Didier Raoult: « Le temps se chargera de séparer les grands scientifiques des imposteurs »
Le 30 septembre 2020, Etienne Girard, journaliste à Marianne racontait les coulisses de l'entretien de Didier Raoult avec «Marianne».
À l’occasion de la sortie du livre «La science est un sport de combat», Etienne Girard rédacteur en chef à «Marianne», a rencontré le professeur Didier Raoult dans son bureau à Marseille, et a «bataillé» avec lui. Crise du Covid mal gérée, chloroquine forcément efficace, références politiques, le professeur a tenté de convaincre son interlocuteur...
Découvrez ici les coulisses de cet entretien avec Didier Raoult
Le 17 septembre 2020, le prof Raoult, recevait le journaliste parisien dans son bureau de l'IHU de Marseille. Derrière son bureau parsemé de papiers, le chercheur s'est livre durant trois heures vingt, présentant des graphiques, racontant des anecdotes, détaillant les résultats de ses travaux en microbiologie et maladies infectieuses et répondant aux questions du journaliste. Ambiance et morceaux choisis:
Marianne : Dans votre livre, vous déployez une rude critique contre le conformisme du monde scientifique. Qu'est-ce qui vous permet de dresser ce constat ?
Didier Raoult: La science n'est pas épargnée par le monde dans lequel nous vivons. Elle a toujours été influencée. Dans mon livre, j'évoque le cas de cette chercheuse italienne que j'avais interrogée, au début de ma carrière, sur la taille du foie et de la rate, dans des cas de fièvre boutonneuse. Dans les observations italiennes, toutes les séries notaient au moins 35% d'augmentation, ce que je ne retrouvais pas. Elle m'a expliqué qu'elle n'en trouvait pas non plus, mais qu'elle ne pouvait pas publier si elle différait de ce qui était écrit partout. C'est assez représentatif d'un état d'esprit. La science, ce ne sont pas que des données mathématiques, c'est de l'humain. Et puis aujourd'hui, la science, c'est un marché, c'est le capitalisme, avec un budget équivalent à celui des armées. Énormément de gens sont employés dans ce mode de vie de congrès et de déplacements, qui n'a plus à rien à voir avec ce qu'il était au XIXe siècle, quand primait la curiosité.
Que voulez-vous dire ? Que selon vous, le jugement de certains médecins est pollué par des conflits d'intérêts ?
DR: Oui, mais ils sont très divers. Ils peuvent être financiers, liés à des relations interpersonnelles ou idéologiques. Prenez le cas de Didier Musso, un de mes anciens élèves, qui a découvert le rôle pathogène du virus Zika. Il était le numéro un au monde sur ce virus avec 23 publications internationales, majoritairement dans le Lancet, quand je lui ai conseillé de tester l'azithromycine. Cela a extrêmement bien marché, et il a fait un nouveau papier dont cette fois personne ne voulait.
Pourquoi, parce qu'il s'agit d'un vieux médicament ?
DR: Oui, et c'est génériqué (un médicament est dit générique quand son brevet a expiré, il peut alors être vendu à un prix moindre, ndlr.). Allez dire à des gens qui ont récupéré des sommes considérables pour découvrir des médicaments contre Zika que l'azithromycine qui ne coûte rien fonctionne, et que tout ce qu'ils font est inutile. Vous ne trouverez pas un relecteur de publications qui accepte ça. Moi, j'ai toujours repositionné de vieilles molécules. Mais quand ça arrive dans des domaines avec des enjeux financiers aussi importants, ce n'est plus tolérable.
A l'inverse, comment une mauvaise étude scientifique peut-elle être publiée dans une revue de référence ? Il y a quand même des règles, des méthodes, que tout le monde suit.
DR: Le plus grand biais, c'est de penser savoir ce que va être le résultat. J'apprends depuis des années aux étudiants que les résultats intéressants sont ceux qui vous contredisent ou sont inattendus. Je leur dis souvent : chercher des résultats dans la poubelle. Ce que vous y avez mis, c'est ce que vous ne compreniez pas en réalité, et c'est là que sont les choses les plus importantes. Exemple, cette étude publiée ces derniers mois dans le British Medical Journal, sur le Covid-19 et l'hydroxychloroquine. Un méthodologiste a décrété qu'on ne prenait pas les malades ayant commencé le traitement plus de deux jours après leur hospitalisation. Personne n'avait jamais inventé un critère pareil. Si on les rajoutait, ça changeait l'interprétation finale. Quand j'en ai parlé à un des auteurs, il m'a répondu que le méthodologiste avait dit que ça ne faisait pas partie des objectifs primaires de l'étude, donc on n'avait pas le droit d'analyser.
Quel est l'intérêt de tels tripatouillages ? Il est quand même plus glorifiant de participer à la découverte d'un traitement que de montrer qu'un médicament ne marche pas.
DR: Ils veulent avoir raison. Les humains sont comme ça. Mais j'ai tendance à penser qu'on vit une fin de cycle profonde. C'est la fin d'un modèle scientifique qu'on a sous les yeux. Le modèle du progrès, avec la recherche incessante de nouvelles molécules, et de la croissance.
Faites-vous un lien entre l'incompétence d'une partie du monde scientifique et le capitalisme ?
DR: Non, plus il y a de gens, et plus on est normatif. La capacité à diverger dans un monde très peuplé est très faible, et l'écart type dans une population très dense est toujours plus faible. Il y a une place plus grande pour les extrêmes dans un village que dans des mondes surpeuplés.
Qu'est-ce qui l'explique, c'est la peur de déplaire aux pairs ?
DR: Non, c'est un phénomène mathématique. Dans n'importe quel domaine, plus vous élargissez les données, plus l'écart-type diminue. C'est le nombre qui fait que la tolérance est moindre. Il est plus facile d'être en dehors du troupeau quand il y a dix bêtes que quand il y en a mille.
Dans la faillite de la science que vous décrivez, vous placez la France parmi les mauvais élèves. Pourquoi serait-on pire que les autres ?
DR: La France fait partie de l'Occident, qui a globalement une faculté de découverte très affaiblie, à la différence d'une autre partie du monde. La différence se situe au niveau du pragmatisme. Les Chinois, par exemple, sont très pragmatiques. Ils repositionnent des molécules, c'est un des grands bouleversements actuels. Ils se foutent des nouveaux brevets, ce "progrès" vers lequel il faudrait absolument aller. Marcel Gauchet a parlé d'un désenchantement lié à la fin des religions, mais moi je crois qu'on en a une de substitution, la religion du progrès. C'est l'idée qu'on va toujours trouver des choses nouvelles, des molécules. Quand l'idée du progrès s'est développée, on avait froid, on mourait jeune, mais ces problèmes sont résolus. Le XXe siècle a été enchanté, car on pensait que nos enfants vivraient mieux que nous. Maintenant ce n'est plus le cas. L'espérance de vie progresse, mais on n'ira pas beaucoup plus loin. Vous ne vivrez pas 120 ans.
En attaquant le système scientifique, vous contribuez au désenchantement dont vous parlez...
DR: Pas du tout, moi je suis un enchanteur. Je l'ai dit au Sénat, Des croques sont en train d'angoisser les gens en disant que tout le monde va mourir, alors je dis de se calmer, de s'occuper des gens, que la situation n'est pas désespérée. Ce n'est pas moi qui désespère les gens !
Mais vous fustigez les responsables incompétents d'un système médical en faillite.
DR: S'ils ne veulent pas s'en rendre compte...
C'est pour ça qu'on vous en veut ?
DR: Je ne sais pas, c'est la vie qui est comme ça, c'est banal.
Une controverse sur une question aussi centrale que le traitement contre une pandémie, c'est du jamais vu.
DR: Non, non, vous ne pouvez pas imaginer le bordel causé par la vaccination dans l'histoire de l'humanité, que ce soit avec Jenner ou Pasteur.
Oui, mais ils amenaient quelque chose de disruptif alors que vous préconisez d'utiliser un médicament utilisé depuis 70 ans, ce qui n'a rien d'une approche révolutionnaire.
DR: Ce qui est révolutionnaire, c'est le repositionnement. Dire qu'un médicament ne peut servir qu'à une seule chose, celle pour laquelle on l'a testé au départ, c'est une connerie. En ce qui concerne les maladies infectieuses, au XXIe siècle, on a inventé un traitement pour l'hépatite C, et c'est tout. Les labos n'ont pourtant jamais gagné autant d'argent.
Faut-il s'inquiéter du poids des laboratoires pharmaceutiques en France ?
DR: Quand on a un conflit d'intérêts, un biais, on ne traite pas les choses de la même manière. Quand j'étais rédacteur en chef d'un journal scientifique européen, je me suis battu pour que les gens qui avaient des conflits d'intérêts depuis moins de cinq ans ne fassent pas de recommandations. On ne peut pas recommander des médicaments quand on a été payé par celui qui les produit. C'est pour moi un conflit irréductible. Et le conflit d'intérêts, on ne le définit pas soi-même, ce sont les autres qui le définissent.
Que faut-il en conclure sur l'état de la médecine en France ?
DR: En France, il y a des domaines qui marchent bien. Les maths, la biologie. Mais en médecine, on n'est pas bon. On ne fait plus de recherche médicale, en dehors de bâtards comme moi, à la fois médecins et biologistes, et disposant donc de l'outil biologique pour faire de la recherche. On a assisté à une prise de pouvoir considérable de la méthodologie sur la créativité.
Autre élément fondamental dans votre œuvre, vous êtes contre les prédictions, les modélisations.
DR: Je suis pour l’empirisme, contre la déduction. Ce qui m’amuse le plus, c’est la découverte par hasard, cette pêche avec des outils qu’on est les premiers à utiliser, ce qui peut permettre de découvrir un monde que personne n’avait vu. La plus grande partie de la médecine a avancé comme ça, par l’empirisme. Cela a fait partie des fantasmes de croire que la médecine n’allait plus être empirique, mais ce n’est pas vrai.
D'où vous vient cette défiance à l'égard des méthodologistes ?
DR: Leur outil, ce sont les essais randomisés. Ces essais randomisés, je n'y crois pas et je pense que ce n'est pas éthique. Vous avez quand même une chance sur deux de ne pas recevoir de traitement. Moi, je n'en fais pas. Je note d'ailleurs que Yazdan Yazdanpanah (membre du conseil scientifique, ndlr.), qui réclame des essais randomisés pour le Covid, plaidait pour qu'il n'y en ait pas avec Ebola. Par ailleurs, l'idée qu'il existe une méthode sans biais, c'est une idée de fou. Ce qui fonctionne, c'est ce qui est fait correctement. La Cochrane Library a fait une comparaison entre les essais randomisés et les essais observationnels, avec 260 méta-analyses : à la fin, on se rend compte qu'il n'y a pas de différence. On n'a pas eu besoin de d'essai randomisé pour la pénicilline, ni pour aucun des antibiotiques. Mais, aujourd'hui, ça fait partie des choses considérées comme acquises : "Il faut des essais randomisés".
DR: Tout le monde dit : "C'est comme ça". Les méthodologistes ne sont pas achetés, je ne dis pas ça, mais ils ont une vision biaisée des choses. En ce qui concerne les maladies infectieuses, 84 % des recommandations ne sont basées sur aucune étude randomisée. C'est juste un mythe de croire que la méthodologie va tout régler. Avec un virus, il suffit de regarder la charge virale. Quand il n'y en a plus, il n'y a plus de virus. L'idée que le même mécanisme d'évaluation peut être fait sur l'infarctus, la démence, le diabète ou les maladies infectieuses aiguës, c'est un truc de fou. C'est une dérive. C'est pour ça que j'ai essayé de produire un choc en disant : "Quand on vous dit que l'hydroxychloroquine tue 10% des gens, vous êtes devant le plus grand scandale scientifique qu'on a jamais eu".
Votre combat pour le repositionnement d'une vieille molécule représente-t-il ce que vous qualifiez de "science postmoderne" ?
DR: C'est exactement ça. L'idée, c'est l'utilisation d'outils fantastiques sans faire du passé table rase. Les gens qui vivaient il y a deux mille ans n'étaient pas plus cons que nous, et les molécules sont immortelles, tandis que nous avons des outils nouveaux. Mais il y a des modes. A Pasteur, on pensait que le séquençage était une science d'imbécile dans les années 1990.
En quoi cette science postmoderne va-t-elle influencer la pensée, comme vous le suggérez dans votre livre ?
DR: Grâce à la technologie, on découvre aujourd'hui un monde nouveau, des microbes dont on ignorait l'existence par exemple. Pour les biologistes, le XXIè siècle sera comme la découverte du monde par les Européens au XVIème siècle, avec l'Amérique, l'Australie, toute une partie du monde qui nous était complètement étrangère. Du coup, nous réalisons que nous sommes des écosystèmes dans lesquels des quantités de choses modifient nos comportements, nos pathologies, nos maladies. Et ça va bien sûr changer complètement notre manière de penser les choses. C'est aussi important que la découverte des atomes et des molécules.
Chez «Marianne» les trois parties de cet entretien "vérité" avec Didier Raoult :
Entretien avec Didier Raoult , partie I : "On a sous les yeux la fin d’un modèle scientifique"
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