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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

opinions

« Voyage au bout de la patience... »

26 Janvier 2026, 08:12am

Publié par LG en hommage à «...»

Bruxelles avec sa gueule farcie de formulaires, finira comme le veau, par s'étrangler dans son foin !

 

L’Union européenne tombera pas sous les assauts d’ennemis, faut pas rêver, c’est du folklore ça, du théâtre à drapeaux... Non, elle s’écroule toute seule, en douce, sous ses propres airs supérieurs, sous le mépris poli pour les gens du bas, ceux qu’on consulte jamais, qu’on compte à peine…

« Voyage au bout de la patience... »

À Bruxelles on gouverne plus rien, on sécrète des arrêtés, des sanctions, des notices. On pérore. On comprend pas que l’autorité s’enfuit par les fenêtres. On regarde le vide, l’air stupéfait, comme si les peuples avaient soudain filé dans les bois.

 

Vient une crise, puis deux, puis quinze. Toujours le cirque. Les mines graves, les sommets de nuit, les photos majuscules. On aligne les tweets, les déclarations, les “engagements”. À la fin, un machin de plus, un dispositif, une autre usine à gaz plantée sur les précédentes. Le problème reste dessous, on le voit plus sous la paperasse. On repeint les ratages avec du jargon, mettez du vernis, qu’on en parle plus.

 

La Commission finit par faire la moue. Trop de textes, trop de règles, trop de dossiers. On s’étonne presque ! On annonce fièrement qu’on va réduire la charge. On se fend d’un règlement pour dire qu’on fera moins de règlements. Si ça, c’est pas l’aveu ! On voit bien le veau s’étrangler dans son foin. Le tas de formulaires lui passe par la gueule.

 

Côté économie, Draghi l’a écrit. Pas de mystère. Les Ricains fabriquent, les Chinois créent des usines, des chaînes, des industries. Nous, pendant ce temps, on trie les virgules. On vérifie les signatures. On tamponne. On ajourne. On retarde. On fait des rapports sur des rapports. Les autres prennent de l’avance en silence. L’Europe regarde les trains, carnet en main, pour noter les horaires.

 

Le vrai tambour, c’est les citoyens. Ils décrochent. Ils s’en foutent, carrément. Ils regardent tout ça comme une vieille machine. Les sondages pleurnichent. Macron plafonne à 16 % de favorables, 79 % qui veulent plus le voir. Merz en Allemagne, même chanson: 25 % de pour, 69 % de contre. Pas du bruit de fond. De la fatigue. De la lassitude. De l’usure de livreur.

 

Les traités, pareils. Blindés contre les électeurs. Pour décider en politique étrangère, faut l’unanimité. Un pays fait non, tout le monde rentre chez soi. Pour réformer ça, faut encore l’unanimité ! On a construit un cadenas sans clé. On a jeté la clé. On applaudit l’ingéniosité.

 

Ensuite le chantage. Les veto s’échangent comme de la quincaillerie. Même le Parlement rougit. On chante les valeurs le jour. On marchande la nuit. On fait les yeux doux, on donne des promesses, on signe des rabais. Ça glisse.

 

Bruxelles a un truc quand elle sait plus quoi faire: la thune. Elle ouvre les robinets. Elle verse, elle compense, elle invente des instruments budgétaires, on dirait des puzzles. Plus de projet. Plus de souffle. Juste du transfert et du règlement. Personne dit oui, personne dit non. On prend l’argent. Point.

 

Et le respect s’évapore, à une vitesse. Les citoyens se barrent mentalement. Les étrangers regardent ailleurs. L’Union inspire plus. Elle ajoute des couches. Elle protège pas. Elle complique. Elle propose d’avancer avec le frein à main serré.

 

Quand les gouvernants perdent leurs peuples, c’est plus une crise, c’est la légitimité qui fout le camp. Pas de fracas. Pas de panique. L’Union s’effacera dans l’air conditionné des bureaux. Un vendredi soir. Une salariée ramassera les dossiers dans un carton. On affichera encore un communiqué sur la “restauration de la confiance”. On fera une feuille de route. On ouvrira un groupe de travail. Et ça tiendra jusqu'à lundi.

 

En hommage à... qui aurait honni ce machin ! (LG)

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Désinformation et complotisme, mettons les choses au clair !

2 Janvier 2026, 11:52am

Publié par Louis GIROUD

De nos jours, la désinformation ne se définit plus par le mensonge, mais par la non-conformité au récit dominant. Des faits exacts, documentés et contextualisés sont aujourd’hui disqualifiés non parce qu’ils seraient faux, mais parce qu’ils dérangent. Sous couvert de lutte contre la désinformation, un nouveau mécanisme s’est imposé: l’anathème remplace le débat, et l’invisibilisation tient lieu de réfutation.

Dans l’évolution de la haine lexicale, il y a désormais des mots simples qui tuent. Qui ne disent rien, mais ravagent tout. Des mots-réflexes, que l’on plaque sur des écrits et des auteurs pour les faire taire, on les injecte dans la parole pour l’étouffer dans l’œuf.

« Complotiste », n’est plus un adjectif. C’est une arme. Mieux: un dispositif automatique de désactivation critique. Vous posez une question ? Complotiste. Vous mettez en doute ? Complotiste.

 

«Désinformation» c’est encore plus vite dit, plus clair: c’est ce qui est «faux» selon la pensée officielle. Sauf qu’aujourd’hui le masque est tombé, les faits prouvent que c’est l’inverse…

 

Vous respirez de travers ? Fasciste, populiste, complotiste. L’ordre importe peu. La fonction reste la même: au mieux botter en touche, au pire disqualifier.

 

Nous sommes entrés dans l’ère des trinités inversées. À la sainte Trinité du dogme se substitue celle du soupçon contrôlé: « fascisme » pour la diabolisation historique, « populisme » pour la dipravation sociale, « complotisme  » pour l’excommunication mentale.

Chacun de ces termes est vidé de sens mais chargé d’énergie répressive. Ils n’éclairent rien: ils désignent. Ils ne débattent pas : ils frappent.

 

Faire passer la soumission pour de la lucidité

Le fascisme, aujourd’hui, est une brume utile, un hologramme de l’adversaire qu’on projette sur n’importe quelle critique. Le populisme, une injure que l’on adresse à quiconque ose évoquer le mot « peuple » sans rire. Quant au complotisme, c’est la cerise paranoïde sur le gâteau de l’autocensure. Ne vous y trompez pas: ces mots ne sont pas choisis au hasard. Ils sont les balises langagières d’un système qui veut faire passer la soumission pour de la lucidité, l’aveuglement pour du progrès, la passivité pour de la responsabilité.

 

Un terme admirable de souplesse idéologique

Le mot-clef « complotiste » permet de regrouper dans un même sac les cinglés qui voient des reptiliens dans les loges maçonniques et les gens tout à fait rationnels qui, par exemple, se demandent si l’OTAN n’aurait pas, par hasard, un agenda stratégique au Moyen-Orient.

Le génie du mot, c’est l’amalgame. L’amalgame comme méthode de gouvernement. Vous parlez d’intérêts convergents entre grandes entreprises pharmaceutiques et décisions politiques ? Reptilien ! Vous vous interrogez sur les liens entre Bilderberg, Davos et l’effondrement méthodique des souverainetés nationales ? Terre plate ! Vous évoquez les incohérences de la communication gouvernementale sur les crises successives ? Atlantide !

Le conspirationniste de service, tel que les médias nous le peignent, est un personnage de BD. Cagoule noire, carte du monde aux murs, compas, laser, œil de Sauron. Il ne dort jamais. Il fait des flèches rouges entre Rockefeller, Soros, les Templiers et le Covid. Il voit des signes partout. Il est la caricature parfaite de celui qu’on pourra immédiatement tourner en dérision. Et grâce à lui, toutes les vraies questions deviennent illégitimes par contamination symbolique.

 

De vrais complots, il y en a pourtant...

Leur existence est même une constante historique. Le Watergate n’est pas une hallucination. Le plan Condor, non plus. Le Gladio italien, les manipulations de la CIA, les opérations sous faux drapeau: rien de tout cela n’est une lubie de forums. Mais dès que la dissimulation sort du champ des aveux autorisés, dès qu’elle concerne les intérêts en cours et non ceux du passé, elle devient taboue.

 

Le problème, ce n’est pas l’existence des complots: c’est le monopole de la parole sur les complots. Il y a des complots légitimes — ceux qu’on désigne une fois qu’ils sont morts —, et des complots illégitimes — ceux qu’on soupçonne tant qu’ils vivent. Le passé est conspirationniste, le présent est pur. C’est le dogme.La meilleure preuve que ce mot est une étiquette totalitaire, c’est son usage systématique pour faire taire et non pour réfuter. Un complotiste ne se combat pas: on le montre du doigt. Il ne s’interroge pas: il délire. Il ne doute pas: il subvertit. Il ne pense pas: il se contamine. Et par conséquent, il est excommunié. Déplateformé. Invisibilisé.

 

Il faudrait pourtant rappeler une évidence: l’histoire de notre époque n’est pas un roman d’Agatha Christie. Ce n’est pas Hercule Poirot contre Ernst Stavro Blofeld. Non. C’est un foutoir complexe de luttes de classes, d’aveuglements collectifs, de volontés de puissance, de coïncidences heureuses ou tragiques, de conflits d’intérêts, de calculs cyniques, d’occasions ratées, de brutalités inattendues.

 

Ceux qui racontent et font le temps ne sont pas des gens en capes noires avec des signes occultes. Ce sont des diplômés d’HEC, des communicants de la Commission européenne, des lobbyistes en costume Hugo Boss, des journalistes d’éditorial sur canapé, des experts en développement durable à cravate rayée. Des gens polis, raisonnables, diplômés, polyglottes. C’est ça, la vraie fabrique du monde.

 

Ils n’ont pas besoin de conspirer. Ils pensent tous la même chose. Ils viennent des mêmes écoles, lisent les mêmes rapports, épousent les mêmes valeurs, consomment les mêmes platitudes. Ils croient à la démocratie comme on croit à l’hygiène : par habitude. Ils n’ont pas besoin de se réunir pour agir ensemble. Ils sont la convergence incarnée. Le complot n’est pas dans la réunion : il est dans la structure. C’est ce qu’Orwell aurait désigné comme le masque souriant de la servitude volontaire.

 

À force de disqualifier  la critique, le pouvoir creuse sa tombe rhétorique

Ceux qui dénoncent les complotistes en meute sont souvent les vrais complices des systèmes les plus opaques. Et leur arme préférée, c’est l’accusation préventive. Vous osez penser contre la doxa ? Vous êtes déjà coupable. Vous êtes l’infecté. L’agent dormant. Le fasciste qui s’ignore. Le populiste rampant. Le conspirationniste par simple friction d’intelligence.

 

Mais ce temps touche à sa fin. Car trop d’abus tue l’abus. Trop de suspicion tue le soupçon. À force de disqualifier tout discours critique par la terreur lexicale, le pouvoir finit par creuser sa propre tombe rhétorique. Et le mot « complotiste » glisse maintenant sur les murs comme une vieille affiche arrachée.

 

Les jeunes générations, elles, rient. Elles répondent: « Oui, je suis complotiste. Parce que je ne suis pas un abruti. » Et elles n’ont pas tout à fait tort. Elles sentent, d’instinct, que le réel est piégé, que le langage est confisqué, que la vérité est privatisée. Alors elles se retournent, elles cherchent ailleurs, elles creusent. Parfois, elles tombent dans des trous. Mais au moins, elles cherchent.

 

Et si nous ne rouvrons pas les espaces de contestation intelligente, structurée, non hallucinée, alors nous n’aurons bientôt plus que les hallucinations. Nous aurons les sectes, les délires, les violences, les monologues sanglants. Ce que le pouvoir appelle « rationalité » n’est souvent qu’une cage. Et ce que le peuple appelle « complot » est souvent un cri contre la cage. Ce cri, il faut l’écouter. Non pour lui donner raison à tout prix. Mais pour qu’il ne se transforme pas en hurlement.

 

Louis GIROUD

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La liberté d’expression et ses ennemis

2 Janvier 2026, 11:48am

Publié par Eliot M. Ryder

Lorsque la désinformation change de camp...

 

De nos jours, la désinformation ne se définit plus par le mensonge, mais par la non-conformité au récit dominant. Des faits exacts, documentés et contextualisés sont aujourd’hui disqualifiés non parce qu’ils seraient faux, mais parce qu’ils dérangent. Sous couvert de lutte contre la désinformation, un nouveau mécanisme s’est imposé: l’anathème remplace le débat, et l’invisibilisation tient lieu de réfutation.

La liberté d’expression et ses ennemis

Des médias indépendants comme «Consortium News», ainsi que des auteurs tels que Julian Assange, Patrick Lawrence ou Jacques Baud, ont été frappés non pour désinformation, mais pour avoir mis en cause des récits officiellement sanctuarisés. Dans ce renversement orwellien, ceux qui prétendent lutter contre la désinformation en deviennent les principaux producteurs.

Ce déplacement est décisif: la question n’est plus de savoir ce qui est vrai ou faux, mais ce qui est autorisé à être dit.

«Consortium News» est l’un des plus anciens médias indépendants américains (fondé en 1995 par Robert Parry, ancien journaliste d’investigation de l’Associated Press).

 

Caractéristiques clés du média:

journalisme d’enquête long format; critique documentée de la politique étrangère américaine; défense du droit international; scepticisme constant vis-à-vis des récits officiels (Irak, Syrie, Ukraine, Gaza, Russiagate, etc.).

«Consortium News» ne pratique pas la désinformation factuelle; cite ses sources; publie des auteurs expérimentés (anciens diplomates, officiers, universitaires); mais conteste la narration dominante occidentale.

Or, aujourd’hui, ce n’est plus la véracité qui détermine la visibilité, mais la conformité narrative.

C’est ce positionnement qui le place hors du “périmètre autorisé», dit mainstream.

 

Le cas de l’auteur «Patrick Lawrence»

Le journaliste Patrick Lawrence n’est pas un marginal. C’est un ancien correspondant de l’International Herald Tribune. Il est journaliste “mainstream” de formation.

Son écriture se veut rigoureuse et résolument non «complotiste»; ses critiques sont rigoureuses, argumentées, jamais hystériques. Ce qui le rend problématique n’est pas ce qu’il invente, mais ce qu’il relie.

Il fait trois choses devenues «interdites»: il historicise (Ukraine, OTAN, Israël, l’empire américain). Il nomme les responsabilités occidentales et refuse le lexique moral imposé (“agression non provoquée”, “ordre fondé sur des règles”, etc.).

Dans le système actuel, cela suffit à basculer dans la catégorie “désinformation”, même lorsque les faits sont précis, exacts.

 

Le rôle de Facebook et des autres réseaux sociaux

Facebook (comme X, YouTube, Google News) fonctionne selon trois couches de censure:

a) La censure algorithmique invisible, baisse de portée, impossibilité de repartager, liens bloqués sans notification, shadow banning. C’est ce que décrivent les lecteurs de Consortium News.

b) Les listes noires réputationnelles. Des médias comme Consortium News sont classés “problématiques” par des organismes type NewsGuard, et sont signalés comme “à risque informationnel”, rétrogradés dans les flux. Aucune interdiction officielle. Juste une asphyxie progressive.

c) Externalisation morale - Les plateformes disent: “Nous ne censurons pas, nous luttons contre la désinformation.”

Mais la définition de la désinformation est politique, non factuelle.

Le point clé: le “camp de la vérité” n’existe plus comme espace neutre

Ce “camp” a muté. Nous sommes passés de «vérité/erreur» à «conformité/déviance narrative»

Aujourd’hui: dire vrai contre le récit dominant = désinformation,

mentir dans le récit dominant = toléré, parfois promu.

C’est ce que Lawrence décrit quand il écrit que: «ceux qui diffusent la désinformation prétendent lutter contre la désinformation.»

 

Pourquoi c’est plus grave que de la censure classique ?

La censure classique interdit. La censure contemporaine disqualifie.

Elle dit: “ce média n’est pas fiable”, “cet auteur est problématique”, “ce lien ne mérite pas d’être partagé”. Sans procès. Sans débat. Sans réfutation.

C’est exactement ce qui arrive à «Consortium News», Patrick Lawrence, mais aussi à des figures comme Julian Assange, Seymour Hersh, Glenn Greenwald, Francesca Albanese, Jacques Baud.

 

Conclusion:

Il n’y a aucun problème journalistique avec «Consortium News» ou Patrick Lawrence.

Leur “faute” est: de ne pas participer à la fabrication du consentement, de documenter ce que le pouvoir préfère invisibiliser, de parler quand le silence est requis.

C’est pour cela qu’ils sont ralentis, masqués, étouffés — mais rarement interdits frontalement, car l’Occident doit conserver l’apparence de la liberté.

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«ETERNAL RUSSOPHOBIA»

28 Décembre 2025, 15:54pm

Publié par (LG) - DeLaLIgneRouge

Europe's HATE For Russia Is Destroying The Continent
La haine européenne à l’égard de la Russie détruit le continent

 

Dans un entretien approfondi accordé à la chaîne Neutrality Studies, le journaliste et homme politique suisse Guy Mettan revient longuement sur les racines historiques, culturelles et politiques de la russophobie européenne, un phénomène qu’il analyse depuis de nombreuses années. Auteur du livre Créer la russophobie. Du schisme religieux à l’hystérie anti-Poutine, publié pour la première fois en 2015, il précise d’emblée que son intérêt pour la Russie ne relève ni d’un engagement idéologique ni d’une posture militante, mais d’un parcours personnel et professionnel inscrit dans la durée.

«ETERNAL RUSSOPHOBIA»

Son rapport à la Russie commence il y a plus de trente ans, au moment de l’effondrement de l’Union soviétique. À cette époque, il décide avec son épouse d’adopter une jeune fille russe issue d’un orphelinat, dans un contexte particulièrement dramatique marqué par une crise économique profonde, des pénuries massives et un abandon important d’enfants. Cette expérience personnelle constitue pour lui un point de départ décisif. Depuis lors, explique-t-il, il suit de près l’évolution de la Russie depuis plus de trois décennies.

Parallèlement à cette dimension intime, Guy Mettan s’investit activement dans les relations culturelles et scientifiques entre la Suisse et la Russie. Dans les années 1990 et au début des années 2000, il organise de nombreuses expositions, ainsi que des échanges culturels et académiques entre les deux pays. Cet engagement s’inscrit dans une démarche de dialogue et de connaissance mutuelle, sans arrière-pensée idéologique.

 

Basculement médiatique: rupture professionnelle et choc éthique

C’est toutefois à partir de 2014 qu’un basculement s’opère dans son regard sur le traitement médiatique de la Russie. Journaliste depuis quarante-cinq ans, il se dit profondément choqué par la manière dont ses collègues occidentaux — et suisses en particulier — parlent soudainement de la Russie. Selon lui, le discours médiatique devient alors massivement biaisé, caricatural, et en rupture totale avec les exigences élémentaires du journalisme: objectivité, honnêteté intellectuelle, sens de la nuance.

Lorsqu’il est question de la Russie, constate-t-il, les règles professionnelles semblent s’effondrer. Les récits deviennent systématiquement négatifs, souvent déformés, parfois même déconnectés des faits. Les mêmes schémas se répètent d’un média à l’autre, sans véritable vérification ni contradiction.

Après les événements du Maïdan en Ukraine, qu’il qualifie explicitement de coup d’État, Guy Mettan estime que cette dérive n’est plus acceptable. Il lui apparaît impossible de laisser perdurer un tel état de fait dans les médias occidentaux sans tenter d’en comprendre les causes profondes et d’y répondre intellectuellement.

 

Naissance d’un travail de longue durée

C’est dans ce contexte qu’il commence, dès 2014, l’écriture de son ouvrage consacré à la russophobie. Le livre paraît en français en 2015 et rencontre rapidement un certain écho. Ce succès lui permet ensuite de trouver un éditeur américain, Clarity Press, qui accepte de publier l’ouvrage en anglais, puis en italien.

Depuis, le livre a été traduit et publié dans de nombreux pays. La dernière édition est parue en Corée du Sud il y a deux ans, et une édition bulgare est actuellement en préparation. Pour Guy Mettan, cet intérêt international s’explique à la fois par le caractère encore relativement nouveau du sujet au moment de la première publication et par une interrogation largement partagée par les lecteurs: pourquoi une telle hostilité envers la Russie en Occident ?

 

Angle mort: la russophobie comme construction historique

Selon Guy Mettan, toute réflexion sérieuse sur cette question suppose de chercher à comprendre les causes profondes de cette hostilité. Il insiste sur le fait que la russophobie ne peut être comprise comme un phénomène récent, conjoncturel ou uniquement lié à Vladimir Poutine, mais comme une construction historique de longue durée.

En remontant aux origines, il découvre que cette hostilité plonge ses racines très loin dans le passé européen. Elle s’inscrit dans une histoire longue, marquée par des clivages religieux profonds, dont les effets se prolongent bien au-delà du Moyen Âge.

 

Le schisme: fracture fondatrice occultée

Guy Mettan situe les premières manifestations de la russophobie il y a environ mille ans, au moment du schisme entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe. Au XIᵉ siècle, la rupture entre Rome et Byzance — Constantinople étant alors le véritable centre du christianisme — installe durablement une opposition entre l’Occident catholique et le monde orthodoxe.

Cette fracture religieuse, rappelle-t-il, ne se limite pas à un désaccord théologique ponctuel. Elle structure en profondeur les représentations réciproques et s’inscrit dans la longue durée. Elle perdure pendant des siècles, jusqu’à la chute de Constantinople face aux Ottomans au XVe siècle, et continue d’influencer les mentalités européennes bien au-delà de cette période.

 

Omerta religieuse: fabrication des stéréotypes

Dans son analyse, Guy Mettan explique que cette fracture religieuse initiale continue de produire des effets jusqu’à aujourd’hui. Le facteur religieux joue encore un rôle, non comme croyance active, mais comme matrice de stéréotypes profondément ancrés dans les mentalités occidentales.

Dès le Moyen Âge, l’Église catholique développe une propagande active contre l’orthodoxie. La Congrégation de Propaganda Fide, instituée à Rome, est explicitement chargée de lutter contre ce qu’elle considère comme l’hérésie orthodoxe. Les mêmes clichés se répètent au fil des siècles: les orthodoxes seraient barbares, despotiques, arriérés, violents, animés par une volonté permanente de conquête.

Pour Guy Mettan, il est frappant de constater que ces thèmes de propagande n’ont jamais réellement disparu. Ils ont simplement changé de registre. À partir du XVIIIᵉ siècle, ils se transposent progressivement dans le champ politique. La religion cesse d’être l’idéologie dominante, mais les représentations négatives héritées de cette longue histoire continuent d’agir de manière souterraine.

 

Ligne de fracture persistante: Ukraine, Europe, imaginaire

Cette grille de lecture reste, selon lui, étonnamment opérante si l’on observe la situation en Ukraine. La ligne de fracture entre l’Europe catholique-protestante et le monde orthodoxe traverse toujours le continent. Elle descend de la Finlande et des pays baltes, puis coupe l’Ukraine en deux.

À l’ouest du pays, notamment autour de Lviv, se trouvent les Uniates, rattachés à l’Église romaine. À l’est, la population est majoritairement orthodoxe et, jusqu’à récemment, affiliée au patriarcat de Moscou. Cette division religieuse et culturelle structure encore profondément les rapports de force politiques et idéologiques.

Selon Guy Mettan, les courants nationalistes les plus radicaux et les plus belliqueux en Ukraine proviennent majoritairement de cette partie occidentale du pays. Cette réalité est rarement évoquée dans les médias occidentaux, mais elle contribue à expliquer la persistance et la violence du conflit. Même si cette dimension religieuse n’est plus consciemment perçue par les acteurs contemporains, elle continue d’influencer la dynamique actuelle.

 

Amnésie suisse: une russophobie paradoxale

Cette grille de lecture permet également de comprendre pourquoi la russophobie ne se limite pas aux pays directement concernés par le conflit ukrainien, mais s’étend à l’ensemble de l’Europe occidentale, y compris à la Suisse. En théorie, rappelle Guy Mettan, la Suisse devrait être particulièrement sensible à la question de la neutralité et à son propre héritage historique.

La dernière fois que la Suisse a été occupée militairement, ce n’était pas par la Russie, mais par la France. Les troupes napoléoniennes ont occupé le pays pendant plusieurs années. À l’inverse, les troupes russes ont contribué à libérer la Suisse de cette occupation. Pourtant, ce fait historique est aujourd’hui largement oublié.

Même en Suisse, constate-t-il, la russophobie est devenue extrêmement populaire. Cette évolution lui apparaît d’autant plus paradoxale que la Russie a joué un rôle central dans la construction de la Suisse moderne, un rôle aujourd’hui largement effacé de la mémoire collective.

 

Souvorov et les Alpes: un héritage refoulé

À la fin du XVIIIᵉ siècle, les troupes russes, sous le commandement du général Souvorov, combattent l’armée française dans les Alpes. En 1799, elles participent directement à la lutte contre les forces napoléoniennes sur le territoire suisse. Plus tard, la Russie joue également un rôle déterminant dans la défaite finale de Napoléon, en 1813, 1814 et 1815, aux côtés des Prussiens et des Autrichiens.

Mais l’apport russe à l’histoire suisse ne se limite pas au champ militaire. Il se prolonge sur le terrain diplomatique et institutionnel, avec des conséquences durables pour l’organisation politique de la Confédération.

 

Congrès de Vienne: naissance de la Suisse moderne

Lors du Congrès de Vienne, qui met fin aux guerres napoléoniennes, le tsar Alexandre Ier soutient activement la création de la Suisse contemporaine. Sans son intervention, Genève serait probablement restée en dehors de la Confédération, séparée par des territoires français.

Grâce à cet appui, les frontières actuelles de la Suisse peuvent être établies. Plus encore, c’est également avec le soutien décisif de la diplomatie russe que la Suisse obtient la reconnaissance internationale de sa neutralité. Avant Napoléon, rappelle Guy Mettan, le pays était constamment soumis aux ingérences des grandes puissances européennes, notamment de la France et de l’Empire autrichien.

La reconnaissance de la neutralité suisse met fin à ces interférences et constitue une condition essentielle de la souveraineté et de l’indépendance du pays. Pour Guy Mettan, ce rôle historique fondamental de la Russie dans la construction de la Suisse moderne est aujourd’hui largement ignoré, y compris en Suisse.

 

Silence institutionnel: la neutralité n’est pas un mythe spontané

Guy Mettan insiste sur un point souvent méconnu: la neutralité suisse n’est ni une invention spontanée ni un simple choix interne. Elle est le résultat d’un travail diplomatique précis, mené avec l’appui décisif de la Russie.

L’idée de la neutralité émane bien de Suisse, mais elle est portée et défendue au Congrès de Vienne par le tsar Alexandre Ier. À cette époque, la Suisse n’est même pas officiellement invitée aux négociations. C’est le diplomate suisse Charles Pictet de Rochemont, dont une statue se trouve à Genève, qui parvient à convaincre le tsar d’adopter cette proposition et de la défendre auprès des autres grandes puissances européennes.

Sans l’intervention russe, souligne Guy Mettan, la neutralité suisse n’aurait probablement jamais été reconnue. Cette reconnaissance marque un tournant décisif, car elle permet à la Confédération de consolider durablement sa souveraineté et son indépendance.

 

Neutralité comme outil géopolitique: Suisse et Autriche

Guy Mettan rappelle que la Russie a joué un rôle comparable dans l’histoire de l’Autriche. Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les Soviétiques qui acceptent la neutralité autrichienne comme condition préalable à leur retrait en 1955. L’Autriche devient alors un État neutre, selon un modèle proche de celui de la Suisse.

Selon lui, la Russie a donc historiquement soutenu la neutralité comme instrument d’équilibre géopolitique. Aujourd’hui encore, elle demande la neutralité de l’Ukraine. Contrairement à la narration dominante, précise-t-il, la Russie ne réclame pas que l’Ukraine devienne une partie de la Russie, mais qu’elle adopte un statut neutre afin de stabiliser la région.

Il s’interroge sur les raisons pour lesquelles les Européens, y compris les Suisses, refusent systématiquement de voir cette logique. La neutralité est souvent perçue comme une faiblesse, alors qu’elle constitue en réalité un outil de désescalade qui a fait ses preuves.

 

Transposition politique des vieux stéréotypes

Pour expliquer ce rejet, Guy Mettan revient à l’histoire longue de la russophobie. À partir du XVIIIᵉ siècle, les stéréotypes religieux hérités du Moyen Âge sont progressivement transposés dans le champ politique. La religion perd de son rôle central, mais les clichés demeurent et se recomposent sous une autre forme.

Il situe un moment clé de cette transformation à la fin du règne de Louis XV, en France. À cette époque, la Russie, sous l’impulsion de Pierre le Grand puis de Catherine II, devient l’une des grandes puissances européennes. Cette montée en puissance est perçue comme une menace directe par la France, qui se considérait jusque-là comme la puissance dominante du continent.

Pour la monarchie française, l’émergence d’un concurrent à l’Est devient difficilement acceptable. Cette rivalité nourrit une hostilité politique croissante à l’égard de la Russie, venant s’ajouter aux anciens préjugés religieux.

 

Rivalités d’empires: un mécanisme récurrent

Guy Mettan établit un parallèle avec la situation contemporaine. Il compare cette dynamique à celle des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Pendant la guerre froide, l’Amérique peine à accepter l’existence d’un concurrent stratégique, l’Union soviétique. Après l’effondrement de l’URSS, les États-Unis deviennent la puissance hégémonique mondiale. Aujourd’hui, les milieux néoconservateurs ont à leur tour des difficultés à accepter l’émergence de nouveaux rivaux contestant cette hégémonie.

Selon Guy Mettan, ce mécanisme était déjà à l’œuvre à la fin du XVIIIᵉ siècle. La russophobie moderne trouve ainsi ses racines dans une rivalité de puissance entre empires, bien davantage que dans une menace réelle d’expansion russe.

 

Faux testament de Pierre le Grand: matrice de la peur

C’est dans ce contexte qu’apparaît l’un des documents de propagande les plus influents de l’histoire européenne: le prétendu « testament de Pierre le Grand ». Ce document, entièrement faux, affirme que la mission historique de la Russie serait de conquérir l’Europe occidentale et de devenir la puissance hégémonique du continent.

Rédigé vers 1760, ce faux testament est utilisé comme un outil politique destiné à alimenter la peur de la Russie et à justifier des politiques hostiles à son égard. Guy Mettan insiste sur le rôle central de ce document dans la construction durable de la russophobie européenne.

 

Napoléon: guerre préventive et manipulation de l’opinion

Le faux testament connaît une fortune politique considérable. Napoléon s’en empare lorsque ses relations avec le tsar Alexandre Ier se détériorent après la rencontre de Tilsit en 1807. Lorsqu’il décide de lancer la guerre contre la Russie en 1811–1812, il doit justifier cette expédition auprès de l’opinion publique française.

Le faux testament est alors ressorti, publié et diffusé avec l’appui de l’appareil de propagande impérial, afin de présenter l’invasion comme une guerre préventive. Selon ce récit, la Russie se préparerait à attaquer l’Europe occidentale, et Napoléon n’agirait que par anticipation.

Cette construction idéologique permet de justifier les dépenses militaires colossales et l’envoi de la Grande Armée vers l’Est. La guerre devient une nécessité défensive dans l’imaginaire collectif.

 

Défaite militaire, victoire idéologique

L’expédition se solde par une défaite majeure pour Napoléon, mais le faux testament ne disparaît pas pour autant. Après le Congrès de Vienne, les équilibres européens se recomposent. La France est affaiblie, et les deux puissances dominantes sur le continent deviennent la Russie et le Royaume-Uni.

Si les Britanniques ont été satisfaits de l’aide russe pour vaincre Napoléon, ils refusent toutefois de partager durablement les bénéfices de cette victoire avec une autre grande puissance continentale. La Russie devient rapidement un concurrent stratégique inacceptable pour l’Empire britannique.

 

Pré-guerre froide britannique

Dès lors, Londres engage ce que Guy Mettan qualifie de « pré-guerre froide » contre la Russie, presque immédiatement après 1815. Le faux testament de Pierre le Grand est traduit en anglais et largement diffusé dans la presse britannique. Les journaux décrivent la Russie comme un État despotique, impérialiste et intrinsèquement dangereux.

Ces récits, souligne-t-il, sont étonnamment similaires à ceux que l’on retrouve encore aujourd’hui dans de nombreux médias occidentaux. La Russie y est présentée comme une menace existentielle, animée par une volonté permanente d’expansion.

 

Vers la guerre de Crimée: propagande et déshumanisation

Cette propagande prépare le terrain à un conflit ouvert. En 1853, le Royaume-Uni s’allie à la France et au Piémont-Sardaigne pour lancer la guerre de Crimée contre la Russie. Cette guerre est souvent présentée comme défensive, alors qu’elle constitue en réalité une offensive contre l’Empire russe.

Les représentations médiatiques de l’époque témoignent de la violence de la propagande. Dans la presse britannique, notamment dans The Times, le tsar Nicolas Ier est caricaturé sous les traits d’un vampire ou d’un Dracula planant au-dessus de Londres pour sucer le sang des honnêtes citoyens.

Cette imagerie participe à une déshumanisation durable de la Russie, présentée non plus seulement comme un adversaire politique ou militaire, mais comme une entité monstrueuse et quasi inhumaine.

 

Vérité tardive: quand l’histoire attend le bon moment

Guy Mettan souligne un point central: le faux testament de Pierre le Grand n’a été reconnu officiellement comme une falsification que très tardivement. Ce n’est qu’à la fin des années 1870 que des historiens français établissent formellement que ce document, utilisé pendant plus d’un siècle comme preuve supposée de l’impérialisme russe, ne repose sur aucun fondement réel.

Il s’interroge sur ce délai. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour reconnaître la fausseté d’un texte mobilisé pendant des décennies afin de légitimer des politiques hostiles à la Russie ? Pour Guy Mettan, la réponse est essentiellement géopolitique.

 

Changement d’ennemi, changement de vérité

Jusqu’en 1870, l’ennemi principal de la France n’est pas l’Allemagne, mais bien la Russie. Cette perception bascule brutalement après la défaite française face à la Prusse. L’Empire s’effondre, Napoléon III est renversé, et l’Allemagne devient la menace stratégique prioritaire.

À partir de ce moment, la Russie cesse d’être l’ennemi central. Quelques années plus tard, presque mécaniquement, des historiens français « découvrent » que le fameux testament est un faux. Pour Guy Mettan, cette séquence illustre un mécanisme récurrent: la vérité historique ne s’impose pas par souci de rigueur, mais lorsque les intérêts géopolitiques l’exigent.

 

Renversement d’alliances et mémoire sélective

La France se retrouve alors isolée sur le continent européen. L’Autriche est affaiblie, l’Italie encore incomplètement unifiée, le Royaume-Uni demeure un rival maritime. Dans ce contexte, Paris cherche de nouveaux alliés.

La Russie, jusque-là décrite comme une menace existentielle, apparaît soudain sous un jour plus favorable. Les discours hostiles s’atténuent, les anciens clichés sont mis en sourdine, et un rapprochement diplomatique s’opère. La France et la Russie concluent des accords d’alliance, prélude à la recomposition des blocs européens menant à la Première Guerre mondiale.

 

Russophobie variable: un baromètre de puissance

Pour Guy Mettan, cette séquence met en évidence une constante historique: l’intensité de la russophobie varie en fonction de la puissance réelle de la Russie. Lorsqu’elle est perçue comme un adversaire stratégique majeur, l’hostilité s’intensifie. Lorsqu’elle devient un allié utile ou un acteur affaibli, les discours se transforment.

Il observe que ce phénomène se répète tout au long de l’histoire moderne. La russophobie n’est pas un état permanent, mais une réaction au rapport de force. Plus la Russie est forte et structurée, plus elle suscite la peur et la haine. À l’inverse, lorsqu’elle est affaiblie, fragmentée ou plongée dans le chaos, elle cesse d’être diabolisée.

Il cite l’exemple des années 1990, après l’effondrement de l’Union soviétique. À cette période, la Russie est économiquement exsangue, politiquement instable et largement dépendante de l’Occident. Elle ne représente plus une menace stratégique. Dès lors, explique-t-il, « tout le monde aime la Russie ». La russophobie recule fortement, voire disparaît temporairement.

 

Le retour de la puissance, le retour de la haine

Mais dès que la Russie commence à se redresser, à retrouver une cohérence politique et une capacité d’action internationale, l’hostilité renaît. Cette corrélation directe entre puissance russe et intensité de la russophobie constitue, selon Guy Mettan, une constante historique.

La russophobie fonctionne ainsi comme un indicateur. Elle signale que la Russie est redevenue un acteur capable de peser sur l’ordre international. Il ne s’agit pas d’un rejet idéologique abstrait, mais d’une réaction à une réalité géopolitique concrète.

 

Le mot « russophobie »: peur, haine ou racisme culturel

Guy Mettan revient ensuite sur la notion même de « russophobie ». Il rappelle que le terme n’est pas une invention récente, mais qu’il a été forgé au XIXᵉ siècle par le poète et diplomate russe Fiodor Tiouttchev. Il possède donc une profondeur historique, même si son usage peut parfois susciter des débats. Littéralement, une phobie désigne une peur. Or, observe-t-il, ce qui est à l’œuvre dans le cas de la Russie dépasse largement la peur pour relever d’une véritable haine, voire d’une forme de racisme culturel. Il reconnaît que le terme n’est peut-être pas parfaitement satisfaisant, mais qu’aucun autre mot ne permet aujourd’hui de désigner ce phénomène de manière aussi globale.

Selon lui, cette hostilité spécifique envers la Russie ne trouve pas d’équivalent comparable à l’égard d’autres nations européennes. Il n’existe pas de germanophobie, de francophobie ou d’anglophobie structurée de manière aussi durable. La Russie occupe une place à part dans l’imaginaire européen.

 

Géographie dérangeante et choc symbolique

Guy Mettan reconnaît que d’autres formes de phobies collectives existent ou ont existé ailleurs, comme la sinophobie ou certaines hostilités envers les États-Unis. Mais dans le cas de la Russie, la géographie joue un rôle déterminant.

Pour les Européens occidentaux, la Russie apparaît comme un espace perturbant. Elle s’étend sur une portion immense du globe, à cheval entre l’Europe et l’Asie. Pour des sociétés qui se sont longtemps perçues comme le centre du monde, notamment à l’époque coloniale, cette présence territoriale massive constitue un choc symbolique.

Il est profondément dérangeant, explique Guy Mettan, pour ceux qui se sont pensés comme les maîtres du monde pendant des siècles, de voir un pays aussi vaste, souverain et culturellement distinct échapper à leur domination.

 

Héritage colonial et projections inconscientes

Cette hostilité n’est pas toujours consciente. Elle s’enracine dans l’héritage colonial de l’Europe et dans le refus d’admettre la perte progressive de sa domination mondiale. Plus l’Europe peine à accepter ce déclin, plus elle projette ses angoisses sur des figures extérieures, au premier rang desquelles la Russie.

Pour illustrer ce mécanisme, Guy Mettan compare la russophobie à une phobie individuelle. Dans ce cas, le problème ne réside pas dans l’objet de la peur, mais dans les projections de celui qui a peur. De la même manière, la russophobie révèle avant tout les contradictions internes, les frustrations et les angoisses des sociétés européennes.

 

Sanctions: réflexe colonial d’un pouvoir en perte de contrôle

Guy Mettan établit ensuite un lien direct entre la russophobie contemporaine et les sanctions imposées par l’Union européenne. Il les interprète comme une réaction typique d’un pouvoir en perte de contrôle. Lorsqu’un acteur dominant commence à perdre son influence, il tend à recourir à des mesures punitives de plus en plus dures pour tenter de maintenir artificiellement sa position.

Ces sanctions ne touchent pas uniquement des citoyens russes, mais également des citoyens européens, y compris suisses. Pour lui, cette évolution révèle une profonde confusion idéologique au sein des élites européennes, prêtes à sacrifier leurs propres principes au nom d’une posture morale.

 

Effondrement du soft power et contradiction démocratique

L’un des piliers du soft power occidental a longtemps été le discours sur la démocratie, les droits humains et l’État de droit. Cette narration a conféré à l’Europe une crédibilité considérable sur la scène internationale.

Or, selon Guy Mettan, cette crédibilité est aujourd’hui gravement entamée. Les sanctions visant des journalistes, des intellectuels ou de simples citoyens pour leurs opinions constituent une rupture majeure entre les valeurs proclamées et les pratiques réelles. Cette contradiction est observée avec attention par le reste du monde, en particulier par le Sud global et les sociétés non occidentales.

Il en résulte un effondrement rapide du soft power européen. L’Europe continue de se présenter comme un modèle moral, mais ses actes contredisent de plus en plus ouvertement ce discours, accélérant son discrédit international.

 

Neutralité suisse: rupture silencieuse

Guy Mettan aborde ensuite la question de la neutralité suisse contemporaine. Il rappelle que la neutralité n’a jamais été un principe abstrait ou figé, mais une pratique politique exigeante, parfois imparfaite, mais profondément ancrée dans la culture politique suisse.

Selon lui, être neutre exige davantage de rigueur intellectuelle que de prendre parti. Il est toujours plus facile de se rallier émotionnellement à un camp présenté comme le « bien » contre le « mal » que de maintenir une distance critique.

La décision prise en 2022 par les autorités suisses constitue, à ses yeux, une rupture majeure. En s’alignant rapidement sur l’Ukraine contre la Russie, sans véritable débat politique, la Suisse a porté un coup direct à sa neutralité. Cette décision, prise dans l’urgence, est sans précédent dans l’histoire récente du pays.

 

Perte de crédibilité et affaiblissement diplomatique

Les conséquences sont immédiates. La Suisse n’est plus perçue comme neutre, ni par la Russie ni par une large partie du monde non occidental. Or, la neutralité constituait un élément central de la « puissance lourde » suisse, lui permettant de jouer un rôle de médiateur international.

Guy Mettan rappelle que la Suisse a longtemps offert un cadre de négociation reconnu, notamment à Genève, pendant la guerre froide et dans de nombreux conflits ultérieurs. Cette capacité est aujourd’hui gravement compromise.

 

Genève marginalisée: un symbole du déclassement

Il évoque notamment le sommet Reagan-Gorbatchev de 1985, auquel il a assisté comme journaliste. Un tel sommet n’aurait pu se tenir ailleurs qu’en Suisse, précisément en raison de la neutralité du pays. Aujourd’hui, cette confiance s’est érodée.

La Russie ne considère plus la Suisse comme un acteur impartial. D’autres pays — Turquie, Arabie saoudite ou États non alignés — apparaissent désormais comme des alternatives plus crédibles pour accueillir des négociations internationales. Ce renversement constitue, selon lui, un déclassement historique.

 

Pragmatismes résiduels: ce qui n’est pas totalement rompu

Guy Mettan nuance toutefois ce constat. Il subsiste encore des formes de pragmatisme, comme l’a montré l’épisode du ravitaillement en kérosène d’un avion officiel russe à Genève grâce à des stocks militaires suisses, le paiement étant effectué ultérieurement par voie diplomatique.

Cet épisode illustre que tout n’est pas irréversiblement rompu et que des solutions restent possibles lorsque la volonté existe.

 

Conclusion ouverte: sortir de la peur, retrouver la raison

Guy Mettan conclut sur une note volontairement constructive. Selon lui, rien n’est définitivement irréversible. La paix en Europe suppose de sortir des postures idéologiques, de renoncer à la diabolisation et de rétablir un dialogue fondé sur la reconnaissance des intérêts réciproques.

Dans un monde multipolaire de près de huit milliards d’habitants, aucune puissance ne peut prétendre organiser seule l’ordre international. La Suisse pourrait encore jouer un rôle utile, à condition de retrouver une ligne politique cohérente avec sa tradition de neutralité et de pragmatisme.

Pour lui, seule cette voie permet d’éviter de nouveaux conflits et de reconstruire des relations internationales fondées sur la raison plutôt que sur la peur.

 

Transcription et rewriting (LG) - SurLaLigneRouge

Version originale en anglais

Version française (commentaire IA)

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Cette Union européenne qui punit la pensée pour avoir la paix...

19 Décembre 2025, 19:37pm

Publié par Louis GIROUD

L’UE aime se raconter qu’elle est née pour conjurer la guerre, pour domestiquer les passions, pour refroidir les ardeurs historiques à coups de droit, de procédures et de compromis raisonnables. Elle aime cette légende parce qu’elle lui évite de regarder où elle a sombré. Car l'UE d'aujourd'hui ne pacifie plus rien. Elle s’excite. Elle surjoue la vertu. Elle multiplie les postures martiales tout en se gardant soigneusement d’en assumer le coût réel. Elle n’a plus la force de gouverner, mais elle a acquis un pouvoir de nuisance, ce qui est le stade juste avant la dégénérescence complète.

Cette Union européenne qui punit la pensée pour avoir la paix...

Depuis des années, cette structure bureaucratique proliférante étouffe les économies, réglemente jusqu’à l’absurde, produit des normes comme d’autres produisent de la fumée, sans autre horizon que sa propre reproduction. Mais ce délire administratif n’était qu’un prélude. Le vrai basculement s’est produit lorsque cette logique a décidé de s’attaquer non plus aux comportements, mais aux idées. À partir de là, l’Union européenne a cessé d’être un cadre juridique. Elle s’est muée en tribunal moral.

La dissidence n’est plus une composante normale du débat démocratique. Elle est un symptôme suspect. Une anomalie. Un risque informationnel. On ne réfute plus, on signale. On ne contredit plus, on disqualifie. On ne débat plus, on inscrit sur des listes.

 

Une brutalité obscène

L’affaire Jacques Baud cristallise cette dérive avec une brutalité obscène. Un citoyen suisse, ancien officier du renseignement, analyste militaire, auteur publié, se retrouve placé sous sanctions par l’Union européenne, assimilé à des figures accusées de crimes majeurs, sans accusation pénale, sans jugement, sans confrontation contradictoire. Son tort est limpide: il n’a pas récité le catéchisme officiel sur la guerre en Ukraine. Voilà donc où en est l’Europe: elle ne combat plus des actes, elle frappe des discours. Elle ne défend plus la liberté d’expression, elle la tolère à condition qu’elle ne fissure pas le récit central, qu’elle ne contamine pas l’unanimisme fabriqué à Bruxelles et relayé par une presse devenue catéchétique.

 

Méthode grotesque

Le plus accablant n’est même pas la décision elle-même, mais la méthode. Une sanction administrative, opaque, froide, impersonnelle, qui tombe comme une massue sans visage. Pas de juge. Pas de défense. Pas de recours réel. Le pouvoir nu, débarrassé des oripeaux de l’État de droit, mais encore enveloppé dans le langage sirupeux des valeurs européennes.

 

Une Suisse officielle aux abonnés absents

Face à cela, la Suisse fait l'autruche, la tête dans le sable. Elle espère que le problème se dissipera tout seul. Les autorités se regardent les pieds... Les médias bâillent. La neutralité, autrefois vigilance armée, est devenue une posture molle, un art consommé de ne surtout pas déranger les nouveaux maîtres bruxellois. On sacrifie un citoyen sur l’autel des bonnes relations institutionnelles, avec cette lâcheté feutrée qui passe aujourd’hui pour du pragmatisme.

Pendant ce temps, l’Union européenne s’enfonce dans une stratégie suicidaire en alimentant la polarisation, en radicalisant ses discours, tout en se donnant l’illusion de sa supériorité morale et stratégique. Elle ne cherche pas à arrêter la guerre. Elle cherche à ne pas avoir tort. Les conséquences sont visibles et cruelles. Économies affaiblies. Sociétés fragmentées. Démocraties sous tension.

 

Notre seul salut: l'intransigeance face à l'arbitraire

Ce qui se joue ici dépasse largement un cas individuel. Ce que l'UE inflige aujourd’hui à un officier suisse critique, elle l’infligera demain à toute entité récalcitrante, à tout État trop indépendant, à toute population insuffisamment docile. La Suisse, petit État fondé sur le droit, n’a pas le luxe de l’aveuglement. Elle n’a ni la force militaire ni la masse politique pour se permettre la naïveté. Elle n’a qu’un rempart: la défense intransigeante des libertés fondamentales.

Rester à distance de cette Union européenne-là n’est pas un caprice souverainiste. C’est une mesure d’hygiène politique. Une nécessité de survie institutionnelle. Une Europe qui dresse des listes noires pour des opinions, qui confond la critique avec une menace, qui remplace le débat par la sanction, a déjà quitté le terrain de la démocratie pour entrer dans celui, bien connu historiquement, de la peur de la pensée. Et les régimes qui ont peur des idées finissent toujours par être vaincus par elles.

 

Louis GIROUD

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L’ancien officier d’état-major Jacques Baud dans la tourmente: Parcours et zones d’ombre d’un cas de censure inédit

19 Décembre 2025, 16:20pm

Publié par Weltwoche - (Rewriting L. Giroud)

L’ancien officier d’état-major Jacques Baud dans la tourmente: Parcours et zones d’ombre d’un cas de censure inédit

Compte-rendu de l’entretien entre Jacques Baud et Roger Köppel rédacteur en chef de «Die Weltwoche»

 

Le 18 décembre 2025, une vidéo publiée par Die Weltwoche propose un entretien exclusif consacré à un dossier présenté comme hautement préoccupant pour l’Europe, et plus encore pour la Suisse : la censure et la sanction infligées à un officier supérieur helvétique. L’échange revient sur une affaire proprement sidérante, qui met en cause des principes fondamentaux de l’État de droit, au premier rang desquels figurent la liberté de la presse, la liberté d’opinion et les droits humains.

Présentation de l’invité et du contexte

Jacques Baud a été officier d’état-major suisse, ancien expert engagé dans des missions sensibles au service de la Confédération et d’organisations internationales. Roger Köppel souligne d’emblée le caractère exceptionnel de la situation: voir émerger, en Suisse, un cas de mise au ban pour des prises de position ou des analyses est décrit comme «incroyable» dans un pays réputé pour sa tradition de neutralité et de liberté d’opinion.

 

Avant d’entrer dans le détail de l’affaire, l’entretien s’attache à dresser le parcours et le portrait de l’invité.

 

Formation et débuts dans le renseignement stratégique

Jacques Baud se définit d’abord comme un citoyen suisse ordinaire, né à Genève. Il suit des études universitaires en économie, puis en relations internationales, avant d’être recruté, durant la guerre froide, par le service suisse d’information stratégique. Sa mission consiste alors à analyser les forces du Pacte de Varsovie. Dans ce cadre, il apprend le russe et se spécialise dans l’observation et l’analyse de la présence soviétique en Europe.

 

Ce travail analytique le conduit à détecter, dans les années 1980, un projet de «purification ethnique» visant la minorité hongroise en Roumanie, sous le régime de Nicolae Ceaușescu. Alerté, le Département fédéral des affaires étrangères (EDA) engage alors une action diplomatique au sein de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, en coordination avec d’autres États. Selon Jacques Baud, cette intervention contribue à faire cesser le projet, ce qu’il décrit comme l’un des résultats concrets de son travail de renseignement.

 

Missions internationales et engagement humanitaire

Après cette période au service du renseignement, Jacques Baud poursuit son parcours au sein de l’armée suisse, puis est sollicité par le DFAE (Département Fédéral des Affaires Etrangères)  pour des missions liées à la protection des civils et des réfugiés, notamment dans des contextes de crise en Afrique. Il est ensuite engagé par l’Organisation des Nations unies pour assurer la sécurité de camps de réfugiés.

Fort de son expérience, il est également impliqué dans des actions liées à la problématique des mines antipersonnel au milieu des années 1990. Constatant l’ampleur du fléau humanitaire, il propose la création d’un centre de déminage humanitaire à Genève. Le DFAE l’envoie alors à New York, où il développe, pour l’ONU, un réseau d’information sur les mines et un dispositif d’assistance aux victimes.

 

Afghanistan, déminage et réseaux internationaux

Parallèlement, Jacques Baud entretient, durant la guerre froide, des contacts avec l’opposition afghane. Sans se rendre sur place, il élabore et transmet un manuel destiné à aider à l’élimination des mines soviétiques, avec une attention particulière portée à la protection des enfants face aux munitions non explosées. Il indique avoir reçu un message de remerciement de Ahmad Shah Massoud, figure emblématique de l’Alliance du Nord, assassiné en 2001. Cette implication renforce son profil d’expert international, au point qu’il est ensuite sollicité pour créer un service militaire dans le cadre d’une mission de l’ONU au Soudan.

 

Deux ans au Soudan : médiation et opérations de paix

Jacques Baud passe environ deux ans au Soudan, où il affirme avoir été en contact avec près de 80 mouvements rebelles. Son rôle consiste à dialoguer avec ces acteurs armés, notamment dans des opérations de médiation et de libération d’otages. Il insiste sur le caractère non violent de ses interventions et sur la dimension multidisciplinaire de son travail, à l’interface du civil et du militaire.

Il précise que toutes ces activités s’inscrivent strictement dans le cadre de mandats onusiens, réfutant toute implication directe au service d’intérêts étatiques tiers. À l’issue de son mandat, celui-ci est interrompu de manière abrupte, à la suite de démarches diplomatiques impliquant la Suisse et la Chine, dans un épisode qu’il juge incohérent et révélateur de tensions politiques internes à l’ONU.

 

Fonctionnement interne de l’ONU et responsabilités exercées

Resté au sein de l’ONU pour étudier la doctrine et la politique des opérations de paix, Jacques Baud travaille avec une équipe chargée d’analyser instructions et cadres opérationnels. Il précise ne pas avoir été directement rattaché au secrétaire général, mais à un bureau des affaires militaires, dirigé par un général sénégalais, chargé de coordonner les opérations de maintien de la paix impliquant des forces armées. À son retour en Suisse, il collabore de nouveau avec le DFAE, notamment avec Jean-Daniel Ruch, dans des dossiers liés à l’Afrique du Nord et au Tchad, où il participe à des programmes de désarmement et de contacts avec des groupes rebelles.

 

Un officier citoyen : parcours militaire en Suisse

Interrogé sur son statut militaire, Jacques Baud souligne qu’il n’a jamais été soldat professionnel, mais « soldat citoyen », conformément au modèle suisse. Il gravit les échelons classiques de la milice: commandant de compagnie de panzergrenadiers, puis de bataillon Leopard, avant de suivre la formation d’officier d’état-major général.

Au sein du 1er corps d’armée, il travaille sous le commandement de Jean Abt. Cette formation polyvalente, couvrant l’ensemble des spécialités militaires (infanterie, logistique, génie, opérations aériennes), lui permet, selon ses dires, de comprendre l’armée comme un système global, approche qu’il juge décisive pour ses missions internationales.

 

Expérience de terrain et médiation en zone isolée

Pour illustrer cette approche systémique, Jacques Baud relate un épisode marquant: une mission de médiation dans une zone reculée du Soudan, accessible uniquement par hélicoptère. Déposé avec un seul collègue, sans moyens de communication et sans soutien logistique pendant une semaine, il doit négocier directement avec des tribunaux locaux. Malgré l’isolement et les risques, il affirme avoir mené cette médiation à bien, soulignant l’importance de la formation, de l’autonomie et de la compréhension fine des dynamiques locales.

 

La médiation comme méthode: distance, neutralité et compréhension des conflits

Fort de son expérience accumulée sur plusieurs théâtres de crise, Jacques Baud insiste longuement sur ce qu’il considère comme le cœur de son approche : la médiation. Selon lui, toute médiation authentique impose une règle cardinale: ne jamais se placer moralement ou émotionnellement dans le camp de l’une ou l’autre partie. Il ne s’agit ni d’adhérer, ni de condamner, mais de comprendre.

Comprendre signifie analyser les perceptions respectives, les raisons profondes du conflit, indépendamment de toute adhésion idéologique ou affective. La paix, affirme-t-il, ne procède pas des sentiments, mais de la capacité à saisir comment chaque partie perçoit la réalité et les intérêts en jeu. Dans cette perspective, l’opinion personnelle du médiateur n’a aucune pertinence opérationnelle.

 

Ukraine et Russie: une lecture suisse, non émotionnelle

Cette posture éclaire directement sa manière d’aborder la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Jacques Baud rejette la logique binaire largement répandue en Europe, selon laquelle il faudrait haïr un camp pour soutenir l’autre. Il rappelle que, placé dans la situation d’un Ukrainien, il se battrait comme Ukrainien, et qu’en tant que Russe, il agirait comme Russe. Mais ce n’est précisément pas son rôle.

Il se définit avant tout comme Suisse, et estime que cette position lui confère un avantage décisif: la distance. Cette distance permet d’analyser les faits sans être submergé par l’émotion ou la propagande, et d’identifier les éléments susceptibles de favoriser une issue pacifique. À ses yeux, l’Europe a largement oublié que la paix se construit par la compréhension des perceptions adverses, non par l’indignation morale ou l’alignement émotionnel.

 

Après l’ONU : Union africaine et nouvelles responsabilités

À l’issue de son mandat au sein des Nations unies, Jacques Baud ne se retire pas immédiatement de la scène internationale. Il exerce une fonction équivalente au sein de l’Union africaine, basée au Kenya, dans le cadre d’un corps d’intervention dédié au maintien de la paix.

 

Cette nouvelle expérience le conduit ensuite à être sollicité par l’Organisation du Traité de l'Atlantique Nord. Il précise toutefois la singularité de sa position : contrairement aux représentants suisses habituels à Bruxelles, généralement issus du Département fédéral des affaires étrangères et rattachés à l’ambassade, il est directement employé par l’OTAN. Il se décrit comme le seul Suisse dans ce cas précis, chargé de représenter la Suisse à l’intérieur même de la structure de l’Alliance.

 

Un rôle clé au sein de l’OTAN (2012–2017)

Entre 2012 et 2017, Jacques Baud est impliqué dans des travaux portant notamment sur la lutte contre la prolifération des armes légères. Dans ce contexte, il observe de très près les événements survenus dans l’est de l’Ukraine à partir de 2014, en particulier dans le Donbass. Il explique que l’une des questions centrales portait sur l’origine de l’armement des groupes autonomistes. Cette proximité analytique avec le conflit fait de cette période sa dernière fonction officielle internationale.

 

Présence en Ukraine : Donbass, Crimée et Odessa

Jacques Baud se rend personnellement en Ukraine et travaille avec les autorités régionales sur des programmes de désarmement, mais aussi de restructuration institutionnelle. Il rappelle qu’en 2014, une partie significative de l’armée ukrainienne était composée de soldats d’origine russe, réticents à combattre ceux qu’ils considéraient comme leurs alliés naturels. Certains d’entre eux rejoignent alors les rangs des insurgés. Il cite également le cas de la Crimée, où, selon lui, sur environ 22 000 soldats ukrainiens stationnés, près de 20 000 passent du côté russe après avoir retiré leurs insignes, illustrant la profondeur des liens humains et culturels dans cette région.

À la demande des autorités ukrainiennes, l’OTAN est alors sollicitée pour accompagner la restructuration des forces armées, notamment afin de résoudre les problèmes de loyauté, de recrutement et de motivation, difficultés qui, selon Jacques Baud, persistent encore aujourd’hui.

 

Odessa et le sud de l’Ukraine : une situation quasi insurrectionnelle

Son témoignage sur Odessa est particulièrement marquant. Il décrit une ville plongée, à l’époque, dans un climat proche de l’état de guerre, alors que le projet de « Novorossiya » ne se limitait pas au Donbass mais concernait potentiellement l’ensemble du sud de l’Ukraine. Les bâtiments étaient gardés comme en zone de conflit, et les tensions omniprésentes.

Il évoque également le massacre survenu dans un bâtiment d’Odessa, où des manifestants russophones périrent dans un incendie. Bien qu’il arrive sur place quelques mois après les faits, il souligne qu’un tribunal ukrainien a conclu, des années plus tard, à une responsabilité majeure de l’État ukrainien, point largement ignoré dans le débat public international.

 

OTAN et Partenariat pour la paix : une distinction juridique essentielle

Jacques Baud insiste avec force sur la nécessité de distinguer l’OTAN en tant qu’alliance militaire et le cadre du Partenariat pour la paix. L’Ukraine, tout comme la Suisse et la Russie à l’époque, est membre de ce partenariat, qui vise l’éducation militaire, l’interopérabilité, l’acquisition de matériel et la coopération, mais exclut les opérations de guerre.

Selon lui, parler de « présence de l’OTAN en Ukraine » sans cette précision crée une confusion juridique et politique majeure. Les engagements se font légalement dans le cadre du Partenariat pour la paix, concept volontairement large mais explicitement non offensif.

 

Fin de carrière officielle et positionnement politique

La carrière officielle de Jacques Baud s’achève sans incident disciplinaire ni polémique formelle. Il part à la retraite avec l’ensemble de ses droits et honneurs, tout en soulignant n’avoir jamais reçu de remerciement particulier de la Suisse. Il décrit son parcours comme linéaire, sans rupture ni sanction jusqu’aux événements actuels.

Interrogé sur son positionnement politique, il se définit comme « centre-droit », attaché au modèle suisse tel qu’il l’a connu dans sa jeunesse: un État doté de services publics forts, combinés à la liberté du commerce et de l’industrie. Il se décrit comme conservateur en matière de défense et d’armée, rappelant qu’il est resté militaire dans son identité tout au long de sa carrière.

Enfin, il note avec émotion le soutien de ses anciens soldats, aujourd’hui chefs d’entreprise ou cadres, illustrant à ses yeux la force du réseau de milice suisse. Résidant désormais en Belgique, pays qu’il juge comparable à la Suisse par son caractère multilingue, il amorce une réflexion plus large sur les différences et similitudes entre ces deux modèles, réflexion qui ouvre la suite de l’entretien.

 

Belgique et Suisse: deux modèles multilingues, deux réalités politiques

Installé à Bruxelles, Jacques Baud observe la Belgique avec un regard de Suisse romand habitué à la cohabitation des langues comme fait national ordinaire. Il souligne une différence centrale : en Suisse, le lien entre communautés linguistiques lui paraît plus direct et plus étroit qu’en Belgique. Là où l’espace belge structure fortement sa vie politique selon les langues, la Suisse lui semble historiquement avoir maintenu des partis transversaux (il cite, à titre d’exemple, des formations présentes dans tout le pays), sans duplication systématique par aire linguistique.

 

Dans son récit, cette différence produit des effets profonds : en Belgique, langue et politique se superposent au point d’alimenter une logique de séparation, tandis qu’en Suisse la pluralité linguistique et confessionnelle n’a pas, selon lui, engendré la même fracture. Il attribue une part importante de cette cohésion à l’armée de milice, qui, dans son expérience, a fonctionné comme un instrument de liaison nationale : des citoyens de régions différentes, réunis, formés et reliés par un objectif commun.

Il note un trait identitaire typiquement helvétique : un Suisse se dit Suisse, puis précise volontiers son canton ou sa ville — « Genève », dans son cas — tout en se sentant appartenir à un même ensemble. Cette culture du réseau, nourrie par la milice, lui paraît décisive aussi du point de vue de la défense. Il fait un parallèle avec l’Ukraine : l’importance du lien social, des attaches, des solidarités concrètes, serait un facteur sous-estimé par certains pays occidentaux dans leur lecture du conflit.

 

Installation à Bruxelles : une retraite précoce et un ancrage personnel

Sur les raisons de son installation en Belgique, Jacques Baud évoque une retraite prise relativement tôt, liée à la fin de son dernier poste au sein de l’OTAN. Il insiste sur la permanence de ses attaches en Suisse : relations, amitiés, soutiens moraux, qu’il salue explicitement, car ils l’aident « mentalement ». Mais il décrit aussi une difficulté professionnelle : malgré la sympathie et les réseaux, la réintégration ou la projection dans une nouvelle activité en Suisse ne lui paraît pas aller de soi.

Il exprime une affection marquée pour Berne — qu’il qualifie de plus belle ville — tout en rappelant qu’il n’est pas bernois, mais genevois. Et il ajoute une note plus mélancolique : Genève, dit-il, n’est plus la Genève qu’il a connue. Cette impression de décalage nourrit une question intime et pratique à la fois: où se sentir chez soi, où revenir, où reconstruire.

Après cinq ans en Belgique, il présente le pays comme agréable et accueillant, où il a retrouvé un réseau et des amis. Cette implantation bruxelloise, au cœur institutionnel de l’Union européenne, conduit l’animateur à l’interroger : faut-il y voir une adhésion à l’UE ?

 

Une position nuancée sur l’Union européenne : coopération oui, hypercentralisation non

Jacques Baud répond sans détour : il n’est pas opposé à la collaboration européenne. Il dit juger logique de travailler ensemble, de coordonner, d’améliorer les relations. Mais il affirme percevoir une évolution qu’il estime excessive : une centralisation, voire une « hypercentralisation » qui irait trop loin.

Pour lui, l’idéal européen des années 1990 tenait surtout à la coopération économique, au travail commun, à l’apprentissage d’une coexistence améliorée — pas à une uniformisation systématique des décisions et des modèles. Il insiste sur la valeur des spécificités nationales : les cultures française, italienne, allemande, et toutes les autres, constitueraient la richesse même du continent.

Il emploie une image parlante — reprise avec humour dans l’échange — celle d’une « salade russe » : si tout est mélangé indistinctement, la substance se perd, les particularités disparaissent. À l’inverse, l’Europe lui semble fonctionner lorsqu’elle produit une synergie entre des cultures distinctes, au lieu d’imposer une culture nouvelle censée les remplacer. La diversité, répète-t-il, doit être préservée : c’est elle, et non l’uniformisation, qui rend l’Europe « efficace » et « jolie ».

Il illustre ce propos par son expérience personnelle: parlant plusieurs langues, connu dans divers pays, il dit bénéficier de soutiens en Italie, en Allemagne, en France. Il rapporte même un commentaire italien récent le présentant comme « notre colonel suisse », signe, à ses yeux, que l’identité assumée et les singularités nationales peuvent créer des liens de respect et de solidarité transfrontalière.

 

 

Vers le cœur du dossier: «sanctionné par l’Union européenn »

Après cette présentation, l’échange se poursuit avec le thème central: Jacques Baud aurait été sanctionné par l’Union européenne et «attaqué» (de sources convergentes, l’initiative en reviendrait à Jean-Noël Barrot Ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères). Roger Köppel annonce que ces éléments seront traités plus loin, mais insiste déjà sur un point: le parcours de Jacques Baud relève moins de la théorie que de la pratique. Il a étudié les conflits, mais il les a aussi affrontés au contact des institutions, des opérations de paix, des réseaux diplomatiques, et des structures euro-atlantiques. Ce rappel sert de transition: après la carrière, vient la prise de parole publique.

 

Depuis la retraite: une activité intellectuelle soutenue

Depuis qu’il a pris sa retraite, Jacques Baud s’est imposé comme essayiste, conférencier et auteur de référence, publiant plusieurs ouvrages consacrés aux conflits internationaux, au terrorisme et aux questions de sécurité. Il indique avoir écrit une quinzaine de livres — sans pouvoir en préciser le nombre exact — souvent de grande ampleur.

Parmi ces travaux, il mentionne un ouvrage majeur: une encyclopédie de la violence politique recensant des milliers de mouvements terroristes et d’organisations criminelles. Selon lui, ces publications ont longtemps fait autorité et servi de références, notamment au sein de services d’information européens.

Il relate à ce propos un épisode significatif: invité en Roumanie à un symposium consacré aux services de renseignement, il aurait été accueilli par le chef du renseignement roumain, lequel lui aurait expliqué que ses ouvrages, traduits en roumain, étaient utilisés dans le cadre de la formation.

Jacques Baud ajoute connaître personnellement des membres de plusieurs services d’information européens — sans en préciser l’origine — qui lui auraient indiqué conserver ses livres dans leurs locaux. L’animateur en conclut que cette notoriété dépasse largement les frontières de la Suisse et suggère qu’elle serait même plus marquée en France, où la maîtrise de la langue française lui offrirait un accès médiatique plus naturel.

 

Commentateur de la guerre en Ukraine : la méthode avant le camp

L’échange aborde ensuite le cœur du sujet : les prises de position de Jacques Baud sur la guerre en Ukraine, qui l’ont imposé comme commentateur du conflit. Interrogé sur ses « déclarations marquantes », il précise sa ligne de conduite : il n’est ni russe ni ukrainien, ni « pour » l’un ni « contre » l’autre. Il se définit avant tout comme un observateur.

Il énonce alors un principe qu’il présente comme central dans son approche : la manière de comprendre une crise conditionne la manière de la résoudre. Analyser le conflit à partir d’un seul camp conduit, selon lui, à s’enfermer dans une logique de confrontation ; il convient donc de se dégager de toute lecture partisane.

L’échange est brièvement interrompu par des bruits de manifestations à Bruxelles, que Jacques Baud attribue à la tenue d’un sommet en cours, avant de reprendre son propos. Il affirme n’avoir jamais soutenu que l’un des camps sortirait nécessairement vainqueur, ni déclaré que Vladimir Poutine ou Volodymyr Zelensky auraient « raison ». Il récuse ce type de jugement.

À l’inverse, il explique s’attacher à décrire les actions des deux parties, en se concentrant sur les faits. Il compare sa posture à celle d’un arbitre de football : si l’arbitre travaille pour une équipe, le match est faussé. Son rôle consiste à maintenir la distance nécessaire, à comprendre les actions, à appliquer les règles et à s’en tenir strictement aux faits.

 

La controverse: « si on n’est pas pour l’Ukraine, on est pro-russe »

Jacques Baud identifie enfin ce qu’il considère comme le mécanisme de polarisation qui le vise: dans l’espace public actuel, dit-il, ne pas être « pour l’Ukraine » suffit à être classé « pro-russe ». Il rejette cette alternative et réaffirme sa position : il n’est ni pour l’un, ni pour l’autre ; il présente des faits.

Or, ajoute-t-il, de nombreux faits seraient systématiquement laissés de côté dans le récit dominant, produisant une vision unilatérale du conflit. Il laisse entendre que sa démarche — exposer des éléments écartés du narratif — explique en grande partie les réactions hostiles à son endroit.

Il amorce enfin une précision méthodologique, en lien direct avec son travail d’auteur : pour éviter toute forme de propagande dans ses livres, il affirme s’appuyer uniquement sur certaines sources — phrase qu’il commence à développer au moment où cette partie de la transcription s’interrompt.

 

Une méthode revendiquée : s’appuyer sur des sources occidentales et ukrainiennes

Poursuivant l’explication amorcée précédemment, Jacques Baud précise la colonne vertébrale de sa méthode : pour éviter la propagande, il dit s’appuyer « uniquement » sur des sources occidentales — principalement américaines — et sur des sources ukrainiennes. Il cite explicitement de grands titres de presse comme le New York Times, le Washington Post ou le Wall Street Journal. Côté ukrainien, il insiste toutefois sur une nuance essentielle : il ne retient pas ce que « le gouvernement ukrainien dit », mais ce que « la presse ukrainienne dit ».

Ce point, selon lui, est décisif, car la presse ukrainienne resterait souvent critique à l’égard de son propre gouvernement, et rapporterait des informations absentes ou minimisées dans les médias occidentaux. De cette dissymétrie naît, à ses yeux, une compréhension tronquée du conflit en Europe : le public n’accéderait qu’à une partie des faits.

 

Une lecture factuelle des opérations militaires

Pour illustrer sa méthode, Jacques Baud s’appuie sur plusieurs exemples précis d’opérations militaires, notamment les combats autour de Krynky, sur la rive orientale du Dniepr. Il explique que cet épisode a souvent été présenté, dans le discours médiatique occidental, comme une avancée stratégique ukrainienne majeure, alors qu’une analyse factuelle des opérations montre, selon lui, une réalité beaucoup plus contrastée.

Il souligne que la bataille de Krynky a donné lieu à des pertes humaines considérables du côté ukrainien, sans débouché opérationnel décisif, et que la persistance de cette tête de pont répondait davantage à des impératifs politiques et communicationnels qu’à une logique militaire rationnelle. À ses yeux, cet exemple illustre les écarts récurrents entre le récit public du conflit et l’évaluation réelle des rapports de force sur le terrain.

Jacques Baud insiste sur le fait que ce type d’analyse ne vise pas à accréditer la thèse d’un camp contre l’autre, mais à décrire les faits tels qu’ils se produisent, en tenant compte des contraintes tactiques, logistiques et humaines propres à chaque opération. C’est précisément cette dissociation entre le récit et l’observation qu’il estime indispensable pour comprendre la dynamique réelle du conflit.

 

Un positionnement revendiqué: « honnête, objectif, neutre »

Jacques Baud résume alors sa posture : une représentation « honnête, objective, neutre » du conflit. L’animateur reformule pour clarifier: il ne se présente pas d’abord comme écrivain, mais comme analyste, observateur technique, cherchant l’évaluation la plus proche possible de la réalité en intégrant l’ensemble des facteurs.

Jacques Baud affirme que cette neutralité est telle qu’elle suscite des perceptions contradictoires: dans un article ou une interview réalisée aux États-Unis, un commentateur aurait écrit, selon lui: « Même si Jacques Baud est pro-Ukraine, il comprend bien les Russes. » Autrement dit, sa tentative de compréhension des logiques russes serait interprétée, par certains, comme une marque de parti pris favorable à Moscou — alors même que d’autres le rangeraient au contraire du côté ukrainien. Pour lui, ce type de lecture confirme qu’il se situe en dehors des étiquettes.

 

Refus des médias russes: préserver la crédibilité et éviter l’instrumentalisation

Vient ensuite un élément clé de son argumentaire: malgré la légalité possible d’interventions médiatiques, il affirme avoir délibérément évité d’apparaître dans des chaînes ou programmes russes pour préserver la crédibilité de son message et empêcher toute instrumentalisation.

Il dit avoir été sollicité à plusieurs reprises par des médias russes officiels ou réputés proches de l’État (il cite TASS, Novosti, RT, entre autres) et avoir systématiquement refusé les invitations. Sa motivation: ne pas devenir un « moteur de parole » pour une propagande pro-russe, et éviter que ses analyses soient utilisées comme caution extérieure au service d’un récit.

Il ajoute qu’il lui est arrivé d’être présent sur RT « sans son savoir », via la reprise d’éléments déjà publiés ailleurs, tout en répétant qu’il n’a jamais cherché à entretenir de liens avec la Russie. Il soutient que, s’il fallait examiner ses e-mails, on verrait l’absence de relation institutionnelle ou personnelle avec ce pays, contrairement à d’autres personnes qui, dit-il, disposent de liens familiaux, de doubles nationalités, ou de collaborations médiatiques assumées.

 

Le basculement : l’accusation de propagande et de complotisme

Le ton change alors nettement lorsque l’animateur lit — ou paraphrase — une formulation d’accusation : Jacques Baud serait présenté comme un relais de propagande pro-russe, distribuant des théories complotistes, notamment en suggérant que l’Ukraine aurait « invité sa propre invasion » afin d’entraîner l’OTAN, et participant à des activités d’information, de manipulation et d’influence susceptibles de menacer la stabilité ou la sécurité de l’Ukraine.

Confronté à ces accusations, Jacques Baud réagit frontalement : il qualifie ces affirmations de fausses, fondées sur des suppositions, et sans lien avec ce qu’il a réellement dit ou fait. Il insiste à nouveau sur l’absence de relations avec des médias russes ou des agences gouvernementales russes, et répète qu’il ne travaille pour personne.

Il emploie un mot fort : pour lui, on est dans une formulation relevant de la diffamation — non seulement parce que l’intention lui est attribuée à tort, mais aussi parce que les faits ne correspondraient pas à la réalité de son parcours et de ses pratiques.

 

« Quel serait mon avantage ? »: rejet d’un mobile politique ou financier

Jacques Baud poursuit sur le terrain du mobile. Si l’on prétend qu’il aurait contribué à « implémenter une politique » au profit de la Russie, demande-t-il, comment cela serait-il possible sans relation avec ce pays ? Quel en serait l’intérêt ? Il affirme ne pas avoir reçu d’argent, ne pas avoir d’avantage personnel, et souligne même que, contrairement à d’autres, il n’a pas de famille en Russie, ni double citoyenneté, ni intérêt direct.

Il répète que son objectif est de dire le conflit de la façon la plus claire et objective possible, sans se faire l’agent de qui que ce soit.

 

L’exemple Arestovitch : « je n’ai pas dit, j’ai cité »

Face à l’accusation spécifique selon laquelle il aurait soutenu l’idée que l’Ukraine aurait provoqué ou recherché son propre envahissement pour entraîner l’OTAN, Jacques Baud répond par une distinction qu’il juge fondamentale : il n’a pas affirmé une théorie personnelle, il a cité une source ukrainienne.

Il dit avoir cité Oleksiy Arestovitch, présenté comme un conseiller majeur de Volodymyr Zelensky jusqu’en 2023 et comme un proche personnel, ayant joué un rôle dans la campagne présidentielle de 2019. Jacques Baud situe précisément la référence : un entretien daté du 18 mars 2019, publié par un média ukrainien nommé « Apostrov » (il propose même d’en fournir le lien). Il insiste : ses livres contiennent les références, et beaucoup proviennent de sources ukrainiennes.

Dans son récit, l’élément est donc de méthode : il refuse qu’on transforme une citation documentée en théorie de complot qu’il aurait inventée.

 

Les tentatives de paix de mars 2022 : éléments « peu connus » en Europe

Jacques Baud enchaîne en affirmant qu’il a, au contraire, mis en avant des éléments montrant une recherche de paix très précoce. Il cite notamment un fait qu’il dit avoir appris par la presse suisse : dès le 25 février 2022, soit un jour après le début de l’opération militaire russe en Ukraine, Zelensky aurait demandé au président de la Confédération Ignazio Cassis d’organiser une conférence de paix. Il affirme que cet appel n’aurait été mentionné que par la presse suisse, et « aucune fois en Europe », ce qui illustrerait, selon lui, la circulation inégale des informations. Il en tire une conclusion: Zelensky aurait été prêt à engager des démarches rapidement, mais cette dynamique aurait été « interdite » ou bloquée par l’Europe — formulation qui annonce un thème plus vaste : l’existence, au sein des capitales occidentales, d’intérêts favorables à la prolongation du conflit plutôt qu’à son arrêt.

Il évoque ensuite les discussions de mars 2022, qu’il présente comme d’initiative ukrainienne. Il ajoute qu’ultérieurement, le New York Times aurait publié des documents permettant de voir que des propositions ukrainiennes ne mentionnaient pas, par exemple, l’entrée dans l’OTAN. Puis il rapporte — en s’appuyant, dit-il, sur la presse suisse — une idée devenue centrale dans certains récits : après la visite de Boris Johnson, des perspectives d’accord auraient été enterrées.

Selon lui, cette séquence nourrit l’hypothèse que certains pays occidentaux, en particulier en Europe, auraient eu intérêt à laisser la guerre s’escalader, car l’Ukraine aurait alors reçu davantage de soutien OTAN. Il précise que ce ne sont pas, selon lui, des « voix pro-russes »: il cite l’exemple d’un entretien qu’il dit avoir mené avec Klaus von Dohnanyi, qu’il présente implicitement comme une voix européenne non alignée sur Moscou.

 

Réaffirmation finale de la posture : neutralité suisse et question de la « bonne position »

Jacques Baud ne se dit ni pro-russe ni pro-ukrainien. Il se revendique Suisse neutre, et ramène la discussion à la question qu’il estime centrale — et qui semble désormais au cœur de l’affaire de sanction évoquée: quelle est, dans un conflit de cette nature, la position juste pour un analyste et pour un pays comme la Suisse, si l’on veut comprendre avant de juger, et résoudre avant de désigner un coupable ?

 

Neutralité devenue suspecte: « si l’on n’a pas d’opinion, on devient un traître »

Dans cette séquence, l’animateur reformule brutalement ce qui apparaît désormais comme le fil rouge de l’affaire : l’idée qu’il ne serait plus permis, dans l’Europe contemporaine, d’adopter une position neutre sur la guerre en Ukraine. Selon lui, l’espace public exigerait une opinion déterminée, et l’absence d’alignement conduirait mécaniquement à une accusation de trahison — « on est automatiquement de l’autre côté ». Il y voit une dérive antidémocratique et anti-intellectuelle : sans distance, dit-il en substance, le conflit devient incompréhensible, donc insoluble.

L’animateur ajoute une précision importante sur la nature des attaques subies : Jacques Baud n’est pas accusé d’actes matériels (espionnage, opérations clandestines, participation à des actions armées, etc.), mais d’avoir tenu des propos, d’avoir interprété des faits, et d’avoir produit une analyse. Autrement dit, l’élément incriminant serait d’abord l’opinion — ou, plus exactement, l’approche analytique jugée inadmissible.

 

« Un procès couvert »: la sanction comme atteinte à un droit fondamental

Jacques Baud enchaîne sur un point qu’il martèle : le dossier qui le vise relèverait moins d’une procédure contradictoire que d’un « procès couvert » contre sa liberté d’expression. Il affirme n’avoir commis aucun crime, n’avoir violé aucune règle pénale, et souligne un principe qui, selon lui, devrait s’imposer en droit européen: même exprimer une opinion offensante, ou soutenir une thèse contestable, ne constituerait pas un crime justifiant une punition politique.

Son interlocuteur pousse la logique jusqu’au bout : même si les accusations étaient exactes — ce que l’invité conteste — il n’y aurait, selon lui, aucune base légitime pour punir quelqu’un sur ce fondement. Le débat bascule alors du terrain géopolitique vers celui des libertés publiques: comment une sanction peut-elle frapper un individu en dehors d’une condamnation judiciaire ?

 

Comment la sanction a été découverte : la presse avant toute notification officielle

Interrogé sur la manière dont il a appris son inscription sur une liste de sanctions, Jacques Baud décrit une scène qui, dans son récit, tient de l’absurde administratif: il découvre l’information dans un article de Radio Free Europe. Il y voit son nom associé à celui d’un autre individu, décrit comme ancien officier français, « français-russien », également présent sur la liste.

Point crucial : au 18 décembre (date de l’émission), il affirme n’avoir reçu aucune notification officielle, ni de l’Union européenne, ni de la Suisse. Aucune lettre, aucun document formel, aucune transmission institutionnelle.

Il mentionne toutefois un épisode: le lundi matin suivant la publication, il reçoit un message de la représentation suisse à Bruxelles l’informant qu’il « allait probablement » figurer sur une liste de sanctions. Il demande alors sur quels éléments repose cette décision, si une procédure est en cours, si l’affaire est sérieuse. On lui répond qu’on le rappellera. Selon lui, aucun rappel n’a suivi, aucune clarification n’est venue.

 

Silence suisse assourdissant: absence d’information, de soutien, de contact

La séquence devient plus personnelle. Jacques Baud précise connaître les deux personnes de la représentation suisse à Bruxelles et avoir travaillé avec elles dans le ministère. À ses yeux, une simple discussion informelle — « offrir un café » — aurait été possible. Or il n’aurait reçu ni avertissement, ni soutien, ni même un échange minimal.

Il résume en une formule: pas de communication, pas d’information, pas de soutien — rien. Son interlocuteur réagit en qualifiant la situation d’« incroyable », rappelant la durée d’engagement de l’intéressé au service de l’État, sur de multiples terrains (Afghanistan, Tchad, Somalie, Soudan du Sud, Darfour). Jacques Baud répond qu’il n’attendait pas de gratitude: il a fait ce qu’il considérait comme son obligation. Mais il pointe un contraste qu’il juge accablant.

 

Le contraste médiatico-politique: on commente tout, sauf un Suisse sanctionné

Jacques Baud décrit un paysage politique où les parlementaires suisses commentent presque tous les événements internationaux : crises au Soudan, aux États-Unis, en Ukraine, en Russie, en Turquie, tensions kurdes, etc. Tweets, déclarations, prises de position : le débat public helvétique se déploie facilement sur les drames du monde.

Mais lorsqu’un citoyen suisse, officier de milice de longue durée et serviteur de l’État, est sanctionné pour avoir exercé — selon lui — un droit fondamental à la liberté d’expression, il n’entend rien. Il ajoute un élément majeur: dans les médias suisses, il n’y aurait “pas une seule ligne” sur son cas. Il s’excuse presque de le dire, mais conclut sèchement: « c’est un désastre ».

Roger Köppel, lui aussi, insiste sur le point de principe: même si les accusations étaient avérées — hypothèse qu’il rejette — le simple fait d’inscrire quelqu’un sur une telle liste resterait, selon lui, un scandale démocratique.

 

Les sanctions au quotidien: immobilité, isolement, asphyxie financière

Vient ensuite la partie la plus concrète, celle des effets immédiats. L’animateur rappelle que la liste comporte des profils vivant en Russie, pour qui les conséquences sont limitées. Il cite le cas de Fyodor Lukyanov, présenté comme un commentateur ayant critiqué Poutine et jugé l’entrée en Ukraine comme une erreur — et pourtant inscrit lui aussi. Mais Jacques Baud, lui, vit dans l’Union européenne, à Bruxelles: l’impact change de nature.

 

Jacques Baud précise qu’il a consulté un juge: en principe, une personne sanctionnée ne devrait pas pouvoir entrer dans l’UE. Pourtant, il y réside déjà. La jurisprudence applicable, dit-il, produit un effet paradoxal : il ne peut plus franchir de frontière à l’intérieur de l’UE. Même rentrer en Suisse deviendrait impossible.

 

Il détaille les implications pratiques:

impossibilité de traverser une frontière intra-européenne;

impossibilité de prendre l’avion;

impossibilité, en pratique, de voyager même pour revenir dans son pays;

obligation de rester en Belgique sous peine d’arrestation lors d’un déplacement.

 

Enfin, Jacques Baud Puis il aborde la dimension matérielle: ses comptes seraient fermés, ses ressources gelées. Il emploie une image volontairement triviale pour exprimer l’asphyxie: il ne peut pas acheter un morceau de pain faute d’accès à ses moyens de paiement.

 

Une décision politique aux conséquences pénales

Jacques Baud insiste sur un point qu’il juge fondamental: la sanction n’est pas, selon lui, une décision judiciaire; c’est une décision politique. Mais s’opposer à cette sanction — la contourner, la violer, ou simplement agir comme si elle n’existait pas — peut basculer sur le terrain pénal… puis en prison… ce qui serait la seule solution pour continuer à se nourir (amusé)

 

Stratégie de survie: avocats et « exceptions humanitaires »

Face à cette impasse, Jacques Baud indique discuter avec des avocats. Une piste existe: demander des exceptions humanitaires, c’est-à-dire des aménagements permettant de survivre (se nourrir, se loger, assurer les besoins élémentaires). Mais il souligne que ces démarches prennent du temps — temps pendant lequel la situation reste bloquée.

 

Il conclut cette partie sur une comparaison glaçante: il affirme n’avoir commis aucun crime, mais se retrouver dans une condition qu’il juge « pire que la prison », puisqu’en prison, au moins, on est nourri. Ici, dit-il, on ne lui interdit pas explicitement de se nourrir mais on lui interdit en pratique d’acheter — jusqu’à évoquer l’impossibilité d’acheter une simple bouteille d’eau…

 

Des sanctions pensées pour des criminels: sentiment d’une mesure « hors cadre »

Jacques Baud insiste sur un point de philosophie politique: le régime de sanctions appliqué à son cas aurait été conçu, à l’origine, pour des terroristes, des criminels, ou des individus dangereux dont l’objectif est précisément de couper les ressources et d’empêcher l’accès à l’espace européen. Il décrit un système adapté à des personnes vivant hors de l’UE, que l’on peut empêcher d’y entrer et dont on peut geler les moyens d’action. Dans son cas, dit-il, la logique devient paradoxale : il réside déjà dans l’Union européenne, ce qui transforme l’outil en mécanisme d’enfermement et d’asphyxie, sans procédure pénale préalable.

 

Hypothèses et prudence : « la réponse honnête, c’est que je ne sais pas »

Interrogé sur l’origine de la proposition de sanctions — qui les a ciblées, qui les a portées, qui « est derrière » — Jacques Baud répond avec une prudence répétée : il ne sait pas…

Il concède néanmoins une hypothèse: au regard de certaines déclarations attribuées à un ministre français (évoquant un affrontement contre la « propagande russe »), il pourrait imaginer une impulsion venue de France.

 

Appel à la Suisse: que peuvent faire autorités, parlementaires et médias ?

Avant de conclure l’entretien, l’interlocuteur pose une dernière question, très politique : Jacques Baud, habitué à être « entre les parties » comme médiateur, se retrouve désormais au cœur d’un affrontement — celui d’une Union européenne qui, selon l’animateur, n’accepterait pas qu’un Suisse neutre examine les deux faces du conflit. Que peut faire la Suisse ? Que peuvent faire les parlementaires ? Les médias ? Comment aider concrètement ?

La réponse de Jacques Baud se structure autour d’un diagnostic: la sanction n’est pas une décision juridique. Elle ne résulte pas d’un jugement, ni d’une condamnation pour violation d’un droit. Il la décrit comme une décision purement politique, volontaire. Par conséquent, dit-il, la solution doit venir du champ politique: ce n’est pas d’abord une affaire de tribunaux, mais de volonté et de décision publiques. Mais il se trouve que du côté de Berne le silence est assourdissant !

 

Confiance dans les autorités suisses malgré tout

Malgré la dureté de la situation, Jacques Baud affirme conserver une confiance dans les autorités suisses et dans les citoyens. Il dit percevoir une prise de conscience: mobilisation, pétitions, initiatives de diffusion (il cite notamment des sous-titres), signes d’un effort collectif pour faire comprendre le dossier. Il désigne implicitement l’État suisse comme acteur central au niveau politique — « notre gouvernement » — tout en laissant entendre qu’il attend une réaction ou une action qui, jusque-là, lui a manqué.

 

Transcription de la vidéo réalisée à l’aide de Turboscribe AI - Rewriting: Louis GIROUD

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L’UE panique face à une Italie qui ose évoquer son bas de laine

11 Décembre 2025, 22:21pm

Publié par Louis GIROUD

Rien n’angoisse autant l’Union européenne qu’un lingot qui bouge. L’Italie possède 2452 tonnes d’or, troisième réserve mondiale, un trésor que la Banca d’Italia conserve pieusement dans des coffres disséminés entre Rome, Londres, Berne et Fort Knox. Mais il suffit qu’un sénateur italien suggère que l’or italien appartienne à l’Italie pour que la BCE sonne l’alarme comme si les hordes gothiques reprenaient d’assaut Rome.

L’UE panique face à une Italie qui ose évoquer son bas de laine

Quand le coffret à bijoux est interdit d'accès à sa propriétaire

 

On croyait naïvement qu’un pays pouvait encore disposer de son patrimoine sans devoir signer une décharge à Francfort ; erreur touchante. Les 2 452 tonnes d’or italien deviennent soudain un objet dangereux, un composant sensible que seule la BCE serait habilitée à manipuler, comme si un gouvernement national risquait de faire exploser le système monétaire simplement en affirmant que ce qui est à lui pourrait servir à quelque chose.

 

Une mise sous séquestre perpétuelle

La BCE n’a pas simplement rappelé que la Banque d’Italie devait rester indépendante: elle a réaffirmé que l’État italien n’avait pas son mot à dire sur la gestion de ce qui lui appartient, parce que «l’indépendance» signifie désormais la mise sous séquestre perpétuelle des décisions stratégiques, un isolement prophylactique du politique pour éviter qu’il ne commette la folie de gouverner. En plu clair, la BCE a  dit que l’État italien peut regarder les coffres, mais pas les ouvrir, encore moins en décider l’usage.

 

Inadmissible qu'un Etat-membre ose se souvenir qu'il existe

Ce qui terrifie vraiment la BCE, c’est qu’un État-membre ose se souvenir qu’il existe. l’Union européenne ne dit pas que l’Italie a tort. Elle dit qu’elle n’a pas le droit de poser la question. Le simple fait d’évoquer une réapropriation des réserves d’or déclenche des rappels de traités, de règles, de protocoles, de paragraphes qui fonctionnent comme des barrières automatiques.

C’est magnifique: l’État italien découvrant qu’il n’a plus droit de toucher ce qu’il possède, parce que ce qu’il possède appartient à une structure qui n’en est pas propriétaire mais qui en détient l’exclusivité de gestion. L’Europe n’est plus un projet: c’est une parodie administrative écrite par Kafka sous antidépresseurs.

 

Quand la BCE s’inquiète, l’humour se fait lourd

La BCE dit ne « pas comprendre clairement l’objectif » de l’amendement italien. On compatit. Il est vrai qu’après vingt ans de gouvernance algorithmique, toute phrase contenant les mots État, peuple et propriété dans la même ligne ressemble forcément à un acte hostile.

L’inquiétude est d’autant plus délectable que les économistes alignés, eux, feignent de croire que ce débat relève du folklore souverainiste. Une diversion, disent-ils. Un «drapeau idéologique», disent-ils encore. Il est toujours fascinant d’observer ces experts expliquer à un pays où réside son patrimoine, et dans quels mots il doit le formuler pour rester dans les clous du «projet européen».

 

Interdiction de mettre les mains dans le tableau de bord

Dès que Rome dit «cet or est à nous», Francfort réplique «cet or n’est à personne, mais surtout pas à vous». Tout est là: une fiction de propriété neutralisée par un régime de gestion qui empêche toute action. L’or devient un objet théorique, un bloc comptable dont l’existence concrète est presque indésirable. Le toucher, c’est déranger le grand appareillage de stabilité qui fonctionne à une condition: que plus aucun État ne se comporte comme un État.

 

L’or, ce truc jaune, immobile, qui maintient l’illusion

Pour la BCE, l’or n’est pas un outil économique, c’est un élément structurel du décor. On le stocke, on l’empile, on l’exhibe dans les bilans, mais on ne l’utilise pas, car l’utiliser reviendrait à admettre que les nations pourraient prendre des décisions dans un contexte où l’Europe veut précisément éviter toute prise d’initiative.

Et puis, ce qui rend la BCE nerveuse, c’est que si l’Italie commence à en parler; la France pourrait bien aussi se réveiller... parce qu'avec sa dette abyssale, ses 2400 tonnes de «jaune», ça serait un peu de beurre sur les épinards...

Pour Francfort, cette immobilisation forcée permet de maintenir l’idée que tout est sous contrôle, que l’euro repose sur une base solide, que les réserves restent ce qu’elles doivent être: un argument psychologique.

 

En vérité l’Europe exige des États dociles et des peuples zombies

Le fond du problème n’a rien à voir avec l’économie. Il tient au fait qu’un État membre se comporte comme un co-propriétaire, alors que Bruxelles veut des locataires pressurables et sous supervision.

Dans cette configuration, un membre qui possède un trésor doit demander l’autorisation de vérifier qu’il le possède encore. Officiellement souverain, pratiquement sous tutelle. L’Europe adore les États: à condition qu’ils restent en veille, qu’ils n’actionnent aucun commutateur, qu’ils se contentent d’approuver les manuels d’instructions écrits ailleurs. L’or italien devient ainsi le symbole parfait d’une Union qui tolère la souveraineté comme concept abstrait, mais qui la redoute dès qu’elle se manifeste sous forme concrète. On accepte le drapeau, on refuse la clé du coffre.

 

Du métal jaune comme test de résistance

Cet épisode n’a rien d’anodin. Il révèle la grande peur de Bruxelles: celle de voir un État récupérer un levier réel. Dès qu’un pays tente de reprendre un outil stratégique — monnaie, frontière, énergie, réserves — l’Europe déclenche un protocole de neutralisation pour rappeler que la décision véritable se prend ailleurs.

Et  cette Europe ne supporte pas que l’Italie, ou n’importe quel pays, puisse encore s’en servir. Un État qui demande où se trouvent ses lingots, c’est un État qui recommence à penser. Et ça, dans la logique actuelle de de l’UE, c’est vraiment intolérable.

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Non à l’empire de la paperasse ! Où l’on découvre que l’Europe moderne ne se gouverne plus, elle s’imprime

9 Décembre 2025, 12:16pm

Publié par Michel ROCHAT

L’empire bruxellois fonctionne comme un Scribe fou qui ne dort jamais, qui tourne à la caféine institutionnelle, qui secrète du règlement comme d’autres sécrètent du fiel, qui remplit la planète d’annexes, de préambules, de considérants, de notes de bas de page, de sous-alinéas, de sous-sous-alinéas, de renvois à des renvois qui renvoient eux-mêmes à des renvois précédents. Elle ne gouverne pas : elle photocopie le réel jusqu’à la suffocation.

Non à l’empire de la paperasse ! Où l’on découvre que l’Europe moderne ne se gouverne plus, elle s’imprime

Chaque minute qui passe, un nouveau règlement jaillit de Bruxelles pour dire à un citoyen européen comment se positionner par rapport à une courgette, un chameau, un chargeur USB ou une émotion vécue pendant ses loisirs. La bureaucratie n’est plus un moyen : c’est une forme de vie.

 

L’UE  c’est 70’000 pages de plus par an, comme si personne ne devait les lire

Depuis le traité de Lisbonne, l’UE a pondu environ 70’000 pages de texte nouveau par an. On ne parle plus d’un Parlement: on parle d’une imprimerie possédée. Une sorte de Gutenberg zombie qui n’a plus de frein moteur.

 

Le rapport Draghi recense 13’000 actes juridiques adoptés en cinq ans

Cela représente des montagnes de papier plus hautes que les Alpes suisses, mais sans la beauté, sans les chamois, sans rien — juste de la cellulose réglementaire, compacte comme une Ursula von der Leyen un lendemain de Conseil. Dans ce monde-là, la modernité consiste à cuire un œuf avec trois directives, deux règlements et un acte délégué qui vous explique comment tenir la casserole. L’homme moderne ne pèle plus une pomme: il l’accomplit selon la procédure CEE 2234/2027/Annexe VII-bis.

 

EconomieSuisse ou la quadrature du cercle: vouloir moins d’État en Suisse, mais importer plus d’État depuis Bruxelles

On pourrait presque admirer l’audace, presque. D’un côté: Economiesuisse réclame de soulager les entreprises du fardeau administratif. De l’autre : elle veut signer des accords institutionnels qui reviennent à brancher la Suisse à la centrale nucléaire du règlement bruxellois. C’est un peu comme militer pour la sobriété énergétique en installant un grille-pain géant dans son salon. Leur ligne peut se résumer ainsi: Moins de bureaucratie nationale, oui — mais plus de bureaucratie étrangère, tout de suite. Moins de règlements suisses excessifs  — mais tout en voulant en importer par palettes entières de Bruxelles.

Mais bien sûr ! Les adversaires des nouveaux accords n’exagèrent même plus: ils divaguent.

 

L’Europe, ce n’est pas Big Brother : c’est Big Brochure

Pourquoi Bruxelles fabrique-t-elle autant de textes ? Parce qu’elle ne sait faire que ça. L’Europe aime la norme comme d’autres aiment les chats. Elle cajole la norme. Elle dort avec la norme. Elle donne un prénom à la norme et lui tricote des projets de directives pour qu’elle ne prenne pas froid.

L’UE a conçu une logique propre: si un problème n’existe pas, on rédige une réglementation pour le faire apparaître. Le réel, lui, n’a plus qu’à suivre.

C’est l’inversion totale: l’univers n’a pas été créé en sept jours; Bruxelles en crée un nouveau chaque matin entre 8 h et 11h30, juste avant le déjeuner de travail où l’on présentera trois nouvelles stratégies-cadres pour optimiser la stratégie-cadre précédente.

 

La Suisse, ce pays déraisonnable qui croit encore qu’un citoyen doit comprendre la loi

Pendant que l’Europe se noie dans son océan de paragraphes, la Suisse continue d’entretenir une idée archaïque: la loi doit rester lisible. Pour un pays où la démocratie directe repose sur le fait que les citoyens lisent et comprennent les objets soumis au vote, l’arrivée du tsunami réglementaire européen reviendrait à diffuser du Wagner dans un hospice: tout le monde souffrirait, mais personne n’oserait le dire.

La moitié du droit économique suisse est déjà influencée par Bruxelles, souvent par transposition autonome — un concept unique au monde qui consiste à adopter la loi d’un autre sans qu’il ne l’ait demandée. Une sorte de syndrome de Stockholm législatif. La Suisse n’est pas encore dans l’UE, mais elle range déjà sa chambre selon les instructions du voisin.

 

L’usine à règles qui se prend pour un destin

On parle souvent de l’expansion des compétences de l’État. Mais l’UE, c’est mieux: c’est l’expansion d’un État sans visage, d’une bureaucratie sans propriétaire, d’une fabrique normative qui tourne seule, comme si les fonctionnaires avaient disparu mais laissé les machines réglées sur « production infinie ». Le cauchemar postmoderne, version Office du marché intérieur.

Au rythme actuel, d’ici 2050, il faudra un permis européen pour respirer correctement à l’intérieur d’un espace de travail partagé. Une respiration non conforme DEVIENDRA un problème de conformité environnementale, immédiatement soumis à révision. Bruxelles ne détruit pas la liberté : elle la reformate. En Times New Roman, 12 points, interligne simple.

 

Et si la Suisse disait NON à l’empire de la paperasse ?

La bureaucratie européenne n’est pas un danger abstrait. C’est un écosystème. Une jungle de classeurs où l’on n’avance qu’en dégageant des lianes de directives.

La Suisse peut continuer à respirer l’air frais des vallées ou inhaler la poussière réglementaire des couloirs de la DG COMP. Elle peut conserver ses procédures de consultation ou les troquer contre les mécanismes de decision shaping (mot magique qui signifie «vous parlerez quand on vous dira de parler»).

La Suisse n’a pas besoin de devenir la sous-préfecture helvétique du Règlement 32/84/UE.
Elle n’a pas besoin de se soumettre à la religion du formulaire.
Elle n’a pas besoin de transformer sa démocratie directe en simple branche locale du département «Compliance» de Bruxelles.

Elle peut dire non, tout simplement. Un mot court, léger, helvétique.
Un mot encore non réglementé par l’Union européenne.

 

Michel ROCHAT

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Suisse à dix millions d'habitants: la peur du manque face au déni du trop-plein

8 Décembre 2025, 23:52pm

Publié par Michel ROCHAT

Les adversaires de l’initiative voient le chaos partout… sauf là où il se trouve. Le pays déborde déjà de toutes parts; l’Office fédéral de la statistique revoit ses courbes tous les cinq ans parce qu’elles explosent en plein vol; l’énergie va manquer; les infrastructures sont saturées; les loyers étouffent la classe moyenne; l’agriculture recule; la nature fond comme le chocolat au soleil — mais non… attention, le chaos, le vrai, ce serait de freiner la machine.

Suisse à dix millions d'habitants: la peur du manque face au déni du trop-plein

Dans la bouche de Cédric Wermuth et consorts, la Suisse serait une sorte de Tamagotchi géant: si l’on ne nourrit pas la croissance démographique chaque matin, elle meurt. La réalité, elle, rappelle plutôt un aquarium dont la pompe a lâché: on continue d’ajouter des poissons parce que «ça fait joli», et quand l’eau devient laiteuse, on accuse le bocal d’être xénophobe.

 

Le chaos selon Wermuth, ce sont les gens qui remarquent qu’ils étouffent

Selon Cédric Wermuth, limiter la croissance démographique provoquerait «le chaos absolu». L’expression fait sourire. Le chaos absolu, chez lui, c’est quand le pays cesse d’ajouter 80'000 personnes nettes par an à son inventaire. Alors qu’en réalité, le chaos absolu, c’est:

– 214 TWh d’énergie consommés dans un pays qui n’en produit même pas la moitié;
– des villes qui bétonnent 2'000 m² de nature par heure;
– 260'000 immigrations nettes en 2023, soit un canton entier arrivé d’un coup;
– des loyers stratosphériques malgré plus de logements vacants qu’en 2002;
– des transports saturés, des écoles débordées et un système social chauffé au rouge.

Mais pour les adversaires de l’initiative, tout cela n’est qu’une «perception» — une atmosphère, une petite fatigue. La Suisse suffoque, mais le problème, nous dit Wermuth, ce sont les gens qui remarquent qu’ils étouffent.

 

«Vous détestez vos voisins, donc vous êtes méchants»

L’argument favori: «Le jour de la votation, 1,5 million de citoyens européens se demanderont s’ils doivent quitter la Suisse.»
Autrement dit: «Si vous votez NON à l’explosion démographique, vos voisins feront leurs valises, les enfants pleureront dans les rues et les chats se jetteront dans les fontaines.»

On atteint ici des sommets de dramaturgie subventionnée.

En face, les partisans de l’initiative rappellent simplement qu’un pays a encore le droit de décider combien d’habitants il peut absorber matériellement, sans se laisser dicter son avenir par un chantage émotionnel digne d’un soap opera. Le peuple suisse doit choisir sa politique démographique, pas sa psychiatre familiale.

 

La peur de la main-d’œuvre introuvable: quand la démographie devient drogue dure

Wermuth répète que sans immigration massive, nos hôpitaux fermeraient et nos aînés seraient «calmés aux sédatifs». L’image est forte: on dirait presque une menace. Mais elle masque des faits têtus.

Plus de population = plus de patients → plus de besoins → plus de pénurie.
C’est de la mathématique de base. Même les élèves des classes débordées peuvent suivre.

Chaque vague migratoire crée elle-même la demande d’une nouvelle vague. On appelle cela un système addictif.

La Suisse devient ainsi un organisme qui ne peut plus fonctionner sans perfusion démographique continue, alors même que cette perfusion provoque les symptômes qu’elle prétend soulager: surcharge des hôpitaux, explosion des primes, urbanisation sauvage, pression sur les sols et sur l’énergie.

Autrement dit: on éteint l’incendie avec un jerrican d’essence.

 

L’art de transformer une limite physique en péché politique

L’initiative parle de durabilité. De limites matérielles. D’énergie, de sols, de logements, de ressources. Les adversaires y voient… de la xénophobie.

C’est un classique: dès qu’on évoque la simple notion de capacité, on vous explique que vous détestez la moitié du monde.
Cédric Wermuth ressort même toute la panoplie historico-morale: antisémitisme d’antan, méfiance ancestrale, «culture dominante xénophobe».

On dirait le catalogue Manufrance de la mauvaise foi.

Pendant ce temps, les faits matériellement vérifiables continuent d’empirer: nature bétonnée, agriculture réduite de 1'143 km², consommation énergétique en hausse, besoins en infrastructures multipliés, systèmes sociaux sous pression.

Mais non: si la réalité vous gêne, c’est que vous êtes méchants.

 

«Plus on est, plus on rit!»

L’argument magique: «Partout où les gens aiment vivre, la prospérité augmente.»
Traduction: «Plus il y a de monde, plus c’est génial. Continuez à pousser, il reste peut-être un angle de trottoir à bétonner près de Zurich.»

Les partisans de l’initiative apportent pourtant une donnée simple, élémentaire, presque enfantine: un petit pays avec des ressources limitées ne peut pas durablement encaisser un million et demi de nouveaux habitants tous les vingt ans.

Ce n’est ni de droite ni de gauche: c’est géologique, géographique, thermodynamique.
La terre, elle, vote pour les limites.
Elle ne connaît pas les discours.
Elle connaît la charge maximale.

 

Le catastrophisme change de camp

Les adversaires de l’initiative jouent à se faire peur: «Fin de la prospérité!», «Fin des hôpitaux!», «Dépression nationale!», «Nos voisins qui fuient!»

Mais la catastrophe — la vraie, la matérielle, la mesurable — c’est la situation actuelle.
C’est la croissance incontrôlée qui dissout la Suisse réelle dans un brouillard statistique.
C’est la fuite en avant énergétique, urbaine, sociale et écologique.
C’est croire que la liberté d’un pays dépend de sa densité de population.

 

La Suisse est un bar à fondue:
– Il est convivial, chaleureux, accueillant — mais quand la table est pleine, elle est pleine.
– Ce n’est pas de la haine.
– Ce n’est pas de la peur.
– C’est juste éviter de renverser le caquelon sur tout le monde.

 

 

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L’Union Punitive SA: Une officine qui tire sur tout ce qui bouge…

8 Décembre 2025, 06:36am

Publié par Louis Giroud

L’Union européenne a découvert la joie simple des états d’âme autoritaires. Elle ne construit plus des cathédrales bureaucratiques: elle dresse des contraventions cosmiques. Son dernier trophée, X – l’ancien Twitter – reçoit ainsi une amende astronomique destinée à rappeler au monde que Bruxelles tient encore son fouet réglementaire. Pas pour défendre les citoyens. Pas pour régler un problème technique. Pour rappeler qu’ici, dans le grand sanhédrin technocratique, le débat libre doit se présenter à l’accueil, retirer un ticket, attendre son tour et se montrer poli. Sinon: sanction.

Le Digital Services Act a été pensé comme un outil de protection. En réalité, c’est l’équivalent numérique d’un couteau suisse fabriqué pendant une crise d’autoritarisme nerveux. On peut tout faire avec: moraliser, punir, infantiliser, exiger, sermonner, contraindre. L’UE s’en amuse comme un enfant qui découvrirait que le bouton rouge fait du bruit: plus c’est vague, plus c’est jouissif.

L’infraction imaginée pour clouer X au pilori ? «Pratiques trompeuses», «manque de transparence», «registre publicitaire». Des expressions conçues pour tenir debout même si on retire les voyelles. Des mots tellement flous qu’un jour, on pourra les appliquer à la météo.

Le vrai problème se trouve ailleurs: X refuse de se laisser toiletter. Musk laisse les gens parler sans que Bruxelles n’enlève les petites lettres imprudentes avec une pince à épiler. Une hérésie. Un pape numérique qui excommunie la censure: insupportable.

 

L’eurocratie, cette vieille maîtresse jalouse

Pendant des années, les plateformes ont accepté de se faire brosser dans le sens du poil réglementaire. Elles demandaient poliment combien de cases il fallait encore cocher pour éviter une remontrance de commissaire européen. Puis Musk arrive. Et soudain, impossible de garder les bêtes en cage.

Bruxelles découvre alors l’angoisse la plus profonde de toute bureaucratie vieillissante: un espace de parole qui n’attend pas ses directives pour respirer. Un agora imprévisible. Un lieu où l’on débat sans demander l’avis du préfet moral continental. L’UE, vexée comme un satrape déchu, décide donc de frapper fort: un coup de marteau réglementaire pour dire « ici, on parle quand on vous le dit ».

 

Washington, soudain pris d’un sursaut de lucidité

Même les États-Unis, qui d’habitude regardent les convulsions bruxelloises avec un sourire diplomatique, ont sursauté. Une amende de cent vingt millions, c’est suffisant pour réveiller le Département d’État. Une telle somme pour des « pratiques trompeuses » ? On pourrait croire que Bruxelles reproche à Musk d’avoir volé la Joconde.

Mais non. C’est simplement la méthode douce de l’UE: quand quelque chose échappe à son contrôle, elle punit. Le géant américain comprend le message: l’Europe ne veut pas réguler la tech, elle veut rappeler qu’elle existe encore. Une Europe qui ne produit plus grand-chose, mais qui distribue les sanctions comme des médailles inversées.

 

L’UE, nouveau directeur de conscience à usage mondial

L’amende n’est pas seulement financière: elle est pédagogique. L’Union se prend désormais pour un internat moral. Elle donne des « délais », réclame des « plans », surveille, juge, sermonne. On croirait entendre un surveillant général s’adressant au cancre le plus bruyant de la classe.

Une logique étrange s’installe: l’UE ne gère plus un marché, elle gère des comportements. Elle ne régule pas une activité: elle corrige une attitude. Et lorsqu’elle manque d’autorité réelle, elle la remplace par une inflation de normes. Le pouvoir se dissout, mais la procédure enfle.

 

Quand Musk parle de dissolution de l’UE…

La réplique de Musk – l’UE devrait être dissoute – a fait s’étrangler des bataillons entiers de hauts fonctionnaires. Pourtant, ce n’est pas l’excentricité d’un milliardaire. C’est le constat clinique d’un continent qui a perdu le fil. Plus l’Europe décline, plus elle multiplie les règles pour éviter de regarder la réalité en face. Le réflexe pavlovien du pouvoir faible: serrer la vis.

Bruxelles ressemble à ces phares en ruine qui continuent de s’allumer mécaniquement, alors même que les navires ne passent plus depuis des années. Le phare ne guide plus, ne protège plus, ne sert plus à rien. Il reste juste pointilleux. Très pointilleux.

 

Le futur: après les plateformes, les citoyens

Car l’essentiel n’est pas l’amende de X. L’essentiel, c’est la trajectoire. Le continent glisse vers une gouvernance punitive où la liberté devient un accident administratif. Si un réseau social peut se faire frapper pour ne pas filtrer les conversations comme Bruxelles l’exige, qu’est-ce qui empêchera demain de sanctionner ceux qui les tiennent ?

Ce n’est pas de la science-fiction. C’est la logique même du système: réguler l’outil, discipliner l’usage, surveiller l’utilisateur. Une vieille histoire européenne. Le numérique ne fait qu’offrir un terrain de jeu plus vaste.

 

L’Europe, ce phare éteint qui vérifie encore les ampoules

Autrefois, le continent prétendait éclairer le monde. Aujourd’hui, il vérifie compulsivement la conformité des interrupteurs. Il ne protège plus la liberté, il l’encadre. Il ne garantit plus le débat, il le conditionne. La lumière est morte, mais la paperasse brille encore.

Et dans ce clair-obscur administratif, une certitude se dessine: la prochaine bataille ne se jouera pas entre Bruxelles et une plateforme américaine. Elle se jouera entre Bruxelles et tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à une opinion libre. Parce que c’est ça, désormais, le vrai délit.

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«Bilatérales III»: le grand numéro d’emballage d’EconomieSuisse

8 Décembre 2025, 05:18am

Publié par Louis Giroud

Il existe une constante dans l’histoire politique suisse: chaque fois qu’un pan de la souveraineté est menacé, ce n’est jamais au nom de la contrainte, mais au nom de «l’efficacité». Ceux qui demandent d’abandonner une liberté n’ont jamais l’honnêteté de le dire. Ils expliquent que ce n’est pas une perte, mais une optimisation; pas un renoncement, mais une actualisation; pas un basculement, mais un simple ajustement.

«Bilatérales III»: le grand numéro d’emballage d’EconomieSuisse

Avec les accords «Bilatérales III», EconomieSuisse orchestre ce théâtre-là: une mise en scène savamment calibrée, saturée de chiffres prophétiques, de catastrophes modélisées, de raisonnements tautologiques et d’images destinées à dépolitiser ce qui, depuis 1848, relève pourtant du cœur battant de l’architecture institutionnelle suisse.

 

Transformer son intérêt sectoriel en impératif national

Nous sommes face à un cas d’école: un lobby économique se prenant pour une autorité morale, transformant son intérêt sectoriel en impératif national. Il faut observer cette mécanique de près, car elle dit bien plus qu’un simple rapport de force entre l’économie et le politique: elle révèle la manière dont une démocratie peut être anesthésiée par ceux qui prétendent la sauver de son propre peuple.

 

Le lobby et sa fable: l’Europe comme horizon indépassable

Le discours d’EconomieSuisse ne commence jamais par une question. Il commence par une conclusion: la Suisse n’aurait pas le choix. L’Union européenne serait le pivot, l’axe, la matrice et la colonne vertébrale de la prospérité helvétique. Le reste du monde — États-Unis, Chine, Inde — est relégué au rang de folklore commercial. Tout se passe comme si un éternuement à Bruxelles suffisait à faire s’effondrer l’industrie suisse. Nous sommes face à un récit, non à une analyse.

Aucun tableau sérieux n’est produit pour rendre compte de la diversification réelle des exportations suisses hors de l’UE, de l’importance croissante de secteurs peu ou pas dépendants du marché intérieur européen, du rôle déterminant de la stabilité institutionnelle suisse dans l’attraction des capitaux internationaux, ni de la faiblesse structurelle de nombreuses économies européennes. On passe également sous silence le fait que la balance commerciale est favorable à l’UE, faisant de la Suisse un client solvable plutôt qu’un mendiant dépendant.

 

La Suisse allongée à l’ombre d’un Maître

À la place, on répète que l’UE représente 450 millions de consommateurs comme on psalmodie un dogme. On cite des pourcentages d’exportations sans jamais examiner les secteurs concernés ni leur degré réel de dépendance réglementaire. On oublie surtout que l’économie suisse s’est construite précisément parce qu’elle a toujours refusé de faire dépendre sa souveraineté d’une seule puissance dominante. Ce que raconte EconomieSuisse n’est pas l’avenir, mais une fiction géopolitique où la Suisse deviendrait une principauté allongée à l’ombre d’un Maître. Une fiction qui arrange Bruxelles, évidemment, mais surtout les grandes entreprises incapables d’imaginer un monde où la prophylaxie réglementaire européenne ne leur servirait plus d’aiguillage permanent.

 

Le terrorisme prédictif: quand l’économie joue à l’apocalypse

Chaque fois qu’on demande à EconomieSuisse d’expliquer pourquoi la Suisse devrait accepter un mécanisme de reprise dynamique du droit européen, la réponse ne prend pas la forme d’une démonstration politique, mais d’une litanie de chiffres. Il ne s’agit jamais de données observées, mais de projections: une baisse du PIB de 7,1% à l’horizon 2045, 685 milliards de pertes cumulées, 50 milliards pour l’électricité, 5’200 francs de PIB par habitant. On se croirait à la lecture d’un bulletin météo pour l’année 2080.

Ces chiffres fonctionnent comme des épouvantails. Ils ne démontrent rien; ils effraient. Ils ne constituent pas une analyse, mais un instrument psychologique. Dans n’importe quel autre domaine, un modèle projeté à vingt ans serait accueilli avec la plus grande prudence. En politique européenne, il devient une loi sacrée. Le problème n’est pas l’existence du modèle en soi, mais ce qu’il remplace: la discussion, l’incertitude, le doute légitime et l’évaluation critique. L’économie cesse d’être un outil pour devenir une théologie, dont EconomieSuisse assume le rôle du clergé.

 

L’infantilisation technologique: «Votre Constitution est un smartphone»

On touche ici au sommet de la novlangue. Selon les promoteurs des Bilatérales III, ces accords ne constitueraient qu’une «mise à jour». Comme si la Constitution était une interface logicielle, la souveraineté un système d’exploitation et les cantons de simples icônes. Ce cadrage n’est pas anodin: il a pour fonction explicite de dissoudre le politique dans le technique.

On explique ainsi qu’il ne s’agirait pas d’une transformation institutionnelle, mais d’une question de compatibilité; pas d’un changement de régime juridique, mais d’un simple correctif; pas d’un transfert de compétences, mais d’une synchronisation nécessaire. La réalité est pourtant beaucoup plus simple: cette prétendue «mise à jour» impose que le droit européen devienne la référence chaque fois que la Suisse souhaite conserver un accès au marché. Il s’agit d’un mécanisme d’intégration juridique automatique. Non pas une maintenance, mais une absorption. Non pas une adaptation, mais une dépendance programmée. Ce discours ferait sourire s’il ne concernait pas un pays dont l’originalité institutionnelle constitue l’un des rares miracles politiques de l’histoire moderne.

 

La neutralisation du peuple: un vieux fantasme technocratique

Dans le récit d’EconomieSuisse, le peuple apparaît comme un obstacle plus que comme un sujet politique. On lui concède poliment un référendum, à condition qu’il soit rituel et non décisif: un vote destiné à valider une ligne déjà tracée ailleurs, un geste civique décoratif. Derrière le langage apaisant sur le «respect des processus démocratiques», une vérité nue se dessine: ces accords ne peuvent exister qu’en rendant l’exercice de la démocratie directe impossible.

Une fois la Suisse insérée dans la logique de reprise dynamique du droit européen, tout rejet futur devient simultanément économiquement punissable, juridiquement risqué et politiquement irréversible. Le label «démocratie directe» subsisterait comme une «guirlande», ou comme une boule qu’on accroche au sapin de Noël. Ce que l’Union européenne n’obtiendrait jamais par un vote populaire limpide, ses partisans cherchent à l’obtenir par l’épuisement du droit, par de la sophistication procédurale et la culpabilisation civique.

 

L’oubli stratégique: la Suisse est forte parce qu’elle est singulière

L’argument le plus dévastateur contre les Bilatérales III n’est pas idéologique; il est historique. La Suisse est prospère parce qu’elle refuse l’alignement, cultive la neutralité comme un outil stratégique, protège son fédéralisme, garantit la lenteur démocratique face à l’accélération technocratique, demeure dépositaire d’une souveraineté normative que d’autres ont abandonnée et offre au capital une stabilité que Bruxelles est incapable de fournir. Elle maintient une qualité de décision politique en phase avec son tissu social et assume le coût de sa liberté pour en récolter les bénéfices. On lui demande aujourd’hui de détruire ce qui fonctionne pour se livrer à ce qui ne fonctionne plus.

 

L’emballage de la fausse «Fête» devient une faute politique

Les promoteurs de ces accords ne proposent pas un avenir; ils organisent une résignation. Ils souhaitent que la Suisse devienne ce que l’Europe est devenue: une zone administrative où la règle prime sur la liberté, la conformité sur la créativité et la centralisation sur la subsidiarité. Ils oublient que la Suisse n’est pas née dans un bureau bruxellois, mais dans un pacte, une structure fédérale et une méfiance ancestrale envers les appareils supranationaux.

L’emballage d’EconomieSuisse annonce un changement d’époque. Le lobby ne se contente plus d’influencer la politique; il cherche désormais à la remplacer. Dans ce discours, les choix deviennent des obligations, les alternatives des fantasmes, les réserves des archaïsmes et les opposants des irresponsables. Le peuple est progressivement présenté comme un problème, tandis que la souveraineté est réduite à un coût. Ce n’est plus un débat, mais un cadrage intellectuel destiné à rendre toute autre option impensable. Le lobby demande à la Suisse d’être «adulte», c’est-à-dire raisonnable, c’est-à-dire soumise. Ce lexique doit être refusé.

 

Pour une lucidité sans concession

Dire non à ce paquet institutionnel ne signifie pas dire non à l’Europe. Cela signifie refuser de confondre coopération et absorption, commerce et discipline, partenariat et tutelle. Aucune prospérité durable ne s’est jamais construite sur un renoncement à soi. Aucune innovation véritable ne naît de la conformité. Aucune démocratie digne de ce nom n’accepte que son droit dépende d’une instance extérieure. Aucun pays solide n’abandonne un avantage structurel pour satisfaire les fantasmes d’un lobby.

 

La Suisse a prospéré en résistant

La Suisse n’a jamais prospéré en s’alignant. Elle a prospéré en résistant. Ce n’est pas une posture, mais une réalité historique. L’enfumage d’EconomieSuisse ne doit pas nous tromper: derrière les modèles et les graphiques se cache une vérité simple. Ce que les partisans appellent «modernisation» est une mutation institutionnelle profonde. Ce qu’ils nomment «mise à jour» est une abdication enjolivée. Ce qu’ils présentent comme une «réalité économique» est un récit performatif destiné à empêcher toute autre pensée.

La Suisse n’a pas besoin de devenir l’annexe normative de Bruxelles pour continuer à inventer son avenir. Elle a besoin, comme toujours, de rester maîtresse de ses choix — même lorsque ceux-ci déplaisent à ceux qui rêvent d’une démocratie sans citoyens.

 

LOUIS GIROUD

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«Bilatétales III»: homologation d'une mise sous tutelle

7 Décembre 2025, 23:13pm

Publié par Louis Giroud

Un matin, le Conseil fédéral s’est levé avec l’idée lumineuse d’adopter le vocabulaire des lobbyistes européens. Pas un débat, pas un soupçon de décence institutionnelle. Juste un copier-coller direct de Bruxelles, comme si la Suisse avait enfin décidé d’abandonner les préliminaires pour entrer dans la relation toxique par la grande porte.

Le pays de la démocratie directe se retrouve à reprendre le jargon de ceux qui rêvent de voir sa démocratie sous tutelle. Le tour de magie est simple: rebaptiser un paquet d’accords explosifs en “Bilatérales III” pour le faire passer pour une suite logique, une continuité, une évidence quasi administrative. Le genre de manipulation linguistique qu’affectionnent les régimes qui ne veulent surtout pas qu’on lise les petites lignes.

 

Un label en trompe-l’œil, un pipeline vers la soumission

On vend au public un prolongement de la voie bilatérale. En réalité, l’intitulé sert à maquiller un virage brutal: l’abandon de l’égalité contractuelle au profit d’une relation verticale où l’UE donne les ordres et la Suisse coche les cases. Les “accords bilatéraux” avaient le mérite de la clarté: deux partenaires négocient, signent, appliquent. Le nouveau paquet appartient à une tout autre zoologie juridique. C’est un accord institutionnel: la Suisse reprend automatiquement le droit européen, se met sous la coupe d’un juge étranger, accepte des sanctions si elle ose respirer trop fort. Le marketing s’appelle “Bilatérales III”. Le produit réel: “Soumission 1.0”.

 

Un Conseil fédéral noyé dans les «lobbying papers»

La concordance voulait des conseillers fédéraux capables de se tenir à distance des propagandes, même quand elles sentent bon la moquette neuve de Bruxelles. Manifestement, cette capacité se perd. Le collège reprend un terme militant soufflé par les milieux économiques les plus euro-compatibles. Le Conseil fédéral n’explique rien, il répète. Il ne délibère plus, il s’aligne. On devine l’ambiance: les lobbying papers s’empilent, les arguments sont servis clé en main, les ministres hochent la tête comme des figurants dans leur propre film.

 

Des “clauses de sauvegarde” pour calmer les naïfs

Pour calmer les naïfs, on a inventé une “clause de sauvegarde”. Le genre de formule qui rassure les gens qui n’ont pas encore découvert les notes en bas de page. Officiellement, cette clause permettrait de freiner l’immigration “en cas de graves problèmes économiques ou sociaux”. Dans la réalité, elle exige l’autorisation préalable d’un comité mixte où Bruxelles distribue les permissions comme des jetons de parking. Il n’y a pas de sauvegarde: il y a demande d’indulgence. Et même lorsque Bruxelles consentirait à laisser la Suisse s’auto-défendre quinze minutes chrono, elle garderait le droit d’imposer des “mesures compensatoires”, c’est-à-dire des sanctions en costume trois pièces. Un garde-fou qui punit celui qui l’utilise: du jamais vu depuis les assurances-vie vendues aux naufragés.

 

Le leurre peint en rouge...

On ajoute ensuite une “clause unilatérale” dans le droit suisse, pour donner une impression d’indépendance. Du théâtre. Cette clause n’existe pas dans le traité, Bruxelles ne la reconnaît pas, et son activation violerait l’accord et déclencherait immédiatement les foudres européennes. C’est une alarme qui sonne dès qu’on l’effleure, et dont la notice d’utilisation commence par: “Ne pas utiliser”. Le Conseil fédéral la brandit pourtant comme preuve que la Suisse reste maîtresse chez elle. Une preuve qui n’a pas plus de valeur juridique qu’un post-it.

 

L’illusion du contrôle: la grande spécialité bruxelloise

Les deux clauses – la contractuelle et l’unilatérale – sont parfaitement synchronisées pour ne rien produire. Elles créent une illusion de maîtrise, un simulacre de souveraineté, une marionnette institutionnelle agitée devant un public distrait. La libre circulation reste intégrale, l’immigration continue sans frein, et chaque geste helvétique passe désormais au contrôle technique européen. “Bilatérales III”, c’est la version suisse du piège à guêpes: on attire avec un mot rassurant, et on referme la grille derrière.

 

La Suisse doit signer pour être punie

Les promoteurs du paquet racontent qu’il s’agit d’avancer dans la coopération. Le texte, lui, raconte autre chose: la Suisse doit reprendre le droit européen, s’exposer à des sanctions automatiques, renoncer à toute autodéfense juridique, et avaler une terminologie qui masque la nature réelle du projet. Le Conseil fédéral et les partis qui l’encouragent espèrent que la population suive sans regarder les détails. Mais l’histoire helvétique a parfois ce sursaut étonnant: quand le peuple lit les petites lignes, il devient subversif.

 

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Ce monde où chacun s’épuise à jouer le rôle qu’on attend de lui

7 Décembre 2025, 04:56am

Publié par Louis Giroud

L’époque se résume à une scène trop petite où chacun s’agite dans un costume rapiécé: le populiste indigné, le mondialiste contrit, l’Européen somnambule, la Chine silencieuse qui connaît à l’avance la fin du film. Les blocs idéologiques n’entrent même plus en collision ; ils s’empilent, se déforment et s’écrasent comme des meubles suédois mal assemblés. Tous rejouent des rôles usés que le public n’écoute plus, mais entend à moitié.

Dans cet empilement d’identités usées, on retrouve les souverainistes-populistes brandissant l’étendard d’un protectionnisme salvateur, et en face des mondialistes-impérialistes dont le rêve de grand pique-nique amical s’effondre comme peau de chagrin. Et là, Trump, le protectionniste sauveur de la nation, demeure un officiant zélé du temple atlantiste. Il défend l’hégémonie occidentale avec la même ferveur qu’il vend ses casquettes rouges : sans nuance, sans mémoire. Les discours changent, les réflexes demeurent.

 

La Russie et l’idée des mondes multiples

Face à lui, Poutine avance avec le calme du joueur qui a anticipé plusieurs chutes d’empire. Souverainiste, conservateur, mais convaincu que le monde qui vient ne sera plus structuré autour d’un seul centre. Il imagine un système où plusieurs gravités coexistent, où Washington n’aurait plus la télécommande universelle, où les forces ne s’aligneraient plus mais orbiteraient.

 

L’Europe en quête d’un vocabulaire

Au milieu, l’Europe se contorsionne comme un orchestre sans chef qui continue de jouer par habitude. Les États membres ont abandonné le mot « souveraineté » depuis si longtemps qu’ils ne sauraient même plus le retrouver dans le dictionnaire. Mondialistes par habitude, occidentalo-centristes par réflexe, ils suivent la ligne des think tanks comme on emprunte l’échelle d’une via ferrata, sans s’interroger sur ce qui se trouve au bout.

 

Trump–Poutine: une affinité imaginaire

On évoque souvent une proximité entre Trump et Poutine, mais elle ne dépasse jamais le stade du clin d’œil idéologique. On est en présence de deux personnages persuadés d’incarner l’insubordination, où chacun sert sa propre mise en scène de puissance. Deux solitudes politiques qui se frôlent sans se croiser, incapables de partager le même espace mental plus d’un instant.

 

La Chine qui se redécouvre telle qu’elle fut

La Chine n’est pas un camp, encore moins un bloc idéologique : c’est une civilisation qui revient lentement à son poids naturel, comme un fleuve qui regagne le lit qu’on avait cru pouvoir détourner. Aujourd’hui convive silencieux d’un banquet géopolitique qu’elle observe attentivement, elle fut longtemps perçue comme l’usine du monde, simple appendice industriel du rêve occidental. Elle révèle soudain qu’elle a profité des délocalisations pour assembler non seulement nos gadgets, mais aussi sa propre puissance. En lui confiant nos chaînes de production, nous avons oublié qu’elle n’avait jamais perdu l’art de fabriquer des empires.

 

L’Occident vexé par son propre jeu

Aujourd’hui, l’Occident hurle à la concurrence déloyale comme un joueur vexé de perdre avec les cartes qu’il a lui-même distribuées. Washington accuse Pékin de tous les excès du capitalisme mondialisé — celui-là même qu’il a exporté en palettes complètes, persuadé que le Parti communiste finirait par se dissoudre dans le Coca-Cola. Or la Chine a bu la bouteille et conservé l’État.

 

Taïwan et les chevaliers tardifs

Quand l’Occident se découvre soudain défenseur de la souveraineté taïwanaise, il oublie sa propre propension historique à redécouper les cartes du monde selon ses intérêts. Pendant ce temps, Pékin avance méthodiquement, avec la certitude qu’aucune gesticulation n’est nécessaire : l’arithmétique démographique et industrielle fait déjà le travail. Le temps, allié traditionnel des civilisations longues, lui suffit.

 

La politesse glacée de Pékin

Alors même que nous dénonçons l’autoritarisme chinois, Pékin déroule une politique étrangère tout en calme protocolaire, en sourires millimétrés et initiatives d’apaisement parfaitement calibrées. Cette absence de réaction aux provocations rend l’Occident nerveux : rien n’est plus irritant qu’un adversaire qui ne joue pas la scène prévue.

 

Celui qui connaît la fin sans avoir lu le texte

Dans ce monde où chacun s’épuise à interpréter obstinément le rôle que l’époque lui attribue — populiste indigné, mondialiste repentant, Européen hébété — la Chine apparaît comme l’acteur qui connaît déjà la fin de la pièce. Elle écoute les autres se disputer la scène, prend des notes, calcule. Et tandis que l’Occident rêve encore d’organiser le monde comme on organise un festival, Pékin redessine les routes, les flux, les dépendances.

Le véritable malaise occidental ne tient peut-être pas au caractère autoritaire du régime chinois. Il surgit de cette évidence nue : la Chine n’a plus besoin de l’Occident pour exister. Cette autosuffisance relève, aux yeux des puissances qui se croyaient indispensables, d’une insolence insupportable.

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« Pourquoi Moscou ne peut pas échapper à Tel-Aviv »

4 Décembre 2025, 00:13am

Publié par Pascal Lottaz - La rédaction

Chapitres :

 

00:00:00 Introduction et héritage soviétique au Moyen-Orient

00:07:09 Le pragmatisme de la Russie en Syrie : accepter Al-Julani

00:12:27 Les racines russes du sionisme et les premiers liens URSS-Israël

00:20:53 Le facteur tchétchène : comment les guerres passées influencent la perception d’Israël

00:24:01 Pourquoi la Russie reste passive sur Gaza : la contrainte de la guerre en Ukraine

00:29:38 « Notre Gaza » : pourquoi les libéraux russes ont tendance à soutenir Israël

00:36:20 L’absence de discours et de littérature antisionistes en Russie

00:42:53 Relations avec les monarchies du Golfe : l’OPEP et les « affaires douteuses »

Après une première exploration du positionnement chinois vis-à-vis de la Palestine et de l’Asie occidentale, Pascal Lottaz (Neutrality Studies) [1] se penche vers le positionnement de Moscou. L’objectif: comprendre la relation complexe et évolutive que la Russie entretient avec le Moyen-Orient, de la Palestine à l’Iran en passant par la Syrie.
Pour éclairer ces enjeux, l’entretien s’appuie sur l’expertise de la professeure Maria Kicha, docteure en droit et professeure associée à l’Université d’État de Justice de Russie, à Rostov-sur-le-Don. Spécialiste reconnue de la région, elle étudie depuis longtemps l’Asie de l’Ouest et la politique russe qui s’y déploie.

 

Transcription de l’entretien du Dr Pascal Lottaz, révision et compte-rendu, par la Rédaction (Louis Giroud

La professeure Kicha rappelle que la présence russe au Moyen-Orient s’inscrit dans un continuum historique. Dès la période soviétique, l’URSS ambitionnait déjà de jouer un rôle central dans les affaires de la région.
À la fin des années 1940 et au début des années 1950, Moscou soutient d’abord la création de l’État d’Israël, mais ce soutien s'interrompt lorsque l’URSS comprend qu’Israël s’aligne entièrement sur les États-Unis. Dans le contexte de la guerre froide, la planète se divise alors en deux blocs antagonistes : un camp pro-américain et un camp pro-soviétique.

L’URSS s’oriente rapidement vers le soutien des républiques arabes, considérées comme proches idéologiquement : la Syrie, parfois l’Irak, ainsi que les mouvements palestiniens.
Face à cela, les États-Unis renforcent leur appui aux monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Qatar, Émirats arabes unis) et à certaines républiques pro-occidentales comme le Liban. Une véritable guerre froide intra-arabe s’installe, opposant les monarchies conservatrices aux républiques nationalistes soutenues par Moscou.

 

Une relation ancienne avec l’Iran, complexe et mémorielle

L’Iran occupe une place à part dans cette configuration. Non arabe, héritier d’une civilisation ancienne, il entretient avec la Russie une histoire longue et tourmentée. À l’époque impériale, les deux pays sont voisins dans le Caucase du Nord, où se croisent les territoires de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie. Certaines régions aujourd’hui azerbaïdjanaises faisaient alors partie de l’Iran historique, ce qui nourrit encore aujourd’hui tensions et susceptibilités.

Les guerres russo-persanes marquent profondément la mémoire iranienne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Iran est même divisé entre l’URSS et la Grande-Bretagne dans le cadre de l’opération Accor :

  • le nord est occupé par les troupes soviétiques,
  • le sud par les forces britanniques.

C’est dans ce contexte qu’a lieu la conférence de Téhéran de 1943, réunissant Churchill, Staline et Roosevelt. La Dre Kicha souligne aussi l’échange culturel inattendu produit par ces interactions : l’adoption iranienne du samovar, devenu un objet quotidien presque identitaire, bien que ses origines rappellent une période de guerre et d’occupation. Les Iraniens, note-t-elle, ont une mémoire historique particulièrement vive, ce qui influence encore largement leur perception de la Russie contemporaine.

 

Recomposition stratégique après la chute de l’URSS

L’effondrement soviétique redéfinit profondément la politique russe au Moyen-Orient. La Fédération de Russie, plus petite et dépourvue de nombreuses républiques soviétiques, doit reconstruire ses réseaux et son influence sans le cadre du Pacte de Varsovie.

Dans cette nouvelle configuration, Moscou consolide des relations durables avec plusieurs acteurs régionaux, notamment la Syrie, où les liens restent forts depuis l’époque de Hafez al-Assad et se poursuivent avec Bachar al-Assad.
La Russie affirme qu’elle ne soutient pas un homme, mais un pays et une nation; elle entend préserver des relations enracinées et une présence stratégique, notamment militaire.

 

Continuité stratégique avec la Syrie malgré un nouveau régime

La récente visite à Moscou de M. al-Jolani, nouveau dirigeant syrien, a surpris l’opinion internationale, mais la Dre Kicha rappelle que ce changement était largement anticipé par les experts russes. Contrairement à l’Occident, qui tend à isoler les gouvernements jugés illégitimes ou hostiles, Moscou adopte une posture pragmatique:

les gouvernements passent, le pays demeure.

Ainsi, même si al-Jolani a évincé Bachar al-Assad – longtemps soutenu par la Russie –, Moscou compose avec ce nouveau pouvoir afin de préserver:

 

ses bases militaires;

ses investissements;

ses liens avec la population syrienne;

sa position géopolitique dans la région.

 

La Dre Kicha compare cette approche pragmatique à celle adoptée à l’égard des talibans en Afghanistan : une fois au pouvoir, ils deviennent un gouvernement avec lequel il faut traiter, quelles que soient les positions antérieures.

Elle estime également qu’al-Jolani est un personnage plus complexe que la simple étiquette “ex-terroriste”, évoquant les parallèles parfois établis avec Volodymyr Zelensky en Ukraine.

 

Al-Jolani, une figure plus complexe qu’attendu

L’éviction de Bachar al-Assad et l’émergence de M. al-Jolani ont d’abord suscité surprise et scepticisme, notamment en Occident, où certains observateurs ont vu dans ce nouveau dirigeant une possible marionnette imposée de l’extérieur. Sa transformation physique, son rasage de barbe et son repositionnement politique ont alimenté les spéculations. Pourtant, comme le souligne la Dre Kicha, la réalité semble plus nuancée :
Al-Jolani s’affirme désormais comme un acteur capable d’entretenir des relations variées – notamment avec la Russie – même si certains scénarios, comme une normalisation avec Israël, paraissent pour l’instant improbables.

 

Les limites de la normalisation arabe avec Israël

Selon la Dre Kicha, les pays arabes, y compris l’Arabie saoudite, ne semblent pas prêts aujourd’hui à établir des relations diplomatiques formelles avec Israël. Ce contexte explique pourquoi les accords d’Abraham, qui visent à créer des ponts entre Israël et plusieurs États musulmans, s’étendent plutôt à des pays non arabes comme l’Azerbaïdjan ou le Kazakhstan.
Ces États, moins impliqués dans l’histoire du conflit israélo-palestinien, n’ont aucun contentieux historique avec Israël, ce qui facilite une normalisation politique et économique.

 

Une relation russo-israélienne façonnée par l’histoire et les migrations

La relation entre la Russie et Israël se révèle particulièrement complexe, non seulement en raison des dynamiques géopolitiques, mais aussi en raison de l’importante population d’origine russe en Israël. La question même du terme à employer – diaspora russe, Juifs russes, ou diaspora israélienne en Russie – reflète cette ambiguïté.

L’URSS avait soutenu Israël à ses débuts, notamment parce que nombre de pionniers et idéologues sionistes étaient originaires de l’Empire russe:

  • David Ben-Gurion, né David Grün,
  • Golda Meir, née Golda Mabovitch,
  • Léon Pinsker,
  • et de nombreux autres militants ou penseurs du mouvement sioniste.

Ces personnalités venaient souvent de régions autrefois intégrées à l’Empire russe : la Pologne actuelle, des zones moldaves, ukrainiennes ou baltes. Beaucoup avaient également été impliquées dans des mouvements anti-monarchistes, ce qui pouvait les rapprocher, sur certains plans, des idéaux soviétiques.

 

Le sionisme travailliste et l’influence soviétique

Si certaines idées du sionisme travailliste pouvaient sembler compatibles avec la vision économique soviétique, la Dre Kicha rappelle qu’il ne s’agissait en rien d’un « sionisme communiste ».
Le projet sioniste excluait explicitement toute participation arabe au système de travail palestinien :

  • pas de solidarité ouvrière;
  • pas de coopération commune;
  • pas d’intégration sociale ou syndicale.

Néanmoins, les structures socio-économiques comme les kolkhozes soviétiques inspirèrent les kibboutzim israéliens, soulignant une forme de transfert idéologique partiel qui avait séduit le Kremlin.
Voyant ces similitudes, l’URSS avait initialement perçu le jeune État d’Israël comme un partenaire naturel : ses leaders venaient de Russie, ils

 

Désillusion soviétique et réalignement américain d’Israël

Toutefois, la rupture intervient rapidement lorsqu’Israël adopte une orientation pro-américaine affirmée. Dès lors, le soutien soviétique initial apparaît comme une erreur stratégique majeure.
La Dre Kicha souligne que cette période constitue l’un des épisodes les plus tragiques de la diplomatie soviétique : l’URSS, tout juste sortie victorieuse de sa lutte contre le Troisième Reich, n’a pas vu venir l’évolution idéologique et géopolitique du mouvement sioniste.

Pour comprendre cette transition, elle cite les travaux de John Quigley, universitaire américain et expert du droit international. Quigley décrit en détail comment, malgré l’opposition d’une majorité d’États, seuls deux pays puissants ont soutenu l’admission d’Israël à l’ONU :

  • les États-Unis,
  • l’URSS.

Un soutien paradoxal, compte tenu du nettoyage ethnique déjà documenté dès 1948.

 

Nationalismes exclusifs : un parallèle troublant

Les idéologies fondatrices de l’État israélien, note la Dre Kicha, comportent des aspects difficiles à distinguer d’autres formes de nationalisme exclusif. Certaines déclarations de leaders sionistes ressemblent, dans leur formulation, à celles de dirigeants fascistes ou nazis.
Un phénomène dont certains se sont amusés sur les réseaux sociaux à travers des « quiz » consistant à deviner la provenance de citations – exercice révélateur d’une proximité idéologique inattendue.

Elle rappelle également l’épisode historique où un cadre nazi effectue une visite d’étude en Palestine sous guide sioniste, une réalité attestée par des objets d’archives comme une médaille commémorative gravée « Un nazi part en Palestine ». Ces éléments témoignent de convergences historiques complexes autour d’une idée alors partagée : déplacer les Juifs d’Europe et les installer ailleurs — en Palestine notamment.

 

Le réalignement soviétique vers les régimes arabes

Après la Seconde Guerre mondiale, la déception du Kremlin vis-à-vis d’Israël entraîne un basculement net : l’URSS soutient dès lors ouvertement les républiques arabes nationalistes, perçues comme des alliées naturelles dans le champ géopolitique.
C’est à cette époque que s’intensifie également le rôle d’Hasbara, la diplomatie publique israélienne, que la Dre Kicha qualifie plus directement de propagande.
Ce dispositif englobe :

  • des responsables politiques;
  • des journalistes;
  • des diplomates;
  • des influenceurs;
  • une armée d’utilisateurs et de bénévoles sur les réseaux sociaux.

Tous mobilisés pour défendre un récit dominant : Israël serait la seule démocratie du Moyen-Orient, un petit État menacé par des voisins arabes décrits comme arriérés ou barbares, engagé dans une lutte permanente contre le terrorisme islamique.

 

Le traumatisme tchétchène et l’écho russe à la rhétorique israélienne

La question du terrorisme islamiste résonne profondément en Russie, qui a vécu deux guerres meurtrières en Tchétchénie dans les années 1990 et au début des années 2000.
La Tchétchénie, région du Caucase du Nord intégrée à la Fédération de Russie, est associée à l’un des épisodes les plus violents et traumatiques de l’histoire post-soviétique.
Cette expérience contribue à expliquer pourquoi une partie de la société russe peut être sensible à certains aspects du récit israélien, notamment dans sa dimension sécuritaire.

 

La Tchétchénie, les soutiens étrangers et les cicatrices toujours vives

Les guerres de Tchétchénie demeurent un traumatisme majeur pour la Russie contemporaine. Les Tchétchènes sont des citoyens russes, titulaires de passeports de la Fédération de Russie, mais le conflit a été d’une violence extrême, marqué par un affrontement sanglant qui a coûté la vie à de nombreux soldats russes et combattants étrangers.

Une partie des groupes armés tchétchènes a bénéficié de soutiens extérieurs :

  • Arabie saoudite;
  • Turquie;
  • Émirats arabes unis.

Ces liens sont aujourd’hui officiellement « oubliés » pour des raisons diplomatiques, mais ils n’en demeurent pas moins présents dans la mémoire politique russe. La Dre Kicha rappelle par exemple que le président turc Recep Tayyip Erdogan inaugure parfois des parcs ou des équipements publics portant le nom de Djokhar Doudaev, chef séparatiste tchétchène. En Russie, cela alimente une forme d’amertume, souvent résumée par une plaisanterie amère:

« Si Erdogan donne le nom de Djokhar Doudaev à une rue en Turquie, alors nous devrions baptiser une rue Abdullah Öcalan en Russie. »

Ce type de référence montre à quel point les souvenirs de la Tchétchénie restent sensibles lorsqu’il est question de terrorisme, de séparatisme et de politique moyen-orientale.

 

La position officielle de Moscou sur la Palestine et Gaza

Sur la question palestinienne, la Russie adopte une ligne officiellement critique envers la violence israélienne, mais calibrée. Le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a maintes fois appelé aux Nations unies à mettre fin à « l’effusion de sang » et au carnage à Gaza, sans toutefois employer le terme de « génocide ». Moscou tente de pousser Israël à cesser son assaut tout en évitant une rupture ouverte.

Un épisode récent a suscité des interrogations : lors d’un vote au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie ne met pas son veto à une résolution largement perçue comme coloniale dans son esprit, qui entérine de fait un cadre politique favorable aux intérêts américains et israéliens. Cette attitude a semblé en contradiction avec l’image que Moscou cherche à construire dans le cadre des BRICS et du «Sud global». La Dre Kicha propose une grille de lecture:

  • la Russie soutient politiquement la Palestine;
  • reconnaît l’État palestinien avec Jérusalem comme capitale,
  • invite des délégations du Hamas à Moscou;
  • entretient des relations partenariales avec plusieurs composantes de l’axe de résistance pro-iranien;
  • et bénéficie aujourd’hui de relations très étroites avec la République islamique d’Iran.

Mais ce soutien se heurte aux réalités d’une autre guerre.

 

L’ombre portée de la guerre en Ukraine

La Russie mène ce qu’elle appelle officiellement une « opération militaire spéciale » en Ukraine, mais qui, en pratique, absorbe une part majeure de ses ressources humaines, économiques et politiques.
La Dre Kicha, originaire de Rostov-sur-le-Don, ville du sud de la Russie proche du Donbass, décrit un impact quotidien et concret :

  • l’aéroport civil de Rostov a été fermé le 24 février 2022 et ne fonctionne plus,
  • la ville, qui compte plus d’un million d’habitants, a perdu ses liaisons aériennes normales,
  • les déplacements vers Moscou, d’autres villes russes ou l’étranger sont devenus plus difficiles,
  • la population vit avec des rappels constants de la guerre : proximité du front, drones, mesures de sécurité.

Dans ce contexte, Moscou cherche à ne pas ouvrir de second front diplomatique majeur avec l’Occident autour de la question palestinienne, tout en gardant un discours critique vis-à-vis d’Israël. L’abstention au Conseil de sécurité s’inscrit ainsi dans une logique de gestion de priorités : préserver sa marge de manœuvre internationale tout en concentrant l’essentiel de ses forces sur le conflit ukrainien.

 

Une politique étrangère revendiquée comme « équilibrée »

La Dre Kicha insiste sur un point : la Russie, comme la Chine, revendique une politique internationale équilibrée.
Cela signifie:

  • reconnaître officiellement l’État d’Israël;
  • tenir compte de la présence de nombreux citoyens russes en Israël;
  • préserver des canaux politiques, économiques et sécuritaires avec Tel-Aviv;
  • tout en affichant un soutien à la Palestine, en particulier sur le plan diplomatique.

Depuis les années 1990, puis au début des années 2000, et à nouveau après le début de la guerre en Ukraine, la Russie a connu plusieurs vagues d’émigration vers Israël. Beaucoup de ces nouveaux arrivants conservent leur citoyenneté russe.

Dans certains milieux instruits et libéraux, une vision relativement positive d’Israël reste répandue:

  • Israël perçu comme « patrie historique des Juifs »;
  • « seule démocratie du Moyen-Orient »;
  • pays où les droits humains seraient globalement respectés, au moins pour les citoyens juifs.

Les Palestiniens, eux, sont souvent relégués à l’arrière-plan de ce récit.

 

Un intérêt limité pour le Moyen-Orient au sein de la société russe

Contrairement à la Chine, où la violence à Gaza a suscité une forte empathie parmi les jeunes en résonance avec le « siècle de l’humiliation », le Moyen-Orient n’occupe pas une place centrale dans le débat public russe.
Plusieurs facteurs sont avancés:

  • l’immensité territoriale de la Russie et la masse de problèmes internes à gérer;
  • la difficulté, pour beaucoup de citoyens, à suivre déjà ce qui se passe dans leur propre pays;
  • la priorité accordée aux enjeux domestiques et au conflit en Ukraine.

Dans la vie quotidienne, la relation personnelle joue un rôle important dans la perception du conflit. Lorsqu’un ami, un collègue ou un ancien camarade part vivre en Israël pour des raisons privées, la plupart des Russes ne rompent pas les liens pour des motifs politiques. Les propos agressifs ou haineux tenus parfois contre les Arabes sont souvent relativisés par un réflexe du type:

«Ils ont leur propre histoire, leur propre atmosphère là-bas. Ce n’est pas mon affaire.»

Cela n’empêche pas l’existence d’un public plus politisé, qui s’informe activement sur Gaza, suit les événements, et a « ouvert les yeux » sur la nature de la politique israélienne, surtout depuis l’intensification des bombardements et des destructions.

 

La mémoire de la Seconde Guerre mondiale comme prisme moral

Un élément central de la sensibilité russe demeure le souvenir de la lutte contre l’Allemagne nazie.
Dans presque chaque famille, on compte un grand-père tué, blessé ou traumatisé par la guerre. Cette mémoire collective est entretenue par la célébration du 9 mai, le Jour de la Victoire, principale fête civile du pays, plus importante que le Nouvel An.

Ce passé forge un référentiel moral très fort face à ce qui est perçu comme :

  • des politiques de nettoyage ethnique;
  • des bombardements massifs contre des civils;
  • des discours déshumanisants.

Pour une partie de la société russe, les images de Gaza réactivent ce souvenir de la barbarie nazie. Pour d’autres, le sujet reste périphérique face à l’urgence des questions internes.

 

Entre attachement personnel et dissonance cognitive

La Dre Kicha illustre cette complexité par une anecdote tirée de sa propre expérience académique. Après près de vingt ans d’enseignement universitaire, certains de ses anciens étudiants ont émigré en Israël. Ce sont aujourd’hui des adultes, parents, avec leur propre trajectoire.

Un jour, en faisant défiler les réseaux sociaux, elle tombe sur la photo d’une ancienne étudiante – une jeune femme brillante, joyeuse, dont elle garde un souvenir positif – posant avec une amie en Israël. La légende de la photo indique :

« Nos enfants vivront dans notre Gaza. »

Ce slogan de revanche ou de militarisation identitaire provoque un choc :
l’ancienne étudiante ne vient pas de Gaza, mais de Taganrog, une ville proche de Rostov-sur-le-Don, en Russie méridionale.
Ce décalage entre la biographie réelle et l’identification à un récit nationaliste exacerbé illustre la puissance des imaginaires, de la propagande et de la socialisation politique au sein d’Israël.

 

Le pouvoir de l’idéologie sioniste et ses effets en Russie

L’anecdote de l’ancienne étudiante de la Dre Kicha illustre de manière frappante la force de l’idéologie sioniste. Une jeune femme née à Taganrog, ville proche de Rostov-sur-le-Don, descendant de familles enracinées en Russie, se présente sur les réseaux sociaux en affirmant:

«Nos enfants vivront dans notre Gaza.»

Ce glissement identitaire, qui fait de la Russie une simple parenthèse dans une histoire supposément continue « de 3 000 ans en Israël », manifeste la puissance d’un récit nationaliste capable de reconfigurer le rapport aux origines, au lieu de vie et à l’appartenance.
Pour de nombreux Juifs en Russie, explique la Dre Kicha, le sionisme est perçu comme une forme de patriotisme, une idéologie qui légitime l’attachement à Israël en tant que « foyer historique ».

 

Une opposition juive au sionisme… ailleurs, mais peu visible en Russie

L’interlocuteur rappelle qu’en Occident, plusieurs intellectuels juifs – comme Jeffrey Sachs aux États-Unis ou Yakov (Jacob) Rabkin au Canada – ainsi que des courants de judaïsme orthodoxe, s’opposent au sionisme au nom de principes religieux ou éthiques. Il existe également des Juifs laïcs critiques du projet sioniste. En Russie, en revanche, une opposition juive visible au sionisme est quasi inexistante.
La Dre Kicha souligne que:

  • le professeur Yakov Rabkin, russophone originaire de l’URSS (Leningrad / Saint-Pétersbourg), est probablement la figure la plus importante pour penser le judaïsme anti-sioniste;
  • ses livres sont traduits et publiés en russe;
  • mais ils restent peu discutés, marginalisés dans l’espace public.

Cette situation contribue à l’absence d’un débat structuré sur le sionisme et sur le conflit israélo-palestinien au sein de la société russe.

 

Un vide éditorial sur la Palestine et les historiens critiques d’Israël

La Dre Kicha insiste sur un point décisif: en Russie, les références critiques majeures sur l’histoire d’Israël et de la Palestine sont quasiment absentes de l’édition grand public.

Ainsi :

  • aucun ouvrage des « nouveaux historiens » israéliens n’est disponible en russe:
    • ni Benny Morris,
    • ni Avi Shlaim,
    • ni Tom Segev,
    • ni Ilan Pappé ;
  • aucun grand auteur palestinien n’est publié:
    • ni Rashid Khalidi,
    • ni Walid Khalidi,
    • ni Nur Masalha,
    • ni d’autres historiens et intellectuels majeurs de la cause palestinienne.

La Dre Kicha travaille actuellement à un livre en russe sur le conflit israélo-arabe, mobilisant ces auteurs et d’autres sources académiques internationales. Elle pense qu’il s’agira probablement de l’un des premiers ouvrages de ce type en Russie, ce qui souligne à quel point le sujet reste peu traité dans le champ intellectuel et médiatique national.

Ce vide éditorial contribue largement au fait que la Palestine soit un thème moins présent dans le débat public russe que dans de nombreux pays européens ou nord-américains.

 

Réseaux sociaux : une présence surtout religieuse, un manque de voix humanistes

Interrogée sur le rôle des réseaux sociaux, la Dre Kicha confirme que, contrairement à la Chine où les plateformes regorgent d’images et d’analyses sur Gaza, les réseaux sociaux russes ne sont pas saturés de contenus pro-palestiniens.

Il existe bien des pages et des comptes qui soutiennent la Palestine, mais :

  • ils sont très souvent d’inspiration musulmane;
  • ils s’adressent prioritairement à un public croyant;
  • ils restent associés à des identités religieuses ou communautaires.

La Dre Kicha exprime un regret profond:
elle souhaiterait voir émerger un discours humaniste, non religieux, non national, fondé sur des principes universels de dignité et de justice, accessible à l’ensemble de la société. Or ce type de voix est rare et difficile à trouver dans l’espace russophone. Elle juge cela « très triste ».

 

«Ce n’est pas notre affaire»: la tentation de l’indifférence et ses dangers

Une attitude répandue en Russie consiste à considérer la Palestine comme un dossier lointain :

« Ce n’est pas notre affaire. Nous vivons dans un autre pays. Nous avons nos propres problèmes. »

La Dre Kicha rejette fermement cette logique. À ses yeux, ce qu’Israël fait subir aux Palestiniens est absolument inacceptable non seulement moralement, mais aussi politiquement, car la méthode – bombardements massifs, blocus, punition collective – peut devenir un précédent global.

Aujourd’hui, dit-elle, « ce n’est pas votre affaire », mais demain, vous pouvez devenir la victime.
Ce basculement potentiel devrait, selon elle, alerter toutes les sociétés, y compris celles qui se perçoivent comme éloignées du conflit.

 

La critique d’une vision manichéenne du monde

La Dre Kicha critique également la rhétorique simpliste opposant « forces de la lumière » et « forces des ténèbres », une vision du monde incarnée par des dirigeants comme Benjamín Netanyahou, qui se voit en « homme en blanc combattant le mal global ».

Cette grille de lecture manichéenne :

  • masque la réalité complexe des rapports de force,
  • légitime des violences extrêmes au nom du Bien absolu,
  • encourage une polarisation où toute critique est diabolisée.

Pour elle, parler de Gaza ou de la Palestine, ce n’est pas choisir un camp dans une bataille mystique, mais refuser une méthode de gouvernement par la violence, le nettoyage ethnique et la déshumanisation, méthode qui pourrait un jour être appliquée ailleurs.

Une question périphérique pour la Russie, au croisement de liens personnels et de calculs géopolitiques

En fin d’entretien, l’intervieweur résume l’analyse:

  • la Palestine, Gaza et le sionisme sont des sujets moins centraux en Russie que dans de nombreux pays d’Europe ou en Chine;
  • l’histoire particulière des liens personnels (émigration vers Israël, familles mixtes, réseaux professionnels) complexifie la prise de position;
  • la Russie souhaite maintenir une politique extérieure équilibrée, sans confrontation directe avec Israël ou ses alliés occidentaux,
  • d’où une attitude de critique mesurée, sans aller jusqu’à utiliser son veto pour bloquer certaines résolutions onusiennes.

La Dre Kicha se dit globalement d’accord avec cette description, qui rejoint les observations de la collègue chinoise mentionnée au début du cycle d’entretiens.

 

Monarchies du Golfe : un partenariat pragmatique

Pour compléter le tableau de la politique russe en Asie occidentale, la Dre Kicha attire l’attention sur un autre aspect : les relations avec les monarchies pétrolières arabes, notamment:

  • Arabie saoudite,
  • Émirats arabes unis,
  • mais aussi Jordanie et même Maroc.

Ces pays appartiennent historiquement à un camp pro-américain et pro-britannique, mais ils partagent avec la Russie un intérêt stratégique décisif : la production et la régulation du pétrole, notamment dans le cadre de l’OPEP et de l’OPEP+.

Dans ce contexte, Moscou doit préserver un équilibre délicat:

  • coopérer avec les monarchies sur les marchés de l’énergie;
  • profiter des opportunités économiques et financières qu’offrent ces pays;
  • tout en gardant sa posture de puissance « alternative » à l’Occident.

La Vision 2030 du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, qui vise à diversifier l’économie du royaume et à l’ouvrir davantage, attire de nombreux Russes :

  • pour les affaires;
  • pour le tourisme;
  • pour des séjours prolongés.

Les Émirats arabes unis, eux, deviennent un « second lieu de séjour » pour une partie des élites russes – y compris parfois pour des individus dont le passé professionnel ou financier est décrit comme « un peu douteux ». Dubaï et Abou Dhabi jouent ainsi un rôle de hub pour les capitaux, les entreprises et certaines fortunes russes en quête de stabilité ou de discrétion.

 

Une politique étrangère multiforme appelée à durer

Au terme de cet entretien, l’image qui se dégage de la politique russe en Asie occidentale est celle d’une diplomatie multiforme, pragmatique et équilibriste :

  • soutien politique affiché à la Palestine, mais sans rupture totale avec Israël;
  • approfondissement stratégique avec l’Iran et les acteurs de l’« axe de résistance »;
  • maintien de liens militaires et historiques avec la Syrie, quelle que soit la couleur du régime en place;
  • coopération économique étroite avec les monarchies pétrolières du Golfe;
  • gestion prudente de ses ressources diplomatiques et militaires en raison de la priorité accordée au conflit en Ukraine.

La Russie ne cherche pas la confrontation frontale en Asie occidentale. Elle préfère maintenir une relation de travail avec les acteurs clés de la région, en jouant sur plusieurs tableaux à la fois: énergétique, sécuritaire, diplomatique, idéologique.

Dans ce paysage, la question palestinienne reste importante sur le plan moral pour certains segments de la société russe et pour des universitaires comme la Dre Kicha, mais elle demeure relativement périphérique dans la hiérarchie des priorités nationales, façonnée avant tout par la guerre en Ukraine, les défis internes et les impératifs de survie géopolitique.

 

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L’entretien se conclut sur une note pratique: la Dre Maria Kicha mentionne qu’elle tient une chaîne Telegram en russe, où elle publie analyses et réflexions sur le Moyen-Orient et la politique russe. Ses travaux, et notamment son futur livre sur le conflit israélo-arabe, contribueront probablement à combler une partie du vide intellectuel et éditorial qui entoure encore, en Russie, la question de la Palestine et de l’histoire du sionisme.

 

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[1] - Pascal Lottaz est Associate Professor à Kyoto University, au sein de la faculté de droit et du Hakubi Center. Suisse alémanique, il découvre le Japon à 18 ans lors d’un échange scolaire décisif qui oriente l’ensemble de son parcours académique. Il y poursuit un master en public policy au National Graduate Institute for Policy Studies, puis un doctorat en relations internationales.

Ses recherches se concentrent très tôt sur les acteurs neutres dans les conflits modernes: sa thèse porte sur la diplomatie de la Suisse, de la Suède ou encore de l’Espagne face au Japon durant la Seconde Guerre mondiale.

Il devient ensuite l’un des spécialistes émergents de la neutralité en relations internationales, un domaine qu’il explore à travers l’histoire, le droit, la diplomatie et la sécurité.

Lottaz fonde le projet Neutrality Studies, à la fois réseau académique international et chaîne YouTube. Il y analyse les enjeux contemporains de la neutralité, interroge les récits dominants et reçoit universitaires, diplomates et experts pour discuter guerre, multipolarité et ordre mondial.

Son travail cherche à éclairer le rôle souvent sous-estimé des États non-alignés et à comprendre comment la neutralité façonne — ou pourrait façonner — la géopolitique contemporaine.

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Racismes et malentendus: le poids des mots, le choc des sens

3 Décembre 2025, 22:13pm

Publié par Eliot M. Ryder

Dans le vocabulaire scientifique, peu de termes cristallisent autant de malentendus que le mot race. L’expression, héritée à la fois de la zoologie, des idéologies du XIXᵉ siècle et des traditions littéraires humanistes, circule aujourd’hui dans la conversation courante avec une ambiguïté déconcertante. Elle transporte des significations multiples qui se télescopent : biologiques, historiques, idéologiques, esthétiques. Cette polysémie persistante explique une grande partie des conflits intellectuels et moraux actuels autour de l’identité humaine.

Pour comprendre pourquoi la discussion sur les « races » humaines tourne si fréquemment à l’incompréhension, il faut d’abord revenir aux définitions.
En biologie, l’espèce constitue l’unité fondamentale de classification. Elle désigne un groupe d’organismes capables de se reproduire entre eux et de donner une descendance fertile. À ce titre, Homo sapiens — l’être humain moderne — forme une seule et même espèce. Tous les humains, partout sur la planète, sont inter-féconds ; aucun groupe humain n’a divergé assez longtemps pour devenir une sous-espèce distincte. Les variations visibles, aussi spectaculaires soient-elles, ne modifient pas ce constat central.

 

Les races en zoologie: une précision qui ne s’applique pas à l’homme

Dans la terminologie zoologique, le mot race possède un sens précis. Il renvoie à une sous-population:


– stable dans le temps;
– isolée reproductivement;
– génétiquement cohérente.

 

Ces critères impliquent souvent des milliers de générations, séparées par des barrières géographiques strictes ou par une sélection artificielle — comme pour les races de chiens, de chats ou de bovins. Sans isolement reproductif prolongé, il n’y a pas de divergence suffisante pour parler de race au sens biologique. Chez l’être humain, aucun de ces critères n’est rempli: les populations ont migré, échangé, se sont mélangées, ont été conquises, dispersées, remélangées. La variation humaine est continue, fluide, impossible à découper en blocs étanches. Autrement dit: scientifiquement, il n’existe pas de races humaines.

 

Les races comme construction historique : l’héritage du XIXᵉ siècle

Une deuxième acception du mot race, beaucoup plus trouble, apparaît au XIXᵉ siècle. Les idéologies colonialistes et nationalistes y projettent leurs ambitions politiques et leurs hiérarchies morales. La « race » devient alors une fiction classificatoire et hiérarchique, censée expliquer à la fois l’histoire, l’intelligence, la morale et la destinée supposée des peuples.

Cette définition, discréditée par les sciences modernes, appartient aujourd’hui largement au champ de l’histoire des idées. Mais elle continue de hanter l’espace public, à la manière d’un vestige toxique : les mots survivent aux systèmes de pensée qui les ont engendrés.

 

La race humaine : une troisième acception humaniste

À l’opposé de ce passé idéologique, l’expression « race humaine » constitue une troisième acception du terme: littéraire, philosophique, universaliste. On la retrouve chez Rousseau, Hugo, Camus. Elle désigne l’humanité comme communauté naturelle et morale.

Ici, la «race» signifie simplement l’ensemble de tous les humains. Un usage noble, mais non scientifique, qui crée pourtant une nouvelle couche de sens autour d’un mot déjà saturé de nuances contradictoires.

 

Là où tout se brouille: l’acception vernaculaire

Il existe pourtant une quatrième acception, souvent ignorée dans les débats savants mais déterminante dans la vie quotidienne. Elle n’est ni biologique, ni idéologique, ni littéraire. Elle est vernaculaire, intuitive, perceptive. Dans l’expérience ordinaire, le mot race sert d’abord à désigner des différences esthétiques.


On parle ainsi :
– de «races de chiens Husky, Caniche, Labrador, etc.»;
– de «races de chats Bengale, Radgoll, siamois, etc.
»;

 

Ce mot est utilisé pour distinguer ce que l’œil repère immédiatement: la forme, la couleur, la taille, la silhouette, le pelage, la tête. Le grand public ignore que ces « races animales » sont des créations artificielles, façonnées par l’homme, souvent récentes, dépendantes d’un isolement reproductif strict imposé par l’élevage.

Dans la perception commune, le raisonnement est direct, presque enfantin: des différences visibles = des races. Et ce glissement se transpose automatiquement aux humains.

 

Le malentendu fondateur du racisme ordinaire

C’est ici que se loge la véritable racine du racisme banal, celui des rues et des cafés: une confusion intuitive entre différences esthétiques et catégories biologiques.

 

– Un Inuit «n’a pas la même tête» qu’un Éthiopien.
– Un Scandinave «n’a pas le même teint» qu’un Mélanésien.
– Un Pygmée  n’a pas la même stature» qu’un Européen.

 

Le cerveau humain, qui catégorise naturellement par apparence, applique aussitôt son vocabulaire simple : si ces humains « ne se ressemblent pas », alors ils doivent être de « races différentes ».
Il ne s’agit pas d’une doctrine. Il ne s’agit pas d’un programme idéologique. Il ne s’agit même pas d’une intention malveillante. C’est une erreur de classification, née d’un mot mal adapté et d’une analogie intuitive.

 

Un mot à quatre faces, et le piège qui en découle

Le mot race n’a pas un sens, mais quatre :

1. biologique, rigoureux, non applicable à l’humain ;
2. historique-idéologique, discrédité ;
3. humaniste, moral, littéraire ;
4. vernaculaire, fondé sur l’apparence, spontané.

 

C’est cette quatrième acception, la plus invisible et la plus puissante, qui façonne les perceptions populaires. Elle fonctionne comme un réflexe visuel : voir une différence, la nommer par habitude, puis l’interpréter comme une catégorie.

Et c’est précisément là que naissent la quasi-totalité du racisme ordinaire:
non pas dans la haine, mais dans la confusion des mots;
non pas dans la doctrine, mais dans l’analogie esthétique;
non pas dans une idéologie construite, mais dans une catégorie spontanée qui n’a jamais été clarifiée.

Le débat contemporain gagnerait en lucidité s’il reconnaissait cette réalité simple : le racisme le plus répandu n’est pas un système de pensée, mais une erreur de vocabulaire.

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