Europe-Russie: une hostilité irrationnelle très tenace
Gouverner la Russie contemporaine suppose de composer avec une histoire où l’État s’est maintenu par la contrainte, la discipline et la centralisation. Vladimir Poutine n’accède pas au pouvoir par accident. Il est désigné par Boris Eltsine pour répondre au chaos né de l’effondrement de l’URSS. À la fin des années 1990, le désordre institutionnel est profond, l’économie russe désagrégée, l’autorité étatique affaiblie. La reprise en main s’impose alors comme un fait politique. Elle éclaire la forme prise par le pouvoir sans en légitimer l’exercice. L’autorité s’inscrit dans une continuité historique, non dans une justification morale.
Ce cadre posé, l’hostilité européenne envers la Russie ne procède pas du seul pouvoir actuel du Kremlin. Elle plonge ses racines dans une mémoire longue, nourrie de peurs anciennes, de traumatismes durables et de récits lentement sédimentés. La défiance ne commence pas avec l’Ukraine. Elle traverse l’inconscient politique européen, et suisse, depuis plus d’un siècle.
1917–1919: la carinte de la contagion
La Révolution russe agit comme un séisme mental. L’Occident découvre un renversement total de l’ordre social, l’irruption d’un projet niant la propriété, abolissant les hiérarchies établies et revendiquant l’exportation de son modèle. La crainte cesse d’être abstraite lorsque les sociétés européennes, épuisées par la guerre, se fissurent.
En Suisse, la Grève générale de 1918 cristallise cette inquiétude. Elle est perçue comme un prélude au chaos, une possible répétition du scénario russe. En Allemagne, l’insurrection spartakiste nourrit la même angoisse. L’idée d’un effondrement de l’ordre libéral par la subversion intérieure s’installe durablement. Le soupçon devient réflexe.
Genève, Lausanne: l’antibolchevisme s’organise
La Suisse ne demeure pas à l’écart. Elle devient un terrain symbolique. À Lausanne, l’assassinat du diplomate soviétique Vatslav Vorovsky et le procès de son meurtrier marquent un tournant. La défense, assurée par Théodore Aubert, repose sur une thèse centrale: l’Union soviétique représente un danger civilisationnel. L’argument convainc. L’acquittement fait figure de signal.
Dans la foulée, l’Entente internationale anticommuniste se structure à Genève. Réseaux, financements et discours se consolident. L’antibolchevisme quitte le registre émotionnel pour s’inscrire dans une architecture institutionnelle. La peur se rationalise, s’organise, se diffuse.
La fusillade de Plainpalais renforce ce climat. La répression d’une manifestation ouvrière imprime l’idée d’un affrontement interne possible, d’un désordre social assimilé à la menace rouge. L’imaginaire d’une guerre civile larvée s’ancre durablement.
De la Guerre froide à l’ombre d’un réseau clandestin
La Seconde Guerre mondiale suspend provisoirement l’antagonisme. L’alliance contre le nazisme impose une trêve des récits. Elle ne dissout rien. Dès la paix revenue, la Guerre froide réactive les lignes de fracture. En Suisse, certains milieux antisoviétiques vont jusqu’à créer un réseau clandestin, la P-26. Cette structure illégale, organisée hors de tout cadre constitutionnel, sans contrôle parlementaire réel, opère en marge des circuits politiques formels.
Sa révélation, au début des années 1990, provoque un choc. Celui-ci tient moins à l’existence du réseau qu’au fait qu’il a prospéré dans l’ombre du département militaire, porté par des hauts gradés largement déconnectés du cadre institutionnel. Les protagonistes apparaissent alors comme des figures marginales, survivances d’un imaginaire paranoïaque hérité de la Guerre froide. Leur crédibilité s’effondre rapidement.
L’État marque aussitôt ses distances. La neutralité suisse ne s’est pas accommodée d’un double fond clandestin. Elle l’a découvert après coup, comme un corps étranger niché dans ses propres structures. Cet épisode illustre moins une stratégie nationale qu’un climat mental.
Crimes avérés, mémoire figée à jamais…
L’hostilité européenne envers la Russie s’ancre également dans des faits irréfutables. Le massacre de Katyn demeure une balafre mémorielle. Au printemps 1940, l’Union soviétique et l’Allemagne nazie sont liées par le pacte germano-soviétique. La Pologne a été démembrée. Des milliers d’officiers polonais, capturés par l’Armée rouge, sont détenus dans des camps soviétiques. Entre mars et avril 1940, sur ordre des plus hautes autorités, le NKVD procède à leur exécution systématique. Les corps sont enfouis dans des fosses communes, notamment dans la forêt de Katyn, près de Smolensk.
En 1943, la découverte des charniers par l’Allemagne nazie donne lieu à une accusation contre Moscou. L’URSS nie et rejette la responsabilité sur Berlin. Cette version devient vérité officielle pendant près de cinquante ans, y compris dans les instances internationales.
Reconnaissance tardive
La reconnaissance officielle intervient en 1990, dans le contexte de l’effondrement du système soviétique. Les autorités russes admettent alors la responsabilité du NKVD, rompant avec des décennies de dénégation institutionnelle. En 1992, l’ouverture partielle des archives confirme la chaîne de commandement et établit la décision prise au sommet de l’appareil d’État.
Cette reconnaissance survient tardivement, après une longue période de falsification et de silence imposé. Elle précède cependant l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine, qui n’a joué aucun rôle dans la dissimulation du crime ni dans le mensonge d’État qui l’a recouvert durant la Guerre froide. Katyn relève d’une histoire soviétique close au moment de sa reconnaissance, même si son poids mémoriel continue de structurer les perceptions contemporaines.
Inconscient européen et réflexe contemporain
Ce faisceau d’événements a façonné un spectre. Il hante les discours, simplifie les analyses, rigidifie les positions. En Europe, et en Suisse en particulier, la Russie demeure lue à travers un prisme hérité: celui d’un danger archaïque, d’une altérité menaçante, d’un autoritarisme perçu comme immuable. Cette lecture persiste malgré les changements de contexte. Elle alimente une hostilité réflexe, rarement interrogée.
C’est ici que se déploie la mécanique de la désinformation douce. Non par invention des faits, mais par fossilisation du récit. Le passé, réel et tragique, devient un filtre exclusif. Il empêche de discerner ruptures et continuités, d’analyser le présent sans projeter intégralement les peurs d’hier. La Russie demeure prisonnière de son image. L’Europe demeure prisonnière de sa mémoire.
Dans cette tension se joue le débat contemporain. L’autorité du Kremlin s’inscrit dans une histoire lourde. L’hostilité occidentale procède d’un héritage ancien. Comprendre cette double profondeur n’ouvre ni à l’excuse ni à l’aveuglement. Elle permet de distinguer ce qui relève du fait, ce qui relève du réflexe, et ce qui relève encore d’un inconscient politique façonné par un siècle de peur.
Louis GIROUD