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politique

«J’en n’ai RIEN À FOUTRE» s’ils ne négocient pas ! (pas nous)

13 Avril 2026, 09:20am

Publié par Thomas Veillet - Chroniqueur

«J’en n’ai RIEN À FOUTRE» s’ils ne négocient pas ! (pas nous)

On ne va pas dire que c’est une énorme surprise. On ne peut pas dire que c’était gagné d’avance, loin de là, mais pourtant, va falloir composer avec. Nous sommes donc repartis pour une semaine axée sur « la méthode Trump ». Vance s'est tapé 21 heures de discussions à Islamabad — sans parler du temps de vol pour faire l’aller-retour — tout ça pour ressortir de la salle avec le visage de quelqu'un qui vient de perdre au poker mais qui prétend déjà que l’autre a triché : « nous partons avec une proposition finale et notre meilleure offre. » En gros, il ne s'est rien passé. Rien. Nada. Zéro. Le néant diplomatique habillé en conférence de presse.

 

Par Thomas Veillet, chroniqueur - 13.04.2026

Same player shoot again

Et comme Trump ne peut physiologiquement et psychologiquement pas rester sans rien faire — c’est documenté, cliniquement — il a annoncé sa nouvelle « stratégie de la semaine » : le blocus naval du Détroit d’Ormuz. Effectif immédiatement. Ça plus le blocus des ports iraniens dès ce matin. Pour ceux qui n’ont pas écouté les experts de la télé depuis 2 mois et qui n’ont pas lu ces chroniques durant le même période — le Détroit d’Ormuz c’est l’endroit par lequel transitent environ 20% du pétrole mondial. Vous bloquez ça, et vous n’avez pas une crise de l’énergie, vous avez mieux, vous avez le remake de 1973 en préparation, version 4K HDR avec budget illimité et sans aucun plan de sortie ou une quelconque autre solution alternative. On est dans la merde et puis c’est tout.

 

Dès que Vance eut quitté Islamabad, les stratégistes du monde entier se sont jetés sur leurs calculatrices et sur ChatGPT pour essayer de faire une esquisse de ce qui pourrait éventuellement peut-être nous attendre et la conclusion est assez simple, rien de moins que le fait qu’une crise énergétique de grande ampleur nous attend au coin du bois. Ou plutôt au coin du détroit, devrais-je dire. On peut donc à nouveau considérer que la situation est « un poil » tendue. Ce matin au réveil, le pétrole version WTI est de nouveau de retour au-dessus des 100$. Même largement au-dessus des 100$, puisque là tout de suite, nous sommes à 104.82$ sur le baril. Et il est plutôt pratiquement certain que d’ici à que je publie cette chronique, que je finisse de l’écrire et de l’enregistrer, le baril a la capacité de faire à peu près n’importe quoi en fonction des publications de Trump tant qu’il n’est pas couché. Les futures S&P sont indiqués en baisse de 0.8% – ce qui est tout de même raisonnable et qui laisse supposer qu’il y a encore un peu d’espoir et que nous ne sommes pas encore en mode « panique totale ». Pas pour l’instant.

 

Soyons réalistes

Mais pour être honnête, qui est vraiment surpris en ce lundi matin ? Vous avez deux pays qui se détestent depuis que je suis né – et ça commence à faire un moment – et vous leur demandez de se mettre d’accord en 24 heures dans le lobby d’un hôtel d’Islamabad ? Il ne fallait pas non plus s’attendre à une explosion de bouchons de champagne dimanche matin sous prétexte que tout était plié. Les Américains ne veulent pas entendre parler du nucléaire iranien et veulent qu’Ormuz réouvre dans le quart d’heure et les Iraniens veulent de l’enrichissement nucléaire à profusion et ils veulent qu’on leur rembourse les dégâts des bombardements et si on se met à genoux devant eux, ils réouvriront « PEUT-ÊTRE » le détroit en facturant 2 millions de dollars le bateau qui passe.

 

Autant demander à un vigneron valaisan de servir du chasselas vaudois à sa cérémonie de mariage. C’était perdu d’avance. Alors vous me direz que c’est facile de dire ça APRÈS et qu’on est toujours plus intelligent APRÈS et c’est vrai. Mais en même temps quand vous avez deux camps qui arrivent à la table des négociations avec des demandes aussi éloignées les unes des autres, on ne pouvait pas non plus s’attendre à voir le baril à 60$ ce matin. Surtout avec un Donald Trump qui, on le sait, a une capacité de tolérance et de flexibilité proche de zéro. Alors bien sûr, tout n’est pas fini. Les frappes aériennes n’ont pas encore repris et l’Iran n’est pas encore à l’âge de pierre. Mais le Président Américain est en phase d’hyperexcitation sur le clavier de son smartphone et, à partir de là, on ne peut rien exclure venant de sa part.

 

C’est reparti pour un tour de manège

À l’heure où je vous parle, c’est-à-dire autour de 5 heures du matin, heure de Genève, c’est-à-dire dimanche soir, 23 heures, heure de Washington. Trump vient de déclarer aux journalistes avec le flegme et la diplomatie qu’on lui connait : « J’en n’ai rien à foutre si les Iraniens reviennent à la table de négociations ou pas ». Voilà. Après 50 ans de politique étrangère américaine au Moyen-Orient, des milliards et des milliards de dollars, plusieurs guerres, quelques milliers de morts et vingt et une heures de négociations à Islamabad — et on termine avec un « je m’en fous » balancé à la presse sans la moindre citation qui pourrait finir dans les livres d’histoire. On est bien loin de la longue liste des citations historiques que Churchill, Roosevelt ou Eisenhower nous avaient gratifié en leur temps. Trump a inventé le nihilisme géopolitique comme stratégie d’État. Desproges aurait adoré.

 

Donc au bilan final de ce week-end, les négociateurs ont constaté qu’il y avait des « divergences » qui – pour l’instant ne sont pas irréconciliables – mais il va falloir pas loin d’un miracle pour que d’ici 10 jours on trouve une solution qui empêche Trump de transformer l’Iran en grand parking. Aujourd’hui, à 16h00, juste après l’ouverture du marché à New York — le blocus entrera en vigueur. La Marine américaine va bloquer le détroit d’Ormuz et les ports iraniens. Tous les navires. Toutes les nationalités. Tous les pavillons, plus personne ne passera s’ils viennent des ports iraniens. Ce qui signifie concrètement que si un cargo battant pavillon panaméen essaie d’aller livrer des pastèques à Bandar dès ce soir, il croisera un destroyer américain. État de fait qui ouvre d’ailleurs sérieusement une autre question subsidiaire fascinante : est-ce que les membres de l’OTAN vont participer ? Réponse de Trump, dimanche soir : si l’OTAN ne l’aide pas, Washington examinera sérieusement sa relation avec l’organisation. Lui qui cherche la première occasion pour rompre le contrat avec l’OTAN, va pas falloir le pousser trop loin. Donc non seulement on bloque le Détroit, mais en passant on remet en question l’alliance militaire qui structure la sécurité occidentale depuis 1949. Comme ça. Simplement. Un dimanche soir. Entre deux tweets. On n’en parle pas trop pour le moment, mais il faut juste espérer que les Houthis n’aient pas la même idée que Trump et décident eux de bloquer le détroit de Bab al-Mandab, vous savez celui qui se trouve en face de Djibouti et qui permet de remonter au canal de Suez. Histoire de bien foutre la merde sur le « reste du commerce mondial ».

 

Pour être parfaitement clair au milieu de tout ça, le Président du Parlement iranien a répondu à Trump sur les réseaux sociaux — parce qu’évidemment en 2026 les crises militaires se gèrent sur les réseaux sociaux — avec cette formule qui a le mérite de la concision : « Si tu veux te battre, on se battra » Deux puissances nucléaires (l’une officielle, l’autre en cours de fabrication accélérée depuis que les négociations ont échoué) qui se répondent en moins de 280 caractères. C’est ça la diplomatie internationale en 2026 sous Trump 2.0.

 

L’Asie, les doutes et la prolongation du cessez-le-feu

Ce matin, soyons clairs, c’est de nouveau la merde. MAIS, le Wall Street Journal rapporte quand même que plusieurs pays travailent à ramener les deux parties à la table des négociations. La porte reste ouverte, un second round serait possible dans les jours qui viennent, et le cessez-le-feu de deux semaines pourrait être prolongé. On peut rêver. Sauf que Trump s’en fout. Et le blocus commence quand même à 16h00. Alors soit il bluffe — ce qu’on appelle dans les cercles académiques le TACO Pattern — soit il ne bluffe pas, et là on entre dans un territoire que personne, vraiment personne, n’a envie d’explorer. On parle donc de crise énergétique totale qui vous donnera envie d’acheter une voiture électrique comme le Premier Ministre français pousse à le faire entre deux épilations de sourcils et d’autres parlent carrément de « black swan » à venir. Moi personnellement, je parle de lundi matin avec beaucoup de liquidités et des positions légères pas trop risquées, parce qu’après pas mal d’années à décortiquer ces marchés, j’ai appris une chose : quand les gens qui normalement exagèrent commencent à être mesurés, c’est qu’ils ont vraiment peur.

 

Pour l’instant, la baisse des marchés asiatiques est mesurée. On dirait presque que voir le baril monter de 8% ne fait plus peur à personne tellement on est habitué. Le Nikkei et le Kospi Coréen sont en baisse de 1.3%, la Chine recule à peine d’un quart de pourcent pendant qu’Hong Kong recule de 1.46%. Et pendant que tout le monde est devenu expert sur Ormuz, Bab al-Mandab et que chacun connait la différence entre le Brent et le WTI, Ryosei Akazawa — ministre du Commerce japonais, négociateur commercial ET apparemment économiste du dimanche — est passé sur NHK pour expliquer que la Banque du Japon pourrait relever ses taux en avril pour renforcer le yen et contenir l’inflation pétrolière. Techniquement cohérent. Pratiquement inutile. Mais ça donne l’impression de faire quelque chose, ce qui en politique économique compte pour à peu près la moitié du travail. Le raisonnement : yen plus fort = pétrole importé moins cher en monnaie locale. Vrai. Sauf que le Japon importe 90% de son énergie, que son économie tourne à l’export, que son marché obligataire est structurellement fragile, et que remonter les taux dans ce contexte c’est soigner la fièvre avec un traitement qui risque de tuer le patient. Mais les spécialistes disent que « les discussions avancent bien ». Évidemment. Mais juste pour bien commencer la semaine, on se souviendra qu’en juillet 2024, la BOJ avait déjà monté les taux de 0.25% et une semaine après, le Nikkei avait perdu 12% intraday. Donc, ça serait pas mal qu’en pleine crise énergétique, on ne tape pas EN PLUS une crise financière. Bref, comme disait le gars qui tombait d’un immeuble en passant devant le 3ème étage : « jusque-là, tout va bien ». Et le rendement du 10 ans japonais est à 2.485%.

 

Conclusion en moins de 280 caractères

Voilà donc le tableau complet de ce lundi matin. Le pétrole à presque 105 dollars, un détroit bloqué par décret de smartphone, une alliance atlantique remise en question, des banques qui gagnent de l’argent sur le chaos ambiant — et quelque part à Téhéran, un Président du Parlement qui répond à la superpuissance mondiale en 280 caractères chrono : « viens te battre ». On a connu des débuts de semaine plus sereins. On en a peut-être connu des plus dangereux — mais franchement, on cherche encore lesquels.

 

Ce qu’on sait avec certitude, c’est que le TACO Pattern va être testé cette semaine encore une fois. Soit Trump bloque vraiment, soit il recule — et dans les deux cas, les marchés vont souffrir. Parce que si ça bloque pour de vrai, c’est la crise énergétique. Et si Trump recule, c’est la crédibilité américaine qui finit au fond du Détroit d’Ormuz avec les autres épaves. Déjà que la crédibilité en question n’est pas terrible — les porte-parole continuent quand même de dire que « les discussions avancent bien ». Pour être honnête, personne ne les croit.

 

En attendant : gardez des liquidités, regardez le baril, et méfiez-vous de quiconque vous dit qu’il a compris ce qui va se passer. Parce que la seule chose dont on puisse être absolument certain ce matin — après vingt et une heures de négociations à Islamabad, un blocus naval annoncé sur Truth Social et une alliance militaire fragilisée entre deux tweets — c’est que personne, mais alors vraiment personne, n’a la moindre idée de ce qui va se passer.

 

On se voit demain pour la suite des aventures d’Oncle Donald au Moyen-Orient. Amenez du pop-corn, beaucoup de café et une voiture électrique, tant qu’à faire.

 

Thomas Veillet - Investir.ch

 

« j’en ai rien à foutre s’ils reviennent négocier »

Donald J. Trump 45ème et 47ème Président Américain (et on espère pas 48ème)

«J’en n’ai RIEN À FOUTRE» s’ils ne négocient pas ! (pas nous)

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La guerre contre l'Iran, symptôme d'un demi-siècle de consensus hégémonique américain

16 Mars 2026, 20:12pm

Publié par Louis Giroud

Pascal Lottaz(*), professeur associé à l'université de Kyoto, reçoit Michael Brenner(**), professeur émérite en affaires internationales à l'université de Pittsburgh. Au fil d'un entretien dense, les intervenants remontent aux fondements doctrinaux de la politique étrangère américaine — du mémorandum Wolfowitz de 1992 au 11 septembre, de l'ère Obama à Trump — pour éclairer la logique profonde qui a conduit à l'attaque contre l'Iran, et ce qu'elle révèle d'un Occident dont les repères moraux, collectifs et institutionnels se sont considérablement effrités.

La guerre contre l'Iran, symptôme d'un demi-siècle de consensus hégémonique américain

Pascal Lottaz: Nous avons déjà eu l'occasion d'aborder l'histoire du mouvement néoconservateur. Il semble que les néoconservateurs remportent une nouvelle fois la mise aux États-Unis. Pourriez-vous nous donner votre analyse de l'origine de cette guerre et votre point de vue sur la situation ?

Michael Brenner: Il existe certaines vérités fondamentales qui se trouvent malheureusement obscurcies dans cette cacophonie de voix — orales et écrites — concentrées pour la plupart sur des détails immédiats ou des spéculations sans fondement.

La première chose à dire, c'est que les États-Unis sous Donald Trump n'ont pas vraiment modifié l'orientation fondamentale de leur politique étrangère. Ce qu'il a fait, c'est en changer la manière: la rendre plus audacieuse, plus encline à prendre des risques, plus agressive, avec un accent encore plus marqué sur les moyens coercitifs — militaires, comme c'est le cas actuellement en Iran, ou commerciaux et financiers. Sa grande guerre tarifaire contre l'ensemble des partenaires commerciaux a commencé, si je ne me trompe pas, dans les quarante-cinq jours suivant son entrée en fonction. Cela a fourni une indication très claire de la pensée du président — pour autant qu'elle existe — et de celle de ses principaux collaborateurs, ainsi que des mesures extrêmes auxquelles il était prêt à recourir.

Cela dit, il faut garder à l'esprit qu'il existe aux États-Unis un consensus sous-jacent remarquablement large parmi les membres du milieu de la politique étrangère, les élites et la classe politique en général. Ce consensus a été formulé pour la première fois il y a plus de trente ans, à la fin de la guerre froide, dans ce fameux — ou tristement célèbre — mémorandum qui exposait en détail une stratégie visant à permettre aux États-Unis d'établir leur domination, voire leur hégémonie au sens littéral, à un coût relativement faible, ainsi que les moyens et méthodes pour l'institutionnaliser.

Cela incluait le recours à une action préventive contre toute autre puissance, tout autre État que l'on pouvait même imaginer acquérir la force nécessaire pour défier les États-Unis — et cela s'appliquait à l'échelle mondiale. Cette idée était exprimée par une formule utilisée par le Pentagone dans divers documents stratégiques évoquant le maintien d'une domination dans l'escalade dans chaque région du monde. Ce qui signifiait non seulement une suprématie militaire au sens strict, mais aussi que les points de vue et les intérêts américains devaient prévaloir partout où ils étaient identifiés comme tels.

Ce document de 1992 exprimait en réalité des opinions partagées par relativement peu de personnes. Il fut d'ailleurs désavoué par le président Bush père et par son administration. Mais il reflétait la pensée d'un noyau d'individus: des responsables, d'anciens responsables, des membres de groupes de réflexion, des universitaires. Ce mémorandum est celui de Paul Wolfowitz. Ce qui s'est passé au cours des trente-cinq années suivantes — et notre dialogue précédent l'a expliqué — c'est que les principes et les hypothèses essentielles de ce mémo se sont cristallisés et sont devenus la vision fondatrice et consensuelle de l'élite politique américaine à cause du 11 septembre.

Le 11 septembre a eu des effets très fondamentaux, graves et durables. D'abord, il a révélé pour la première fois — peut-être depuis Pearl Harbor — la vulnérabilité américaine, à un moment où l'on croyait presque universellement que les États-Unis avaient acquis une sorte d'invulnérabilité avec l'effondrement de l'Union soviétique. N'oublions pas qu'en 2001, la Chine n'apparaissait pas encore comme une rivale systémique des États-Unis, comme elle le deviendrait dix, quinze ou vingt ans plus tard. Ce fut donc un véritable choc pour le peuple américain et pour le système américain.

L'un des effets que cela a eus fut de recentrer et de raviver l'intérêt et l'inquiétude quant à la manière dont les États-Unis pouvaient utiliser leur vecteur de puissance écrasant pour atteindre les objectifs consistant à institutionnaliser la domination et le contrôle américains sur les aspects les plus essentiels des affaires internationales. Cela a également servi à justifier un très haut niveau d'intervention, expliqué et présenté sous l'angle de la guerre contre le terrorisme.

Bien sûr, il y a eu une guerre contre le terrorisme. Mais ce qui aurait dû être en réalité une série de missions et d'opérations de police et de renseignement est devenu une justification pour que les États-Unis fassent étalage de leur puissance dans les régions qui les intéressaient. Et c'est ainsi que nous en sommes arrivés à la guerre en Irak. Tout cela reposait sur un ensemble grossier de mensonges: Saddam Hussein n'avait absolument rien à voir avec le 11 septembre. En fait, les groupes djihadistes étaient ses ennemis jurés. Lui et Oussama Ben Laden entretenaient une relation personnelle profondément hostile.

Cela a donc donné l'élan — on pourrait l'appeler l'élan thématique — à une politique d'application de plus en plus vaste, étendue et intense de la puissance américaine à travers le monde.

N'oublions pas qui est venu après George W. Bush. Barack Obama, à qui Bush avait transmis le flambeau du leadership américain, a envoyé des troupes américaines en Syrie. C'est Obama qui a introduit l'idée des frappes de drones contre des individus identifiés comme ennemis des États-Unis — prétendument des chefs terroristes, une définition qui a été considérablement élargie. C'est Barack Obama qui a impliqué les États-Unis dans l'assaut saoudien contre le Yémen. Sans l'implication directe des Américains, non seulement en matière de renseignement mais aussi en fournissant des avions pour ravitailler les appareils d'attaque saoudiens, cet assaut — qui a duré quatre ou cinq ans contre les Houthis au Yémen — aurait été techniquement et physiquement impossible. Les victimes de cette campagne, qui n'a jamais vraiment attiré l'attention, se comptaient par centaines de milliers, dont plusieurs centaines de milliers d'enfants morts de maladie et de famine à cause du blocus auquel nous avons participé. Cela a été confirmé par diverses agences indépendantes, des organisations des Nations Unies et ainsi de suite.

Je le mentionne moins pour son importance stratégique intrinsèque que parce qu'il a démontré jusqu'à quel point les dirigeants américains de tout bord étaient prêts à agir de manière agressive sur la scène internationale.

Voilà donc le contexte. Laissez-moi souligner un point important: si l'on devait extraire du mémorandum original de Wolfowitz un ensemble de propositions — ce que j'ai fait dans un article rédigé il y a quelque temps — et les comparer à ce qui semble être manifestement, mais implicitement, la doctrine de Donald Trump — car Trump est incapable d'élaborer une doctrine ou d'organiser ses pensées de manière cohérente — les deux ensembles seraient identiques.

C'est pourquoi toutes les visions optimistes exprimées lorsqu'il a fait irruption sur la scène en 2017, puis à nouveau lorsqu'il est revenu au pouvoir il y a un an — à propos de Trump prétendument opposé à l'interventionnisme de l'État profond, qu'il aurait une part d'humanité et voudrait se présenter comme un artisan de paix — n'ont jamais reposé sur une base solide ni sur des preuves, si ce n'est quelques remarques rhétoriques faites pendant la campagne, prises au pied de la lettre bien qu'elles aient été contraires à tout ce que cet homme avait dit, montré et affiché dans sa personnalité tout au long de sa vie.

Voilà le contexte. C'est aussi le cadre qui explique la passivité avec laquelle la classe politique américaine et les médias ont réagi — ou n'ont pas réagi — face aux gestes de plus en plus agressifs de Trump, ou à ceux qui se sont produits alors que nous nous repositionnions en l'espace de treize mois à peine. Soulignons l'extrême gravité de ces actions. Certaines ont commencé sous Biden, d'autres ont été initiées par Trump lui-même. Il y a eu participation au génocide de Gaza. Ce n'est pas rien. Il y a eu une guerre commerciale contre tous — tarifaire, tous azimuts, de l'Europe à la Chine — non seulement mal conçue, mais même pas réfléchie. C'était impulsif. Cela est sorti des tripes de Trump et des esprits de certains de ses conseillers comme Bessent, Navarro et quelques autres.

Ensuite, tout s'est accéléré. L'Anschluss au Venezuela. La guerre économique totale contre Cuba. La tentative avortée d'annexion du Groenland. Et concernant l'Ukraine: malgré tout le tapage et les déclarations sur la prétendue volonté de Trump de servir de médiateur pour la paix — comment peut-on d'ailleurs servir de médiateur pour une paix dont on est en réalité l'un des protagonistes ? — Trump s'est montré à la fois incapable et peu disposé à accomplir les gestes les plus élémentaires nécessaires pour parvenir à des termes de règlement qui auraient même minimalement satisfait les préoccupations et les intérêts exposés à plusieurs reprises par les Russes, notamment dans sa forme la plus cohérente et la plus concise par Vladimir Poutine dans son discours du 14 juin 2024.

Or, aucune de ces actions ou déclarations belliqueuses n'a suscité la moindre opposition sérieuse aux États-Unis. Cela reflète deux choses. Premièrement, comme nous venons de le dire, le fait que les prémisses fondamentales qui les sous-tendaient, bien que dissimulées par le brouillard de la rhétorique de Trump, étaient partagées par presque l'ensemble de la classe politique américaine — et des médias. Deuxièmement, la capacité de Trump à intimider des acteurs complaisant: alliés en Europe, faible opposition politique d'un parti démocrate qui partageait encore une fois la plupart des objectifs et des intentions que Trump poursuivait, et bien sûr des médias qui ont approuvé presque tout ce qu'il a fait.

Cela nous amène au moment présent et à l'assaut contre l'Iran. Il n'y a guère de journal, encore moins de rédactions télévisées, qui n'ait d'une manière ou d'une autre cédé au président. Dans la plupart des cas, non seulement la majorité mais une très large majorité a traité cela comme quelque chose qu'il fallait faire et dont on espère qu'il réussira.

Il y a maintenant certaines critiques car cette action n'est pas suffisamment populaire auprès du public américain: 67 % des Américains s'opposaient à l'attaque contre l'Iran, ce chiffre étant tombé à environ 60 % aujourd'hui — un phénomène très modéré de ralliement autour du drapeau. Les opposants politiques y ont donc vu une occasion et un avantage. C'est principalement pour cette raison — bien que certains aient eu de réelles inquiétudes quant aux dangers et aux risques — que des responsables politiques ont exprimé des critiques. C'est une explication plutôt cynique, mais elle fournit une bonne partie des éléments.

 

Pascal Lottaz: Le point que vous soulevez est essentiel. Vous dites que ce n'est pas seulement la guerre de Donald Trump, ce n'est pas l'action d'un seul homme. C'est le résultat de nombreuses décennies d'accords constants en matière de politique étrangère au sein des cercles d'élite américains. Ce n'est pas seulement un président fou qui utilise désormais des pouvoirs extraordinaires — même s'il a aussi tendance à bafouer la Constitution. Ce cas particulier est unique mais s'inscrit dans une continuité planifiée.

Il existe actuellement deux grandes écoles de pensée. Selon la première, les États-Unis seraient essentiellement sous la coupe d'Israël et de Benjamin Netanyahu, qui manipulerait Donald Trump et les États-Unis eux-mêmes depuis longtemps. Selon la seconde — notamment celle de Brian Berletic — ce n'est pas vrai: les États-Unis se servent d'Israël comme d'un prétexte commode pour mettre en œuvre la doctrine Wolfowitz, pour exécuter les orientations issues de la RAND Corporation et poursuivre ainsi une stratégie hégémonique. Dans cette optique, Israël ne serait que la pièce maîtresse de l'un des trois ou quatre théâtres d'opération, en l'occurrence le Moyen-Orient. Laquelle de ces écoles de pensée vous semble la plus juste ?

Michael Brenner: Il y a clairement une convergence entre les propres ambitions d'Israël — créer un Grand Israël — et le désir américain de contrôler et de dominer une zone considérée comme à la fois économiquement et stratégiquement vitale. Pourquoi stratégiquement ? C'est une question un peu glissante, car personne d'autre n'était en position de la contrôler ou d'utiliser sa domination contre les États-Unis. C'est une notion de la guerre froide qui n'a eu aucune base dans la réalité depuis trente ans. Mais selon le cadre de Wolfowitz, assimilé par les élites politiques américaines, cela avait du sens: c'est une région très importante, au cœur d'une stratégie mondiale américaine de domination et de contrôle totaux.

La relation entre Israël et les États-Unis, entre les élites israéliennes et les élites américaines, la puissance du lobby israélien aux États-Unis, les relations personnelles entre Netanyahu et Trump — tout cela avait une saveur très particulière et est assez important dans l'ensemble du tableau. Mais à la base de cette relation, il y avait une convergence des ambitions des deux parties. Les deux pays étaient dirigés par des personnalités très volontaristes, ayant chacune une vision grandiose et exagérée de leurs buts, de leurs ambitions et de leurs objectifs. Dans le cas de Trump, il y avait cette sorte d'optimisme primitif selon lequel tout ce qu'il voulait, il pouvait le réaliser.

D'un point de vue historique, je ne pense pas que les événements des trois ou quatre dernières années, en remontant à l'ère Biden, à Gaza et ainsi de suite, étaient absolument inévitables. Il y a eu le 11 septembre, qui a donné à Netanyahu un formidable élan pour poursuivre ses propres ambitions, avec un impact considérable aux États-Unis. De même, un président américain autre que Trump n'aurait peut-être pas engagé les États-Unis avec autant de désinvolture dans des actions aussi drastiques que le lancement d'une attaque contre l'Iran, qui était totalement insensée et extrêmement dangereuse. Cela dit, même s'il n'y avait pas d'inévitabilité, la logique stratégique était en place et rendait donc cela possible, même si les facteurs immédiats provenaient du caractère et de la personnalité de Netanyahu et de Trump.

Ainsi, d'une certaine manière, on pourrait dire que les objectifs de ces deux entités — Israël et les États-Unis — sont différents, mais que les moyens sont les mêmes. Il créent une sorte de symbiose, un peu comme les sionistes juifs et les sionistes chrétiens qui ont des buts distincts: les sionistes juifs veulent une domination juive sur les autres, tandis que les sionistes chrétiens attendent l'Armageddon où les juifs iraient en enfer et les chrétiens au paradis. Des objectifs différents, mais atteints par les mêmes moyens. Ils coopèrent donc, liés comme les doigts de la main, pour reprendre l'expression de John Mearsheimer.

À mon avis, les éléments intangibles sont extrêmement importants, car les psychopathologies à l'œuvre dévient selon des angles aigus par rapport à la pratique historique standard et aux normes du comportement international. Seuls des régimes fous ont suivi la voie qu'ont empruntée Netanyahu et Trump. Il est difficile de trouver des précédents historiques parmi des gouvernements ou des dirigeants que l'on pourrait considérer comme plus conventionnels dans leur conduite. Il est toujours risqué d'analyser la psychologie des individus et d'essayer d'expliquer de grands événements uniquement sous cet angle, mais il est tout aussi risqué de l'ignorer.

 

Pascal Lottaz: Cela nous ramène chaque fois à la situation d'un président élu d'un pays souverain qui ne représentait aucune menace, n'était engagé dans aucun conflit sérieux avec les États-Unis — et le président Maduro — et qui détourne le regard face à un génocide, alors qu'il n'existe aucune base historique ni aucune expérience justifiant que les États-Unis et les Américains en soient les complices. Les Israéliens, compte tenu de leur histoire et de l'endoctrinement reçu à l'école et ailleurs, vivent dans un contexte socio-psychologique et politique différent de celui des États-Unis. Ces passions primordiales n'existent pas aux États-Unis, même parmi les populations juives modernes qui pour la plupart ont soutenu Israël et le lobby israélo-sioniste. La majorité des juifs américains sont laïques et n'étaient certainement pas animés par ce type de passion. Il n'existe donc vraiment aucun précédent pour bon nombre de ces événements.

Ces guerres à grande échelle — et pas seulement les guerres — rappelons qu'une étude récente publiée dans The Lancet a montré que les sanctions américaines et européennes tuent un demi-million de personnes chaque année. Un demi-million de personnes meurent uniquement à cause des sanctions. La violence de masse déclenchée par l'Occident, non seulement par les États-Unis mais par le fonctionnement de tout le système, est immense. Comment et pourquoi cela se produit-il ? Et lorsque nous nous interrogeons sur la culpabilité des dirigeants individuels, nous posons cette vieille question: la Seconde Guerre mondiale aurait-elle eu lieu si Hitler n'avait pas été là ? La réponse semble être de plus en plus: non. C'est un système. Le système produit les figures de proue qui exécutent ce vers quoi il est orienté.

La question de savoir comment ce système fonctionne concerne bien sûr la profondeur et la nature de l'intégration entre Israël et les États-Unis. L'influence va dans les deux sens. Nous le voyons à chaque visite de Netanyahu aux États-Unis, dans les déclarations de l'ambassadeur des États-Unis en Israël, lui-même fervent sioniste chrétien. Quelqu'un m'a un jour soutenu qu'Israël pouvait être compris comme une version déchaînée des États-Unis sans les contraintes de la Constitution — ce qui permettrait la mise en œuvre de choses qui ne seraient autrement pas possibles. D'où la synergie entre les deux entités et l'intégration politique à travers le lobbying. Comment essayez-vous de comprendre cette interaction ?

Michael Brenner: Il y a là des éléments proprement américains. Les privilèges que les Américains s'accordent en tant que nation, tout cela est enraciné dans cette croyance qui imprègne la culture et la société américaine: l'idée que les États-Unis sont nés dans un état de vertu originel. Il y a là une part de théologie — l'idée que les États-Unis ont été placés ici, pour certains par la providence, pour d'autres par l'histoire, afin d'être le phare, de montrer la voie vers un monde meilleur et plus éclairé, et de plus en plus d'agir comme un agent en prenant des initiatives pour avancer sur cette voie. C'est profondément enraciné. Cela a d'abord été souligné par Alexis de Tocqueville il y a presque deux cents ans.

Les États-Unis en tant que pays ont deux autres caractéristiques historiques distinctives. La première: ils ont toujours eu l'ambition de s'étendre — la Destinée manifeste. Après tout, les États-Unis ont déclenché une guerre contre le Mexique, une guerre d'agression destinée à s'emparer d'immenses territoires mexicains. Ils ont commencé avec des mensonges et des déformations. La guerre hispano-américaine les a conduits dans des territoires coloniaux aussi lointains que les Philippines. Que penseraient les Pères fondateurs d'une telle entreprise ? La deuxième chose proprement américaine: les États-Unis n'ont jamais été occupés ni n'ont subi les ravages de la guerre sur leur propre sol. Ils ont subi des pertes — importantes en Corée, environ cinquante mille, et au Vietnam, environ soixante mille — mais ils n'ont jamais connu ce type de souffrance que presque tous les autres pays du monde connaissent, accompagné de la conviction qu'ils peuvent entreprendre et réussir des projets que personne d'autre n'oserait même envisager.

Mais élargissons la perspective et considérons les alliés de l'Amérique — l'Occident collectif, c'est-à-dire l'Europe, la France, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, ainsi que les alliés pratiques et pragmatiques comme le Japon et la Corée du Sud. Ils partagent certains traits communs. Rappelons-nous que depuis les années Covid et jusqu'à ce jour, les gouvernements et les sociétés européennes ont approuvé les atrocités commises par les Israéliens à Gaza et dans l'ensemble de la Palestine occupée. Les dirigeants se sont tous précipités à Jérusalem non seulement pour saisir ce moment, mais aussi pour lui donner carte blanche afin qu'il fasse tout ce qu'il voulait. C'était comme si — pour employer une analogie grossière — une bande de Hells Angels se ruait pour participer à un viol collectif.

Et cette attitude perdure encore aujourd'hui, ce qui est très étrange compte tenu de l'histoire de l'Europe d'après-guerre, en particulier de l'Europe occidentale, et de l'apparente institutionnalisation des valeurs éclairées. Aujourd'hui même, le Parlement européen a décerné pour la première fois ses distinctions à ceux qui promeuvent les valeurs européennes. Parmi les lauréats figurent Zelenski — qui a reçu la plus haute distinction — Bono du groupe U2, ainsi qu'un certain nombre d'autres personnes pour le moins discutables.

Il y a donc ici une certaine pathologie, une certaine déviance par rapport à ce que nous comprenions de l'Europe d'après-guerre, qu'il faut placer aux côtés de la psychopathologie et du comportement psychopathe des États-Unis. Ce qui l'explique n'est pas facile à dire. Certaines choses leur sont communes et il s'agit, je pense, de facteurs permissifs. L'un d'eux est une forme subtile — et parfois pas si subtile — de racisme. Le racisme est un concept très nébuleux. Il a de multiples dimensions et peut prendre une grande variété de formes diverses. Mais il ne fait aucun doute, sur la base des preuves des dernières années, que les pays occidentaux conservent encore un profond sentiment de supériorité morale par rapport aux autres races. L'héritage de la religion s'y mêle également.

Je ne pense pas qu'on puisse expliquer l'attitude occidentale face aux atrocités commises contre les Palestiniens et leur acceptation universelle sans en tenir compte. Ou encore, dans un autre sens: l'obsession croissante des Américains pour la Chine en tant que rival pour la première place, comme s'il existait un trône dans le monde qui devait être occupé par quelqu'un, et que les États-Unis se croyaient providentiellement destinés à s'y asseoir. Cette obsession pour la Chine n'est pas seulement pragmatique ou pratique. Il est raisonnable de dire qu'il y a aussi un élément racial. Les Chinois ne sont pas des Allemands, ni même des Russes. C'est une autre race. Et cela, inconsciemment pour la plupart et consciemment pour certains, donne une dimension particulière à l'hostilité envers la Chine, qui n'a rien fait pour provoquer les États-Unis ou l'Occident — alors que nous avons fait beaucoup pour la provoquer. Revenir sur un accord vieux d'un demi-siècle conclu entre Mao, Nixon et Kissinger, portant sur le fait que Taïwan fait partie intégrante de la Chine, puis presque du jour au lendemain dire non — nous voulons que cette île, située à sept ou huit mille kilomètres de chez nous, ne fasse pas partie de la Chine, qu'elle soit indépendante et sous contrôle américain. C'est vraiment tout à fait extraordinaire. Et il y a, je pense, un élément racial lié à cela.

Aux États-Unis comme en Europe, pour des raisons quelque peu différentes, il existe cette animosité profondément enracinée et cette manière de penser discriminatoire à l'égard des musulmans. Aux États-Unis, on se réfère sans cesse à ces incidents terroristes des années 1980-90, puis bien sûr au 11 septembre. En Europe, cela tient beaucoup aux problèmes d'assimilation de larges populations musulmanes venues de régions lointaines du monde, en Allemagne, en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne.

Les États-Unis de nos jours sont plus enclins que quiconque à aller vers les extrêmes. Voici un exemple local, ici au Texas. Le gouvernement de l'État — dont les hauts responsables et le gouverneur peuvent à juste titre être qualifiés de quasi fascistes — a tenté de saper le système d'enseignement public en créant un système de bons scolaires. Il s'agit d'un prolongement du mouvement des écoles à charte et des écoles privées: toute famille peut utiliser une partie de l'argent public pour payer les frais de scolarité d'une école privée, quel que soit le système scolaire. Les fondamentalistes chrétiens y ont vu un grand intérêt et l'ont fortement soutenu au Texas. Désormais, sur des bases d'une constitutionnalité douteuse, ce dispositif peut aussi servir à payer les frais de scolarité d'écoles confessionnelles, qu'elles soient catholiques, protestantes, juives ou autres. Mais le décret exécutif publié par notre gouverneur, désormais confirmé par ses adjoints, stipule que les écoles privées ayant le moindre lien avec l'islam sous quelque forme que ce soit sont exclues et empêchées même de déposer une demande de certification et d'éligibilité à ces subventions. On ne peut pas faire plus raciste que ça.

Est-ce caractéristique de tous les Américains ? Non. Mais le point à considérer, c'est que beaucoup de choses sont désormais faites aux États-Unis — par les gouvernements des États ainsi que par le gouvernement fédéral — qui auraient été totalement impensables il y a trente ou quarante ans. Ce sera probablement finalement déclaré inconstitutionnel par la Cour suprême, malgré ses penchants pour Trump et la droite chrétienne. Mais en attendant, cela va être appliqué, et le processus de révision judiciaire va prendre des années.

 

Pascal Lottaz: Quand nous parlons de relations internationales, ce que nous essayons de comprendre, ce n'est pas nécessairement le racisme ou les penchants violents des individus — nous cherchons à le comprendre à un niveau systémique. Ce que vous soulignez, c'est qu'il existe un racisme systémique inhérent, non pas au sens woke libéral, mais au sens d'une discrimination profonde qui s'étend sur des siècles. Les États-Unis n'existeraient pas sans le génocide des populations autochtones d'Amérique du Nord. Et l'Europe aussi — le viol, le pillage et la guerre font partie des valeurs européennes. La seule chose que nous n'aimons pas, c'est quand elles se retournent contre nous-mêmes. Le seul péché reconnu au cours des cent dernières années, c'est que le génocide des juifs n'était pas une bonne chose parce qu'il faisait partie de notre propre société. Mais chaque fois qu'une nouvelle guerre éclate, on voit réapparaître ces déclarations ouvertement racistes — en Ukraine, lorsqu'un journaliste de CNN dit que ce ne sont pas de vrais réfugiés, que ce sont des gens blonds aux yeux bleus, des gens ordinaires. Et avec Gaza, lorsque le 7 octobre a été décrit comme la plus grande mort de juifs depuis l'Holocauste, puis qu'avec cent mille morts à Gaza, il y a encore débat pour savoir si l'on peut parler de génocide. Des personnes qui utilisent ce mot en Allemagne se retrouvent devant les tribunaux.

Nous voyons donc comment ces inclinations extrêmement violentes des Européens et des Américains se manifestent malheureusement encore et encore. Je me demande si nous pouvons maintenant passer, pour les quinze dernières minutes, à l'Iran. Quelle est votre analyse de cette guerre et comment voyez-vous son évolution ?

Michael Brenner: Je vais prendre un risque et proposer un facteur supplémentaire, lié à ce dont nous discutons. Pourquoi est-il inconcevable qu'un président américain ait lancé une attaque contre l'Iran ? Comment est-il concevable qu'un pays comme les États-Unis puisse devenir complice d'un génocide moderne ? Ces choses ne se seraient pas produites il y a trente, quarante ou cinquante ans. Qui aurait pensé que les Européens de l'Ouest suivraient une voie d'abord tracée par Hitler — en déclarant les Ukrainiens honoraires, en collaborant avec les nationalistes ukrainiens du courant Bandera — alors que l'occupation nazie en Ukraine avait conduit au massacre de nombreux Ukrainiens ? Pourquoi ont-ils détourné le regard devant le fait que des unités clés de l'armée ukrainienne portaient des insignes nazis sur leurs uniformes, ou que le gouvernement promouvait l'installation de statues en l'honneur de Bandera ? Et ensuite que le Parlement européen déclare que Zelenski — qui a été en réalité domestiqué par ces éléments d'extrême droite — est une figure symbolique représentant les valeurs européennes.

Permettez-moi d'ajouter un autre élément. À mesure que nos sociétés ont progressé, elles ont affaibli leurs liens et perdu leurs repères moraux et économiques. En partie, cela tient au fait que nous sommes devenus des cultures du nihilisme. Dans une société nihiliste, toutes sortes de normes — règles formelles, informelles, habitudes — en d'autres termes, tout l'ensemble des éléments qui forment un surmoi collectif ont vu leur influence sur le comportement individuel considérablement diminuer. C'est clairement le cas aux États-Unis. Presque tout est permis et l'on peut tout excuser pour soi-même ou pour les autres, parce que du point de vue de l'ego suprême, il n'existe plus aucune limite.

Dans le cas de Donald Trump, le narcissisme psychopathologique fait partie d'une explication ou d'un facteur de contexte qui aide à comprendre non seulement l'initiation de certaines de ces actions et de ces comportements auparavant inacceptables — car il faut toujours un acte volontaire de la part d'un individu ou d'un groupe — mais aussi la tolérance à leur égard, leur acceptation. Et cela est certainement en train de changer. C'est l'expression d'un phénomène culturel beaucoup plus large. Mais c'est un terrain glissant, et nous garderons cela pour une autre discussion.

 

Pascal Lottaz: Juste dans les dernières minutes: quelle est votre évaluation de la manière dont les États-Unis abordent leur guerre avec l'Iran ? Et comment pensez-vous que l'Iran l'aborde de son côté ?

Michael Brenner: La chose la plus frappante, en dehors de l'audace et de la folie de ce qu'ils ont fait — l'irrationalité — c'est qu'il n'y a pas de plan. Il n'y en avait pas. Comme le souligne Chas Freeman, fort de sa vaste expérience et de ses travaux académiques sur la prise de décision: si vous voulez agir de manière logique et raisonnable en tant que chef de gouvernement, et particulièrement si vous envisagez la possibilité d'entrer en guerre, vous commencez par définir vos objectifs. Y a-t-il plusieurs objectifs et quelle est l'échelle des priorités ? Ensuite, disposez-vous des moyens pour les atteindre — militaires, financiers, politiques, sur le plan intérieur et extérieur — et quels moyens possède votre adversaire ? Enfin, à quelles conditions prévoyez-vous de mettre fin à la guerre ? Rien de tout cela n'a été réfléchi ni formulé par l'équipe Trump. Ils sont donc perdus.

Il est évident que ces idées fantastiques selon lesquelles les Iraniens se soulèveraient contre le régime islamique ont toujours été absurdes, et toute personne connaissant un tant soit peu l'Iran s'en rendait compte. C'était un monde d'illusion, habité par Trump et ses principaux conseillers. Naturellement, lorsque ce rêve chimérique se dégonfle — comme c'est déjà le cas — on ne sait plus vers où se tourner.

Les gens disent maintenant que Trump aimerait une porte de sortie. Mais en réalité, Trump n'est même pas sûr de vouloir entreprendre des démarches pour éviter la guerre, car il en paye le prix à tous les niveaux — en termes de popularité, d'élection et ainsi de suite.

C'est un peu comme avec l'Ukraine. Il aimerait désengager les États-Unis, mais il n'est pas prêt à faire la moindre concession qui serait largement perçue comme un échec pour les États-Unis et comme une perte personnelle. Ce qui est le plus intolérable pour quelqu'un ayant la personnalité narcissique de Trump, c'est d'être vu comme un perdant. Il est donc très difficile de voir comment il pourrait se sortir du fiasco iranien, alors que toute voie raisonnable pour en sortir reflétera inévitablement ce que la plupart des États et des gouvernements considéreront comme un échec, et les États-Unis ainsi que Trump personnellement comme des perdants.

C'est l'une des raisons pour lesquelles je soupçonne — sans aucune information privilégiée — qu'il n'y aura pas de porte de sortie ou que l'administration ne considérera aucune option réaliste de sortie dans un avenir proche. Qu'ils continueront à poursuivre la guerre par un moyen ou un autre, sans même exclure la possibilité d'envoyer des troupes au sol — non pas pour occuper l'Iran, car c'est impossible, mais peut-être dans l'idée de s'emparer de la côte et d'ouvrir le détroit d'Ormuz avec des soldats américains, de l'infanterie et des marines. Pour la plupart des personnes ayant une expérience militaire, c'est presque une impossibilité. Mais Trump et ses associés pourraient très bien s'engager sur cette voie, car en termes purement personnels et au regard de la vision grandiose qu'ils ont des États-Unis dans le monde, perdre ou admettre un échec serait pire.

Je ne vois donc aucune raison d'être même modérément optimiste. Lorsqu'une société ou une camarilla dirigeante commence à se désagréger et que ses attitudes, ses émotions et ses pensées commencent à diverger fortement de la réalité, alors tout devient possible. N'importe quoi.

Pour ce qui est d'Israël, il n'est pas impossible qu'ils envisagent au moins d'utiliser des armes nucléaires. Si la situation continue de se détériorer et si Trump commençait à prendre au sérieux l'idée d'un désengagement, Netanyahu irait à Mar-a-Lago et dirait à Trump: « Nous ne pouvons pas accepter cela, et nous utiliserons des armes nucléaires si nécessaire — à moins que tu ne t'engages pleinement et ne sois prêt à intensifier la guerre. »

Je ne sais pas comment Trump réagirait. Et cela laisse de côté la possibilité que Netanyahu soit en position de faire chanter Trump grâce aux enregistrements d'Epstein. Car Epstein enregistrait tout le monde, et il existe sans doute quelque part des vidéos impliquant Trump. Puisque toute l'affaire Epstein était une idée du Mossad, il ne fait guère de doute qu'au moins certaines d'entre elles se trouvent dans un coffre-fort en Israël. Je ne dis pas que c'est certainement le cas — c'est une possibilité très réelle.

La présidence Trump, avant tout, a été beaucoup de choses, mais une chose qu'elle n'a pas été, c'est assoiffée de sang. Ce n'était pas le genre de personne à dire: « Nous allons tous les tuer et les massacrer. » Maintenant, il le fait. Avec l'annonce de cette guerre, il l'a fait. Et ce changement d'attitude, pour moi, fait partie des choses qui pourraient s'expliquer par un chantage pur et simple. Mais tout cela reste de la spéculation.

Transcription, rewriting/editing: Louis Giroud

 

(*) Pascal Lottaz est un chercheur et universitaire suisse, professeur associé à l'Université de Kyoto au Japon. Il est le fondateur et le principal animateur de la plateforme et de la chaîne YouTube "Neutrality Studies", dédiées à l'étude de la neutralité dans les relations internationales.

Parcours Académique

Il enseigne à la Faculté de droit et au Hakubi Center for Advanced Research de l'Université de Kyoto depuis 2023.

Expériences passées: Avant Kyoto, il a été professeur adjoint à l'Institut d'études avancées de l'Université Waseda (Tokyo) et a enseigné à l'Université Temple (campus du Japon).

Formation: Il a obtenu son doctorat (PhD) et son master en politiques publiques au National Graduate Institute for Policy Studies (GRIPS) à Tokyo. Ses études initiales en philosophie et histoire ont été réalisées à l'Université de Fribourg, en Suisse.

 

(**) Michael J. Brenner est un universitaire américain reconnu, spécialiste de la politique étrangère des États-Unis et des relations internationales.

Parcours Académique et Professionnel

Université de Pittsburgh: Il y détient le titre de professeur émérite d'affaires internationales.

Autres affiliations: Il est chercheur (Fellow) au Centre pour les relations transatlantiques de la SAIS/Johns Hopkins University et a dirigé le programme de relations internationales à l'Université du Texas jusqu'en 2012.

Expérience gouvernementale: Au cours de sa carrière, il a travaillé pour le Département de la Défense des États-Unis et le Foreign Service Institute

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Iran: crise pétrolière, île de Kharg et le piège d'une offensive bâclée

16 Mars 2026, 05:38am

Publié par Louis Giroud

Alors que les cours du pétrole flambent sous l’effet des tensions dans le détroit d’Ormuz, les marchés s’inquiètent d’une crise énergétique majeure. La hausse spectaculaire du brut révèle les fragilités d’une stratégie américaine saugrenue: réserves stratégiques affaiblies, dépendance persistante aux flux du Golfe, hypothèse d’une opération militaire sur l’île iranienne de Kharg. Derrière les discours contradictoires de Washington, plusieurs analystes examinent les conséquences concrètes qu’aurait une confrontation directe avec l’Iran.

Iran: crise pétrolière, île de Kharg et le piège d'une offensive bâclée

Depuis la réouverture des marchés pétroliers ce soir, les prix du brut et du Brent connaissent une envolée spectaculaire, franchissant la barre des 100 dollars le baril. Cette progression s’explique par les tensions sociales au Moyen-Orient et par la fermeture partielle du détroit d’Ormuz, point de passage essentiel du commerce mondial d’hydrocarbures. Dans ce contexte, deux analystes examinent les angles morts de la stratégie américaine: faiblesse des réserves pétrolières stratégiques, dépendance persistante aux flux énergétiques du Golfe et hypothèse d’une opération militaire visant l’île iranienne de Kharg. Ils rappellent également ce qu’impliquerait concrètement une invasion de l’Iran.

Le Wall Street Journal rapporte dimanche soir 15 mars, que plusieurs dirigeants du secteur énergétique privé — notamment chez Exxon et Chevron — ont averti l’administration Trump que les perturbations dans le détroit d’Ormuz continueront d’alimenter une forte volatilité sur les marchés mondiaux. Dans le même temps, l’administration multiplie des messages contradictoires quant à sa capacité — ou à sa volonté — de faire baisser les prix de l’énergie pour les consommateurs américains.

Le président «entend corriger rapidement la situation»

Du côté de Washington, la réponse officielle reste simple: il ne s’agirait que d’une perturbation temporaire. Selon la Maison Blanche, le président entend corriger rapidement la situation en neutralisant le régime iranien. Le conflit, assurent ses conseillers, se conclurait dans les prochaines semaines, permettant la reprise des flux pétroliers et une baisse rapide des prix. Dans l’intervalle, les navires commerciaux devraient être escortés dans le détroit.

Pour les analystes, la question centrale est ailleurs: que se serait-il produit si l’administration avait véritablement anticipé une telle crise ?

Plusieurs indices suggèrent que certaines options ont été négligées. Les stocks de la Réserve stratégique de pétrole des États-Unis se situent aujourd’hui à leur niveau le plus bas depuis plusieurs décennies. Aucune coalition internationale n’avait été mise en place pour protéger les pétroliers transitant par Ormuz. Parallèlement, le développement des énergies renouvelables a été entravé par les choix politiques de l’exécutif américain. Enfin, des droits de douane élevés ont été instaurés sur les engrais et sur plusieurs de leurs intrants.

Concernant la réserve stratégique, les chiffres parlent d’eux-mêmes: les États-Unis disposent d’environ 400 millions de barils stockés, soit l’équivalent d’une vingtaine de jours de flux transitant habituellement par le détroit d’Ormuz. Mais la capacité de libération reste limitée à environ deux millions de barils par jour. Si l’administration avait commencé à mobiliser ces réserves trois semaines plus tôt, la hausse actuelle des prix aurait probablement été plus contenue. Un raisonnement comparable vaut pour les réserves détenues par d’autres pays partenaires.

Pékin dispose de 1,2 milliard de barils de réserves, trois fois le stock américain

Une ironie s’impose toutefois: la Chine, que beaucoup considéraient comme la principale victime potentielle d’une fermeture du détroit d’Ormuz en raison de sa forte dépendance à cette route énergétique, semble mieux résister que prévu. Pékin dispose d’environ 1,2 milliard de barils de réserves stratégiques — soit près de trois fois les stocks américains. Surtout, la Chine a investi, au cours de la dernière décennie, des centaines de milliards de dollars dans l’énergie solaire, les batteries et les véhicules électriques. Elle a engagé un vaste processus d’électrification de son économie. Dans ce contexte, la Chine pourrait paradoxalement apparaître comme l’un des bénéficiaires indirects de la crise actuelle.

Face aux déclarations de responsables américains — Karoline Leavitt, Sean Duffy ou Chris Wright(*) — affirmant que la situation restera brève et maîtrisée, les analystes répondent sans détour: ce discours relève davantage de la pensée magique que de l’analyse stratégique.

L’un des éléments les plus étonnants de la situation actuelle tient au fait que l’Iran continue de vendre du pétrole — et même davantage qu’avant le début des hostilités. Les États-Unis ont frappé certaines installations militaires iraniennes, mais se sont gardés de cibler les infrastructures pétrolières. La raison est simple: Washington redoute qu’une telle destruction ne provoque une hausse encore plus brutale des prix de l’énergie, susceptible de fragiliser l’économie américaine.

Kharg, un levier stratégique pour l’Iran

L’île de Kharg joue ici un rôle central. Elle possède une capacité d’exportation d’environ cinq millions de barils par jour, bien au-delà des 1,5 à 2 millions de barils exportés jusque-là par l’Iran, faute d’acheteurs. Jusqu’à présent, la Chine constituait pratiquement le seul client régulier du pétrole iranien. De nombreux autres pays craignaient les sanctions américaines — y compris l’Inde, pourtant acheteuse de pétrole russe. Mais la situation actuelle pourrait changer la donne: face à la raréfaction de l’offre mondiale, plusieurs États seraient désormais prêts, discrètement, à accepter des cargaisons iraniennes.

L’île de Kharg devient ainsi un levier stratégique pour Téhéran — et potentiellement un objectif militaire pour Washington. Un message codé du sénateur Lindsey Graham, évoquant l’éventualité d’une intervention des Marines, a circulé la veille. Des milliers de soldats des forces expéditionnaires marines ont été déployés dans la région, officiellement pour se tenir prêts à diverses opérations, dont une éventuelle prise de l’île.

Mais l’hypothèse d’une occupation de Kharg soulève une question stratégique fondamentale: une telle opération contraindrait-elle l’Iran à capituler, ou l’entraînerait-elle au contraire dans une guerre existentielle ?

Les Américains se battent pour le prix du pétrole et les Iraniens pour leur survie

Dans tout conflit, la domination de l’escalade n’appartient pas forcément au camp disposant de l’arsenal le plus puissant. Elle revient souvent à celui qui peut supporter le plus de pertes et de souffrances. Les Iraniens se battent pour leur survie politique et nationale. Les Américains, eux, se battent essentiellement pour éviter que le prix du pétrole n’atteigne 150 dollars le baril. Le régime iranien possède par ailleurs une tolérance élevée à la souffrance infligée à sa propre population, tandis que les responsables politiques américains demeurent — au moins en théorie — redevables devant leurs électeurs.

L’absence remarquée de certaines figures politiques américaines dans les communications publiques intrigue également. Marco Rubio se trouve actuellement à Miami. Il semble avoir conclu un arrangement tacite lui permettant de se concentrer sur la politique américaine dans l’hémisphère occidental — notamment au Venezuela — tout en restant en retrait sur le dossier iranien. Une position qui pourrait s’avérer politiquement utile si l’opération contre l’Iran devait mal tourner.

En l’état, aucune solution simple ne semble exister pour résoudre la crise pétrolière. Deux scénarios se dessinent. Le premier: une désescalade conduisant à la fin du conflit et à la réouverture du détroit d’Ormuz par l’Iran — ce qui supposerait que Téhéran obtienne des concessions en retour. Le second: une intervention militaire américaine à grande échelle, comparable à celle de l’Irak en 2003, impliquant l’occupation de territoires suffisants pour neutraliser toute menace contre le trafic maritime.

Un million de soldats attendent les marines américaines

Or l’Iran représente un défi militaire d’une tout autre ampleur. Le pays est le seizième plus vaste au monde. Le plateau iranien est entouré de chaînes montagneuses qui compliquent toute opération terrestre. Son territoire est plusieurs fois plus étendu que celui de l’Irak. Près d’un million de soldats servent dans les forces armées de la République islamique.

Une invasion impliquerait des coûts colossaux — en milliards de dollars et en vies américaines — même dans le scénario le plus favorable. Et une question fondamentale resterait posée: s’agirait-il simplement d’un changement de politique, ou d’un changement de régime ? Dans ce second cas, qui prendrait le pouvoir après la chute des autorités actuelles, et pour combien de temps ?

La prise de l’île de Kharg nécessiterait déjà des milliers de soldats au sol. Le contrôle du pays exigerait des forces bien plus importantes encore. À cela s’ajoute un enjeu nucléaire: sous la ville d’Ispahan se trouveraient environ mille livres d’uranium enrichi à 60 %, dont la sécurisation exigerait elle aussi des opérations terrestres.

On aimerait croire que quelqu’un, à la Maison Blanche, a ressorti des archives le dossier de l’Irak de 2003. Mais, à observer la rhétorique actuelle, l’administration semble reproduire, jour après jour, l’illusion du moment « Mission accomplie ».

Transcription et réécriture: Louis Giroud

 

(*) Karoline Leavitt: Elle occupe le poste de porte-parole de la Maison-Blanche (White House Press Secretary).

Sean Duffy: Il s'agit de l'ancien membre du Congrès et actuel secrétaire aux Transports des États-Unis (Secretary of Transportation).

Chris Wright: Il occupe le poste de secrétaire à l'Énergie (Secretary of Energy)

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Les architectes du chaos mondial passés au scanner

15 Mars 2026, 20:33pm

Publié par Louis Giroud

«Les Néoconservateurs, une élite impériale»

Laurent Ozon — Essai politique

Le monde n'est pas devenu chaos par accident. Derrière la cacophonie des crises successives — guerres déclenchées sur des mensonges, effondrements financiers récurrents, migrations de masse, délitement des souverainetés —, une logique cohérente opère en silence. Non pas la logique de l'incompétence, ni celle du destin aveugle, mais celle d'une volonté structurée, portée par des hommes qui ont des noms, des réseaux, une histoire et un projet.

 

Les architectes du chaos mondial passés au scanner

C'est cette réalité que l'analyste politique Laurent Ozon s'attache à mettre à nu dans ce qui constitue la première synthèse exhaustive en langue française consacrée au phénomène néoconservateur. Non pas une introduction au concept, galvaudé à force d'être mal défini par des commentateurs pressés, mais une généalogie rigoureuse du pouvoir : qui sont ces architectes de l'ordre mondial, d'où viennent-ils, comment ont-ils opéré, et au service de quel projet ?

De Trotski à Trump : la longue marche d'un groupuscule

Ozon remonte aux origines. Tout commence dans le New York des années 1930, dans les cercles intellectuels trotskistes de la côte Est américaine. Un petit groupe d'idéologues, marginal et combatif, va entamer l'une des métamorphoses politiques les plus stupéfiantes du XXe siècle. La guerre des Six Jours en 1967 constitue le premier tournant majeur : elle fracture la gauche américaine, précipite une recomposition et amorce un glissement vers le camp républicain qui s'achèvera, des décennies plus tard, par l'hégémonie totale de cette mouvance sur l'appareil de sécurité nationale américain — de Reagan à George W. Bush, jusqu'aux coulisses de l'ère Trump.

Ce qui rend l'analyse d'Ozon précieuse, c'est précisément ce qu'elle refuse : la vague évocation de « cercles d'influence » et de « réseaux obscurs ». L'auteur nomme, date, cite. Il restitue les mécanismes concrets d'une prise de contrôle idéologique inédite : comment un groupuscule d'intellectuels sans mandat électif a réussi à s'emparer de la plus grande superpuissance de la planète pour la mettre au service d'un agenda impérial défini hors de tout processus démocratique.

Un bilan chiffré, implacable

Les conséquences de cette stratégie se lisent dans des statistiques que les chancelleries préfèrent noyer sous l'abstraction géopolitique. Plus de deux millions de morts dans les conflits initiés ou alimentés par cette mouvance : Irak, Syrie, Libye, Ukraine. Plus de trente-huit millions de déplacés, dont les flux migratoires ont durablement déstabilisé les équilibres politiques européens. Plus de huit mille milliards de dollars de dette imputables au seul contribuable américain, finançant des guerres décidées sans lui et contre ses intérêts.

Ozon retrace point par point les jalons de ce bilan : le mensonge des armes de destruction massive qui a légitimé l'invasion de l'Irak en 2003; le démantèlement méthodique de la Yougoslavie et la création de l'État kosovar dans des conditions que l'auteur qualifie sans détour ; le rôle de Victoria Nuland et de la famille Kagan dans le basculement ukrainien de 2014 ; et, en toile de fond permanente, la stratégie de confrontation avec la Russie dont Ozon démontre qu'elle vise moins à défendre l'Europe qu'à l'affaiblir durablement afin de maintenir la dépendance atlantique.

Une thèse, une méthode, un courage éditorial

Ce que cet essai accomplit, au fond, c'est la connexion méthodique de points que le traitement médiatique dominant s'obstine à maintenir séparés. Ozon ne propose pas des opinions : il assemble un dossier. Des noms, des dates, des citations tirées des sources premières, des décisions publiques et de leurs effets documentés. L'image qui se dégage de cet assemblage est celle d'une cohérence que l'auteur juge « terrifiante » — non parce qu'elle relèverait du fantastique, mais précisément parce qu'elle est banalement vérifiable.

Dans un paysage intellectuel français où ce sujet demeure largement frappé d'omerta — traité soit dans l'indifférence soit sous l'étiquette commode du « conspirationnisme » —, Les Néoconservateurs, une élite impériale représente un acte éditorial rare : celui d'une mise à plat documentée, sans précaution rhétorique superflue, d'un phénomène politique central du demi-siècle écoulé.

Pour quiconque a senti, dans le bruit des actualités quotidiennes, que quelque chose ne s'expliquait pas par le seul désordre, ce livre offre ce que peu d'essais politiques osent véritablement promettre : non pas une théorie, mais une carte.

Louis Giroud

 

Laurent Ozon est analyste politique, essayiste et fondateur du mouvement Remmigration. Il intervient régulièrement sur les questions de géopolitique, d'écologie politique et de souveraineté.

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L’époque de l’inquisition est de retour

1 Janvier 2026, 13:36pm

Publié par Thomas Kaiser (ZIF) - L. Giroud (SLR)

« Les sanctions de l’UE contre Jacques Baud sont
une grave violation du droit »

 

Entretien avec le professeur Alfred de Zayas, historien et professeur de droit. Ancien haut fonctionnaire des Nations unies

 

Publié le 23 décembre 2025 – Zeitgeschehen im Fokus

 

Il a fallu des siècles pour que les droits fondamentaux s’imposent comme des principes non négociables et soient intégrés dans les constitutions démocratiques. Interrogé sur l’évolution historique de la liberté d’opinion et de la liberté de croyance, le professeur Alfred de Zayas rappelle que la liberté d’expression est un produit direct des Lumières. Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu ou encore Emmanuel Kant en furent des défenseurs majeurs. Dès 1677, Baruch Spinoza plaidait déjà, dans son Tractatus Politicus, pour la liberté d’opinion et la paix.

L’époque de l’inquisition est de retour

Ce droit fondamental ne naît pas avec l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948: il le précède largement. Mais encore faut-il en comprendre la portée réelle. La liberté d’opinion implique la liberté de dire non, la liberté d’exprimer une opinion dissidente. Elle suppose surtout la liberté d’information: nul ne peut formuler un jugement sans accès aux faits. Une liberté d’expression réduite à la répétition mécanique de discours entendus la veille sur une chaîne dominante perd toute valeur.

 

La liberté d’opinion implique le droit d’accéder à toutes les informations, de les rechercher activement, de les étudier et de les discuter librement, sans intimidation, sans inquisition étatique, sans règles de censure imposées par des institutions supranationales. L’alternative est connue: la terreur de l’opinion, le conformisme collectif, le totalitarisme.

Selon Alfred de Zayas, les États-Unis et l’Europe connaissent aujourd’hui une régression grave dans la mise en œuvre des droits humains. Le monde occidental retourne à une logique inquisitoriale: la pensée indépendante n’est plus encouragée mais combattue. Les chercheurs indépendants sont sanctionnés, à l’image de l’ancien officier suisse du renseignement Jacques Baud.

 

La liberté de croyance, quant à elle, signifie le droit d’avoir une croyance ou de n’en avoir aucune. Elle relève de la sphère privée. Croire en Dieu ou non, adhérer à une religion catholique, protestante, juive ou musulmane est un droit garanti par l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

 

Les racines historiques des droits humains

La source première des droits humains réside dans la dignitas humana, la dignité humaine. L’invention de l’imprimerie par Johannes Gutenberg et la diffusion du savoir à partir de 1450 ont joué un rôle décisif. Grâce aux livres et aux pamphlets — notamment les 95 thèses de Luther — le savoir est sorti du monopole des clercs et des élites. La Renaissance a nourri un appétit intellectuel nouveau, fondement de la pensée critique.

 

Dans toute démocratie fonctionnelle, la liberté d’opinion et la liberté d’information sont indispensables. Les gouvernements démocratiques devraient donc soutenir la recherche libre et protéger les lanceurs d’alerte, et non les combattre. Des figures comme Edward Snowden ou Julian Assange sont essentielles à la vitalité démocratique. De même, une presse libre et pluraliste, offrant une diversité d’informations et d’interprétations, est une condition sine qua non de la démocratie.

 

Or, depuis plusieurs décennies, le monde occidental évolue vers un absolutisme qui rappelle le Léviathan de Thomas Hobbes: une opinion unique, une « souveraineté interprétative » exercée par l’État. C’est le début du totalitarisme. Cette évolution est incompatible avec la démocratie. Des milliards d’argent public sont désormais consacrés à la propagande et aux relations publiques. Les citoyens sont saturés de récits fabriqués, de « fausses informations » et de narratifs imposés, qui dictent ce qu’il convient d’aimer ou de haïr.

 

Les grandes périodes de répression de la liberté d’expression

Historiquement, la liberté d’expression n’a jamais été acquise définitivement. En 1600, Giordano Bruno fut brûlé par l’Inquisition. Trente ans plus tard, Galilée se trouva confronté à une situation similaire. Il ne dut sa survie qu’à sa rétractation formelle de l’héliocentrisme.

 

Après la Révolution française, la censure fut largement pratiquée. Napoléon fit détruire dix mille exemplaires de De l’Allemagne de Madame de Staël. Le Congrès de Vienne freina également la diffusion des idées libérales. En Allemagne, ce furent les associations étudiantes et les cercles intellectuels qui défendirent sans relâche la liberté de pensée, dans l’esprit de Cicéron: liberae sunt nostrae cogitationes.

 

Le XIXᵉ siècle fut marqué par de nouvelles vagues de censure, notamment lors des révolutions de 1830 et 1848, ainsi que dans la Russie tsariste. Mais la négation la plus radicale de la liberté d’opinion et de la liberté de la presse survint sous le national-socialisme en Allemagne: arrestations arbitraires, confiscation de biens, internements, exécutions sans procès.

Dans tout régime totalitaire, il n’existe ni liberté de la presse, ni liberté scientifique, ni liberté d’opinion. La peur devient un instrument permanent de gouvernement.

 

La liberté d’expression dans le droit international

La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 n’avait qu’une valeur déclarative. Ce n’est qu’avec l’entrée en vigueur, le 23 mars 1976, du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) que ces droits sont devenus juridiquement contraignants. Les articles 18 et 19 en constituent les piliers.

Les gouvernements ne peuvent restreindre la liberté d’expression que dans des circonstances très limitées et strictement encadrées par l’article 19 § 3 du Pacte. Ces restrictions doivent être nécessaires, proportionnées et justifiées, notamment pour protéger les droits d’autrui ou la sécurité nationale — notion que le Comité des droits de l’homme de l’ONU a toujours interprétée de manière restrictive.

Dans le cas de Jacques Baud, aucune de ces exceptions n’est applicable. Le Comité des droits de l’homme a rappelé, dans son Observation générale n° 34, que les lois relatives à la sécurité nationale ne peuvent être utilisées pour faire taire des journalistes, chercheurs ou analystes diffusant des informations d’intérêt public.

 

Les analyses de Jacques Baud: une menace pour la démocratie ?

Selon Alfred de Zayas, les analyses de Jacques Baud ne constituent en aucun cas une menace pour l’ordre démocratique européen. Bien au contraire: si elles avaient été prises en compte dès le départ, la crise ukrainienne aurait pu suivre une trajectoire plus pacifique et des centaines de milliers de vies auraient pu être épargnées.

Plutôt que de débattre des faits, les autorités préfèrent disqualifier ces analyses en les qualifiant de « propagande » ou de « théories du complot ». Cette stratégie d’évitement entretient la poursuite du conflit et le drame humain qui l’accompagne.

 

Les « sanctions » contre des individus: une illégalité manifeste

Le terme même de « sanctions » est trompeur. En droit international, il convient de parler de « mesures coercitives unilatérales ». Seules les sanctions adoptées par le Conseil de sécurité des Nations unies sont légales. Toute autre mesure à portée extraterritoriale constitue une violation de la Charte des Nations unies, notamment de son article 2 § 4.

Les mesures imposées à Jacques Baud sont contraires au droit international, aux droits humains et aux principes fondamentaux de l’État de droit. Aucun crime n’a été commis. Aucun procès n’a eu lieu. Aucun droit à la défense n’a été garanti. Les principes élémentaires — nullum crimen sine lege, nulla poena sine lege — ont été bafoués.

Ces mesures violent notamment les articles 19, 25 et 26 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, relatifs à la liberté d’opinion, à la participation à la vie politique et à la non-discrimination fondée sur les opinions politiques.

 

Une dérive inquiétante des « valeurs européennes »

L’Union européenne, en sanctionnant des individus pour leurs opinions ou leurs analyses, trahit ses propres engagements juridiques: les traités de Maastricht et de Lisbonne, la Convention européenne des droits de l’homme et la Charte des droits fondamentaux de l’UE.

 

Selon Alfred de Zayas, l’Europe connaît un recul massif de l’État de droit et une dérive autoritaire qui vise à empêcher toute véritable discussion démocratique. Criminaliser des interprétations historiques ou des opinions divergentes est incompatible avec les obligations internationales des États.

Le droit de se tromper — the right to be wrong — est une composante essentielle de la liberté d’expression. Comme le rappelait déjà Cicéron: errare humanum est.

 

Le devoir de protection de l’État suisse

Face à la confiscation des biens et au gel des comptes de Jacques Baud, citoyen suisse, la Confédération a l’obligation d’exercer la protection diplomatique. L’inaction constituerait une atteinte grave à l’honneur de la Suisse et à ses engagements en matière de droit international.

Ce dossier dépasse le cas individuel de Jacques Baud. Il engage la crédibilité même des démocraties occidentales et pose la question du devenir de la liberté intellectuelle en Europe.

 

Entretien réalisé par Thomas Kaiser - Traduction et rewriting: Louis Giroud

 

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Alfred-Maurice de Zayas est juriste internationaliste, historien et professeur de droit. Ancien haut fonctionnaire des Nations unies, il a été secrétaire du Comité des droits de l’homme de l’ONU puis, de 2012 à 2018, Expert indépendant des Nations unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et équitable. Docteur en droit et en histoire (Harvard, Göttingen), il enseigne le droit international et est l’auteur de nombreux ouvrages et rapports de référence sur les droits humains, la liberté d’expression et le droit international public.

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LE CABARET DES ILLUSIONS CROISÉES

24 Novembre 2025, 15:42pm

Publié par Eliot M. Ryder

L’Europe des «ultras» enrôlée dans la grande foire des fidélités interchangeables

 

Une vieille inquiétude ronge les travées d'une célèbre «Communauté» inquiète par sa démographie qui décline, par sa diaspora qui s'effiloche, par la rue et les foules qui s'énervent; et la sombre idée qu'un monde est prêt à s’embraser au premier prétexte. Le décor ressemble à une brocante d’angoisses où l'on cherche sa position de repli, son bunker moral. Subitement, les pulsions de survie deviennent stratégiques et s’habillent de grands mots: alliance, front commun, civilisation assiégée...

Dans cette atmosphère trouble, une étrange manœuvre s’est déployée: la quête de fantassins idéologiques chez ceux qui, hier encore, servaient d’épouvantails.

 

Les noces de la panique et de la stratégie

Chaque période agitée fabrique ses opportunistes visionnaires. Ici, les ingénieurs de la peur ont réactivé une vieille recette: trouver des supplétifs, monter des escouades idéologiques, recruter dans le camp même qui servait naguère de repoussoir.

 

Le passé colonial fournit commodément quelques images d’archives: des officiers tricolores découvrant soudain des affinités méditerranéennes, des militants qui se découvrent des fidélités transversales, des alliances de circonstance maquillées en évidences morales.

La version contemporaine reprend les mêmes ficelles, simplement mieux éclairées, mieux maquillées. Dans les couloirs de l’Europe énervée, on trouve désormais des médiateurs, des entremetteurs, des conjurés volontaires. Leur discours est limpide: la menace vient d’un même bloc, donc rassemblons les nôtres. Le «nous» étant, comme toujours, une invention du moment.

 

Les directeurs de conscience de l’extrême droite mondialisée

Le casting est varié. On y trouve des chroniqueurs omniprésents, des romanciers fascinés par la décadence, des éditorialistes obsédés par l’effondrement, des réseaux discrets prêts à murmurer à l’oreille des plus énervés.

Certains tiennent la plume, d’autres tiennent le chéquier.

Certains se prétendent iconoclastes, d’autres philanthropes de l’identité.

Tous jouent une partition identique: évoquer la ruine imminente, souligner l’effritement civilisationnel, désigner l’ennemi structurel et proposer une mystique d’alliance.

 

Un professionnel du verbe, magnétiseur médiatique

Un nom concentre particulièrement l’attention: celui d’un professionnel du verbe, magnétiseur médiatique devenu totem d’une droite qui cherche désespérément une figure à acclamer. Un homme érudit, souriant, farouche, impeccablement relié à ses réseaux d’origine. Une opération de prestige se monte alors comme un lancement de marque: interviews, roman initiatique, cris d’alarme, piques autorisées. La droite radicale, hypnotisée, applaudit sans comprendre qu’on lui tend un miroir maquillé.

 

Le grand théâtre des spontanéités

Dans les partis en quête d’un destin, certains cadres se découvrent une vocation diplomatique: améliorer leurs relations avec la «Communauté», participer à des groupes transnationaux, signer des pétitions en gage de reconnaissance.

Les plus dociles se félicitent ouvertement d’un climat radieux. Les directions se taisent, profitant du courant. Le silence devient stratégie, le mutisme devient approbation.

La scène politique offre alors un spectacle saisissant: de jeunes populistes en quête de respectabilité posent avec des sourires bienveillants dans les salons où l’on bénit l’Occident assiégé.

Ailleurs, certaines héritières du vieux nationalisme se parent d’un enthousiasme exotique pour des capitales où elles rêvent d’aller défiler comme des pèlerines neuves.

 

L’âge des mécènes ambigus

La pièce prend une tournure plus grotesque lorsqu’apparaissent des millionnaires nomades. Des personnages aux origines incertaines, aux portefeuilles bavards, aux intentions parfumées de philanthropie continentale.

Ils promettent des fondations, des congrès internationaux, des financements discrets.

Ils jurent aimer l’Europe, sa tradition, sa mémoire.

Ils exigent simplement une fidélité non négociable: soutenir une puissance étrangère sans poser de question.

 

Leur storytelling est poignant: voyage initiatique, larmes devant les monuments sacrés, révélation mystique sur la symbiose civilisationnelle. On parle de voyages organisés, de pèlerinages politiques, de fraternité géopolitique. La naïveté de certains militants frise la performance artistique.

Les rares chefs lucides coupent net les liens avec ces mécènes inspirés. Ils ferment la porte et découvrent, stupéfaits, que les financements prétendument privés ressemblent étrangement à des budgets d’influence.

 

Le marché transatlantique de la peur religieuse

Dans d’autres pays, les tribuns populistes se réinventent en croisés mondialisés. Ils vont prêcher la sainte frayeur dans les auditoriums américains, parlent d’Occident menacé, d’alliance sacrée, de civilisation encerclée.

Leur rhétorique s’exporte facilement: ligne de front, phare de l’Occident, bastion de la démocratie, danger absolu.

Le marketing fonctionne à merveille: plus c’est apocalyptique, plus ça convainc.

Sur les réseaux, les propagandistes s’en donnent à cœur joie et baptisent leurs ennemis avec des néologismes hystériques. Les nuances disparaissent, les catégories s’aplatissent, l’ennemi grossit comme un ballon de baudruche.

 

Dans les coulisses des alliances de rechange

Un même phénomène se répète partout: les mouvements populaires qui montent dans les urnes deviennent perméables aux opérations d’influence.

L’alibi est toujours identique: lutte contre l’immigration.

Le prix à payer est identique aussi: loyauté politique.

Peu se rendent compte qu’ils troquent leur horizon stratégique contre une cause extérieure à la leur.

La manipulation devient presque comique: des partis nés pour défendre leur peuple se retrouvent enrôlés comme forces auxiliaires d’intérêts qui les dépassent.

 

Les fidélités impossibles en débandade

À l'issue du spectacle, une homélie en patchwok: une chimère politique par un bricolage idéologique, où chaque phrase sert de mot de passe. On y mélange la presse, les migrations, les guerres lointaines, les querelles théologiques, les provocateurs médiatiques, les dettes américaines, les quartiers populaires.

Une avalanche d’arguments devient prêche, une colère devient doctrine, une obsession devient drapeau.

On invoque la morale, la tradition, le sacré, le territoire, tout cela dans un chaos spectaculaire où plus personne ne sait qui parle, ni pour qui.

 

Le grand miroir truqué

Au terme de cette parade, une évidence surgit: c’est l’Europe énervée qu’on recrute, pas pour elle-même mais comme garnison de substitution.

Une armée de réserve, destinée à défendre une cause qui n’est pas la sienne.

Le décor change, les slogans s’accordent, les alliances s’empressent.

Le piège est simple: transformer la défense identitaire en mission étrangère.

L’Europe radicale devient la vigie d’un autre navire.

 

Une stratégie d’influence se déploie, parfaitement maquillée, parfaitement huilée.

Et dans ce carnaval, les dupes n’ont même pas conscience que la musique ne sort pas de leur orchestre.

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Allemagne: la redécouverte d’une vocation martiale qui fait froid dans le dos

17 Novembre 2025, 18:56pm

Publié par Eliot M. Ryder

L’Allemagne officielle se découvre une vocation martiale avec la componction d’un comptable qui, du jour au lendemain, se prend pour un stratège — un stratège amnésique, qui feint d’oublier que la Russie n’a jamais franchi ses frontières alors que Berlin, lui, a déjà traversé les steppes avec l’ardeur méthodique qu’on sait. Les préparatifs tonitruants, les brochures multicolores de la Bundeswehr, les sermons des évêques : tout concourt à fabriquer une atmosphère de mobilisation où la gravité se confond avec l’automatisme bureaucratique.

Au milieu de ce théâtre de carton-pâte, un détail finit par résumer l’époque : les évêques catholiques se découvrent soudain une vocation de stratèges. Leur lettre à quatre pages, publiée avec le sérieux d’un bulletin paroissial, embrasse sans ciller la version officielle du conflit ukrainien. On y répète la litanie canonique : « agression russe », « invasion totale », « menace croissante ». Rien qui dépasse la ligne sacrée du gouvernement ; l’Église se met au pas, docile comme une administration départementale. Une foi nouvelle s’impose : la foi dans la nécessité militaire. Le vocabulaire s’alourdit de mots pesants — « capacité de défense », « menace », « dissuasion appropriée » — qui tombent comme des hosties blindées sur l’esprit du lecteur.

Les vieux rêves d’uniformes

Le service militaire obligatoire, relégué dans les archives poussiéreuses de la République fédérale, réapparaît soudain dans les tiroirs ministériels. Non pour répondre à une menace tangible, mais pour rappeler à chacun son devoir de figurant dans la grande pièce nationale intitulée OPLAN DEU, le « Plan d’Opération Allemagne », cette matrice secrète où s’élabore une défense totale du territoire, conçue comme une liturgie moderne. Les experts, les Länder, les communes, les secteurs privés, les services d’urgence : tout ce qui respire entre Berlin et Munich est convoqué pour participer à la chorégraphie. L’Allemagne se rêve compacte, disciplinée, soudée dans un embrigadement pacifié. C’est le retour du « Tous ensemble », mais sous uniforme.

Cette frontière entre le militaire et le civil qui se « re-dissout »

Les documents officiels en disent plus long que leurs rédacteurs. « L’Allemagne. Ensemble. Défendre ! » proclame le slogan. Pas un mot de trop : tout est dans la fusion obligatoire entre le citoyen et la machine d’État. La figure du soldat se dilue dans la société civile, comme si l’hôpital de quartier, la crèche municipale et l’entreprise de logistique de Hambourg devaient désormais coécrire la stratégie militaire. La frontière entre civil et militaire se dissout lentement, avec une lenteur volontaire, presque voluptueuse. La guerre redevient une option parmi d’autres dans la gestion du pays, un point du programme gouvernemental, une ligne budgétaire.

L’hystérie autour des drones

Le grotesque n’épargne pas l’imaginaire. L’hystérie autour des drones, savamment entretenue par les médias et confirmée sans honte par des responsables militaires, sert d’outil psychologique. Le citoyen allemand doit se sentir menacé à chaque battement d’ailes mécanique au-dessus de son jardin. Le but n’est plus de comprendre ; le but est de croire. Le drone devient la colombe noire d’une religion nouvelle où la peur assure la cohésion nationale. On alimente ce climat avec une insistance scolaire, comme si l’angoisse devait remplacer la pensée. La stratégie contemporaine ne réclame pas le consentement éclairé mais la panique docile.

Un journaliste allemand le remarquait récemment : tout ce mécanisme d’affolement programmé rappelle avec une ironie involontaire les analyses que Gustave M. Gilbert attribuait naguère à Hermann Göring. Non que la comparaison soit parfaite, mais suffisamment suggestive pour mettre mal à l’aise : la guerre ne se fabrique pas seulement avec des canons ; elle se fabrique avec un récit, une menace omniprésente, un vocabulaire de péril qui finit par saturer les écrans, les esprits, les prières.

Ne pas faire croire qu’on se prépare à la guerre sans la provoquer

À ce stade, une voix du passé tente encore de se faire entendre. Celle de Martin Niemöller, le pasteur qui connut les prisons nazies et qui rappelait, avec une lucidité que l’époque prétend avoir dépassée, que l’homme privé de conscience cesse d’être un homme. L’État qui exige cette abdication creuse sa propre tombe. Il fabrique des robots performants, mais des robots incapables de soutenir ce qui fait vivre une collectivité : le discernement, la responsabilité, la honte. Niemöller dénonçait aussi cette autre folie : croire qu’on peut se préparer à la guerre sans la susciter. L’habituation, selon lui, constitue la première étape de l’embrasement.

On n’hurle plus comme par le passé.. on explique

Aujourd’hui, cette habituation se recompose sous des formes plus policées. Les discours sont feutrés, les conférences de presse mesurées, les dossiers PDF impeccablement mis en page. On ne crie plus ; on explique. On n’impose plus ; on « informe ». On ne mobilise pas ; on « sensibilise ». Les gouvernants avancent avec un calme administratif qui donne à la militarisation un parfum de normalité. On ne prépare plus la guerre : on met en conformité le pays avec un futur supposé inévitable.

Cette Histoire qui n’aura servi à rien…

L’ironie tragique réside là : l’Allemagne croit se fortifier alors qu’elle s’érode. Elle s’enivre de la perspective de sa propre vulnérabilité, comme si la peur devenait la substance identitaire manquante. Elle appelle au sursaut national sans comprendre que ce « sursaut » ne peut produire que l’obéissance, jamais la lucidité. En prétendant se rendre « apte à la guerre », elle prépare la régression de l’homme en instrument, la transformation du citoyen en pièce détachée.

Niemöller avait raison : un État qui réclame des outils et non des consciences prépare sa propre disparition. L’Allemagne contemporaine, en s’adossant à ses fictions de menace, pourrait bien finir par se défaire elle-même, dans une sorte d’autodafé administratif où la sécurité devient un but en soi, une fin sans fin, un simulacre de grandeur.

L’Histoire l’a déjà montré : les nations ne meurent pas toujours sous les bombes.
Elles meurent aussi sous la surcharge de leurs propres plans.

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Les dessous d’un scandale d’État: Nicolas Sarkozy, une condamnation historique dans l’affaire Kadhafi

28 Octobre 2025, 20:23pm

Publié par Louis Giroud

L’annonce a eu l’effet d’un séisme politique : Ce verdict à 5 ans de prison s’ajoute à une série d’affaires pénales dans lesquelles son nom a été cité, parfois impliqué, parfois condamné. L’ancien président de la République française compte déjà trois condamnations : dans l’affaire Bismuth, devenue définitive ; dans l’affaire Bygmalion, en attente du pourvoi en cassation ; et désormais dans l’affaire Kadhafi, pour association de malfaiteurs.

Dans cette dernière, il a fait appel, tout comme le parquet national financier, insatisfait que tous les chefs d’accusation n’aient pas été retenus. La gravité de cette affaire dépasse, de loin, une simple question de financement électoral. Elle remonte à 2005, alors que Sarkozy est ministre de l’Intérieur. Deux de ses proches, Claude Guéant, son directeur de cabinet, et Brice Hortefeux, son ami intime et ministre délégué, se rendent à Tripoli pour rencontrer Abdallah Senoussi, chef des services secrets libyens. Ce dernier avait été condamné à perpétuité en France pour l’attentat contre un DC-10 d’UTA, qui avait fait 170 morts dont 50 Français.

Ces émissaires français serrent la main d’un homme condamné pour terrorisme, dans une opération destinée à préparer le financement occulte de la campagne présidentielle de 2007. L’argent libyen devait alimenter les caisses de la campagne de Nicolas Sarkozy. Une fois élu président, il accueille en grande pompe Muammar Kadhafi à Paris : une image restée célèbre, symbole d’une alliance pour le moins sulfureuse.

Des preuves accablantes réunies par le parquet

Le parquet national financier a réuni un faisceau de preuves particulièrement solide, consignées dans un jugement de 400 pages rendu le 25 septembre 2025. Ces éléments incluent les rencontres entre Hortefeux, Guéant et des responsables libyens ; les mouvements financiers vers des comptes ouverts par Ziad Takieddine dans une banque suisse ; les retraits en espèces de ces sommes ; ainsi que des pièces inattendues comme le journal intime de l’ancien ministre libyen du pétrole — retrouvé après sa mort mystérieuse dans le Danube.

Dans ce carnet, l’homme note les versements opérés par le régime libyen au profit de Sarkozy. Sur la base de ces éléments, le parquet a requis une lourde peine : sept ans de prison ferme, 300 000 euros d’amende et cinq années d’inéligibilité. Le procureur a dénoncé « un pacte de corruption faustien avec l’un des dictateurs les plus infréquentables de la planète », soulignant que Sarkozy avait détourné les moyens de sa fonction pour servir les intérêts libyens.

Même Stéphane Durand-Soufflant, chroniqueur judiciaire réputé proche de Sarkozy, a reconnu que l’argumentation du parquet avait été « dévastatrice ».

Une dette politique transformée en guerre

Quatre ans après ce pacte occulte, le scénario prend une tournure tragique. En 2011, au moment des printemps arabes — eux-mêmes liés aux stratégies d’ingérence occidentales et aux révolutions de couleur soutenues notamment par Open Society Foundations et la Central Intelligence Agency — Nicolas Sarkozy, alors président, lance une offensive militaire contre la Libye.

Celui qui devait sa victoire électorale à Kadhafi participe à l’effondrement de son régime. Quatorze ans plus tard, le chaos né de cette intervention continue de ravager le pays.

Kadhafi, arrêté puis lynché, n’aura jamais été jugé. Il ne pourra donc jamais confirmer les financements occultes versés à Sarkozy. Pour le parquet, les chefs d’accusation — corruption, détournement de fonds publics, financement illégal de campagne électorale, association de malfaiteurs — ne sont que la partie visible d’un acte de haute trahison. Dans un autre contexte politique, Sarkozy aurait pu être poursuivi pour intelligence avec une puissance étrangère.

Le précédent de Lisbonne : une autre trahison politique

Au-delà de l’affaire Kadhafi, une autre décision historique de Sarkozy revient dans le débat : la ratification en 2007 du traité de Lisbonne. Ce texte reprenait presque intégralement le projet de Constitution européenne rejeté par référendum en 2005. En choisissant de le faire adopter par le Parlement plutôt que par le peuple, le président a contourné la souveraineté populaire.

Le traité stipulait que le droit européen primait sur les constitutions nationales, ce qui portait atteinte à la souveraineté française. Le Conseil constitutionnel (France) aurait pu — et dû — censurer cette ratification. Il ne l’a pas fait, invoquant des raisons procédurales hypocrites, alors même que le principe en question figurait en annexe.

Sarkozy n’a jamais été inquiété pour cet acte, pourtant assimilable à une forfaiture. Le Parlement, largement complice, n’a pas dénoncé cette violation des principes démocratiques fondamentaux.

Les faux arguments de la défense et la comparaison avec d’autres affaires

Les défenseurs de Sarkozy ont dénoncé une prétendue « justice politique », rappelant notamment l’article publié par Mediapart en 2012, qu’ils qualifient de faux. Or, même en admettant cette hypothèse, elle n’aurait aucune incidence : les preuves accumulées suffisent largement à établir sa culpabilité.

Des affaires célèbres illustrent cette mécanique : dans l’affaire O.J. Simpson, l’absence de preuve juridiquement irréprochable avait conduit à une relaxe au pénal malgré des éléments accablants. De même, lors de l’affaire Dreyfus, un faux avait été fabriqué alors même que la condamnation avait déjà été prononcée, sans nécessité probatoire supplémentaire.

Dans le cas Sarkozy, l’article de Mediapart est anecdotique : le cœur du dossier repose sur des éléments financiers, diplomatiques et judiciaires documentés. Malgré cela, certains dénoncent une justice « impitoyable ». Pourtant, à y regarder de près, la justice a été plutôt clémente avec l’ancien président.

L’affaire Karachi : une première alerte ignorée

Bien avant l’affaire Kadhafi, un autre dossier sensible avait déjà mis en lumière la proximité de Nicolas Sarkozy avec des circuits de financement illégal : l’affaire Karachi. En 1995, Édouard Balladur, alors Premier ministre, finance sa campagne présidentielle par des rétrocommissions issues de contrats de vente de sous-marins à des États étrangers. Ces rétrocommissions correspondaient au reversement d’une partie des pots-de-vin versés pour conclure ces marchés.

Lorsque Jacques Chirac accède à l’Élysée et décide d’interrompre ces versements, l’affaire tourne au drame : un attentat à Karachi fait plusieurs dizaines de morts, des Français pour la plupart. Balladur, pourtant chef du gouvernement à l’époque, est relaxé par la Cour de justice de la République, comme s’il avait ignoré les flux financiers occultes. Ses collaborateurs directs, eux, sont condamnés par la justice ordinaire.

Sarkozy, alors directeur de campagne de Balladur et ministre du Budget, avait autorisé la création d’une société écran au Luxembourg, outil central du retour des rétrocommissions. Il aurait dû, logiquement, être inquiété pour complicité dans une affaire d’une extrême gravité. Il ne le sera jamais.

L’affaire Bygmalion : un dépassement massif passé au tamis

En 2012, candidat à sa propre réélection, Sarkozy dépasse largement le plafond légal des dépenses de campagne : 40 millions d’euros au lieu des 20 millions autorisés. Pour masquer cet excès, le parti Union pour un Mouvement Populaire finance illégalement la différence via un système de fausses factures orchestré par la société Bygmalion, chargée de l’organisation des meetings.

La justice poursuit alors les dirigeants de Bygmalion et plusieurs responsables de l’UMP pour abus de biens sociaux, recel et complicité. Mais ni Jean-François Copé, alors président du parti, ni Sarkozy ne sont poursuivis pour les infractions les plus lourdes. Ce dernier n’est condamné que pour dépassement des dépenses de campagne. Un traitement d’une clémence remarquable.

L’affaire Kadhafi : des chefs d’accusation réduits

Même dans l’affaire Kadhafi, la justice n’a retenu qu’un seul chef d’accusation — l’association de malfaiteurs — sur les quatre initialement visés par le parquet. Le tribunal estime ne pas disposer de la « preuve absolue » que les fonds libyens soient parvenus directement à la campagne de 2007. Pourtant, les flux sont documentés : argent libyen → comptes suisses de Ziad Takieddine → retraits en espèces.

L’argument du doute paraît fragile. Pourquoi Takieddine aurait-il retiré des sommes considérables pour les garder pour lui, tout en restant en bons termes avec l’entourage de Sarkozy ? La logique même de l’opération financière plaide contre cette version. Le parquet national financier espère que l’appel permettra de rétablir l’ensemble des chefs d’accusation.

L’affaire Bismuth : une corruption enregistrée

Dans l’affaire Bismuth, Sarkozy est condamné définitivement — première instance, appel, cassation — pour corruption et trafic d’influence. Les preuves sont matérielles : des enregistrements publiés notamment par Le Monde révèlent les échanges entre Sarkozy et son avocat Thierry Herzog. Ensemble, ils élaborent un pacte de corruption avec Gilles Azibert, procureur général à la Cour de cassation (France), afin d’obtenir des informations et des interventions favorables dans une procédure visant à récupérer l’agenda présidentiel saisi dans une affaire antérieure.

Le parquet souligne qu’il est exceptionnel d’avoir une preuve aussi directe dans une affaire de corruption. Pourtant, malgré cette solidité probatoire, certains défenseurs de Sarkozy invoquent la violation du secret avocat-client. Les juridictions françaises ont jugé que ces écoutes étaient légitimes : un avocat n’a pas pour rôle de participer à la mise en place d’un pacte de corruption.

Une défense procédurale aux effets limités

L’argument des défenseurs de Sarkozy repose essentiellement sur la forme : le caractère supposément illégal de l’enregistrement. Mais les magistrats ont confirmé la validité des écoutes à chaque niveau de juridiction. Sarkozy a été reconnu coupable sept fois consécutivement, à chaque étape. Même si la Cour européenne des droits de l'homme venait à annuler la procédure pour vice formel, la culpabilité matérielle resterait établie.

Dans les conversations interceptées, Sarkozy utilisait une ligne téléphonique achetée au nom d’un certain « Bismuth » — un Israélien parti à l’étranger — pour échapper à la surveillance. Une taupe l’informe qu’il est écouté, ce qui conduit à un brusque changement de ton dans ses échanges avec Herzog et Azibert. Dès lors, le projet de récompense à Monaco, promis à Azibert en échange de ses interventions, est abandonné.

Même si une annulation procédurale survenait à Strasbourg, elle n’effacerait en rien les éléments matériels accablants : elle ne ferait que souligner l’écart entre culpabilité prouvée et responsabilité judiciaire effective.

Un soutien politique paradoxal

La condamnation dans l’affaire Bismuth entraîne aussi la radiation de Sarkozy de l’Ordre de la Légion d'honneur, conformément à l’article L61 du Code de l’Ordre, qui prévoit l’exclusion automatique pour toute personne condamnée à une peine d’emprisonnement ferme d’au moins un an. Le grand chancelier, François Lecointre, justifie cette application stricte de la règle.

Cette mesure suscite l’indignation de plusieurs responsables politiques, y compris Jordan Bardella, président du Rassemblement national, pourtant chef d’un parti historiquement eurosceptique. Ce soutien interroge : Sarkozy est précisément l’homme du traité de Lisbonne, symbole d’une abdication de souveraineté nationale à laquelle le RN s’était opposé.

« État de droit » et aberrations procédurales

L’orateur illustre ce qu’il considère comme les paradoxes — voire les aberrations — de l’« État de droit » : malgré des preuves constituées, des criminels peuvent être relaxés pour des raisons de pure forme. Exemple à l’appui : un magistrat new-yorkais aurait relaxé un assassin pourtant confondu par des éléments irréfutables au motif que la procédure du FBI n’avait pas été respectée. Cette critique sert de prélude à un rappel : on peut débattre des formes, mais la culpabilité matérielle demeure, y compris lorsque des décisions judiciaires viennent, a posteriori, effacer une procédure.

Parenthèse d’objectivité : Bettencourt, Strauss-Kahn, Le Pen

L’auteur revendique son impartialité et cite trois dossiers où, malgré ses désaccords politiques, il estime que les poursuites ou les condamnations étaient infondées :

  • Affaire Bettencourt (abus de faiblesse) : selon lui, Liliane Bettencourt, quoique âgée, n’était pas « gâteuse » ; elle savait ce qu’elle faisait en remettant des enveloppes d’argent aux responsables politiques, comme elle l’avait toujours fait. Le juge Jean-Michel Gentil a finalement abandonné les poursuites ; pour l’orateur, Nicolas Sarkozy était innocent dans ce dossier.
  • Affaires Strauss-Kahn (Sofitel de New York : accusation de viol ; Carlton de Lille : proxénétisme) : il juge Dominique Strauss-Kahn innocent dans les deux procédures, tout en brossant un portrait moral au vitriol. Il avance l’hypothèse d’un complot au Sofitel ayant visé à écarter un adversaire redoutable en 2012 — complot dont il attribue la paternité, selon toute vraisemblance, à Nicolas Sarkozy. Il s’agit d’une thèse personnelle, qu’il présente explicitement comme telle.
  • Affaire des assistants parlementaires (Marine Le Pen) : l’orateur dit avoir défendu l’innocence de Marine Le Pen malgré la condamnation pour détournement de fonds publics, au motif que la jurisprudence appliquée serait contestable et devrait être abandonnée.

Bismuth, carrefour de quatre dossiers

L’affaire Bismuth n’est pas isolée ; elle se trouve, selon l’analyse proposée, au croisement de quatre contentieux :

  1. Bismuth elle-même : les écoutes révèlent un pacte de corruption avec Gilles Azibert pour influencer une formation de jugement et récupérer l’agenda présidentiel saisi.
  2. Bettencourt : c’est précisément dans ce dossier que l’agenda de Nicolas Sarkozy avait été saisi ; d’où l’empressement à le récupérer, via des voies illégales.
  3. Kadhafi : si Sarkozy est sur écoute, c’est d’abord parce que le parquet national financier cherche des preuves dans l’affaire de financement libyen. Les écoutes mettront pourtant au jour un autre pacte de corruption : celui qualifié de Bismuth.
  4. Tapie / Adidas : l’agenda, que Sarkozy voulait absolument récupérer, répertoriait des dizaines de rendez-vous à l’Élysée avec Bernard Tapie. Ces rencontres ont débouché sur un arbitrage frauduleux octroyant 403 millions d’euros à l’homme d’affaires dans son litige avec le Crédit Lyonnais. Tapie est décédé avant sa condamnation définitive ; ses arbitres, eux, ont été condamnés.
    Quant à Sarkozy, l’immunité présidentielle couvrait ses actes, mais l’exposition politique de son rôle supposé dans cet arbitrage constituait un risque majeur — d’où, selon l’orateur, la volonté d’empêcher que l’agenda alimente les procédures.

Panorama récapitulatif des affaires citées

La liste des dossiers évoqués, d’ampleur et de gravité variables, est la suivante :
Karachi (1995) ; Kadhafi (2007) ; Tapie / Adidas (2008) ; Qatar (2010) ; Sondages de l’Élysée (2011) ; Courbit (2012) ; Bygmalion (2012) ; Bismuth (2014).
Plusieurs d’entre eux, soutient l’orateur, sont « gravissimes » au regard des intérêts fondamentaux de l’État et de la probité publique.

Un entourage sous les projecteurs

Le constat se prolonge par une généalogie des proches de Nicolas Sarkozy, dont un nombre significatif a été poursuivi, condamné, ou cité dans des affaires pénales :

  • Claude Guéant : déjà condamné pour détournement de fonds publics, pour avoir capté les primes destinées à des agents du ministère de l’Intérieur.
  • François Pérol : secrétaire général adjoint de l’Élysée sous Sarkozy, chef d’orchestre de la fusion Caisse d’Épargne / Banques Populaires (BPCE), puis rapidement devenu président de la nouvelle entité ; pour l’orateur, cela caractérise une prise illégale d’intérêts. Poursuivi, avec des réquisitions de prison en première instance et en appel, il a finalement été relaxé, au grand étonnement de l’auteur qui juge les faits patents.

La liste — non exhaustive — s’allonge : Patrick Balkany et Isabelle Balkany, Jean-François Étienne des Rosaies(Kazakhgate), Joëlle Ceccaldi-Raynaud, Éric Woerth, Bernard Squarcini, Stéphane Courbit, Catherine Vautrin, Alain Carignon, ainsi que d’autres noms cités dans le désordre par l’orateur. « Excusez du peu », conclut-il, pour souligner l’ampleur du sillage judiciaire entourant l’ancien chef de l’État.

Conclusion : une chaîne de dossiers et une question de probité publique

Des rétrocommissions de Karachi aux flux libyens, du pacte Bismuth à l’arbitrage Tapie, le récit assemble des briques éparses pour dresser l’image d’un système : tolérances procédurales, clémences sélectives, immunités, et un entourage fréquemment rattrapé par la justice. L’auteur concède des contre-exemples (Bettencourt, Strauss-Kahn, Le Pen) pour revendiquer son objectivité, mais son diagnostic final demeure implacable : la probité de l’État et la souveraineté populaire auraient été mises à mal, et la réponse judiciaire — bien qu’existante — serait restée en-deçàde la réalité des faits allégués.

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