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opinions

La guerre contre l'Iran, symptôme d'un demi-siècle de consensus hégémonique américain

16 Mars 2026, 20:12pm

Publié par Louis Giroud

Pascal Lottaz(*), professeur associé à l'université de Kyoto, reçoit Michael Brenner(**), professeur émérite en affaires internationales à l'université de Pittsburgh. Au fil d'un entretien dense, les intervenants remontent aux fondements doctrinaux de la politique étrangère américaine — du mémorandum Wolfowitz de 1992 au 11 septembre, de l'ère Obama à Trump — pour éclairer la logique profonde qui a conduit à l'attaque contre l'Iran, et ce qu'elle révèle d'un Occident dont les repères moraux, collectifs et institutionnels se sont considérablement effrités.

La guerre contre l'Iran, symptôme d'un demi-siècle de consensus hégémonique américain

Pascal Lottaz: Nous avons déjà eu l'occasion d'aborder l'histoire du mouvement néoconservateur. Il semble que les néoconservateurs remportent une nouvelle fois la mise aux États-Unis. Pourriez-vous nous donner votre analyse de l'origine de cette guerre et votre point de vue sur la situation ?

Michael Brenner: Il existe certaines vérités fondamentales qui se trouvent malheureusement obscurcies dans cette cacophonie de voix — orales et écrites — concentrées pour la plupart sur des détails immédiats ou des spéculations sans fondement.

La première chose à dire, c'est que les États-Unis sous Donald Trump n'ont pas vraiment modifié l'orientation fondamentale de leur politique étrangère. Ce qu'il a fait, c'est en changer la manière: la rendre plus audacieuse, plus encline à prendre des risques, plus agressive, avec un accent encore plus marqué sur les moyens coercitifs — militaires, comme c'est le cas actuellement en Iran, ou commerciaux et financiers. Sa grande guerre tarifaire contre l'ensemble des partenaires commerciaux a commencé, si je ne me trompe pas, dans les quarante-cinq jours suivant son entrée en fonction. Cela a fourni une indication très claire de la pensée du président — pour autant qu'elle existe — et de celle de ses principaux collaborateurs, ainsi que des mesures extrêmes auxquelles il était prêt à recourir.

Cela dit, il faut garder à l'esprit qu'il existe aux États-Unis un consensus sous-jacent remarquablement large parmi les membres du milieu de la politique étrangère, les élites et la classe politique en général. Ce consensus a été formulé pour la première fois il y a plus de trente ans, à la fin de la guerre froide, dans ce fameux — ou tristement célèbre — mémorandum qui exposait en détail une stratégie visant à permettre aux États-Unis d'établir leur domination, voire leur hégémonie au sens littéral, à un coût relativement faible, ainsi que les moyens et méthodes pour l'institutionnaliser.

Cela incluait le recours à une action préventive contre toute autre puissance, tout autre État que l'on pouvait même imaginer acquérir la force nécessaire pour défier les États-Unis — et cela s'appliquait à l'échelle mondiale. Cette idée était exprimée par une formule utilisée par le Pentagone dans divers documents stratégiques évoquant le maintien d'une domination dans l'escalade dans chaque région du monde. Ce qui signifiait non seulement une suprématie militaire au sens strict, mais aussi que les points de vue et les intérêts américains devaient prévaloir partout où ils étaient identifiés comme tels.

Ce document de 1992 exprimait en réalité des opinions partagées par relativement peu de personnes. Il fut d'ailleurs désavoué par le président Bush père et par son administration. Mais il reflétait la pensée d'un noyau d'individus: des responsables, d'anciens responsables, des membres de groupes de réflexion, des universitaires. Ce mémorandum est celui de Paul Wolfowitz. Ce qui s'est passé au cours des trente-cinq années suivantes — et notre dialogue précédent l'a expliqué — c'est que les principes et les hypothèses essentielles de ce mémo se sont cristallisés et sont devenus la vision fondatrice et consensuelle de l'élite politique américaine à cause du 11 septembre.

Le 11 septembre a eu des effets très fondamentaux, graves et durables. D'abord, il a révélé pour la première fois — peut-être depuis Pearl Harbor — la vulnérabilité américaine, à un moment où l'on croyait presque universellement que les États-Unis avaient acquis une sorte d'invulnérabilité avec l'effondrement de l'Union soviétique. N'oublions pas qu'en 2001, la Chine n'apparaissait pas encore comme une rivale systémique des États-Unis, comme elle le deviendrait dix, quinze ou vingt ans plus tard. Ce fut donc un véritable choc pour le peuple américain et pour le système américain.

L'un des effets que cela a eus fut de recentrer et de raviver l'intérêt et l'inquiétude quant à la manière dont les États-Unis pouvaient utiliser leur vecteur de puissance écrasant pour atteindre les objectifs consistant à institutionnaliser la domination et le contrôle américains sur les aspects les plus essentiels des affaires internationales. Cela a également servi à justifier un très haut niveau d'intervention, expliqué et présenté sous l'angle de la guerre contre le terrorisme.

Bien sûr, il y a eu une guerre contre le terrorisme. Mais ce qui aurait dû être en réalité une série de missions et d'opérations de police et de renseignement est devenu une justification pour que les États-Unis fassent étalage de leur puissance dans les régions qui les intéressaient. Et c'est ainsi que nous en sommes arrivés à la guerre en Irak. Tout cela reposait sur un ensemble grossier de mensonges: Saddam Hussein n'avait absolument rien à voir avec le 11 septembre. En fait, les groupes djihadistes étaient ses ennemis jurés. Lui et Oussama Ben Laden entretenaient une relation personnelle profondément hostile.

Cela a donc donné l'élan — on pourrait l'appeler l'élan thématique — à une politique d'application de plus en plus vaste, étendue et intense de la puissance américaine à travers le monde.

N'oublions pas qui est venu après George W. Bush. Barack Obama, à qui Bush avait transmis le flambeau du leadership américain, a envoyé des troupes américaines en Syrie. C'est Obama qui a introduit l'idée des frappes de drones contre des individus identifiés comme ennemis des États-Unis — prétendument des chefs terroristes, une définition qui a été considérablement élargie. C'est Barack Obama qui a impliqué les États-Unis dans l'assaut saoudien contre le Yémen. Sans l'implication directe des Américains, non seulement en matière de renseignement mais aussi en fournissant des avions pour ravitailler les appareils d'attaque saoudiens, cet assaut — qui a duré quatre ou cinq ans contre les Houthis au Yémen — aurait été techniquement et physiquement impossible. Les victimes de cette campagne, qui n'a jamais vraiment attiré l'attention, se comptaient par centaines de milliers, dont plusieurs centaines de milliers d'enfants morts de maladie et de famine à cause du blocus auquel nous avons participé. Cela a été confirmé par diverses agences indépendantes, des organisations des Nations Unies et ainsi de suite.

Je le mentionne moins pour son importance stratégique intrinsèque que parce qu'il a démontré jusqu'à quel point les dirigeants américains de tout bord étaient prêts à agir de manière agressive sur la scène internationale.

Voilà donc le contexte. Laissez-moi souligner un point important: si l'on devait extraire du mémorandum original de Wolfowitz un ensemble de propositions — ce que j'ai fait dans un article rédigé il y a quelque temps — et les comparer à ce qui semble être manifestement, mais implicitement, la doctrine de Donald Trump — car Trump est incapable d'élaborer une doctrine ou d'organiser ses pensées de manière cohérente — les deux ensembles seraient identiques.

C'est pourquoi toutes les visions optimistes exprimées lorsqu'il a fait irruption sur la scène en 2017, puis à nouveau lorsqu'il est revenu au pouvoir il y a un an — à propos de Trump prétendument opposé à l'interventionnisme de l'État profond, qu'il aurait une part d'humanité et voudrait se présenter comme un artisan de paix — n'ont jamais reposé sur une base solide ni sur des preuves, si ce n'est quelques remarques rhétoriques faites pendant la campagne, prises au pied de la lettre bien qu'elles aient été contraires à tout ce que cet homme avait dit, montré et affiché dans sa personnalité tout au long de sa vie.

Voilà le contexte. C'est aussi le cadre qui explique la passivité avec laquelle la classe politique américaine et les médias ont réagi — ou n'ont pas réagi — face aux gestes de plus en plus agressifs de Trump, ou à ceux qui se sont produits alors que nous nous repositionnions en l'espace de treize mois à peine. Soulignons l'extrême gravité de ces actions. Certaines ont commencé sous Biden, d'autres ont été initiées par Trump lui-même. Il y a eu participation au génocide de Gaza. Ce n'est pas rien. Il y a eu une guerre commerciale contre tous — tarifaire, tous azimuts, de l'Europe à la Chine — non seulement mal conçue, mais même pas réfléchie. C'était impulsif. Cela est sorti des tripes de Trump et des esprits de certains de ses conseillers comme Bessent, Navarro et quelques autres.

Ensuite, tout s'est accéléré. L'Anschluss au Venezuela. La guerre économique totale contre Cuba. La tentative avortée d'annexion du Groenland. Et concernant l'Ukraine: malgré tout le tapage et les déclarations sur la prétendue volonté de Trump de servir de médiateur pour la paix — comment peut-on d'ailleurs servir de médiateur pour une paix dont on est en réalité l'un des protagonistes ? — Trump s'est montré à la fois incapable et peu disposé à accomplir les gestes les plus élémentaires nécessaires pour parvenir à des termes de règlement qui auraient même minimalement satisfait les préoccupations et les intérêts exposés à plusieurs reprises par les Russes, notamment dans sa forme la plus cohérente et la plus concise par Vladimir Poutine dans son discours du 14 juin 2024.

Or, aucune de ces actions ou déclarations belliqueuses n'a suscité la moindre opposition sérieuse aux États-Unis. Cela reflète deux choses. Premièrement, comme nous venons de le dire, le fait que les prémisses fondamentales qui les sous-tendaient, bien que dissimulées par le brouillard de la rhétorique de Trump, étaient partagées par presque l'ensemble de la classe politique américaine — et des médias. Deuxièmement, la capacité de Trump à intimider des acteurs complaisant: alliés en Europe, faible opposition politique d'un parti démocrate qui partageait encore une fois la plupart des objectifs et des intentions que Trump poursuivait, et bien sûr des médias qui ont approuvé presque tout ce qu'il a fait.

Cela nous amène au moment présent et à l'assaut contre l'Iran. Il n'y a guère de journal, encore moins de rédactions télévisées, qui n'ait d'une manière ou d'une autre cédé au président. Dans la plupart des cas, non seulement la majorité mais une très large majorité a traité cela comme quelque chose qu'il fallait faire et dont on espère qu'il réussira.

Il y a maintenant certaines critiques car cette action n'est pas suffisamment populaire auprès du public américain: 67 % des Américains s'opposaient à l'attaque contre l'Iran, ce chiffre étant tombé à environ 60 % aujourd'hui — un phénomène très modéré de ralliement autour du drapeau. Les opposants politiques y ont donc vu une occasion et un avantage. C'est principalement pour cette raison — bien que certains aient eu de réelles inquiétudes quant aux dangers et aux risques — que des responsables politiques ont exprimé des critiques. C'est une explication plutôt cynique, mais elle fournit une bonne partie des éléments.

 

Pascal Lottaz: Le point que vous soulevez est essentiel. Vous dites que ce n'est pas seulement la guerre de Donald Trump, ce n'est pas l'action d'un seul homme. C'est le résultat de nombreuses décennies d'accords constants en matière de politique étrangère au sein des cercles d'élite américains. Ce n'est pas seulement un président fou qui utilise désormais des pouvoirs extraordinaires — même s'il a aussi tendance à bafouer la Constitution. Ce cas particulier est unique mais s'inscrit dans une continuité planifiée.

Il existe actuellement deux grandes écoles de pensée. Selon la première, les États-Unis seraient essentiellement sous la coupe d'Israël et de Benjamin Netanyahu, qui manipulerait Donald Trump et les États-Unis eux-mêmes depuis longtemps. Selon la seconde — notamment celle de Brian Berletic — ce n'est pas vrai: les États-Unis se servent d'Israël comme d'un prétexte commode pour mettre en œuvre la doctrine Wolfowitz, pour exécuter les orientations issues de la RAND Corporation et poursuivre ainsi une stratégie hégémonique. Dans cette optique, Israël ne serait que la pièce maîtresse de l'un des trois ou quatre théâtres d'opération, en l'occurrence le Moyen-Orient. Laquelle de ces écoles de pensée vous semble la plus juste ?

Michael Brenner: Il y a clairement une convergence entre les propres ambitions d'Israël — créer un Grand Israël — et le désir américain de contrôler et de dominer une zone considérée comme à la fois économiquement et stratégiquement vitale. Pourquoi stratégiquement ? C'est une question un peu glissante, car personne d'autre n'était en position de la contrôler ou d'utiliser sa domination contre les États-Unis. C'est une notion de la guerre froide qui n'a eu aucune base dans la réalité depuis trente ans. Mais selon le cadre de Wolfowitz, assimilé par les élites politiques américaines, cela avait du sens: c'est une région très importante, au cœur d'une stratégie mondiale américaine de domination et de contrôle totaux.

La relation entre Israël et les États-Unis, entre les élites israéliennes et les élites américaines, la puissance du lobby israélien aux États-Unis, les relations personnelles entre Netanyahu et Trump — tout cela avait une saveur très particulière et est assez important dans l'ensemble du tableau. Mais à la base de cette relation, il y avait une convergence des ambitions des deux parties. Les deux pays étaient dirigés par des personnalités très volontaristes, ayant chacune une vision grandiose et exagérée de leurs buts, de leurs ambitions et de leurs objectifs. Dans le cas de Trump, il y avait cette sorte d'optimisme primitif selon lequel tout ce qu'il voulait, il pouvait le réaliser.

D'un point de vue historique, je ne pense pas que les événements des trois ou quatre dernières années, en remontant à l'ère Biden, à Gaza et ainsi de suite, étaient absolument inévitables. Il y a eu le 11 septembre, qui a donné à Netanyahu un formidable élan pour poursuivre ses propres ambitions, avec un impact considérable aux États-Unis. De même, un président américain autre que Trump n'aurait peut-être pas engagé les États-Unis avec autant de désinvolture dans des actions aussi drastiques que le lancement d'une attaque contre l'Iran, qui était totalement insensée et extrêmement dangereuse. Cela dit, même s'il n'y avait pas d'inévitabilité, la logique stratégique était en place et rendait donc cela possible, même si les facteurs immédiats provenaient du caractère et de la personnalité de Netanyahu et de Trump.

Ainsi, d'une certaine manière, on pourrait dire que les objectifs de ces deux entités — Israël et les États-Unis — sont différents, mais que les moyens sont les mêmes. Il créent une sorte de symbiose, un peu comme les sionistes juifs et les sionistes chrétiens qui ont des buts distincts: les sionistes juifs veulent une domination juive sur les autres, tandis que les sionistes chrétiens attendent l'Armageddon où les juifs iraient en enfer et les chrétiens au paradis. Des objectifs différents, mais atteints par les mêmes moyens. Ils coopèrent donc, liés comme les doigts de la main, pour reprendre l'expression de John Mearsheimer.

À mon avis, les éléments intangibles sont extrêmement importants, car les psychopathologies à l'œuvre dévient selon des angles aigus par rapport à la pratique historique standard et aux normes du comportement international. Seuls des régimes fous ont suivi la voie qu'ont empruntée Netanyahu et Trump. Il est difficile de trouver des précédents historiques parmi des gouvernements ou des dirigeants que l'on pourrait considérer comme plus conventionnels dans leur conduite. Il est toujours risqué d'analyser la psychologie des individus et d'essayer d'expliquer de grands événements uniquement sous cet angle, mais il est tout aussi risqué de l'ignorer.

 

Pascal Lottaz: Cela nous ramène chaque fois à la situation d'un président élu d'un pays souverain qui ne représentait aucune menace, n'était engagé dans aucun conflit sérieux avec les États-Unis — et le président Maduro — et qui détourne le regard face à un génocide, alors qu'il n'existe aucune base historique ni aucune expérience justifiant que les États-Unis et les Américains en soient les complices. Les Israéliens, compte tenu de leur histoire et de l'endoctrinement reçu à l'école et ailleurs, vivent dans un contexte socio-psychologique et politique différent de celui des États-Unis. Ces passions primordiales n'existent pas aux États-Unis, même parmi les populations juives modernes qui pour la plupart ont soutenu Israël et le lobby israélo-sioniste. La majorité des juifs américains sont laïques et n'étaient certainement pas animés par ce type de passion. Il n'existe donc vraiment aucun précédent pour bon nombre de ces événements.

Ces guerres à grande échelle — et pas seulement les guerres — rappelons qu'une étude récente publiée dans The Lancet a montré que les sanctions américaines et européennes tuent un demi-million de personnes chaque année. Un demi-million de personnes meurent uniquement à cause des sanctions. La violence de masse déclenchée par l'Occident, non seulement par les États-Unis mais par le fonctionnement de tout le système, est immense. Comment et pourquoi cela se produit-il ? Et lorsque nous nous interrogeons sur la culpabilité des dirigeants individuels, nous posons cette vieille question: la Seconde Guerre mondiale aurait-elle eu lieu si Hitler n'avait pas été là ? La réponse semble être de plus en plus: non. C'est un système. Le système produit les figures de proue qui exécutent ce vers quoi il est orienté.

La question de savoir comment ce système fonctionne concerne bien sûr la profondeur et la nature de l'intégration entre Israël et les États-Unis. L'influence va dans les deux sens. Nous le voyons à chaque visite de Netanyahu aux États-Unis, dans les déclarations de l'ambassadeur des États-Unis en Israël, lui-même fervent sioniste chrétien. Quelqu'un m'a un jour soutenu qu'Israël pouvait être compris comme une version déchaînée des États-Unis sans les contraintes de la Constitution — ce qui permettrait la mise en œuvre de choses qui ne seraient autrement pas possibles. D'où la synergie entre les deux entités et l'intégration politique à travers le lobbying. Comment essayez-vous de comprendre cette interaction ?

Michael Brenner: Il y a là des éléments proprement américains. Les privilèges que les Américains s'accordent en tant que nation, tout cela est enraciné dans cette croyance qui imprègne la culture et la société américaine: l'idée que les États-Unis sont nés dans un état de vertu originel. Il y a là une part de théologie — l'idée que les États-Unis ont été placés ici, pour certains par la providence, pour d'autres par l'histoire, afin d'être le phare, de montrer la voie vers un monde meilleur et plus éclairé, et de plus en plus d'agir comme un agent en prenant des initiatives pour avancer sur cette voie. C'est profondément enraciné. Cela a d'abord été souligné par Alexis de Tocqueville il y a presque deux cents ans.

Les États-Unis en tant que pays ont deux autres caractéristiques historiques distinctives. La première: ils ont toujours eu l'ambition de s'étendre — la Destinée manifeste. Après tout, les États-Unis ont déclenché une guerre contre le Mexique, une guerre d'agression destinée à s'emparer d'immenses territoires mexicains. Ils ont commencé avec des mensonges et des déformations. La guerre hispano-américaine les a conduits dans des territoires coloniaux aussi lointains que les Philippines. Que penseraient les Pères fondateurs d'une telle entreprise ? La deuxième chose proprement américaine: les États-Unis n'ont jamais été occupés ni n'ont subi les ravages de la guerre sur leur propre sol. Ils ont subi des pertes — importantes en Corée, environ cinquante mille, et au Vietnam, environ soixante mille — mais ils n'ont jamais connu ce type de souffrance que presque tous les autres pays du monde connaissent, accompagné de la conviction qu'ils peuvent entreprendre et réussir des projets que personne d'autre n'oserait même envisager.

Mais élargissons la perspective et considérons les alliés de l'Amérique — l'Occident collectif, c'est-à-dire l'Europe, la France, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, ainsi que les alliés pratiques et pragmatiques comme le Japon et la Corée du Sud. Ils partagent certains traits communs. Rappelons-nous que depuis les années Covid et jusqu'à ce jour, les gouvernements et les sociétés européennes ont approuvé les atrocités commises par les Israéliens à Gaza et dans l'ensemble de la Palestine occupée. Les dirigeants se sont tous précipités à Jérusalem non seulement pour saisir ce moment, mais aussi pour lui donner carte blanche afin qu'il fasse tout ce qu'il voulait. C'était comme si — pour employer une analogie grossière — une bande de Hells Angels se ruait pour participer à un viol collectif.

Et cette attitude perdure encore aujourd'hui, ce qui est très étrange compte tenu de l'histoire de l'Europe d'après-guerre, en particulier de l'Europe occidentale, et de l'apparente institutionnalisation des valeurs éclairées. Aujourd'hui même, le Parlement européen a décerné pour la première fois ses distinctions à ceux qui promeuvent les valeurs européennes. Parmi les lauréats figurent Zelenski — qui a reçu la plus haute distinction — Bono du groupe U2, ainsi qu'un certain nombre d'autres personnes pour le moins discutables.

Il y a donc ici une certaine pathologie, une certaine déviance par rapport à ce que nous comprenions de l'Europe d'après-guerre, qu'il faut placer aux côtés de la psychopathologie et du comportement psychopathe des États-Unis. Ce qui l'explique n'est pas facile à dire. Certaines choses leur sont communes et il s'agit, je pense, de facteurs permissifs. L'un d'eux est une forme subtile — et parfois pas si subtile — de racisme. Le racisme est un concept très nébuleux. Il a de multiples dimensions et peut prendre une grande variété de formes diverses. Mais il ne fait aucun doute, sur la base des preuves des dernières années, que les pays occidentaux conservent encore un profond sentiment de supériorité morale par rapport aux autres races. L'héritage de la religion s'y mêle également.

Je ne pense pas qu'on puisse expliquer l'attitude occidentale face aux atrocités commises contre les Palestiniens et leur acceptation universelle sans en tenir compte. Ou encore, dans un autre sens: l'obsession croissante des Américains pour la Chine en tant que rival pour la première place, comme s'il existait un trône dans le monde qui devait être occupé par quelqu'un, et que les États-Unis se croyaient providentiellement destinés à s'y asseoir. Cette obsession pour la Chine n'est pas seulement pragmatique ou pratique. Il est raisonnable de dire qu'il y a aussi un élément racial. Les Chinois ne sont pas des Allemands, ni même des Russes. C'est une autre race. Et cela, inconsciemment pour la plupart et consciemment pour certains, donne une dimension particulière à l'hostilité envers la Chine, qui n'a rien fait pour provoquer les États-Unis ou l'Occident — alors que nous avons fait beaucoup pour la provoquer. Revenir sur un accord vieux d'un demi-siècle conclu entre Mao, Nixon et Kissinger, portant sur le fait que Taïwan fait partie intégrante de la Chine, puis presque du jour au lendemain dire non — nous voulons que cette île, située à sept ou huit mille kilomètres de chez nous, ne fasse pas partie de la Chine, qu'elle soit indépendante et sous contrôle américain. C'est vraiment tout à fait extraordinaire. Et il y a, je pense, un élément racial lié à cela.

Aux États-Unis comme en Europe, pour des raisons quelque peu différentes, il existe cette animosité profondément enracinée et cette manière de penser discriminatoire à l'égard des musulmans. Aux États-Unis, on se réfère sans cesse à ces incidents terroristes des années 1980-90, puis bien sûr au 11 septembre. En Europe, cela tient beaucoup aux problèmes d'assimilation de larges populations musulmanes venues de régions lointaines du monde, en Allemagne, en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne.

Les États-Unis de nos jours sont plus enclins que quiconque à aller vers les extrêmes. Voici un exemple local, ici au Texas. Le gouvernement de l'État — dont les hauts responsables et le gouverneur peuvent à juste titre être qualifiés de quasi fascistes — a tenté de saper le système d'enseignement public en créant un système de bons scolaires. Il s'agit d'un prolongement du mouvement des écoles à charte et des écoles privées: toute famille peut utiliser une partie de l'argent public pour payer les frais de scolarité d'une école privée, quel que soit le système scolaire. Les fondamentalistes chrétiens y ont vu un grand intérêt et l'ont fortement soutenu au Texas. Désormais, sur des bases d'une constitutionnalité douteuse, ce dispositif peut aussi servir à payer les frais de scolarité d'écoles confessionnelles, qu'elles soient catholiques, protestantes, juives ou autres. Mais le décret exécutif publié par notre gouverneur, désormais confirmé par ses adjoints, stipule que les écoles privées ayant le moindre lien avec l'islam sous quelque forme que ce soit sont exclues et empêchées même de déposer une demande de certification et d'éligibilité à ces subventions. On ne peut pas faire plus raciste que ça.

Est-ce caractéristique de tous les Américains ? Non. Mais le point à considérer, c'est que beaucoup de choses sont désormais faites aux États-Unis — par les gouvernements des États ainsi que par le gouvernement fédéral — qui auraient été totalement impensables il y a trente ou quarante ans. Ce sera probablement finalement déclaré inconstitutionnel par la Cour suprême, malgré ses penchants pour Trump et la droite chrétienne. Mais en attendant, cela va être appliqué, et le processus de révision judiciaire va prendre des années.

 

Pascal Lottaz: Quand nous parlons de relations internationales, ce que nous essayons de comprendre, ce n'est pas nécessairement le racisme ou les penchants violents des individus — nous cherchons à le comprendre à un niveau systémique. Ce que vous soulignez, c'est qu'il existe un racisme systémique inhérent, non pas au sens woke libéral, mais au sens d'une discrimination profonde qui s'étend sur des siècles. Les États-Unis n'existeraient pas sans le génocide des populations autochtones d'Amérique du Nord. Et l'Europe aussi — le viol, le pillage et la guerre font partie des valeurs européennes. La seule chose que nous n'aimons pas, c'est quand elles se retournent contre nous-mêmes. Le seul péché reconnu au cours des cent dernières années, c'est que le génocide des juifs n'était pas une bonne chose parce qu'il faisait partie de notre propre société. Mais chaque fois qu'une nouvelle guerre éclate, on voit réapparaître ces déclarations ouvertement racistes — en Ukraine, lorsqu'un journaliste de CNN dit que ce ne sont pas de vrais réfugiés, que ce sont des gens blonds aux yeux bleus, des gens ordinaires. Et avec Gaza, lorsque le 7 octobre a été décrit comme la plus grande mort de juifs depuis l'Holocauste, puis qu'avec cent mille morts à Gaza, il y a encore débat pour savoir si l'on peut parler de génocide. Des personnes qui utilisent ce mot en Allemagne se retrouvent devant les tribunaux.

Nous voyons donc comment ces inclinations extrêmement violentes des Européens et des Américains se manifestent malheureusement encore et encore. Je me demande si nous pouvons maintenant passer, pour les quinze dernières minutes, à l'Iran. Quelle est votre analyse de cette guerre et comment voyez-vous son évolution ?

Michael Brenner: Je vais prendre un risque et proposer un facteur supplémentaire, lié à ce dont nous discutons. Pourquoi est-il inconcevable qu'un président américain ait lancé une attaque contre l'Iran ? Comment est-il concevable qu'un pays comme les États-Unis puisse devenir complice d'un génocide moderne ? Ces choses ne se seraient pas produites il y a trente, quarante ou cinquante ans. Qui aurait pensé que les Européens de l'Ouest suivraient une voie d'abord tracée par Hitler — en déclarant les Ukrainiens honoraires, en collaborant avec les nationalistes ukrainiens du courant Bandera — alors que l'occupation nazie en Ukraine avait conduit au massacre de nombreux Ukrainiens ? Pourquoi ont-ils détourné le regard devant le fait que des unités clés de l'armée ukrainienne portaient des insignes nazis sur leurs uniformes, ou que le gouvernement promouvait l'installation de statues en l'honneur de Bandera ? Et ensuite que le Parlement européen déclare que Zelenski — qui a été en réalité domestiqué par ces éléments d'extrême droite — est une figure symbolique représentant les valeurs européennes.

Permettez-moi d'ajouter un autre élément. À mesure que nos sociétés ont progressé, elles ont affaibli leurs liens et perdu leurs repères moraux et économiques. En partie, cela tient au fait que nous sommes devenus des cultures du nihilisme. Dans une société nihiliste, toutes sortes de normes — règles formelles, informelles, habitudes — en d'autres termes, tout l'ensemble des éléments qui forment un surmoi collectif ont vu leur influence sur le comportement individuel considérablement diminuer. C'est clairement le cas aux États-Unis. Presque tout est permis et l'on peut tout excuser pour soi-même ou pour les autres, parce que du point de vue de l'ego suprême, il n'existe plus aucune limite.

Dans le cas de Donald Trump, le narcissisme psychopathologique fait partie d'une explication ou d'un facteur de contexte qui aide à comprendre non seulement l'initiation de certaines de ces actions et de ces comportements auparavant inacceptables — car il faut toujours un acte volontaire de la part d'un individu ou d'un groupe — mais aussi la tolérance à leur égard, leur acceptation. Et cela est certainement en train de changer. C'est l'expression d'un phénomène culturel beaucoup plus large. Mais c'est un terrain glissant, et nous garderons cela pour une autre discussion.

 

Pascal Lottaz: Juste dans les dernières minutes: quelle est votre évaluation de la manière dont les États-Unis abordent leur guerre avec l'Iran ? Et comment pensez-vous que l'Iran l'aborde de son côté ?

Michael Brenner: La chose la plus frappante, en dehors de l'audace et de la folie de ce qu'ils ont fait — l'irrationalité — c'est qu'il n'y a pas de plan. Il n'y en avait pas. Comme le souligne Chas Freeman, fort de sa vaste expérience et de ses travaux académiques sur la prise de décision: si vous voulez agir de manière logique et raisonnable en tant que chef de gouvernement, et particulièrement si vous envisagez la possibilité d'entrer en guerre, vous commencez par définir vos objectifs. Y a-t-il plusieurs objectifs et quelle est l'échelle des priorités ? Ensuite, disposez-vous des moyens pour les atteindre — militaires, financiers, politiques, sur le plan intérieur et extérieur — et quels moyens possède votre adversaire ? Enfin, à quelles conditions prévoyez-vous de mettre fin à la guerre ? Rien de tout cela n'a été réfléchi ni formulé par l'équipe Trump. Ils sont donc perdus.

Il est évident que ces idées fantastiques selon lesquelles les Iraniens se soulèveraient contre le régime islamique ont toujours été absurdes, et toute personne connaissant un tant soit peu l'Iran s'en rendait compte. C'était un monde d'illusion, habité par Trump et ses principaux conseillers. Naturellement, lorsque ce rêve chimérique se dégonfle — comme c'est déjà le cas — on ne sait plus vers où se tourner.

Les gens disent maintenant que Trump aimerait une porte de sortie. Mais en réalité, Trump n'est même pas sûr de vouloir entreprendre des démarches pour éviter la guerre, car il en paye le prix à tous les niveaux — en termes de popularité, d'élection et ainsi de suite.

C'est un peu comme avec l'Ukraine. Il aimerait désengager les États-Unis, mais il n'est pas prêt à faire la moindre concession qui serait largement perçue comme un échec pour les États-Unis et comme une perte personnelle. Ce qui est le plus intolérable pour quelqu'un ayant la personnalité narcissique de Trump, c'est d'être vu comme un perdant. Il est donc très difficile de voir comment il pourrait se sortir du fiasco iranien, alors que toute voie raisonnable pour en sortir reflétera inévitablement ce que la plupart des États et des gouvernements considéreront comme un échec, et les États-Unis ainsi que Trump personnellement comme des perdants.

C'est l'une des raisons pour lesquelles je soupçonne — sans aucune information privilégiée — qu'il n'y aura pas de porte de sortie ou que l'administration ne considérera aucune option réaliste de sortie dans un avenir proche. Qu'ils continueront à poursuivre la guerre par un moyen ou un autre, sans même exclure la possibilité d'envoyer des troupes au sol — non pas pour occuper l'Iran, car c'est impossible, mais peut-être dans l'idée de s'emparer de la côte et d'ouvrir le détroit d'Ormuz avec des soldats américains, de l'infanterie et des marines. Pour la plupart des personnes ayant une expérience militaire, c'est presque une impossibilité. Mais Trump et ses associés pourraient très bien s'engager sur cette voie, car en termes purement personnels et au regard de la vision grandiose qu'ils ont des États-Unis dans le monde, perdre ou admettre un échec serait pire.

Je ne vois donc aucune raison d'être même modérément optimiste. Lorsqu'une société ou une camarilla dirigeante commence à se désagréger et que ses attitudes, ses émotions et ses pensées commencent à diverger fortement de la réalité, alors tout devient possible. N'importe quoi.

Pour ce qui est d'Israël, il n'est pas impossible qu'ils envisagent au moins d'utiliser des armes nucléaires. Si la situation continue de se détériorer et si Trump commençait à prendre au sérieux l'idée d'un désengagement, Netanyahu irait à Mar-a-Lago et dirait à Trump: « Nous ne pouvons pas accepter cela, et nous utiliserons des armes nucléaires si nécessaire — à moins que tu ne t'engages pleinement et ne sois prêt à intensifier la guerre. »

Je ne sais pas comment Trump réagirait. Et cela laisse de côté la possibilité que Netanyahu soit en position de faire chanter Trump grâce aux enregistrements d'Epstein. Car Epstein enregistrait tout le monde, et il existe sans doute quelque part des vidéos impliquant Trump. Puisque toute l'affaire Epstein était une idée du Mossad, il ne fait guère de doute qu'au moins certaines d'entre elles se trouvent dans un coffre-fort en Israël. Je ne dis pas que c'est certainement le cas — c'est une possibilité très réelle.

La présidence Trump, avant tout, a été beaucoup de choses, mais une chose qu'elle n'a pas été, c'est assoiffée de sang. Ce n'était pas le genre de personne à dire: « Nous allons tous les tuer et les massacrer. » Maintenant, il le fait. Avec l'annonce de cette guerre, il l'a fait. Et ce changement d'attitude, pour moi, fait partie des choses qui pourraient s'expliquer par un chantage pur et simple. Mais tout cela reste de la spéculation.

Transcription, rewriting/editing: Louis Giroud

 

(*) Pascal Lottaz est un chercheur et universitaire suisse, professeur associé à l'Université de Kyoto au Japon. Il est le fondateur et le principal animateur de la plateforme et de la chaîne YouTube "Neutrality Studies", dédiées à l'étude de la neutralité dans les relations internationales.

Parcours Académique

Il enseigne à la Faculté de droit et au Hakubi Center for Advanced Research de l'Université de Kyoto depuis 2023.

Expériences passées: Avant Kyoto, il a été professeur adjoint à l'Institut d'études avancées de l'Université Waseda (Tokyo) et a enseigné à l'Université Temple (campus du Japon).

Formation: Il a obtenu son doctorat (PhD) et son master en politiques publiques au National Graduate Institute for Policy Studies (GRIPS) à Tokyo. Ses études initiales en philosophie et histoire ont été réalisées à l'Université de Fribourg, en Suisse.

 

(**) Michael J. Brenner est un universitaire américain reconnu, spécialiste de la politique étrangère des États-Unis et des relations internationales.

Parcours Académique et Professionnel

Université de Pittsburgh: Il y détient le titre de professeur émérite d'affaires internationales.

Autres affiliations: Il est chercheur (Fellow) au Centre pour les relations transatlantiques de la SAIS/Johns Hopkins University et a dirigé le programme de relations internationales à l'Université du Texas jusqu'en 2012.

Expérience gouvernementale: Au cours de sa carrière, il a travaillé pour le Département de la Défense des États-Unis et le Foreign Service Institute

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Allemagne: la liberté d’expression sous haute tension

16 Mars 2026, 08:27am

Publié par Traduction Louis Giroud

En Allemagne, les garanties constitutionnelles de la liberté d'expression se lézardent. Même si l’on essaie de vous faire croire que chacun peut s'exprimer librement. Jusqu'à ce que la police sonne à votre porte à six heures du matin parce que vous avez insulté un ministre sur internet. Perquisitions, poursuites pénales, ONG financées par l'État pour surveiller les opinions : en Allemagne, un arsenal discret mais puissant s'est mis au service de la susceptibilité du système.

Allemagne: la liberté d’expression sous haute tension

En diplomatie, l'axiome est connu : toute alliance repose à la fois sur des intérêts et sur des valeurs. Les intérêts évoluent avec les rapports de force. Les valeurs, elles, sont censées durer. La liberté d'expression appartient à ce socle permanent : dans toute société qui se prétend libre, elle ne saurait faire l'objet d'une négociation conjoncturelle.

Or, dans l'Allemagne d'aujourd'hui, la menace principale qui pèse sur cette liberté ne provient plus en premier lieu des plateformes numériques privées, mais de l'État lui-même — et d'un écosystème de relais de plus en plus dense, financé par les deniers publics.

Une perquisition à l'aube pour un adjectif désobligeant

Commençons par une scène qui devrait inquiéter quiconque a grandi sous l'empire d'un État de droit. Aux environs de Bamberg, un homme âgé est réveillé à six heures du matin par des agents de police. Son tort : avoir qualifié le ministre de l'Économie de « crétin » sur internet. Une perquisition à l'aube, donc, pour une prétendue insulte.

La question mérite d'être posée sans détours : quel type d'ordre politique autorise des descentes de police avant le petit-déjeuner pour de simples opinions exprimées ? Les représentants du gouvernement fédéral répètent volontiers que « chez nous, chacun peut dire ce qu'il veut ». La formule est rassurante — jusqu'à ce que la sonnette retentisse.

Des peines dignes d'une autre époque

Un second exemple dépasse largement l'anecdotique. Au début de l'année 2025, un journaliste a été condamné à sept mois de prison avec sursis pour avoir diffusé un mème portant la mention : « Je déteste la liberté d'expression. » Il s'agissait manifestement d'une satire visant la ministre fédérale de l'Intérieur. L'image la représentait tenant une pancarte, en référence à sa conception restrictive des libertés publiques — illustrée notamment par l'interdiction d'un journal d'extrême droite, décision que la juridiction administrative fédérale avait pourtant jugée illégale.

Relisons attentivement : cette peine, digne des arsenaux répressifs d'un régime autoritaire, a été présentée par ses promoteurs comme un acte de défense de la démocratie. Le ministère public a même fait appel pour obtenir une sanction plus sévère. Si l'on cherche un exemple concret de ce que les juristes anglo-saxons nomment le chilling effect — l'effet dissuasif exercé sur l'expression par la menace de poursuites —, le voilà dans toute son éloquence.

À la suite d'un commentaire publié sur le réseau social X au sujet de l'affaire de Bamberg — dans lequel était nommément mentionné le juge responsable de la décision, avec l'observation qu'un magistrat prononçant de telles sentences ne devrait pas disposer du pouvoir d'incarcérer des citoyens pour l'exercice de leur liberté d'expression —, l'Ordre des avocats hanséatique a ouvert une procédure disciplinaire. Les accusations, jugées absurdes, ont été vigoureusement contestées.

L'État contre ses propres critiques

La troisième affaire concerne le ministère fédéral de l'Intérieur, alors dirigé par Nancy Faeser. Celui-ci avait commandité un rapport à caractère diffamatoire visant le journaliste Henryk M. Broder. L'affaire a été portée devant les tribunaux. La cour administrative supérieure de Berlin-Brandebourg a interdit au ministère de continuer à diffuser le document ; il a été retiré de la circulation et les exemplaires imprimés détruits.

Le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung résuma le verdict par une formule lapidaire : « Broder humilie le ministère de l'Intérieur. » La décision ne relevait d'aucune subtilité juridique particulière : elle rappelait simplement qu'un gouvernement ne dispose d'aucun droit fondamental à être protégé de la moquerie — et encore moins à diffamer publiquement ses contradicteurs.

Quatrième illustration : ce principe a été confirmé par la Cour constitutionnelle fédérale dans le cadre d'une procédure engagée par le journaliste Julian Reichelt contre le gouvernement. Ancien rédacteur en chef du plus grand quotidien allemand, Reichelt avait qualifié dans un message sur les réseaux sociaux l'aide financière de plusieurs centaines de millions d'euros versée à l'Afghanistan d'« argent pour les talibans ». Une ministre fédérale tenta d'obtenir l'interdiction de ce propos. Le gouvernement obtint d'abord gain de cause. La Cour constitutionnelle cassa toutefois la décision et rappela que la parole politique — y compris lorsqu'elle est acerbe ou dérangeante — appartient au noyau dur de la liberté d'expression garantie par l'article 5 de la Loi fondamentale.

Enfin, un litige personnel avec l'Office fédéral de la justice illustre jusqu'où certaines administrations peuvent aller pour compliquer l'existence d'un détracteur. Après qu'un tribunal eut ordonné à cette administration de communiquer des documents, celle-ci multiplia les obstacles, étira la procédure et suggéra des poursuites disciplinaires auprès de l'Ordre des avocats, au motif que la fonctionnaire responsable avait été qualifiée de subalterne et d'incompétente pour avoir ignoré la décision judiciaire. Une administration qui traite un jugement contraignant comme une simple recommandation ne défend pas l'État de droit : elle le mine.

Un schéma récurrent, non des incidents isolés

Ces exemples ne forment pas une collection d'anecdotes. Ils dessinent ensemble un schéma récurrent et cohérent. Des responsables politiques allemands de premier plan — issus notamment du parti des Verts — ont pris l'habitude de déposer en masse des plaintes pénales à l'encontre de critiques souvent parfaitement licites sur le plan juridique mais politiquement embarrassantes. Les ressources policières sont mobilisées pour protéger les susceptibilités des puissants. Et lorsque l'État perd devant les tribunaux, il hausse trop souvent les épaules avant de tenter une nouvelle manœuvre.

Ainsi, un retraité a été condamné à une amende de 800 euros pour avoir écrit, au sujet de la ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock, qu'elle avait « dû trop souvent se cogner la tête au plafond en faisant du trampoline ». Une réaction publiée sur X — qualifiant cette situation de manifestation du visage « semi-totalitaire » des Verts — a aussitôt déclenché une procédure pénale. Le paragraphe 188 du code pénal allemand, qui prévoit des sanctions renforcées pour les insultes visant des personnalités politiques, fournit l'instrument juridique de cette asymétrie. Tous les citoyens sont égaux devant la loi — mais certains, de toute évidence, le sont davantage que d'autres.

L'externalisation de la répression

Une seconde stratégie se déploie en parallèle, plus discrète mais tout aussi efficace : l'externalisation de la répression. La Constitution allemande impose à l'État une stricte neutralité dans les conflits d'opinion. Pour contourner cette contrainte, celui-ci finance des organisations non gouvernementales qui accomplissent ce qu'il ne peut faire directement : surveiller, signaler et stigmatiser des opinions légitimes, conduire des procédures judiciaires à caractère stratégique et infléchir le débat public. Ce n'est plus de la politique au sens propre du terme : c'est de la propagande financée par l'impôt, qui fabrique artificiellement un consensus.

À ce dispositif national s'ajoute le Digital Services Act (DSA) de l'Union européenne — véritable système d'exploitation de l'industrie européenne du contrôle des contenus. Le DSA s'applique à tout service disposant d'utilisateurs dans l'Union et prévoit des amendes pouvant atteindre 6 % du chiffre d'affaires mondial. Il accorde des prérogatives particulières aux « signaleurs de confiance », privilégie les signalements étatiques ou para-étatiques et impose aux plateformes de réagir dans des délais brefs sous peine de sanctions. La notion de « contenu illégal » peut en outre être définie selon la législation la plus restrictive d'un quelconque État membre. En situation de crise, la Commission européenne dispose de la faculté d'exiger des « mesures de réduction des risques » — formulation suffisamment vague pour justifier l'étouffement de débats parfaitement légaux au nom de la lutte contre la désinformation.

Le résultat est prévisible : suppression excessive de contenus licites, limitation algorithmique de la visibilité accordée aux opinions dérangeantes, intimidation silencieuse de la dissidence. Ce n'est pas de la jurisprudence : c'est une censure administrative à l'échelle industrielle.

Ce que dit, depuis des décennies, la jurisprudence constitutionnelle

Un rappel juridique s'impose ici. La Cour constitutionnelle fédérale affirme depuis des décennies que l'État doit tolérer les critiques sévères, y compris celles qui blessent. La notion d'injure pure (Schmähkritik) constitue une exception d'interprétation strictement limitée. En cas d'ambiguïté, c'est l'interprétation non sanctionnable qui doit prévaloir. Et surtout : l'État, à la différence des individus, ne possède pas d'« honneur » que le droit pénal aurait vocation à protéger.

Ces principes ne sont pas des citations destinées aux discours du dimanche : ils constituent les garde-fous fonctionnels d'un État libre. Pourtant, on assiste aujourd'hui à une bureaucratie qui poursuit la satire et à une classe politique qui pathologise la contradiction.

Le prétexte commode de la « haine »

Face à ces dérives, certains brandissent la formule de confort : « Il s'agit de lutter contre la haine. » Il convient d'être honnête sur la nature de cette rhétorique, qui relève bien souvent du simple slogan. Une perquisition à l'aube pour un adjectif comme « crétin » ? Sept mois de prison pour un mème ? Un rapport ministériel retiré après avoir servi à discréditer un journaliste ? Une ministre saisissant la Cour constitutionnelle pour interdire une opinion politique ?

Il ne s'agit pas de protéger des minorités vulnérables ni de prévenir des actes de violence. Il s'agit de protéger le pouvoir contre l'humiliation et le ridicule. La liberté d'expression n'est pas une faveur que les gouvernants accordent à des sujets obéissants : elle constitue le fondement structurel de la critique du pouvoir. Si l'on permet aux administrations d'effacer cette distinction, on crée une culture d'hypersensibilité permanente dans laquelle le droit pénal devient l'instrument des susceptibilités politiques.

Trois réformes nécessaires

Trois mesures s'imposent avec urgence.

Premièrement, dépénaliser la liberté d'expression. Le droit pénal doit être réservé aux menaces réelles et aux cas clairement définis d'incitation à la haine — non aux adjectifs déplaisants ou aux mèmes à caractère satirique.

Deuxièmement, tarir les financements publics détournés. L'argent du contribuable ne doit pas servir à financer des organisations para-étatiques chargées de mener indirectement le combat politique que l'État n'a pas le droit de conduire lui-même.

Troisièmement, discipliner les régulateurs numériques. L'état d'exception instauré par le Digital Services Act ne doit pas se pérenniser. Toute mesure d'urgence doit être strictement limitée dans le temps, soumise au contrôle juridictionnel et circonscrite aux seuls contenus réellement illégaux. Le statut de « signaleur de confiance » doit s'accompagner de responsabilités juridiques — y compris, et surtout, en cas de signalement abusif.

Un enjeu de civilisation

Les initiatives américaines visant à s'opposer aux excès réglementaires de l'Union européenne en matière de liberté d'expression méritent d'être saluées sans ambiguïté, y compris lorsqu'elles prennent la forme de pressions commerciales ou tarifaires à l'encontre d'une régulation numérique dont l'Europe entend exporter le modèle. Ce différend n'est pas seulement de nature commerciale : il met en jeu la défense d'une norme civilisationnelle. Si l'Europe choisit de construire un panoptique bureaucratique de la conformité, elle ne peut prétendre imposer ses standards à l'ensemble du monde libre.

La liberté d'expression ne garantit pas la vérité. Elle garantit la possibilité de la chercher collectivement. Elle accorde aux citoyens le droit de se ridiculiser et leur impose celui de supporter la sottise des autres. Elle confronte les gouvernements à la réalité de leur propre action. Au cours de l'année écoulée, les tribunaux allemands ont montré que ces mécanismes fonctionnent encore : un ministère de l'Intérieur rappelé à l'ordre, une ministre empêchée de réduire un critique au silence, une administration judiciaire contrainte de respecter les décisions de justice.

Même après les perquisitions à six heures du matin et les campagnes étiquetées « anti-haine », un principe demeure inscrit dans la Loi fondamentale : la moquerie des citoyens envers l'État reste protégée par la Constitution.

Ce principe mérite d'être défendu haut et fort, des deux côtés de l'Atlantique. La liberté d'expression n'est pas une concession que les puissants font aux citoyens. Elle est le bouclier que les citoyens opposent aux puissants. Si l'Europe venait à l'oublier, il appartiendrait aux États-Unis de le lui rappeler — non par des sermons, mais par la politique. Et à ceux qui vivent de ce côté-ci de l'Atlantique de faire leur part : par les tribunaux, par la loi, et en refusant de se laisser intimider par le nouveau clergé de la « sécurité ».

Traduction de l’allemand: Louis Giroud

 

Cet article publié en allemand dans Schweizer Monat est basé sur une conférence de Joachim Steinhöfel, prononcée en septembre 2025 lors d’une réunion du Global Liberty Institute à Zurich.

 

(*) Joachim Steinhöfel est un avocat allemand de renom, spécialisé dans le droit des médias, de la presse et de la concurrence. Il est particulièrement connu pour son engagement en faveur de la liberté d'expression et son combat contre la censure sur les réseaux sociaux.

Défenseur de la liberté d'expression: Il est une figure de proue en Allemagne dans la lutte contre les restrictions de parole en ligne. Il a notamment créé le "Mur des plaintes" (Wall of Complaints) pour documenter les suppressions de contenus par Facebook et a obtenu des victoires judiciaires historiques forçant les plateformes à rétablir des publications supprimées à tort.

Affaires de haut profil: Il représente des personnalités d'envergure, comme l'homme d'affaires Alisher Ousmanov, dans des litiges complexes contre des grands médias et des institutions internationales pour protéger leur réputation.

Cabinet et influence: Basé à Hambourg, son cabinet JS Rechtsanwälte Steinhöfel intervient régulièrement dans des dossiers de diffamation et de droit de la presse.

Présence médiatique: Il publie régulièrement des tribunes dans des médias suisses tels que le Schweizer Monat ou la NZZ.

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Les architectes du chaos mondial passés au scanner

15 Mars 2026, 20:33pm

Publié par Louis Giroud

«Les Néoconservateurs, une élite impériale»

Laurent Ozon — Essai politique

Le monde n'est pas devenu chaos par accident. Derrière la cacophonie des crises successives — guerres déclenchées sur des mensonges, effondrements financiers récurrents, migrations de masse, délitement des souverainetés —, une logique cohérente opère en silence. Non pas la logique de l'incompétence, ni celle du destin aveugle, mais celle d'une volonté structurée, portée par des hommes qui ont des noms, des réseaux, une histoire et un projet.

 

Les architectes du chaos mondial passés au scanner

C'est cette réalité que l'analyste politique Laurent Ozon s'attache à mettre à nu dans ce qui constitue la première synthèse exhaustive en langue française consacrée au phénomène néoconservateur. Non pas une introduction au concept, galvaudé à force d'être mal défini par des commentateurs pressés, mais une généalogie rigoureuse du pouvoir : qui sont ces architectes de l'ordre mondial, d'où viennent-ils, comment ont-ils opéré, et au service de quel projet ?

De Trotski à Trump : la longue marche d'un groupuscule

Ozon remonte aux origines. Tout commence dans le New York des années 1930, dans les cercles intellectuels trotskistes de la côte Est américaine. Un petit groupe d'idéologues, marginal et combatif, va entamer l'une des métamorphoses politiques les plus stupéfiantes du XXe siècle. La guerre des Six Jours en 1967 constitue le premier tournant majeur : elle fracture la gauche américaine, précipite une recomposition et amorce un glissement vers le camp républicain qui s'achèvera, des décennies plus tard, par l'hégémonie totale de cette mouvance sur l'appareil de sécurité nationale américain — de Reagan à George W. Bush, jusqu'aux coulisses de l'ère Trump.

Ce qui rend l'analyse d'Ozon précieuse, c'est précisément ce qu'elle refuse : la vague évocation de « cercles d'influence » et de « réseaux obscurs ». L'auteur nomme, date, cite. Il restitue les mécanismes concrets d'une prise de contrôle idéologique inédite : comment un groupuscule d'intellectuels sans mandat électif a réussi à s'emparer de la plus grande superpuissance de la planète pour la mettre au service d'un agenda impérial défini hors de tout processus démocratique.

Un bilan chiffré, implacable

Les conséquences de cette stratégie se lisent dans des statistiques que les chancelleries préfèrent noyer sous l'abstraction géopolitique. Plus de deux millions de morts dans les conflits initiés ou alimentés par cette mouvance : Irak, Syrie, Libye, Ukraine. Plus de trente-huit millions de déplacés, dont les flux migratoires ont durablement déstabilisé les équilibres politiques européens. Plus de huit mille milliards de dollars de dette imputables au seul contribuable américain, finançant des guerres décidées sans lui et contre ses intérêts.

Ozon retrace point par point les jalons de ce bilan : le mensonge des armes de destruction massive qui a légitimé l'invasion de l'Irak en 2003; le démantèlement méthodique de la Yougoslavie et la création de l'État kosovar dans des conditions que l'auteur qualifie sans détour ; le rôle de Victoria Nuland et de la famille Kagan dans le basculement ukrainien de 2014 ; et, en toile de fond permanente, la stratégie de confrontation avec la Russie dont Ozon démontre qu'elle vise moins à défendre l'Europe qu'à l'affaiblir durablement afin de maintenir la dépendance atlantique.

Une thèse, une méthode, un courage éditorial

Ce que cet essai accomplit, au fond, c'est la connexion méthodique de points que le traitement médiatique dominant s'obstine à maintenir séparés. Ozon ne propose pas des opinions : il assemble un dossier. Des noms, des dates, des citations tirées des sources premières, des décisions publiques et de leurs effets documentés. L'image qui se dégage de cet assemblage est celle d'une cohérence que l'auteur juge « terrifiante » — non parce qu'elle relèverait du fantastique, mais précisément parce qu'elle est banalement vérifiable.

Dans un paysage intellectuel français où ce sujet demeure largement frappé d'omerta — traité soit dans l'indifférence soit sous l'étiquette commode du « conspirationnisme » —, Les Néoconservateurs, une élite impériale représente un acte éditorial rare : celui d'une mise à plat documentée, sans précaution rhétorique superflue, d'un phénomène politique central du demi-siècle écoulé.

Pour quiconque a senti, dans le bruit des actualités quotidiennes, que quelque chose ne s'expliquait pas par le seul désordre, ce livre offre ce que peu d'essais politiques osent véritablement promettre : non pas une théorie, mais une carte.

Louis Giroud

 

Laurent Ozon est analyste politique, essayiste et fondateur du mouvement Remmigration. Il intervient régulièrement sur les questions de géopolitique, d'écologie politique et de souveraineté.

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« Voyage au bout de la patience... »

26 Janvier 2026, 08:12am

Publié par LG en hommage à «...»

Bruxelles avec sa gueule farcie de formulaires, finira comme le veau, par s'étrangler dans son foin !

 

L’Union européenne tombera pas sous les assauts d’ennemis, faut pas rêver, c’est du folklore ça, du théâtre à drapeaux... Non, elle s’écroule toute seule, en douce, sous ses propres airs supérieurs, sous le mépris poli pour les gens du bas, ceux qu’on consulte jamais, qu’on compte à peine…

« Voyage au bout de la patience... »

À Bruxelles on gouverne plus rien, on sécrète des arrêtés, des sanctions, des notices. On pérore. On comprend pas que l’autorité s’enfuit par les fenêtres. On regarde le vide, l’air stupéfait, comme si les peuples avaient soudain filé dans les bois.

 

Vient une crise, puis deux, puis quinze. Toujours le cirque. Les mines graves, les sommets de nuit, les photos majuscules. On aligne les tweets, les déclarations, les “engagements”. À la fin, un machin de plus, un dispositif, une autre usine à gaz plantée sur les précédentes. Le problème reste dessous, on le voit plus sous la paperasse. On repeint les ratages avec du jargon, mettez du vernis, qu’on en parle plus.

 

La Commission finit par faire la moue. Trop de textes, trop de règles, trop de dossiers. On s’étonne presque ! On annonce fièrement qu’on va réduire la charge. On se fend d’un règlement pour dire qu’on fera moins de règlements. Si ça, c’est pas l’aveu ! On voit bien le veau s’étrangler dans son foin. Le tas de formulaires lui passe par la gueule.

 

Côté économie, Draghi l’a écrit. Pas de mystère. Les Ricains fabriquent, les Chinois créent des usines, des chaînes, des industries. Nous, pendant ce temps, on trie les virgules. On vérifie les signatures. On tamponne. On ajourne. On retarde. On fait des rapports sur des rapports. Les autres prennent de l’avance en silence. L’Europe regarde les trains, carnet en main, pour noter les horaires.

 

Le vrai tambour, c’est les citoyens. Ils décrochent. Ils s’en foutent, carrément. Ils regardent tout ça comme une vieille machine. Les sondages pleurnichent. Macron plafonne à 16 % de favorables, 79 % qui veulent plus le voir. Merz en Allemagne, même chanson: 25 % de pour, 69 % de contre. Pas du bruit de fond. De la fatigue. De la lassitude. De l’usure de livreur.

 

Les traités, pareils. Blindés contre les électeurs. Pour décider en politique étrangère, faut l’unanimité. Un pays fait non, tout le monde rentre chez soi. Pour réformer ça, faut encore l’unanimité ! On a construit un cadenas sans clé. On a jeté la clé. On applaudit l’ingéniosité.

 

Ensuite le chantage. Les veto s’échangent comme de la quincaillerie. Même le Parlement rougit. On chante les valeurs le jour. On marchande la nuit. On fait les yeux doux, on donne des promesses, on signe des rabais. Ça glisse.

 

Bruxelles a un truc quand elle sait plus quoi faire: la thune. Elle ouvre les robinets. Elle verse, elle compense, elle invente des instruments budgétaires, on dirait des puzzles. Plus de projet. Plus de souffle. Juste du transfert et du règlement. Personne dit oui, personne dit non. On prend l’argent. Point.

 

Et le respect s’évapore, à une vitesse. Les citoyens se barrent mentalement. Les étrangers regardent ailleurs. L’Union inspire plus. Elle ajoute des couches. Elle protège pas. Elle complique. Elle propose d’avancer avec le frein à main serré.

 

Quand les gouvernants perdent leurs peuples, c’est plus une crise, c’est la légitimité qui fout le camp. Pas de fracas. Pas de panique. L’Union s’effacera dans l’air conditionné des bureaux. Un vendredi soir. Une salariée ramassera les dossiers dans un carton. On affichera encore un communiqué sur la “restauration de la confiance”. On fera une feuille de route. On ouvrira un groupe de travail. Et ça tiendra jusqu'à lundi.

 

En hommage à... qui aurait honni ce machin ! (LG)

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Désinformation et complotisme, mettons les choses au clair !

2 Janvier 2026, 11:52am

Publié par Louis GIROUD

De nos jours, la désinformation ne se définit plus par le mensonge, mais par la non-conformité au récit dominant. Des faits exacts, documentés et contextualisés sont aujourd’hui disqualifiés non parce qu’ils seraient faux, mais parce qu’ils dérangent. Sous couvert de lutte contre la désinformation, un nouveau mécanisme s’est imposé: l’anathème remplace le débat, et l’invisibilisation tient lieu de réfutation.

Dans l’évolution de la haine lexicale, il y a désormais des mots simples qui tuent. Qui ne disent rien, mais ravagent tout. Des mots-réflexes, que l’on plaque sur des écrits et des auteurs pour les faire taire, on les injecte dans la parole pour l’étouffer dans l’œuf.

« Complotiste », n’est plus un adjectif. C’est une arme. Mieux: un dispositif automatique de désactivation critique. Vous posez une question ? Complotiste. Vous mettez en doute ? Complotiste.

 

«Désinformation» c’est encore plus vite dit, plus clair: c’est ce qui est «faux» selon la pensée officielle. Sauf qu’aujourd’hui le masque est tombé, les faits prouvent que c’est l’inverse…

 

Vous respirez de travers ? Fasciste, populiste, complotiste. L’ordre importe peu. La fonction reste la même: au mieux botter en touche, au pire disqualifier.

 

Nous sommes entrés dans l’ère des trinités inversées. À la sainte Trinité du dogme se substitue celle du soupçon contrôlé: « fascisme » pour la diabolisation historique, « populisme » pour la dipravation sociale, « complotisme  » pour l’excommunication mentale.

Chacun de ces termes est vidé de sens mais chargé d’énergie répressive. Ils n’éclairent rien: ils désignent. Ils ne débattent pas : ils frappent.

 

Faire passer la soumission pour de la lucidité

Le fascisme, aujourd’hui, est une brume utile, un hologramme de l’adversaire qu’on projette sur n’importe quelle critique. Le populisme, une injure que l’on adresse à quiconque ose évoquer le mot « peuple » sans rire. Quant au complotisme, c’est la cerise paranoïde sur le gâteau de l’autocensure. Ne vous y trompez pas: ces mots ne sont pas choisis au hasard. Ils sont les balises langagières d’un système qui veut faire passer la soumission pour de la lucidité, l’aveuglement pour du progrès, la passivité pour de la responsabilité.

 

Un terme admirable de souplesse idéologique

Le mot-clef « complotiste » permet de regrouper dans un même sac les cinglés qui voient des reptiliens dans les loges maçonniques et les gens tout à fait rationnels qui, par exemple, se demandent si l’OTAN n’aurait pas, par hasard, un agenda stratégique au Moyen-Orient.

Le génie du mot, c’est l’amalgame. L’amalgame comme méthode de gouvernement. Vous parlez d’intérêts convergents entre grandes entreprises pharmaceutiques et décisions politiques ? Reptilien ! Vous vous interrogez sur les liens entre Bilderberg, Davos et l’effondrement méthodique des souverainetés nationales ? Terre plate ! Vous évoquez les incohérences de la communication gouvernementale sur les crises successives ? Atlantide !

Le conspirationniste de service, tel que les médias nous le peignent, est un personnage de BD. Cagoule noire, carte du monde aux murs, compas, laser, œil de Sauron. Il ne dort jamais. Il fait des flèches rouges entre Rockefeller, Soros, les Templiers et le Covid. Il voit des signes partout. Il est la caricature parfaite de celui qu’on pourra immédiatement tourner en dérision. Et grâce à lui, toutes les vraies questions deviennent illégitimes par contamination symbolique.

 

De vrais complots, il y en a pourtant...

Leur existence est même une constante historique. Le Watergate n’est pas une hallucination. Le plan Condor, non plus. Le Gladio italien, les manipulations de la CIA, les opérations sous faux drapeau: rien de tout cela n’est une lubie de forums. Mais dès que la dissimulation sort du champ des aveux autorisés, dès qu’elle concerne les intérêts en cours et non ceux du passé, elle devient taboue.

 

Le problème, ce n’est pas l’existence des complots: c’est le monopole de la parole sur les complots. Il y a des complots légitimes — ceux qu’on désigne une fois qu’ils sont morts —, et des complots illégitimes — ceux qu’on soupçonne tant qu’ils vivent. Le passé est conspirationniste, le présent est pur. C’est le dogme.La meilleure preuve que ce mot est une étiquette totalitaire, c’est son usage systématique pour faire taire et non pour réfuter. Un complotiste ne se combat pas: on le montre du doigt. Il ne s’interroge pas: il délire. Il ne doute pas: il subvertit. Il ne pense pas: il se contamine. Et par conséquent, il est excommunié. Déplateformé. Invisibilisé.

 

Il faudrait pourtant rappeler une évidence: l’histoire de notre époque n’est pas un roman d’Agatha Christie. Ce n’est pas Hercule Poirot contre Ernst Stavro Blofeld. Non. C’est un foutoir complexe de luttes de classes, d’aveuglements collectifs, de volontés de puissance, de coïncidences heureuses ou tragiques, de conflits d’intérêts, de calculs cyniques, d’occasions ratées, de brutalités inattendues.

 

Ceux qui racontent et font le temps ne sont pas des gens en capes noires avec des signes occultes. Ce sont des diplômés d’HEC, des communicants de la Commission européenne, des lobbyistes en costume Hugo Boss, des journalistes d’éditorial sur canapé, des experts en développement durable à cravate rayée. Des gens polis, raisonnables, diplômés, polyglottes. C’est ça, la vraie fabrique du monde.

 

Ils n’ont pas besoin de conspirer. Ils pensent tous la même chose. Ils viennent des mêmes écoles, lisent les mêmes rapports, épousent les mêmes valeurs, consomment les mêmes platitudes. Ils croient à la démocratie comme on croit à l’hygiène : par habitude. Ils n’ont pas besoin de se réunir pour agir ensemble. Ils sont la convergence incarnée. Le complot n’est pas dans la réunion : il est dans la structure. C’est ce qu’Orwell aurait désigné comme le masque souriant de la servitude volontaire.

 

À force de disqualifier  la critique, le pouvoir creuse sa tombe rhétorique

Ceux qui dénoncent les complotistes en meute sont souvent les vrais complices des systèmes les plus opaques. Et leur arme préférée, c’est l’accusation préventive. Vous osez penser contre la doxa ? Vous êtes déjà coupable. Vous êtes l’infecté. L’agent dormant. Le fasciste qui s’ignore. Le populiste rampant. Le conspirationniste par simple friction d’intelligence.

 

Mais ce temps touche à sa fin. Car trop d’abus tue l’abus. Trop de suspicion tue le soupçon. À force de disqualifier tout discours critique par la terreur lexicale, le pouvoir finit par creuser sa propre tombe rhétorique. Et le mot « complotiste » glisse maintenant sur les murs comme une vieille affiche arrachée.

 

Les jeunes générations, elles, rient. Elles répondent: « Oui, je suis complotiste. Parce que je ne suis pas un abruti. » Et elles n’ont pas tout à fait tort. Elles sentent, d’instinct, que le réel est piégé, que le langage est confisqué, que la vérité est privatisée. Alors elles se retournent, elles cherchent ailleurs, elles creusent. Parfois, elles tombent dans des trous. Mais au moins, elles cherchent.

 

Et si nous ne rouvrons pas les espaces de contestation intelligente, structurée, non hallucinée, alors nous n’aurons bientôt plus que les hallucinations. Nous aurons les sectes, les délires, les violences, les monologues sanglants. Ce que le pouvoir appelle « rationalité » n’est souvent qu’une cage. Et ce que le peuple appelle « complot » est souvent un cri contre la cage. Ce cri, il faut l’écouter. Non pour lui donner raison à tout prix. Mais pour qu’il ne se transforme pas en hurlement.

 

Louis GIROUD

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La liberté d’expression et ses ennemis

2 Janvier 2026, 11:48am

Publié par Eliot M. Ryder

Lorsque la désinformation change de camp...

 

De nos jours, la désinformation ne se définit plus par le mensonge, mais par la non-conformité au récit dominant. Des faits exacts, documentés et contextualisés sont aujourd’hui disqualifiés non parce qu’ils seraient faux, mais parce qu’ils dérangent. Sous couvert de lutte contre la désinformation, un nouveau mécanisme s’est imposé: l’anathème remplace le débat, et l’invisibilisation tient lieu de réfutation.

La liberté d’expression et ses ennemis

Des médias indépendants comme «Consortium News», ainsi que des auteurs tels que Julian Assange, Patrick Lawrence ou Jacques Baud, ont été frappés non pour désinformation, mais pour avoir mis en cause des récits officiellement sanctuarisés. Dans ce renversement orwellien, ceux qui prétendent lutter contre la désinformation en deviennent les principaux producteurs.

Ce déplacement est décisif: la question n’est plus de savoir ce qui est vrai ou faux, mais ce qui est autorisé à être dit.

«Consortium News» est l’un des plus anciens médias indépendants américains (fondé en 1995 par Robert Parry, ancien journaliste d’investigation de l’Associated Press).

 

Caractéristiques clés du média:

journalisme d’enquête long format; critique documentée de la politique étrangère américaine; défense du droit international; scepticisme constant vis-à-vis des récits officiels (Irak, Syrie, Ukraine, Gaza, Russiagate, etc.).

«Consortium News» ne pratique pas la désinformation factuelle; cite ses sources; publie des auteurs expérimentés (anciens diplomates, officiers, universitaires); mais conteste la narration dominante occidentale.

Or, aujourd’hui, ce n’est plus la véracité qui détermine la visibilité, mais la conformité narrative.

C’est ce positionnement qui le place hors du “périmètre autorisé», dit mainstream.

 

Le cas de l’auteur «Patrick Lawrence»

Le journaliste Patrick Lawrence n’est pas un marginal. C’est un ancien correspondant de l’International Herald Tribune. Il est journaliste “mainstream” de formation.

Son écriture se veut rigoureuse et résolument non «complotiste»; ses critiques sont rigoureuses, argumentées, jamais hystériques. Ce qui le rend problématique n’est pas ce qu’il invente, mais ce qu’il relie.

Il fait trois choses devenues «interdites»: il historicise (Ukraine, OTAN, Israël, l’empire américain). Il nomme les responsabilités occidentales et refuse le lexique moral imposé (“agression non provoquée”, “ordre fondé sur des règles”, etc.).

Dans le système actuel, cela suffit à basculer dans la catégorie “désinformation”, même lorsque les faits sont précis, exacts.

 

Le rôle de Facebook et des autres réseaux sociaux

Facebook (comme X, YouTube, Google News) fonctionne selon trois couches de censure:

a) La censure algorithmique invisible, baisse de portée, impossibilité de repartager, liens bloqués sans notification, shadow banning. C’est ce que décrivent les lecteurs de Consortium News.

b) Les listes noires réputationnelles. Des médias comme Consortium News sont classés “problématiques” par des organismes type NewsGuard, et sont signalés comme “à risque informationnel”, rétrogradés dans les flux. Aucune interdiction officielle. Juste une asphyxie progressive.

c) Externalisation morale - Les plateformes disent: “Nous ne censurons pas, nous luttons contre la désinformation.”

Mais la définition de la désinformation est politique, non factuelle.

Le point clé: le “camp de la vérité” n’existe plus comme espace neutre

Ce “camp” a muté. Nous sommes passés de «vérité/erreur» à «conformité/déviance narrative»

Aujourd’hui: dire vrai contre le récit dominant = désinformation,

mentir dans le récit dominant = toléré, parfois promu.

C’est ce que Lawrence décrit quand il écrit que: «ceux qui diffusent la désinformation prétendent lutter contre la désinformation.»

 

Pourquoi c’est plus grave que de la censure classique ?

La censure classique interdit. La censure contemporaine disqualifie.

Elle dit: “ce média n’est pas fiable”, “cet auteur est problématique”, “ce lien ne mérite pas d’être partagé”. Sans procès. Sans débat. Sans réfutation.

C’est exactement ce qui arrive à «Consortium News», Patrick Lawrence, mais aussi à des figures comme Julian Assange, Seymour Hersh, Glenn Greenwald, Francesca Albanese, Jacques Baud.

 

Conclusion:

Il n’y a aucun problème journalistique avec «Consortium News» ou Patrick Lawrence.

Leur “faute” est: de ne pas participer à la fabrication du consentement, de documenter ce que le pouvoir préfère invisibiliser, de parler quand le silence est requis.

C’est pour cela qu’ils sont ralentis, masqués, étouffés — mais rarement interdits frontalement, car l’Occident doit conserver l’apparence de la liberté.

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«ETERNAL RUSSOPHOBIA»

28 Décembre 2025, 15:54pm

Publié par (LG) - DeLaLIgneRouge

Europe's HATE For Russia Is Destroying The Continent
La haine européenne à l’égard de la Russie détruit le continent

 

Dans un entretien approfondi accordé à la chaîne Neutrality Studies, le journaliste et homme politique suisse Guy Mettan revient longuement sur les racines historiques, culturelles et politiques de la russophobie européenne, un phénomène qu’il analyse depuis de nombreuses années. Auteur du livre Créer la russophobie. Du schisme religieux à l’hystérie anti-Poutine, publié pour la première fois en 2015, il précise d’emblée que son intérêt pour la Russie ne relève ni d’un engagement idéologique ni d’une posture militante, mais d’un parcours personnel et professionnel inscrit dans la durée.

«ETERNAL RUSSOPHOBIA»

Son rapport à la Russie commence il y a plus de trente ans, au moment de l’effondrement de l’Union soviétique. À cette époque, il décide avec son épouse d’adopter une jeune fille russe issue d’un orphelinat, dans un contexte particulièrement dramatique marqué par une crise économique profonde, des pénuries massives et un abandon important d’enfants. Cette expérience personnelle constitue pour lui un point de départ décisif. Depuis lors, explique-t-il, il suit de près l’évolution de la Russie depuis plus de trois décennies.

Parallèlement à cette dimension intime, Guy Mettan s’investit activement dans les relations culturelles et scientifiques entre la Suisse et la Russie. Dans les années 1990 et au début des années 2000, il organise de nombreuses expositions, ainsi que des échanges culturels et académiques entre les deux pays. Cet engagement s’inscrit dans une démarche de dialogue et de connaissance mutuelle, sans arrière-pensée idéologique.

 

Basculement médiatique: rupture professionnelle et choc éthique

C’est toutefois à partir de 2014 qu’un basculement s’opère dans son regard sur le traitement médiatique de la Russie. Journaliste depuis quarante-cinq ans, il se dit profondément choqué par la manière dont ses collègues occidentaux — et suisses en particulier — parlent soudainement de la Russie. Selon lui, le discours médiatique devient alors massivement biaisé, caricatural, et en rupture totale avec les exigences élémentaires du journalisme: objectivité, honnêteté intellectuelle, sens de la nuance.

Lorsqu’il est question de la Russie, constate-t-il, les règles professionnelles semblent s’effondrer. Les récits deviennent systématiquement négatifs, souvent déformés, parfois même déconnectés des faits. Les mêmes schémas se répètent d’un média à l’autre, sans véritable vérification ni contradiction.

Après les événements du Maïdan en Ukraine, qu’il qualifie explicitement de coup d’État, Guy Mettan estime que cette dérive n’est plus acceptable. Il lui apparaît impossible de laisser perdurer un tel état de fait dans les médias occidentaux sans tenter d’en comprendre les causes profondes et d’y répondre intellectuellement.

 

Naissance d’un travail de longue durée

C’est dans ce contexte qu’il commence, dès 2014, l’écriture de son ouvrage consacré à la russophobie. Le livre paraît en français en 2015 et rencontre rapidement un certain écho. Ce succès lui permet ensuite de trouver un éditeur américain, Clarity Press, qui accepte de publier l’ouvrage en anglais, puis en italien.

Depuis, le livre a été traduit et publié dans de nombreux pays. La dernière édition est parue en Corée du Sud il y a deux ans, et une édition bulgare est actuellement en préparation. Pour Guy Mettan, cet intérêt international s’explique à la fois par le caractère encore relativement nouveau du sujet au moment de la première publication et par une interrogation largement partagée par les lecteurs: pourquoi une telle hostilité envers la Russie en Occident ?

 

Angle mort: la russophobie comme construction historique

Selon Guy Mettan, toute réflexion sérieuse sur cette question suppose de chercher à comprendre les causes profondes de cette hostilité. Il insiste sur le fait que la russophobie ne peut être comprise comme un phénomène récent, conjoncturel ou uniquement lié à Vladimir Poutine, mais comme une construction historique de longue durée.

En remontant aux origines, il découvre que cette hostilité plonge ses racines très loin dans le passé européen. Elle s’inscrit dans une histoire longue, marquée par des clivages religieux profonds, dont les effets se prolongent bien au-delà du Moyen Âge.

 

Le schisme: fracture fondatrice occultée

Guy Mettan situe les premières manifestations de la russophobie il y a environ mille ans, au moment du schisme entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe. Au XIᵉ siècle, la rupture entre Rome et Byzance — Constantinople étant alors le véritable centre du christianisme — installe durablement une opposition entre l’Occident catholique et le monde orthodoxe.

Cette fracture religieuse, rappelle-t-il, ne se limite pas à un désaccord théologique ponctuel. Elle structure en profondeur les représentations réciproques et s’inscrit dans la longue durée. Elle perdure pendant des siècles, jusqu’à la chute de Constantinople face aux Ottomans au XVe siècle, et continue d’influencer les mentalités européennes bien au-delà de cette période.

 

Omerta religieuse: fabrication des stéréotypes

Dans son analyse, Guy Mettan explique que cette fracture religieuse initiale continue de produire des effets jusqu’à aujourd’hui. Le facteur religieux joue encore un rôle, non comme croyance active, mais comme matrice de stéréotypes profondément ancrés dans les mentalités occidentales.

Dès le Moyen Âge, l’Église catholique développe une propagande active contre l’orthodoxie. La Congrégation de Propaganda Fide, instituée à Rome, est explicitement chargée de lutter contre ce qu’elle considère comme l’hérésie orthodoxe. Les mêmes clichés se répètent au fil des siècles: les orthodoxes seraient barbares, despotiques, arriérés, violents, animés par une volonté permanente de conquête.

Pour Guy Mettan, il est frappant de constater que ces thèmes de propagande n’ont jamais réellement disparu. Ils ont simplement changé de registre. À partir du XVIIIᵉ siècle, ils se transposent progressivement dans le champ politique. La religion cesse d’être l’idéologie dominante, mais les représentations négatives héritées de cette longue histoire continuent d’agir de manière souterraine.

 

Ligne de fracture persistante: Ukraine, Europe, imaginaire

Cette grille de lecture reste, selon lui, étonnamment opérante si l’on observe la situation en Ukraine. La ligne de fracture entre l’Europe catholique-protestante et le monde orthodoxe traverse toujours le continent. Elle descend de la Finlande et des pays baltes, puis coupe l’Ukraine en deux.

À l’ouest du pays, notamment autour de Lviv, se trouvent les Uniates, rattachés à l’Église romaine. À l’est, la population est majoritairement orthodoxe et, jusqu’à récemment, affiliée au patriarcat de Moscou. Cette division religieuse et culturelle structure encore profondément les rapports de force politiques et idéologiques.

Selon Guy Mettan, les courants nationalistes les plus radicaux et les plus belliqueux en Ukraine proviennent majoritairement de cette partie occidentale du pays. Cette réalité est rarement évoquée dans les médias occidentaux, mais elle contribue à expliquer la persistance et la violence du conflit. Même si cette dimension religieuse n’est plus consciemment perçue par les acteurs contemporains, elle continue d’influencer la dynamique actuelle.

 

Amnésie suisse: une russophobie paradoxale

Cette grille de lecture permet également de comprendre pourquoi la russophobie ne se limite pas aux pays directement concernés par le conflit ukrainien, mais s’étend à l’ensemble de l’Europe occidentale, y compris à la Suisse. En théorie, rappelle Guy Mettan, la Suisse devrait être particulièrement sensible à la question de la neutralité et à son propre héritage historique.

La dernière fois que la Suisse a été occupée militairement, ce n’était pas par la Russie, mais par la France. Les troupes napoléoniennes ont occupé le pays pendant plusieurs années. À l’inverse, les troupes russes ont contribué à libérer la Suisse de cette occupation. Pourtant, ce fait historique est aujourd’hui largement oublié.

Même en Suisse, constate-t-il, la russophobie est devenue extrêmement populaire. Cette évolution lui apparaît d’autant plus paradoxale que la Russie a joué un rôle central dans la construction de la Suisse moderne, un rôle aujourd’hui largement effacé de la mémoire collective.

 

Souvorov et les Alpes: un héritage refoulé

À la fin du XVIIIᵉ siècle, les troupes russes, sous le commandement du général Souvorov, combattent l’armée française dans les Alpes. En 1799, elles participent directement à la lutte contre les forces napoléoniennes sur le territoire suisse. Plus tard, la Russie joue également un rôle déterminant dans la défaite finale de Napoléon, en 1813, 1814 et 1815, aux côtés des Prussiens et des Autrichiens.

Mais l’apport russe à l’histoire suisse ne se limite pas au champ militaire. Il se prolonge sur le terrain diplomatique et institutionnel, avec des conséquences durables pour l’organisation politique de la Confédération.

 

Congrès de Vienne: naissance de la Suisse moderne

Lors du Congrès de Vienne, qui met fin aux guerres napoléoniennes, le tsar Alexandre Ier soutient activement la création de la Suisse contemporaine. Sans son intervention, Genève serait probablement restée en dehors de la Confédération, séparée par des territoires français.

Grâce à cet appui, les frontières actuelles de la Suisse peuvent être établies. Plus encore, c’est également avec le soutien décisif de la diplomatie russe que la Suisse obtient la reconnaissance internationale de sa neutralité. Avant Napoléon, rappelle Guy Mettan, le pays était constamment soumis aux ingérences des grandes puissances européennes, notamment de la France et de l’Empire autrichien.

La reconnaissance de la neutralité suisse met fin à ces interférences et constitue une condition essentielle de la souveraineté et de l’indépendance du pays. Pour Guy Mettan, ce rôle historique fondamental de la Russie dans la construction de la Suisse moderne est aujourd’hui largement ignoré, y compris en Suisse.

 

Silence institutionnel: la neutralité n’est pas un mythe spontané

Guy Mettan insiste sur un point souvent méconnu: la neutralité suisse n’est ni une invention spontanée ni un simple choix interne. Elle est le résultat d’un travail diplomatique précis, mené avec l’appui décisif de la Russie.

L’idée de la neutralité émane bien de Suisse, mais elle est portée et défendue au Congrès de Vienne par le tsar Alexandre Ier. À cette époque, la Suisse n’est même pas officiellement invitée aux négociations. C’est le diplomate suisse Charles Pictet de Rochemont, dont une statue se trouve à Genève, qui parvient à convaincre le tsar d’adopter cette proposition et de la défendre auprès des autres grandes puissances européennes.

Sans l’intervention russe, souligne Guy Mettan, la neutralité suisse n’aurait probablement jamais été reconnue. Cette reconnaissance marque un tournant décisif, car elle permet à la Confédération de consolider durablement sa souveraineté et son indépendance.

 

Neutralité comme outil géopolitique: Suisse et Autriche

Guy Mettan rappelle que la Russie a joué un rôle comparable dans l’histoire de l’Autriche. Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les Soviétiques qui acceptent la neutralité autrichienne comme condition préalable à leur retrait en 1955. L’Autriche devient alors un État neutre, selon un modèle proche de celui de la Suisse.

Selon lui, la Russie a donc historiquement soutenu la neutralité comme instrument d’équilibre géopolitique. Aujourd’hui encore, elle demande la neutralité de l’Ukraine. Contrairement à la narration dominante, précise-t-il, la Russie ne réclame pas que l’Ukraine devienne une partie de la Russie, mais qu’elle adopte un statut neutre afin de stabiliser la région.

Il s’interroge sur les raisons pour lesquelles les Européens, y compris les Suisses, refusent systématiquement de voir cette logique. La neutralité est souvent perçue comme une faiblesse, alors qu’elle constitue en réalité un outil de désescalade qui a fait ses preuves.

 

Transposition politique des vieux stéréotypes

Pour expliquer ce rejet, Guy Mettan revient à l’histoire longue de la russophobie. À partir du XVIIIᵉ siècle, les stéréotypes religieux hérités du Moyen Âge sont progressivement transposés dans le champ politique. La religion perd de son rôle central, mais les clichés demeurent et se recomposent sous une autre forme.

Il situe un moment clé de cette transformation à la fin du règne de Louis XV, en France. À cette époque, la Russie, sous l’impulsion de Pierre le Grand puis de Catherine II, devient l’une des grandes puissances européennes. Cette montée en puissance est perçue comme une menace directe par la France, qui se considérait jusque-là comme la puissance dominante du continent.

Pour la monarchie française, l’émergence d’un concurrent à l’Est devient difficilement acceptable. Cette rivalité nourrit une hostilité politique croissante à l’égard de la Russie, venant s’ajouter aux anciens préjugés religieux.

 

Rivalités d’empires: un mécanisme récurrent

Guy Mettan établit un parallèle avec la situation contemporaine. Il compare cette dynamique à celle des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Pendant la guerre froide, l’Amérique peine à accepter l’existence d’un concurrent stratégique, l’Union soviétique. Après l’effondrement de l’URSS, les États-Unis deviennent la puissance hégémonique mondiale. Aujourd’hui, les milieux néoconservateurs ont à leur tour des difficultés à accepter l’émergence de nouveaux rivaux contestant cette hégémonie.

Selon Guy Mettan, ce mécanisme était déjà à l’œuvre à la fin du XVIIIᵉ siècle. La russophobie moderne trouve ainsi ses racines dans une rivalité de puissance entre empires, bien davantage que dans une menace réelle d’expansion russe.

 

Faux testament de Pierre le Grand: matrice de la peur

C’est dans ce contexte qu’apparaît l’un des documents de propagande les plus influents de l’histoire européenne: le prétendu « testament de Pierre le Grand ». Ce document, entièrement faux, affirme que la mission historique de la Russie serait de conquérir l’Europe occidentale et de devenir la puissance hégémonique du continent.

Rédigé vers 1760, ce faux testament est utilisé comme un outil politique destiné à alimenter la peur de la Russie et à justifier des politiques hostiles à son égard. Guy Mettan insiste sur le rôle central de ce document dans la construction durable de la russophobie européenne.

 

Napoléon: guerre préventive et manipulation de l’opinion

Le faux testament connaît une fortune politique considérable. Napoléon s’en empare lorsque ses relations avec le tsar Alexandre Ier se détériorent après la rencontre de Tilsit en 1807. Lorsqu’il décide de lancer la guerre contre la Russie en 1811–1812, il doit justifier cette expédition auprès de l’opinion publique française.

Le faux testament est alors ressorti, publié et diffusé avec l’appui de l’appareil de propagande impérial, afin de présenter l’invasion comme une guerre préventive. Selon ce récit, la Russie se préparerait à attaquer l’Europe occidentale, et Napoléon n’agirait que par anticipation.

Cette construction idéologique permet de justifier les dépenses militaires colossales et l’envoi de la Grande Armée vers l’Est. La guerre devient une nécessité défensive dans l’imaginaire collectif.

 

Défaite militaire, victoire idéologique

L’expédition se solde par une défaite majeure pour Napoléon, mais le faux testament ne disparaît pas pour autant. Après le Congrès de Vienne, les équilibres européens se recomposent. La France est affaiblie, et les deux puissances dominantes sur le continent deviennent la Russie et le Royaume-Uni.

Si les Britanniques ont été satisfaits de l’aide russe pour vaincre Napoléon, ils refusent toutefois de partager durablement les bénéfices de cette victoire avec une autre grande puissance continentale. La Russie devient rapidement un concurrent stratégique inacceptable pour l’Empire britannique.

 

Pré-guerre froide britannique

Dès lors, Londres engage ce que Guy Mettan qualifie de « pré-guerre froide » contre la Russie, presque immédiatement après 1815. Le faux testament de Pierre le Grand est traduit en anglais et largement diffusé dans la presse britannique. Les journaux décrivent la Russie comme un État despotique, impérialiste et intrinsèquement dangereux.

Ces récits, souligne-t-il, sont étonnamment similaires à ceux que l’on retrouve encore aujourd’hui dans de nombreux médias occidentaux. La Russie y est présentée comme une menace existentielle, animée par une volonté permanente d’expansion.

 

Vers la guerre de Crimée: propagande et déshumanisation

Cette propagande prépare le terrain à un conflit ouvert. En 1853, le Royaume-Uni s’allie à la France et au Piémont-Sardaigne pour lancer la guerre de Crimée contre la Russie. Cette guerre est souvent présentée comme défensive, alors qu’elle constitue en réalité une offensive contre l’Empire russe.

Les représentations médiatiques de l’époque témoignent de la violence de la propagande. Dans la presse britannique, notamment dans The Times, le tsar Nicolas Ier est caricaturé sous les traits d’un vampire ou d’un Dracula planant au-dessus de Londres pour sucer le sang des honnêtes citoyens.

Cette imagerie participe à une déshumanisation durable de la Russie, présentée non plus seulement comme un adversaire politique ou militaire, mais comme une entité monstrueuse et quasi inhumaine.

 

Vérité tardive: quand l’histoire attend le bon moment

Guy Mettan souligne un point central: le faux testament de Pierre le Grand n’a été reconnu officiellement comme une falsification que très tardivement. Ce n’est qu’à la fin des années 1870 que des historiens français établissent formellement que ce document, utilisé pendant plus d’un siècle comme preuve supposée de l’impérialisme russe, ne repose sur aucun fondement réel.

Il s’interroge sur ce délai. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour reconnaître la fausseté d’un texte mobilisé pendant des décennies afin de légitimer des politiques hostiles à la Russie ? Pour Guy Mettan, la réponse est essentiellement géopolitique.

 

Changement d’ennemi, changement de vérité

Jusqu’en 1870, l’ennemi principal de la France n’est pas l’Allemagne, mais bien la Russie. Cette perception bascule brutalement après la défaite française face à la Prusse. L’Empire s’effondre, Napoléon III est renversé, et l’Allemagne devient la menace stratégique prioritaire.

À partir de ce moment, la Russie cesse d’être l’ennemi central. Quelques années plus tard, presque mécaniquement, des historiens français « découvrent » que le fameux testament est un faux. Pour Guy Mettan, cette séquence illustre un mécanisme récurrent: la vérité historique ne s’impose pas par souci de rigueur, mais lorsque les intérêts géopolitiques l’exigent.

 

Renversement d’alliances et mémoire sélective

La France se retrouve alors isolée sur le continent européen. L’Autriche est affaiblie, l’Italie encore incomplètement unifiée, le Royaume-Uni demeure un rival maritime. Dans ce contexte, Paris cherche de nouveaux alliés.

La Russie, jusque-là décrite comme une menace existentielle, apparaît soudain sous un jour plus favorable. Les discours hostiles s’atténuent, les anciens clichés sont mis en sourdine, et un rapprochement diplomatique s’opère. La France et la Russie concluent des accords d’alliance, prélude à la recomposition des blocs européens menant à la Première Guerre mondiale.

 

Russophobie variable: un baromètre de puissance

Pour Guy Mettan, cette séquence met en évidence une constante historique: l’intensité de la russophobie varie en fonction de la puissance réelle de la Russie. Lorsqu’elle est perçue comme un adversaire stratégique majeur, l’hostilité s’intensifie. Lorsqu’elle devient un allié utile ou un acteur affaibli, les discours se transforment.

Il observe que ce phénomène se répète tout au long de l’histoire moderne. La russophobie n’est pas un état permanent, mais une réaction au rapport de force. Plus la Russie est forte et structurée, plus elle suscite la peur et la haine. À l’inverse, lorsqu’elle est affaiblie, fragmentée ou plongée dans le chaos, elle cesse d’être diabolisée.

Il cite l’exemple des années 1990, après l’effondrement de l’Union soviétique. À cette période, la Russie est économiquement exsangue, politiquement instable et largement dépendante de l’Occident. Elle ne représente plus une menace stratégique. Dès lors, explique-t-il, « tout le monde aime la Russie ». La russophobie recule fortement, voire disparaît temporairement.

 

Le retour de la puissance, le retour de la haine

Mais dès que la Russie commence à se redresser, à retrouver une cohérence politique et une capacité d’action internationale, l’hostilité renaît. Cette corrélation directe entre puissance russe et intensité de la russophobie constitue, selon Guy Mettan, une constante historique.

La russophobie fonctionne ainsi comme un indicateur. Elle signale que la Russie est redevenue un acteur capable de peser sur l’ordre international. Il ne s’agit pas d’un rejet idéologique abstrait, mais d’une réaction à une réalité géopolitique concrète.

 

Le mot « russophobie »: peur, haine ou racisme culturel

Guy Mettan revient ensuite sur la notion même de « russophobie ». Il rappelle que le terme n’est pas une invention récente, mais qu’il a été forgé au XIXᵉ siècle par le poète et diplomate russe Fiodor Tiouttchev. Il possède donc une profondeur historique, même si son usage peut parfois susciter des débats. Littéralement, une phobie désigne une peur. Or, observe-t-il, ce qui est à l’œuvre dans le cas de la Russie dépasse largement la peur pour relever d’une véritable haine, voire d’une forme de racisme culturel. Il reconnaît que le terme n’est peut-être pas parfaitement satisfaisant, mais qu’aucun autre mot ne permet aujourd’hui de désigner ce phénomène de manière aussi globale.

Selon lui, cette hostilité spécifique envers la Russie ne trouve pas d’équivalent comparable à l’égard d’autres nations européennes. Il n’existe pas de germanophobie, de francophobie ou d’anglophobie structurée de manière aussi durable. La Russie occupe une place à part dans l’imaginaire européen.

 

Géographie dérangeante et choc symbolique

Guy Mettan reconnaît que d’autres formes de phobies collectives existent ou ont existé ailleurs, comme la sinophobie ou certaines hostilités envers les États-Unis. Mais dans le cas de la Russie, la géographie joue un rôle déterminant.

Pour les Européens occidentaux, la Russie apparaît comme un espace perturbant. Elle s’étend sur une portion immense du globe, à cheval entre l’Europe et l’Asie. Pour des sociétés qui se sont longtemps perçues comme le centre du monde, notamment à l’époque coloniale, cette présence territoriale massive constitue un choc symbolique.

Il est profondément dérangeant, explique Guy Mettan, pour ceux qui se sont pensés comme les maîtres du monde pendant des siècles, de voir un pays aussi vaste, souverain et culturellement distinct échapper à leur domination.

 

Héritage colonial et projections inconscientes

Cette hostilité n’est pas toujours consciente. Elle s’enracine dans l’héritage colonial de l’Europe et dans le refus d’admettre la perte progressive de sa domination mondiale. Plus l’Europe peine à accepter ce déclin, plus elle projette ses angoisses sur des figures extérieures, au premier rang desquelles la Russie.

Pour illustrer ce mécanisme, Guy Mettan compare la russophobie à une phobie individuelle. Dans ce cas, le problème ne réside pas dans l’objet de la peur, mais dans les projections de celui qui a peur. De la même manière, la russophobie révèle avant tout les contradictions internes, les frustrations et les angoisses des sociétés européennes.

 

Sanctions: réflexe colonial d’un pouvoir en perte de contrôle

Guy Mettan établit ensuite un lien direct entre la russophobie contemporaine et les sanctions imposées par l’Union européenne. Il les interprète comme une réaction typique d’un pouvoir en perte de contrôle. Lorsqu’un acteur dominant commence à perdre son influence, il tend à recourir à des mesures punitives de plus en plus dures pour tenter de maintenir artificiellement sa position.

Ces sanctions ne touchent pas uniquement des citoyens russes, mais également des citoyens européens, y compris suisses. Pour lui, cette évolution révèle une profonde confusion idéologique au sein des élites européennes, prêtes à sacrifier leurs propres principes au nom d’une posture morale.

 

Effondrement du soft power et contradiction démocratique

L’un des piliers du soft power occidental a longtemps été le discours sur la démocratie, les droits humains et l’État de droit. Cette narration a conféré à l’Europe une crédibilité considérable sur la scène internationale.

Or, selon Guy Mettan, cette crédibilité est aujourd’hui gravement entamée. Les sanctions visant des journalistes, des intellectuels ou de simples citoyens pour leurs opinions constituent une rupture majeure entre les valeurs proclamées et les pratiques réelles. Cette contradiction est observée avec attention par le reste du monde, en particulier par le Sud global et les sociétés non occidentales.

Il en résulte un effondrement rapide du soft power européen. L’Europe continue de se présenter comme un modèle moral, mais ses actes contredisent de plus en plus ouvertement ce discours, accélérant son discrédit international.

 

Neutralité suisse: rupture silencieuse

Guy Mettan aborde ensuite la question de la neutralité suisse contemporaine. Il rappelle que la neutralité n’a jamais été un principe abstrait ou figé, mais une pratique politique exigeante, parfois imparfaite, mais profondément ancrée dans la culture politique suisse.

Selon lui, être neutre exige davantage de rigueur intellectuelle que de prendre parti. Il est toujours plus facile de se rallier émotionnellement à un camp présenté comme le « bien » contre le « mal » que de maintenir une distance critique.

La décision prise en 2022 par les autorités suisses constitue, à ses yeux, une rupture majeure. En s’alignant rapidement sur l’Ukraine contre la Russie, sans véritable débat politique, la Suisse a porté un coup direct à sa neutralité. Cette décision, prise dans l’urgence, est sans précédent dans l’histoire récente du pays.

 

Perte de crédibilité et affaiblissement diplomatique

Les conséquences sont immédiates. La Suisse n’est plus perçue comme neutre, ni par la Russie ni par une large partie du monde non occidental. Or, la neutralité constituait un élément central de la « puissance lourde » suisse, lui permettant de jouer un rôle de médiateur international.

Guy Mettan rappelle que la Suisse a longtemps offert un cadre de négociation reconnu, notamment à Genève, pendant la guerre froide et dans de nombreux conflits ultérieurs. Cette capacité est aujourd’hui gravement compromise.

 

Genève marginalisée: un symbole du déclassement

Il évoque notamment le sommet Reagan-Gorbatchev de 1985, auquel il a assisté comme journaliste. Un tel sommet n’aurait pu se tenir ailleurs qu’en Suisse, précisément en raison de la neutralité du pays. Aujourd’hui, cette confiance s’est érodée.

La Russie ne considère plus la Suisse comme un acteur impartial. D’autres pays — Turquie, Arabie saoudite ou États non alignés — apparaissent désormais comme des alternatives plus crédibles pour accueillir des négociations internationales. Ce renversement constitue, selon lui, un déclassement historique.

 

Pragmatismes résiduels: ce qui n’est pas totalement rompu

Guy Mettan nuance toutefois ce constat. Il subsiste encore des formes de pragmatisme, comme l’a montré l’épisode du ravitaillement en kérosène d’un avion officiel russe à Genève grâce à des stocks militaires suisses, le paiement étant effectué ultérieurement par voie diplomatique.

Cet épisode illustre que tout n’est pas irréversiblement rompu et que des solutions restent possibles lorsque la volonté existe.

 

Conclusion ouverte: sortir de la peur, retrouver la raison

Guy Mettan conclut sur une note volontairement constructive. Selon lui, rien n’est définitivement irréversible. La paix en Europe suppose de sortir des postures idéologiques, de renoncer à la diabolisation et de rétablir un dialogue fondé sur la reconnaissance des intérêts réciproques.

Dans un monde multipolaire de près de huit milliards d’habitants, aucune puissance ne peut prétendre organiser seule l’ordre international. La Suisse pourrait encore jouer un rôle utile, à condition de retrouver une ligne politique cohérente avec sa tradition de neutralité et de pragmatisme.

Pour lui, seule cette voie permet d’éviter de nouveaux conflits et de reconstruire des relations internationales fondées sur la raison plutôt que sur la peur.

 

Transcription et rewriting (LG) - SurLaLigneRouge

Version originale en anglais

Version française (commentaire IA)

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Cette Union européenne qui punit la pensée pour avoir la paix...

19 Décembre 2025, 19:37pm

Publié par Louis GIROUD

L’UE aime se raconter qu’elle est née pour conjurer la guerre, pour domestiquer les passions, pour refroidir les ardeurs historiques à coups de droit, de procédures et de compromis raisonnables. Elle aime cette légende parce qu’elle lui évite de regarder où elle a sombré. Car l'UE d'aujourd'hui ne pacifie plus rien. Elle s’excite. Elle surjoue la vertu. Elle multiplie les postures martiales tout en se gardant soigneusement d’en assumer le coût réel. Elle n’a plus la force de gouverner, mais elle a acquis un pouvoir de nuisance, ce qui est le stade juste avant la dégénérescence complète.

Cette Union européenne qui punit la pensée pour avoir la paix...

Depuis des années, cette structure bureaucratique proliférante étouffe les économies, réglemente jusqu’à l’absurde, produit des normes comme d’autres produisent de la fumée, sans autre horizon que sa propre reproduction. Mais ce délire administratif n’était qu’un prélude. Le vrai basculement s’est produit lorsque cette logique a décidé de s’attaquer non plus aux comportements, mais aux idées. À partir de là, l’Union européenne a cessé d’être un cadre juridique. Elle s’est muée en tribunal moral.

La dissidence n’est plus une composante normale du débat démocratique. Elle est un symptôme suspect. Une anomalie. Un risque informationnel. On ne réfute plus, on signale. On ne contredit plus, on disqualifie. On ne débat plus, on inscrit sur des listes.

 

Une brutalité obscène

L’affaire Jacques Baud cristallise cette dérive avec une brutalité obscène. Un citoyen suisse, ancien officier du renseignement, analyste militaire, auteur publié, se retrouve placé sous sanctions par l’Union européenne, assimilé à des figures accusées de crimes majeurs, sans accusation pénale, sans jugement, sans confrontation contradictoire. Son tort est limpide: il n’a pas récité le catéchisme officiel sur la guerre en Ukraine. Voilà donc où en est l’Europe: elle ne combat plus des actes, elle frappe des discours. Elle ne défend plus la liberté d’expression, elle la tolère à condition qu’elle ne fissure pas le récit central, qu’elle ne contamine pas l’unanimisme fabriqué à Bruxelles et relayé par une presse devenue catéchétique.

 

Méthode grotesque

Le plus accablant n’est même pas la décision elle-même, mais la méthode. Une sanction administrative, opaque, froide, impersonnelle, qui tombe comme une massue sans visage. Pas de juge. Pas de défense. Pas de recours réel. Le pouvoir nu, débarrassé des oripeaux de l’État de droit, mais encore enveloppé dans le langage sirupeux des valeurs européennes.

 

Une Suisse officielle aux abonnés absents

Face à cela, la Suisse fait l'autruche, la tête dans le sable. Elle espère que le problème se dissipera tout seul. Les autorités se regardent les pieds... Les médias bâillent. La neutralité, autrefois vigilance armée, est devenue une posture molle, un art consommé de ne surtout pas déranger les nouveaux maîtres bruxellois. On sacrifie un citoyen sur l’autel des bonnes relations institutionnelles, avec cette lâcheté feutrée qui passe aujourd’hui pour du pragmatisme.

Pendant ce temps, l’Union européenne s’enfonce dans une stratégie suicidaire en alimentant la polarisation, en radicalisant ses discours, tout en se donnant l’illusion de sa supériorité morale et stratégique. Elle ne cherche pas à arrêter la guerre. Elle cherche à ne pas avoir tort. Les conséquences sont visibles et cruelles. Économies affaiblies. Sociétés fragmentées. Démocraties sous tension.

 

Notre seul salut: l'intransigeance face à l'arbitraire

Ce qui se joue ici dépasse largement un cas individuel. Ce que l'UE inflige aujourd’hui à un officier suisse critique, elle l’infligera demain à toute entité récalcitrante, à tout État trop indépendant, à toute population insuffisamment docile. La Suisse, petit État fondé sur le droit, n’a pas le luxe de l’aveuglement. Elle n’a ni la force militaire ni la masse politique pour se permettre la naïveté. Elle n’a qu’un rempart: la défense intransigeante des libertés fondamentales.

Rester à distance de cette Union européenne-là n’est pas un caprice souverainiste. C’est une mesure d’hygiène politique. Une nécessité de survie institutionnelle. Une Europe qui dresse des listes noires pour des opinions, qui confond la critique avec une menace, qui remplace le débat par la sanction, a déjà quitté le terrain de la démocratie pour entrer dans celui, bien connu historiquement, de la peur de la pensée. Et les régimes qui ont peur des idées finissent toujours par être vaincus par elles.

 

Louis GIROUD

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L’ancien officier d’état-major Jacques Baud dans la tourmente: Parcours et zones d’ombre d’un cas de censure inédit

19 Décembre 2025, 16:20pm

Publié par Weltwoche - (Rewriting L. Giroud)

L’ancien officier d’état-major Jacques Baud dans la tourmente: Parcours et zones d’ombre d’un cas de censure inédit

Compte-rendu de l’entretien entre Jacques Baud et Roger Köppel rédacteur en chef de «Die Weltwoche»

 

Le 18 décembre 2025, une vidéo publiée par Die Weltwoche propose un entretien exclusif consacré à un dossier présenté comme hautement préoccupant pour l’Europe, et plus encore pour la Suisse : la censure et la sanction infligées à un officier supérieur helvétique. L’échange revient sur une affaire proprement sidérante, qui met en cause des principes fondamentaux de l’État de droit, au premier rang desquels figurent la liberté de la presse, la liberté d’opinion et les droits humains.

Présentation de l’invité et du contexte

Jacques Baud a été officier d’état-major suisse, ancien expert engagé dans des missions sensibles au service de la Confédération et d’organisations internationales. Roger Köppel souligne d’emblée le caractère exceptionnel de la situation: voir émerger, en Suisse, un cas de mise au ban pour des prises de position ou des analyses est décrit comme «incroyable» dans un pays réputé pour sa tradition de neutralité et de liberté d’opinion.

 

Avant d’entrer dans le détail de l’affaire, l’entretien s’attache à dresser le parcours et le portrait de l’invité.

 

Formation et débuts dans le renseignement stratégique

Jacques Baud se définit d’abord comme un citoyen suisse ordinaire, né à Genève. Il suit des études universitaires en économie, puis en relations internationales, avant d’être recruté, durant la guerre froide, par le service suisse d’information stratégique. Sa mission consiste alors à analyser les forces du Pacte de Varsovie. Dans ce cadre, il apprend le russe et se spécialise dans l’observation et l’analyse de la présence soviétique en Europe.

 

Ce travail analytique le conduit à détecter, dans les années 1980, un projet de «purification ethnique» visant la minorité hongroise en Roumanie, sous le régime de Nicolae Ceaușescu. Alerté, le Département fédéral des affaires étrangères (EDA) engage alors une action diplomatique au sein de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, en coordination avec d’autres États. Selon Jacques Baud, cette intervention contribue à faire cesser le projet, ce qu’il décrit comme l’un des résultats concrets de son travail de renseignement.

 

Missions internationales et engagement humanitaire

Après cette période au service du renseignement, Jacques Baud poursuit son parcours au sein de l’armée suisse, puis est sollicité par le DFAE (Département Fédéral des Affaires Etrangères)  pour des missions liées à la protection des civils et des réfugiés, notamment dans des contextes de crise en Afrique. Il est ensuite engagé par l’Organisation des Nations unies pour assurer la sécurité de camps de réfugiés.

Fort de son expérience, il est également impliqué dans des actions liées à la problématique des mines antipersonnel au milieu des années 1990. Constatant l’ampleur du fléau humanitaire, il propose la création d’un centre de déminage humanitaire à Genève. Le DFAE l’envoie alors à New York, où il développe, pour l’ONU, un réseau d’information sur les mines et un dispositif d’assistance aux victimes.

 

Afghanistan, déminage et réseaux internationaux

Parallèlement, Jacques Baud entretient, durant la guerre froide, des contacts avec l’opposition afghane. Sans se rendre sur place, il élabore et transmet un manuel destiné à aider à l’élimination des mines soviétiques, avec une attention particulière portée à la protection des enfants face aux munitions non explosées. Il indique avoir reçu un message de remerciement de Ahmad Shah Massoud, figure emblématique de l’Alliance du Nord, assassiné en 2001. Cette implication renforce son profil d’expert international, au point qu’il est ensuite sollicité pour créer un service militaire dans le cadre d’une mission de l’ONU au Soudan.

 

Deux ans au Soudan : médiation et opérations de paix

Jacques Baud passe environ deux ans au Soudan, où il affirme avoir été en contact avec près de 80 mouvements rebelles. Son rôle consiste à dialoguer avec ces acteurs armés, notamment dans des opérations de médiation et de libération d’otages. Il insiste sur le caractère non violent de ses interventions et sur la dimension multidisciplinaire de son travail, à l’interface du civil et du militaire.

Il précise que toutes ces activités s’inscrivent strictement dans le cadre de mandats onusiens, réfutant toute implication directe au service d’intérêts étatiques tiers. À l’issue de son mandat, celui-ci est interrompu de manière abrupte, à la suite de démarches diplomatiques impliquant la Suisse et la Chine, dans un épisode qu’il juge incohérent et révélateur de tensions politiques internes à l’ONU.

 

Fonctionnement interne de l’ONU et responsabilités exercées

Resté au sein de l’ONU pour étudier la doctrine et la politique des opérations de paix, Jacques Baud travaille avec une équipe chargée d’analyser instructions et cadres opérationnels. Il précise ne pas avoir été directement rattaché au secrétaire général, mais à un bureau des affaires militaires, dirigé par un général sénégalais, chargé de coordonner les opérations de maintien de la paix impliquant des forces armées. À son retour en Suisse, il collabore de nouveau avec le DFAE, notamment avec Jean-Daniel Ruch, dans des dossiers liés à l’Afrique du Nord et au Tchad, où il participe à des programmes de désarmement et de contacts avec des groupes rebelles.

 

Un officier citoyen : parcours militaire en Suisse

Interrogé sur son statut militaire, Jacques Baud souligne qu’il n’a jamais été soldat professionnel, mais « soldat citoyen », conformément au modèle suisse. Il gravit les échelons classiques de la milice: commandant de compagnie de panzergrenadiers, puis de bataillon Leopard, avant de suivre la formation d’officier d’état-major général.

Au sein du 1er corps d’armée, il travaille sous le commandement de Jean Abt. Cette formation polyvalente, couvrant l’ensemble des spécialités militaires (infanterie, logistique, génie, opérations aériennes), lui permet, selon ses dires, de comprendre l’armée comme un système global, approche qu’il juge décisive pour ses missions internationales.

 

Expérience de terrain et médiation en zone isolée

Pour illustrer cette approche systémique, Jacques Baud relate un épisode marquant: une mission de médiation dans une zone reculée du Soudan, accessible uniquement par hélicoptère. Déposé avec un seul collègue, sans moyens de communication et sans soutien logistique pendant une semaine, il doit négocier directement avec des tribunaux locaux. Malgré l’isolement et les risques, il affirme avoir mené cette médiation à bien, soulignant l’importance de la formation, de l’autonomie et de la compréhension fine des dynamiques locales.

 

La médiation comme méthode: distance, neutralité et compréhension des conflits

Fort de son expérience accumulée sur plusieurs théâtres de crise, Jacques Baud insiste longuement sur ce qu’il considère comme le cœur de son approche : la médiation. Selon lui, toute médiation authentique impose une règle cardinale: ne jamais se placer moralement ou émotionnellement dans le camp de l’une ou l’autre partie. Il ne s’agit ni d’adhérer, ni de condamner, mais de comprendre.

Comprendre signifie analyser les perceptions respectives, les raisons profondes du conflit, indépendamment de toute adhésion idéologique ou affective. La paix, affirme-t-il, ne procède pas des sentiments, mais de la capacité à saisir comment chaque partie perçoit la réalité et les intérêts en jeu. Dans cette perspective, l’opinion personnelle du médiateur n’a aucune pertinence opérationnelle.

 

Ukraine et Russie: une lecture suisse, non émotionnelle

Cette posture éclaire directement sa manière d’aborder la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Jacques Baud rejette la logique binaire largement répandue en Europe, selon laquelle il faudrait haïr un camp pour soutenir l’autre. Il rappelle que, placé dans la situation d’un Ukrainien, il se battrait comme Ukrainien, et qu’en tant que Russe, il agirait comme Russe. Mais ce n’est précisément pas son rôle.

Il se définit avant tout comme Suisse, et estime que cette position lui confère un avantage décisif: la distance. Cette distance permet d’analyser les faits sans être submergé par l’émotion ou la propagande, et d’identifier les éléments susceptibles de favoriser une issue pacifique. À ses yeux, l’Europe a largement oublié que la paix se construit par la compréhension des perceptions adverses, non par l’indignation morale ou l’alignement émotionnel.

 

Après l’ONU : Union africaine et nouvelles responsabilités

À l’issue de son mandat au sein des Nations unies, Jacques Baud ne se retire pas immédiatement de la scène internationale. Il exerce une fonction équivalente au sein de l’Union africaine, basée au Kenya, dans le cadre d’un corps d’intervention dédié au maintien de la paix.

 

Cette nouvelle expérience le conduit ensuite à être sollicité par l’Organisation du Traité de l'Atlantique Nord. Il précise toutefois la singularité de sa position : contrairement aux représentants suisses habituels à Bruxelles, généralement issus du Département fédéral des affaires étrangères et rattachés à l’ambassade, il est directement employé par l’OTAN. Il se décrit comme le seul Suisse dans ce cas précis, chargé de représenter la Suisse à l’intérieur même de la structure de l’Alliance.

 

Un rôle clé au sein de l’OTAN (2012–2017)

Entre 2012 et 2017, Jacques Baud est impliqué dans des travaux portant notamment sur la lutte contre la prolifération des armes légères. Dans ce contexte, il observe de très près les événements survenus dans l’est de l’Ukraine à partir de 2014, en particulier dans le Donbass. Il explique que l’une des questions centrales portait sur l’origine de l’armement des groupes autonomistes. Cette proximité analytique avec le conflit fait de cette période sa dernière fonction officielle internationale.

 

Présence en Ukraine : Donbass, Crimée et Odessa

Jacques Baud se rend personnellement en Ukraine et travaille avec les autorités régionales sur des programmes de désarmement, mais aussi de restructuration institutionnelle. Il rappelle qu’en 2014, une partie significative de l’armée ukrainienne était composée de soldats d’origine russe, réticents à combattre ceux qu’ils considéraient comme leurs alliés naturels. Certains d’entre eux rejoignent alors les rangs des insurgés. Il cite également le cas de la Crimée, où, selon lui, sur environ 22 000 soldats ukrainiens stationnés, près de 20 000 passent du côté russe après avoir retiré leurs insignes, illustrant la profondeur des liens humains et culturels dans cette région.

À la demande des autorités ukrainiennes, l’OTAN est alors sollicitée pour accompagner la restructuration des forces armées, notamment afin de résoudre les problèmes de loyauté, de recrutement et de motivation, difficultés qui, selon Jacques Baud, persistent encore aujourd’hui.

 

Odessa et le sud de l’Ukraine : une situation quasi insurrectionnelle

Son témoignage sur Odessa est particulièrement marquant. Il décrit une ville plongée, à l’époque, dans un climat proche de l’état de guerre, alors que le projet de « Novorossiya » ne se limitait pas au Donbass mais concernait potentiellement l’ensemble du sud de l’Ukraine. Les bâtiments étaient gardés comme en zone de conflit, et les tensions omniprésentes.

Il évoque également le massacre survenu dans un bâtiment d’Odessa, où des manifestants russophones périrent dans un incendie. Bien qu’il arrive sur place quelques mois après les faits, il souligne qu’un tribunal ukrainien a conclu, des années plus tard, à une responsabilité majeure de l’État ukrainien, point largement ignoré dans le débat public international.

 

OTAN et Partenariat pour la paix : une distinction juridique essentielle

Jacques Baud insiste avec force sur la nécessité de distinguer l’OTAN en tant qu’alliance militaire et le cadre du Partenariat pour la paix. L’Ukraine, tout comme la Suisse et la Russie à l’époque, est membre de ce partenariat, qui vise l’éducation militaire, l’interopérabilité, l’acquisition de matériel et la coopération, mais exclut les opérations de guerre.

Selon lui, parler de « présence de l’OTAN en Ukraine » sans cette précision crée une confusion juridique et politique majeure. Les engagements se font légalement dans le cadre du Partenariat pour la paix, concept volontairement large mais explicitement non offensif.

 

Fin de carrière officielle et positionnement politique

La carrière officielle de Jacques Baud s’achève sans incident disciplinaire ni polémique formelle. Il part à la retraite avec l’ensemble de ses droits et honneurs, tout en soulignant n’avoir jamais reçu de remerciement particulier de la Suisse. Il décrit son parcours comme linéaire, sans rupture ni sanction jusqu’aux événements actuels.

Interrogé sur son positionnement politique, il se définit comme « centre-droit », attaché au modèle suisse tel qu’il l’a connu dans sa jeunesse: un État doté de services publics forts, combinés à la liberté du commerce et de l’industrie. Il se décrit comme conservateur en matière de défense et d’armée, rappelant qu’il est resté militaire dans son identité tout au long de sa carrière.

Enfin, il note avec émotion le soutien de ses anciens soldats, aujourd’hui chefs d’entreprise ou cadres, illustrant à ses yeux la force du réseau de milice suisse. Résidant désormais en Belgique, pays qu’il juge comparable à la Suisse par son caractère multilingue, il amorce une réflexion plus large sur les différences et similitudes entre ces deux modèles, réflexion qui ouvre la suite de l’entretien.

 

Belgique et Suisse: deux modèles multilingues, deux réalités politiques

Installé à Bruxelles, Jacques Baud observe la Belgique avec un regard de Suisse romand habitué à la cohabitation des langues comme fait national ordinaire. Il souligne une différence centrale : en Suisse, le lien entre communautés linguistiques lui paraît plus direct et plus étroit qu’en Belgique. Là où l’espace belge structure fortement sa vie politique selon les langues, la Suisse lui semble historiquement avoir maintenu des partis transversaux (il cite, à titre d’exemple, des formations présentes dans tout le pays), sans duplication systématique par aire linguistique.

 

Dans son récit, cette différence produit des effets profonds : en Belgique, langue et politique se superposent au point d’alimenter une logique de séparation, tandis qu’en Suisse la pluralité linguistique et confessionnelle n’a pas, selon lui, engendré la même fracture. Il attribue une part importante de cette cohésion à l’armée de milice, qui, dans son expérience, a fonctionné comme un instrument de liaison nationale : des citoyens de régions différentes, réunis, formés et reliés par un objectif commun.

Il note un trait identitaire typiquement helvétique : un Suisse se dit Suisse, puis précise volontiers son canton ou sa ville — « Genève », dans son cas — tout en se sentant appartenir à un même ensemble. Cette culture du réseau, nourrie par la milice, lui paraît décisive aussi du point de vue de la défense. Il fait un parallèle avec l’Ukraine : l’importance du lien social, des attaches, des solidarités concrètes, serait un facteur sous-estimé par certains pays occidentaux dans leur lecture du conflit.

 

Installation à Bruxelles : une retraite précoce et un ancrage personnel

Sur les raisons de son installation en Belgique, Jacques Baud évoque une retraite prise relativement tôt, liée à la fin de son dernier poste au sein de l’OTAN. Il insiste sur la permanence de ses attaches en Suisse : relations, amitiés, soutiens moraux, qu’il salue explicitement, car ils l’aident « mentalement ». Mais il décrit aussi une difficulté professionnelle : malgré la sympathie et les réseaux, la réintégration ou la projection dans une nouvelle activité en Suisse ne lui paraît pas aller de soi.

Il exprime une affection marquée pour Berne — qu’il qualifie de plus belle ville — tout en rappelant qu’il n’est pas bernois, mais genevois. Et il ajoute une note plus mélancolique : Genève, dit-il, n’est plus la Genève qu’il a connue. Cette impression de décalage nourrit une question intime et pratique à la fois: où se sentir chez soi, où revenir, où reconstruire.

Après cinq ans en Belgique, il présente le pays comme agréable et accueillant, où il a retrouvé un réseau et des amis. Cette implantation bruxelloise, au cœur institutionnel de l’Union européenne, conduit l’animateur à l’interroger : faut-il y voir une adhésion à l’UE ?

 

Une position nuancée sur l’Union européenne : coopération oui, hypercentralisation non

Jacques Baud répond sans détour : il n’est pas opposé à la collaboration européenne. Il dit juger logique de travailler ensemble, de coordonner, d’améliorer les relations. Mais il affirme percevoir une évolution qu’il estime excessive : une centralisation, voire une « hypercentralisation » qui irait trop loin.

Pour lui, l’idéal européen des années 1990 tenait surtout à la coopération économique, au travail commun, à l’apprentissage d’une coexistence améliorée — pas à une uniformisation systématique des décisions et des modèles. Il insiste sur la valeur des spécificités nationales : les cultures française, italienne, allemande, et toutes les autres, constitueraient la richesse même du continent.

Il emploie une image parlante — reprise avec humour dans l’échange — celle d’une « salade russe » : si tout est mélangé indistinctement, la substance se perd, les particularités disparaissent. À l’inverse, l’Europe lui semble fonctionner lorsqu’elle produit une synergie entre des cultures distinctes, au lieu d’imposer une culture nouvelle censée les remplacer. La diversité, répète-t-il, doit être préservée : c’est elle, et non l’uniformisation, qui rend l’Europe « efficace » et « jolie ».

Il illustre ce propos par son expérience personnelle: parlant plusieurs langues, connu dans divers pays, il dit bénéficier de soutiens en Italie, en Allemagne, en France. Il rapporte même un commentaire italien récent le présentant comme « notre colonel suisse », signe, à ses yeux, que l’identité assumée et les singularités nationales peuvent créer des liens de respect et de solidarité transfrontalière.

 

 

Vers le cœur du dossier: «sanctionné par l’Union européenn »

Après cette présentation, l’échange se poursuit avec le thème central: Jacques Baud aurait été sanctionné par l’Union européenne et «attaqué» (de sources convergentes, l’initiative en reviendrait à Jean-Noël Barrot Ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères). Roger Köppel annonce que ces éléments seront traités plus loin, mais insiste déjà sur un point: le parcours de Jacques Baud relève moins de la théorie que de la pratique. Il a étudié les conflits, mais il les a aussi affrontés au contact des institutions, des opérations de paix, des réseaux diplomatiques, et des structures euro-atlantiques. Ce rappel sert de transition: après la carrière, vient la prise de parole publique.

 

Depuis la retraite: une activité intellectuelle soutenue

Depuis qu’il a pris sa retraite, Jacques Baud s’est imposé comme essayiste, conférencier et auteur de référence, publiant plusieurs ouvrages consacrés aux conflits internationaux, au terrorisme et aux questions de sécurité. Il indique avoir écrit une quinzaine de livres — sans pouvoir en préciser le nombre exact — souvent de grande ampleur.

Parmi ces travaux, il mentionne un ouvrage majeur: une encyclopédie de la violence politique recensant des milliers de mouvements terroristes et d’organisations criminelles. Selon lui, ces publications ont longtemps fait autorité et servi de références, notamment au sein de services d’information européens.

Il relate à ce propos un épisode significatif: invité en Roumanie à un symposium consacré aux services de renseignement, il aurait été accueilli par le chef du renseignement roumain, lequel lui aurait expliqué que ses ouvrages, traduits en roumain, étaient utilisés dans le cadre de la formation.

Jacques Baud ajoute connaître personnellement des membres de plusieurs services d’information européens — sans en préciser l’origine — qui lui auraient indiqué conserver ses livres dans leurs locaux. L’animateur en conclut que cette notoriété dépasse largement les frontières de la Suisse et suggère qu’elle serait même plus marquée en France, où la maîtrise de la langue française lui offrirait un accès médiatique plus naturel.

 

Commentateur de la guerre en Ukraine : la méthode avant le camp

L’échange aborde ensuite le cœur du sujet : les prises de position de Jacques Baud sur la guerre en Ukraine, qui l’ont imposé comme commentateur du conflit. Interrogé sur ses « déclarations marquantes », il précise sa ligne de conduite : il n’est ni russe ni ukrainien, ni « pour » l’un ni « contre » l’autre. Il se définit avant tout comme un observateur.

Il énonce alors un principe qu’il présente comme central dans son approche : la manière de comprendre une crise conditionne la manière de la résoudre. Analyser le conflit à partir d’un seul camp conduit, selon lui, à s’enfermer dans une logique de confrontation ; il convient donc de se dégager de toute lecture partisane.

L’échange est brièvement interrompu par des bruits de manifestations à Bruxelles, que Jacques Baud attribue à la tenue d’un sommet en cours, avant de reprendre son propos. Il affirme n’avoir jamais soutenu que l’un des camps sortirait nécessairement vainqueur, ni déclaré que Vladimir Poutine ou Volodymyr Zelensky auraient « raison ». Il récuse ce type de jugement.

À l’inverse, il explique s’attacher à décrire les actions des deux parties, en se concentrant sur les faits. Il compare sa posture à celle d’un arbitre de football : si l’arbitre travaille pour une équipe, le match est faussé. Son rôle consiste à maintenir la distance nécessaire, à comprendre les actions, à appliquer les règles et à s’en tenir strictement aux faits.

 

La controverse: « si on n’est pas pour l’Ukraine, on est pro-russe »

Jacques Baud identifie enfin ce qu’il considère comme le mécanisme de polarisation qui le vise: dans l’espace public actuel, dit-il, ne pas être « pour l’Ukraine » suffit à être classé « pro-russe ». Il rejette cette alternative et réaffirme sa position : il n’est ni pour l’un, ni pour l’autre ; il présente des faits.

Or, ajoute-t-il, de nombreux faits seraient systématiquement laissés de côté dans le récit dominant, produisant une vision unilatérale du conflit. Il laisse entendre que sa démarche — exposer des éléments écartés du narratif — explique en grande partie les réactions hostiles à son endroit.

Il amorce enfin une précision méthodologique, en lien direct avec son travail d’auteur : pour éviter toute forme de propagande dans ses livres, il affirme s’appuyer uniquement sur certaines sources — phrase qu’il commence à développer au moment où cette partie de la transcription s’interrompt.

 

Une méthode revendiquée : s’appuyer sur des sources occidentales et ukrainiennes

Poursuivant l’explication amorcée précédemment, Jacques Baud précise la colonne vertébrale de sa méthode : pour éviter la propagande, il dit s’appuyer « uniquement » sur des sources occidentales — principalement américaines — et sur des sources ukrainiennes. Il cite explicitement de grands titres de presse comme le New York Times, le Washington Post ou le Wall Street Journal. Côté ukrainien, il insiste toutefois sur une nuance essentielle : il ne retient pas ce que « le gouvernement ukrainien dit », mais ce que « la presse ukrainienne dit ».

Ce point, selon lui, est décisif, car la presse ukrainienne resterait souvent critique à l’égard de son propre gouvernement, et rapporterait des informations absentes ou minimisées dans les médias occidentaux. De cette dissymétrie naît, à ses yeux, une compréhension tronquée du conflit en Europe : le public n’accéderait qu’à une partie des faits.

 

Une lecture factuelle des opérations militaires

Pour illustrer sa méthode, Jacques Baud s’appuie sur plusieurs exemples précis d’opérations militaires, notamment les combats autour de Krynky, sur la rive orientale du Dniepr. Il explique que cet épisode a souvent été présenté, dans le discours médiatique occidental, comme une avancée stratégique ukrainienne majeure, alors qu’une analyse factuelle des opérations montre, selon lui, une réalité beaucoup plus contrastée.

Il souligne que la bataille de Krynky a donné lieu à des pertes humaines considérables du côté ukrainien, sans débouché opérationnel décisif, et que la persistance de cette tête de pont répondait davantage à des impératifs politiques et communicationnels qu’à une logique militaire rationnelle. À ses yeux, cet exemple illustre les écarts récurrents entre le récit public du conflit et l’évaluation réelle des rapports de force sur le terrain.

Jacques Baud insiste sur le fait que ce type d’analyse ne vise pas à accréditer la thèse d’un camp contre l’autre, mais à décrire les faits tels qu’ils se produisent, en tenant compte des contraintes tactiques, logistiques et humaines propres à chaque opération. C’est précisément cette dissociation entre le récit et l’observation qu’il estime indispensable pour comprendre la dynamique réelle du conflit.

 

Un positionnement revendiqué: « honnête, objectif, neutre »

Jacques Baud résume alors sa posture : une représentation « honnête, objective, neutre » du conflit. L’animateur reformule pour clarifier: il ne se présente pas d’abord comme écrivain, mais comme analyste, observateur technique, cherchant l’évaluation la plus proche possible de la réalité en intégrant l’ensemble des facteurs.

Jacques Baud affirme que cette neutralité est telle qu’elle suscite des perceptions contradictoires: dans un article ou une interview réalisée aux États-Unis, un commentateur aurait écrit, selon lui: « Même si Jacques Baud est pro-Ukraine, il comprend bien les Russes. » Autrement dit, sa tentative de compréhension des logiques russes serait interprétée, par certains, comme une marque de parti pris favorable à Moscou — alors même que d’autres le rangeraient au contraire du côté ukrainien. Pour lui, ce type de lecture confirme qu’il se situe en dehors des étiquettes.

 

Refus des médias russes: préserver la crédibilité et éviter l’instrumentalisation

Vient ensuite un élément clé de son argumentaire: malgré la légalité possible d’interventions médiatiques, il affirme avoir délibérément évité d’apparaître dans des chaînes ou programmes russes pour préserver la crédibilité de son message et empêcher toute instrumentalisation.

Il dit avoir été sollicité à plusieurs reprises par des médias russes officiels ou réputés proches de l’État (il cite TASS, Novosti, RT, entre autres) et avoir systématiquement refusé les invitations. Sa motivation: ne pas devenir un « moteur de parole » pour une propagande pro-russe, et éviter que ses analyses soient utilisées comme caution extérieure au service d’un récit.

Il ajoute qu’il lui est arrivé d’être présent sur RT « sans son savoir », via la reprise d’éléments déjà publiés ailleurs, tout en répétant qu’il n’a jamais cherché à entretenir de liens avec la Russie. Il soutient que, s’il fallait examiner ses e-mails, on verrait l’absence de relation institutionnelle ou personnelle avec ce pays, contrairement à d’autres personnes qui, dit-il, disposent de liens familiaux, de doubles nationalités, ou de collaborations médiatiques assumées.

 

Le basculement : l’accusation de propagande et de complotisme

Le ton change alors nettement lorsque l’animateur lit — ou paraphrase — une formulation d’accusation : Jacques Baud serait présenté comme un relais de propagande pro-russe, distribuant des théories complotistes, notamment en suggérant que l’Ukraine aurait « invité sa propre invasion » afin d’entraîner l’OTAN, et participant à des activités d’information, de manipulation et d’influence susceptibles de menacer la stabilité ou la sécurité de l’Ukraine.

Confronté à ces accusations, Jacques Baud réagit frontalement : il qualifie ces affirmations de fausses, fondées sur des suppositions, et sans lien avec ce qu’il a réellement dit ou fait. Il insiste à nouveau sur l’absence de relations avec des médias russes ou des agences gouvernementales russes, et répète qu’il ne travaille pour personne.

Il emploie un mot fort : pour lui, on est dans une formulation relevant de la diffamation — non seulement parce que l’intention lui est attribuée à tort, mais aussi parce que les faits ne correspondraient pas à la réalité de son parcours et de ses pratiques.

 

« Quel serait mon avantage ? »: rejet d’un mobile politique ou financier

Jacques Baud poursuit sur le terrain du mobile. Si l’on prétend qu’il aurait contribué à « implémenter une politique » au profit de la Russie, demande-t-il, comment cela serait-il possible sans relation avec ce pays ? Quel en serait l’intérêt ? Il affirme ne pas avoir reçu d’argent, ne pas avoir d’avantage personnel, et souligne même que, contrairement à d’autres, il n’a pas de famille en Russie, ni double citoyenneté, ni intérêt direct.

Il répète que son objectif est de dire le conflit de la façon la plus claire et objective possible, sans se faire l’agent de qui que ce soit.

 

L’exemple Arestovitch : « je n’ai pas dit, j’ai cité »

Face à l’accusation spécifique selon laquelle il aurait soutenu l’idée que l’Ukraine aurait provoqué ou recherché son propre envahissement pour entraîner l’OTAN, Jacques Baud répond par une distinction qu’il juge fondamentale : il n’a pas affirmé une théorie personnelle, il a cité une source ukrainienne.

Il dit avoir cité Oleksiy Arestovitch, présenté comme un conseiller majeur de Volodymyr Zelensky jusqu’en 2023 et comme un proche personnel, ayant joué un rôle dans la campagne présidentielle de 2019. Jacques Baud situe précisément la référence : un entretien daté du 18 mars 2019, publié par un média ukrainien nommé « Apostrov » (il propose même d’en fournir le lien). Il insiste : ses livres contiennent les références, et beaucoup proviennent de sources ukrainiennes.

Dans son récit, l’élément est donc de méthode : il refuse qu’on transforme une citation documentée en théorie de complot qu’il aurait inventée.

 

Les tentatives de paix de mars 2022 : éléments « peu connus » en Europe

Jacques Baud enchaîne en affirmant qu’il a, au contraire, mis en avant des éléments montrant une recherche de paix très précoce. Il cite notamment un fait qu’il dit avoir appris par la presse suisse : dès le 25 février 2022, soit un jour après le début de l’opération militaire russe en Ukraine, Zelensky aurait demandé au président de la Confédération Ignazio Cassis d’organiser une conférence de paix. Il affirme que cet appel n’aurait été mentionné que par la presse suisse, et « aucune fois en Europe », ce qui illustrerait, selon lui, la circulation inégale des informations. Il en tire une conclusion: Zelensky aurait été prêt à engager des démarches rapidement, mais cette dynamique aurait été « interdite » ou bloquée par l’Europe — formulation qui annonce un thème plus vaste : l’existence, au sein des capitales occidentales, d’intérêts favorables à la prolongation du conflit plutôt qu’à son arrêt.

Il évoque ensuite les discussions de mars 2022, qu’il présente comme d’initiative ukrainienne. Il ajoute qu’ultérieurement, le New York Times aurait publié des documents permettant de voir que des propositions ukrainiennes ne mentionnaient pas, par exemple, l’entrée dans l’OTAN. Puis il rapporte — en s’appuyant, dit-il, sur la presse suisse — une idée devenue centrale dans certains récits : après la visite de Boris Johnson, des perspectives d’accord auraient été enterrées.

Selon lui, cette séquence nourrit l’hypothèse que certains pays occidentaux, en particulier en Europe, auraient eu intérêt à laisser la guerre s’escalader, car l’Ukraine aurait alors reçu davantage de soutien OTAN. Il précise que ce ne sont pas, selon lui, des « voix pro-russes »: il cite l’exemple d’un entretien qu’il dit avoir mené avec Klaus von Dohnanyi, qu’il présente implicitement comme une voix européenne non alignée sur Moscou.

 

Réaffirmation finale de la posture : neutralité suisse et question de la « bonne position »

Jacques Baud ne se dit ni pro-russe ni pro-ukrainien. Il se revendique Suisse neutre, et ramène la discussion à la question qu’il estime centrale — et qui semble désormais au cœur de l’affaire de sanction évoquée: quelle est, dans un conflit de cette nature, la position juste pour un analyste et pour un pays comme la Suisse, si l’on veut comprendre avant de juger, et résoudre avant de désigner un coupable ?

 

Neutralité devenue suspecte: « si l’on n’a pas d’opinion, on devient un traître »

Dans cette séquence, l’animateur reformule brutalement ce qui apparaît désormais comme le fil rouge de l’affaire : l’idée qu’il ne serait plus permis, dans l’Europe contemporaine, d’adopter une position neutre sur la guerre en Ukraine. Selon lui, l’espace public exigerait une opinion déterminée, et l’absence d’alignement conduirait mécaniquement à une accusation de trahison — « on est automatiquement de l’autre côté ». Il y voit une dérive antidémocratique et anti-intellectuelle : sans distance, dit-il en substance, le conflit devient incompréhensible, donc insoluble.

L’animateur ajoute une précision importante sur la nature des attaques subies : Jacques Baud n’est pas accusé d’actes matériels (espionnage, opérations clandestines, participation à des actions armées, etc.), mais d’avoir tenu des propos, d’avoir interprété des faits, et d’avoir produit une analyse. Autrement dit, l’élément incriminant serait d’abord l’opinion — ou, plus exactement, l’approche analytique jugée inadmissible.

 

« Un procès couvert »: la sanction comme atteinte à un droit fondamental

Jacques Baud enchaîne sur un point qu’il martèle : le dossier qui le vise relèverait moins d’une procédure contradictoire que d’un « procès couvert » contre sa liberté d’expression. Il affirme n’avoir commis aucun crime, n’avoir violé aucune règle pénale, et souligne un principe qui, selon lui, devrait s’imposer en droit européen: même exprimer une opinion offensante, ou soutenir une thèse contestable, ne constituerait pas un crime justifiant une punition politique.

Son interlocuteur pousse la logique jusqu’au bout : même si les accusations étaient exactes — ce que l’invité conteste — il n’y aurait, selon lui, aucune base légitime pour punir quelqu’un sur ce fondement. Le débat bascule alors du terrain géopolitique vers celui des libertés publiques: comment une sanction peut-elle frapper un individu en dehors d’une condamnation judiciaire ?

 

Comment la sanction a été découverte : la presse avant toute notification officielle

Interrogé sur la manière dont il a appris son inscription sur une liste de sanctions, Jacques Baud décrit une scène qui, dans son récit, tient de l’absurde administratif: il découvre l’information dans un article de Radio Free Europe. Il y voit son nom associé à celui d’un autre individu, décrit comme ancien officier français, « français-russien », également présent sur la liste.

Point crucial : au 18 décembre (date de l’émission), il affirme n’avoir reçu aucune notification officielle, ni de l’Union européenne, ni de la Suisse. Aucune lettre, aucun document formel, aucune transmission institutionnelle.

Il mentionne toutefois un épisode: le lundi matin suivant la publication, il reçoit un message de la représentation suisse à Bruxelles l’informant qu’il « allait probablement » figurer sur une liste de sanctions. Il demande alors sur quels éléments repose cette décision, si une procédure est en cours, si l’affaire est sérieuse. On lui répond qu’on le rappellera. Selon lui, aucun rappel n’a suivi, aucune clarification n’est venue.

 

Silence suisse assourdissant: absence d’information, de soutien, de contact

La séquence devient plus personnelle. Jacques Baud précise connaître les deux personnes de la représentation suisse à Bruxelles et avoir travaillé avec elles dans le ministère. À ses yeux, une simple discussion informelle — « offrir un café » — aurait été possible. Or il n’aurait reçu ni avertissement, ni soutien, ni même un échange minimal.

Il résume en une formule: pas de communication, pas d’information, pas de soutien — rien. Son interlocuteur réagit en qualifiant la situation d’« incroyable », rappelant la durée d’engagement de l’intéressé au service de l’État, sur de multiples terrains (Afghanistan, Tchad, Somalie, Soudan du Sud, Darfour). Jacques Baud répond qu’il n’attendait pas de gratitude: il a fait ce qu’il considérait comme son obligation. Mais il pointe un contraste qu’il juge accablant.

 

Le contraste médiatico-politique: on commente tout, sauf un Suisse sanctionné

Jacques Baud décrit un paysage politique où les parlementaires suisses commentent presque tous les événements internationaux : crises au Soudan, aux États-Unis, en Ukraine, en Russie, en Turquie, tensions kurdes, etc. Tweets, déclarations, prises de position : le débat public helvétique se déploie facilement sur les drames du monde.

Mais lorsqu’un citoyen suisse, officier de milice de longue durée et serviteur de l’État, est sanctionné pour avoir exercé — selon lui — un droit fondamental à la liberté d’expression, il n’entend rien. Il ajoute un élément majeur: dans les médias suisses, il n’y aurait “pas une seule ligne” sur son cas. Il s’excuse presque de le dire, mais conclut sèchement: « c’est un désastre ».

Roger Köppel, lui aussi, insiste sur le point de principe: même si les accusations étaient avérées — hypothèse qu’il rejette — le simple fait d’inscrire quelqu’un sur une telle liste resterait, selon lui, un scandale démocratique.

 

Les sanctions au quotidien: immobilité, isolement, asphyxie financière

Vient ensuite la partie la plus concrète, celle des effets immédiats. L’animateur rappelle que la liste comporte des profils vivant en Russie, pour qui les conséquences sont limitées. Il cite le cas de Fyodor Lukyanov, présenté comme un commentateur ayant critiqué Poutine et jugé l’entrée en Ukraine comme une erreur — et pourtant inscrit lui aussi. Mais Jacques Baud, lui, vit dans l’Union européenne, à Bruxelles: l’impact change de nature.

 

Jacques Baud précise qu’il a consulté un juge: en principe, une personne sanctionnée ne devrait pas pouvoir entrer dans l’UE. Pourtant, il y réside déjà. La jurisprudence applicable, dit-il, produit un effet paradoxal : il ne peut plus franchir de frontière à l’intérieur de l’UE. Même rentrer en Suisse deviendrait impossible.

 

Il détaille les implications pratiques:

impossibilité de traverser une frontière intra-européenne;

impossibilité de prendre l’avion;

impossibilité, en pratique, de voyager même pour revenir dans son pays;

obligation de rester en Belgique sous peine d’arrestation lors d’un déplacement.

 

Enfin, Jacques Baud Puis il aborde la dimension matérielle: ses comptes seraient fermés, ses ressources gelées. Il emploie une image volontairement triviale pour exprimer l’asphyxie: il ne peut pas acheter un morceau de pain faute d’accès à ses moyens de paiement.

 

Une décision politique aux conséquences pénales

Jacques Baud insiste sur un point qu’il juge fondamental: la sanction n’est pas, selon lui, une décision judiciaire; c’est une décision politique. Mais s’opposer à cette sanction — la contourner, la violer, ou simplement agir comme si elle n’existait pas — peut basculer sur le terrain pénal… puis en prison… ce qui serait la seule solution pour continuer à se nourir (amusé)

 

Stratégie de survie: avocats et « exceptions humanitaires »

Face à cette impasse, Jacques Baud indique discuter avec des avocats. Une piste existe: demander des exceptions humanitaires, c’est-à-dire des aménagements permettant de survivre (se nourrir, se loger, assurer les besoins élémentaires). Mais il souligne que ces démarches prennent du temps — temps pendant lequel la situation reste bloquée.

 

Il conclut cette partie sur une comparaison glaçante: il affirme n’avoir commis aucun crime, mais se retrouver dans une condition qu’il juge « pire que la prison », puisqu’en prison, au moins, on est nourri. Ici, dit-il, on ne lui interdit pas explicitement de se nourrir mais on lui interdit en pratique d’acheter — jusqu’à évoquer l’impossibilité d’acheter une simple bouteille d’eau…

 

Des sanctions pensées pour des criminels: sentiment d’une mesure « hors cadre »

Jacques Baud insiste sur un point de philosophie politique: le régime de sanctions appliqué à son cas aurait été conçu, à l’origine, pour des terroristes, des criminels, ou des individus dangereux dont l’objectif est précisément de couper les ressources et d’empêcher l’accès à l’espace européen. Il décrit un système adapté à des personnes vivant hors de l’UE, que l’on peut empêcher d’y entrer et dont on peut geler les moyens d’action. Dans son cas, dit-il, la logique devient paradoxale : il réside déjà dans l’Union européenne, ce qui transforme l’outil en mécanisme d’enfermement et d’asphyxie, sans procédure pénale préalable.

 

Hypothèses et prudence : « la réponse honnête, c’est que je ne sais pas »

Interrogé sur l’origine de la proposition de sanctions — qui les a ciblées, qui les a portées, qui « est derrière » — Jacques Baud répond avec une prudence répétée : il ne sait pas…

Il concède néanmoins une hypothèse: au regard de certaines déclarations attribuées à un ministre français (évoquant un affrontement contre la « propagande russe »), il pourrait imaginer une impulsion venue de France.

 

Appel à la Suisse: que peuvent faire autorités, parlementaires et médias ?

Avant de conclure l’entretien, l’interlocuteur pose une dernière question, très politique : Jacques Baud, habitué à être « entre les parties » comme médiateur, se retrouve désormais au cœur d’un affrontement — celui d’une Union européenne qui, selon l’animateur, n’accepterait pas qu’un Suisse neutre examine les deux faces du conflit. Que peut faire la Suisse ? Que peuvent faire les parlementaires ? Les médias ? Comment aider concrètement ?

La réponse de Jacques Baud se structure autour d’un diagnostic: la sanction n’est pas une décision juridique. Elle ne résulte pas d’un jugement, ni d’une condamnation pour violation d’un droit. Il la décrit comme une décision purement politique, volontaire. Par conséquent, dit-il, la solution doit venir du champ politique: ce n’est pas d’abord une affaire de tribunaux, mais de volonté et de décision publiques. Mais il se trouve que du côté de Berne le silence est assourdissant !

 

Confiance dans les autorités suisses malgré tout

Malgré la dureté de la situation, Jacques Baud affirme conserver une confiance dans les autorités suisses et dans les citoyens. Il dit percevoir une prise de conscience: mobilisation, pétitions, initiatives de diffusion (il cite notamment des sous-titres), signes d’un effort collectif pour faire comprendre le dossier. Il désigne implicitement l’État suisse comme acteur central au niveau politique — « notre gouvernement » — tout en laissant entendre qu’il attend une réaction ou une action qui, jusque-là, lui a manqué.

 

Transcription de la vidéo réalisée à l’aide de Turboscribe AI - Rewriting: Louis GIROUD

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L’UE panique face à une Italie qui ose évoquer son bas de laine

11 Décembre 2025, 22:21pm

Publié par Louis GIROUD

Rien n’angoisse autant l’Union européenne qu’un lingot qui bouge. L’Italie possède 2452 tonnes d’or, troisième réserve mondiale, un trésor que la Banca d’Italia conserve pieusement dans des coffres disséminés entre Rome, Londres, Berne et Fort Knox. Mais il suffit qu’un sénateur italien suggère que l’or italien appartienne à l’Italie pour que la BCE sonne l’alarme comme si les hordes gothiques reprenaient d’assaut Rome.

L’UE panique face à une Italie qui ose évoquer son bas de laine

Quand le coffret à bijoux est interdit d'accès à sa propriétaire

 

On croyait naïvement qu’un pays pouvait encore disposer de son patrimoine sans devoir signer une décharge à Francfort ; erreur touchante. Les 2 452 tonnes d’or italien deviennent soudain un objet dangereux, un composant sensible que seule la BCE serait habilitée à manipuler, comme si un gouvernement national risquait de faire exploser le système monétaire simplement en affirmant que ce qui est à lui pourrait servir à quelque chose.

 

Une mise sous séquestre perpétuelle

La BCE n’a pas simplement rappelé que la Banque d’Italie devait rester indépendante: elle a réaffirmé que l’État italien n’avait pas son mot à dire sur la gestion de ce qui lui appartient, parce que «l’indépendance» signifie désormais la mise sous séquestre perpétuelle des décisions stratégiques, un isolement prophylactique du politique pour éviter qu’il ne commette la folie de gouverner. En plu clair, la BCE a  dit que l’État italien peut regarder les coffres, mais pas les ouvrir, encore moins en décider l’usage.

 

Inadmissible qu'un Etat-membre ose se souvenir qu'il existe

Ce qui terrifie vraiment la BCE, c’est qu’un État-membre ose se souvenir qu’il existe. l’Union européenne ne dit pas que l’Italie a tort. Elle dit qu’elle n’a pas le droit de poser la question. Le simple fait d’évoquer une réapropriation des réserves d’or déclenche des rappels de traités, de règles, de protocoles, de paragraphes qui fonctionnent comme des barrières automatiques.

C’est magnifique: l’État italien découvrant qu’il n’a plus droit de toucher ce qu’il possède, parce que ce qu’il possède appartient à une structure qui n’en est pas propriétaire mais qui en détient l’exclusivité de gestion. L’Europe n’est plus un projet: c’est une parodie administrative écrite par Kafka sous antidépresseurs.

 

Quand la BCE s’inquiète, l’humour se fait lourd

La BCE dit ne « pas comprendre clairement l’objectif » de l’amendement italien. On compatit. Il est vrai qu’après vingt ans de gouvernance algorithmique, toute phrase contenant les mots État, peuple et propriété dans la même ligne ressemble forcément à un acte hostile.

L’inquiétude est d’autant plus délectable que les économistes alignés, eux, feignent de croire que ce débat relève du folklore souverainiste. Une diversion, disent-ils. Un «drapeau idéologique», disent-ils encore. Il est toujours fascinant d’observer ces experts expliquer à un pays où réside son patrimoine, et dans quels mots il doit le formuler pour rester dans les clous du «projet européen».

 

Interdiction de mettre les mains dans le tableau de bord

Dès que Rome dit «cet or est à nous», Francfort réplique «cet or n’est à personne, mais surtout pas à vous». Tout est là: une fiction de propriété neutralisée par un régime de gestion qui empêche toute action. L’or devient un objet théorique, un bloc comptable dont l’existence concrète est presque indésirable. Le toucher, c’est déranger le grand appareillage de stabilité qui fonctionne à une condition: que plus aucun État ne se comporte comme un État.

 

L’or, ce truc jaune, immobile, qui maintient l’illusion

Pour la BCE, l’or n’est pas un outil économique, c’est un élément structurel du décor. On le stocke, on l’empile, on l’exhibe dans les bilans, mais on ne l’utilise pas, car l’utiliser reviendrait à admettre que les nations pourraient prendre des décisions dans un contexte où l’Europe veut précisément éviter toute prise d’initiative.

Et puis, ce qui rend la BCE nerveuse, c’est que si l’Italie commence à en parler; la France pourrait bien aussi se réveiller... parce qu'avec sa dette abyssale, ses 2400 tonnes de «jaune», ça serait un peu de beurre sur les épinards...

Pour Francfort, cette immobilisation forcée permet de maintenir l’idée que tout est sous contrôle, que l’euro repose sur une base solide, que les réserves restent ce qu’elles doivent être: un argument psychologique.

 

En vérité l’Europe exige des États dociles et des peuples zombies

Le fond du problème n’a rien à voir avec l’économie. Il tient au fait qu’un État membre se comporte comme un co-propriétaire, alors que Bruxelles veut des locataires pressurables et sous supervision.

Dans cette configuration, un membre qui possède un trésor doit demander l’autorisation de vérifier qu’il le possède encore. Officiellement souverain, pratiquement sous tutelle. L’Europe adore les États: à condition qu’ils restent en veille, qu’ils n’actionnent aucun commutateur, qu’ils se contentent d’approuver les manuels d’instructions écrits ailleurs. L’or italien devient ainsi le symbole parfait d’une Union qui tolère la souveraineté comme concept abstrait, mais qui la redoute dès qu’elle se manifeste sous forme concrète. On accepte le drapeau, on refuse la clé du coffre.

 

Du métal jaune comme test de résistance

Cet épisode n’a rien d’anodin. Il révèle la grande peur de Bruxelles: celle de voir un État récupérer un levier réel. Dès qu’un pays tente de reprendre un outil stratégique — monnaie, frontière, énergie, réserves — l’Europe déclenche un protocole de neutralisation pour rappeler que la décision véritable se prend ailleurs.

Et  cette Europe ne supporte pas que l’Italie, ou n’importe quel pays, puisse encore s’en servir. Un État qui demande où se trouvent ses lingots, c’est un État qui recommence à penser. Et ça, dans la logique actuelle de de l’UE, c’est vraiment intolérable.

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Non à l’empire de la paperasse ! Où l’on découvre que l’Europe moderne ne se gouverne plus, elle s’imprime

9 Décembre 2025, 12:16pm

Publié par Michel ROCHAT

L’empire bruxellois fonctionne comme un Scribe fou qui ne dort jamais, qui tourne à la caféine institutionnelle, qui secrète du règlement comme d’autres sécrètent du fiel, qui remplit la planète d’annexes, de préambules, de considérants, de notes de bas de page, de sous-alinéas, de sous-sous-alinéas, de renvois à des renvois qui renvoient eux-mêmes à des renvois précédents. Elle ne gouverne pas : elle photocopie le réel jusqu’à la suffocation.

Non à l’empire de la paperasse ! Où l’on découvre que l’Europe moderne ne se gouverne plus, elle s’imprime

Chaque minute qui passe, un nouveau règlement jaillit de Bruxelles pour dire à un citoyen européen comment se positionner par rapport à une courgette, un chameau, un chargeur USB ou une émotion vécue pendant ses loisirs. La bureaucratie n’est plus un moyen : c’est une forme de vie.

 

L’UE  c’est 70’000 pages de plus par an, comme si personne ne devait les lire

Depuis le traité de Lisbonne, l’UE a pondu environ 70’000 pages de texte nouveau par an. On ne parle plus d’un Parlement: on parle d’une imprimerie possédée. Une sorte de Gutenberg zombie qui n’a plus de frein moteur.

 

Le rapport Draghi recense 13’000 actes juridiques adoptés en cinq ans

Cela représente des montagnes de papier plus hautes que les Alpes suisses, mais sans la beauté, sans les chamois, sans rien — juste de la cellulose réglementaire, compacte comme une Ursula von der Leyen un lendemain de Conseil. Dans ce monde-là, la modernité consiste à cuire un œuf avec trois directives, deux règlements et un acte délégué qui vous explique comment tenir la casserole. L’homme moderne ne pèle plus une pomme: il l’accomplit selon la procédure CEE 2234/2027/Annexe VII-bis.

 

EconomieSuisse ou la quadrature du cercle: vouloir moins d’État en Suisse, mais importer plus d’État depuis Bruxelles

On pourrait presque admirer l’audace, presque. D’un côté: Economiesuisse réclame de soulager les entreprises du fardeau administratif. De l’autre : elle veut signer des accords institutionnels qui reviennent à brancher la Suisse à la centrale nucléaire du règlement bruxellois. C’est un peu comme militer pour la sobriété énergétique en installant un grille-pain géant dans son salon. Leur ligne peut se résumer ainsi: Moins de bureaucratie nationale, oui — mais plus de bureaucratie étrangère, tout de suite. Moins de règlements suisses excessifs  — mais tout en voulant en importer par palettes entières de Bruxelles.

Mais bien sûr ! Les adversaires des nouveaux accords n’exagèrent même plus: ils divaguent.

 

L’Europe, ce n’est pas Big Brother : c’est Big Brochure

Pourquoi Bruxelles fabrique-t-elle autant de textes ? Parce qu’elle ne sait faire que ça. L’Europe aime la norme comme d’autres aiment les chats. Elle cajole la norme. Elle dort avec la norme. Elle donne un prénom à la norme et lui tricote des projets de directives pour qu’elle ne prenne pas froid.

L’UE a conçu une logique propre: si un problème n’existe pas, on rédige une réglementation pour le faire apparaître. Le réel, lui, n’a plus qu’à suivre.

C’est l’inversion totale: l’univers n’a pas été créé en sept jours; Bruxelles en crée un nouveau chaque matin entre 8 h et 11h30, juste avant le déjeuner de travail où l’on présentera trois nouvelles stratégies-cadres pour optimiser la stratégie-cadre précédente.

 

La Suisse, ce pays déraisonnable qui croit encore qu’un citoyen doit comprendre la loi

Pendant que l’Europe se noie dans son océan de paragraphes, la Suisse continue d’entretenir une idée archaïque: la loi doit rester lisible. Pour un pays où la démocratie directe repose sur le fait que les citoyens lisent et comprennent les objets soumis au vote, l’arrivée du tsunami réglementaire européen reviendrait à diffuser du Wagner dans un hospice: tout le monde souffrirait, mais personne n’oserait le dire.

La moitié du droit économique suisse est déjà influencée par Bruxelles, souvent par transposition autonome — un concept unique au monde qui consiste à adopter la loi d’un autre sans qu’il ne l’ait demandée. Une sorte de syndrome de Stockholm législatif. La Suisse n’est pas encore dans l’UE, mais elle range déjà sa chambre selon les instructions du voisin.

 

L’usine à règles qui se prend pour un destin

On parle souvent de l’expansion des compétences de l’État. Mais l’UE, c’est mieux: c’est l’expansion d’un État sans visage, d’une bureaucratie sans propriétaire, d’une fabrique normative qui tourne seule, comme si les fonctionnaires avaient disparu mais laissé les machines réglées sur « production infinie ». Le cauchemar postmoderne, version Office du marché intérieur.

Au rythme actuel, d’ici 2050, il faudra un permis européen pour respirer correctement à l’intérieur d’un espace de travail partagé. Une respiration non conforme DEVIENDRA un problème de conformité environnementale, immédiatement soumis à révision. Bruxelles ne détruit pas la liberté : elle la reformate. En Times New Roman, 12 points, interligne simple.

 

Et si la Suisse disait NON à l’empire de la paperasse ?

La bureaucratie européenne n’est pas un danger abstrait. C’est un écosystème. Une jungle de classeurs où l’on n’avance qu’en dégageant des lianes de directives.

La Suisse peut continuer à respirer l’air frais des vallées ou inhaler la poussière réglementaire des couloirs de la DG COMP. Elle peut conserver ses procédures de consultation ou les troquer contre les mécanismes de decision shaping (mot magique qui signifie «vous parlerez quand on vous dira de parler»).

La Suisse n’a pas besoin de devenir la sous-préfecture helvétique du Règlement 32/84/UE.
Elle n’a pas besoin de se soumettre à la religion du formulaire.
Elle n’a pas besoin de transformer sa démocratie directe en simple branche locale du département «Compliance» de Bruxelles.

Elle peut dire non, tout simplement. Un mot court, léger, helvétique.
Un mot encore non réglementé par l’Union européenne.

 

Michel ROCHAT

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Suisse à dix millions d'habitants: la peur du manque face au déni du trop-plein

8 Décembre 2025, 23:52pm

Publié par Michel ROCHAT

Les adversaires de l’initiative voient le chaos partout… sauf là où il se trouve. Le pays déborde déjà de toutes parts; l’Office fédéral de la statistique revoit ses courbes tous les cinq ans parce qu’elles explosent en plein vol; l’énergie va manquer; les infrastructures sont saturées; les loyers étouffent la classe moyenne; l’agriculture recule; la nature fond comme le chocolat au soleil — mais non… attention, le chaos, le vrai, ce serait de freiner la machine.

Suisse à dix millions d'habitants: la peur du manque face au déni du trop-plein

Dans la bouche de Cédric Wermuth et consorts, la Suisse serait une sorte de Tamagotchi géant: si l’on ne nourrit pas la croissance démographique chaque matin, elle meurt. La réalité, elle, rappelle plutôt un aquarium dont la pompe a lâché: on continue d’ajouter des poissons parce que «ça fait joli», et quand l’eau devient laiteuse, on accuse le bocal d’être xénophobe.

 

Le chaos selon Wermuth, ce sont les gens qui remarquent qu’ils étouffent

Selon Cédric Wermuth, limiter la croissance démographique provoquerait «le chaos absolu». L’expression fait sourire. Le chaos absolu, chez lui, c’est quand le pays cesse d’ajouter 80'000 personnes nettes par an à son inventaire. Alors qu’en réalité, le chaos absolu, c’est:

– 214 TWh d’énergie consommés dans un pays qui n’en produit même pas la moitié;
– des villes qui bétonnent 2'000 m² de nature par heure;
– 260'000 immigrations nettes en 2023, soit un canton entier arrivé d’un coup;
– des loyers stratosphériques malgré plus de logements vacants qu’en 2002;
– des transports saturés, des écoles débordées et un système social chauffé au rouge.

Mais pour les adversaires de l’initiative, tout cela n’est qu’une «perception» — une atmosphère, une petite fatigue. La Suisse suffoque, mais le problème, nous dit Wermuth, ce sont les gens qui remarquent qu’ils étouffent.

 

«Vous détestez vos voisins, donc vous êtes méchants»

L’argument favori: «Le jour de la votation, 1,5 million de citoyens européens se demanderont s’ils doivent quitter la Suisse.»
Autrement dit: «Si vous votez NON à l’explosion démographique, vos voisins feront leurs valises, les enfants pleureront dans les rues et les chats se jetteront dans les fontaines.»

On atteint ici des sommets de dramaturgie subventionnée.

En face, les partisans de l’initiative rappellent simplement qu’un pays a encore le droit de décider combien d’habitants il peut absorber matériellement, sans se laisser dicter son avenir par un chantage émotionnel digne d’un soap opera. Le peuple suisse doit choisir sa politique démographique, pas sa psychiatre familiale.

 

La peur de la main-d’œuvre introuvable: quand la démographie devient drogue dure

Wermuth répète que sans immigration massive, nos hôpitaux fermeraient et nos aînés seraient «calmés aux sédatifs». L’image est forte: on dirait presque une menace. Mais elle masque des faits têtus.

Plus de population = plus de patients → plus de besoins → plus de pénurie.
C’est de la mathématique de base. Même les élèves des classes débordées peuvent suivre.

Chaque vague migratoire crée elle-même la demande d’une nouvelle vague. On appelle cela un système addictif.

La Suisse devient ainsi un organisme qui ne peut plus fonctionner sans perfusion démographique continue, alors même que cette perfusion provoque les symptômes qu’elle prétend soulager: surcharge des hôpitaux, explosion des primes, urbanisation sauvage, pression sur les sols et sur l’énergie.

Autrement dit: on éteint l’incendie avec un jerrican d’essence.

 

L’art de transformer une limite physique en péché politique

L’initiative parle de durabilité. De limites matérielles. D’énergie, de sols, de logements, de ressources. Les adversaires y voient… de la xénophobie.

C’est un classique: dès qu’on évoque la simple notion de capacité, on vous explique que vous détestez la moitié du monde.
Cédric Wermuth ressort même toute la panoplie historico-morale: antisémitisme d’antan, méfiance ancestrale, «culture dominante xénophobe».

On dirait le catalogue Manufrance de la mauvaise foi.

Pendant ce temps, les faits matériellement vérifiables continuent d’empirer: nature bétonnée, agriculture réduite de 1'143 km², consommation énergétique en hausse, besoins en infrastructures multipliés, systèmes sociaux sous pression.

Mais non: si la réalité vous gêne, c’est que vous êtes méchants.

 

«Plus on est, plus on rit!»

L’argument magique: «Partout où les gens aiment vivre, la prospérité augmente.»
Traduction: «Plus il y a de monde, plus c’est génial. Continuez à pousser, il reste peut-être un angle de trottoir à bétonner près de Zurich.»

Les partisans de l’initiative apportent pourtant une donnée simple, élémentaire, presque enfantine: un petit pays avec des ressources limitées ne peut pas durablement encaisser un million et demi de nouveaux habitants tous les vingt ans.

Ce n’est ni de droite ni de gauche: c’est géologique, géographique, thermodynamique.
La terre, elle, vote pour les limites.
Elle ne connaît pas les discours.
Elle connaît la charge maximale.

 

Le catastrophisme change de camp

Les adversaires de l’initiative jouent à se faire peur: «Fin de la prospérité!», «Fin des hôpitaux!», «Dépression nationale!», «Nos voisins qui fuient!»

Mais la catastrophe — la vraie, la matérielle, la mesurable — c’est la situation actuelle.
C’est la croissance incontrôlée qui dissout la Suisse réelle dans un brouillard statistique.
C’est la fuite en avant énergétique, urbaine, sociale et écologique.
C’est croire que la liberté d’un pays dépend de sa densité de population.

 

La Suisse est un bar à fondue:
– Il est convivial, chaleureux, accueillant — mais quand la table est pleine, elle est pleine.
– Ce n’est pas de la haine.
– Ce n’est pas de la peur.
– C’est juste éviter de renverser le caquelon sur tout le monde.

 

 

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L’Union Punitive SA: Une officine qui tire sur tout ce qui bouge…

8 Décembre 2025, 06:36am

Publié par Louis Giroud

L’Union européenne a découvert la joie simple des états d’âme autoritaires. Elle ne construit plus des cathédrales bureaucratiques: elle dresse des contraventions cosmiques. Son dernier trophée, X – l’ancien Twitter – reçoit ainsi une amende astronomique destinée à rappeler au monde que Bruxelles tient encore son fouet réglementaire. Pas pour défendre les citoyens. Pas pour régler un problème technique. Pour rappeler qu’ici, dans le grand sanhédrin technocratique, le débat libre doit se présenter à l’accueil, retirer un ticket, attendre son tour et se montrer poli. Sinon: sanction.

Le Digital Services Act a été pensé comme un outil de protection. En réalité, c’est l’équivalent numérique d’un couteau suisse fabriqué pendant une crise d’autoritarisme nerveux. On peut tout faire avec: moraliser, punir, infantiliser, exiger, sermonner, contraindre. L’UE s’en amuse comme un enfant qui découvrirait que le bouton rouge fait du bruit: plus c’est vague, plus c’est jouissif.

L’infraction imaginée pour clouer X au pilori ? «Pratiques trompeuses», «manque de transparence», «registre publicitaire». Des expressions conçues pour tenir debout même si on retire les voyelles. Des mots tellement flous qu’un jour, on pourra les appliquer à la météo.

Le vrai problème se trouve ailleurs: X refuse de se laisser toiletter. Musk laisse les gens parler sans que Bruxelles n’enlève les petites lettres imprudentes avec une pince à épiler. Une hérésie. Un pape numérique qui excommunie la censure: insupportable.

 

L’eurocratie, cette vieille maîtresse jalouse

Pendant des années, les plateformes ont accepté de se faire brosser dans le sens du poil réglementaire. Elles demandaient poliment combien de cases il fallait encore cocher pour éviter une remontrance de commissaire européen. Puis Musk arrive. Et soudain, impossible de garder les bêtes en cage.

Bruxelles découvre alors l’angoisse la plus profonde de toute bureaucratie vieillissante: un espace de parole qui n’attend pas ses directives pour respirer. Un agora imprévisible. Un lieu où l’on débat sans demander l’avis du préfet moral continental. L’UE, vexée comme un satrape déchu, décide donc de frapper fort: un coup de marteau réglementaire pour dire « ici, on parle quand on vous le dit ».

 

Washington, soudain pris d’un sursaut de lucidité

Même les États-Unis, qui d’habitude regardent les convulsions bruxelloises avec un sourire diplomatique, ont sursauté. Une amende de cent vingt millions, c’est suffisant pour réveiller le Département d’État. Une telle somme pour des « pratiques trompeuses » ? On pourrait croire que Bruxelles reproche à Musk d’avoir volé la Joconde.

Mais non. C’est simplement la méthode douce de l’UE: quand quelque chose échappe à son contrôle, elle punit. Le géant américain comprend le message: l’Europe ne veut pas réguler la tech, elle veut rappeler qu’elle existe encore. Une Europe qui ne produit plus grand-chose, mais qui distribue les sanctions comme des médailles inversées.

 

L’UE, nouveau directeur de conscience à usage mondial

L’amende n’est pas seulement financière: elle est pédagogique. L’Union se prend désormais pour un internat moral. Elle donne des « délais », réclame des « plans », surveille, juge, sermonne. On croirait entendre un surveillant général s’adressant au cancre le plus bruyant de la classe.

Une logique étrange s’installe: l’UE ne gère plus un marché, elle gère des comportements. Elle ne régule pas une activité: elle corrige une attitude. Et lorsqu’elle manque d’autorité réelle, elle la remplace par une inflation de normes. Le pouvoir se dissout, mais la procédure enfle.

 

Quand Musk parle de dissolution de l’UE…

La réplique de Musk – l’UE devrait être dissoute – a fait s’étrangler des bataillons entiers de hauts fonctionnaires. Pourtant, ce n’est pas l’excentricité d’un milliardaire. C’est le constat clinique d’un continent qui a perdu le fil. Plus l’Europe décline, plus elle multiplie les règles pour éviter de regarder la réalité en face. Le réflexe pavlovien du pouvoir faible: serrer la vis.

Bruxelles ressemble à ces phares en ruine qui continuent de s’allumer mécaniquement, alors même que les navires ne passent plus depuis des années. Le phare ne guide plus, ne protège plus, ne sert plus à rien. Il reste juste pointilleux. Très pointilleux.

 

Le futur: après les plateformes, les citoyens

Car l’essentiel n’est pas l’amende de X. L’essentiel, c’est la trajectoire. Le continent glisse vers une gouvernance punitive où la liberté devient un accident administratif. Si un réseau social peut se faire frapper pour ne pas filtrer les conversations comme Bruxelles l’exige, qu’est-ce qui empêchera demain de sanctionner ceux qui les tiennent ?

Ce n’est pas de la science-fiction. C’est la logique même du système: réguler l’outil, discipliner l’usage, surveiller l’utilisateur. Une vieille histoire européenne. Le numérique ne fait qu’offrir un terrain de jeu plus vaste.

 

L’Europe, ce phare éteint qui vérifie encore les ampoules

Autrefois, le continent prétendait éclairer le monde. Aujourd’hui, il vérifie compulsivement la conformité des interrupteurs. Il ne protège plus la liberté, il l’encadre. Il ne garantit plus le débat, il le conditionne. La lumière est morte, mais la paperasse brille encore.

Et dans ce clair-obscur administratif, une certitude se dessine: la prochaine bataille ne se jouera pas entre Bruxelles et une plateforme américaine. Elle se jouera entre Bruxelles et tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à une opinion libre. Parce que c’est ça, désormais, le vrai délit.

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«Bilatérales III»: le grand numéro d’emballage d’EconomieSuisse

8 Décembre 2025, 05:18am

Publié par Louis Giroud

Il existe une constante dans l’histoire politique suisse: chaque fois qu’un pan de la souveraineté est menacé, ce n’est jamais au nom de la contrainte, mais au nom de «l’efficacité». Ceux qui demandent d’abandonner une liberté n’ont jamais l’honnêteté de le dire. Ils expliquent que ce n’est pas une perte, mais une optimisation; pas un renoncement, mais une actualisation; pas un basculement, mais un simple ajustement.

«Bilatérales III»: le grand numéro d’emballage d’EconomieSuisse

Avec les accords «Bilatérales III», EconomieSuisse orchestre ce théâtre-là: une mise en scène savamment calibrée, saturée de chiffres prophétiques, de catastrophes modélisées, de raisonnements tautologiques et d’images destinées à dépolitiser ce qui, depuis 1848, relève pourtant du cœur battant de l’architecture institutionnelle suisse.

 

Transformer son intérêt sectoriel en impératif national

Nous sommes face à un cas d’école: un lobby économique se prenant pour une autorité morale, transformant son intérêt sectoriel en impératif national. Il faut observer cette mécanique de près, car elle dit bien plus qu’un simple rapport de force entre l’économie et le politique: elle révèle la manière dont une démocratie peut être anesthésiée par ceux qui prétendent la sauver de son propre peuple.

 

Le lobby et sa fable: l’Europe comme horizon indépassable

Le discours d’EconomieSuisse ne commence jamais par une question. Il commence par une conclusion: la Suisse n’aurait pas le choix. L’Union européenne serait le pivot, l’axe, la matrice et la colonne vertébrale de la prospérité helvétique. Le reste du monde — États-Unis, Chine, Inde — est relégué au rang de folklore commercial. Tout se passe comme si un éternuement à Bruxelles suffisait à faire s’effondrer l’industrie suisse. Nous sommes face à un récit, non à une analyse.

Aucun tableau sérieux n’est produit pour rendre compte de la diversification réelle des exportations suisses hors de l’UE, de l’importance croissante de secteurs peu ou pas dépendants du marché intérieur européen, du rôle déterminant de la stabilité institutionnelle suisse dans l’attraction des capitaux internationaux, ni de la faiblesse structurelle de nombreuses économies européennes. On passe également sous silence le fait que la balance commerciale est favorable à l’UE, faisant de la Suisse un client solvable plutôt qu’un mendiant dépendant.

 

La Suisse allongée à l’ombre d’un Maître

À la place, on répète que l’UE représente 450 millions de consommateurs comme on psalmodie un dogme. On cite des pourcentages d’exportations sans jamais examiner les secteurs concernés ni leur degré réel de dépendance réglementaire. On oublie surtout que l’économie suisse s’est construite précisément parce qu’elle a toujours refusé de faire dépendre sa souveraineté d’une seule puissance dominante. Ce que raconte EconomieSuisse n’est pas l’avenir, mais une fiction géopolitique où la Suisse deviendrait une principauté allongée à l’ombre d’un Maître. Une fiction qui arrange Bruxelles, évidemment, mais surtout les grandes entreprises incapables d’imaginer un monde où la prophylaxie réglementaire européenne ne leur servirait plus d’aiguillage permanent.

 

Le terrorisme prédictif: quand l’économie joue à l’apocalypse

Chaque fois qu’on demande à EconomieSuisse d’expliquer pourquoi la Suisse devrait accepter un mécanisme de reprise dynamique du droit européen, la réponse ne prend pas la forme d’une démonstration politique, mais d’une litanie de chiffres. Il ne s’agit jamais de données observées, mais de projections: une baisse du PIB de 7,1% à l’horizon 2045, 685 milliards de pertes cumulées, 50 milliards pour l’électricité, 5’200 francs de PIB par habitant. On se croirait à la lecture d’un bulletin météo pour l’année 2080.

Ces chiffres fonctionnent comme des épouvantails. Ils ne démontrent rien; ils effraient. Ils ne constituent pas une analyse, mais un instrument psychologique. Dans n’importe quel autre domaine, un modèle projeté à vingt ans serait accueilli avec la plus grande prudence. En politique européenne, il devient une loi sacrée. Le problème n’est pas l’existence du modèle en soi, mais ce qu’il remplace: la discussion, l’incertitude, le doute légitime et l’évaluation critique. L’économie cesse d’être un outil pour devenir une théologie, dont EconomieSuisse assume le rôle du clergé.

 

L’infantilisation technologique: «Votre Constitution est un smartphone»

On touche ici au sommet de la novlangue. Selon les promoteurs des Bilatérales III, ces accords ne constitueraient qu’une «mise à jour». Comme si la Constitution était une interface logicielle, la souveraineté un système d’exploitation et les cantons de simples icônes. Ce cadrage n’est pas anodin: il a pour fonction explicite de dissoudre le politique dans le technique.

On explique ainsi qu’il ne s’agirait pas d’une transformation institutionnelle, mais d’une question de compatibilité; pas d’un changement de régime juridique, mais d’un simple correctif; pas d’un transfert de compétences, mais d’une synchronisation nécessaire. La réalité est pourtant beaucoup plus simple: cette prétendue «mise à jour» impose que le droit européen devienne la référence chaque fois que la Suisse souhaite conserver un accès au marché. Il s’agit d’un mécanisme d’intégration juridique automatique. Non pas une maintenance, mais une absorption. Non pas une adaptation, mais une dépendance programmée. Ce discours ferait sourire s’il ne concernait pas un pays dont l’originalité institutionnelle constitue l’un des rares miracles politiques de l’histoire moderne.

 

La neutralisation du peuple: un vieux fantasme technocratique

Dans le récit d’EconomieSuisse, le peuple apparaît comme un obstacle plus que comme un sujet politique. On lui concède poliment un référendum, à condition qu’il soit rituel et non décisif: un vote destiné à valider une ligne déjà tracée ailleurs, un geste civique décoratif. Derrière le langage apaisant sur le «respect des processus démocratiques», une vérité nue se dessine: ces accords ne peuvent exister qu’en rendant l’exercice de la démocratie directe impossible.

Une fois la Suisse insérée dans la logique de reprise dynamique du droit européen, tout rejet futur devient simultanément économiquement punissable, juridiquement risqué et politiquement irréversible. Le label «démocratie directe» subsisterait comme une «guirlande», ou comme une boule qu’on accroche au sapin de Noël. Ce que l’Union européenne n’obtiendrait jamais par un vote populaire limpide, ses partisans cherchent à l’obtenir par l’épuisement du droit, par de la sophistication procédurale et la culpabilisation civique.

 

L’oubli stratégique: la Suisse est forte parce qu’elle est singulière

L’argument le plus dévastateur contre les Bilatérales III n’est pas idéologique; il est historique. La Suisse est prospère parce qu’elle refuse l’alignement, cultive la neutralité comme un outil stratégique, protège son fédéralisme, garantit la lenteur démocratique face à l’accélération technocratique, demeure dépositaire d’une souveraineté normative que d’autres ont abandonnée et offre au capital une stabilité que Bruxelles est incapable de fournir. Elle maintient une qualité de décision politique en phase avec son tissu social et assume le coût de sa liberté pour en récolter les bénéfices. On lui demande aujourd’hui de détruire ce qui fonctionne pour se livrer à ce qui ne fonctionne plus.

 

L’emballage de la fausse «Fête» devient une faute politique

Les promoteurs de ces accords ne proposent pas un avenir; ils organisent une résignation. Ils souhaitent que la Suisse devienne ce que l’Europe est devenue: une zone administrative où la règle prime sur la liberté, la conformité sur la créativité et la centralisation sur la subsidiarité. Ils oublient que la Suisse n’est pas née dans un bureau bruxellois, mais dans un pacte, une structure fédérale et une méfiance ancestrale envers les appareils supranationaux.

L’emballage d’EconomieSuisse annonce un changement d’époque. Le lobby ne se contente plus d’influencer la politique; il cherche désormais à la remplacer. Dans ce discours, les choix deviennent des obligations, les alternatives des fantasmes, les réserves des archaïsmes et les opposants des irresponsables. Le peuple est progressivement présenté comme un problème, tandis que la souveraineté est réduite à un coût. Ce n’est plus un débat, mais un cadrage intellectuel destiné à rendre toute autre option impensable. Le lobby demande à la Suisse d’être «adulte», c’est-à-dire raisonnable, c’est-à-dire soumise. Ce lexique doit être refusé.

 

Pour une lucidité sans concession

Dire non à ce paquet institutionnel ne signifie pas dire non à l’Europe. Cela signifie refuser de confondre coopération et absorption, commerce et discipline, partenariat et tutelle. Aucune prospérité durable ne s’est jamais construite sur un renoncement à soi. Aucune innovation véritable ne naît de la conformité. Aucune démocratie digne de ce nom n’accepte que son droit dépende d’une instance extérieure. Aucun pays solide n’abandonne un avantage structurel pour satisfaire les fantasmes d’un lobby.

 

La Suisse a prospéré en résistant

La Suisse n’a jamais prospéré en s’alignant. Elle a prospéré en résistant. Ce n’est pas une posture, mais une réalité historique. L’enfumage d’EconomieSuisse ne doit pas nous tromper: derrière les modèles et les graphiques se cache une vérité simple. Ce que les partisans appellent «modernisation» est une mutation institutionnelle profonde. Ce qu’ils nomment «mise à jour» est une abdication enjolivée. Ce qu’ils présentent comme une «réalité économique» est un récit performatif destiné à empêcher toute autre pensée.

La Suisse n’a pas besoin de devenir l’annexe normative de Bruxelles pour continuer à inventer son avenir. Elle a besoin, comme toujours, de rester maîtresse de ses choix — même lorsque ceux-ci déplaisent à ceux qui rêvent d’une démocratie sans citoyens.

 

LOUIS GIROUD

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«Bilatétales III»: homologation d'une mise sous tutelle

7 Décembre 2025, 23:13pm

Publié par Louis Giroud

Un matin, le Conseil fédéral s’est levé avec l’idée lumineuse d’adopter le vocabulaire des lobbyistes européens. Pas un débat, pas un soupçon de décence institutionnelle. Juste un copier-coller direct de Bruxelles, comme si la Suisse avait enfin décidé d’abandonner les préliminaires pour entrer dans la relation toxique par la grande porte.

Le pays de la démocratie directe se retrouve à reprendre le jargon de ceux qui rêvent de voir sa démocratie sous tutelle. Le tour de magie est simple: rebaptiser un paquet d’accords explosifs en “Bilatérales III” pour le faire passer pour une suite logique, une continuité, une évidence quasi administrative. Le genre de manipulation linguistique qu’affectionnent les régimes qui ne veulent surtout pas qu’on lise les petites lignes.

 

Un label en trompe-l’œil, un pipeline vers la soumission

On vend au public un prolongement de la voie bilatérale. En réalité, l’intitulé sert à maquiller un virage brutal: l’abandon de l’égalité contractuelle au profit d’une relation verticale où l’UE donne les ordres et la Suisse coche les cases. Les “accords bilatéraux” avaient le mérite de la clarté: deux partenaires négocient, signent, appliquent. Le nouveau paquet appartient à une tout autre zoologie juridique. C’est un accord institutionnel: la Suisse reprend automatiquement le droit européen, se met sous la coupe d’un juge étranger, accepte des sanctions si elle ose respirer trop fort. Le marketing s’appelle “Bilatérales III”. Le produit réel: “Soumission 1.0”.

 

Un Conseil fédéral noyé dans les «lobbying papers»

La concordance voulait des conseillers fédéraux capables de se tenir à distance des propagandes, même quand elles sentent bon la moquette neuve de Bruxelles. Manifestement, cette capacité se perd. Le collège reprend un terme militant soufflé par les milieux économiques les plus euro-compatibles. Le Conseil fédéral n’explique rien, il répète. Il ne délibère plus, il s’aligne. On devine l’ambiance: les lobbying papers s’empilent, les arguments sont servis clé en main, les ministres hochent la tête comme des figurants dans leur propre film.

 

Des “clauses de sauvegarde” pour calmer les naïfs

Pour calmer les naïfs, on a inventé une “clause de sauvegarde”. Le genre de formule qui rassure les gens qui n’ont pas encore découvert les notes en bas de page. Officiellement, cette clause permettrait de freiner l’immigration “en cas de graves problèmes économiques ou sociaux”. Dans la réalité, elle exige l’autorisation préalable d’un comité mixte où Bruxelles distribue les permissions comme des jetons de parking. Il n’y a pas de sauvegarde: il y a demande d’indulgence. Et même lorsque Bruxelles consentirait à laisser la Suisse s’auto-défendre quinze minutes chrono, elle garderait le droit d’imposer des “mesures compensatoires”, c’est-à-dire des sanctions en costume trois pièces. Un garde-fou qui punit celui qui l’utilise: du jamais vu depuis les assurances-vie vendues aux naufragés.

 

Le leurre peint en rouge...

On ajoute ensuite une “clause unilatérale” dans le droit suisse, pour donner une impression d’indépendance. Du théâtre. Cette clause n’existe pas dans le traité, Bruxelles ne la reconnaît pas, et son activation violerait l’accord et déclencherait immédiatement les foudres européennes. C’est une alarme qui sonne dès qu’on l’effleure, et dont la notice d’utilisation commence par: “Ne pas utiliser”. Le Conseil fédéral la brandit pourtant comme preuve que la Suisse reste maîtresse chez elle. Une preuve qui n’a pas plus de valeur juridique qu’un post-it.

 

L’illusion du contrôle: la grande spécialité bruxelloise

Les deux clauses – la contractuelle et l’unilatérale – sont parfaitement synchronisées pour ne rien produire. Elles créent une illusion de maîtrise, un simulacre de souveraineté, une marionnette institutionnelle agitée devant un public distrait. La libre circulation reste intégrale, l’immigration continue sans frein, et chaque geste helvétique passe désormais au contrôle technique européen. “Bilatérales III”, c’est la version suisse du piège à guêpes: on attire avec un mot rassurant, et on referme la grille derrière.

 

La Suisse doit signer pour être punie

Les promoteurs du paquet racontent qu’il s’agit d’avancer dans la coopération. Le texte, lui, raconte autre chose: la Suisse doit reprendre le droit européen, s’exposer à des sanctions automatiques, renoncer à toute autodéfense juridique, et avaler une terminologie qui masque la nature réelle du projet. Le Conseil fédéral et les partis qui l’encouragent espèrent que la population suive sans regarder les détails. Mais l’histoire helvétique a parfois ce sursaut étonnant: quand le peuple lit les petites lignes, il devient subversif.

 

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