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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

guerre en ukraine

Ukraine: Anatomie d'un désaccord

9 Février 2026, 01:35am

Publié par (LG - SLR)

Quand deux visions du conflit s'affrontent sur le cas Jacques Baud

 

Sur la plateforme L'Impertinent, un débat de deux heures a opposé Pierre-Jean Duvivier, entrepreneur et cofondateur de la Ligue ODEBI, à Guy Mettan, journaliste et écrivain. Au cœur des échanges: les sanctions européennes contre Jacques Baud, ancien colonel aux renseignements suisses, accusé de propagande pro-russe, et plus largement de deux lectures radicalement opposées du conflit ukrainien. Entre accusations de manipulation, citations de responsables russes et querelles sur la légitimité des interventions militaires, ce face-à-face révèle l'impossibilité croissante d'un dialogue apaisé sur la guerre en Ukraine.

Ukraine: Anatomie d'un désaccord

Le débat s'ouvre sur le cas de Jacques Baud, cet ancien officier du renseignement suisse sanctionné par l'Union européenne pour ses prises de position sur le conflit ukrainien. Pour Pierre-Jean Duvivier, le constat est sans appel: «Jacques Baud a deux axes. Un premier axe qui explique la guerre en Ukraine par une série de maladresses occidentales, l'expansion de l'OTAN. Un deuxième axe qui est de légitimer d'un certain point de vue l'invasion russe dans l'est de l'Ukraine en prétendant qu'il y a eu un soulèvement populaire des personnes qui étaient sur place dans le Donbass.»

 

Pour Duvivier, c'est ce second volet qui pose problème. Nier la présence de troupes russes dès 2014 dans le Donbass, alors que des acteurs comme Igor Girkin l'ont publiquement reconnu, relève de la propagande: dire quelque chose de faux en le sachant faux pour obtenir un résultat dans l'opinion publique.

 

Guy Mettan conteste vigoureusement cette lecture. Pour le journaliste genevois, Jacques Baud  s'appuie uniquement sur des faits avérés, notamment en ce qui concerne le Donbass et l'éclatement du conflit en 2014. Il dénonce une sanction « ignoble », prise sans procès, sans avocat, en violation flagrante des droits fondamentaux. Pour Mettan, c'est l'Union européenne qui transgresse ses propres valeurs démocratiques.

 

Crimée: intervention militaire et soutien populaire

Le débat bascule sur les événements de février-mars 2014 en Crimée. Pierre-Jean Duvivier rappelle que l'opération a été orchestrée par Moscou, et que Poutine lui-même l'a ouvertement reconnu: «Poutine lui-même admet que les troupes russes ont fait l'opération de Crimée. Il le dit dans une interview à la télévision en rigolant, comme il aime bien rigoler à moitié.»

 

Cette reconnaissance ne fait effectivement aucun doute: dans un documentaire télévisé diffusé en mars 2015, Poutine confirme avoir donné l'ordre de «ramener la Crimée en Russie» et détaille l'opération des forces spéciales russes, surnommées «petits hommes verts» en raison de leurs uniformes sans insignes.

 

Guy Mettan ne conteste pas cette intervention militaire. Il la contextualise différemment. Pour lui, plusieurs facteurs se sont combinés: D'abord, le contexte du Maïdan. Le renversement du président Ianoukovitch, élu démocratiquement en 2010, créait une situation d'urgence pour Moscou. La base navale russe de Sébastopol, d'importance stratégique majeure pour la flotte russe en mer Noire, se trouvait soudainement dans un pays dont le nouveau pouvoir affichait une orientation résolument pro-occidentale et anti-russe. Le risque, du point de vue russe, était de voir à terme cette base remplacée par des installations américaines de l'OTAN.

 

Ensuite, le comportement des garnisons ukrainiennes sur place. Mettan affirme que les troupes ukrainiennes stationnées en Crimée, majoritairement russophones et issues de la région, n'ont opposé qu'une résistance symbolique, voire se sont ralliées. L'opération s'est déroulée sans violence majeure, contrairement à ce qui se passera plus tard dans le Donbass.

 

Sur ce point précis, les faits sont moins tranchés que ne le suggère Mettan. Si l'opération a effectivement été relativement pacifique (aucun mort lors de la prise de contrôle initiale), il est difficile d'établir dans quelle mesure les soldats ukrainiens se sont  «retournés» volontairement ou ont simplement été neutralisés sans possibilité de résistance face à des forces spéciales russes professionnelles. Les témoignages divergent selon les sources.

 

Enfin, le sentiment de la population criméenne. Mettan rappelle que  «la Crimée par deux fois a voté contre son appartenance à l'Ukraine» dans les années 1990. La péninsule, majoritairement russophone et historiquement russe (elle n'a été transférée à l'Ukraine qu'en 1954 par Khrouchtchev), aurait été contrainte de réintégrer l'Ukraine sous pression internationale. 

 

Le référendum de mars 2014, organisé sous contrôle russe, affiche un score écrasant en faveur du rattachement à la Russie (96,77% de « oui »). La communauté internationale le déclare illégal et refuse de le reconnaître, mais Mettan y voit l'expression d'une volonté populaire réelle, même si les conditions de vote n'étaient pas conformes aux standards internationaux.

 

Pour Mettan, il n'y a donc pas de contradiction entre intervention militaire et soutien populaire: «La Crimée a basculé comme un seul homme. Peu importe qu'il y ait eu des spetsnaz (forces spéciales), ou des Ukrainiens russophones, ils étaient tous d'accord pour changer de camp et redevenir russes comme ils l'avaient voté par deux fois 25 ans auparavant.»

 

L'opération militaire n'aurait fait que faciliter un processus souhaité par la majorité de la population locale, tout en sécurisant un intérêt stratégique vital pour Moscou.

 

Pierre-Jean Duvivier ne conteste pas nécessairement le sentiment pro-russe d'une partie importante de la population criméenne. Mais il refuse de voir dans cette réalité sociologique une justification pour l'annexion d'un territoire reconnu internationalement comme ukrainien depuis 1991. Pour lui, la Russie a violé le droit international et le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel elle s'était engagée à respecter l'intégrité territoriale de l'Ukraine.

 

Donbass: révolte populaire ou manipulation?

C'est sur le Donbass que les positions se heurtent le plus violemment. Pour Pierre-Jean Duvivier, l'histoire est claire: après le succès de l'opération en Crimée, Moscou a tenté de répliquer le même scénario dans cinq autres régions. Le plan a échoué à Dnipro, Kharkiv et Odessa, mais a réussi dans le Donbass grâce à l'intervention directe de forces russes.

 

La preuve? Les mots mêmes d'Igor Girkin (alias Strelkov), commandant militaire des forces séparatistes, dans une interview de 2014: «C'est moi qui ai tiré la gâchette de cette guerre. Si notre unité n'avait pas traversé la frontière, tout se serait fondu comme à Kharkiv ou à Odessa.»

 

Cette citation est l'arme principale de Duvivier. Elle constitue, selon lui, un aveu sans équivoque: sans l'intervention de troupes russes, il n'y aurait pas eu de soulèvement dans le Donbass. Les populations locales, décrites comme «apathiques» par quelqu'un qui connaît la région, n'auraient jamais pris les armes spontanément.

 

Guy Mettan conteste cette lecture frontalement. Pour lui, ce qui s'est passé dans le Donbass relève d'une guerre civile déclenchée par les politiques du nouveau gouvernement ukrainien issu du coup d'État de 2014. La première décision de ce gouvernement? Interdire l'usage du russe dans les administrations et les écoles.

 

«On a obligé les gens de l'est, de la région du Donbass, à ne plus parler leur propre langue alors que ces gens n'avaient jamais parlé l'ukrainien. C'est comme si en Suisse romande on interdisait l'usage du français pour obliger à parler l'allemand.»

 

Cette politique d'ukrainisation forcée aurait poussé les populations russophones à se soulever. Les manifestations auraient été réprimées par l'envoi de bataillons d'extrême droite, notamment le régiment Azov, provoquant une escalade militaire.

 

Duvivier balaye cet argument: «Personne n'a interdit de parler russe entre eux. L'ukrainisation, ils en avaient déjà 15 ans. Il n'y a aucun fait nouveau là-dessus. Si c'était vraiment une révolte populaire, pourquoi elle n'a eu lieu qu'au Donbass et pas à Dnipro, Kharkiv ou Zaporijia, où la majorité parle aussi russe ?»

 

La question linguistique: prétexte ou cause réelle ?

Le débat sur l'ukrainisation révèle une incompréhension mutuelle profonde. Pour Mettan, interdire le russe dans l'administration d'un pays où deux tiers de la population le parlent constitue une provocation intolérable, une brimade qui justifie une réaction.

 

Pour Duvivier, cette lecture est biaisée. Il rappelle que l'ukrainisation était une politique déjà en cours depuis les années 1990, visant à renforcer l'identité nationale d'un État jeune.

 

«Chaque pays a une langue officielle. En France, on parle français devant l'administration. En Espagne, on parle espagnol. C'est une politique classique d'un État qui veut affirmer son identité.»

 

Ce qui était interdit, selon Duvivier, ce n'était pas de parler russe dans la vie quotidienne, mais de l'utiliser dans les documents administratifs officiels. Une nuance que Mettan juge insuffisante face à l'ampleur du changement imposé aux populations de l'Est.

 

Le paradoxe émerge ici: si l'ukrainisation était si oppressive, pourquoi seul le Donbass s'est-il soulevé, et pas les autres régions russophones comme Kharkiv, Dnipro ou Zaporijia, qui représentent une population bien plus importante ? Cette question, posée à plusieurs reprises par Duvivier, ne trouve pas de réponse convaincante chez Mettan.

 

Géorgie et Transnistrie: la répétition d'un schéma

Pierre-Jean Duvivier élargit son argumentation en pointant un schéma récurrent: «Poutine a déjà envahi trois pays indépendants. Le seul point commun de ces trois pays, c'est qu'ils étaient en dehors de l'OTAN.»

Il cite la Moldavie (Transnistrie), la Géorgie (Ossétie du Sud) et l'Ukraine. À chaque fois, selon lui, la Russie intervient militairement dans des territoires où elle peut invoquer la protection de populations russophones.

 

Mettan répond en rappelant le contexte de la guerre de Géorgie en 2008. Selon lui, c'est le président géorgien Saakachvili qui a attaqué l'Ossétie du Sud le premier, au moment de l'ouverture des Jeux olympiques de Pékin, pensant que Moscou serait pris au dépourvu. Un rapport de l'ambassadrice suisse Heidi Tagliavini, mandatée par le Conseil de l'Europe, aurait conclu que «ce sont les Géorgiens qui ont attaqué. Les Russes n'ont fait que riposter.»

 

Duvivier rétorque que cette lecture ignore le contexte plus large: si l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie se sont «soulevées», c'est parce que la Russie a organisé et soutenu ces mouvements séparatistes, exactement comme dans le Donbass. À chaque fois, une population minoritaire russophone devient le prétexte d'une intervention.

 

L'OTAN: menace existentielle ou prétexte ?

Au cœur du débat se trouve la question de l'expansion de l'OTAN. Pour Guy Mettan, c'est la cause profonde du conflit. Il rappelle que Poutine avait averti dès 2007 que l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN constituait une «ligne rouge», un «casus belli». L'Alliance s'est «empressée de le faire six mois après», provoquant délibérément Moscou.

 

Mettan développe: l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN aurait permis le déploiement de missiles nucléaires à quelques minutes de Moscou, anéantissant la capacité de riposte russe et détruisant l'équilibre de la dissuasion nucléaire. C'était, selon lui, inacceptable pour n'importe quelle grande puissance.

 

Il invoque également le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel l'Ukraine avait renoncé aux armes nucléaires en échange de garanties territoriales. Mais, précise Mettan, ce mémorandum reposait sur un présupposé: la neutralité de l'Ukraine. En modifiant sa constitution pour viser l'adhésion à l'OTAN, Kiev aurait rompu l'équilibre.

 

Pierre-Jean Duvivier conteste cette logique. Pour lui, la Russie ne peut pas dicter à un État souverain quelles alliances il peut rejoindre. «Vous reprochez de facto à l'Ukraine indépendante d'avoir fait des choix, et à cause de ces choix, vous justifiez qu'une partie de son territoire a été annexée par la force. Vous excusez une intervention armée au nom de choix faits par un gouvernement indépendant.»

 

Il ajoute un argument: si la menace de l'OTAN était si préoccupante, pourquoi la Russie n'a-t-elle jamais attaqué les pays baltes ou la Pologne, pourtant membres de l'Alliance et bien plus proches de Moscou ? Pourquoi les seuls pays envahis sont-ils ceux qui «ne sont pas dans l'OTAN» ?

 

Duvivier retourne alors l'argument: ce n'est pas l'OTAN qui menace la Russie, c'est la Russie qui pousse les pays d'Europe de l'Est à chercher la protection de l'Alliance. La Suède et la Finlande, neutres pendant des décennies, n'ont rejoint l'OTAN qu'après l'invasion de l'Ukraine. «Pourquoi tous les ex-pays de l'Est, sans exception, la première chose qu'ils font quand ils se libèrent du joug communiste, c'est rejoindre l'OTAN ? Parce qu'ils savent très bien que si vous êtes en dehors, vous allez être attaqué.»

 

Ici, Duvivier affirme que si les ex-pays de l’Est ont rejoint l’OTAN, c’est par crainte légitime d’être attaqués. Cependant, cette lecture occulte délibérément le fait que, depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, une partie des élites politiques et stratégiques russes perçoivent l’expansion de l’OTAN comme un “soft power” de haute intensité. Dans cette optique, les soutiens occidentaux aux mouvements pro-démocratie dans l’espace post-soviétique, les promesses d’adhésion à l’Alliance et le renforcement des partenariats militaires sont interprétés comme une entreprise systématique visant à grignoter la sphère d’influence traditionnelle de la Russie, pour à terme la déstabiliser et la démembrer en entités plus faibles et dociles à l’égard de Washington. Cette peur existentielle – qu’elle soit fondée ou exagérée – est au cœur du ressentiment russe et de sa rhétorique justifiant des actions déstabilisatrices.

 

Propagande: qui manipule qui ?

C'est sans doute sur la question de la guerre informationnelle que le débat atteint son paroxysme. Les deux intervenants s'accordent sur un point: nous vivons une ère où l'information est devenue une arme stratégique à part entière. Mais sur tout le reste, ils divergent radicalement.

 

La doctrine russe de la guerre hybride

Pour Pierre-Jean Duvivier, la Russie mène une guerre hybride sophistiquée où l'information occupe une place centrale. Il cite la doctrine Guerassimov, du nom du chef d'état-major russe qui a théorisé dès les années 2000 une approche globale du conflit, intégrant les dimensions militaire, économique, diplomatique et informationnelle. «La guerre de l'information chez eux est une arme à part entière. Ils ont des diplômes de très haut niveau. Dans leurs écoles, ils forment des gens qui ont théorisé des approches de manière tout à fait rigoureuse. Ce qui se passe dans la fabrication d'un récit, comme on peut le voir avec le Donbass, c'est la fabrication d'une histoire cohérente — parce qu'elle est cohérente, elle n'est pas incohérente — vous la propulsez, vous la blanchissez avec des figures d'autorité.»

 

Selon cette lecture, le récit russe sur l'Ukraine obéit à une logique de copywriting professionnel, comme dans le marketing de haut niveau:

 

1. Construction d'une histoire émotionnellement puissante (des russophones opprimés, un génocide, des nazis au pouvoir).

 

2. Diffusion massive via des médias d'État (RT, Sputnik) et des relais sur les réseaux sociaux.

 

3. Blanchiment par des figures d'autorité occidentales (ex-militaires, journalistes, intellectuels) qui reprennent le récit, consciemment ou non.

 

Jacques Baud entrerait, selon Duvivier, dans cette troisième catégorie. Ancien officier du renseignement suisse, expert reconnu, il apporte une crédibilité institutionnelle à un discours qui épouse parfaitement les thèses du Kremlin. Que Baud soit conscient ou non de ce rôle devient presque secondaire: l'effet est le même. Cette analyse pousse Duvivier à une conclusion radicale: dans un contexte de guerre, même indirecte, l'Union européenne a le droit — voire le devoir — de neutraliser l'espace informationnel ennemi. «Nous sommes en état de guerre. L'information est une arme au même titre que l'artillerie et l'aviation. Demain, il peut y avoir des affrontements entre des troupes russes et françaises. Jacques Baud fait partie de l'espace informationnel ennemi. Certes, son arme, c'est le micro. Mais cette arme est extraordinairement puissante.»

 

Les valeurs de l'UE bafouées

Cette posture soulève une contradiction majeure avec les valeurs que l’Union européenne prétend défendre. Pour neutraliser cette «arme», les autorités et les plateformes ont effectivement restreint l'accès aux médias russes et marginalisé les voix, comme celle de Jacques Baud, jugées trop proches de leurs récits. Le problème est que cette sanction est tombée sans procès, sans présentation publique de preuves factuelles démontrant une intention délibérée de nuire ou des liens organiques avec Moscou. Elle repose sur une analyse d'effet (son discours épouse les thèses du Kremlin) et non sur une preuve de culpabilité. Ce faisant, l'Europe agit comme si elle était en guerre officielle, où les libertés sont suspendues, alors qu'aucune guerre n'est déclarée. Elle risque ainsi d'éroder, au nom de leur défense, les principes de débat contradictoire, de présomption de bonne foi et de liberté d'analyse qui fondent l'espace démocratique.

 

La thèse inverse: l'hégémonie de la propagande occidentale

Guy Mettan rejette intégralement cette vision. Pour lui, présenter la Russie comme le maître de la manipulation relève d'un renversement total de la réalité. Les véritables champions de la guerre informationnelle, ce sont les Anglo-Saxons, et notamment les Britanniques. «Je suis désolé de vous décevoir, mais les Russes sont très mauvais en matière de guerre informationnelle. Ce sont les Anglais et les Américains qui sont les champions. Pourquoi ? Parce qu'en régime démocratique, comme vous devez tenir compte de votre opinion publique, vous devez tout le temps la manipuler pour arriver à vos fins. On a un siècle ou deux de pratique.»

 

Mettan développe une théorie provocante mais cohérente: paradoxalement, plus un régime est démocratique, plus il excelle dans la propagande. Pourquoi ? Parce qu'il doit constamment convaincre sa population, obtenir son consentement, fabriquer un consensus. Les régimes autoritaires, qui peuvent imposer leurs décisions, ont moins besoin de séduire.

 

Cette thèse trouve un écho dans les travaux de pionniers de la propagande moderne comme Edward Bernays (neveu de Freud, conseiller de plusieurs présidents américains) ou Serge Tchakhotine, qui ont tous deux théorisé la manipulation des masses en démocratie.

 

Mettan cite l'exemple du GCHQ, le service de renseignement britannique: «Chaque jour, vous avez 6 à 7 000 agents de désinformation anglais qui prennent leur petit attaché-case pour aller à leur travail pour manipuler les opinions publiques dans les pays occidentaux, pour distribuer le wording, distribuer le récit, fabriquer le narratif que les agences de presse et les médias vont reprendre.»

 

Ces agents auraient pour mission de discréditer systématiquement la Russie, de monter des opérations de désinformation (comme les accusations d'attaques chimiques en Syrie), et de créer un climat d'hostilité permanent envers Moscou dans l'opinion occidentale.

 

Le cas du Russiagate: manipulation ou réalité ?

Pour illustrer sa thèse, Mettan prend l'exemple du «Russiagate», cette affaire qui a dominé le premier mandat de Donald Trump. Pendant des années, médias et responsables politiques américains ont accusé Moscou d'avoir manipulé l'élection présidentielle de 2016 en faveur de Trump, notamment via des trolls russes inondant les réseaux sociaux.

 

«Ça s'est avéré complètement faux. Les deux procureurs spéciaux nommés par les États-Unis pour investiguer ont conclu qu'il y avait eu quelques millions de messages de trolls russes sur internet comparé à des milliards en face de trolls antirusses.»

 

Cette affaire révélerait selon Mettan un mécanisme typique: on accuse l'adversaire de ce que l'on fait soi-même, à une échelle bien supérieure. L'influence russe sur les réseaux sociaux existait, mais elle était marginale comparée à l'écosystème médiatique occidental qui diffusait massivement une narrative antirusse.

 

L'asymétrie de la censure

Un autre argument de Mettan porte sur la censure. Selon lui, l'Union européenne a basculé dans un autoritarisme qu'elle reproche habituellement à la Russie. Depuis février 2022, tous les médias russes (RT, Sputnik) ont été interdits sur le territoire européen. Les journalistes russes ne peuvent plus assister aux conférences de presse officielles à Bruxelles.

À l'inverse, rappelle Mettan, tous les grands médias occidentaux ont leurs correspondants à Moscou. Ils travaillent librement, même s'ils critiquent ouvertement le Kremlin. Edward Snowden, lanceur d'alerte persécuté par Washington pour avoir révélé l'espionnage de masse de la NSA, a trouvé refuge en Russie.

 

«On reproche toujours à la Russie de ne pas être un pays démocratique parce qu'elle pratiquerait la censure. La Russie est beaucoup plus libérale en matière de presse que l'Union européenne.»

Cette asymétrie créerait un paradoxe intenable: l'Occident censure au nom de la liberté d'expression, tandis que la Russie autoritaire tolère davantage la dissidence médiatique.

 

La naïveté européenne face à la guerre cognitive

Paradoxalement, Duvivier et Mettan finissent par se rejoindre sur un point: l'Europe fait preuve d'une naïveté coupable. Mais ils diagnostiquent cette naïveté de manière opposée.

 

Pour Duvivier, l'Europe est naïve face à la menace russe. Elle n'a pas créé d'école de guerre informationnelle comparable à celles de Moscou ou de Washington. Elle continue d'acheter du gaz russe tout en prétendant être en guerre. Elle sanctionne Jacques Baud de manière maladroite, lui offrant une tribune et une légitimité accrues.

 

«L'Union européenne est victime de sa corruption endémique depuis 20 ans. Elle se protège de manière inefficace. Elle devrait être claire : nous sommes en état de guerre, l'espace informationnel ennemi, on l'arrête. Mais elle ne le dit pas. Elle remue sur sa chaise.»

 

Pour Mettan, l'Europe est naïve parce qu'elle croit sa propre propagande. Elle se pense victime de la désinformation russe, alors qu'elle baigne dans une désinformation occidentale bien plus massive et sophistiquée. Elle censure au nom de valeurs qu'elle viole elle-même.

 

Les deux hommes s'accordent également sur un point crucial : on ne combat pas efficacement la propagande par la censure.

 

Duvivier l'admet lui-même: «Si je vous interdis de parler, je ne peux pas vous répondre. Donc pour moi, oui, on ne peut pas répondre efficacement face à une propagande en censurant.»

 

Cette autocritique est remarquable. Duvivier reconnaît la contradiction: il justifie les sanctions contre Baud au nom de l'état de guerre, tout en admettant que la censure est contre-productive. La sanction contre Baud, loin de le faire taire, lui a offert une notoriété décuplée et a transformé un expert confidentiel en martyr de la liberté d'expression.

 

Vers une guerre totale de l'information ?

Ce qui émerge de cet échange, c'est la vision d'un monde où l'information est devenue un champ de bataille à part entière. Plus aucune source n'est perçue comme neutre, plus aucun média n'est universellement fiable, plus aucun expert n'est considéré comme désintéressé. Chaque camp accuse l'autre de manipuler et de mentir pour servir un agenda.

 

Cette vision, poussée à l'extrême, pose un problème philosophique majeur: si toute information est présumée suspecte, comment peut-on encore établir des faits partagés? Si chaque récit se présente comme victime de la propagande adverse, comment le citoyen peut-il trancher?

 

La réponse de Duvivier consiste à s'appuyer sur des déclarations assumées des acteurs principaux: Poutine reconnaissant le rôle des forces spéciales russes en Crimée, ou Igor Girkin (Strelkov) affirmant avoir «pressé la gâchette» de la guerre dans le Donbass en 2014. Pour Duvivier, ces propos, venant «du camp adverse», ont une valeur de preuve supérieure car ils échappent au soupçon de fabrication occidentale.

 

Mais cette méthode a ses failles. Guy Mettan pourrait objecter que ces déclarations sont stratégiques et non pas des aveux au sens judiciaire. Elles n'étaient pas cachées car, dans le récit russe, ces actions étaient légitimes et justifiées: la défense de russophones, la correction d'une injustice historique, la réponse à un coup d'État illégitime à Kiev. Les sortir de leur cadre justificatif pour en faire de simples preuves d'agression, c'est ignorer la substance même de l'argumentation russe. De plus, la fiabilité de ces "témoins" est elle-même contestable: Girkin, aujourd'hui emprisonné en Russie pour avoir critiqué la conduite de la guerre, était-il en 2014 un agent fidèle du Kremlin ou un ultra-nationaliste agissant dans une zone grise ?

 

Ses propos relèvent-ils de la confidence, de la forfanterie ou d'une forme de communication calculée ?

 

Le débat révèle ainsi une double impasse. Tactique: on s'appuie sur des déclarations de l'adversaire tout en rejetant le sens qu'il leur donne. Épistémologique: dans une guerre de l'information totale, le statut même de la preuve est miné. Chaque fait peut être réinterprété, chaque source peut être disqualifiée par l'autre camp, chaque preuve peut être relativisée en étant renvoyée à un "contexte" plus large qui l'annule.

 

Cette dissolution de la possibilité d'une vérité factuelle partagée est peut-être le véritable triomphe de la propagande moderne: son but ultime n'est pas tant de faire croire à un mensonge spécifique, que de créer un brouillard tel qu'il devienne impossible de croire en quoi que ce soit, sauf en la version du monde proposée par son propre camp. Le citoyen, perdu dans ce brouillard, est alors réduit à un choix tribale et non à un jugement éclairé.

 

Les contradictions de Pierre-Jean Duvivier

Sa défense de la censure au nom de l'état de guerre pose problème. Il reconnaît lui-même que «on ne peut pas répondre efficacement face à une propagande en censurant», tout en justifiant les sanctions contre Baud.

 

Il accuse la Russie de tous les maux tout en admettant que l'Union européenne souffre de «corruption endémique » et se protège « de manière inefficace». Cette critique interne affaiblit son propos sur la supériorité morale de l'Occident.

 

Il minimise parfois la dimension russophone de l'Ukraine orientale, ce qui fragilise sa lecture purement géopolitique du conflit. La question linguistique et culturelle ne peut être totalement évacuée.

 

Une impossible synthèse

Ce débat illustre l'impasse du dialogue sur l'Ukraine. Deux lectures du monde se font face, chacune cohérente dans sa logique interne, mais mutuellement exclusives.

 

Pour Mettan, le conflit résulte d'une provocation occidentale délibérée. L'expansion de l'OTAN, les coups d'État orchestrés par la CIA, l'humiliation systématique de la Russie depuis 1991 ont conduit Moscou à réagir. Les interventions russes sont des ripostes défensives face à une agression qui ne dit pas son nom. La propagande ne vient pas de Moscou, mais de Washington et Londres.

 

Pour Duvivier, le conflit résulte d'une stratégie impérialiste russe. Incapable de réussir sa transition économique, le régime de Poutine se replie sur le nationalisme et la conquête. Chaque intervention est présentée comme une «protection» de russophones opprimés, mais le schéma se répète systématiquement. L'OTAN n'est pas la cause, mais la conséquence de l'agressivité russe.

 

Entre ces deux visions, quelques faits incontestables émergent cependant: Poutine a validé l'opération militaire en Crimée en raison notamment de la menace qui pesait sur la Flotte de la Mer Noire; Girkin a admis que sans l'intervention de son unité, il n'y aurait pas eu de guerre dans le Donbass; Les pays d'Europe de l'Est ont choisi l'OTAN après la chute du communisme; L’expansion de l'OTAN a été perçue comme une menace existentielle par Moscou.

 

Au-delà de l’affaire Jacques Baud

L'affaire Jacques Baud apparaît finalement comme un symptôme d'un malaise plus profond: l'impossibilité croissante de débattre sereinement du conflit ukrainien en Occident. Les sanctions contre l'ancien agent des renseignements suisses, prises sans procès ni possibilité de défense, illustrent une dérive autoritaire de l'Union européenne que même Pierre-Jean Duvivier reconnaît comme problématique.

 

Mais elles révèlent aussi une vérité inconfortable: dans une guerre de haute intensité, l'espace informationnel devient un champ de bataille. Les États en conflit censurent, manipulent, sanctionnent. L'Union européenne, prise dans une logique de confrontation qu'elle peine à assumer ouvertement, applique des mesures autoritaires tout en prétendant défendre la liberté d'expression.

 

Guy Mettan a totalement raison sur le fond du sujet: sanctionner Jacques Baud sans lui donner la possibilité de se défendre constitue une violation flagrante des principes démocratiques. Pierre-Jean Duvivier a raison sur un autre: dans un contexte de guerre, l'Union européenne a le droit de se préoccuper de son espace informationnel.

 

Mais, non de manière autoritaire sans garde-fous...

 

Ce débat de deux heures révèle surtout l'ampleur du fossé qui sépare désormais des camps irréconciliables, où chacun est certain de détenir la vérité. Dans cette guerre des récits, le doute raisonnable est la première victime sur les certitudes.

 

Transcription et analyse: Louis Giroud

 

 

À propos des intervenants

 

Guy Mettan, journaliste et écrivain suisse, actif en politique, au sein de l’UDC genevoise. Ancien directeur et rédacteur en chef de la Tribune de Genève, il a ensuite fondé et dirigé le Club suisse de la presse, qu’il a quitté fin 2019. Député au Grand Conseil genevois depuis 2001, il a notamment présidé le parlement cantonal en 2009-2010. Il est aussi connu pour ses essais sur les relations entre la Russie et l’Occident, dont Russie-Occident, une guerre de mille ans, qui s’intéresse à la russophobie, de Charlemagne à la crise ukrainienne.

 

Pierre-Jean Duvivier dirige depuis plus de quinze ans une entreprise de services numériques et a mené de nombreux projets en Suisse romande. Il est titulaire d’un Executive MBA à Genève et possède une formation en physique. Cofondateur de la Ligue ODEBI, il s’engage pour les libertés sur Internet. Il a été candidat aux élections législatives françaises. Enfin, directement touché par la guerre en Ukraine, il entretient des liens personnels avec ce pays depuis plus de vingt-cinq ans.

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Amérique piégeante, guerre froide tardive, Trump, MI6 et la tentation du choc

16 Janvier 2026, 06:23am

Publié par G. Diesen - SLR - LG

Exposé de l’interview conduite par le politologue Glenn Diesen avec l’ancien inspecteur des armes de l’ONU et officier du renseignement américain Scott Ritter. L'entretien s’inscrit dans un moment de bascule stratégique. Quatre ans après les alertes convergentes de 2022 — époque où Jacques Baud et d’autres observateurs notaient déjà la dérive cumulative du conflit ukrainien vers une confrontation OTAN–Russie — le paysage géopolitique s’est transformé en architecture de guerre assumée. L’élection de Donald Trump pour un second mandat, la guerre indirecte menée via le renseignement et l’industrie militaire, l’escalade nucléaire doctrinale en Europe, la disruption du contrôle des armements et l’effondrement de la fiction d’un ordre international régulé forment désormais un tableau cohérent.

Amérique piégeante, guerre froide tardive, Trump, MI6 et la tentation du choc

L'entretien explore cette mutation en temps réel: le rôle singulier de Londres, l’ingénierie psychologique appliquée à l’Ukraine, la défaillance structurelle des armées européennes, la possibilité d’une frappe sur Moscou, la perception russe d’un découplage stratégique avec Washington et la thèse la plus dérangeante de Ritter: non pas une tentative de rapprochement entre Moscou et Washington sous Trump, mais un piège minutieusement construit visant à déstabiliser le Kremlin, affaiblir Poutine et prolonger la guerre. Ce qui n’était en 2022 qu’un faisceau d’indices devient ici un système.

 

Londres, théâtre stratégique et missile conceptuel

L'échange s’ouvre sur la trajectoire britannique. Le ministère de la Défense annonce le développement d’un missile balistique à longue portée destiné à l’Ukraine, baptisé Nightfall. Une ogive de deux cents kilos, une portée de cinq cents kilomètres, de quoi frapper Moscou. La prétention diplomatique à maintenir le conflit dans un périmètre strictement ukrainien s’effrite, tandis que la retenue russe — motivée par la crainte d’une troisième guerre mondiale — continue d’être interprétée en Occident comme une faiblesse exploitable.

 

Scott Ritter note que la manœuvre ne tiendrait qu’une fois: un tir contre Moscou entraînerait une frappe russe sur la Grande-Bretagne, potentiellement nucléaire. La relation anglo-russe, rappelle-t-il, n’a jamais été cordiale. L’élite politique russe nourrit une hostilité ancienne envers Londres, perçue comme un acteur décadent, arrogant et stratégiquement nuisible. Mais l’argument le plus cinglant porte sur la faisabilité: Nightfall n’est pas un missile, mais un concept sous-financé. Neuf millions de livres: le montant ne couvre même pas la masse salariale d’une chaîne de production. Pas de prototype, pas de test, pas de preuve. Des ingénieurs dessinent, Westminster communique, et l’Europe se rassure en s’illusionnant.

 

Keep ukraine in the fight

Londres enchaîne les postures militaires impossibles. Les généraux britanniques agitent l’idée de déployer des troupes en Ukraine tout en reconnaissant manquer de tout: effectifs, financement, logistique, consensus politique. L'ex agent de renseignement qualifie la scène de théâtre de l’absurde. L’objectif stratégique britannique porte un nom: keep Ukraine in the fight. Maintenir Kiev dans une guerre qui ne peut plus être gagnée, prolonger la résistance, ralentir la débâcle, offrir des symboles de combat à un public occidental en quête de narratif.

 

Cet effort est intégralement psychologique. Les frappes ukrainiennes contre des plateformes pétrolières en mer Caspienne n’ont pas d’impact stratégique, mais offrent des images. Zelenski s’affiche devant les nouvelles têtes du renseignement ukrainien en vantant la capacité de frapper en profondeur. La Russie, elle, frappe des infrastructures. De larges zones de Kiev manquent d’électricité et d’eau; d’autres villes suivent. Le silence ukrainien après la seconde vague de missiles russes laisse entendre que les objectifs ont été atteints.

 

Europe: volontaires incapables

Les Européens réunissent à Paris une « coalition de volontaires ». Volontaires peut-être, capables non. Scott Ritter convoque une image triviale: un vieil homme enthousiaste face à une starlette — la volonté ne compense pas l’impuissance. L’armée britannique compte soixante-seize mille hommes. La part réellement projetable en opération extérieure fond à mesure que l’on retranche les personnels non combattants, les soutiens, les contraintes de rotation et les besoins logistiques. Déployer sept mille six cents soldats supposerait autant pour la relève, et autant encore en préparation. La capacité de projection est nulle. La capacité de secours est inexistante. Une armée ainsi engagée se ferait massacrer.

 

Le même écart entre discours et puissance traverse l’Europe. Les annonces de missiles, de coalitions improvisées et de déclarations musclées ne reposent sur aucun socle matériel. L’Ukraine, elle, continue de brûler des ressources humaines pour obtenir quelques épisodes de propagande opérationnelle.

 

L’entrée nucléaire par l’intermédiaire

La discussion glisse vers l’option nucléaire intermédiaire. Nightfall, même s’il voyait le jour, ne percerait pas les défenses russes et transformerait simplement Londres en cible prioritaire. En Russie, certains députés évoquent ouvertement l’hypothèse de frappe nucléaire sur l’Europe. Karaganov formule le principe qui hante désormais les stratèges: Washington n’échangerait pas Boston contre Poznań. L’idée que l’Europe puisse être frappée sans riposte américaine s’installe dans les calculs russes. Ritter conteste le réalisme d’un tel scénario, mais reconnaît le danger conceptuel: si Moscou commence à y croire, la stabilité disparaît.

La France insiste sur sa dissuasion. Londres prétend disposer encore de la sienne. Moscou, elle, installe durablement l’Iskander dans sa doctrine stratégique, ressuscitant un dispositif intermédiaire à la manière de l’ancien traité INF. Le contrôle des armements s’effrite. Washington augmente massivement son budget militaire, finance Golden Dome, et rend toute relance du traité New START impossible. Les Russes annulent des exercices universitaires destinés à reconstituer des négociations de contrôle des armements. Le décor est posé: l’ère du traité s’achève, l’ère des missiles réapparaît.

 

Viser la triade: drones, radars, bombardiers

Glenn Diesen déplace le regard vers une série d’attaques qui, mises bout à bout, composent un tableau autrement plus grave que les frappes symboliques de propagande. L’Ukraine a visé, en juin 2025, les bombardiers nucléaires russes, c’est-à-dire la composante aérienne de la dissuasion. Un an plus tôt, en mai 2024, avaient été frappés les radars d’alerte avancée du réseau de détection nucléaire. Des drones ont frappé la base d’Engels, centre nerveux pour les bombardiers stratégiques. Une attaque a visé la résidence où séjourne Vladimir Poutine, où la véritable cible se serait trouvée en sous-sol: un poste de commandement nucléaire. Ritter confirme que Moscou voit Londres derrière ces opérations. Durant la guerre froide, une seule de ces actions aurait suffi à déclencher l’alerte maximale. En 2026, elles s’enchaînent presque sans commentaire international.

 

L’erreur britannique et la main américaine

Pour Ritter, la clé n’est pas dans l’audace ukrainienne, mais dans l’incompétence britannique. Le MI6, dit-il, est faible en Russie, structurellement surclassé et réduit au bricolage, souvent via des réseaux d’immigrés anti-Poutine à Londres. L’oligarque Khodorkovski y joue un rôle central: fortune, ressentiment politique, propagande, influence sur une génération d’anciens diplomates et de journalistes reconvertis dans la dissidence médiatique. Le schéma britannique est simple: affaiblir la crédibilité de Poutine à travers des coups ciblés, espérant provoquer une agitation interne capable de fissurer l’élite russe.

 

Mais le cœur du récit ne se joue pas à Londres. Selon Ritter, l’attaque de drones contre la résidence de Poutine est américaine. La CIA, via Palantir, pilote une technologie de navigation autonome qui contourne le GPS brouillé. Les puces des drones, récupérées intactes par Moscou, révèlent la nature des capteurs, des données cartographiques et des mises à jour de renseignement. Les Russes rétroconçoivent ces puces et remontent chaque étape: collecte, fusion, traitement, intégration, distribution. Un seul centre en Europe maîtrise ce chaînage: un organisme du département de la Défense américain, dédié au ciblage de missiles de croisière. Lorsque Moscou transmet ces éléments aux États-Unis, au moment même où Trump nie toute implication, la supercherie éclate. Washington est pris en flagrant délit.

 

Echec de la guerre psychologique

L’objectif n’était pas la mort de Poutine, mais sa vulnérabilisation politique. Montrer qu’il peut être atteint, que son système de commandement n’est pas étanche, et que Trump — faussement perçu comme favorable à Moscou — exerce une forme de tutelle psychologique sur le Kremlin. Le geste devait ouvrir un espace aux élites économiques russes persuadées qu’un allègement des sanctions stimulerait une renaissance économique. Les projets de Kirill Dmitriev pour l’Arctique et l’énergie ont donné corps à cette attente. Moscou a commencé à planifier l’après-sanctions, croyant possible un dégel avec Washington.

 

Puis Trump rompt la fiction: les sanctions ne seront pas levées. Ce n’est plus une divergence diplomatique, mais une opération de guerre psychologique visant à créer une cinquième colonne d’intérêts économiques piégés. Poutine devient le problème, l’obstacle à l’enrichissement et à la normalisation. L’attaque de drones devait achever le dispositif: la vulnérabilité personnelle comme signal, l’exaspération économique comme levier, l’illusion diplomatique comme appât. Mais les Russes, en découvrant le rôle américain, inversent la charge. L’échec est total. Et la patience russe, estime Ritter, a été l’élément le plus responsable du système international depuis quatre ans.

 

La fin du contrôle des armements

La séquence suivante déploie une autre conséquence du piège: la mort du contrôle des armements. L’ashnik — ce missile intermédiaire russe testé puis déployé — entre désormais dans la doctrine de dissuasion. Le traité New START arrive à expiration, sans perspective de prolongation. Les exercices universitaires de simulation de négociations, auxquels Ritter devait participer à Saint-Pétersbourg en 2026, sont annulés. La Russie ne cherche même plus à faire semblant. Le contexte n’est plus négociable: Washington augmente son budget militaire à 1,5 billion de dollars, sanctuarise Golden Dome, et détruit l’hypothèse d’un retour à l’INF.

 

Ritter dresse un inventaire brut: l’arsenal nucléaire russe est plus moderne, plus diversifié et plus performant que celui des États-Unis. Les bombardiers américains sont fatigués, les sous-marins vieillissent, les missiles doivent être remplacés. La Russie déploie des capacités intermédiaires inédites, recompose l’architecture de dissuasion, et ajoute Poséidon au calcul stratégique sous-marin. Les États-Unis entrent dans une course aux armements qu’ils ne peuvent ni financer ni gagner. La doctrine de paix par la force se transforme en bluff par le budget.

 

La responsabilité du survivant

Deux lignes deviennent parallèles. Moscou s’aime encore, dit Ritter. Une civilisation qui se projette, qui croit à sa durée, ne choisit pas la falaise. L’Amérique, elle, entre dans un régime paradoxal: un président qui se moque du droit international, du droit constitutionnel et de la séparation des pouvoirs, tandis que le contrôle des armements — unique garde-fou contre l’anéantissement — disparaît. Le contraste nourrit la dernière hypothèse: la survie repose désormais davantage sur la rationalité russe que sur la rationalité américaine. Un renversement historique impensable en 1985.

 

L’illusion d’un second mandat

L’élection de Donald Trump pour un second mandat avait suscité un optimisme prudent à Moscou. Certains stratèges russes voyaient dans la disparition du communisme, puis dans l’effondrement du bloc soviétique, l’occasion historique de sortir d’un siècle de confrontation avec les États-Unis. Dans un monde multipolaire naissant, il semblait possible de substituer à la logique de l’endiguement une normalisation stratégique. Trump lui-même évoquait régulièrement l’idée, simple mais bouleversante, qu’il serait rationnel de s’entendre avec la Russie.

 

Mais une nouvelle ligne américaine apparaît rapidement. Les sanctions contre Moscou sont revendiquées comme un instrument économique assumé. L’armement, le renseignement, la guerre indirecte — tout converge pour maintenir la Russie dans un statut d’adversaire prioritaire. Le New York Times révèle que Trump a donné son feu vert à des attaques contre les raffineries et les navires russes. L’Ukraine cesse d’être une guerre par procuration pour devenir une confrontation directe, gérée par la CIA, armée par le complexe militaro-industriel, et financée par un budget militaire en expansion rapide.

 

L’entourage russophobe

Ritter insiste: l’erreur fut de croire que Trump affrontait l’« État profond ». En réalité, il s’en est entouré. Les figures économiques et politiques les plus hostiles à Moscou peuplent son administration. Le secrétaire au Trésor ambitionne d’étrangler physiquement l’économie russe. Le Congrès le suit. Loin d’être un contrepoids pacificateur, Trump devient le vecteur de cette agressivité.

 

L’exemple le plus troublant concerne Julia Gagarina, ancienne responsable du renseignement national pour la Russie en 2016. Elle avait supervisé l’évaluation du renseignement accusant Trump d’avoir volé l’élection de 2016 avec l’aide du Kremlin — une accusation qu’elle savait fausse. Lorsque cette manipulation risque d’être exposée, elle est exfiltrée vers un think tank, puis blanchie par un mémorandum déclassifié du directeur du renseignement. Gagarina, ouvertement anti-Trump et anti-russe, se retrouve pourtant à briefier Trump avant sa rencontre avec Poutine. Ritter pensait, naguère, à une erreur bureaucratique. Il y voit désormais une stratégie: Trump aurait rassuré la CIA, présenté ses gages, et démontré son utilité dans une opération visant à piéger Poutine.

 

Le piège alaskien

Le cœur du piège se joue autour des sanctions. Kirill Dmitriev, figure centrale du fonds souverain russe, ouvre une fenêtre d’espoir économique. La perspective d’un dégel financier fait naître un scénario de renaissance. Des projets se dessinent, des gouverneurs et des maires sont consultés, des plans industriels avancent, comme si l’avenir post-sanctions existait déjà. En réalité, c’est une guerre psychologique: créer à l’intérieur de la Russie un groupe d’intérêts dépendant de la levée des sanctions, puis rendre cette levée impossible en imputant la faute à Poutine. La frustration se transforme en levier politique. La dixième année d’un président russe devient un terrain d’ingénierie comportementale.

 

Dans cette séquence, la CIA révèle son existence par excès de confiance. Le New York Times publie un article trop précis pour ne pas provenir du renseignement. Les paragraphes les plus explosifs semblent avoir été modifiés in extremis, mais suffisamment de matière subsiste pour tracer la liaison directe entre la CIA et les opérations contre les infrastructures énergétiques russes. La simultanéité avec l’attaque de drones contre la résidence de Poutine est trop parfaite pour tenir du hasard. L’article devait initialement dire ce que l’opération avait échoué à produire: Trump mène la danse, la CIA frappe, et la Russie s’effondre. Au lieu de cela, les Russes révèlent le traçage des puces, exposent la chaîne du renseignement, et retournent la table.

 

Rubio, double visage

Une autre figure apparaît: Marco Rubio. Ritter le décrit comme le pivot perfide du dispositif américain. Rubio fréquentait l’arène diplomatique sous le masque du secrétaire d’État. Ton feutré, humour de connivence, références personnalisées — « Serge, comment ça va ? » — comme pour suggérer une camaraderie avec Sergueï Lavrov. Mais la plaisanterie était une couverture: Rubio déteste Lavrov, déteste les Russes, et dirige la campagne antirusse depuis son poste parallèle de conseiller à la sécurité nationale, une fonction qui n’est responsable devant personne sinon le président.

 

La diplomatie devient un théâtre; la guerre, une opération logée dans l’ombre. Le département du Trésor étouffe l’économie, la CIA frappe les infrastructures, le conseiller à la sécurité nationale coordonne, et Trump tranche. La dissonance entre façade diplomatique et pratique stratégique devient totale.

 

Une négociation impossible

Diesen demande s’il existe encore une voie vers la paix. Ritter répond que l’idée même est hors sujet. La paix suppose un compromis, et le compromis suppose la confiance. La Russie ne peut faire confiance à aucun acteur du camp occidental. Et même si elle le pouvait, Trump n’offrirait aucune garantie. Les Russes continueront de simuler des discussions pour maintenir les canaux de prévention de crise ouverts — un réflexe de stratégie raisonnée — mais sans aucun espoir de règlement.

 

OTAN: architecture obsolète

L’entretien glisse ensuite vers l’OTAN, dont Ritter annonce la mort prochaine. L’action américaine au Groenland pourrait provoquer une rupture violente ou révélatrice. Le Groenland, possession stratégique du Danemark, deviendrait théâtre d’occupation américaine par les forces d’opérations spéciales. Les commandos ne feront pas de sentiment. Toute résistance danoise se soldera par une élimination rapide. Si ce scénario se matérialise, l’OTAN s’effondrera immédiatement. Les Européens n’ont aucun plan B. Leur chef de défense, interrogé, admet que la sécurité de l’Europe dépend des États-Unis. Or Washington s’en retire déjà. L’Europe se trouve devant un paradoxe historique: une architecture militaire conçue pour la guerre froide, incapable de se réformer, et vouée à disparaître non par la paix, mais par l’indifférence américaine.

 

Diviser pour dominer

La disparition de l’OTAN n’entraînerait pas un retrait américain, mais une reconfiguration impériale. Trump excelle à diviser pour régner. Des accords bilatéraux remplaceront le système multilatéral. Chaque nation européenne se retrouvera en position de dépendance directe à Washington, privée de souveraineté stratégique et de marge de négociation collective. L’Europe deviendra mosaïque de protectorats disciplinés. Le vieux rêve américain d’une Europe alignée — mais sans institutions intermédiaires — devient soudain plausible.

 

Renversement lexical

La section se referme sur un constat amer. Les mots ont changé de sens. « America first » signifiait autrefois une politique non interventionniste: sauver la République plutôt que l’Empire. En 2026, il signifie l’inverse: restaurer la grandeur impériale par la guerre, le budget militaire, le contrôle technologique et l’intimidation. Le lexique a basculé, la politique a suivi.

 

République ou empire: la bifurcation américaine

Diesen en revient à la question décisive: comment comprendre la transformation de Donald Trump ? Celui qui promettait la fin des « guerres sans fin » bombarde désormais le Venezuela, soutient l’opération israélienne à Gaza, s’attaque à l’Iran, imagine la conquête du Groenland, et durcit la confrontation avec la Russie. L’homme qui moquait Biden pour avoir frappé le Yémen en vient à revendiquer le même modèle d’intervention. L’ambivalence de la campagne — restaurer la prospérité intérieure, mettre fin au messianisme militaire — se dissout dans une logique inverse: la grandeur américaine redevient le nom d’une projection de force.

 

Pour Diesen, Trump semblait avoir compris la bifurcation fondamentale: la République américaine et l’Empire sont des projets incompatibles. On ne sauve pas simultanément la Constitution et l’hégémonie. Or la seconde présidence choisit l’Empire, à rebours de ses promesses initiales. Ce renversement déçoit ceux qui avaient perçu l’élection comme un référendum civilisationnel sur la fin d’un cycle impérial.

 

La mort de la Constitution

Ritter tranche: la République constitutionnelle est morte, et Trump ne le dissimule même plus. Son rejet du droit international équivaut à un rejet de la Charte des Nations unies, qui, ratifiée par le Sénat, constitue juridiquement la loi suprême du pays. Ignorer le droit international revient à ignorer la Constitution — une position jadis inconcevable pour un président américain.

 

La distinction entre les trois branches du pouvoir, cœur de l’architecture républicaine, se trouve effacée. L’exécutif piétine le Congrès, réduit le judiciaire à un instrument supplétif et fait de la sécurité nationale un champ opaque, soustrait aux contre-pouvoirs. Quelques résolutions parlementaires émergent encore, notamment sur les pouvoirs de guerre, mais sans capacité coercitive réelle. L’exécutif s’affirme comme source de légalité par simple application de la force.

 

L’État introuvable: ICE comme outil d’occupation

Ritter évoque la face intérieure de cette mutation. L’ICE, agence chargée à l’origine du contrôle migratoire, est devenue un instrument paramilitaire disposant du droit implicite d’effectuer des opérations coercitives à l’intérieur du territoire, au besoin létales. Les grandes villes américaines sont traitées comme zones grises. L’État n’y administre plus par le droit, mais par la présence armée. La Constitution n’encadrait jamais une telle configuration; elle la rendait même impossible. La rupture avec l’héritage républicain est consommée.

 

Post-vérité: le mensonge comme régime

Diesen décrit une époque gouvernée par la post-vérité. Les déclarations présidentielles s’autosuffisent. Trump accuse Maduro d’avoir tué des millions de personnes — assertion délirante autant que performative — et passe immédiatement à autre chose. L’important n’est plus que le propos soit vrai, mais qu’il serve un objectif. Le mensonge devient une méthode. Ritter note un trait presque orwellien: ce que Trump affirme est régulièrement l’inverse de la réalité. L’homme réclame le prix Nobel de la paix alors même qu’il incarne la présidence la plus belliciste de l’histoire récente.

 

Le piège du vote: voler ce qu’on dénonçait

La boucle se referme sur la question du suffrage. Une démocratie constitutionnelle suppose la possibilité de corriger ses erreurs par l’élection. Or Ritter estime que Trump prépare, pour les élections de mi-mandat, un dispositif de manipulation du vote. La phrase attribuée à Staline — ce ne sont pas ceux qui votent qui comptent, mais ceux qui comptent les votes — prend soudain valeur opérationnelle. Trump accuse Biden d’avoir volé l’élection de 2020, mais se prépare à commettre l’acte qu’il dénonçait. Le renversement est total, mais cohérent: l’accusation préparait la méthode. Dans cette séquence, la Constitution n’est pas abrogée; elle est rendue inopérante. L’apparence démocratique subsiste, mais sa fonction disparaît. Le mécanisme de la correction populaire — la respiration de la République — est neutralisé. L’Amérique perd son dernier organe d’auto-régulation civile.

 

Fin de la résolution politique

Ritter insiste sur le caractère irréversible de la dynamique. Si les élections de mi-mandat sont verrouillées, la contestation constitutionnelle devient impossible. L’État fédéral ne redevient plus un contrat, mais une autorité. La capacité américaine à produire un changement politique sans violence s’éteint. Diesen conclut en relevant la dimension tragique: Trump avait identifié les pathologies du système — l’hyper-interventionnisme, l’inflation morale, le moralisme impérial, la désindustrialisation — et semblait prêt à y répondre. Mais l’homme qui nommait le problème finit par incarner sa forme la plus extrême. Ce n’est pas un nouveau Trump, corrige Ritter, mais le Trump authentique — celui dont le narcissisme, la guerre et le pouvoir formaient depuis le début la maîtresse secrète d’une relation politique devenue adultère.

 

Epilogue stratégique: le renversement moral

La discussion retourne à la scène internationale, comme pour mieux mesurer l’inversion des coordonnées morales. Ceux qui prétendaient incarner la paix pilotent désormais la guerre. Ceux qui dénonçaient la censure et la manipulation de l’opinion s’appuient sur l’appareil du renseignement et de la propagande. Ceux qui évoquaient la souveraineté populaire verrouillent désormais les mécanismes électoraux. La République américaine, autrefois présentée comme modèle institutionnel, devient laboratoire expérimental d’un autoritarisme fondé non sur la terreur, mais sur l’enthousiasme, la communication et le spectacle.

 

Diesen note l’ironie: Trump avait mis le doigt sur la maladie — le moralisme impérial, la crise industrielle, la dépendance financière, la guerre infinie — et semblait en déduire la bonne thérapie: restaurer la normalité constitutionnelle, cesser de mener des opérations extérieures improductives, rebâtir le marché intérieur. Mais l’opposant à l’Empire aura finalement choisi l’Empire, comme si l’ivresse du pouvoir avait balayé la lucidité de la campagne. Le seul homme qui avait correctement diagnostiqué le problème aura incarné sa version extrême.

 

Effondrement des médiations

Il n’existe plus de médiation institutionnelle pour absorber le conflit. L’OTAN agonise, l’Europe n’a aucun plan B stratégique, la diplomatie américaine est biface, la CIA mène sa propre guerre, le Congrès est neutralisé, le judiciaire relégué à une formalité. Le système international devient un espace de rapports de force sans parapets. La situation n’est pas encore explosive; elle est pire: elle est stable, mais instable dans sa stabilité même. Un ordre où l’escalade se paie en symboles, jusqu’au jour où elle se paiera en vies.

 

Le contraste entre l’Europe et la Russie se creuse. Moscou a une vision de soi, un horizon civilisationnel, une cohérence territoriale et stratégique. L’Europe se contente d’être un décor pour les ambitions d’autrui. Les dirigeants européens sautent d’une posture à une autre, persuadés que la communication suffit à combler le gouffre de la puissance. L’aveuglement n’est plus doctrinal, il est sociologique.

 

La responsabilité russe

Ritter revient à ce qui, depuis quatre ans, évite la catastrophe: la patience russe. La Russie aurait pu réagir à la tentative d’assassinat contre son président, aux frappes contre ses bombardiers nucléaires, contre ses radars, contre son commandement stratégique. Une Amérique frappée par des drones à Camp David aurait répondu par un embrasement planétaire. La Russie, elle, a calibré sa riposte. Le pays se comporte de manière responsable dans un système international qui ne l’est plus.

 

Cette asymétrie morale inquiète autant qu’elle rassure. Qu’une civilisation soit devenue le dernier garant de la stabilité nucléaire mondiale est un paradoxe de l’histoire. Qu’elle soit la Russie, dont l’Occident pensait depuis trente ans qu’elle était l’élément de désordre, en est un autre. Le retournement géopolitique de 2026 se lit là: Moscou incarne ce que Washington prétendait incarner.

 

Le piège refermé: démocratie sans sortie

Ritter estime qu’aucune respiration démocratique n’est plus possible tant que Trump verrouille le calendrier électoral. Si le contrôle du vote disparaît, si l’ICE occupe l’espace public, si la Constitution devient facultative, la mécanique républicaine cesse de fonctionner. On ne conteste plus un président, on le subit. L’Amérique se prive alors de son ressort politique le plus profond: la possibilité de corriger pacifiquement ses erreurs.

 

L’entretien glisse sur une image domestique, presque intime, comme pour rendre la tragédie lisible. Le public américain est comparé à un amant flatté, séduit, conquis. Trump offrait des fleurs, la rhétorique séduisante, l’attention permanente. Puis, une fois la relation scellée par les urnes, l’adultère se révèle: la maîtresse était la guerre, le pouvoir et le narcissisme. L’Amérique découvre qu’on ne divorce pas facilement d’un homme marié à la guerre.

 

La chute: l’époque des temps intéressants

La conversation se termine sur un adage chinois: « Que vous viviez des temps intéressants. » Ritter et Diesen conviennent que la malédiction se réalise. Ce ne sont pas des temps dramatiques au sens classique; ils sont plus dangereux parce qu’ils sont structurés, cohérents, rationnels dans leur irrationalité même. L’histoire ne se vit pas dans le fracas, mais dans la continuité des petites escalades, des budgets militaires, des opérations de renseignement, des sanctions, des drones, des chaînes logistiques, des votes truqués, des navires arraisonnés, des constitutions neutralisées.

 

Le plus inquiétant, conclut implicitement l’entretien, n’est pas que la guerre soit imminente. C’est qu’elle soit déjà là, diffuse, normalisée, intégrée dans l’économie politique du pouvoir américain. Le monde d’avant n’est pas mort dans une explosion; il s’est dissous dans une administration.

L’échange se clôt, presque abruptement, sur un remerciement poli. Suffisamment pour indiquer que tout a été dit, ou du moins tout ce qui pouvait l’être dans le cadre d’un entretien. Le reste appartient désormais à la séquence historique.

 

Compte rendu: Louis GIROUD

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Jacques Baud: comprendre le conflit russo-ukrainien avant les récits qui fâchent

16 Janvier 2026, 03:44am

Publié par Louis GIROUD

Analyses et événements en perspective: 2022 - 2026

 

Le 15 mars 2022, le portail alémanique «Zeitgeschehen im Fokus», sous la plume de Thomas Kaiser, publiait une interview de Jacques Baud consacrée aux origines du conflit en Ukraine. Le présent texte en propose un compte rendu en français sous forme de revue de presse, restituant les analyses et le contexte tels qu’ils furent formulés aux premières semaines de la guerre, avant que ne s’installe la guerre des récits…

Sur Nord Stream II, Jacques Baud anticipe ce qui deviendra un événement structurant: le sabotage, la reconfiguration énergétique, la dépendance européenne au GNL américain et la fragmentation du pouvoir industriel allemand.

 

Sur les accords de Minsk, Jacques Baud donne dès mars 2022 l’explication qui ne deviendra officielle qu’après les aveux de Merkel et Hollande.

Et sur la stratégie nucléaire, il réintroduit le thème du délai d’alerte, redevenu central en 2024-2025.

 

Sur l’extrême droite ukrainienne, il documente un tabou médiatique qui ne sera discuté qu’après le tournant militaire de 2024.

 

Sur la fabrique du consentement, il décrit le mécanisme avant qu’il ne devienne visible à l’échelle continentale avec les conflits ukrainien, gazaoui et taïwanais.

Enfin, sur la Suisse, il diagnostique une perte de fonction diplomatique devenue réalité.

 

Contexte, origine du regard et hystérie occidentale

La discussion s’ouvre sur une évidence: celui qui parle connaît la région dont il est question. Il ne s’agit pas d’un expert improvisé par la crise ni d’un commentateur soumis au flux médiatique, mais d’un homme issu du renseignement, de l’OTAN et du terrain ukrainien, avec un accès direct aux documents, aux acteurs et aux langues. L’entrée en matière est sobre et dépourvue de lyrisme : comprendre ce qui s’est passé avant pour comprendre ce qui se passe maintenant. C’est-à-dire faire ce que la plupart des chancelleries, des rédactions et des plateaux n’ont pas fait en février 2022.

 

Dès ce premier bloc, la scène occidentale apparaît saturée d’émotion et de slogans. L’hystérie — terme employé dans l’interview — désigne moins une indignation morale qu’un refus méthodique de poser la question des causes. La guerre surprend les opinions mais pas les protagonistes ; elle indigne les médias mais n’éveille pas leur curiosité. L’espace public condamne mais ne cherche pas à savoir ce qui a poussé Moscou à franchir le seuil militaire. L’Occident exige le jugement, pas l’enquête.

 

La suite rappelle une vérité que les mois et années suivantes confirmeront abondamment : un conflit ne se comprend jamais depuis son point d’arrivée, mais depuis sa chaîne de déterminations, intérêts, déceptions stratégiques, signaux militaires, provocations cumulatives et erreurs d’interprétation. Ce qui était un principe d’analyse en mars 2022 devient, en 2023-2025, presque une banalité analytique chez les chercheurs qui se sont ressaisis du dossier après la torpeur initiale.

 

Les objectifs russes sans langue de bois

Vient ensuite un passage clé sur l’objectif russe. L’entretien insiste: l’opération n’est pas dirigée contre la population ukrainienne, mais contre des infrastructures militaires et des formations extrémistes spécifiques. Les premiers jours de la guerre confirment partiellement ce point — absence de coupure d’électricité, d’eau, d’internet; maintien du transit gazier; pas de «choc et effroi» façon américaine. Les données chiffrées citées, issues de l’ONU et du ministère russe de la Défense, montrent un ratio inhabituel: plus de pertes militaires russes que de pertes civiles ukrainiennes. Ce contraste, explosif médiatiquement, sera très vite évacué des narratifs occidentaux, puis remplacé par une iconographie saturée d’images à forte teneur émotionnelle.

 

La distinction entre l’approche occidentale et l’approche russe — l’une visant l’infrastructure civile pour provoquer la population, l’autre visant les moyens militaires — ne relève pas du jugement moral mais du constat opérationnel. Deux modèles de guerre s’y opposent: celui des guerres Bush-Clinton-Obama, calibrées par la théorie du levier social, et celui de Moscou, encore façonné par la grammaire stratégique soviétique, conventionnelle et industrielle.

 

On notera qu’à partir de l’hiver 2023-2024, lorsque la Russie commencera à frapper massivement les infrastructures ukrainiennes, la séquence montrera que cette distinction n’était pas une essence mais un moment. Le texte de 2022 enregistre une photographie de l’ouverture du conflit, non son évolution longue.

 

Nord Stream II, l'Allemagne et le vieux réflexe américain

On entre alors dans le premier grand nœud géopolitique: Nord Stream II. L’entretien insiste sur un point méconnu du grand public en 2022 et désormais amplement confirmé par la presse spécialisée: le gazoduc est un projet allemand avant d’être un projet russe. Un projet né du besoin structurel de l’industrie allemande de disposer d’un flux énergétique stable, bon marché et indépendant des caprices américains. Son existence matérialisait ce que Washington a toujours cherché à empêcher: une coopération stratégique germano-russe.

 

La phrase qui donne son titre à l’entretien — «La politique des États-Unis a toujours été d’empêcher l’Allemagne et la Russie de coopérer plus étroitement» — pourrait servir d’épitaphe à trente ans de politique américaine en Europe. Elle exprime un réflexe permanent, de Kennan à Brzezinski, de Kissinger aux néoconservateurs, puis du Parti démocrate sous Biden : empêcher l’unification du cœur productif européen avec la profondeur énergétique et stratégique russe.

 

Ce passage, lu en 2024-2026, prend un relief saisissant. Entre-temps, Seymour Hersh publiera l’enquête tonitruante sur le sabotage de Nord Stream, non démentie sur le fond par Washington; Scholz avalera la séquence sans mot dire; Berlin entrera dans une ère de récession douce; l’industrie chimique, sidérurgique et automobile allemande recalculera ses chaînes de valeur; et Washington raflera le marché européen du GNL — le tout dans un silence médiatique exemplaire. L’entretien de mars 2022, qui parlait d’«objectif Nord Stream II», se trouve rétrospectivement confirmé.

 

Le calendrier inversé et le précipice des malentendus

Le récit de l’année 2021 et du début 2022 constitue ensuite un pivot analytique. Il revient sur le décret Zelensky de mars 2021 visant explicitement la reconquête de la Crimée, sur le déploiement progressif de l’armée ukrainienne vers le Donbass, et sur l’absence de troupes ukrainiennes à la frontière russo-ukrainienne en février 2022 — détail que les mois suivants verront confirmés par plusieurs sources militaires non gouvernantes, tandis que la narration médiatique occidentale ignorera cet aspect pour privilégier la thèse du « plan d’invasion russe de longue date».

 

La responsabilité américaine est esquissée sans pathos: Washington n’a pas d’intérêt vital pour l’Ukraine en soi, mais un intérêt stratégique pour empêcher Berlin de cimenter sa dépendance gazière à Moscou. L’entretien évoque la visite d’Olaf Scholz à Washington, les pressions, les signaux, et l’idée que la provocation ukrainienne aurait aidé à obtenir la suspension du gazoduc. Quelques mois après la publication du texte, la séquence diplomatique donnera raison à ce diagnostic.

 

Le point culminant: février 2022, OSCE et Tiger Team

Vient ensuite la séquence-fusée: mi-février 2022. La discussion rappelle un fait largement passé sous silence à l’époque: l’augmentation spectaculaire des violations de cessez-le-feu le long de la ligne de contact du Donbass, documentées non par Moscou mais par l’OSCE — organisation occidentale, neutre par mandat, dont les rapports publics contredisent la thèse d’une agression unidirectionnelle.

 

La séquence américaine du «Tiger Team», qui remplace l’analyse des services de renseignement par un récit scénarisé à visée politique, résonne avec un précédent historique: l’Irak et les armes de destruction massive. Cette analogie, audacieuse en mars 2022, deviendra un poncif académique deux ans plus tard.

 

L’extrême droite ukrainienne comme matrice du conflit interne

Le texte plonge ensuite dans un terrain presque totalement occulté en Europe de l’Ouest au début de la guerre: l’importance des groupes paramilitaires issus de l’extrême droite ukrainienne et leur rôle dans la guerre civile larvée du Donbass depuis 2014. Non pas comme anecdote folklorique ou accident sociologique, mais comme solution de substitution à l’incapacité structurelle de l’armée ukrainienne à recruter et à maintenir un moral opérationnel.

 

L’entretien rappelle des faits rarement contestés mais volontiers dissimulés par la narration médiatique: suicides, alcool, rotation accélérée, déficit de recrutement, désertions; autant de symptômes qui poussent Kiev à externaliser une partie de la violence à des formations idéologisées, dont le régiment Azov, érigé par la suite en emblème de résistance dans l’imaginaire occidental.

 

Ce point, explosif en mars 2022, sera bientôt absorbé par un phénomène paradoxal: la réhabilitation narrative. Là où Baud parlait de “fanatiques animés par un extrémisme de droite”, les médias occidentaux parleront quelques mois plus tard de “défenseurs héroïques d’Azovstal”, gommant l’iconograpshie SS, la xénophobie, l’antisémitisme et l’internationalisation du recrutement. Le conflit devient un théâtre moral, et les contradictions se dissolvent dans le récit.

 

Retour aux années 1930: l’Holodomor, le NKVD et le glissement idéologique

Pour expliquer la genèse de l’extrême droite ukrainienne, l’entretien remonte aux années 1930, à la famine, au ressentiment anti-soviétique et aux amalgames identitaires entre communistes, Russes et juifs. Ce travail de sédimentation idéologique, réinjecté dans le maquis de la Seconde Guerre mondiale, alimente l’OUN, Bandera, l’UPA, la 14e division SS Galizien.

 

Ce détour historique n’est pas gratuit: il redonne à la crise de 2022 une profondeur qui dépasse les quelques mois précédant l’invasion. Il rappelle surtout une loi politique essentielle: tout conflit contemporain contient un temps long.

Ce rappel trouve une résonance particulière dans les années qui suivent. La Russie, en 2023-2025, utilise précisément cette mémoire historique comme instrument diplomatique. L’Occident, à l’inverse, joue une carte morale sans mémoire, où l’histoire s’éteint à 2014 ou à 2022 selon les besoins du scénario.

 

Brzezinski, l’Otan et la profondeur nucléaire

Une deuxième strate stratégique surgit alors: la distance. Pas la distance géographique, mais la distance nucléaire. L’entretien insiste : ce que Moscou redoute n’est pas l’Ukraine comme entité politique, mais l’Ukraine comme plateforme avancée de l’OTAN à quelques minutes de Moscou.

 

L’erreur du public occidental en 2022 fut de croire que le dossier ukrainien se jouait au niveau des armées conventionnelles. En réalité, le dossier se joue depuis le retrait américain du traité ABM et le déploiement des lanceurs MK-41 en Pologne et en Roumanie, capables d’emporter du défensif comme du nucléaire. Dans une logique de dissuasion, la proximité annule le délai d’alerte et pousse au préventif — ce que les stratèges russes n’ont cessé de marteler depuis le début des années 2000.

 

Cette dialectique du délai, absente des plateaux télévisés, occupait le cœur de la pensée militaire soviétique, puis russe. Elle éclaire aussi le changement de doctrine de 2023-2024, lorsque Moscou abaisse le seuil verbal de l’usage nucléaire tactique en cas de menace existentielle non nucléaire. Ce durcissement, vu comme une folie par les commentateurs, s’inscrit pourtant dans une continuité logique que l’entretien décrit avant qu’elle ne devienne visible.

 

Zelensky, Munich 2022 et la lampe rouge du Kremlin

Autre point peu relevé dans les premiers mois: la participation de Zelensky à la Conférence de Munich, où l’idée d’un retour de l’Ukraine au statut nucléaire fut évoquée. L’entretien note que ce discours fut interprété à Moscou comme un saut qualitatif, un signal stratégique, et non comme un simple effet rhétorique.

 

Là encore, la perspective historique post-2022 révèle un détail crucial : les signaux existentiels ne sont jamais lus au premier degré par les puissances nucléaires. Ils sont lus dans l’espace combiné des intentions, des capacités, de la doctrine et du délai. L’Occident retient la scène médiatique ; la Russie retient l’arbre décisionnel.

 

Minsk I et II: l’accord oublié, la résolution ignorée

Apparaît ensuite la séquence la plus déstabilisante pour le lecteur occidental: Minsk. Non pas Minsk comme souvenir institutionnel brumeux, mais Minsk comme solution déjà existante au conflit, restée volontairement inopérante.

 

L’entretien rappelle que Minsk I (2014) et Minsk II (2015) étaient des accords internes à l’Ukraine, garantis par Paris et Berlin au titre de l’OSCE, et adossés à une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Autrement dit : ce n’étaient pas des “accords mous” mais du droit international.

 

La révélation post-20s22 — lorsque Merkel et Hollande avoueront que Minsk visait à “gagner du temps” pour réarmer Kiev — confirmera pleinement cette lecture. Ce que Baud qualifiait d’accord “contraignant” apparaîtra en 2023-2024 comme un piège diplomatique ayant transformé huit années de négociations en huit années de préparation.

 

Ce renversement, d’une ironie froide, fera beaucoup pour dégrader la confiance stratégique russe à long terme. Il rendra illusoire toute reprise de négociation sérieuse, non tant pour des raisons militaires que pour des raisons de crédibilité.

 

La crimée, le droit et la chronologie inversée

Le passage sur la Crimée constitue un second choc cognitif. Il rappelle que la Crimée avait organisé un référendum d’indépendance avant le référendum ukrainien de 1991, qu’elle disposait d’une Constitution propre, et que Kiev la renversera par la force en 1995 — épisode quasi inconnu en Europe occidentale.

 

Cette séquence, replacée dans la chronologie longue du droit, inverse le scénario reçu: ce n’est pas Moscou qui annexe une Crimée “ukrainienne”, mais Kiev qui annexe en 1995 une Crimée “autonome”, puis Moscou qui accueille une Crimée en rupture en 2014.

Cette inversion, explosive en 2022, deviendra en 2024-2026 un objet de recherche académique. Non par militantisme, mais par nécessité de cohérence juridique.

 

La neutralité suisse, l’hystérie morale et le renversement symbolique

La chute de l’entretien porte sur la Suisse. Non pas la Suisse comme détail folklorique, mais comme symptôme d’époque. L’abandon de la neutralité n’est pas analysé en termes de morale mais en termes de débit diplomatique: la Suisse cesse d’être “l’homme au milieu” pour devenir l’homme aligné.

 

Ce geste, qui semblait vertueux en février 2022, apparaîtra en 2023-2025 comme un pivot structurel : fin de la diplomatie d’équilibre, fin de l’outil de médiation, fin de la position spécifique helvétique au sein du système international.

 

Le ton, ici, redevient presque personnel — non dans le sens d’une confession, mais dans celui d’une inquiétude civique. La neutralité n’est pas seulement une position; c’est une fonction. En la détruisant, le pays détruit aussi ce qui justifiait son existence sur la carte diplomatique.

 

L’indignation sélective et la logique à géométrie variable

La fin du texte conduit naturellement à une comparaison qui, à l’époque, heurtait l’imaginaire public occidental: la guerre en Ukraine mise en regard des guerres en Irak, en Libye, en Afghanistan, au Yémen. Non pour un concours de souffrance ou de cynisme, mais pour rappeler une évidence tragique: les guerres n’ont pas le même statut moral selon l’agresseur, la victime et la narration.

 

Dans le cas ukrainien, les manifestations s’improvisent, les drapeaux se déploient, les sanctions pleuvent, les entreprises se retirent, les fédérations sportives excluent, les artistes russes sont bannis, les athlètes handicapés eux-mêmes sont chassés des compétitions paralympiques. La société occidentale, dans un mouvement quasi religieux, convertit la géopolitique en morale civique.

 

Dans le cas irakien, libyen ou yéménite, rien de tel. Pas de drapeaux irakiens aux balcons européens, pas de sanctions contre Washington ou Riyad, pas d’embargos sur les armes, pas d’émeutes dans les institutions culturelles, pas de boycott énergétique. Pour une raison simple : la morale ne s’exerce que lorsque la puissance adverse est suffisamment lointaine pour être dénoncée sans coût.

 

Ce contraste, décrit en mars 2022, sera confirmé par la séquence israélo-palestinienne dès octobre 2023. Là où la Russie fut condamnée sans nuance, Israël bénéficiera d’un délai moral, puis d’un régime discursif différencié, révélant à nouveau que la compassion occidentale n’est pas un principe, mais un algorithme politique.

 

La fabrique du consentement dans un monde saturé d’émotion

La remarque sur le 11-Septembre, sur l’Afghanistan bombardé faute de cibles, puis sur l’Irak sélectionné comme substitut stratégique, dévoile une loi plus large: la politique étrangère américaine repose sur la capacité à produire des récits justificatifs plutôt que des causalités vérifiées. Ce que l’entretien évoque à travers la figure de Donald Rumsfeld réapparaît plus tard dans la figure de Blinken, non par similitude idéologique mais par continuité fonctionnelle.

 

Le “Tiger Team” chargé de scénariser l’invasion russe, évoqué plus haut, illustre la mécanisation contemporaine de la persuasion: l’expertise est remplacée par la dramaturgie, le renseignement par le story-boarding, la réalité par l’intention hostile anticipée. Les services, jadis organes de vérification, deviennent accessoires; l’essentiel se joue dans la communication.

 

De 2023 à 2026, ce glissement se radicalise encore. L’UE inaugure des cellules de lutte contre la désinformation à géométrie narrative, les plateformes numérisent la censure sous couvert sanitaire, climatique, moral ou sécuritaire, les think tanks fabriquent le lexique de la “résilience” et de la “démocratie défensive”, et les médias s’alignent sur le théâtre du Bien contre le Mal. Ce que Baud nommait “hystérie” en 2022 est devenu en 2025 une infrastructure.

 

L’hystérie comme style politique occidental

La conclusion de l’entretien est sobre, presque désabusée. Elle renvoie à une analogie historique intime — un grand-père français évoquant la Première Guerre mondiale — pour nommer ce qui inquiète le plus: l’absence de maturité stratégique en Europe et l’excès de confiance médiatique dans la morale comme substitut à la diplomatie.

 

Cette remarque, anodine en apparence, prend un relief plus fort lorsqu’on regarde le cycle ukrainien dans son ensemble:

— 2022: indignation + sanctions;

— 2023: rupture énergétique + récession partielle européenne;

— 2024: consolidation militaire russe + essoufflement de l’aide américaine;

— 2025-2026: négociations par fatigue + reconfiguration du bloc euro-atlantique

— et, au milieu, une Russie non effondrée et une Ukraine épuisée.

 

Ce scénario, inimaginable pour les commentateurs de l’hiver 2022, était pourtant déjà formulé ici sous une forme implicite: un conflit ne se gagne pas par le récit, ni par le moral, ni par la punition économique, mais par la combinaison du temps long, de la production matérielle, de la logistique, de la stratégie et du calcul.

 

Dernière note, sur «une fausse note»: la fonction perdue de la suisse

La toute dernière réflexion ne porte pas sur la Russie, ni sur l’Ukraine, ni sur l’OTAN, mais sur la Suisse. Non par patriotisme mais par lucidité: ce que le pays perd n’est pas sa neutralité comme posture abstraite, mais son utilité diplomatique dans un monde polarisé. La Suisse ne disparaît pas physiquement, mais disparaît du jeu. Le monde n’attend rien d’un pays aligné; le monde attend quelque chose d’un pays capable de parler aux antagonistes. En 2022, ce changement semble symbolique; en 2025, il est institutionnel; en 2026, il est structurel.

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Mar-a-Lago, l’instant d’équilibre sur le déséquilibre…

30 Décembre 2025, 23:33pm

Publié par Louis GIROUD

Sommet Zelensky-Trump, la paix mise à l’épreuve du réel

 

Le sommet tenu à Mar-a-Lago entre Volodymyr Zelensky et Donald Trump a été présenté comme une étape décisive vers une possible sortie de guerre. À l’issue de la rencontre, les deux dirigeants ont évoqué des progrès substantiels, allant jusqu’à parler d’un plan de paix « approuvé à 90 % ». Pourtant, à mesure que l’on examine les termes réels des discussions, une évidence s’impose: aucun des verrous centraux du conflit n’a été desserré. La question territoriale demeure figée par une position russe constitutionnalisée. L’OTAN, pourtant au cœur des causes structurelles de la guerre, est tenue hors champ. Les garanties de sécurité et les procédures de ratification apparaissent alors comme des instruments de gestion politique du blocage, plus que comme des leviers de résolution. Mar-a-Lago n’a pas rapproché la paix; il a exposé, avec une clarté nouvelle, l’ampleur de ce qui la rend encore hors d’atteinte.

La rencontre de Mar-a-Lago n’est pas née d’une urgence diplomatique ou d’une initiative improvisée. Elle s’inscrit dans une séquence construite, préparée, articulée autour d’objectifs précis. En amont, Kiev a multiplié les signaux destinés à fixer un cadre interprétatif strict. La présidence ukrainienne a rappelé ses lignes de souveraineté, hiérarchisé ses priorités et borné l’espace du compromis acceptable. Ces déclarations avaient une fonction claire: empêcher toute relecture ultérieure du sommet comme un moment d’ouverture à des concessions majeures.

 

Dans le même temps, l’Union européenne a été associée à la dynamique. L’annonce de la participation de la présidente de la Commission européenne à un échange préalable entre Washington et Kiev ne relevait pas du protocole. Elle visait à rappeler que toute paix négociée engage structurellement les Européens, appelés à garantir, financer et sécuriser l’après-guerre. La Floride n’était pas un huis clos diplomatique; elle était l’un des lieux où se rejouent les équilibres de l’Occident face à un conflit qui le traverse de part en part.Tout indiquait donc un sommet maîtrisé, presque chorégraphié. Cette maîtrise n’a pourtant porté que sur la forme.

 

La conférence de presse comme mise en scène du “processus”

La conférence de presse conjointe a constitué le cœur visible du sommet. Elle n’a livré ni accord signé, ni texte commun, ni échéancier contraignant. Elle a rempli une autre fonction: donner à voir un processus, en ordonner les éléments, stabiliser un récit public.

Volodymyr Zelensky y a déployé une rhétorique de quantification. Le plan de paix en vingt points est présenté comme approuvé à 90 %. Les garanties de sécurité bilatérales entre Washington et Kiev sont données pour acquises. La dimension militaire est décrite comme entièrement validée. Le volet économique est qualifié de presque finalisé. Ce langage chiffré n’est pas anodin. Il vise à produire un effet de solidité, à suggérer que l’essentiel est réglé, que les discussions portent désormais sur des marges.

Donald Trump a refusé ce registre. Il a écarté les pourcentages, évoquant seulement l’existence de « problèmes très épineux ». Ce refus n’est pas une coquetterie. Il marque une volonté de ne pas se laisser enfermer dans un récit de progression linéaire, de conserver une capacité de réinterprétation permanente. D’un côté, la nécessité ukrainienne de figer un cadre rassurant; de l’autre, la préférence trumpienne pour l’ambiguïté et la flexibilité.

Cette divergence de style révèle une réalité plus profonde: les chiffres circulent là où les décisions manquent.

 

Le point aveugle du récit: l’intransigeance territoriale russe

C’est ici que le récit de l’« avancée » se heurte au réel. La question territoriale n’a pas avancé. Elle ne pouvait pas avancer.

La position russe est connue, répétée, formalisée. La Crimée, ainsi que les régions de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson soumises à référendum, sont considérées par Moscou comme intégrées à la Fédération de Russie. Cette intégration n’est pas seulement proclamée; elle est inscrite dans le droit constitutionnel russe. Elle ne relève pas d’un rapport de force provisoire, mais d’un acte juridique interne qui lie le pouvoir russe lui-même.

Dans ces conditions, il n’existe aucune marge de compromis territoriale côté russe. Aucun dirigeant à Moscou ne peut négocier un retour de ces territoires sans se placer hors la loi. Toute hypothèse de concession supposerait soit une défaite militaire majeure, soit une rupture politique interne — hypothèses absentes du champ observable.

C’est ce point qui rend le discours des « 90 % » intenable.
On ne peut pas être à 90 % d’accord lorsque l’on est à 0 % sur la question centrale.
Le cœur du conflit reste verrouillé.

 

Le “90 %” comme enfumage stratégique

Le chiffre avancé par Zelensky ne mesure pas un accord de paix. Il mesure un alignement occidental partiel sur une architecture de sortie de crise envisagée depuis Kiev et Washington. Il dit quelque chose de la coordination entre alliés. Il ne dit rien de la capacité à mettre fin à la guerre.

Présenter ce chiffre comme une avancée substantielle relève de la communication politique. Il s’agit de donner l’image d’un mouvement, de maintenir l’adhésion des opinions publiques, de contenir le doute. Mais sur le plan analytique, ce chiffre est vide.

Il ne couvre ni:

la reconnaissance ou non des annexions;

ni le statut final des territoires occupés;

ni les conditions d’un cessez-le-feu accepté par Moscou.

Le « 90 % » n’est pas un indicateur politique. C’est un instrument de narration. En clair: un enfumage.

 

OTAN: le silence qui dit tout

Un autre élément structure le sommet par son absence: l’OTAN. L’Alliance atlantique est pourtant l’un des déclencheurs profonds du conflit. Depuis plus de quinze ans, Moscou répète une ligne constante: refus de l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, rejet de toute infrastructure militaire occidentale permanente sur son flanc occidental, exigence d’une neutralité stratégique ukrainienne.

À Mar-a-Lago, l’OTAN n’est presque jamais mentionnée. Elle est remplacée par des formules vagues: « garanties de sécurité », « mécanismes juridiques », « engagements multilatéraux ». Ce glissement lexical n’est pas une solution. Il permet de contourner le problème sans l’affronter.

Si l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est devenue imprononçable dans ce sommet, c’est pour trois raisons précises:

elle est inacceptable pour Moscou;

elle divise profondément les alliés occidentaux;

elle rendrait toute négociation immédiatement caduque.

Le silence sur l’OTAN n’est donc pas un oubli. Il est un aveu.

 

Garanties et procédures: gérer l’impasse plutôt que la résoudre

Face à l’impossibilité d’un compromis territorial, Kiev déplace le centre de gravité vers les garanties. Ratifications parlementaires, implication du Congrès américain, validation européenne, référendum national éventuel: la paix est pensée comme un édifice juridique destiné à compenser l’absence d’accord politique sur le fond.

Cette stratégie répond à une expérience historique douloureuse. Les précédents de Budapest et de Minsk ont laissé l’Ukraine exposée à des engagements non contraignants. Le raisonnement est cohérent: rendre l’accord coûteux à violer, difficile à abandonner.

Mais cette architecture ne résout rien. Elle organise la gestion d’un accord hypothétique. Elle ne débloque pas la question qui empêche son existence.

 

Trump et la tentation du gel transactionnel

La posture de Donald Trump ajoute une couche d’incertitude. En ramenant le conflit dans une grammaire transactionnelle, personnelle, parfois psychologique, il déplace la focale. La guerre devient un problème de coût, de durée, de fatigue. Le territoire devient une variable négociable dans une logique de deal.

Cette approche peut favoriser un gel du conflit. Elle ne peut produire une paix durable tant que les questions de souveraineté, de frontières et d’alliances restent ouvertes.

 

Ce que Mar-a-Lago révèle, sans fard

Le sommet n’a pas rapproché les positions. Il les a rendues visibles. Il montre:

une Russie juridiquement verrouillée sur ses annexions;

une Ukraine piégée entre l’inacceptabilité d’une reconnaissance territoriale et l’impossibilité d’une reconquête;

un Occident cherchant une sortie procédurale à un conflit politique non résolu;

une OTAN omniprésente par son absence, structurante par son silence.

Mar-a-Lago n’est pas une avancée vers la paix. C’est une clarification brutale. La paix ne manque pas de plans.

Elle manque d’un point de contact possible entre des lignes rouges incompatibles. Tant que ce point n’existera pas, les sommets se succéderont, les pourcentages circuleront, et la guerre continuera de dicter ses propres règles.

 

Louis GIROUD

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Ukraine: le droit brisé et la mémoire en guerre

28 Décembre 2025, 03:50am

Publié par Louis GIROUD

Le conflit russo-ukrainien s’est déployé inévitablement dans l’espace instable du langage, du droit et de la légitimité. Entre la rhétorique russe des «terres historiques» et le juridisme occidental post-1945, le conflit révèle moins une opposition entre le vrai et le faux qu’un effondrement du cadre commun censé arbitrer les conflits. Derrière les citations juridiques et les indignations morales, une même question demeure irrésolue: qui fait le droit, au nom de qui, et pour qui ?

Lorsque Vladimir Poutine affirme que la Russie n’abandonnera pas sa mission de «libérer ses terres historiques», il n’invoque aucune catégorie juridique reconnue. L’expression relève d’un registre idéologique, mémoriel et civilisationnel. Elle agrège, sans les distinguer, trois strates historiques distinctes: la Rus’ de Kiev, l’Empire russe et l’URSS. Aucune ne constitue, en droit contemporain, un titre de souveraineté.

 

Un héritage commun à trois peuples

La Rus’ de Kiev, souvent présentée comme l’acte de naissance de la Russie, avait pour centre politique Kiev. Moscou n’existait pas encore comme pôle de pouvoir. Cet héritage est commun aux Russes, Ukrainiens et Biélorusses. Il ne peut être approprié unilatéralement sans falsification historique.

L’Empire russe a bien contrôlé une large partie de l’actuelle Ukraine, notamment la Crimée et la Novorossiya. Mais ce contrôle résultait de conquêtes militaires et de politiques impériales.

Quant à l’URSS, elle avait fixé des frontières administratives précises entre ses républiques. En 1991, ces frontières deviennent internationales. La Russie les reconnaît formellement, notamment par le mémorandum de Budapest de 1994 et le traité bilatéral de 1997. Toute tentative de les requalifier rétroactivement est juridiquement caduque...

 

Donbass, référendums et fait accompli

Les régions de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson n’ont jamais appartenu à un État russe souverain distinct de l’Ukraine moderne. Elles ont été intégrées sans discontinuité juridique à la RSS d’Ukraine, puis à l’Ukraine indépendante.

Les référendums organisés sous occupation militaire russe en 2014 et 2022 ne sont évidemment pas reconnus par la «communauté occidentale». Leur justification par l’autodétermination repose sur une interprétation unilatérale et instrumentalisée de ce principe. Moscou invoque la protection des populations russophones, le non-respect des accords de Minsk, l’extension de l’OTAN et l’encerclement stratégique. Ces éléments constituent un faisceau explicatif cohérent du point de vue russe. La Russie ne pouvait pas rester insensible à ces événements.

 

Le droit international: norme écrite, pouvoir situé

Le droit international invoqué par les chancelleries occidentales n’est pas un idéal abstrait. Il est formalisé par des traités, une coutume et une jurisprudence, principalement depuis 1945. Son socle est clair: l’interdiction du recours à la force pour acquérir un territoire, inscrite à l’article 2 §4 de la Charte des Nations unies.

Ce droit est reconnu collectivement par les États membres de l’ONU, y compris par la Russie elle-même, qui ne le conteste pas frontalement mais affirme agir conformément à lui… À condition qu’il soit traité avec respect par le camp opposé... Il est factuel que ce droit a été appliqué de manière très sélective par les Occidentaux. Exemples: l'Irak, le Kosovo, la Libye ou la Syrie ont durablement entamé la crédibilité occidentale.

 

Des exigences maximalistes…

Dans un article, le Financial Times rapporte les déclarations de Vladimir Poutine et les positions occidentales. L’article souligne que Moscou conditionne toute paix à des exigences maximalistes, et que les concessions territoriales restent le point de blocage central. Là où le cadre se resserre, c’est dans l’implicite normatif. Le journal raisonne dans le cadre exclusif du droit international post-1945, sans interroger sa genèse, son asymétrie d’application ni sa crise de légitimité hors Occident. Cette absence n’invalide pas le droit, mais elle en révèle la fragilité politique.

 

Crimée, Sébastopol et réel géopolitique

La Crimée occupe un statut particulier. Transférée administrativement à l’Ukraine en 1954 par Nikita Khrouchtchev, elle abrite Sébastopol, base historique de la flotte russe de la mer Noire. Cet élément est central dans la perception stratégique russe. Il ne transforme pas l’annexion de 2014 en acte légal. Il explique pourquoi Moscou n’a jamais envisagé de perdre ce point d’appui stratégique. Ici, le droit cède devant la géopolitique, sans disparaître pour autant.

 

Omerta finale: quand le cadre commun s’effondre

Le cœur du conflit n’est pas un désaccord factuel mais une fracture conceptuelle. L’Occident parle en droit. La Russie parle en légitimité historique et civilisationnelle. Les deux langages ne se recouvrent plus.

Le droit international existe, mais il est contesté, instrumentalisé, appliqué à géométrie variable. La Russie le bafoue sans pouvoir le refonder. L’Occident l’invoque et le transgresse aussi quand ça l’arrange, et de ce fait ne peut l’incarner pleinement. Le résultat est net: la guerre ne détruit pas seulement des villes et des vies. Elle achève de disloquer l’idée d’un ordre juridique universel partagé. Ce n’est pas la victoire d’un camp. C’est l’aveu d’un monde entré dans l’après-droit.

 

Louis GIROUD

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Un ex-espion balance: le vrai plan de l’OTAN pour détruire la Russie et l’Europe ?

4 Décembre 2025, 01:21am

Publié par La rédaction - Pascal Lottaz

Liens :

  

Page d’accueil de Rainer : https://www.rainerrupp.de/

Livre de Rainer : https://www.eulenspiegel.com/buecher/...

Substack Neutrality Studies : https://pascallottaz.substack.com

Boutique : https://neutralitystudies-shop.fourth...

 

Chapitres: 


00:00:00 Introduction  
00:00:50 Motivation : la guerre du Vietnam et le recrutement par l’Allemagne de l’Est  
00:09:34 Infiltrer l’OTAN : de Bruxelles au centre de situation  
00:25:42 L’espionnage a-t-il empêché la Troisième Guerre mondiale ? (Théorie des jeux et stratégie)  
00:30:22 L’agression de l’OTAN et le plan à long terme pour la Russie  
00:38:31 Propagande actuelle, risque nucléaire et les « Screaming Eagles »  
00:45:58 Réalité opérationnelle vs. mythe d’une invasion russe  
00:50:15 Les élites occidentales : loyauté envers l’empire plutôt qu’envers la nation  
00:56:24 L’avenir de l’OTAN et la souveraineté européenne  
01:00:16 Conclusion

Rainer Rupp, ancien espion de la RDA infiltré au cœur de l’OTAN pendant plus de vingt ans, retrace son parcours : une jeunesse marquée par la propagande pro-américaine, une désillusion profonde face à la guerre du Vietnam, puis un basculement vers les mouvements de gauche et le renseignement est-allemand. Recruté à l’OTAN comme analyste outsider, il accède aux documents les plus sensibles, participe aux simulations nucléaires Wintex et devient expert Chine de l’Alliance. Il affirme avoir transmis ces informations non pour aider l’URSS à gagner une guerre, mais pour éviter un affrontement nucléaire fondé sur des malentendus stratégiques. Selon lui, l’OTAN a conservé une posture fondamentalement offensive, tandis que les élites occidentales, désormais transnationales et disciplinées, restent alignées sur Washington au détriment de leurs propres populations. Il dénonce l’écart croissant entre récits officiels et réalités géopolitiques, notamment autour de la Russie et de l’Ukraine. Pour Rupp, l’Occident se dirige vers une crise systémique : fragmentation des États européens, déclin industriel, hystérisation politique et affaiblissement de l’OTAN. L’avenir dépendra, dit-il, d’un choix clair : glisser vers un autoritarisme occidental ou revenir à une démocratie bourgeoise rationnelle.

 

Transcription de la vidéo du Dr Pascal Lottaz [1], révision et compte-rendu, par la Rédaction (Louis Giroud)

Rainer Rupp : un espion est-allemand au cœur de l’OTAN

Rainer Rupp, né en 1945 en Allemagne de l’Ouest, est recruté par les services de renseignement de la RDA à la fin des années 1960, tout en travaillant pour l’OTAN à partir de 1967. Pendant plus de vingt ans, il transmet des dizaines de milliers de documents classifiés à l’Est, avant d’être arrêté en 1993 et emprisonné jusqu’en 2000.

L’entretien commence par une exploration de ses motivations : une profonde désillusion face à la politique américaine, née pendant la guerre du Vietnam, l’évolution de sa conscience politique, et sa découverte des écrits de Marx et Engels.

 

La radicalisation politique et la rencontre avec un agent est-allemand

À la fin des années 1960, Rupp s’engage dans les mouvements étudiants contre les lois d’exception en RFA. C’est dans ce contexte qu’il rencontre un « dénicheur de talents » du HVA (renseignement extérieur de la RDA). Une relation intellectuelle se noue.

Un voyage d’une semaine en RDA achève de le convaincre : il ne veut pas y vivre, mais il veut aider à protéger ce qu’il perçoit comme un projet socialiste réel. Ses premières missions consistent à infiltrer des réunions du NPD, parti néofasciste allemand alors en plein essor.

 

Bruxelles, lobbying européen et entrée à l’OTAN

Après ses études, il part à Bruxelles grâce à une bourse. Il y rencontre celle qui deviendra sa femme. Une carrière s’ouvre à lui dans une banque britannique, puis dans un cabinet de lobbying auprès de la Commission européenne, où il apprend les mécanismes concrets d’influence au sein des institutions.

Grâce à une recommandation de son épouse, il postule à un poste analytique à l’OTAN. Après un long processus, il est recruté — un rare cas de recrutement externe, les analystes venant en général des services de renseignement nationaux.

 

Rupp au cœur du renseignement : analyses, réseaux et accès privilégié

À l’OTAN, Rupp travaille avec des officiers issus du MI6, de la CIA, du renseignement français et italien. Son expérience du lobbying l’aide à naviguer dans cette bureaucratie complexe. Rapidement, il gagne la confiance de ses supérieurs, qui lui donnent accès à un large flux de documents. Il devient aussi expert Chine de l’OTAN, participant aux réunions spécialisées impliquant les services de renseignement des grands États membres (DIA, CIA, etc.) et contribuant aux documents stratégiques diffusés à tous les pays de l’Alliance.

 

L’accès au « Saint Graal »: le centre de situation de l’OTAN

L’un de ses rôles les plus sensibles concerne sa participation au Current Intelligence Group, chargé d’analyser chaque matin les informations stratégiques collectées dans le centre de situation — un espace hautement restreint où convergent les données militaires, politiques et économiques des 24 dernières heures.

Cet accès lui permet de transmettre à l’Est des informations essentielles, notamment lors des exercices nucléaires Wintex, où l’OTAN simule des scénarios conduisant systématiquement à une première frappe nucléaire contre l’URSS.

 

Sa motivation: prévenir la guerre, pas la gagner

Rupp insiste : il n’a jamais cherché à aider l’Union soviétique à gagner une guerre. Son objectif était d’éviter un malentendu stratégique pouvant provoquer un conflit nucléaire. Il cite le document militaire MC 161, où l’OTAN reconnaît explicitement que l’Union soviétique ne veut pas la guerre.

Il juge l’OTAN — et particulièrement les généraux américains — fondamentalement agressive, masquant ses intentions sous une rhétorique de défense. Son procès reflètera cette ambiguïté : sa motivation non financière lui vaut une réduction de peine.

 

Après la Guerre froide: l’OTAN n’a pas changé, mais le contexte oui

Pour Rupp, l’OTAN reste animée par la même logique expansionniste, mais la confiance populaire envers l’Occident est plus fragile qu’avant. Il considère que la politique occidentale actuelle, notamment vis-à-vis de la Russie et de l’Ukraine, repose sur:

  • une propagande plus agressive et théâtrale;
  • une dissonance croissante entre discours officiel et réalité;
  • une provocation permanente visant à pousser la Russie à réagir.

Selon lui, ces dynamiques rappellent la fin de l’URSS, lorsque le récit officiel ne correspondait plus à la réalité vécue.

 

Les élites occidentales: un réseau transnational discipliné

Rupp affirme que les élites occidentales ne sont plus loyales à leurs nations mais à un réseau transnational centré sur Washington. Il cite plusieurs exemples de dirigeants allemands contraints à la démission pour avoir tenu des propos jugés contraires à cette ligne.

Cette cohésion élitaire — qu’il décrit comme une forme de « discipline impériale » — explique la persistance de choix contre-productifs pour les populations européennes.

 

Un Occident en crise systémique

Enfin, il estime que l’OTAN est fragilisée :

  • les États européens divergent de plus en plus (Hongrie, Slovaquie);
  • les élites américaines exploitent désormais leurs propres alliés;
  • le discours public occidental s’éloigne de la réalité économique;
  • un « point Gorbachev » pourrait survenir si un seul grand pays brise le consensus.

Il prédit que l’OTAN n’existera pas dans 70 ans et que l’Occident devra choisir entre :

  • un glissement vers un État autoritaire;
  • ou un retour à une démocratie bourgeoise rationnelle.

 

—————

 

[1] - Pascal Lottaz est Associate Professor à Kyoto University, au sein de la faculté de droit et du Hakubi Center. Suisse alémanique, il découvre le Japon à 18 ans lors d’un échange scolaire décisif qui oriente l’ensemble de son parcours académique. Il y poursuit un master en public policy au National Graduate Institute for Policy Studies, puis un doctorat en relations internationales.

Ses recherches se concentrent très tôt sur les acteurs neutres dans les conflits modernes: sa thèse porte sur la diplomatie de la Suisse, de la Suède ou encore de l’Espagne face au Japon durant la Seconde Guerre mondiale.

Il devient ensuite l’un des spécialistes émergents de la neutralité en relations internationales, un domaine qu’il explore à travers l’histoire, le droit, la diplomatie et la sécurité.

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Quand la paix approche, l’OTAN vacille : le vrai bilan du conflit ukrainien

1 Décembre 2025, 09:07am

Publié par Louis Giroud

À mesure que l’idée d’une paix en Ukraine gagne en crédibilité, un constat s’impose : l’accord qui se profile ne consacrerait pas une victoire, mais l’échec stratégique de l’OTAN. L’épuisement ukrainien, la lassitude américaine et l’impréparation européenne composent un paysage inédit où la paix devient un révélateur des faiblesses occidentales plus qu’un dénouement diplomatique.

Mais les ressources humaines du pays se sont effondrées, et l’Europe, malgré ses proclamations, découvre à quel point les leviers de pression existent. Des irrégularités financières imputées à Zelensky — quelques milliards de dollars, présentés presque comme une peccadille dans la rhétorique officielle — servent désormais de mécanisme discret pour infléchir son attitude. Dans cette atmosphère de désenchantement, l’idée d’un accord de paix cesse d’être un horizon lointain et prend la forme d’une issue plausible. Elle porte cependant une vérité que personne en Occident ne peut masquer: si la paix survient aujourd’hui, elle révélera une défaite d’une ampleur exceptionnelle pour l’OTAN.

 

Une confrontation assumée entre l’Alliance et la Russie

Derrière les déclarations diplomatiques et les récits simplifiés se trouvait une réalité qu’il faut formuler sans détour: la guerre ne fut jamais uniquement une affaire russo-ukrainienne. L’OTAN engagea ses armes les plus modernes, ses réseaux de renseignement, ses satellites, tout ce qui pouvait nourrir un affrontement sans exposer directement ses soldats. L’Alliance transforma le territoire ukrainien en champ de bataille indirect, persuadée que la supériorité technologique suffirait à imposer sa volonté.

Le résultat demeure implacable: malgré l’étendue de son soutien matériel et informatique, l’OTAN n’a pas réussi à infléchir durablement la dynamique du conflit. L’image d’une puissance militaire irrésistible se fissure, et avec elle l’idée même d’une alliance capable de dicter le cours des événements. L’échec ne se limite pas à un revers tactique ; il atteint la légitimité de l’institution qui structure depuis soixante-quinze ans la sécurité occidentale. Dans cette lumière, la paix n’est plus un aboutissement, mais un révélateur. Elle interroge l’existence même de l’OTAN.

 

La retraite américaine hors de l’Empire

L’analyse introduit ensuite un mouvement plus vaste, presque tectonique: la recomposition stratégique des États-Unis. Washington ne souhaite plus s’épuiser dans la gestion d’un front européen qu’il juge secondaire. Le désintérêt s’étend même à certaines zones asiatiques traditionnellement présentées comme vitales, du Japon à Taïwan. Le regard américain se déplace ailleurs: le Venezuela, le Groenland, et d’autres régions où s’esquisse une architecture nouvelle, une zone de souveraineté renforcée — une « forteresse américaine ».

 

Les exemples dans l’Histoire…

Ce repositionnement suit une logique ancienne: lorsqu’un empire se décompose, la nation qui l’a porté doit trouver un chemin vers sa propre sauvegarde. L’histoire fournit des exemples nets: Atatürk recomposant une Turquie amputée de ses provinces impériales; De Gaulle ramenant la France à une définition stricte d’elle-même pour éviter l’effondrement intérieur. Ce geste, l’Amérique tente de l’accomplir aujourd’hui. La figure qui incarne ce retrait volontaire n’a rien de classique: Donald Trump, avec ses manières abruptes, ses provocations et son absence de diplomatie, ramène le pays vers sa terre, vers son espace stratégique naturel, loin des illusions impériales qui auraient pu entraîner la nation entière dans une chute à laquelle elle n’aurait pas survécu.

 

Une Europe dans ses petits souliers face à ses choix

La conséquence immédiate de ce retrait s’impose déjà: l’Europe devra affronter seule la relation avec la Russie. Elle ne dispose ni de l’unité politique, ni de la vision stratégique, ni de la cohérence nécessaire pour assumer cette responsabilité. Pendant des années, elle s’est contentée de suivre le mouvement initié par Washington, convaincue qu’un alignement mécanique tenait lieu de politique. Elle se retrouve aujourd’hui devant la Russie avec une posture improvisée, vidée de sens, privée de protecteur fiable. Cette situation ouvre une période incertaine où le continent devra réapprendre à penser ses intérêts. Il lui faudra définir ce qu’elle attend réellement de sa géographie, de ses voisins, de son histoire récente. Le conflit ukrainien n’aura pas seulement bouleversé les équilibres militaires; il aura révélé le dénuement stratégique des Européens. Et tandis que les États-Unis referment les portes de leur empire, l’Europe se découvre seule dans un paysage où les certitudes anciennes ont disparu.

 

 

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Ukraine: Le moment où le mensonge ne tient plus

1 Décembre 2025, 08:00am

Publié par Louis Giroud

Il arrive un moment où les récits se fissurent d’eux-mêmes, non par vertu mais par lassitude, et les journaux occidentaux semblent en être là. Ils découvrent, à contrecœur, que la guerre d’Ukraine a déjà trouvé son verdict, et que l’obstination à refuser ce qui se présente sous leurs yeux ne produit rien d’autre qu’un trouble supplémentaire dans le regard.

Le mot de «défaite» ne sera pas prononcé; la pudeur ou la peur l’interdit encore. Mais tout, dans leur ton plus grave, désigne un horizon clos. Le réel se rappelle à eux avec la simplicité d’une évidence longtemps niée. Ce retournement n’a pas commencé dans les tribunes officielles, mais dans le monde plus austère de l’économie, peut-être parce que les chiffres n’ont pas d’idéologie. Depuis des mois, le Financial Times examine le conflit sans les lunettes roses du début et n’hésite plus, parfois, à mettre en cause l’Union européenne elle-même.

 

Les fissures d’un pouvoir

En juillet, les pages roses du quotidien londonien ont franchi un seuil : un portrait sans complaisance de Volodymyr Zelensky, comme si la mécanique de l’illusion s’était soudain arrêtée.
À Londres, le Telegraph s’est montré plus direct encore, soulignant l’ironie d’une visite parisienne destinée à sceller l’achat de cent Rafale, tandis qu’une affaire de corruption suit le président ukrainien comme une ombre fidèle.

Le contraste est saisissant : d’un côté, les avions, les discours, la mise en scène ; de l’autre, les fonds qui disparaissent dans les replis d’un système rongé de l’intérieur.

 

Les chiffres sont têtus, les sanctions se retournent contre l’Europe

La presse financière touche ici le point le plus sensible. Bloomberg rappelle que les sanctions frappant les compagnies pétrolières russes, comme les frappes contre les raffineries elles-mêmes, ont une conséquence limpide: les carburants augmentent pour les automobilistes occidentaux.
C’est la logique implacable de toute politique qui refuse le réel: on pense atteindre l’adversaire, et l’on se blesse soi-même. Depuis le début, les sanctions n’ont servi qu’à renforcer Moscou et à détourner une partie du monde vers les BRICS. Aujourd’hui, Bloomberg le dit sans détour : la stratégie militaire de l’Ukraine est elle aussi vouée à l’impasse.

Les frappes récentes contre trois raffineries russes provoqueront presque à coup sûr une nouvelle flambée des prix. Plus grave encore: l’Union européenne s’apprête à interdire tout carburant provenant de pays raffinant du pétrole russe. Alors faudra-t-il refuser les navires venus de Turquie ou d’Inde ?
Fermer les ports européens pour sauver une doctrine, quitte à étouffer son propre continent ?

 

Une Europe qui s’enivre de ses propres slogans

L’Union européenne ne calcule plus, ne raisonne plus; elle est ivre de ses propres slogans. La crise qui traverse les vingt-sept la laisse indifférente, comme si la souffrance économique n’était qu’un contretemps sur la route d’une mission supérieure. Elle veut se mesurer à la Russie, mais elle n’a ni l’argent, ni la cohésion, ni la volonté nécessaires pour soutenir ce rôle imaginaire.

 

Ursula von der Leyen propose d’emprunter 800 milliards d’euros pour réarmer l’Europe, tandis que l’Allemagne prépare de nouvelles coupes dans son système social. L’Europe se serre la ceinture pour tenir l’illusion d’une épée. Dans les salles grises du Conseil européen, certains États résistent encore à ce projet. Au Parlement, les critiques deviennent directes: les eurodéputés se succèdent pour dénoncer l’autoritarisme croissant de la Commission, réclamant parfois la démission de sa présidente. Un tel spectacle avait, jusque-là, relevé de l’impensable.

 

Le vertige autoritaire de Bruxelles

La réaction de Bruxelles suit une pente que l’histoire connaît trop bien: se refermer, durcir, surveiller. On tente de faire taire les voix dissidentes, de contrôler l’information, d’étendre la vigilance institutionnelle jusqu’aux marges.

Un journaliste italien est licencié pour avoir posé une question trop directe; des lobbyistes qui doutent de la compétence européenne voient leurs comptes bancaires gelés. Ces faits ne sont pas anecdotiques : ils composent une logique, celle d’un pouvoir qui, doutant de lui-même, cherche d’abord à étouffer ce qui le contredit. Rien n’indique que cette trajectoire s’interrompra d’elle-même. Deux motions de censure ont été déposées; aucune n’a abouti. La question demeure: l’Europe accepte-t-elle encore d’entendre la vérité sur elle-même ?

 

La guerre comme fuite en avant

Pendant ce temps, la réalité poursuit son cours. On prépare des hausses d’impôts, on annonce le retour du chômage, et tout cela pour financer une guerre qui profite à ceux-là mêmes qui la réclament.
Zelensky et son entourage détournent des milliards ; et lui, dans une sorte d’ivresse tragique, commande des avions français avec un argent qu’il n’a pas.

Dans les rédactions européennes, la lucidité réapparaît timidement: corruption, sanctions qui se retournent contre leurs auteurs, prix des carburants qui grimpent. Le moment est tardif, mais pas inutile. L’esprit, lorsqu’il se réveille, choisit rarement son heure.

 

Les forces en présence et la fatigue des nations

Reste à savoir si ce regain de lucidité traduit seulement l’humeur résignée des grandes entreprises européennes, voyant leurs marchés se défaire, ou s’il annonce une étape plus profonde : celle où l’on comprend qu’il faut désormais limiter les pertes et regarder la réalité en face. Les peuples fatiguent. Les gouvernements tergiversent. Les institutions se crispent.
Et derrière cette immobilité apparente, une évidence s’impose: l’Europe ne peut pas se perdre entièrement dans une guerre que d’autres ont voulue pour elle.

 

Le choix qui demeure

L’Europe doit choisir: persister dans l’illusion ou accepter la vérité nue. Elle a déjà payé un prix trop lourd pour poursuivre cette fuite en avant. Le moment est venu d’entendre ce que la réalité murmure depuis longtemps: toute guerre que l’on refuse de nommer finit par nommer elle-même ses vaincus.

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Europe–Russie: un malentendu stratégique devenu naufrage politique

30 Novembre 2025, 13:47pm

Publié par Louis Giroud

Depuis près de deux ans, l’Europe évolue dans une forme de brouillard moral qui absorbe tout, y compris les données les plus simples. À Moscou, Vladimir Poutine répète qu’il n’a « aucune intention d’envahir l’Union européenne », qu’il serait prêt à cesser les hostilités si les forces ukrainiennes se retiraient des territoires revendiqués par la Russie, et qu’il pourrait même « le mettre par écrit » pour dissiper les suspicions occidentales.

Dans un monde rationnel, ces déclarations seraient au moins examinées, ne serait-ce que pour tester la cohérence de la position russe et mesurer les marges d’un possible cessez-le-feu. Mais l’Europe a fait de l’écoute de l’ennemi une faute morale. La parole russe est devenue inaudible, moins en raison de son contenu que de l’injonction idéologique qui exige de la considérer comme mensongère par nature. Dans ce réflexe pavlovien, un élément s’est imposé discrètement: l’Europe ne se définit plus par ses intérêts matériels mais par sa disposition à s’indigner. Elle interprète chaque geste, chaque phrase, chaque mise au point russe à travers une grille morale qui ne produit que des certitudes auto-alimentées. Cette incapacité d’entendre n’est pas qu’un handicap diplomatique; elle révèle une perte de maîtrise de soi qui se dissimule derrière des proclamations de fermeté.

 

Une guerre régionale devenue une affaire européenne

La guerre en Ukraine est née d’un entrelacement historique que les diplomaties occidentales n’ont jamais pris le temps d’analyser dans sa profondeur. L’histoire commune des Russes et des Ukrainiens ne relève pas du folklore: elle structure la mémoire des peuples beaucoup plus sûrement que les résolutions parlementaires votées à Bruxelles. Le baptême du peuple russe à Kiev en 988, la Crimée ancrée dans l’histoire russe jusqu’en 1954, les régions russophones du Donbass liées à Moscou par la langue et par les liens familiaux: autant de données fondamentales que l’Europe traite avec la légèreté d’une puissance qui a perdu sa propre histoire et se venge en déclarant la leur illégitime.

 

Cette guerre, au lieu d’être observée comme un conflit interne entre deux nations issues d’un même corps historique, a été requalifiée en croisade universelle. L’Ukraine, soudain, n’est plus un pays fracturé mais la frontière sacrée d’une démocratie européenne mythifiée. La Russie, inversement, cesse d’être un acteur géopolitique complexe pour devenir une entité abstraite, un mal absolu, un condensé fantasmé de toutes les angoisses occidentales. Ce glissement du réel vers la narration permet d’éviter les questions embarrassantes: l’Europe n’a pas à comprendre, elle doit croire.

 

L’OTAN, les promesses et le piège géopolitique

Dans les faits, deux décisions occidentales ont préparé le terrain du conflit. L’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine fut annoncé comme un simple ajustement technique, alors qu’il touchait à la zone la plus sensible de la sécurité russe. Aucune chancellerie ne pouvait ignorer que cette perspective franchissait une ligne rouge clairement définie par Moscou depuis trois décennies. La diplomatie américaine la connaissait parfaitement; elle a choisi de l’ignorer, convaincue que la puissance militaire et médiatique suffirait à neutraliser les réactions adverses.

 

Le sabotage d’Angela Merkel et de François Hollande

Le non respect des accords de Minsk, confirmé par Angela Merkel et François Hollande eux-mêmes, constitue l’autre élément déterminant. Admettre que ces accords n’avaient pas vocation à être appliqués mais seulement à «gagner du temps» pour armer l’Ukraine, c’était reconnaître que la parole diplomatique occidentale était devenue un outil circonstanciel, dénué de toute sincérité stratégique. À Moscou, cette confession n’a pas été oubliée; elle a renforcé l’idée que l’Europe n’était plus un partenaire fiable, mais un acteur erratique dissimulant ses intentions derrière des formules abstraites.

 

Un front qui s’effondre lentement, un récit qui reste immobile

Sur le terrain, la dynamique militaire ne laisse guère de place au doute. Les lignes avancent, lentement, mais toujours dans le même sens. Les armées ukrainiennes, épuisées, manquent d’effectifs, de munitions, d’équipements lourds. Les signes de démoralisation et les désertions ne sont plus anecdotiques. La perspective d’une reconquête totale, encore répétée dans les chancelleries au printemps 2022, ne trouve plus aucun appui sérieux parmi les experts militaires.

 

«Désengagement» pragmatique américain

Le désengagement progressif des États-Unis n’est pas idéologique; il est pragmatique. Washington s’oriente vers la gestion d’un conflit figé, un affrontement durable, acceptable tant qu’il immobilise la Russie sans mobiliser directement les forces américaines. Cette évolution laisse l’Europe seule face à ses propres illusions. Elle découvre qu’elle n’a ni l’industrie de défense, ni l’autonomie stratégique, ni la cohésion politique nécessaires pour soutenir un effort militaire prolongé. Les milliards versés à Kiev ont renforcé la dépendance, sans modifier le rapport de force.

 

Ukraine: ces scandales de corruption réccurents

Le départ du directeur de cabinet de Zelensky, les démissions ministérielles, les enquêtes ouvertes par le parquet anticorruption composent un ensemble qui, dans n’importe quel autre contexte, aurait provoqué une relecture globale du soutien politique européen. Ici, il n’en est rien : la machine narrative exige un héros, et tout ce qui pourrait ternir la statue est relégué dans les marges.

 

L’Europe, consumérisée par ses alliés et convoitée par ses rivaux

Au-delà du front ukrainien, la situation européenne se déploie comme une démonstration involontaire de faiblesse structurelle. Les États-Unis ne perçoivent plus l’Europe comme un partenaire stratégique mais comme un auxiliaire fonctionnel. Le discours transatlantique conserve ses formules de façade, mais la réalité est plus sèche : l’Europe fournit la caution morale, finance la reconstruction hypothétique, absorbe les chocs économiques, pendant que Washington gère sa propre stratégie asiatique.

La Chine, elle, avance sans discours. Elle rachète des ports, s’installe dans les réseaux logistiques, infiltre le Green Deal européen par la vente massive de composants stratégiques. Elle ne conquiert pas: elle achète. Et l’Europe, persuadée d’inventer la transition écologique, ne voit pas que son modèle industriel se dissout dans les chaînes d’approvisionnement chinoises.

La Russie, exclue du système européen, s’ancre dans une alliance de circonstance avec Pékin. L’Eurasie se réorganise sans l’Europe, et souvent contre elle. Ce réalignement, qui aurait dû faire l’objet d’une analyse stratégique profonde, est traité comme une anomalie temporaire que suffiraient à résoudre quelques sanctions supplémentaires.

 

Brzezinski, le scénario révélé et l’Europe qui tombe dedans à pieds joints

La fragmentation du continent européen n’a pourtant rien de mystérieux. Zbigniew Brzezinski l’avait théorisée dès 1997: la puissance qui contrôlera l’Eurasie dominera le monde; pour l’empêcher, il fallait utiliser les Européens comme proxys et les couper définitivement de la Russie. Ce modèle, appliqué sans nuances, a transformé l’Europe en instrument plutôt qu’en acteur. Ce rôle subalterne est aujourd’hui assumé par Bruxelles sans même en percevoir les conséquences stratégiques.

 

Le retour de la géographie, cette ennemie du dogme

Dans cette crise, un principe simple réapparaît avec une netteté brutale: la géographie impose ses lois à ceux qui l'oublient. La Russie restera toujours un voisin continental, un acteur essentiel de la sécurité européenne. La volonté de l’exclure, de l’isoler, de la réduire à une fonction hostile est une illusion stratégique. La stabilité du continent dépendra un jour, qu’on le veuille ou non, d’une forme de réconciliation géopolitique avec Moscou. Le dire aujourd’hui expose à l’anathème; demain, ce sera une évidence.

 

Les alternatives: confrontation ou réconciliation ?

L’alternative européenne se résume désormais clairement: persister dans un alignement atlantiste qui prolonge un conflit sans vainqueur, ou préparer le terrain d’un dialogue stratégique avec la Russie lorsque la guerre se figera. Le premier scénario mène à l’épuisement économique, à la dépendance militaire et à une marginalisation géopolitique ; le second exige un courage politique que l’Europe ne semble plus posséder.

 

L’Europe perdue dans sa bureaucratie

Le conflit ukrainien est devenu le miroir d’une Europe incapable de se penser comme puissance. Elle se déclare morale mais ignore les conséquences de ses choix ; elle prône l’unité mais délègue sa souveraineté; elle se croit forte mais se découvre dépendante. La Russie a défini sa stratégie. Les États-Unis ont clarifié la leur. La Chine avance, imperturbable.
Au centre de l’échiquier, l’Europe hésite, s’agite, proclame, mais ne décide plus.

La question n’est pas de savoir ce que veut Moscou; elle est de savoir si l’Europe veut encore quelque chose pour elle-même.

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Sergueï Lavrov: L'interview accordée à Irina Dubois (Dialogue franco-russe) - Compte rendu exhaustif

25 Novembre 2025, 14:46pm

Publié par Louis Giroud

Irina Dubois ouvre l’entretien: Elle souligne que ce dialogue est très important pour tous ceux qui suivent l’émission à un moment où les relations entre la Russie et la France sont au plus mal. Elle rappelle que le «Dialogue franco-russe» accorde une priorité aux relations entre la France et la Russie. Elle propose deux sujets de discussion fréquemment rapportés dans les médias français depuis des mois, dans le contexte du conflit en Ukraine. Le premier: l’idée que l’armée russe frappe délibérément des cibles civiles en Ukraine. Le second: la position du président Emmanuel Macron, qui affirme que la Russie aurait choisi la France comme ennemie. Et aussi, cette idée que la Russie se prépare à une guerre à grande échelle contre les pays de l’OTAN dans quelques années. Et enfin, cette déclaration de l’actuel chef d’état-major des armées qui s’est adressé aux maires de France, puis aux Français, en disant que les Français «devraient être prêts à sacrifier leurs enfants dans une guerre contre la Russie». Elle demande à Lavrov de commenter cette déclaration.

Serguei Lavrov déclare avoir entendu cette déclaration selon laquelle il faut être prêt à sacrifier la vie de ses enfants. Il rappelle également que ce général a parlé de l’économie, affirmant qu’il faudrait souffrir parce qu’il serait impossible de permettre à la Russie de gagner et de «conquérir l’Europe». Lavrov ajoute que personne ne sait d’où leur viennent de telles idées. Selon lui, il existe déjà en France une vague d’indignation à l’égard de cette volonté affichée de sacrifier les enfants des concitoyens. Il affirme ne pas savoir d’où viennent ces chefs militaires ni dans quelles universités ils ont été formés, mais suppose qu’ils veulent jouer le jeu du dirigeant actuel, Emmanuel Macron.

 

«La France traite la Russie de manière malhonnête»

Lavrov poursuit: selon lui, la France traite la Russie de manière malhonnête depuis longtemps, notamment depuis les accords de Minsk que la France, représentée alors par François Hollande, a garantis par sa signature avec Angela Merkel en 2015 aux côtés de Vladimir Poutine et Petro Porochenko. Il rappelle qu’en 2022, au début des hostilités, la question a ressurgi: pourquoi personne n’avait respecté les accords de Minsk? Et que Porochenko, Merkel et Hollande avaient admis qu’aucun d’eux n’avait eu l’intention de les appliquer.

 

Irina Dubois lui demande s’il avait compris que ces accords seraient un compromis «à un moment donné». Serguei Lavrov répond que le président Poutine est une personne très honnête et que, juste après le début de l’opération militaire spéciale, il a évoqué les accords de Minsk, les relations avec l’Occident et la question ukrainienne en général. Poutine avait alors déclaré que la Russie avait eu, dans les années 2000, beaucoup d’illusions concernant l’Occident, puis que ces illusions avaient progressivement disparu. Il restait cependant un espoir: l’espoir de la capacité à négocier, et surtout l’espoir de la décence des partenaires européens, principalement les Européens occidentaux. Tous ces espoirs ont disparu, a affirmé Poutine en février 2022.

 

«Empêcher des menaces de l’OTAN à nos frontières»

Serguei Lavrov insiste: jusqu’en février 2022, avant que la Russie ne comprenne qu’elle n’avait pas d’autre choix que de lancer une opération militaire spéciale, cet espoir existait encore et s’était incarné dans des initiatives concrètes. En décembre 2021, alors que l’Occident déclarait que la Russie préparait une intervention, Bill Burns, directeur de la CIA, était venu à Moscou pour mettre en garde. Les Russes avaient alors déclaré que leur objectif était d’empêcher la création de menaces militaires de l’OTAN à leurs frontières, en militarisant l’Ukraine et en la soumettant aux doctrines de l’OTAN qualifiant la Russie d’« adversaire ».

 

En décembre 2021, pour montrer qu’une alternative existait, la Russie avait soumis au nom du président Poutine des projets d’accords Russie–OTAN et Russie–États-Unis, destinés à garantir la sécurité et résoudre les problèmes de menaces. Ces projets visaient à codifier les engagements politiques que tous les pays européens, les États-Unis et le Canada avaient solennellement signés dans le cadre de l’OSCE en 1999, puis confirmés en 2010 à Astana. Pourtant, rien n’avait changé et l’OTAN avait continué de s’élargir. Lavrov rappelle qu’il y a eu cinq vagues d’élargissement, et qu’une sixième est en cours.

 

Lorsqu’ils ont attiré l’attention de leurs partenaires sur le fait que leur signature était violée par des actions pratiques, ceux-ci avaient répondu qu’il s’agissait d’engagements politiques, non juridiques. Serguei Lavrov juge cela comme un cynisme sophistiqué. Au moment où Medvedev était président, la Russie avait proposé de transformer ces engagements en obligations légales. Les Occidentaux avaient refusé, disant que seules des garanties de sécurité juridiques de l’OTAN pouvaient être obtenues. Lavrov commente: conceptuellement, mentalement, ils voulaient préserver l’OTAN comme aimant, même après la disparition de l’URSS et du pacte de Varsovie.

 

Il explique: «Si nous vous emmenons dans nos rangs, nous assurerons votre sécurité, mais vous devrez nous obéir. Et comment obéir? En attaquant la Russie.» Il cite l’exemple récent de la pression exercée sur la Serbie pour qu’elle reconnaisse l’indépendance du Kosovo et rejoigne la politique russophobe de l’UE. Les Européens occidentaux et les «jeunes Européens» — Polonais et Baltes — dirigent selon lui cette ligne.

 

Il évoque également la France. Macron, affirme Lavrov, a déclaré que la Russie avait inventé cette guerre, qu’il n’y avait pas de menace réelle, qu’il s’agissait d’une «mystification» et même des «convulsions d’un pouvoir pleurant la perte de son statut impérial et colonial». Lavrov observe que la cote de Macron est mauvaise. Il cite aussi le ministre allemand de la Défense — qu’il désigne à tort comme français, mais rectifie implicitement — Boris Pistorius, affirmant que la Russie attaquerait d’ici 2030. Lavrov ironise: peut-être en 2029 ou 2028.

 

Selon Lavrov, les Européens préparent leur peuple en affirmant que c’est inévitable, et militarisent leur économie. Il dit avoir lu que même le système de santé français serait maintenant militarisé pour soigner les soldats.

Il revient sur la phrase concernant le sacrifice des enfants «pour la liberté, l’égalité, la fraternité». Il ironise: «Marianne doit se retourner sur toutes ces toiles où elle est représentée.» Lavrov affirme que rien ne prouve que la Russie veut attaquer la France. Il rappelle que la Russie est déjà allée deux fois à Paris, pour libérer les Français avec de Gaulle et aider à effacer la honte nationale après l’occupation nazie.

 

Absurdité logique

Il ajoute un raisonnement: les Européens prétendent que la Russie n’atteint pas ses objectifs en Ukraine, qu’elle ne prend pas 100 % du territoire ukrainien, et concluent: «Alors n’ayez pas peur, notre armée européenne est beaucoup plus forte. Nous vaincrons la Russie facilement avec des armes classiques. Nous avons cinq fois plus de gens.» Lavrov souligne l’absurdité logique: si la Russie n’arriverait déjà pas à prendre l’Ukraine, pourquoi auraient-ils peur qu’elle attaque Paris? Selon lui, les élites européennes misent sur la guerre, elles ont lié leur carrière au slogan d’infliger une défaite stratégique à la Russie. Elles veulent étrangler la Russie par les sanctions, annonçant régulièrement que son économie va craquer. Il estime que ces élites ont oublié les leçons de la Seconde Guerre mondiale: un peuple qui défend sa dignité nationale peut s’unir et résoudre tous ses problèmes.

 

Serguei Lavrov évoque les visites de Poutine au quartier général des forces armées, et estime que les informations publiées parlent d’elles-mêmes. Il juge que l’arrogance affichée par Macron, par les dirigeants des Pays-Bas et d’autres Européens reflète surtout leur confusion. Ils ignorent quoi faire: s’ils imitaient Viktor Orbán ou Robert Fico et déclaraient qu’il faut parler avec la Russie, ils craindraient de perdre le pouvoir.

 

Irina Dubois précise la position de certains experts et analystes venant sur la plateforme du «Dialogue franco-russe»: évidemment, dit-elle, ils ne veulent pas combattre la Russie et expriment au contraire des sentiments amicaux. Elle revient à la question initiale sur les accusations selon lesquelles la Russie frapperait délibérément des cibles civiles en Ukraine. Lavrov répond que la Russie n’a vu aucune preuve et qu’elle a vu à plusieurs reprises des preuves contraires. Dès qu’un projectile frappe une cible civile en Ukraine, les autorités de Kiev et les capitales occidentales accusent immédiatement la Russie.

 

Personne ne répond jamais à la demande russe

Il rappelle qu’hier encore, une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU s’est tenue à ce sujet. Personne ne répond jamais à la demande russe: «montrez-nous les faits». Il juge triste que le secrétariat de l’ONU reprenne systématiquement l’accusation contre la Russie, même lorsque les faits sont, selon lui, évidents. Il cite Antonio Guterres et son porte-parole Stéphane Dujarric, qui condamnent immédiatement la Russie quand un projectile tombe sur une installation civile ukrainienne. Mais lorsque l’Ukraine bombarde depuis plus d’un an des territoires russes incontestés comme Belgorod ou Koursk, détruisant maisons, hôpitaux, jardins d’enfants, alors — selon Lavrov — le secrétariat de l’ONU répond seulement qu’il est «préoccupé» et qu’il étudie la situation.

 

Lavrov rappelle plusieurs épisodes: l’affaire de Kramatorsk, où un missile avait frappé une gare, tuant des civils. Les Occidentaux avaient immédiatement accusé la Russie, mais selon Lavrov, des spécialistes honnêtes ont montré que le missile venait de la zone ukrainienne. Il cite ensuite la maternité de Marioupol, où des femmes présentées comme victimes avaient ensuite affirmé qu’il n’y avait pas eu d’attaque russe. Puis il évoque Boutcha, qu’il décrit comme «la plus grande mystification». Il déroule en détail l’épisode: au moment où les négociateurs ukrainiens à Istanbul remettaient des principes de règlement acceptés par la Russie, la Russie avait retiré ses troupes de la banlieue de Kiev, y compris Boutcha, comme geste de bonne volonté. Deux jours durant, le maire avait annoncé le départ des Russes. Le troisième jour, des correspondants de la BBC étaient arrivés et avaient filmé des cadavres «soigneusement disposés» le long d’une rue, mains liées. Lavrov affirme que leurs vêtements étaient propres alors qu’il faisait boueux en avril, suggérant que la scène avait été mise en scène. Il note que personne n’a répondu à la demande d'enquête de la Russie.

 

Depuis, affirme-t-il, la Russie demande régulièrement à l’ONU de fournir la liste des corps filmés. Il regarde Antonio Guterres «dans les yeux» chaque année en lui demandant au moins cette liste. Selon Lavrov, l’ONU refuse, invoquant des règles de confidentialité, ce qu’il juge être un aveu. Il enchaîne: la Russie connaît la machine de propagande occidentale et reste prête, dit-il, à siéger avec l’ONU et la Croix-Rouge pour examiner des faits concrets — mais à chaque fois qu’elle propose cela, «ils disparaissent».

 

Les États-Unis ont toujours eu l’intérêt de couper la Russie de l’Europe

Irina Dubois ramène l’entretien vers l’actualité. Elle évoque l’opinion répandue en Europe et en Russie selon laquelle Donald Trump serait un visionnaire capable d’arrêter les guerres. Mais elle rappelle aussi que les États-Unis ont toujours eu l’intérêt de couper la Russie de l’Europe. Elle évoque un «nouveau plan de paix» présenté dans les médias, composé de 28 points, que Zelensky semble accepter. Elle demande à Lavrov ce qu’il en pense.

 

Serguei Lavrov répond que c’est trop flou. D’abord, Zelensky dit être prêt à discuter; ensuite ses représentants disent le contraire. Il est difficile, selon lui, de commenter ces spéculations. La position russe reste qu’un règlement diplomatique est préférable. Il rappelle qu’après le sommet en Alaska, selon lui, un envoyé de Donald Trump avait apporté des paramètres de règlement prenant en compte les approches de principe de la Russie, notamment la nécessité de s’attaquer aux causes profondes du conflit: la tentative occidentale d’intégrer l’Ukraine dans l’OTAN en créant des menaces militaires pour la Russie, en violation des promesses faites à l’URSS et des accords de l’OSCE; et la politique «du régime nazi» mis au pouvoir par un coup d’État en 2014, qui aurait pour objectif d’«exterminer tout ce qui est russe». Lavrov rappelle une déclaration de Zelensky conseillant aux Ukrainiens russophones de «partir en Russie» s’ils se sentaient appartenir à la culture russe. Il dit: «Le Donbass et la Novorossia ont suivi son conseil.»

 

«Les États-Unis ont seulement changé de méthodes, non d’objectif»

Trump est venu au pouvoir avec le slogan MAGA, critiquant Biden pour l’ingérence idéologique dans le monde. Trump avait promis que les États-Unis ne pratiqueraient pas ce type d’imposition idéologique. Mais selon Lavrov, les États-Unis ont seulement changé de méthodes, non d’objectif: dicter leur volonté à tout le monde. L’Europe dépendant davantage des États-Unis, elle n’a pas de véritable autonomie. Lavrov affirme que les élites européennes ont misé leur carrière sur une défaite stratégique de la Russie par «les mains du régime nazi à Kiev». Il rappelle que Boris Johnson a, selon lui, interdit à Zelensky de signer le document paraphé en avril 2022.

 

Sur les sanctions, Serguei Lavrov note que Trump en avait déjà imposé, mais que Biden les a multipliées, et que les Européens vont encore plus loin. Il évoque la fin de la mondialisation telle que conçue par les États-Unis: FMI, Banque mondiale, OMC ne remplissent plus leur rôle, les règles de marché ne sont plus respectées, la propriété privée n’est plus inviolable. Il cite l’abandon de l’étalon-or sous Nixon, et l’époque où les États-Unis garantissaient que le dollar appartenait « à l’humanité ». Cette époque est, selon lui, révolue. Il parle d’un quasi-chaos dans le commerce international et l’investissement mondial. Les actions américaines ne visent pas seulement à soumettre l’Europe, mais à tirer profit partout. Il reconnaît que Trump a gelé huit guerres et que la Russie apprécie ce désir d’arrêter les conflits, mais estime que ces initiatives n’attaquaient pas les causes profondes. Aujourd’hui, tous ces conflits ont repris ou se sont aggravés.

 

Irina Dubois souligne que cette interview sera aussi qualifiée de propagande. Elle rappelle que, depuis des mois, les médias français répètent que la Russie mène des cyberattaques contre les pays occidentaux, y compris la France. Elle observe que beaucoup de petits médias peinent à émerger et que la guerre de l’information est une guerre mondiale. Qui la domine? Qui la gagnera?

 

Lavrov répond que quantitativement, les Occidentaux dominent, avec une immense quantité de médias financés aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Europe. Mais selon lui, un autre critère compte: la confiance des utilisateurs. Et là, dit-il, RT et Sputnik occupent «les postes les plus avancés» en termes de fréquentation et de confiance. Il affirme que ces médias disent la vérité, ce qui déplaît à l’Occident. Il cite Victoria Nuland déclarant que les États-Unis avaient investi 5 milliards de dollars dans la préparation du coup d’État de 2014 en Ukraine. Il évoque la rencontre Poutine–Macron à Brégançon en 2019 et rappelle que RT et Sputnik étaient déjà privés d’accréditation à l’Élysée avant même la guerre. Un porte-parole français avait dit: «Ce ne sont pas des médias, ce sont des instruments de propagande.»

 

Lavrov évoque ensuite une journée internationale contre l’impunité des crimes contre les journalistes. Il cite Kaja Kallas parlant de liberté d’expression comme fondement de l’UE, ce qu’il qualifie de mensonge, rappelant l’interdiction de RT et Sputnik en Europe bien avant l’opération militaire spéciale.

 

Irina Dubois rappelle que le Dialogue franco-russe a été créé il y a vingt ans par Chirac et Poutine. Elle évoque la «longue table» entre Macron et Poutine que tout le monde a encore en mémoire. Lavrov répond que c’était en pleine pandémie, et que la Russie est constamment accusée d’avoir trahi des idéaux européens, alors que ce sont les Européens, selon lui, qui ont trahi leurs engagements, notamment ceux de la charte de Paris de 1990. Il rappelle que ce document garantissait l’accès libre à l’information, y compris depuis l’étranger. Selon lui, l’UE ignore désormais ces principes.

 

Il évoque la disparition de l’URSS, les tentatives occidentales de « charmer » Gorbatchev et l’adoption de normes garantissant l’accès libre à l’information. Pour Lavrov, les dirigeants actuels de l’Occident n’ont plus rien à voir avec ces principes. Il cite Victor Orbán, Fico et récemment Petr Fiala (mal nommé Babich dans la transcription), qu’il décrit comme pragmatiques, non prorusses, mais soucieux de leurs citoyens. Ils ne veulent pas dire à leurs citoyens de sacrifier leurs enfants pour soutenir « le régime nazi de Kiev ».

 

L’idéologie russophobe repose sur l’idée que la Finlande avait quelque chose à revendiquer contre la Russie

Lavrov évoque ensuite Alexander Stubb, ancien ministre finlandais, devenu président. Il dénonce sa russophobie, affirmant que les Finlandais n’ont jamais abandonné les germes d’un passé nazi lorsqu’ils s’étaient alliés à Hitler et avaient participé au blocus de Leningrad. Il évoque les villes frontalières où les citoyens finlandais venaient sans visa participer à des festivals de cinéma, musique et danse avec des Russes. Tout cela, dit-il, a été détruit par la fermeture de la frontière et l’installation d’infrastructures de l’OTAN. Il affirme que l’idéologie russophobe repose sur la vieille idée que la Finlande avait quelque chose à revendiquer contre la Russie, et que cette mémoire historique explique la politique actuelle. Pourtant, Stubb lui-même, dit Lavrov, admet parfois qu’il faudra un jour parler à la Russie.

 

Irina Dubois évoque un paradoxe: la Russie avance sur le front, ces résultats sont visibles, mais les grands pays occidentaux agissent comme s’ils n’existaient pas. Zelensky est venu neuf fois à Paris et a signé avec Macron une lettre d’intention pour l’achat de cent Rafale. Elle demande qui va payer. Elle demande aussi quelle est la stratégie de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, qui continuent d’envoyer de l’argent à l’Ukraine tout en affirmant croire à la victoire de cette dernière.

 

«Depuis 500 ans, toutes les grandes catastrophes viennent d’Europe»

Lavrov dit ne pas pouvoir analyser cela du point de vue du bon sens. Il ironise sur le «chiffre 100» — 100 Rafale, contrat de 100 ans avec Keir Starmer, et 100 millions «volés» récemment dans une affaire de pots-de-vin. Il suppose que des fonctionnaires corrompus en profitent, peut-être à Bruxelles. Il affirme que la russophobie de ces dirigeants est ancienne et profonde. Tous leurs « sourires » envers la Russie avant la crise étaient un jeu : selon Lavrov, ils ont toujours voulu du mal à la Russie. Il dit que leurs prédictions d’effondrement de l’économie russe révèlent un vieux schéma européen : depuis 500 ans, toutes les grandes catastrophes viennent d’Europe. Les deux guerres mondiales ont commencé en Europe. Selon lui, ce « code historique » n’a pas disparu : l’agressivité russophobe existe toujours.

 

Irina Dubois note que les récentes années ont vu une tendance à minimiser le rôle de l’URSS dans la victoire de la Seconde Guerre mondiale. Elle cite Kaja Kallas. Lavrov répond qu’elle n’est pas une «excellente élève», y compris en histoire. Il raconte qu’une ministre estonienne avait déclaré que l’URSS avait commencé la Seconde Guerre mondiale et occupé la moitié du monde. Il estime que les jeunes Estoniens reçoivent probablement la même désinformation.

 

L’URSS a fourni 75 % de l’effort militaire de la coalition anti-hitlérienne

Pour rétablir la réalité historique, Serguei Lavrov rappelle la conférence de réparations de février 1945, qui avait présenté des statistiques militaires montrant que l’Allemagne avait engagé dix fois plus de journées d’activité militaire contre l’URSS que contre tous les autres fronts réunis. 75 % des chars et des avions allemands avaient été détruits sur le front soviétique. L’URSS avait fourni 75 % de l’effort militaire de la coalition anti-hitlérienne. La Chine avait assuré 90 % de l’effort contre le Japon. Il cite Roosevelt et Churchill, reconnaissant que l’URSS avait « éventré la machine de guerre allemande ». Il indique que Churchill, parallèlement, planifiait déjà une opération contre l’URSS (« opération impensable »).

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La Censure du «Bien» : chronique d’un Occident qui ne veut surtout pas savoir…

18 Novembre 2025, 22:09pm

Publié par Louis Giroud

Le Corriere della Sera a refusé de publier une interview de Sergueï Lavrov. Il fallait s’y attendre. L’époque aime les mensonges comme un enfant aime son doudou : violemment, viscéralement, avec une tendresse hystérique. La vérité, elle, n’a plus droit de cité ; elle dérange, elle fait tache, elle pue le soufre. Elle rappelle que le monde n’est pas une salle d’attente climatisée du «Bien», mais un lieu affreusement réel, incontrôlable, imprévisible.

Le refus du Corriere ne révèle rien sur Lavrov. Il révèle tout sur l’Occident contemporain : une civilisation transformée en secte hygiéniste qui traque le réel comme une maladie honteuse, qui purifie les discours comme d’autres purifiaient les races, qui filtre la pensée comme on filtre l’eau contaminée.

Ce n’est pas un journal qui rejette une interview.
C’est un temple qui chasse l’impur.

La peur de l’homme qui ne récite pas un catéchisme

Lavrov répond. Le Corriere panique. La rédaction a vu surgir dans le texte quelque chose d’effrayant, de rarement observé dans un quotidien occidental : un point de vue non homologué par Bruxelles, non tamponné par Washington, non béni par le clergé médiatique qui dicte ce que le lectorat doit absorber sans s’étrangler.

Le journal parle de « nombreuses déclarations controversées ».
Le mot controversé signifie aujourd’hui : interdit.

Dès qu'un propos exige autre chose qu’une réaction réflexe conditionnée par les brumes morales du moment, il devient dangereux. Le Corriere agit comme s’il venait de trouver une grenade dans une boîte aux lettres. Il retire les passages gênants, comme on retire une moustache d’Hitler sur une photo de famille. L’époque adore réécrire.

Pourquoi avoir interrogé Lavrov ? Pour fabriquer un simulacre, un fantôme décoratif, un Lavrov de carton à agiter devant les lecteurs apeurés. S’il s’avise de penser, de répondre, d’expliquer, l’objet devient inutilisable. Il faut alors le découper, le tailler, le réduire à ce que les prêtres de l’Information jugent tolérable.

L’Occident médiatique ne parle jamais avec ses adversaires.
Il parle à la place de ses adversaires.

La censure moderne : une sucrerie nappée d’arguments moraux

La censure classique avait le mérite d’être franche : elle brûlait, elle frappait, elle interdisait. Aujourd’hui, elle cajole. Elle sourit. Elle justifie. Elle se drape dans des velléités éducatives. Elle se donne des airs de diététicienne soucieuse du bien-être intestinal du public.

Elle dit : « ce n’est pas de la censure, c’est de la vérification »; « ce n’est pas un refus, c’est une précaution»; « ce n’est pas une suppression, c’est une responsabilité ».

Le mensonge devient vertu civique. L’époque adore « protéger » les citoyens. Toujours contre eux-mêmes.

Le Corriere supprime donc tout ce qui pourrait troubler la fragile digestion idéologique de la population italienne. Le public est devenu un organisme délicat, une créature translucide qu’il faut préserver du moindre choc. La parole russe pourrait fissurer cette bulle. On la supprime donc, comme on supprime un élément tranchant dans une crèche.

La russophobie sentimentale : opéra moral d’une civilisation anesthésiée

On ne se contente plus d’être hostile à la Russie. On cultive une russophobie mystique, liturgique, émotionnelle. Une russophobie de salon, parfumée, livrée en kit, prête à l’emploi. Un bon occidental se doit de frémir à la simple évocation de Moscou. C’est devenu un rituel identitaire, un signe de reconnaissance entre gens bien.

Dans ce climat, tout ce qui vient de Russie est réputé toxique avant d’être lu. La culture russe ? Bannie. La musique russe ? Interdite. La parole russe ? Radiée. Les orchestres s’engagent dans des purges nationales dignes de ministères du Bon Goût. Les universités suspendent des cours comme si Tolstoï s’était soudain transformé en terroriste de salon.

La russophobie n’est plus une opinion ; c’est un gage de moralité, qui sert à prouver que l’on fait partie du camp des Gentils.

Ce journalisme qui donne des leçons

Le Corriere en apothéose de suffisance morale. Le journal reproche à la Russie une « propagande » contenue dans les réponses. On croirait entendre un pompier pyromane dénoncer l’odeur de fumée.

Puis vient l’aveu suprême :
« Lorsque le ministre Lavrov respectera les principes du journalisme libre… »

Autrement dit :
« Nous acceptons de publier Lavrov quand il dira ce que nous voulons qu’il dise. »

La liberté de la presse se transforme en liberté de filtrer la presse.

L’Occident aime les dissidents étrangers tant qu’ils dissident dans le bon sens. Les autres deviennent des non-personnes. L’information se résume alors à une pièce de théâtre avec un seul acteur, répété ad nauseam, applaudi par lui-même.

Le Lecteur Occidental : un enfant qu’on borde avant de lui lire le monde

Le citoyen italien ne doit pas savoir. Il doit croire. Il doit répéter. Il doit ressentir. L’information n’est plus un outil : c’est un produit d’ambiance. Elle doit créer le sentiment correct, la réaction pavlovienne attendue.

Le Corriere agit comme un parent nerveux qui retire les ciseaux d’un enfant de dix ans, de peur qu’il ne s’ouvre la joue. Sauf que l’enfant a cinquante ans, possède un droit de vote et paie un abonnement. Mais peu importe : dans l’Occident moral, l’adulte est traité comme un mineur pour son propre bien.

On lui sert une Ukraine mythologique, triée, filtrée, dessinée avec les crayons d’un cours d’éducation civique. On lui distribue des récits simplistes où la réalité se fait petite pour tenir dans les cases du Bien. On lui apprend à haïr avec docilité. On lui apprend à applaudir la censure comme on applaudit un sauvetage.

La Démocratie sous Perfusion : un régime de papier glacé

La démocratie occidentale adore se mettre en scène comme gardienne de la liberté d’expression. Elle brandit l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle cite, elle proclame, elle déclame. Pendant ce temps, elle étouffe dans sa cage dorée, elle filtre tout ce qui bouge, elle dissimule tout ce qui dérange.

Le pluralisme se réduit à une chorale qui chante la même note.
La liberté se réduit à la possibilité d’exprimer des idées approuvées.
La dissidence se réduit à un délit de mauvaise humeur.

Les rédactions se prennent pour des douanes morales. Elles tamponnent les idées comme on tamponne des passeports. Elles interdisent l’entrée à tout ce qui pourrait ramener la complexité dans ce royaume de sucreries idéologiques.

La Vérité dehors, sous la pluie…

La vérité n’est plus invitée dans les salons occidentaux. Elle attend dehors, sous la pluie, comme un chien mouillé.

Les grands journaux se gavent de moraline, se persuadent qu’ils défendent la civilisation en supprimant les phrases trop vivantes. Ils croient contenir l’histoire en la réécrivant. Ils croient servir la démocratie en l’étouffant lentement.

 

L'interview controversée - (source: Lorenzo Maria Pacini - stratégic-culture.su)

 

Question :
On affirme que la nouvelle rencontre prévue entre Vladimir Poutine et Donald Trump à Budapest n’a pas eu lieu parce que même l’administration américaine aurait constaté votre réticence à négocier sur la question ukrainienne. Qu’est-ce qui a mal tourné après le sommet d’Anchorage, qui avait pourtant suscité l’espoir d’un véritable processus de paix ? Pourquoi la Russie reste-t-elle fidèle aux propositions formulées par Vladimir Poutine en juin 2024 ? Et sur quels points seriez-vous prêt à faire des compromis ?

S. Lavrov :
Les accords conclus à Anchorage constituent une étape essentielle vers une paix durable en Ukraine, après le coup d’État sanglant et anticonstitutionnel de février 2014 à Kiev, orchestré par l’administration Obama. Ces accords prennent en compte la réalité des faits et s’inscrivent dans les conditions d’un règlement équitable et stable, telles que les a définies le président Vladimir Poutine en juin 2024.

Nous pensions que ces paramètres avaient été entendus — y compris publiquement — par l’administration Trump, notamment en ce qui concerne l’impossibilité absolue pour l’Ukraine d’entrer dans l’OTAN, ce qui créerait à nos frontières immédiates des menaces militaires stratégiques pour la Russie. Washington avait aussi reconnu qu’on ne pouvait pas éluder la question territoriale au regard des référendums tenus dans cinq régions historiques de notre pays, dont les habitants ont exprimé sans équivoque leur volonté de s’autodéterminer face au régime de Kiev qui les traitait de « sous-hommes », « d’êtres » ou encore de « terroristes », et de se réunifier avec la Russie.

Le concept américain lui-même reposait sur les questions de sécurité et les réalités territoriales. Une semaine avant le sommet en Alaska, ce concept a été transmis à Moscou par l’envoyé spécial du président Trump, Steve Whitcoff. Comme Vladimir Poutine l’a expliqué à Donald Trump à Anchorage, nous étions prêts à prendre ce document pour base, tout en suggérant une mesure concrète permettant d’en lancer la mise en œuvre. Le président américain répondit qu’il devait consulter. Après sa rencontre du lendemain avec ses alliés à Washington, nous n’avons toutefois reçu aucune réaction à notre réponse positive aux propositions apportées à Moscou par Steve Whitcoff.

Même lors de ma rencontre avec le secrétaire d’État Marco Rubio, en septembre, à New York, je n’ai obtenu aucune réponse lorsque je lui ai rappelé que nous attendions toujours un retour. Afin de faciliter la prise de décision de nos collègues américains, nous avons alors mis par écrit, de manière informelle, les points d’Anchorage et les avons transmis à Washington.

Quelques jours plus tard, une conversation téléphonique a eu lieu entre Donald Trump et Vladimir Poutine, à la demande du premier. Il y fut convenu d’organiser une nouvelle rencontre à Budapest, préparée avec soin. Il était évident que les accords d’Anchorage en constitueraient l’ossature.

Puis j’ai à nouveau parlé au téléphone avec Marco Rubio. Après cet entretien — que Washington a décrit comme « constructif », ce qu’il fut réellement — les États-Unis ont cependant annoncé qu’une rencontre préparatoire entre le secrétaire d’État et le ministre russe n’était finalement « pas nécessaire ».

Je ne sais d’où sont venues les notes secrètes qui ont ensuite conduit le dirigeant américain à reporter, ou peut-être à annuler, le sommet de Budapest. Mais je vous ai exposé la séquence des faits de manière exacte, et j’en assume l’entière responsabilité.

En revanche, je ne répondrai pas aux mensonges prétendant que la Russie refuserait de négocier ou que les résultats d’Anchorage auraient été « un échec ». Le Financial Times, à ma connaissance, a largement diffusé cette version falsifiée afin d’attribuer toute la responsabilité à Moscou et de détourner Donald Trump de la voie de la paix stable et durable qu’il avait lui-même proposée — contrairement aux Européens, obsédés par l’idée d’un simple cessez-le-feu pour donner au régime nazi les moyens de poursuivre la guerre.

Quand la BBC falsifie même une vidéo du discours de Trump en lui prêtant des mots qu’il n’a jamais prononcés appelant à attaquer le Capitole, il est clair que le Financial Times ne s’embarrassera pas davantage pour mentir.

Pour notre part, nous restons prêts à tenir le second sommet russo-américain à Budapest, pourvu qu’il soit fondé sur les résultats patiemment élaborés à Anchorage. Aucune date n’a toutefois été arrêtée pour le moment. Les contacts russo-américains se poursuivent.

 

Question :
Les forces armées russes contrôlent aujourd’hui moins de territoire qu’en 2022, au début de l’opération militaire spéciale. Si vous êtes réellement en train de gagner, pourquoi ne portez-vous pas le coup décisif ? Et pourquoi refusez-vous de publier des chiffres officiels sur vos pertes ?

S. Lavrov :
L’opération militaire spéciale n’est pas une guerre de conquête territoriale, mais une opération destinée à sauver des millions de personnes qui vivent depuis des siècles sur ces terres, et que la junte de Kiev cherche à éliminer : par la loi — en interdisant leur histoire, leur langue et leur culture — et physiquement, grâce aux armes occidentales.

Un autre objectif fondamental est de garantir la sécurité de la Russie en empêchant l’OTAN et l’Union européenne d’ériger à nos frontières un État fantoche hostile, organisé juridiquement et idéologiquement autour d’un héritage nazi. Ce ne serait pas la première fois que nous arrêtons les agresseurs fascistes et nazis : nous l’avons fait durant la Seconde Guerre mondiale, et nous le ferons encore.

À la différence de l’Occident, qui rase des quartiers entiers, nous protégeons la population civile comme notre personnel militaire. Nos forces effectuent des frappes de précision sur des cibles exclusivement militaires ou sur les infrastructures qui soutiennent l’effort de guerre.

De manière générale, nous ne communiquons pas publiquement sur les pertes. Je dirai seulement qu’au cours de l’année, dans le cadre des opérations de rapatriement, la partie russe a restitué plus de 9 000 corps de soldats ukrainiens. Nous avons reçu 143 corps de nos propres soldats. À chacun de tirer ses conclusions.

 

Question :
Votre apparition au sommet d’Anchorage, portant un sweat-shirt frappé des lettres « URSS », a suscité de nombreux commentaires. Certains y ont vu la confirmation de votre volonté de restaurer, au moins symboliquement, l’ancien espace soviétique — Ukraine, Moldavie, Géorgie, pays baltes. Était-ce un message politique, ou simplement une plaisanterie ?

S. Lavrov :
Je suis fier du pays où je suis né, où j’ai grandi, où j’ai reçu une excellente éducation et où j’ai commencé ma carrière diplomatique. La Russie est l’héritière de l’URSS, et notre pays représente une civilisation millénaire. Le gouvernement populaire de l’ancienne république de Novgorod existait bien avant que l’Occident ne commence à expérimenter la démocratie.

J’ai même un t-shirt aux armoiries de l’Empire russe ; cela ne signifie pas que nous voulons le ressusciter. L’un de nos atouts les plus précieux est la continuité historique de la construction de l’État, dans l’unité du peuple russe et des autres peuples du pays. Le président Poutine l’a récemment rappelé lors de la Journée de l’unité nationale.

Il n’y avait donc aucun message codé : ne cherchez pas des signaux politiques là où il n’y en a pas. Peut-être que, en Occident, le patriotisme et l’attachement à la patrie s’effacent ; chez nous, ils font partie de notre code génétique.

 

Question :
Si l’un des objectifs de l’opération militaire spéciale était de ramener l’Ukraine dans l’orbite de la Russie, ne pensez-vous pas que la guerre, quelle qu’en soit l’issue, a donné à Kiev une identité internationale plus affirmée, désormais éloignée de Moscou ?

S. Lavrov :
Les objectifs définis par le président Poutine en 2022 sont toujours valables. Il ne s’agit pas de sphères d’influence, mais du retour de l’Ukraine à un statut neutre, non aligné et non nucléaire, et du respect strict des droits de l’homme et des minorités nationales — droits inscrits dans la Déclaration d’indépendance de 1990 et dans la Constitution ukrainienne.

La Russie a reconnu l’indépendance de l’Ukraine sur la base de ces engagements. Notre objectif est de ramener cet État à ses fondements sains et stables : refus de céder servilement son territoire à l’OTAN ou à une Union européenne devenue un bloc militaire agressif ; élimination de l’idéologie nazie, interdite à Nuremberg ; rétablissement des droits des Russes, des Hongrois et des autres minorités.

Il est significatif que Bruxelles, tout en poussant Kiev dans l’UE, reste muet sur la discrimination flagrante des « peuples non autochtones » — l’expression méprisante utilisée par Kiev pour désigner les Russes pourtant établis depuis des siècles.

C’est là une nouvelle preuve de la résurgence du nazisme en Europe. D’ailleurs, l’Allemagne, l’Italie et le Japon ont récemment voté contre la résolution annuelle de l’ONU condamnant la glorification du nazisme.

Les Occidentaux ne cachent plus qu’ils mènent une guerre par procuration contre la Russie, et qu’elle ne s’arrêtera pas « après la crise actuelle ». Cela a été exprimé par le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, par le Premier ministre britannique Keir Starmer, par Ursula von der Leyen, Kaja Kallas, et par Keith Kellogg, l’envoyé spécial américain pour l’Ukraine.

Face à ces menaces créées par l’Occident et le régime qu’il contrôle, la détermination de la Russie à assurer sa sécurité est pleinement légitime.

 

Question :
Les États-Unis livrent eux aussi des armes à l’Ukraine et ont même évoqué l’envoi de missiles de croisière Tomahawk. Pourquoi avez-vous une analyse différente de la politique américaine et de celle de l’Europe ?

S. Lavrov :
La plupart des capitales européennes constituent aujourd’hui le noyau d’une « coalition des volontaires » qui ne vise qu’un objectif : prolonger indéfiniment les hostilités, « jusqu’au dernier Ukrainien ». C’est leur façon de détourner l’attention de leurs populations des difficultés socio-économiques internes qui s’aggravent.

Avec l’argent des contribuables européens, ils financent le régime terroriste de Kiev et lui fournissent les armes qui tuent quotidiennement des civils dans les régions russes, ainsi que des Ukrainiens cherchant à fuir la guerre et les bourreaux nazis. Ils sabotent toute tentative de dialogue et évitent le contact direct avec Moscou. Ils multiplient les sanctions, qui frappent en retour leurs propres économies. Ils se préparent ouvertement à une nouvelle guerre européenne contre la Russie.

Leur objectif réel est d’entraver l’administration américaine actuelle, qui, au départ, souhaitait un dialogue, comprenait nos préoccupations, et s’était déclarée prête à rechercher une solution durable. Donald Trump a reconnu publiquement que l’expansion de l’OTAN était l’une des causes des tensions, exactement ce que Vladimir Poutine répète depuis vingt ans.

Nous espérons que le bon sens prévaudra à Washington. Quant à notre armée, elle ne distingue pas l’origine des armes : toute cible militaire est immédiatement détruite.

 

Question :
Vous aviez appuyé le « reset » avec Hillary Clinton. Une reprise des relations avec l’Europe est-elle envisageable ? Une sécurité commune pourrait-elle être le terrain d’un rapprochement ?

S. Lavrov :
Le conflit créé par la politique téméraire des élites européennes n’a jamais été notre choix. La situation actuelle ne sert ni leurs intérêts ni les nôtres. Nous souhaitons que les gouvernements européens, aujourd’hui animés d’une hostilité virulente envers la Russie, mesurent le danger de cette trajectoire.

L’Europe a déjà marché contre nous sous les bannières de Napoléon, puis sous celles d’Hitler. Certains dirigeants ont manifestement la mémoire courte.

Lorsque cette vague russophobe aura reflué, nous resterons ouverts au dialogue et nous écouterons ce que nos anciens partenaires auront à proposer. Alors seulement nous déciderons si une coopération honnête reste possible.

Le système de sécurité euro-atlantique existant jusqu’en 2022 s’est discrédité lui-même.

Dans ce contexte, le président Poutine a proposé une nouvelle architecture de sécurité, équitable et indivisible, pour l’ensemble de l’Eurasie. Elle est ouverte à tous, y compris aux pays européens, mais suppose un comportement respectueux, sans arrogance néocoloniale, fondé sur l’égalité et l’équilibre des intérêts.

 

Question :
Le conflit en Ukraine et la prétendue isolation internationale de la Russie ne vous empêchent-ils pas d’agir sur d’autres dossiers, comme le Moyen-Orient ?

S. Lavrov :
Si quelqu’un s’est isolé, c’est l’Occident lui-même. Et encore : cet isolement n’est pas homogène. Cette année, Vladimir Poutine a rencontré les dirigeants des États-Unis, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Serbie.

Le monde contemporain ne se limite plus à la minorité occidentale. L’ère unipolaire est terminée. Nous entretenons des relations très dynamiques avec l’Asie, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique latine — plus de 85 % de la population mondiale.

En septembre, le président russe a effectué une visite d’État en Chine. Il a participé aux sommets de l’OCS, des BRICS, de la CEI, et au format Russie-Asie centrale. Des délégations russes de haut niveau ont pris part aux réunions de l’APEC et de l’ASEAN et se préparent au G20.

Nos partenaires arabes apprécient notre rôle constructif dans les efforts de stabilisation au Moyen-Orient. Les débats actuels à l’ONU sur la question palestinienne illustrent la nécessité d’impliquer tous les acteurs influents — sans quoi rien de durable n’aboutira.

 

Question :
Dans cet ordre mondial multipolaire, la dépendance économique et militaire de la Russie envers la Chine s'est-elle accrue, au point de créer un déséquilibre ?

S. Lavrov :
Nous ne « promouvons » pas la multipolarité : elle se construit naturellement, non par la conquête ou l’exploitation — comme dans l’ancienne logique coloniale — mais par la coopération, la prise en compte des intérêts mutuels et une répartition rationnelle des ressources selon les avantages comparatifs.

Les relations russo-chinoises ne constituent pas une alliance au sens classique : il s’agit d’une forme de partenariat plus souple et plus avancée. Il n’y a ni chef de file ni subordonné. Par conséquent, parler d’un « déséquilibre » n’a pas de sens.

Nos relations reposent sur la confiance, le respect mutuel et une longue tradition de bon voisinage. La coopération économique et technologique profite aux deux pays. La coordination entre nos forces armées renforce la stabilité stratégique et permet de répondre efficacement aux nouvelles menaces.

 

Question :
Vous avez qualifié l’Italie de pays « hostile » en 2024. Pourtant, notre gouvernement a récemment montré une certaine solidarité avec l’administration américaine — qualifiée par Vladimir Poutine non d’alliée mais de « partenaire ». Le remplacement de l’ambassadeur italien à Moscou semble indiquer une volonté d’apaisement. Quel est l’état de nos relations ?

S. Lavrov :
Pour la Russie, il n’existe pas de peuples hostiles : seulement des gouvernements hostiles. Avec l’actuel gouvernement italien, nos relations traversent la plus grave crise de l’époque d’après-guerre — situation qui ne résulte pas de notre initiative.

Nous avons été surpris de la facilité avec laquelle l’Italie a sacrifié ses propres intérêts nationaux pour s’aligner sur ceux qui visent la « défaite stratégique » de la Russie. À ce jour, nous ne constatons aucun changement notable : Rome continue de soutenir pleinement les néonazis de Kiev et multiplie les ruptures culturelles, annulant concerts, spectacles et forums comme le « Dialogue de Vérone ».

Cela ne correspond pas à l’esprit italien, traditionnellement ouvert à l’art et au dialogue.

Dans le même temps, nombre de vos concitoyens cherchent à comprendre la réalité du conflit. Le livre d’Eliseo Bertolazzi, Le conflit ukrainien vu par un journaliste italien, apporte des éléments documentés sur les violations du droit international commises par Kiev. Je le recommande. Trouver la vérité sur l’Ukraine est devenu difficile en Europe.

Une coopération égale et mutuellement bénéfique entre nos deux pays va pourtant dans l’intérêt de nos peuples. Si Rome souhaite renouer le dialogue sur des bases de respect mutuel, qu’elle nous en informe. Nous sommes prêts à écouter — y compris votre ambassadeur.

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Trump ravive les tensions : vers une phase d’avant-guerre en Europe

28 Octobre 2025, 21:30pm

Publié par Louis Giroud

Escalade géopolitique après l’annulation du sommet de Budapest

L’espoir d’une désescalade en Ukraine s’est brutalement évaporé après la décision de Donald Trump d’annuler le sommet de Budapest. Dans la foulée, les capitales européennes se sont alignées sur une ligne dure : réunion à Londres de la coalition des volontaires, validation définitive du 19e paquet de sanctions et utilisation annoncée des avoirs russes gelés pour financer l’effort de guerre ukrainien. Une nouvelle salve de sanctions s’ajoute, cette fois directement contre les exportations d’hydrocarbures russes, dans le sillage des mesures américaines. - Un débat en plateau sur Géopolitique Profonde - lien vidéo ci-dessous.

En France, le discours officiel prend un tour martial : les états-majors se préparent ouvertement à une confrontation avec Moscou. L’image d’une puissance médiatrice s’efface sous le mandat d’Emmanuel Macron.

Une émission en alerte stratégique

Dans cette atmosphère de crispation, l’émission « Géopolitique Profonde » réunit Édouard Husson et Laurent-Arthur Duplessis pour décrypter l’accélération géopolitique. Le ton est grave, la séquence éditoriale annonce une « phase d’avant-guerre » avec une inquiétude palpable. Husson présente son travail de veille stratégique via Libre Propos et La Lettre de Brenus, centré sur des dynamiques géopolitiques souvent peu relayées. Duplessis, animateur et essayiste, rappelle que toute grande crise débouche historiquement sur une montée aux extrêmes. Le rituel médiatique d’ouverture installe une proximité communautaire avant d’entrer dans le vif du sujet.

Trump et l’impossible compromis

Alors que beaucoup anticipaient un désengagement américain, Donald Trump choisit d’intensifier la pression sur Moscou. Les sanctions visent Lukoil et d’autres compagnies représentant la moitié des revenus pétroliers russes. Des mesures secondaires sont envisagées contre la Chine et l’Inde pour limiter les contournements. Pour Duplessis, cette stratégie menace une économie mondiale déjà en équilibre instable, « un système qui tient par miracle ». Husson décrit un comportement oscillant entre impulsivité et calcul, centré sur les enjeux intérieurs américains, loin des préoccupations européennes ou ukrainiennes.

Le sommet de Budapest : un accord impossible

Trump a repoussé toute négociation avec la Russie pour éviter des concessions politiquement risquées avant une échéance électorale décisive. De leur côté, les Russes adoptent une ligne maximaliste : aucune discussion sérieuse n’aura lieu avant que leurs objectifs stratégiques ne soient atteints sur le terrain. L’équation est verrouillée : céder serait perçu comme une faiblesse, aussi bien à Moscou qu’à Washington.

Zelensky sommé de reculer

Selon des confidences rapportées par la presse anglo-saxonne, Trump aurait signifié à Volodymyr Zelensky que l’avancée russe était « irrésistible » et qu’il devait envisager de négocier, y compris sur la perte de territoires. L’objectif américain n’est plus d’inverser la dynamique militaire, mais de limiter les dégâts géopolitiques. Cette posture s’accompagne d’une pression accrue sur l’Inde, pourtant partenaire stratégique clé pour Washington.

Panique dans les états-majors européens

La situation militaire ukrainienne est décrite comme catastrophique : manque d’hommes, reculs sur plusieurs fronts, désorganisation stratégique. Dans les états-majors européens et au sein de l’OTAN, ce constat provoque une véritable panique. Les réponses s’alignent : confiscation des avoirs russes pour prolonger la guerre, livraison de missiles longue portée, discours d’escalade. Cette fuite en avant fait peser un risque croissant de confrontation directe.

Hypersonique : la brèche stratégique

La Russie dispose aujourd’hui d’un atout intermédiaire entre conventionnel et nucléaire : l’arme hypersonique. Capables de frapper des centres névralgiques européens sans franchir le seuil nucléaire, ces vecteurs quasi ininterceptables contournent la « ligne Maginot » mentale de la dissuasion occidentale. La France, qui a abandonné ses programmes hypersoniques il y a trente ans, se trouve dans une position vulnérable. La riposte occidentale, fondée sur la dissuasion nucléaire classique, se heurte ici à une faille stratégique majeure.

Pensée de groupe et retard doctrinal

Cette révolution technologique a été sous-estimée par les états-majors occidentaux, paralysés par une pensée de groupe. L’OTAN mise sur la puissance balistique et nucléaire, alors que Moscou privilégie la vitesse, la manœuvrabilité et le contournement. L’exemple d’un missile hypersonique non chargé, ayant perforé une installation souterraine par simple énergie cinétique, illustre cette rupture. Israël et l’Iran ont déjà expérimenté cette logique de « guerre de seuil », où l’avantage se joue sous le nucléaire.

Asymétrie industrielle et fuite en avant

La Russie dépense moins mais produit plus efficacement, tandis que les programmes occidentaux (comme le F-35) sont coûteux et peu efficients. Les cadences de production sont faibles, les stocks s’érodent, les équipements s’usent vite. L’Europe persiste pourtant dans l’escalade, en partie par auto-intoxication informationnelle et par peur politique d’un recul qui exposerait ses dirigeants. Les États-Unis augmentent leur budget militaire mais peinent à moderniser une industrie de défense sclérosée.

L’hypersonique contre les symboles occidentaux

L’avantage russe repose sur la capacité à neutraliser les grands symboles de la puissance occidentale — comme les porte-avions — au moyen de vecteurs hypersoniques ou de drones saturants. Le prestige de l’aviation pilotée cède devant l’efficacité de systèmes autonomes bon marché. La Chine a déjà anticipé ce changement de paradigme dans la perspective d’un conflit autour de Taïwan. La France, autrefois pionnière sur les drones, a perdu son avance par inertie institutionnelle.

L’avance russe, longtemps niée

Longtemps tourné en dérision sur les plateaux occidentaux, l’hypersonique russe s’est imposé comme un facteur stratégique central. Les experts médiatiques ont contribué à ce déni en répétant des éléments de langage officiels, alors même que Moscou investissait de manière ciblée sur quelques axes décisifs. Ce biais médiatique s’articule aussi à des intérêts économiques, notamment ceux liés aux industries de défense et aux marchés de reconstruction.

La résilience historique russe sous-estimée

La narration occidentale repose sur le mythe d’une économie russe « exsangue », alors que Moscou s’est adaptée depuis des années. L’autosuffisance agricole, la montée en puissance industrielle et une longue tradition de mobilisation face à l’adversité ont renforcé cette résilience. Cette méconnaissance des structures profondes du pouvoir russe reflète un vieux complexe de supériorité occidental, qui sous-estime systématiquement le patriotisme et la capacité d’innovation stratégique de Moscou.

Mémoire historique et arrogance occidentale

Ce mépris plonge ses racines dans une histoire longue : Ivan le Terrible perçu comme « barbare », le mépris impérial du XIXᵉ siècle, la surprise occidentale devant Spoutnik ou Gagarine. Cette incrédulité persiste face à l’hypersonique. Elle s’accompagne d’une réécriture mémorielle où le rôle central de l’Armée rouge dans la défaite nazie s’efface derrière le récit du débarquement allié.

Ukraine : neutralité brisée, fracture identitaire

La guerre a brisé la neutralité bilingue et les équilibres internes du pays. À l’Est, les régions russophones se tournent vers Moscou ; à l’Ouest, l’arrimage à l’Europe se durcit. Le patriotisme ukrainien s’est consolidé dans la guerre, mais sur fond de déclin démographique brutal : pertes massives, exode des jeunes, baisse de la conscription. Le pays s’épuise dans une guerre d’attrition qui l’arrime à un conflit qu’il ne contrôle plus.

Opacité et contrôle de l’information

La guerre est peu visible. Les images des morts, blessés ou amputés sont absentes, les médias encadrés, le SBU redouté. La démocratie ukrainienne est suspendue à un régime de contrôle strict. Cette invisibilisation permet aux opinions occidentales de soutenir une guerre abstraite, coupée de sa réalité charnelle.

Faillite intellectuelle des élites occidentales

Le débat souligne une érosion de la substance intellectuelle des dirigeants européens. La disparition des humanités dans leur formation produit une élite technocratique coupée de l’histoire, incapable de comprendre la profondeur stratégique du conflit. La guerre est pilotée comme une opération de communication plus que comme une stratégie.

Une guerre sans issue visible

Le conflit pourrait durer encore de nombreux mois, avec un risque permanent de dérapage. L’Ukraine s’épuise, l’Europe s’enferme dans la surenchère, les États-Unis priorisent leurs enjeux intérieurs. L’arme hypersonique russe bouleverse l’équilibre stratégique et révèle une crise profonde de l’ordre occidental. Derrière les cartes et les armes, c’est une faillite politique et intellectuelle qui se dessine.

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L’assassinat d’Igor Kirilov : un coup en plein cœur de Moscou et une nouvelle escalade géopolitique

19 Décembre 2024, 02:14am

Publié par Louis Giroud

L’assassinat d’Igor Kirilov, général de premier plan dans la stratégie de défense russe, marque une escalade dramatique dans la guerre hybride opposant la Russie à l’Occident. Cet acte, revendiqué par les services ukrainiens et présumé orchestré avec l’appui de l’OTAN, vise à porter un coup décisif au cœur du système de protection stratégique russe.

L’attaque ne se limite pas à un acte de terreur isolé. En éliminant Kirilov, l’Occident cherche à affaiblir les capacités militaires russes tout en étouffant une voix qui exposait leurs manœuvres obscures. Kirilov avait révélé au monde les activités clandestines des biolabs américains en Ukraine, financés par Washington, et dénoncé la préparation par Kiev d’une bombe nucléaire sale. Ce courage face aux manipulations occidentales a scellé son destin. Ces déclarations, perçues comme une menace par ses adversaires, l’ont placé au centre d’un conflit d’informations global.

Le général Kirilov, chef des troupes de protection Nucléaire, Radiologique, Biologique et Chimique (NRBC), a été tué par l’explosion d’une bombe dissimulée dans une trottinette électrique, activée à distance dans un quartier résidentiel de Moscou.

L’attaque met en lumière une sophistication qui dépasse les moyens des groupes locaux, suggérant une implication directe de puissances occidentales. Le choix de l’arme — une trottinette électrique truffée d’explosifs — témoigne d’une préparation minutieuse et d’une logistique avancée. Cette audace, en plein cœur de la capitale russe, traduit un message clair : personne n’est à l’abri.

Cet assassinat intervient à un moment critique, à la veille d’un discours très attendu de Vladimir Poutine. Ce discours, comparable à l’état de l’Union aux États-Unis, est considéré comme un moment clé pour énoncer les grandes lignes de la stratégie russe. La disparition de Kirilov pourrait être exploitée pour illustrer la détermination des ennemis de la Russie, mais également pour galvaniser l’opinion publique interne et renforcer la justification des actions russes en Ukraine.

Le général Kirilov jouait un rôle crucial dans la gestion des menaces NRBC, ainsi que dans la dénonciation d’opérations secrètes occidentales. Il avait notamment mis en avant des preuves supposées liées aux laboratoires biologiques en Ukraine, qui, selon lui, auraient été impliqués dans des expérimentations interdites. Il pointait également du doigt des financements opaques et des complicités entre ces installations et des entreprises occidentales, impliquant même des personnalités politiques influentes.

Les accusations de Kirilov avaient été largement rejetées par les institutions internationales et les médias occidentaux, mais elles demeurent une pierre angulaire de la narration russe sur la guerre hybride. Les affirmations selon lesquelles ces laboratoires pourraient manipuler des agents pathogènes pour cibler des populations sur des bases génétiques relèvent de la science-fiction pour certains, mais elles illustrent la profondeur des tensions entre Moscou et ses adversaires.

L’assassinat de Kirilov s’inscrit dans une série d’attaques ciblées, notamment contre des figures clés de la société russe, comme Daria Douguina, fille du philosophe Alexandre Douguine. Ces actions soulèvent des questions sur la capacité des services de sécurité russes à prévenir de telles opérations sur leur propre territoire.

Enfin, cette provocation souligne une stratégie occidentale visant à prolonger le conflit et à maintenir une pression constante sur le Kremlin. Si l’assassinat de Kirilov ne modifie pas fondamentalement les équilibres militaires, il envoie un signal puissant : même dans ses bastions, la Russie reste vulnérable. Cette escalade pourrait toutefois renforcer la détermination de Moscou, tout en exacerbant les tensions internationales et en rapprochant le monde d’un point de non-retour dans ce conflit globalisé.

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Le maccarthysme à l’européenne: La répression des élites contre les dissidents

19 Décembre 2024, 00:29am

Publié par Eldar Mamedov

Alors que la guerre entre la Russie et l’Ukraine est présentée par les politiciens et les commentateurs au pouvoir en Europe et en Amérique comme faisant partie d’une prétendue lutte mondiale entre les démocraties et les autocraties, la qualité de la démocratie en Occident elle-même en a pris un coup.

Les voix dominantes qui prônent la victoire de l’Ukraine et la défaite de la Russie, toutes deux définies en termes maximalistes et de plus en plus irréalisables, ont l’intention d’étouffer les perspectives plus réfléchies et nuancées, privant ainsi le public d’un débat démocratique sur les questions existentielles de la guerre et de la paix.

Dans un schéma familier à travers l’Occident, des universitaires respectés qui ont correctement prédit le bourbier dans lequel l’Ukraine et l’Occident se trouvent aujourd’hui ont été dénoncés et délégitimés en tant que porte-parole du Kremlin, soumis au harcèlement, à la marginalisation et à l’ostracisme.

La situation est particulièrement alarmante en Europe. Alors que le débat sur l’Ukraine aux États-Unis est, dans une mesure inquiétante, façonné par des groupes de réflexion pro-militaristes, tels que l’Atlantic Council, des politiciens faucons et des experts néoconservateurs, un mouvement compensatoire composé de voix favorables à la modération s’est développé. Il s’agit notamment de Defense Priorities, du CATO Institute, de publications telles que The Nation à gauche et The American Conservative à droite, ainsi que d’universitaires tels que Stephen Walt, John Mearsheimer et Jeffrey Sachs, entre autres. Il y a plus d’espace pour les voix alternatives dans le discours américain.

En Europe, en revanche, les débats sur la politique étrangère ont tendance à se contenter de faire écho aux voix les plus bellicistes du Cercle de Washington.

La Suède est un exemple particulièrement révélateur de cette tendance. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le gouvernement et la classe politique suédois ont rapidement décidé de rejoindre l’OTAN. Pourtant, comme me l’a dit l’une des principales spécialistes suédoises des relations internationales, Frida Stranne, lors d’une interview, « aucun débat digne de ce nom n’a eu lieu sur les questions clés, comme celle de savoir si l’agression de la Russie contre l’Ukraine constituait une menace si immédiate pour la sécurité de la Suède qu’elle devait abandonner le statut de neutralité dont elle jouissait déjà pendant la guerre froide ». (Je peux témoigner moi-même, pour avoir travaillé comme conseiller principal en politique étrangère au Parlement européen au début de l’année 2022, que même certains membres du parti social-démocrate suédois, alors au pouvoir, étaient horrifiés de voir le gouvernement ignorer les points de vue divergents sur l’OTAN).

En outre, lors d’une conversation avec moi, Mme Stranne, tout en reconnaissant que l’invasion de l’Ukraine par la Russie était « une violation flagrante du droit international », a attiré l’attention sur les politiques américaines depuis 2001, telles que l’invasion de l’Irak, notant qu’elles « ont contribué à saper les principes du droit international et à créer un précédent pour d’autres pays agissant de manière “préemptive” contre des menaces perçues ».

Dans la même interview, elle a également averti que « le refus d’envisager un règlement négocié de la guerre en Ukraine conduit le monde dangereusement au bord d’un conflit militaire majeur entre l’OTAN et la Russie ».

Alors que de tels arguments sont couramment avancés par des universitaires relativement reconnus aux États-Unis, ils ont déclenché en Suède une campagne virulente contre Mme Stranne qui l’ont rendue quasiment invisible dans les médias et dans les cercles de politique étrangère. Les principaux médias l’ont vilipendée en la qualifiant de haineuse des États-Unis et de « poutiniste ».

L’Allemagne est un autre exemple de la façon dont la pensée de groupe imposée a conduit à la marginalisation des points de vue divergents dans les débats politiques. Ce qui est particulièrement remarquable, c’est la rapidité et le radicalisme avec lesquels les faucons des groupes de réflexion, des médias et des partis politiques ont réussi à redéfinir le débat dans un pays connu auparavant pour sa défunte Ostpolitik, une politique d’engagement pragmatique avec l’Union soviétique et, plus tard, avec la Russie.

L’un des plus éminents experts allemands en politique étrangère, Johannes Varwick, de l’université de Halle-Wittenberg, a longtemps défié la tendance et plaidé en faveur de la diplomatie. En décembre 2021, avec un certain nombre d’anciens officiers de haut rang, de diplomates et d’universitaires, il a averti qu’une détérioration massive des relations avec la Russie pourrait conduire à la guerre – en partie à cause du refus de l’Occident de prendre au sérieux les préoccupations de la Russie en matière de sécurité, principalement liées aux perspectives d’expansion de l’OTAN vers l’Est.

Pourtant, de tels points de vue ont valu à Varwick d’être accusé de « servir les intérêts russes ». En conséquence, comme il me l’a dit dans une interview, ses « liens avec les partis politiques et les ministères responsables de la conduite de la politique étrangère et de sécurité de l’Allemagne ont été rompus ».

Les experts des pays neutres n’ont pas été épargnés par la marginalisation. Le professeur autrichien Gerhard Mangott, l’un des plus éminents experts de la Russie dans le monde germanophone, a souligné la « responsabilité partagée » de la Russie, de l’Ukraine et des pays occidentaux dans l’incapacité à résoudre pacifiquement le conflit ukrainien de l’après-2014. Cette analyse, comme me l’a dit M. Mangott, lui a valu d’être « rapidement excommunié par la communauté scientifique germanophone, qui s’est rapidement tournée vers l’activisme politique et est devenue partie prenante de la guerre».

L’ironie tragique, bien sûr, c’est que ces voix ostracisées se sont révélées justes à bien des égards concernant cette guerre.

Lorsque, malgré ses avertissements, l’invasion russe de l’Ukraine a eu lieu, M. Varwick, qui l’a condamnée comme illégale et inacceptable, a appelé à poursuivre les efforts pour trouver une solution négociée réaliste au conflit. Comme il me l’a dit, cette solution devrait « tout d’abord inclure un statut de neutralité pour l’Ukraine, assorti de solides garanties de sécurité pour le pays. Deuxièmement, il y aurait des changements territoriaux en Ukraine qui ne seraient pas reconnus par le droit international mais qui doivent être acceptés en tant que modus vivendi temporaire, et troisièmement, la perspective d’une suspension de certaines sanctions en cas de changement de comportement de la Russie doit être proposée ».

En mars 2022, l’Ukraine et la Russie étaient sur le point de conclure un accord reposant largement sur ces mêmes paramètres. Cet accord n’a pas fonctionné, notamment parce que l’Occident a encouragé l’Ukraine à croire qu’une « victoire » militaire était possible. Le rôle de Boris Johnson, alors Premier ministre britannique, dans l’échec des négociations est aujourd’hui généralement reconnu. Ce qui est particulièrement frappant, cependant, c’est que Boris Johnson a récemment admis qu’il considérait la guerre en Ukraine comme une guerre par procuration contre la Russie – une affirmation faite par Stranne et Trita Parsi de l’Institut Quincy dans leur livre de 2023, en suédois, « L’illusion de la paix américaine », pour lequel ils ont été critiqués pour avoir prétendument favorisé les récits russes.

Fin 2024, face aux difficultés croissantes sur le champ de bataille, le président ukrainien Volodymyr Zelensky fait savoir qu’il pourrait accepter certains des éléments décrits par Varwick, à savoir accepter certaines pertes territoriales de facto afin d’éviter des pertes encore plus importantes si la guerre se poursuivait.

Aujourd’hui, l’Ukraine n’a jamais été aussi éloignée d’une victoire militaire depuis février 2022. Contrairement aux attentes des États-Unis et de l’Union européenne, les sanctions n’ont pas fait chuter l’économie de la Russie ni modifié ses politiques dans le sens souhaité par l’Occident.

En Occident même, les forces politiques qui préconisent des négociations pour mettre fin à la guerre sont en pleine progression, comme en témoignent l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis et la montée des partis anti-guerre en Allemagne, en France  et dans d’autres pays de l’UE. Les sondages d’opinion montrent régulièrement que la majorité des Européens préfèrent une fin négociée de la guerre.

En réalité, quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine, un modus vivendi entre l’Occident et la Russie devra être rétabli pour garantir, selon les termes de M. Varwick, « leur coexistence dans une guerre froide 2.0 sans escalade permanente ». Le rétablissement d’un débat démocratique ouvert sur cette question vitale n’a que trop tardé.

Écouter les experts qui ont fait la preuve de la justesse de leur analyse serait un premier pas nécessaire.

Eldar Mamedov, 12 décembre 2024

Eldar Mamedov est un expert en politique étrangère basé à Bruxelles.

Source: Responsiblestatecraft.org

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Bercoff dans tous ses états - Émission du 28 août

2 Septembre 2023, 19:47pm

Bercoff dans tous ses états - Émission du 28 août - YouTube


Avec Jacques Baud, ex-membre des renseignements stratégiques suisses; Fabrice Epelboin, spécialiste de l'influence sur les réseaux sociaux et Arnaud Dimeglio, avocat spécialisé en droit numérique et de la communication.


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