La Censure du «Bien» : chronique d’un Occident qui ne veut surtout pas savoir…
Le Corriere della Sera a refusé de publier une interview de Sergueï Lavrov. Il fallait s’y attendre. L’époque aime les mensonges comme un enfant aime son doudou : violemment, viscéralement, avec une tendresse hystérique. La vérité, elle, n’a plus droit de cité ; elle dérange, elle fait tache, elle pue le soufre. Elle rappelle que le monde n’est pas une salle d’attente climatisée du «Bien», mais un lieu affreusement réel, incontrôlable, imprévisible.
Le refus du Corriere ne révèle rien sur Lavrov. Il révèle tout sur l’Occident contemporain : une civilisation transformée en secte hygiéniste qui traque le réel comme une maladie honteuse, qui purifie les discours comme d’autres purifiaient les races, qui filtre la pensée comme on filtre l’eau contaminée.
Ce n’est pas un journal qui rejette une interview.
C’est un temple qui chasse l’impur.
La peur de l’homme qui ne récite pas un catéchisme
Lavrov répond. Le Corriere panique. La rédaction a vu surgir dans le texte quelque chose d’effrayant, de rarement observé dans un quotidien occidental : un point de vue non homologué par Bruxelles, non tamponné par Washington, non béni par le clergé médiatique qui dicte ce que le lectorat doit absorber sans s’étrangler.
Le journal parle de « nombreuses déclarations controversées ».
Le mot controversé signifie aujourd’hui : interdit.
Dès qu'un propos exige autre chose qu’une réaction réflexe conditionnée par les brumes morales du moment, il devient dangereux. Le Corriere agit comme s’il venait de trouver une grenade dans une boîte aux lettres. Il retire les passages gênants, comme on retire une moustache d’Hitler sur une photo de famille. L’époque adore réécrire.
Pourquoi avoir interrogé Lavrov ? Pour fabriquer un simulacre, un fantôme décoratif, un Lavrov de carton à agiter devant les lecteurs apeurés. S’il s’avise de penser, de répondre, d’expliquer, l’objet devient inutilisable. Il faut alors le découper, le tailler, le réduire à ce que les prêtres de l’Information jugent tolérable.
L’Occident médiatique ne parle jamais avec ses adversaires.
Il parle à la place de ses adversaires.
La censure moderne : une sucrerie nappée d’arguments moraux
La censure classique avait le mérite d’être franche : elle brûlait, elle frappait, elle interdisait. Aujourd’hui, elle cajole. Elle sourit. Elle justifie. Elle se drape dans des velléités éducatives. Elle se donne des airs de diététicienne soucieuse du bien-être intestinal du public.
Elle dit : « ce n’est pas de la censure, c’est de la vérification »; « ce n’est pas un refus, c’est une précaution»; « ce n’est pas une suppression, c’est une responsabilité ».
Le mensonge devient vertu civique. L’époque adore « protéger » les citoyens. Toujours contre eux-mêmes.
Le Corriere supprime donc tout ce qui pourrait troubler la fragile digestion idéologique de la population italienne. Le public est devenu un organisme délicat, une créature translucide qu’il faut préserver du moindre choc. La parole russe pourrait fissurer cette bulle. On la supprime donc, comme on supprime un élément tranchant dans une crèche.
La russophobie sentimentale : opéra moral d’une civilisation anesthésiée
On ne se contente plus d’être hostile à la Russie. On cultive une russophobie mystique, liturgique, émotionnelle. Une russophobie de salon, parfumée, livrée en kit, prête à l’emploi. Un bon occidental se doit de frémir à la simple évocation de Moscou. C’est devenu un rituel identitaire, un signe de reconnaissance entre gens bien.
Dans ce climat, tout ce qui vient de Russie est réputé toxique avant d’être lu. La culture russe ? Bannie. La musique russe ? Interdite. La parole russe ? Radiée. Les orchestres s’engagent dans des purges nationales dignes de ministères du Bon Goût. Les universités suspendent des cours comme si Tolstoï s’était soudain transformé en terroriste de salon.
La russophobie n’est plus une opinion ; c’est un gage de moralité, qui sert à prouver que l’on fait partie du camp des Gentils.
Ce journalisme qui donne des leçons
Le Corriere en apothéose de suffisance morale. Le journal reproche à la Russie une « propagande » contenue dans les réponses. On croirait entendre un pompier pyromane dénoncer l’odeur de fumée.
Puis vient l’aveu suprême :
« Lorsque le ministre Lavrov respectera les principes du journalisme libre… »
Autrement dit :
« Nous acceptons de publier Lavrov quand il dira ce que nous voulons qu’il dise. »
La liberté de la presse se transforme en liberté de filtrer la presse.
L’Occident aime les dissidents étrangers tant qu’ils dissident dans le bon sens. Les autres deviennent des non-personnes. L’information se résume alors à une pièce de théâtre avec un seul acteur, répété ad nauseam, applaudi par lui-même.
Le Lecteur Occidental : un enfant qu’on borde avant de lui lire le monde
Le citoyen italien ne doit pas savoir. Il doit croire. Il doit répéter. Il doit ressentir. L’information n’est plus un outil : c’est un produit d’ambiance. Elle doit créer le sentiment correct, la réaction pavlovienne attendue.
Le Corriere agit comme un parent nerveux qui retire les ciseaux d’un enfant de dix ans, de peur qu’il ne s’ouvre la joue. Sauf que l’enfant a cinquante ans, possède un droit de vote et paie un abonnement. Mais peu importe : dans l’Occident moral, l’adulte est traité comme un mineur pour son propre bien.
On lui sert une Ukraine mythologique, triée, filtrée, dessinée avec les crayons d’un cours d’éducation civique. On lui distribue des récits simplistes où la réalité se fait petite pour tenir dans les cases du Bien. On lui apprend à haïr avec docilité. On lui apprend à applaudir la censure comme on applaudit un sauvetage.
La Démocratie sous Perfusion : un régime de papier glacé
La démocratie occidentale adore se mettre en scène comme gardienne de la liberté d’expression. Elle brandit l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle cite, elle proclame, elle déclame. Pendant ce temps, elle étouffe dans sa cage dorée, elle filtre tout ce qui bouge, elle dissimule tout ce qui dérange.
Le pluralisme se réduit à une chorale qui chante la même note.
La liberté se réduit à la possibilité d’exprimer des idées approuvées.
La dissidence se réduit à un délit de mauvaise humeur.
Les rédactions se prennent pour des douanes morales. Elles tamponnent les idées comme on tamponne des passeports. Elles interdisent l’entrée à tout ce qui pourrait ramener la complexité dans ce royaume de sucreries idéologiques.
La Vérité dehors, sous la pluie…
La vérité n’est plus invitée dans les salons occidentaux. Elle attend dehors, sous la pluie, comme un chien mouillé.
Les grands journaux se gavent de moraline, se persuadent qu’ils défendent la civilisation en supprimant les phrases trop vivantes. Ils croient contenir l’histoire en la réécrivant. Ils croient servir la démocratie en l’étouffant lentement.
L'interview controversée - (source: Lorenzo Maria Pacini - stratégic-culture.su)
Question :
On affirme que la nouvelle rencontre prévue entre Vladimir Poutine et Donald Trump à Budapest n’a pas eu lieu parce que même l’administration américaine aurait constaté votre réticence à négocier sur la question ukrainienne. Qu’est-ce qui a mal tourné après le sommet d’Anchorage, qui avait pourtant suscité l’espoir d’un véritable processus de paix ? Pourquoi la Russie reste-t-elle fidèle aux propositions formulées par Vladimir Poutine en juin 2024 ? Et sur quels points seriez-vous prêt à faire des compromis ?
S. Lavrov :
Les accords conclus à Anchorage constituent une étape essentielle vers une paix durable en Ukraine, après le coup d’État sanglant et anticonstitutionnel de février 2014 à Kiev, orchestré par l’administration Obama. Ces accords prennent en compte la réalité des faits et s’inscrivent dans les conditions d’un règlement équitable et stable, telles que les a définies le président Vladimir Poutine en juin 2024.
Nous pensions que ces paramètres avaient été entendus — y compris publiquement — par l’administration Trump, notamment en ce qui concerne l’impossibilité absolue pour l’Ukraine d’entrer dans l’OTAN, ce qui créerait à nos frontières immédiates des menaces militaires stratégiques pour la Russie. Washington avait aussi reconnu qu’on ne pouvait pas éluder la question territoriale au regard des référendums tenus dans cinq régions historiques de notre pays, dont les habitants ont exprimé sans équivoque leur volonté de s’autodéterminer face au régime de Kiev qui les traitait de « sous-hommes », « d’êtres » ou encore de « terroristes », et de se réunifier avec la Russie.
Le concept américain lui-même reposait sur les questions de sécurité et les réalités territoriales. Une semaine avant le sommet en Alaska, ce concept a été transmis à Moscou par l’envoyé spécial du président Trump, Steve Whitcoff. Comme Vladimir Poutine l’a expliqué à Donald Trump à Anchorage, nous étions prêts à prendre ce document pour base, tout en suggérant une mesure concrète permettant d’en lancer la mise en œuvre. Le président américain répondit qu’il devait consulter. Après sa rencontre du lendemain avec ses alliés à Washington, nous n’avons toutefois reçu aucune réaction à notre réponse positive aux propositions apportées à Moscou par Steve Whitcoff.
Même lors de ma rencontre avec le secrétaire d’État Marco Rubio, en septembre, à New York, je n’ai obtenu aucune réponse lorsque je lui ai rappelé que nous attendions toujours un retour. Afin de faciliter la prise de décision de nos collègues américains, nous avons alors mis par écrit, de manière informelle, les points d’Anchorage et les avons transmis à Washington.
Quelques jours plus tard, une conversation téléphonique a eu lieu entre Donald Trump et Vladimir Poutine, à la demande du premier. Il y fut convenu d’organiser une nouvelle rencontre à Budapest, préparée avec soin. Il était évident que les accords d’Anchorage en constitueraient l’ossature.
Puis j’ai à nouveau parlé au téléphone avec Marco Rubio. Après cet entretien — que Washington a décrit comme « constructif », ce qu’il fut réellement — les États-Unis ont cependant annoncé qu’une rencontre préparatoire entre le secrétaire d’État et le ministre russe n’était finalement « pas nécessaire ».
Je ne sais d’où sont venues les notes secrètes qui ont ensuite conduit le dirigeant américain à reporter, ou peut-être à annuler, le sommet de Budapest. Mais je vous ai exposé la séquence des faits de manière exacte, et j’en assume l’entière responsabilité.
En revanche, je ne répondrai pas aux mensonges prétendant que la Russie refuserait de négocier ou que les résultats d’Anchorage auraient été « un échec ». Le Financial Times, à ma connaissance, a largement diffusé cette version falsifiée afin d’attribuer toute la responsabilité à Moscou et de détourner Donald Trump de la voie de la paix stable et durable qu’il avait lui-même proposée — contrairement aux Européens, obsédés par l’idée d’un simple cessez-le-feu pour donner au régime nazi les moyens de poursuivre la guerre.
Quand la BBC falsifie même une vidéo du discours de Trump en lui prêtant des mots qu’il n’a jamais prononcés appelant à attaquer le Capitole, il est clair que le Financial Times ne s’embarrassera pas davantage pour mentir.
Pour notre part, nous restons prêts à tenir le second sommet russo-américain à Budapest, pourvu qu’il soit fondé sur les résultats patiemment élaborés à Anchorage. Aucune date n’a toutefois été arrêtée pour le moment. Les contacts russo-américains se poursuivent.
Question :
Les forces armées russes contrôlent aujourd’hui moins de territoire qu’en 2022, au début de l’opération militaire spéciale. Si vous êtes réellement en train de gagner, pourquoi ne portez-vous pas le coup décisif ? Et pourquoi refusez-vous de publier des chiffres officiels sur vos pertes ?
S. Lavrov :
L’opération militaire spéciale n’est pas une guerre de conquête territoriale, mais une opération destinée à sauver des millions de personnes qui vivent depuis des siècles sur ces terres, et que la junte de Kiev cherche à éliminer : par la loi — en interdisant leur histoire, leur langue et leur culture — et physiquement, grâce aux armes occidentales.
Un autre objectif fondamental est de garantir la sécurité de la Russie en empêchant l’OTAN et l’Union européenne d’ériger à nos frontières un État fantoche hostile, organisé juridiquement et idéologiquement autour d’un héritage nazi. Ce ne serait pas la première fois que nous arrêtons les agresseurs fascistes et nazis : nous l’avons fait durant la Seconde Guerre mondiale, et nous le ferons encore.
À la différence de l’Occident, qui rase des quartiers entiers, nous protégeons la population civile comme notre personnel militaire. Nos forces effectuent des frappes de précision sur des cibles exclusivement militaires ou sur les infrastructures qui soutiennent l’effort de guerre.
De manière générale, nous ne communiquons pas publiquement sur les pertes. Je dirai seulement qu’au cours de l’année, dans le cadre des opérations de rapatriement, la partie russe a restitué plus de 9 000 corps de soldats ukrainiens. Nous avons reçu 143 corps de nos propres soldats. À chacun de tirer ses conclusions.
Question :
Votre apparition au sommet d’Anchorage, portant un sweat-shirt frappé des lettres « URSS », a suscité de nombreux commentaires. Certains y ont vu la confirmation de votre volonté de restaurer, au moins symboliquement, l’ancien espace soviétique — Ukraine, Moldavie, Géorgie, pays baltes. Était-ce un message politique, ou simplement une plaisanterie ?
S. Lavrov :
Je suis fier du pays où je suis né, où j’ai grandi, où j’ai reçu une excellente éducation et où j’ai commencé ma carrière diplomatique. La Russie est l’héritière de l’URSS, et notre pays représente une civilisation millénaire. Le gouvernement populaire de l’ancienne république de Novgorod existait bien avant que l’Occident ne commence à expérimenter la démocratie.
J’ai même un t-shirt aux armoiries de l’Empire russe ; cela ne signifie pas que nous voulons le ressusciter. L’un de nos atouts les plus précieux est la continuité historique de la construction de l’État, dans l’unité du peuple russe et des autres peuples du pays. Le président Poutine l’a récemment rappelé lors de la Journée de l’unité nationale.
Il n’y avait donc aucun message codé : ne cherchez pas des signaux politiques là où il n’y en a pas. Peut-être que, en Occident, le patriotisme et l’attachement à la patrie s’effacent ; chez nous, ils font partie de notre code génétique.
Question :
Si l’un des objectifs de l’opération militaire spéciale était de ramener l’Ukraine dans l’orbite de la Russie, ne pensez-vous pas que la guerre, quelle qu’en soit l’issue, a donné à Kiev une identité internationale plus affirmée, désormais éloignée de Moscou ?
S. Lavrov :
Les objectifs définis par le président Poutine en 2022 sont toujours valables. Il ne s’agit pas de sphères d’influence, mais du retour de l’Ukraine à un statut neutre, non aligné et non nucléaire, et du respect strict des droits de l’homme et des minorités nationales — droits inscrits dans la Déclaration d’indépendance de 1990 et dans la Constitution ukrainienne.
La Russie a reconnu l’indépendance de l’Ukraine sur la base de ces engagements. Notre objectif est de ramener cet État à ses fondements sains et stables : refus de céder servilement son territoire à l’OTAN ou à une Union européenne devenue un bloc militaire agressif ; élimination de l’idéologie nazie, interdite à Nuremberg ; rétablissement des droits des Russes, des Hongrois et des autres minorités.
Il est significatif que Bruxelles, tout en poussant Kiev dans l’UE, reste muet sur la discrimination flagrante des « peuples non autochtones » — l’expression méprisante utilisée par Kiev pour désigner les Russes pourtant établis depuis des siècles.
C’est là une nouvelle preuve de la résurgence du nazisme en Europe. D’ailleurs, l’Allemagne, l’Italie et le Japon ont récemment voté contre la résolution annuelle de l’ONU condamnant la glorification du nazisme.
Les Occidentaux ne cachent plus qu’ils mènent une guerre par procuration contre la Russie, et qu’elle ne s’arrêtera pas « après la crise actuelle ». Cela a été exprimé par le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, par le Premier ministre britannique Keir Starmer, par Ursula von der Leyen, Kaja Kallas, et par Keith Kellogg, l’envoyé spécial américain pour l’Ukraine.
Face à ces menaces créées par l’Occident et le régime qu’il contrôle, la détermination de la Russie à assurer sa sécurité est pleinement légitime.
Question :
Les États-Unis livrent eux aussi des armes à l’Ukraine et ont même évoqué l’envoi de missiles de croisière Tomahawk. Pourquoi avez-vous une analyse différente de la politique américaine et de celle de l’Europe ?
S. Lavrov :
La plupart des capitales européennes constituent aujourd’hui le noyau d’une « coalition des volontaires » qui ne vise qu’un objectif : prolonger indéfiniment les hostilités, « jusqu’au dernier Ukrainien ». C’est leur façon de détourner l’attention de leurs populations des difficultés socio-économiques internes qui s’aggravent.
Avec l’argent des contribuables européens, ils financent le régime terroriste de Kiev et lui fournissent les armes qui tuent quotidiennement des civils dans les régions russes, ainsi que des Ukrainiens cherchant à fuir la guerre et les bourreaux nazis. Ils sabotent toute tentative de dialogue et évitent le contact direct avec Moscou. Ils multiplient les sanctions, qui frappent en retour leurs propres économies. Ils se préparent ouvertement à une nouvelle guerre européenne contre la Russie.
Leur objectif réel est d’entraver l’administration américaine actuelle, qui, au départ, souhaitait un dialogue, comprenait nos préoccupations, et s’était déclarée prête à rechercher une solution durable. Donald Trump a reconnu publiquement que l’expansion de l’OTAN était l’une des causes des tensions, exactement ce que Vladimir Poutine répète depuis vingt ans.
Nous espérons que le bon sens prévaudra à Washington. Quant à notre armée, elle ne distingue pas l’origine des armes : toute cible militaire est immédiatement détruite.
Question :
Vous aviez appuyé le « reset » avec Hillary Clinton. Une reprise des relations avec l’Europe est-elle envisageable ? Une sécurité commune pourrait-elle être le terrain d’un rapprochement ?
S. Lavrov :
Le conflit créé par la politique téméraire des élites européennes n’a jamais été notre choix. La situation actuelle ne sert ni leurs intérêts ni les nôtres. Nous souhaitons que les gouvernements européens, aujourd’hui animés d’une hostilité virulente envers la Russie, mesurent le danger de cette trajectoire.
L’Europe a déjà marché contre nous sous les bannières de Napoléon, puis sous celles d’Hitler. Certains dirigeants ont manifestement la mémoire courte.
Lorsque cette vague russophobe aura reflué, nous resterons ouverts au dialogue et nous écouterons ce que nos anciens partenaires auront à proposer. Alors seulement nous déciderons si une coopération honnête reste possible.
Le système de sécurité euro-atlantique existant jusqu’en 2022 s’est discrédité lui-même.
Dans ce contexte, le président Poutine a proposé une nouvelle architecture de sécurité, équitable et indivisible, pour l’ensemble de l’Eurasie. Elle est ouverte à tous, y compris aux pays européens, mais suppose un comportement respectueux, sans arrogance néocoloniale, fondé sur l’égalité et l’équilibre des intérêts.
Question :
Le conflit en Ukraine et la prétendue isolation internationale de la Russie ne vous empêchent-ils pas d’agir sur d’autres dossiers, comme le Moyen-Orient ?
S. Lavrov :
Si quelqu’un s’est isolé, c’est l’Occident lui-même. Et encore : cet isolement n’est pas homogène. Cette année, Vladimir Poutine a rencontré les dirigeants des États-Unis, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Serbie.
Le monde contemporain ne se limite plus à la minorité occidentale. L’ère unipolaire est terminée. Nous entretenons des relations très dynamiques avec l’Asie, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique latine — plus de 85 % de la population mondiale.
En septembre, le président russe a effectué une visite d’État en Chine. Il a participé aux sommets de l’OCS, des BRICS, de la CEI, et au format Russie-Asie centrale. Des délégations russes de haut niveau ont pris part aux réunions de l’APEC et de l’ASEAN et se préparent au G20.
Nos partenaires arabes apprécient notre rôle constructif dans les efforts de stabilisation au Moyen-Orient. Les débats actuels à l’ONU sur la question palestinienne illustrent la nécessité d’impliquer tous les acteurs influents — sans quoi rien de durable n’aboutira.
Question :
Dans cet ordre mondial multipolaire, la dépendance économique et militaire de la Russie envers la Chine s'est-elle accrue, au point de créer un déséquilibre ?
S. Lavrov :
Nous ne « promouvons » pas la multipolarité : elle se construit naturellement, non par la conquête ou l’exploitation — comme dans l’ancienne logique coloniale — mais par la coopération, la prise en compte des intérêts mutuels et une répartition rationnelle des ressources selon les avantages comparatifs.
Les relations russo-chinoises ne constituent pas une alliance au sens classique : il s’agit d’une forme de partenariat plus souple et plus avancée. Il n’y a ni chef de file ni subordonné. Par conséquent, parler d’un « déséquilibre » n’a pas de sens.
Nos relations reposent sur la confiance, le respect mutuel et une longue tradition de bon voisinage. La coopération économique et technologique profite aux deux pays. La coordination entre nos forces armées renforce la stabilité stratégique et permet de répondre efficacement aux nouvelles menaces.
Question :
Vous avez qualifié l’Italie de pays « hostile » en 2024. Pourtant, notre gouvernement a récemment montré une certaine solidarité avec l’administration américaine — qualifiée par Vladimir Poutine non d’alliée mais de « partenaire ». Le remplacement de l’ambassadeur italien à Moscou semble indiquer une volonté d’apaisement. Quel est l’état de nos relations ?
S. Lavrov :
Pour la Russie, il n’existe pas de peuples hostiles : seulement des gouvernements hostiles. Avec l’actuel gouvernement italien, nos relations traversent la plus grave crise de l’époque d’après-guerre — situation qui ne résulte pas de notre initiative.
Nous avons été surpris de la facilité avec laquelle l’Italie a sacrifié ses propres intérêts nationaux pour s’aligner sur ceux qui visent la « défaite stratégique » de la Russie. À ce jour, nous ne constatons aucun changement notable : Rome continue de soutenir pleinement les néonazis de Kiev et multiplie les ruptures culturelles, annulant concerts, spectacles et forums comme le « Dialogue de Vérone ».
Cela ne correspond pas à l’esprit italien, traditionnellement ouvert à l’art et au dialogue.
Dans le même temps, nombre de vos concitoyens cherchent à comprendre la réalité du conflit. Le livre d’Eliseo Bertolazzi, Le conflit ukrainien vu par un journaliste italien, apporte des éléments documentés sur les violations du droit international commises par Kiev. Je le recommande. Trouver la vérité sur l’Ukraine est devenu difficile en Europe.
Une coopération égale et mutuellement bénéfique entre nos deux pays va pourtant dans l’intérêt de nos peuples. Si Rome souhaite renouer le dialogue sur des bases de respect mutuel, qu’elle nous en informe. Nous sommes prêts à écouter — y compris votre ambassadeur.