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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

Europe: la dérive guerrière d’un continent en perte de repères

24 Décembre 2025, 20:58pm

Publié par Louis GIROUD

Un échange entre diplomatie suisse et inquiétude européenne

 

Dans un échange avec Pascal Lottaz, animateur de la chaîne Neutrality Studies, Georges Martin, ancien ambassadeur suisse et ex-secrétaire d’État adjoint au Département fédéral des Affaires étrangères, livre une analyse sévère de l’évolution politique de l’Europe, de la guerre en Ukraine et de l’effondrement de la neutralité suisse.

D’emblée, le diagnostic est alarmant. Georges Martin confie son incompréhension face à l’état actuel de l’Europe, qu’il juge engagée dans une escalade verbale dangereuse. Il cite les déclarations récentes du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, évoquant un avenir plus terrible encore que la Seconde Guerre mondiale. Pour l’ancien diplomate, ce type de discours relève d’une guerre verbale irresponsable, préparant psychologiquement les peuples européens à un conflit majeur.

Selon lui, l’Europe s’est enfermée dans une logique d’hostilité obsessionnelle envers la Russie, devenue son seul ciment politique. Privés de toute expérience réelle de la guerre, les dirigeants européens ont longtemps vécu dans une insouciance stratégique avant d’adopter soudainement une posture guerrière qu’ils ne maîtrisent pas. Or, rappelle-t-il, les guerres commencent toujours par les mots.

L’après-guerre froide mal interprété

L’Union européenne, autrefois conçue comme un projet de paix, s’est progressivement transformée en une structure militarisée, voire en une extension régionale de l’OTAN. Faute de projet politique fédérateur, la guerre en Ukraine est devenue, selon Georges Martin, un substitut idéologique, un projet par défaut. Une Europe qui se définit par la guerre signe ainsi son propre échec.

Pour comprendre cette dérive, il faut remonter à la fin de l’Union soviétique. L’Europe n’a pas su interpréter correctement la nouvelle période ouverte au début des années 1990, contrairement aux États-Unis et à l’OTAN, qui ont immédiatement raisonné en termes de rapports de force.

Une paix structurellement indésirable

Dans les années 2010, une tentative de refondation d’une sécurité européenne incluant la Russie a pourtant existé. Georges Martin évoque les séminaires qu’il organisait alors en Suisse, réunissant responsables occidentaux et russes, dans un climat de dialogue réel. Mais même à cette époque, les signaux d’alerte étaient là : des responsables américains et de l’OTAN reconnaissaient que la paix durable mettait en péril leur raison d’être institutionnelle. Ces avertissements furent ignorés.

Un récit officiel tronqué

Sur la guerre en Ukraine, Georges Martin dénonce un récit officiel tronqué, qui fait débuter l’histoire en 2022. Il parle ouvertement de propagande de guerre, fondée sur une saturation de l’espace public et l’exclusion de toute analyse historique ou géopolitique alternative. Ce mécanisme enferme les dirigeants dans un logiciel idéologique dont ils deviennent eux-mêmes prisonniers.

La Suisse, selon lui, a été totalement prise de court. Le Conseil fédéral a réagi dans la panique en reprenant intégralement et mécaniquement les sanctions européennes contre la Russie, rompant brutalement avec la tradition de neutralité active et nuancée du pays. Cette soumission automatique révèle une pression extérieure massive et une faiblesse stratégique interne.

Une tentation d’alignement

Georges Martin pointe également l’existence, au sein de l’administration suisse, de courants favorables à une intégration à l’OTAN et à l’Union européenne. La neutralité, censée être l’outil central de la Suisse en temps de crise, est abandonnée au moment précis où elle devrait démontrer son utilité. Une occasion historique est ainsi manquée.

Parallèlement, l’Union européenne profite du contexte de guerre pour étendre ses compétences au détriment des États membres. Cette logique s’étend à la Suisse, entraînée vers une intégration progressive sous couvert de « voie bilatérale ». Georges Martin dénonce la tromperie sémantique de notions comme la « reprise dynamique du droit européen », qui masque une perte de souveraineté politique.

La substitution morale au droit

Sur le plan idéologique, l’Union européenne aurait abandonné le cadre du droit international pour lui substituer une morale fondée sur des « valeurs » alignées sur le rules-based order américain. Dans ce monde binaire opposant le bien et le mal, la médiation devient impossible, et la Suisse se retrouve marginalisée.

Cette logique se traduit par une répression croissante des voix dissidentes. Georges Martin s’inquiète des sanctions envisagées contre des journalistes et analystes européens, évoquant notamment le cas du citoyen suisse Jacques Baud. Il y voit une dérive grave, où l’Union européenne reproduit les méthodes qu’elle prétend dénoncer ailleurs.

L’alignement médiatique comme fait politique

Il observe également un alignement médiatique inquiétant en Suisse, marqué par une militarisation symbolique du discours de presse et une concentration accrue des médias. La Russie y est de nouveau désignée comme l’ennemi structurel, rôle que l’Europe semble avoir besoin de réactiver pour masquer ses propres fractures internes.

Une dangerosité supérieure à la guerre froide

Pour Georges Martin, la période actuelle est plus dangereuse que la guerre froide, en raison de la banalisation de la guerre et même de l’arme nucléaire dans le débat public. Cette légèreté du discours guerrier lui paraît profondément irresponsable, notamment au regard des générations futures.

Face à cela, il plaide pour une neutralité suisse active, assumée et offensive sur le plan diplomatique. Loin d’un repli, la neutralité doit redevenir un instrument de paix, capable de fédérer les pays non alignés et de rouvrir des espaces de dialogue dans un monde multipolaire. La neutralité, conclut-il, n’est pas un vestige du passé, mais peut redevenir l’un des rares outils rationnels face à la dérive guerrière contemporaine.

Transcription, compte-rendu et rewriting: Louis GIROUD

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