. Il laisse entendre que sa démarche — exposer des éléments écartés du narratif — explique en grande partie les réactions hostiles à son endroit.

Il amorce enfin une précision méthodologique, en lien direct avec son travail d’auteur : pour éviter toute forme de propagande dans ses livres, il affirme s’appuyer uniquement sur certaines sources — phrase qu’il commence à développer au moment où cette partie de la transcription s’interrompt.

 

Une méthode revendiquée : s’appuyer sur des sources occidentales et ukrainiennes

Poursuivant l’explication amorcée précédemment, Jacques Baud précise la colonne vertébrale de sa méthode : pour éviter la propagande, il dit s’appuyer « uniquement » sur des sources occidentales — principalement américaines — et sur des sources ukrainiennes. Il cite explicitement de grands titres de presse comme le New York Times, le Washington Post ou le Wall Street Journal. Côté ukrainien, il insiste toutefois sur une nuance essentielle : il ne retient pas ce que « le gouvernement ukrainien dit », mais ce que « la presse ukrainienne dit ».

Ce point, selon lui, est décisif, car la presse ukrainienne resterait souvent critique à l’égard de son propre gouvernement, et rapporterait des informations absentes ou minimisées dans les médias occidentaux. De cette dissymétrie naît, à ses yeux, une compréhension tronquée du conflit en Europe : le public n’accéderait qu’à une partie des faits.

 

Une lecture factuelle des opérations militaires

Pour illustrer sa méthode, Jacques Baud s’appuie sur plusieurs exemples précis d’opérations militaires, notamment les combats autour de Krynky, sur la rive orientale du Dniepr. Il explique que cet épisode a souvent été présenté, dans le discours médiatique occidental, comme une avancée stratégique ukrainienne majeure, alors qu’une analyse factuelle des opérations montre, selon lui, une réalité beaucoup plus contrastée.

Il souligne que la bataille de Krynky a donné lieu à des pertes humaines considérables du côté ukrainien, sans débouché opérationnel décisif, et que la persistance de cette tête de pont répondait davantage à des impératifs politiques et communicationnels qu’à une logique militaire rationnelle. À ses yeux, cet exemple illustre les écarts récurrents entre le récit public du conflit et l’évaluation réelle des rapports de force sur le terrain.

Jacques Baud insiste sur le fait que ce type d’analyse ne vise pas à accréditer la thèse d’un camp contre l’autre, mais à décrire les faits tels qu’ils se produisent, en tenant compte des contraintes tactiques, logistiques et humaines propres à chaque opération. C’est précisément cette dissociation entre le récit et l’observation qu’il estime indispensable pour comprendre la dynamique réelle du conflit.

 

Un positionnement revendiqué: « honnête, objectif, neutre »

Jacques Baud résume alors sa posture : une représentation « honnête, objective, neutre » du conflit. L’animateur reformule pour clarifier: il ne se présente pas d’abord comme écrivain, mais comme analyste, observateur technique, cherchant l’évaluation la plus proche possible de la réalité en intégrant l’ensemble des facteurs.

Jacques Baud affirme que cette neutralité est telle qu’elle suscite des perceptions contradictoires: dans un article ou une interview réalisée aux États-Unis, un commentateur aurait écrit, selon lui: « Même si Jacques Baud est pro-Ukraine, il comprend bien les Russes. » Autrement dit, sa tentative de compréhension des logiques russes serait interprétée, par certains, comme une marque de parti pris favorable à Moscou — alors même que d’autres le rangeraient au contraire du côté ukrainien. Pour lui, ce type de lecture confirme qu’il se situe en dehors des étiquettes.

 

Refus des médias russes: préserver la crédibilité et éviter l’instrumentalisation

Vient ensuite un élément clé de son argumentaire: malgré la légalité possible d’interventions médiatiques, il affirme avoir délibérément évité d’apparaître dans des chaînes ou programmes russes pour préserver la crédibilité de son message et empêcher toute instrumentalisation.

Il dit avoir été sollicité à plusieurs reprises par des médias russes officiels ou réputés proches de l’État (il cite TASS, Novosti, RT, entre autres) et avoir systématiquement refusé les invitations. Sa motivation: ne pas devenir un « moteur de parole » pour une propagande pro-russe, et éviter que ses analyses soient utilisées comme caution extérieure au service d’un récit.

Il ajoute qu’il lui est arrivé d’être présent sur RT « sans son savoir », via la reprise d’éléments déjà publiés ailleurs, tout en répétant qu’il n’a jamais cherché à entretenir de liens avec la Russie. Il soutient que, s’il fallait examiner ses e-mails, on verrait l’absence de relation institutionnelle ou personnelle avec ce pays, contrairement à d’autres personnes qui, dit-il, disposent de liens familiaux, de doubles nationalités, ou de collaborations médiatiques assumées.

 

Le basculement : l’accusation de propagande et de complotisme

Le ton change alors nettement lorsque l’animateur lit — ou paraphrase — une formulation d’accusation : Jacques Baud serait présenté comme un relais de propagande pro-russe, distribuant des théories complotistes, notamment en suggérant que l’Ukraine aurait « invité sa propre invasion » afin d’entraîner l’OTAN, et participant à des activités d’information, de manipulation et d’influence susceptibles de menacer la stabilité ou la sécurité de l’Ukraine.

Confronté à ces accusations, Jacques Baud réagit frontalement : il qualifie ces affirmations de fausses, fondées sur des suppositions, et sans lien avec ce qu’il a réellement dit ou fait. Il insiste à nouveau sur l’absence de relations avec des médias russes ou des agences gouvernementales russes, et répète qu’il ne travaille pour personne.

Il emploie un mot fort : pour lui, on est dans une formulation relevant de la diffamation — non seulement parce que l’intention lui est attribuée à tort, mais aussi parce que les faits ne correspondraient pas à la réalité de son parcours et de ses pratiques.

 

« Quel serait mon avantage ? »: rejet d’un mobile politique ou financier

Jacques Baud poursuit sur le terrain du mobile. Si l’on prétend qu’il aurait contribué à « implémenter une politique » au profit de la Russie, demande-t-il, comment cela serait-il possible sans relation avec ce pays ? Quel en serait l’intérêt ? Il affirme ne pas avoir reçu d’argent, ne pas avoir d’avantage personnel, et souligne même que, contrairement à d’autres, il n’a pas de famille en Russie, ni double citoyenneté, ni intérêt direct.

Il répète que son objectif est de dire le conflit de la façon la plus claire et objective possible, sans se faire l’agent de qui que ce soit.

 

L’exemple Arestovitch : « je n’ai pas dit, j’ai cité »

Face à l’accusation spécifique selon laquelle il aurait soutenu l’idée que l’Ukraine aurait provoqué ou recherché son propre envahissement pour entraîner l’OTAN, Jacques Baud répond par une distinction qu’il juge fondamentale : il n’a pas affirmé une théorie personnelle, il a cité une source ukrainienne.

Il dit avoir cité Oleksiy Arestovitch, présenté comme un conseiller majeur de Volodymyr Zelensky jusqu’en 2023 et comme un proche personnel, ayant joué un rôle dans la campagne présidentielle de 2019. Jacques Baud situe précisément la référence : un entretien daté du 18 mars 2019, publié par un média ukrainien nommé « Apostrov » (il propose même d’en fournir le lien). Il insiste : ses livres contiennent les références, et beaucoup proviennent de sources ukrainiennes.

Dans son récit, l’élément est donc de méthode : il refuse qu’on transforme une citation documentée en théorie de complot qu’il aurait inventée.

 

Les tentatives de paix de mars 2022 : éléments « peu connus » en Europe

Jacques Baud enchaîne en affirmant qu’il a, au contraire, mis en avant des éléments montrant une recherche de paix très précoce. Il cite notamment un fait qu’il dit avoir appris par la presse suisse : dès le 25 février 2022, soit un jour après le début de l’opération militaire russe en Ukraine, Zelensky aurait demandé au président de la Confédération Ignazio Cassis d’organiser une conférence de paix. Il affirme que cet appel n’aurait été mentionné que par la presse suisse, et « aucune fois en Europe », ce qui illustrerait, selon lui, la circulation inégale des informations. Il en tire une conclusion: Zelensky aurait été prêt à engager des démarches rapidement, mais cette dynamique aurait été « interdite » ou bloquée par l’Europe — formulation qui annonce un thème plus vaste : l’existence, au sein des capitales occidentales, d’intérêts favorables à la prolongation du conflit plutôt qu’à son arrêt.

Il évoque ensuite les discussions de mars 2022, qu’il présente comme d’initiative ukrainienne. Il ajoute qu’ultérieurement, le New York Times aurait publié des documents permettant de voir que des propositions ukrainiennes ne mentionnaient pas, par exemple, l’entrée dans l’OTAN. Puis il rapporte — en s’appuyant, dit-il, sur la presse suisse — une idée devenue centrale dans certains récits : après la visite de Boris Johnson, des perspectives d’accord auraient été enterrées.

Selon lui, cette séquence nourrit l’hypothèse que certains pays occidentaux, en particulier en Europe, auraient eu intérêt à laisser la guerre s’escalader, car l’Ukraine aurait alors reçu davantage de soutien OTAN. Il précise que ce ne sont pas, selon lui, des « voix pro-russes »: il cite l’exemple d’un entretien qu’il dit avoir mené avec Klaus von Dohnanyi, qu’il présente implicitement comme une voix européenne non alignée sur Moscou.

 

Réaffirmation finale de la posture : neutralité suisse et question de la « bonne position »

Jacques Baud ne se dit ni pro-russe ni pro-ukrainien. Il se revendique Suisse neutre, et ramène la discussion à la question qu’il estime centrale — et qui semble désormais au cœur de l’affaire de sanction évoquée: quelle est, dans un conflit de cette nature, la position juste pour un analyste et pour un pays comme la Suisse, si l’on veut comprendre avant de juger, et résoudre avant de désigner un coupable ?

 

Neutralité devenue suspecte: « si l’on n’a pas d’opinion, on devient un traître »

Dans cette séquence, l’animateur reformule brutalement ce qui apparaît désormais comme le fil rouge de l’affaire : l’idée qu’il ne serait plus permis, dans l’Europe contemporaine, d’adopter une position neutre sur la guerre en Ukraine. Selon lui, l’espace public exigerait une opinion déterminée, et l’absence d’alignement conduirait mécaniquement à une accusation de trahison — « on est automatiquement de l’autre côté ». Il y voit une dérive antidémocratique et anti-intellectuelle : sans distance, dit-il en substance, le conflit devient incompréhensible, donc insoluble.

L’animateur ajoute une précision importante sur la nature des attaques subies : Jacques Baud n’est pas accusé d’actes matériels (espionnage, opérations clandestines, participation à des actions armées, etc.), mais d’avoir tenu des propos, d’avoir interprété des faits, et d’avoir produit une analyse. Autrement dit, l’élément incriminant serait d’abord l’opinion — ou, plus exactement, l’approche analytique jugée inadmissible.

 

« Un procès couvert »: la sanction comme atteinte à un droit fondamental

Jacques Baud enchaîne sur un point qu’il martèle : le dossier qui le vise relèverait moins d’une procédure contradictoire que d’un « procès couvert » contre sa liberté d’expression. Il affirme n’avoir commis aucun crime, n’avoir violé aucune règle pénale, et souligne un principe qui, selon lui, devrait s’imposer en droit européen: même exprimer une opinion offensante, ou soutenir une thèse contestable, ne constituerait pas un crime justifiant une punition politique.

Son interlocuteur pousse la logique jusqu’au bout : même si les accusations étaient exactes — ce que l’invité conteste — il n’y aurait, selon lui, aucune base légitime pour punir quelqu’un sur ce fondement. Le débat bascule alors du terrain géopolitique vers celui des libertés publiques: comment une sanction peut-elle frapper un individu en dehors d’une condamnation judiciaire ?

 

Comment la sanction a été découverte : la presse avant toute notification officielle

Interrogé sur la manière dont il a appris son inscription sur une liste de sanctions, Jacques Baud décrit une scène qui, dans son récit, tient de l’absurde administratif: il découvre l’information dans un article de Radio Free Europe. Il y voit son nom associé à celui d’un autre individu, décrit comme ancien officier français, « français-russien », également présent sur la liste.

Point crucial : au 18 décembre (date de l’émission), il affirme n’avoir reçu aucune notification officielle, ni de l’Union européenne, ni de la Suisse. Aucune lettre, aucun document formel, aucune transmission institutionnelle.

Il mentionne toutefois un épisode: le lundi matin suivant la publication, il reçoit un message de la représentation suisse à Bruxelles l’informant qu’il « allait probablement » figurer sur une liste de sanctions. Il demande alors sur quels éléments repose cette décision, si une procédure est en cours, si l’affaire est sérieuse. On lui répond qu’on le rappellera. Selon lui, aucun rappel n’a suivi, aucune clarification n’est venue.

 

Silence suisse assourdissant: absence d’information, de soutien, de contact

La séquence devient plus personnelle. Jacques Baud précise connaître les deux personnes de la représentation suisse à Bruxelles et avoir travaillé avec elles dans le ministère. À ses yeux, une simple discussion informelle — « offrir un café » — aurait été possible. Or il n’aurait reçu ni avertissement, ni soutien, ni même un échange minimal.

Il résume en une formule: pas de communication, pas d’information, pas de soutien — rien. Son interlocuteur réagit en qualifiant la situation d’« incroyable », rappelant la durée d’engagement de l’intéressé au service de l’État, sur de multiples terrains (Afghanistan, Tchad, Somalie, Soudan du Sud, Darfour). Jacques Baud répond qu’il n’attendait pas de gratitude: il a fait ce qu’il considérait comme son obligation. Mais il pointe un contraste qu’il juge accablant.

 

Le contraste médiatico-politique: on commente tout, sauf un Suisse sanctionné

Jacques Baud décrit un paysage politique où les parlementaires suisses commentent presque tous les événements internationaux : crises au Soudan, aux États-Unis, en Ukraine, en Russie, en Turquie, tensions kurdes, etc. Tweets, déclarations, prises de position : le débat public helvétique se déploie facilement sur les drames du monde.

Mais lorsqu’un citoyen suisse, officier de milice de longue durée et serviteur de l’État, est sanctionné pour avoir exercé — selon lui — un droit fondamental à la liberté d’expression, il n’entend rien. Il ajoute un élément majeur: dans les médias suisses, il n’y aurait “pas une seule ligne” sur son cas. Il s’excuse presque de le dire, mais conclut sèchement: « c’est un désastre ».

Roger Köppel, lui aussi, insiste sur le point de principe: même si les accusations étaient avérées — hypothèse qu’il rejette — le simple fait d’inscrire quelqu’un sur une telle liste resterait, selon lui, un scandale démocratique.

 

Les sanctions au quotidien: immobilité, isolement, asphyxie financière

Vient ensuite la partie la plus concrète, celle des effets immédiats. L’animateur rappelle que la liste comporte des profils vivant en Russie, pour qui les conséquences sont limitées. Il cite le cas de Fyodor Lukyanov, présenté comme un commentateur ayant critiqué Poutine et jugé l’entrée en Ukraine comme une erreur — et pourtant inscrit lui aussi. Mais Jacques Baud, lui, vit dans l’Union européenne, à Bruxelles: l’impact change de nature.

 

Jacques Baud précise qu’il a consulté un juge: en principe, une personne sanctionnée ne devrait pas pouvoir entrer dans l’UE. Pourtant, il y réside déjà. La jurisprudence applicable, dit-il, produit un effet paradoxal : il ne peut plus franchir de frontière à l’intérieur de l’UE. Même rentrer en Suisse deviendrait impossible.

 

Il détaille les implications pratiques:

impossibilité de traverser une frontière intra-européenne;

impossibilité de prendre l’avion;

impossibilité, en pratique, de voyager même pour revenir dans son pays;

obligation de rester en Belgique sous peine d’arrestation lors d’un déplacement.

 

Enfin, Jacques Baud Puis il aborde la dimension matérielle: ses comptes seraient fermés, ses ressources gelées. Il emploie une image volontairement triviale pour exprimer l’asphyxie: il ne peut pas acheter un morceau de pain faute d’accès à ses moyens de paiement.

 

Une décision politique aux conséquences pénales

Jacques Baud insiste sur un point qu’il juge fondamental: la sanction n’est pas, selon lui, une décision judiciaire; c’est une décision politique. Mais s’opposer à cette sanction — la contourner, la violer, ou simplement agir comme si elle n’existait pas — peut basculer sur le terrain pénal… puis en prison… ce qui serait la seule solution pour continuer à se nourir (amusé)

 

Stratégie de survie: avocats et « exceptions humanitaires »

Face à cette impasse, Jacques Baud indique discuter avec des avocats. Une piste existe: demander des exceptions humanitaires, c’est-à-dire des aménagements permettant de survivre (se nourrir, se loger, assurer les besoins élémentaires). Mais il souligne que ces démarches prennent du temps — temps pendant lequel la situation reste bloquée.

 

Il conclut cette partie sur une comparaison glaçante: il affirme n’avoir commis aucun crime, mais se retrouver dans une condition qu’il juge « pire que la prison », puisqu’en prison, au moins, on est nourri. Ici, dit-il, on ne lui interdit pas explicitement de se nourrir mais on lui interdit en pratique d’acheter — jusqu’à évoquer l’impossibilité d’acheter une simple bouteille d’eau…

 

Des sanctions pensées pour des criminels: sentiment d’une mesure « hors cadre »

Jacques Baud insiste sur un point de philosophie politique: le régime de sanctions appliqué à son cas aurait été conçu, à l’origine, pour des terroristes, des criminels, ou des individus dangereux dont l’objectif est précisément de couper les ressources et d’empêcher l’accès à l’espace européen. Il décrit un système adapté à des personnes vivant hors de l’UE, que l’on peut empêcher d’y entrer et dont on peut geler les moyens d’action. Dans son cas, dit-il, la logique devient paradoxale : il réside déjà dans l’Union européenne, ce qui transforme l’outil en mécanisme d’enfermement et d’asphyxie, sans procédure pénale préalable.

 

Hypothèses et prudence : « la réponse honnête, c’est que je ne sais pas »

Interrogé sur l’origine de la proposition de sanctions — qui les a ciblées, qui les a portées, qui « est derrière » — Jacques Baud répond avec une prudence répétée : il ne sait pas…

Il concède néanmoins une hypothèse: au regard de certaines déclarations attribuées à un ministre français (évoquant un affrontement contre la « propagande russe »), il pourrait imaginer une impulsion venue de France.

 

Appel à la Suisse: que peuvent faire autorités, parlementaires et médias ?

Avant de conclure l’entretien, l’interlocuteur pose une dernière question, très politique : Jacques Baud, habitué à être « entre les parties » comme médiateur, se retrouve désormais au cœur d’un affrontement — celui d’une Union européenne qui, selon l’animateur, n’accepterait pas qu’un Suisse neutre examine les deux faces du conflit. Que peut faire la Suisse ? Que peuvent faire les parlementaires ? Les médias ? Comment aider concrètement ?

La réponse de Jacques Baud se structure autour d’un diagnostic: la sanction n’est pas une décision juridique. Elle ne résulte pas d’un jugement, ni d’une condamnation pour violation d’un droit. Il la décrit comme une décision purement politique, volontaire. Par conséquent, dit-il, la solution doit venir du champ politique: ce n’est pas d’abord une affaire de tribunaux, mais de volonté et de décision publiques. Mais il se trouve que du côté de Berne le silence est assourdissant !

 

Confiance dans les autorités suisses malgré tout

Malgré la dureté de la situation, Jacques Baud affirme conserver une confiance dans les autorités suisses et dans les citoyens. Il dit percevoir une prise de conscience: mobilisation, pétitions, initiatives de diffusion (il cite notamment des sous-titres), signes d’un effort collectif pour faire comprendre le dossier. Il désigne implicitement l’État suisse comme acteur central au niveau politique — « notre gouvernement » — tout en laissant entendre qu’il attend une réaction ou une action qui, jusque-là, lui a manqué.

 

Transcription de la vidéo réalisée à l’aide de Turboscribe AI - Rewriting: Louis GIROUD

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LA PEUR PANIQUE DES MAÎTRES FACE À LA DÉSOBÉISSANCE

14 Décembre 2025, 08:35am

Publié par Louis GIROUD

«Bruxelles» l’a compris et l’a bien enseigné à ses Sujets... avec les artistes comme sousris de laboratoire

 

Il y a des moments où les gens de pouvoirs ont un sursaut d’effroi... En découvrant par exemple que près de la moitié de la population a déserté les médias traditionnels; ce n’est pas une crise démocratique: c’est perçu comme une crise de confiance contre «En haut». Le drame n’est pas que le peuple s’informe autrement. Le drame est qu’il n’écoute plus les injonctions...

LA PEUR PANIQUE DES MAÎTRES FACE À LA DÉSOBÉISSANCE

On l’observe tous les jours, les médias dominants sont des courroies de transmission qui n’ont que peu de choses à voir avec l’information. Ils fonctionnent comme des haut-parleurs disciplinés, chargés de répéter ce que le pouvoir politique et économique a décidé d’appeler la réalité. Pendant longtemps, cela a suffi. On a enveloppé la contrainte dans du commentaire, la ligne officielle dans de la pédagogie, la soumission dans de la morale. Le peuple a suivi, parfois à contrecœur, souvent par fatigue.

Mais voilà: l’enfumage s’use. Et le traitement au corps des esprits finit par provoquer des réflexes de survie intellectuelle. Quand les citoyens commencent à lire ailleurs, écouter autrement, comparer, douter, le système ne parle plus de pluralisme. Il parle de danger.

 

La désinformation: ce mot magique qui dispense de penser

Le mot est devenu une clé universelle. Désinformation. On ne discute plus, on disqualifie. On ne réfute plus, on efface. Tout ce qui échappe au récit officiel est immédiatement pathologisé. Ce n’est pas faux, c’est toxique. Ce n’est pas discutable, c’est dangereux. Ce n’est pas un désaccord, c’est une menace pour la démocratie... Quelle imposture de l’évoquer celle-là !

La ficelle est grosse, mais elle fonctionne encore assez pour justifier l’arsenal. Bruxelles l’a compris avant tout le monde. L’Union européenne a cessé de faire semblant. Elle sanctionne désormais des opinions comme on sanctionne des infractions. Elle punit la parole, elle gèle la pensée, elle met à l’index.

Le cas de Jacques Baud est révélateur. Ancien officier du renseignement suisse, analyste critique du conflit russo-ukrainien, il ne commet ni crime ni appel à la violence. Il pense autrement. C’est suffisant. Le verdict va tomber: silence. Le débat n’est plus un droit, c’est une concession révocable.

 

Quand la censure s’habille en vertu

La pente était tracée depuis longtemps. Les artistes ont servi de laboratoire. La soprano Anna Netrebko, coupable d’être russe sans être suffisamment pénitente, a été effacée des scènes occidentales. Non pour ce qu’elle a dit, mais pour ce qu’elle est supposée incarner. La morale a remplacé le droit. L’allégeance a remplacé la liberté.

Ce qui se joue ici dépasse largement la géopolitique. Il s’agit d’un nouveau régime symbolique. Un régime où l’État, ou ses sous-traitants moraux, s’arrogent le monopole du vrai, du dicible et du fréquentable. Un régime où l’erreur officielle est excusable, mais où la vérité dissidente devient criminelle.

La Suisse, longtemps refuge d’une prudence institutionnelle, observe et imite. À pas feutrés, avec cette politesse bureaucratique qui donne à l’autoritarisme un air de règlement intérieur. La Berne fédérale ne censure pas, elle «régule». Elle ne fait pas taire, elle «protège l’opinion publique». Elle ne supprime pas des idées, elle «lutte contre les effets négatifs sur la formation de l’opinion». La langue est propre, aseptisée, chirurgicale. Le résultat est le même.

 

La crainte de ne pas passer par le sas moral des médias agréés

Ce que redoute le pouvoir n’est pas le mensonge. Il s’en accommode très bien quand il est utile. Ce qu’il redoute, c’est la comparaison. La possibilité qu’un citoyen lise, écoute, confronte et se fasse une idée sans passer par le sas moral des médias agréés.

Un peuple qui doute est ingérable. Un peuple qui discute est dangereux. Un peuple qui rit du sérieux officiel est déjà en sécession intérieure. Alors on sort l’artillerie lourde: lois, plateformes bloquées, sanctions administratives, procédures extrajudiciaires. La démocratie devient un espace surveillé, la liberté une tolérance conditionnelle.

On prétend défendre la société contre la manipulation, alors qu’on la protège surtout contre la pensée libre. On invoque la sécurité pour justifier la mise sous tutelle. On parle d’éthique pour masquer la peur. Peur de ne plus être cru. Peur de ne plus être obéi.

 

Épilogue provisoire: le ridicule des censeurs

Il y a pourtant une ironie magnifique dans cette panique. Plus le pouvoir serre la vis, plus il avoue sa faiblesse. Plus il censure, plus il révèle que son récit ne tient que sous perfusion. On ne bâillonne que ce qui menace. On ne bloque que ce qu’on ne parvient plus à convaincre.

 

À force de vouloir faire taire, Bruxelles et ses relais helvétiques transforment chaque voix dissidente en symptôme, chaque sanction en aveu, chaque loi en caricature d’elle-même. La censure moderne ne se présente plus avec des bottes, mais avec des rapports, des commissions et des slogans bienveillants.

 

La tentative désespérée de reprendre le contrôle des esprits

L’inquiétude est double: celle que le peuple se détourne des médias traditionnels: et celle que cela affecte ceux qui entendent commander.  C’est juste la conséquence que les médias se sont détournés du peuple depuis longtemps. Ce que l’on observe, n’est qu’une tentative désespérée de reprendre le contrôle sur des esprits qui ont compris une chose essentielle: penser par soi-même n’est pas un crime.

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