Ukraine: Anatomie d'un désaccord
Quand deux visions du conflit s'affrontent sur le cas Jacques Baud
Sur la plateforme L'Impertinent, un débat de deux heures a opposé Pierre-Jean Duvivier, entrepreneur et cofondateur de la Ligue ODEBI, à Guy Mettan, journaliste et écrivain. Au cœur des échanges: les sanctions européennes contre Jacques Baud, ancien colonel aux renseignements suisses, accusé de propagande pro-russe, et plus largement de deux lectures radicalement opposées du conflit ukrainien. Entre accusations de manipulation, citations de responsables russes et querelles sur la légitimité des interventions militaires, ce face-à-face révèle l'impossibilité croissante d'un dialogue apaisé sur la guerre en Ukraine.
Le débat s'ouvre sur le cas de Jacques Baud, cet ancien officier du renseignement suisse sanctionné par l'Union européenne pour ses prises de position sur le conflit ukrainien. Pour Pierre-Jean Duvivier, le constat est sans appel: «Jacques Baud a deux axes. Un premier axe qui explique la guerre en Ukraine par une série de maladresses occidentales, l'expansion de l'OTAN. Un deuxième axe qui est de légitimer d'un certain point de vue l'invasion russe dans l'est de l'Ukraine en prétendant qu'il y a eu un soulèvement populaire des personnes qui étaient sur place dans le Donbass.»
Pour Duvivier, c'est ce second volet qui pose problème. Nier la présence de troupes russes dès 2014 dans le Donbass, alors que des acteurs comme Igor Girkin l'ont publiquement reconnu, relève de la propagande: dire quelque chose de faux en le sachant faux pour obtenir un résultat dans l'opinion publique.
Guy Mettan conteste vigoureusement cette lecture. Pour le journaliste genevois, Jacques Baud s'appuie uniquement sur des faits avérés, notamment en ce qui concerne le Donbass et l'éclatement du conflit en 2014. Il dénonce une sanction « ignoble », prise sans procès, sans avocat, en violation flagrante des droits fondamentaux. Pour Mettan, c'est l'Union européenne qui transgresse ses propres valeurs démocratiques.
Crimée: intervention militaire et soutien populaire
Le débat bascule sur les événements de février-mars 2014 en Crimée. Pierre-Jean Duvivier rappelle que l'opération a été orchestrée par Moscou, et que Poutine lui-même l'a ouvertement reconnu: «Poutine lui-même admet que les troupes russes ont fait l'opération de Crimée. Il le dit dans une interview à la télévision en rigolant, comme il aime bien rigoler à moitié.»
Cette reconnaissance ne fait effectivement aucun doute: dans un documentaire télévisé diffusé en mars 2015, Poutine confirme avoir donné l'ordre de «ramener la Crimée en Russie» et détaille l'opération des forces spéciales russes, surnommées «petits hommes verts» en raison de leurs uniformes sans insignes.
Guy Mettan ne conteste pas cette intervention militaire. Il la contextualise différemment. Pour lui, plusieurs facteurs se sont combinés: D'abord, le contexte du Maïdan. Le renversement du président Ianoukovitch, élu démocratiquement en 2010, créait une situation d'urgence pour Moscou. La base navale russe de Sébastopol, d'importance stratégique majeure pour la flotte russe en mer Noire, se trouvait soudainement dans un pays dont le nouveau pouvoir affichait une orientation résolument pro-occidentale et anti-russe. Le risque, du point de vue russe, était de voir à terme cette base remplacée par des installations américaines de l'OTAN.
Ensuite, le comportement des garnisons ukrainiennes sur place. Mettan affirme que les troupes ukrainiennes stationnées en Crimée, majoritairement russophones et issues de la région, n'ont opposé qu'une résistance symbolique, voire se sont ralliées. L'opération s'est déroulée sans violence majeure, contrairement à ce qui se passera plus tard dans le Donbass.
Sur ce point précis, les faits sont moins tranchés que ne le suggère Mettan. Si l'opération a effectivement été relativement pacifique (aucun mort lors de la prise de contrôle initiale), il est difficile d'établir dans quelle mesure les soldats ukrainiens se sont «retournés» volontairement ou ont simplement été neutralisés sans possibilité de résistance face à des forces spéciales russes professionnelles. Les témoignages divergent selon les sources.
Enfin, le sentiment de la population criméenne. Mettan rappelle que «la Crimée par deux fois a voté contre son appartenance à l'Ukraine» dans les années 1990. La péninsule, majoritairement russophone et historiquement russe (elle n'a été transférée à l'Ukraine qu'en 1954 par Khrouchtchev), aurait été contrainte de réintégrer l'Ukraine sous pression internationale.
Le référendum de mars 2014, organisé sous contrôle russe, affiche un score écrasant en faveur du rattachement à la Russie (96,77% de « oui »). La communauté internationale le déclare illégal et refuse de le reconnaître, mais Mettan y voit l'expression d'une volonté populaire réelle, même si les conditions de vote n'étaient pas conformes aux standards internationaux.
Pour Mettan, il n'y a donc pas de contradiction entre intervention militaire et soutien populaire: «La Crimée a basculé comme un seul homme. Peu importe qu'il y ait eu des spetsnaz (forces spéciales), ou des Ukrainiens russophones, ils étaient tous d'accord pour changer de camp et redevenir russes comme ils l'avaient voté par deux fois 25 ans auparavant.»
L'opération militaire n'aurait fait que faciliter un processus souhaité par la majorité de la population locale, tout en sécurisant un intérêt stratégique vital pour Moscou.
Pierre-Jean Duvivier ne conteste pas nécessairement le sentiment pro-russe d'une partie importante de la population criméenne. Mais il refuse de voir dans cette réalité sociologique une justification pour l'annexion d'un territoire reconnu internationalement comme ukrainien depuis 1991. Pour lui, la Russie a violé le droit international et le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel elle s'était engagée à respecter l'intégrité territoriale de l'Ukraine.
Donbass: révolte populaire ou manipulation?
C'est sur le Donbass que les positions se heurtent le plus violemment. Pour Pierre-Jean Duvivier, l'histoire est claire: après le succès de l'opération en Crimée, Moscou a tenté de répliquer le même scénario dans cinq autres régions. Le plan a échoué à Dnipro, Kharkiv et Odessa, mais a réussi dans le Donbass grâce à l'intervention directe de forces russes.
La preuve? Les mots mêmes d'Igor Girkin (alias Strelkov), commandant militaire des forces séparatistes, dans une interview de 2014: «C'est moi qui ai tiré la gâchette de cette guerre. Si notre unité n'avait pas traversé la frontière, tout se serait fondu comme à Kharkiv ou à Odessa.»
Cette citation est l'arme principale de Duvivier. Elle constitue, selon lui, un aveu sans équivoque: sans l'intervention de troupes russes, il n'y aurait pas eu de soulèvement dans le Donbass. Les populations locales, décrites comme «apathiques» par quelqu'un qui connaît la région, n'auraient jamais pris les armes spontanément.
Guy Mettan conteste cette lecture frontalement. Pour lui, ce qui s'est passé dans le Donbass relève d'une guerre civile déclenchée par les politiques du nouveau gouvernement ukrainien issu du coup d'État de 2014. La première décision de ce gouvernement? Interdire l'usage du russe dans les administrations et les écoles.
«On a obligé les gens de l'est, de la région du Donbass, à ne plus parler leur propre langue alors que ces gens n'avaient jamais parlé l'ukrainien. C'est comme si en Suisse romande on interdisait l'usage du français pour obliger à parler l'allemand.»
Cette politique d'ukrainisation forcée aurait poussé les populations russophones à se soulever. Les manifestations auraient été réprimées par l'envoi de bataillons d'extrême droite, notamment le régiment Azov, provoquant une escalade militaire.
Duvivier balaye cet argument: «Personne n'a interdit de parler russe entre eux. L'ukrainisation, ils en avaient déjà 15 ans. Il n'y a aucun fait nouveau là-dessus. Si c'était vraiment une révolte populaire, pourquoi elle n'a eu lieu qu'au Donbass et pas à Dnipro, Kharkiv ou Zaporijia, où la majorité parle aussi russe ?»
La question linguistique: prétexte ou cause réelle ?
Le débat sur l'ukrainisation révèle une incompréhension mutuelle profonde. Pour Mettan, interdire le russe dans l'administration d'un pays où deux tiers de la population le parlent constitue une provocation intolérable, une brimade qui justifie une réaction.
Pour Duvivier, cette lecture est biaisée. Il rappelle que l'ukrainisation était une politique déjà en cours depuis les années 1990, visant à renforcer l'identité nationale d'un État jeune.
«Chaque pays a une langue officielle. En France, on parle français devant l'administration. En Espagne, on parle espagnol. C'est une politique classique d'un État qui veut affirmer son identité.»
Ce qui était interdit, selon Duvivier, ce n'était pas de parler russe dans la vie quotidienne, mais de l'utiliser dans les documents administratifs officiels. Une nuance que Mettan juge insuffisante face à l'ampleur du changement imposé aux populations de l'Est.
Le paradoxe émerge ici: si l'ukrainisation était si oppressive, pourquoi seul le Donbass s'est-il soulevé, et pas les autres régions russophones comme Kharkiv, Dnipro ou Zaporijia, qui représentent une population bien plus importante ? Cette question, posée à plusieurs reprises par Duvivier, ne trouve pas de réponse convaincante chez Mettan.
Géorgie et Transnistrie: la répétition d'un schéma
Pierre-Jean Duvivier élargit son argumentation en pointant un schéma récurrent: «Poutine a déjà envahi trois pays indépendants. Le seul point commun de ces trois pays, c'est qu'ils étaient en dehors de l'OTAN.»
Il cite la Moldavie (Transnistrie), la Géorgie (Ossétie du Sud) et l'Ukraine. À chaque fois, selon lui, la Russie intervient militairement dans des territoires où elle peut invoquer la protection de populations russophones.
Mettan répond en rappelant le contexte de la guerre de Géorgie en 2008. Selon lui, c'est le président géorgien Saakachvili qui a attaqué l'Ossétie du Sud le premier, au moment de l'ouverture des Jeux olympiques de Pékin, pensant que Moscou serait pris au dépourvu. Un rapport de l'ambassadrice suisse Heidi Tagliavini, mandatée par le Conseil de l'Europe, aurait conclu que «ce sont les Géorgiens qui ont attaqué. Les Russes n'ont fait que riposter.»
Duvivier rétorque que cette lecture ignore le contexte plus large: si l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie se sont «soulevées», c'est parce que la Russie a organisé et soutenu ces mouvements séparatistes, exactement comme dans le Donbass. À chaque fois, une population minoritaire russophone devient le prétexte d'une intervention.
L'OTAN: menace existentielle ou prétexte ?
Au cœur du débat se trouve la question de l'expansion de l'OTAN. Pour Guy Mettan, c'est la cause profonde du conflit. Il rappelle que Poutine avait averti dès 2007 que l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN constituait une «ligne rouge», un «casus belli». L'Alliance s'est «empressée de le faire six mois après», provoquant délibérément Moscou.
Mettan développe: l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN aurait permis le déploiement de missiles nucléaires à quelques minutes de Moscou, anéantissant la capacité de riposte russe et détruisant l'équilibre de la dissuasion nucléaire. C'était, selon lui, inacceptable pour n'importe quelle grande puissance.
Il invoque également le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel l'Ukraine avait renoncé aux armes nucléaires en échange de garanties territoriales. Mais, précise Mettan, ce mémorandum reposait sur un présupposé: la neutralité de l'Ukraine. En modifiant sa constitution pour viser l'adhésion à l'OTAN, Kiev aurait rompu l'équilibre.
Pierre-Jean Duvivier conteste cette logique. Pour lui, la Russie ne peut pas dicter à un État souverain quelles alliances il peut rejoindre. «Vous reprochez de facto à l'Ukraine indépendante d'avoir fait des choix, et à cause de ces choix, vous justifiez qu'une partie de son territoire a été annexée par la force. Vous excusez une intervention armée au nom de choix faits par un gouvernement indépendant.»
Il ajoute un argument: si la menace de l'OTAN était si préoccupante, pourquoi la Russie n'a-t-elle jamais attaqué les pays baltes ou la Pologne, pourtant membres de l'Alliance et bien plus proches de Moscou ? Pourquoi les seuls pays envahis sont-ils ceux qui «ne sont pas dans l'OTAN» ?
Duvivier retourne alors l'argument: ce n'est pas l'OTAN qui menace la Russie, c'est la Russie qui pousse les pays d'Europe de l'Est à chercher la protection de l'Alliance. La Suède et la Finlande, neutres pendant des décennies, n'ont rejoint l'OTAN qu'après l'invasion de l'Ukraine. «Pourquoi tous les ex-pays de l'Est, sans exception, la première chose qu'ils font quand ils se libèrent du joug communiste, c'est rejoindre l'OTAN ? Parce qu'ils savent très bien que si vous êtes en dehors, vous allez être attaqué.»
Ici, Duvivier affirme que si les ex-pays de l’Est ont rejoint l’OTAN, c’est par crainte légitime d’être attaqués. Cependant, cette lecture occulte délibérément le fait que, depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, une partie des élites politiques et stratégiques russes perçoivent l’expansion de l’OTAN comme un “soft power” de haute intensité. Dans cette optique, les soutiens occidentaux aux mouvements pro-démocratie dans l’espace post-soviétique, les promesses d’adhésion à l’Alliance et le renforcement des partenariats militaires sont interprétés comme une entreprise systématique visant à grignoter la sphère d’influence traditionnelle de la Russie, pour à terme la déstabiliser et la démembrer en entités plus faibles et dociles à l’égard de Washington. Cette peur existentielle – qu’elle soit fondée ou exagérée – est au cœur du ressentiment russe et de sa rhétorique justifiant des actions déstabilisatrices.
Propagande: qui manipule qui ?
C'est sans doute sur la question de la guerre informationnelle que le débat atteint son paroxysme. Les deux intervenants s'accordent sur un point: nous vivons une ère où l'information est devenue une arme stratégique à part entière. Mais sur tout le reste, ils divergent radicalement.
La doctrine russe de la guerre hybride
Pour Pierre-Jean Duvivier, la Russie mène une guerre hybride sophistiquée où l'information occupe une place centrale. Il cite la doctrine Guerassimov, du nom du chef d'état-major russe qui a théorisé dès les années 2000 une approche globale du conflit, intégrant les dimensions militaire, économique, diplomatique et informationnelle. «La guerre de l'information chez eux est une arme à part entière. Ils ont des diplômes de très haut niveau. Dans leurs écoles, ils forment des gens qui ont théorisé des approches de manière tout à fait rigoureuse. Ce qui se passe dans la fabrication d'un récit, comme on peut le voir avec le Donbass, c'est la fabrication d'une histoire cohérente — parce qu'elle est cohérente, elle n'est pas incohérente — vous la propulsez, vous la blanchissez avec des figures d'autorité.»
Selon cette lecture, le récit russe sur l'Ukraine obéit à une logique de copywriting professionnel, comme dans le marketing de haut niveau:
1. Construction d'une histoire émotionnellement puissante (des russophones opprimés, un génocide, des nazis au pouvoir).
2. Diffusion massive via des médias d'État (RT, Sputnik) et des relais sur les réseaux sociaux.
3. Blanchiment par des figures d'autorité occidentales (ex-militaires, journalistes, intellectuels) qui reprennent le récit, consciemment ou non.
Jacques Baud entrerait, selon Duvivier, dans cette troisième catégorie. Ancien officier du renseignement suisse, expert reconnu, il apporte une crédibilité institutionnelle à un discours qui épouse parfaitement les thèses du Kremlin. Que Baud soit conscient ou non de ce rôle devient presque secondaire: l'effet est le même. Cette analyse pousse Duvivier à une conclusion radicale: dans un contexte de guerre, même indirecte, l'Union européenne a le droit — voire le devoir — de neutraliser l'espace informationnel ennemi. «Nous sommes en état de guerre. L'information est une arme au même titre que l'artillerie et l'aviation. Demain, il peut y avoir des affrontements entre des troupes russes et françaises. Jacques Baud fait partie de l'espace informationnel ennemi. Certes, son arme, c'est le micro. Mais cette arme est extraordinairement puissante.»
Les valeurs de l'UE bafouées
Cette posture soulève une contradiction majeure avec les valeurs que l’Union européenne prétend défendre. Pour neutraliser cette «arme», les autorités et les plateformes ont effectivement restreint l'accès aux médias russes et marginalisé les voix, comme celle de Jacques Baud, jugées trop proches de leurs récits. Le problème est que cette sanction est tombée sans procès, sans présentation publique de preuves factuelles démontrant une intention délibérée de nuire ou des liens organiques avec Moscou. Elle repose sur une analyse d'effet (son discours épouse les thèses du Kremlin) et non sur une preuve de culpabilité. Ce faisant, l'Europe agit comme si elle était en guerre officielle, où les libertés sont suspendues, alors qu'aucune guerre n'est déclarée. Elle risque ainsi d'éroder, au nom de leur défense, les principes de débat contradictoire, de présomption de bonne foi et de liberté d'analyse qui fondent l'espace démocratique.
La thèse inverse: l'hégémonie de la propagande occidentale
Guy Mettan rejette intégralement cette vision. Pour lui, présenter la Russie comme le maître de la manipulation relève d'un renversement total de la réalité. Les véritables champions de la guerre informationnelle, ce sont les Anglo-Saxons, et notamment les Britanniques. «Je suis désolé de vous décevoir, mais les Russes sont très mauvais en matière de guerre informationnelle. Ce sont les Anglais et les Américains qui sont les champions. Pourquoi ? Parce qu'en régime démocratique, comme vous devez tenir compte de votre opinion publique, vous devez tout le temps la manipuler pour arriver à vos fins. On a un siècle ou deux de pratique.»
Mettan développe une théorie provocante mais cohérente: paradoxalement, plus un régime est démocratique, plus il excelle dans la propagande. Pourquoi ? Parce qu'il doit constamment convaincre sa population, obtenir son consentement, fabriquer un consensus. Les régimes autoritaires, qui peuvent imposer leurs décisions, ont moins besoin de séduire.
Cette thèse trouve un écho dans les travaux de pionniers de la propagande moderne comme Edward Bernays (neveu de Freud, conseiller de plusieurs présidents américains) ou Serge Tchakhotine, qui ont tous deux théorisé la manipulation des masses en démocratie.
Mettan cite l'exemple du GCHQ, le service de renseignement britannique: «Chaque jour, vous avez 6 à 7 000 agents de désinformation anglais qui prennent leur petit attaché-case pour aller à leur travail pour manipuler les opinions publiques dans les pays occidentaux, pour distribuer le wording, distribuer le récit, fabriquer le narratif que les agences de presse et les médias vont reprendre.»
Ces agents auraient pour mission de discréditer systématiquement la Russie, de monter des opérations de désinformation (comme les accusations d'attaques chimiques en Syrie), et de créer un climat d'hostilité permanent envers Moscou dans l'opinion occidentale.
Le cas du Russiagate: manipulation ou réalité ?
Pour illustrer sa thèse, Mettan prend l'exemple du «Russiagate», cette affaire qui a dominé le premier mandat de Donald Trump. Pendant des années, médias et responsables politiques américains ont accusé Moscou d'avoir manipulé l'élection présidentielle de 2016 en faveur de Trump, notamment via des trolls russes inondant les réseaux sociaux.
«Ça s'est avéré complètement faux. Les deux procureurs spéciaux nommés par les États-Unis pour investiguer ont conclu qu'il y avait eu quelques millions de messages de trolls russes sur internet comparé à des milliards en face de trolls antirusses.»
Cette affaire révélerait selon Mettan un mécanisme typique: on accuse l'adversaire de ce que l'on fait soi-même, à une échelle bien supérieure. L'influence russe sur les réseaux sociaux existait, mais elle était marginale comparée à l'écosystème médiatique occidental qui diffusait massivement une narrative antirusse.
L'asymétrie de la censure
Un autre argument de Mettan porte sur la censure. Selon lui, l'Union européenne a basculé dans un autoritarisme qu'elle reproche habituellement à la Russie. Depuis février 2022, tous les médias russes (RT, Sputnik) ont été interdits sur le territoire européen. Les journalistes russes ne peuvent plus assister aux conférences de presse officielles à Bruxelles.
À l'inverse, rappelle Mettan, tous les grands médias occidentaux ont leurs correspondants à Moscou. Ils travaillent librement, même s'ils critiquent ouvertement le Kremlin. Edward Snowden, lanceur d'alerte persécuté par Washington pour avoir révélé l'espionnage de masse de la NSA, a trouvé refuge en Russie.
«On reproche toujours à la Russie de ne pas être un pays démocratique parce qu'elle pratiquerait la censure. La Russie est beaucoup plus libérale en matière de presse que l'Union européenne.»
Cette asymétrie créerait un paradoxe intenable: l'Occident censure au nom de la liberté d'expression, tandis que la Russie autoritaire tolère davantage la dissidence médiatique.
La naïveté européenne face à la guerre cognitive
Paradoxalement, Duvivier et Mettan finissent par se rejoindre sur un point: l'Europe fait preuve d'une naïveté coupable. Mais ils diagnostiquent cette naïveté de manière opposée.
Pour Duvivier, l'Europe est naïve face à la menace russe. Elle n'a pas créé d'école de guerre informationnelle comparable à celles de Moscou ou de Washington. Elle continue d'acheter du gaz russe tout en prétendant être en guerre. Elle sanctionne Jacques Baud de manière maladroite, lui offrant une tribune et une légitimité accrues.
«L'Union européenne est victime de sa corruption endémique depuis 20 ans. Elle se protège de manière inefficace. Elle devrait être claire : nous sommes en état de guerre, l'espace informationnel ennemi, on l'arrête. Mais elle ne le dit pas. Elle remue sur sa chaise.»
Pour Mettan, l'Europe est naïve parce qu'elle croit sa propre propagande. Elle se pense victime de la désinformation russe, alors qu'elle baigne dans une désinformation occidentale bien plus massive et sophistiquée. Elle censure au nom de valeurs qu'elle viole elle-même.
Les deux hommes s'accordent également sur un point crucial : on ne combat pas efficacement la propagande par la censure.
Duvivier l'admet lui-même: «Si je vous interdis de parler, je ne peux pas vous répondre. Donc pour moi, oui, on ne peut pas répondre efficacement face à une propagande en censurant.»
Cette autocritique est remarquable. Duvivier reconnaît la contradiction: il justifie les sanctions contre Baud au nom de l'état de guerre, tout en admettant que la censure est contre-productive. La sanction contre Baud, loin de le faire taire, lui a offert une notoriété décuplée et a transformé un expert confidentiel en martyr de la liberté d'expression.
Vers une guerre totale de l'information ?
Ce qui émerge de cet échange, c'est la vision d'un monde où l'information est devenue un champ de bataille à part entière. Plus aucune source n'est perçue comme neutre, plus aucun média n'est universellement fiable, plus aucun expert n'est considéré comme désintéressé. Chaque camp accuse l'autre de manipuler et de mentir pour servir un agenda.
Cette vision, poussée à l'extrême, pose un problème philosophique majeur: si toute information est présumée suspecte, comment peut-on encore établir des faits partagés? Si chaque récit se présente comme victime de la propagande adverse, comment le citoyen peut-il trancher?
La réponse de Duvivier consiste à s'appuyer sur des déclarations assumées des acteurs principaux: Poutine reconnaissant le rôle des forces spéciales russes en Crimée, ou Igor Girkin (Strelkov) affirmant avoir «pressé la gâchette» de la guerre dans le Donbass en 2014. Pour Duvivier, ces propos, venant «du camp adverse», ont une valeur de preuve supérieure car ils échappent au soupçon de fabrication occidentale.
Mais cette méthode a ses failles. Guy Mettan pourrait objecter que ces déclarations sont stratégiques et non pas des aveux au sens judiciaire. Elles n'étaient pas cachées car, dans le récit russe, ces actions étaient légitimes et justifiées: la défense de russophones, la correction d'une injustice historique, la réponse à un coup d'État illégitime à Kiev. Les sortir de leur cadre justificatif pour en faire de simples preuves d'agression, c'est ignorer la substance même de l'argumentation russe. De plus, la fiabilité de ces "témoins" est elle-même contestable: Girkin, aujourd'hui emprisonné en Russie pour avoir critiqué la conduite de la guerre, était-il en 2014 un agent fidèle du Kremlin ou un ultra-nationaliste agissant dans une zone grise ?
Ses propos relèvent-ils de la confidence, de la forfanterie ou d'une forme de communication calculée ?
Le débat révèle ainsi une double impasse. Tactique: on s'appuie sur des déclarations de l'adversaire tout en rejetant le sens qu'il leur donne. Épistémologique: dans une guerre de l'information totale, le statut même de la preuve est miné. Chaque fait peut être réinterprété, chaque source peut être disqualifiée par l'autre camp, chaque preuve peut être relativisée en étant renvoyée à un "contexte" plus large qui l'annule.
Cette dissolution de la possibilité d'une vérité factuelle partagée est peut-être le véritable triomphe de la propagande moderne: son but ultime n'est pas tant de faire croire à un mensonge spécifique, que de créer un brouillard tel qu'il devienne impossible de croire en quoi que ce soit, sauf en la version du monde proposée par son propre camp. Le citoyen, perdu dans ce brouillard, est alors réduit à un choix tribale et non à un jugement éclairé.
Les contradictions de Pierre-Jean Duvivier
Sa défense de la censure au nom de l'état de guerre pose problème. Il reconnaît lui-même que «on ne peut pas répondre efficacement face à une propagande en censurant», tout en justifiant les sanctions contre Baud.
Il accuse la Russie de tous les maux tout en admettant que l'Union européenne souffre de «corruption endémique » et se protège « de manière inefficace». Cette critique interne affaiblit son propos sur la supériorité morale de l'Occident.
Il minimise parfois la dimension russophone de l'Ukraine orientale, ce qui fragilise sa lecture purement géopolitique du conflit. La question linguistique et culturelle ne peut être totalement évacuée.
Une impossible synthèse
Ce débat illustre l'impasse du dialogue sur l'Ukraine. Deux lectures du monde se font face, chacune cohérente dans sa logique interne, mais mutuellement exclusives.
Pour Mettan, le conflit résulte d'une provocation occidentale délibérée. L'expansion de l'OTAN, les coups d'État orchestrés par la CIA, l'humiliation systématique de la Russie depuis 1991 ont conduit Moscou à réagir. Les interventions russes sont des ripostes défensives face à une agression qui ne dit pas son nom. La propagande ne vient pas de Moscou, mais de Washington et Londres.
Pour Duvivier, le conflit résulte d'une stratégie impérialiste russe. Incapable de réussir sa transition économique, le régime de Poutine se replie sur le nationalisme et la conquête. Chaque intervention est présentée comme une «protection» de russophones opprimés, mais le schéma se répète systématiquement. L'OTAN n'est pas la cause, mais la conséquence de l'agressivité russe.
Entre ces deux visions, quelques faits incontestables émergent cependant: Poutine a validé l'opération militaire en Crimée en raison notamment de la menace qui pesait sur la Flotte de la Mer Noire; Girkin a admis que sans l'intervention de son unité, il n'y aurait pas eu de guerre dans le Donbass; Les pays d'Europe de l'Est ont choisi l'OTAN après la chute du communisme; L’expansion de l'OTAN a été perçue comme une menace existentielle par Moscou.
Au-delà de l’affaire Jacques Baud
L'affaire Jacques Baud apparaît finalement comme un symptôme d'un malaise plus profond: l'impossibilité croissante de débattre sereinement du conflit ukrainien en Occident. Les sanctions contre l'ancien agent des renseignements suisses, prises sans procès ni possibilité de défense, illustrent une dérive autoritaire de l'Union européenne que même Pierre-Jean Duvivier reconnaît comme problématique.
Mais elles révèlent aussi une vérité inconfortable: dans une guerre de haute intensité, l'espace informationnel devient un champ de bataille. Les États en conflit censurent, manipulent, sanctionnent. L'Union européenne, prise dans une logique de confrontation qu'elle peine à assumer ouvertement, applique des mesures autoritaires tout en prétendant défendre la liberté d'expression.
Guy Mettan a totalement raison sur le fond du sujet: sanctionner Jacques Baud sans lui donner la possibilité de se défendre constitue une violation flagrante des principes démocratiques. Pierre-Jean Duvivier a raison sur un autre: dans un contexte de guerre, l'Union européenne a le droit de se préoccuper de son espace informationnel.
Mais, non de manière autoritaire sans garde-fous...
Ce débat de deux heures révèle surtout l'ampleur du fossé qui sépare désormais des camps irréconciliables, où chacun est certain de détenir la vérité. Dans cette guerre des récits, le doute raisonnable est la première victime sur les certitudes.
Transcription et analyse: Louis Giroud
À propos des intervenants
Guy Mettan, journaliste et écrivain suisse, actif en politique, au sein de l’UDC genevoise. Ancien directeur et rédacteur en chef de la Tribune de Genève, il a ensuite fondé et dirigé le Club suisse de la presse, qu’il a quitté fin 2019. Député au Grand Conseil genevois depuis 2001, il a notamment présidé le parlement cantonal en 2009-2010. Il est aussi connu pour ses essais sur les relations entre la Russie et l’Occident, dont Russie-Occident, une guerre de mille ans, qui s’intéresse à la russophobie, de Charlemagne à la crise ukrainienne.
Pierre-Jean Duvivier dirige depuis plus de quinze ans une entreprise de services numériques et a mené de nombreux projets en Suisse romande. Il est titulaire d’un Executive MBA à Genève et possède une formation en physique. Cofondateur de la Ligue ODEBI, il s’engage pour les libertés sur Internet. Il a été candidat aux élections législatives françaises. Enfin, directement touché par la guerre en Ukraine, il entretient des liens personnels avec ce pays depuis plus de vingt-cinq ans.
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