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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

geopolitique

Ukraine: Anatomie d'un désaccord

9 Février 2026, 01:35am

Publié par (LG - SLR)

Quand deux visions du conflit s'affrontent sur le cas Jacques Baud

 

Sur la plateforme L'Impertinent, un débat de deux heures a opposé Pierre-Jean Duvivier, entrepreneur et cofondateur de la Ligue ODEBI, à Guy Mettan, journaliste et écrivain. Au cœur des échanges: les sanctions européennes contre Jacques Baud, ancien colonel aux renseignements suisses, accusé de propagande pro-russe, et plus largement de deux lectures radicalement opposées du conflit ukrainien. Entre accusations de manipulation, citations de responsables russes et querelles sur la légitimité des interventions militaires, ce face-à-face révèle l'impossibilité croissante d'un dialogue apaisé sur la guerre en Ukraine.

Ukraine: Anatomie d'un désaccord

Le débat s'ouvre sur le cas de Jacques Baud, cet ancien officier du renseignement suisse sanctionné par l'Union européenne pour ses prises de position sur le conflit ukrainien. Pour Pierre-Jean Duvivier, le constat est sans appel: «Jacques Baud a deux axes. Un premier axe qui explique la guerre en Ukraine par une série de maladresses occidentales, l'expansion de l'OTAN. Un deuxième axe qui est de légitimer d'un certain point de vue l'invasion russe dans l'est de l'Ukraine en prétendant qu'il y a eu un soulèvement populaire des personnes qui étaient sur place dans le Donbass.»

 

Pour Duvivier, c'est ce second volet qui pose problème. Nier la présence de troupes russes dès 2014 dans le Donbass, alors que des acteurs comme Igor Girkin l'ont publiquement reconnu, relève de la propagande: dire quelque chose de faux en le sachant faux pour obtenir un résultat dans l'opinion publique.

 

Guy Mettan conteste vigoureusement cette lecture. Pour le journaliste genevois, Jacques Baud  s'appuie uniquement sur des faits avérés, notamment en ce qui concerne le Donbass et l'éclatement du conflit en 2014. Il dénonce une sanction « ignoble », prise sans procès, sans avocat, en violation flagrante des droits fondamentaux. Pour Mettan, c'est l'Union européenne qui transgresse ses propres valeurs démocratiques.

 

Crimée: intervention militaire et soutien populaire

Le débat bascule sur les événements de février-mars 2014 en Crimée. Pierre-Jean Duvivier rappelle que l'opération a été orchestrée par Moscou, et que Poutine lui-même l'a ouvertement reconnu: «Poutine lui-même admet que les troupes russes ont fait l'opération de Crimée. Il le dit dans une interview à la télévision en rigolant, comme il aime bien rigoler à moitié.»

 

Cette reconnaissance ne fait effectivement aucun doute: dans un documentaire télévisé diffusé en mars 2015, Poutine confirme avoir donné l'ordre de «ramener la Crimée en Russie» et détaille l'opération des forces spéciales russes, surnommées «petits hommes verts» en raison de leurs uniformes sans insignes.

 

Guy Mettan ne conteste pas cette intervention militaire. Il la contextualise différemment. Pour lui, plusieurs facteurs se sont combinés: D'abord, le contexte du Maïdan. Le renversement du président Ianoukovitch, élu démocratiquement en 2010, créait une situation d'urgence pour Moscou. La base navale russe de Sébastopol, d'importance stratégique majeure pour la flotte russe en mer Noire, se trouvait soudainement dans un pays dont le nouveau pouvoir affichait une orientation résolument pro-occidentale et anti-russe. Le risque, du point de vue russe, était de voir à terme cette base remplacée par des installations américaines de l'OTAN.

 

Ensuite, le comportement des garnisons ukrainiennes sur place. Mettan affirme que les troupes ukrainiennes stationnées en Crimée, majoritairement russophones et issues de la région, n'ont opposé qu'une résistance symbolique, voire se sont ralliées. L'opération s'est déroulée sans violence majeure, contrairement à ce qui se passera plus tard dans le Donbass.

 

Sur ce point précis, les faits sont moins tranchés que ne le suggère Mettan. Si l'opération a effectivement été relativement pacifique (aucun mort lors de la prise de contrôle initiale), il est difficile d'établir dans quelle mesure les soldats ukrainiens se sont  «retournés» volontairement ou ont simplement été neutralisés sans possibilité de résistance face à des forces spéciales russes professionnelles. Les témoignages divergent selon les sources.

 

Enfin, le sentiment de la population criméenne. Mettan rappelle que  «la Crimée par deux fois a voté contre son appartenance à l'Ukraine» dans les années 1990. La péninsule, majoritairement russophone et historiquement russe (elle n'a été transférée à l'Ukraine qu'en 1954 par Khrouchtchev), aurait été contrainte de réintégrer l'Ukraine sous pression internationale. 

 

Le référendum de mars 2014, organisé sous contrôle russe, affiche un score écrasant en faveur du rattachement à la Russie (96,77% de « oui »). La communauté internationale le déclare illégal et refuse de le reconnaître, mais Mettan y voit l'expression d'une volonté populaire réelle, même si les conditions de vote n'étaient pas conformes aux standards internationaux.

 

Pour Mettan, il n'y a donc pas de contradiction entre intervention militaire et soutien populaire: «La Crimée a basculé comme un seul homme. Peu importe qu'il y ait eu des spetsnaz (forces spéciales), ou des Ukrainiens russophones, ils étaient tous d'accord pour changer de camp et redevenir russes comme ils l'avaient voté par deux fois 25 ans auparavant.»

 

L'opération militaire n'aurait fait que faciliter un processus souhaité par la majorité de la population locale, tout en sécurisant un intérêt stratégique vital pour Moscou.

 

Pierre-Jean Duvivier ne conteste pas nécessairement le sentiment pro-russe d'une partie importante de la population criméenne. Mais il refuse de voir dans cette réalité sociologique une justification pour l'annexion d'un territoire reconnu internationalement comme ukrainien depuis 1991. Pour lui, la Russie a violé le droit international et le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel elle s'était engagée à respecter l'intégrité territoriale de l'Ukraine.

 

Donbass: révolte populaire ou manipulation?

C'est sur le Donbass que les positions se heurtent le plus violemment. Pour Pierre-Jean Duvivier, l'histoire est claire: après le succès de l'opération en Crimée, Moscou a tenté de répliquer le même scénario dans cinq autres régions. Le plan a échoué à Dnipro, Kharkiv et Odessa, mais a réussi dans le Donbass grâce à l'intervention directe de forces russes.

 

La preuve? Les mots mêmes d'Igor Girkin (alias Strelkov), commandant militaire des forces séparatistes, dans une interview de 2014: «C'est moi qui ai tiré la gâchette de cette guerre. Si notre unité n'avait pas traversé la frontière, tout se serait fondu comme à Kharkiv ou à Odessa.»

 

Cette citation est l'arme principale de Duvivier. Elle constitue, selon lui, un aveu sans équivoque: sans l'intervention de troupes russes, il n'y aurait pas eu de soulèvement dans le Donbass. Les populations locales, décrites comme «apathiques» par quelqu'un qui connaît la région, n'auraient jamais pris les armes spontanément.

 

Guy Mettan conteste cette lecture frontalement. Pour lui, ce qui s'est passé dans le Donbass relève d'une guerre civile déclenchée par les politiques du nouveau gouvernement ukrainien issu du coup d'État de 2014. La première décision de ce gouvernement? Interdire l'usage du russe dans les administrations et les écoles.

 

«On a obligé les gens de l'est, de la région du Donbass, à ne plus parler leur propre langue alors que ces gens n'avaient jamais parlé l'ukrainien. C'est comme si en Suisse romande on interdisait l'usage du français pour obliger à parler l'allemand.»

 

Cette politique d'ukrainisation forcée aurait poussé les populations russophones à se soulever. Les manifestations auraient été réprimées par l'envoi de bataillons d'extrême droite, notamment le régiment Azov, provoquant une escalade militaire.

 

Duvivier balaye cet argument: «Personne n'a interdit de parler russe entre eux. L'ukrainisation, ils en avaient déjà 15 ans. Il n'y a aucun fait nouveau là-dessus. Si c'était vraiment une révolte populaire, pourquoi elle n'a eu lieu qu'au Donbass et pas à Dnipro, Kharkiv ou Zaporijia, où la majorité parle aussi russe ?»

 

La question linguistique: prétexte ou cause réelle ?

Le débat sur l'ukrainisation révèle une incompréhension mutuelle profonde. Pour Mettan, interdire le russe dans l'administration d'un pays où deux tiers de la population le parlent constitue une provocation intolérable, une brimade qui justifie une réaction.

 

Pour Duvivier, cette lecture est biaisée. Il rappelle que l'ukrainisation était une politique déjà en cours depuis les années 1990, visant à renforcer l'identité nationale d'un État jeune.

 

«Chaque pays a une langue officielle. En France, on parle français devant l'administration. En Espagne, on parle espagnol. C'est une politique classique d'un État qui veut affirmer son identité.»

 

Ce qui était interdit, selon Duvivier, ce n'était pas de parler russe dans la vie quotidienne, mais de l'utiliser dans les documents administratifs officiels. Une nuance que Mettan juge insuffisante face à l'ampleur du changement imposé aux populations de l'Est.

 

Le paradoxe émerge ici: si l'ukrainisation était si oppressive, pourquoi seul le Donbass s'est-il soulevé, et pas les autres régions russophones comme Kharkiv, Dnipro ou Zaporijia, qui représentent une population bien plus importante ? Cette question, posée à plusieurs reprises par Duvivier, ne trouve pas de réponse convaincante chez Mettan.

 

Géorgie et Transnistrie: la répétition d'un schéma

Pierre-Jean Duvivier élargit son argumentation en pointant un schéma récurrent: «Poutine a déjà envahi trois pays indépendants. Le seul point commun de ces trois pays, c'est qu'ils étaient en dehors de l'OTAN.»

Il cite la Moldavie (Transnistrie), la Géorgie (Ossétie du Sud) et l'Ukraine. À chaque fois, selon lui, la Russie intervient militairement dans des territoires où elle peut invoquer la protection de populations russophones.

 

Mettan répond en rappelant le contexte de la guerre de Géorgie en 2008. Selon lui, c'est le président géorgien Saakachvili qui a attaqué l'Ossétie du Sud le premier, au moment de l'ouverture des Jeux olympiques de Pékin, pensant que Moscou serait pris au dépourvu. Un rapport de l'ambassadrice suisse Heidi Tagliavini, mandatée par le Conseil de l'Europe, aurait conclu que «ce sont les Géorgiens qui ont attaqué. Les Russes n'ont fait que riposter.»

 

Duvivier rétorque que cette lecture ignore le contexte plus large: si l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie se sont «soulevées», c'est parce que la Russie a organisé et soutenu ces mouvements séparatistes, exactement comme dans le Donbass. À chaque fois, une population minoritaire russophone devient le prétexte d'une intervention.

 

L'OTAN: menace existentielle ou prétexte ?

Au cœur du débat se trouve la question de l'expansion de l'OTAN. Pour Guy Mettan, c'est la cause profonde du conflit. Il rappelle que Poutine avait averti dès 2007 que l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN constituait une «ligne rouge», un «casus belli». L'Alliance s'est «empressée de le faire six mois après», provoquant délibérément Moscou.

 

Mettan développe: l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN aurait permis le déploiement de missiles nucléaires à quelques minutes de Moscou, anéantissant la capacité de riposte russe et détruisant l'équilibre de la dissuasion nucléaire. C'était, selon lui, inacceptable pour n'importe quelle grande puissance.

 

Il invoque également le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel l'Ukraine avait renoncé aux armes nucléaires en échange de garanties territoriales. Mais, précise Mettan, ce mémorandum reposait sur un présupposé: la neutralité de l'Ukraine. En modifiant sa constitution pour viser l'adhésion à l'OTAN, Kiev aurait rompu l'équilibre.

 

Pierre-Jean Duvivier conteste cette logique. Pour lui, la Russie ne peut pas dicter à un État souverain quelles alliances il peut rejoindre. «Vous reprochez de facto à l'Ukraine indépendante d'avoir fait des choix, et à cause de ces choix, vous justifiez qu'une partie de son territoire a été annexée par la force. Vous excusez une intervention armée au nom de choix faits par un gouvernement indépendant.»

 

Il ajoute un argument: si la menace de l'OTAN était si préoccupante, pourquoi la Russie n'a-t-elle jamais attaqué les pays baltes ou la Pologne, pourtant membres de l'Alliance et bien plus proches de Moscou ? Pourquoi les seuls pays envahis sont-ils ceux qui «ne sont pas dans l'OTAN» ?

 

Duvivier retourne alors l'argument: ce n'est pas l'OTAN qui menace la Russie, c'est la Russie qui pousse les pays d'Europe de l'Est à chercher la protection de l'Alliance. La Suède et la Finlande, neutres pendant des décennies, n'ont rejoint l'OTAN qu'après l'invasion de l'Ukraine. «Pourquoi tous les ex-pays de l'Est, sans exception, la première chose qu'ils font quand ils se libèrent du joug communiste, c'est rejoindre l'OTAN ? Parce qu'ils savent très bien que si vous êtes en dehors, vous allez être attaqué.»

 

Ici, Duvivier affirme que si les ex-pays de l’Est ont rejoint l’OTAN, c’est par crainte légitime d’être attaqués. Cependant, cette lecture occulte délibérément le fait que, depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, une partie des élites politiques et stratégiques russes perçoivent l’expansion de l’OTAN comme un “soft power” de haute intensité. Dans cette optique, les soutiens occidentaux aux mouvements pro-démocratie dans l’espace post-soviétique, les promesses d’adhésion à l’Alliance et le renforcement des partenariats militaires sont interprétés comme une entreprise systématique visant à grignoter la sphère d’influence traditionnelle de la Russie, pour à terme la déstabiliser et la démembrer en entités plus faibles et dociles à l’égard de Washington. Cette peur existentielle – qu’elle soit fondée ou exagérée – est au cœur du ressentiment russe et de sa rhétorique justifiant des actions déstabilisatrices.

 

Propagande: qui manipule qui ?

C'est sans doute sur la question de la guerre informationnelle que le débat atteint son paroxysme. Les deux intervenants s'accordent sur un point: nous vivons une ère où l'information est devenue une arme stratégique à part entière. Mais sur tout le reste, ils divergent radicalement.

 

La doctrine russe de la guerre hybride

Pour Pierre-Jean Duvivier, la Russie mène une guerre hybride sophistiquée où l'information occupe une place centrale. Il cite la doctrine Guerassimov, du nom du chef d'état-major russe qui a théorisé dès les années 2000 une approche globale du conflit, intégrant les dimensions militaire, économique, diplomatique et informationnelle. «La guerre de l'information chez eux est une arme à part entière. Ils ont des diplômes de très haut niveau. Dans leurs écoles, ils forment des gens qui ont théorisé des approches de manière tout à fait rigoureuse. Ce qui se passe dans la fabrication d'un récit, comme on peut le voir avec le Donbass, c'est la fabrication d'une histoire cohérente — parce qu'elle est cohérente, elle n'est pas incohérente — vous la propulsez, vous la blanchissez avec des figures d'autorité.»

 

Selon cette lecture, le récit russe sur l'Ukraine obéit à une logique de copywriting professionnel, comme dans le marketing de haut niveau:

 

1. Construction d'une histoire émotionnellement puissante (des russophones opprimés, un génocide, des nazis au pouvoir).

 

2. Diffusion massive via des médias d'État (RT, Sputnik) et des relais sur les réseaux sociaux.

 

3. Blanchiment par des figures d'autorité occidentales (ex-militaires, journalistes, intellectuels) qui reprennent le récit, consciemment ou non.

 

Jacques Baud entrerait, selon Duvivier, dans cette troisième catégorie. Ancien officier du renseignement suisse, expert reconnu, il apporte une crédibilité institutionnelle à un discours qui épouse parfaitement les thèses du Kremlin. Que Baud soit conscient ou non de ce rôle devient presque secondaire: l'effet est le même. Cette analyse pousse Duvivier à une conclusion radicale: dans un contexte de guerre, même indirecte, l'Union européenne a le droit — voire le devoir — de neutraliser l'espace informationnel ennemi. «Nous sommes en état de guerre. L'information est une arme au même titre que l'artillerie et l'aviation. Demain, il peut y avoir des affrontements entre des troupes russes et françaises. Jacques Baud fait partie de l'espace informationnel ennemi. Certes, son arme, c'est le micro. Mais cette arme est extraordinairement puissante.»

 

Les valeurs de l'UE bafouées

Cette posture soulève une contradiction majeure avec les valeurs que l’Union européenne prétend défendre. Pour neutraliser cette «arme», les autorités et les plateformes ont effectivement restreint l'accès aux médias russes et marginalisé les voix, comme celle de Jacques Baud, jugées trop proches de leurs récits. Le problème est que cette sanction est tombée sans procès, sans présentation publique de preuves factuelles démontrant une intention délibérée de nuire ou des liens organiques avec Moscou. Elle repose sur une analyse d'effet (son discours épouse les thèses du Kremlin) et non sur une preuve de culpabilité. Ce faisant, l'Europe agit comme si elle était en guerre officielle, où les libertés sont suspendues, alors qu'aucune guerre n'est déclarée. Elle risque ainsi d'éroder, au nom de leur défense, les principes de débat contradictoire, de présomption de bonne foi et de liberté d'analyse qui fondent l'espace démocratique.

 

La thèse inverse: l'hégémonie de la propagande occidentale

Guy Mettan rejette intégralement cette vision. Pour lui, présenter la Russie comme le maître de la manipulation relève d'un renversement total de la réalité. Les véritables champions de la guerre informationnelle, ce sont les Anglo-Saxons, et notamment les Britanniques. «Je suis désolé de vous décevoir, mais les Russes sont très mauvais en matière de guerre informationnelle. Ce sont les Anglais et les Américains qui sont les champions. Pourquoi ? Parce qu'en régime démocratique, comme vous devez tenir compte de votre opinion publique, vous devez tout le temps la manipuler pour arriver à vos fins. On a un siècle ou deux de pratique.»

 

Mettan développe une théorie provocante mais cohérente: paradoxalement, plus un régime est démocratique, plus il excelle dans la propagande. Pourquoi ? Parce qu'il doit constamment convaincre sa population, obtenir son consentement, fabriquer un consensus. Les régimes autoritaires, qui peuvent imposer leurs décisions, ont moins besoin de séduire.

 

Cette thèse trouve un écho dans les travaux de pionniers de la propagande moderne comme Edward Bernays (neveu de Freud, conseiller de plusieurs présidents américains) ou Serge Tchakhotine, qui ont tous deux théorisé la manipulation des masses en démocratie.

 

Mettan cite l'exemple du GCHQ, le service de renseignement britannique: «Chaque jour, vous avez 6 à 7 000 agents de désinformation anglais qui prennent leur petit attaché-case pour aller à leur travail pour manipuler les opinions publiques dans les pays occidentaux, pour distribuer le wording, distribuer le récit, fabriquer le narratif que les agences de presse et les médias vont reprendre.»

 

Ces agents auraient pour mission de discréditer systématiquement la Russie, de monter des opérations de désinformation (comme les accusations d'attaques chimiques en Syrie), et de créer un climat d'hostilité permanent envers Moscou dans l'opinion occidentale.

 

Le cas du Russiagate: manipulation ou réalité ?

Pour illustrer sa thèse, Mettan prend l'exemple du «Russiagate», cette affaire qui a dominé le premier mandat de Donald Trump. Pendant des années, médias et responsables politiques américains ont accusé Moscou d'avoir manipulé l'élection présidentielle de 2016 en faveur de Trump, notamment via des trolls russes inondant les réseaux sociaux.

 

«Ça s'est avéré complètement faux. Les deux procureurs spéciaux nommés par les États-Unis pour investiguer ont conclu qu'il y avait eu quelques millions de messages de trolls russes sur internet comparé à des milliards en face de trolls antirusses.»

 

Cette affaire révélerait selon Mettan un mécanisme typique: on accuse l'adversaire de ce que l'on fait soi-même, à une échelle bien supérieure. L'influence russe sur les réseaux sociaux existait, mais elle était marginale comparée à l'écosystème médiatique occidental qui diffusait massivement une narrative antirusse.

 

L'asymétrie de la censure

Un autre argument de Mettan porte sur la censure. Selon lui, l'Union européenne a basculé dans un autoritarisme qu'elle reproche habituellement à la Russie. Depuis février 2022, tous les médias russes (RT, Sputnik) ont été interdits sur le territoire européen. Les journalistes russes ne peuvent plus assister aux conférences de presse officielles à Bruxelles.

À l'inverse, rappelle Mettan, tous les grands médias occidentaux ont leurs correspondants à Moscou. Ils travaillent librement, même s'ils critiquent ouvertement le Kremlin. Edward Snowden, lanceur d'alerte persécuté par Washington pour avoir révélé l'espionnage de masse de la NSA, a trouvé refuge en Russie.

 

«On reproche toujours à la Russie de ne pas être un pays démocratique parce qu'elle pratiquerait la censure. La Russie est beaucoup plus libérale en matière de presse que l'Union européenne.»

Cette asymétrie créerait un paradoxe intenable: l'Occident censure au nom de la liberté d'expression, tandis que la Russie autoritaire tolère davantage la dissidence médiatique.

 

La naïveté européenne face à la guerre cognitive

Paradoxalement, Duvivier et Mettan finissent par se rejoindre sur un point: l'Europe fait preuve d'une naïveté coupable. Mais ils diagnostiquent cette naïveté de manière opposée.

 

Pour Duvivier, l'Europe est naïve face à la menace russe. Elle n'a pas créé d'école de guerre informationnelle comparable à celles de Moscou ou de Washington. Elle continue d'acheter du gaz russe tout en prétendant être en guerre. Elle sanctionne Jacques Baud de manière maladroite, lui offrant une tribune et une légitimité accrues.

 

«L'Union européenne est victime de sa corruption endémique depuis 20 ans. Elle se protège de manière inefficace. Elle devrait être claire : nous sommes en état de guerre, l'espace informationnel ennemi, on l'arrête. Mais elle ne le dit pas. Elle remue sur sa chaise.»

 

Pour Mettan, l'Europe est naïve parce qu'elle croit sa propre propagande. Elle se pense victime de la désinformation russe, alors qu'elle baigne dans une désinformation occidentale bien plus massive et sophistiquée. Elle censure au nom de valeurs qu'elle viole elle-même.

 

Les deux hommes s'accordent également sur un point crucial : on ne combat pas efficacement la propagande par la censure.

 

Duvivier l'admet lui-même: «Si je vous interdis de parler, je ne peux pas vous répondre. Donc pour moi, oui, on ne peut pas répondre efficacement face à une propagande en censurant.»

 

Cette autocritique est remarquable. Duvivier reconnaît la contradiction: il justifie les sanctions contre Baud au nom de l'état de guerre, tout en admettant que la censure est contre-productive. La sanction contre Baud, loin de le faire taire, lui a offert une notoriété décuplée et a transformé un expert confidentiel en martyr de la liberté d'expression.

 

Vers une guerre totale de l'information ?

Ce qui émerge de cet échange, c'est la vision d'un monde où l'information est devenue un champ de bataille à part entière. Plus aucune source n'est perçue comme neutre, plus aucun média n'est universellement fiable, plus aucun expert n'est considéré comme désintéressé. Chaque camp accuse l'autre de manipuler et de mentir pour servir un agenda.

 

Cette vision, poussée à l'extrême, pose un problème philosophique majeur: si toute information est présumée suspecte, comment peut-on encore établir des faits partagés? Si chaque récit se présente comme victime de la propagande adverse, comment le citoyen peut-il trancher?

 

La réponse de Duvivier consiste à s'appuyer sur des déclarations assumées des acteurs principaux: Poutine reconnaissant le rôle des forces spéciales russes en Crimée, ou Igor Girkin (Strelkov) affirmant avoir «pressé la gâchette» de la guerre dans le Donbass en 2014. Pour Duvivier, ces propos, venant «du camp adverse», ont une valeur de preuve supérieure car ils échappent au soupçon de fabrication occidentale.

 

Mais cette méthode a ses failles. Guy Mettan pourrait objecter que ces déclarations sont stratégiques et non pas des aveux au sens judiciaire. Elles n'étaient pas cachées car, dans le récit russe, ces actions étaient légitimes et justifiées: la défense de russophones, la correction d'une injustice historique, la réponse à un coup d'État illégitime à Kiev. Les sortir de leur cadre justificatif pour en faire de simples preuves d'agression, c'est ignorer la substance même de l'argumentation russe. De plus, la fiabilité de ces "témoins" est elle-même contestable: Girkin, aujourd'hui emprisonné en Russie pour avoir critiqué la conduite de la guerre, était-il en 2014 un agent fidèle du Kremlin ou un ultra-nationaliste agissant dans une zone grise ?

 

Ses propos relèvent-ils de la confidence, de la forfanterie ou d'une forme de communication calculée ?

 

Le débat révèle ainsi une double impasse. Tactique: on s'appuie sur des déclarations de l'adversaire tout en rejetant le sens qu'il leur donne. Épistémologique: dans une guerre de l'information totale, le statut même de la preuve est miné. Chaque fait peut être réinterprété, chaque source peut être disqualifiée par l'autre camp, chaque preuve peut être relativisée en étant renvoyée à un "contexte" plus large qui l'annule.

 

Cette dissolution de la possibilité d'une vérité factuelle partagée est peut-être le véritable triomphe de la propagande moderne: son but ultime n'est pas tant de faire croire à un mensonge spécifique, que de créer un brouillard tel qu'il devienne impossible de croire en quoi que ce soit, sauf en la version du monde proposée par son propre camp. Le citoyen, perdu dans ce brouillard, est alors réduit à un choix tribale et non à un jugement éclairé.

 

Les contradictions de Pierre-Jean Duvivier

Sa défense de la censure au nom de l'état de guerre pose problème. Il reconnaît lui-même que «on ne peut pas répondre efficacement face à une propagande en censurant», tout en justifiant les sanctions contre Baud.

 

Il accuse la Russie de tous les maux tout en admettant que l'Union européenne souffre de «corruption endémique » et se protège « de manière inefficace». Cette critique interne affaiblit son propos sur la supériorité morale de l'Occident.

 

Il minimise parfois la dimension russophone de l'Ukraine orientale, ce qui fragilise sa lecture purement géopolitique du conflit. La question linguistique et culturelle ne peut être totalement évacuée.

 

Une impossible synthèse

Ce débat illustre l'impasse du dialogue sur l'Ukraine. Deux lectures du monde se font face, chacune cohérente dans sa logique interne, mais mutuellement exclusives.

 

Pour Mettan, le conflit résulte d'une provocation occidentale délibérée. L'expansion de l'OTAN, les coups d'État orchestrés par la CIA, l'humiliation systématique de la Russie depuis 1991 ont conduit Moscou à réagir. Les interventions russes sont des ripostes défensives face à une agression qui ne dit pas son nom. La propagande ne vient pas de Moscou, mais de Washington et Londres.

 

Pour Duvivier, le conflit résulte d'une stratégie impérialiste russe. Incapable de réussir sa transition économique, le régime de Poutine se replie sur le nationalisme et la conquête. Chaque intervention est présentée comme une «protection» de russophones opprimés, mais le schéma se répète systématiquement. L'OTAN n'est pas la cause, mais la conséquence de l'agressivité russe.

 

Entre ces deux visions, quelques faits incontestables émergent cependant: Poutine a validé l'opération militaire en Crimée en raison notamment de la menace qui pesait sur la Flotte de la Mer Noire; Girkin a admis que sans l'intervention de son unité, il n'y aurait pas eu de guerre dans le Donbass; Les pays d'Europe de l'Est ont choisi l'OTAN après la chute du communisme; L’expansion de l'OTAN a été perçue comme une menace existentielle par Moscou.

 

Au-delà de l’affaire Jacques Baud

L'affaire Jacques Baud apparaît finalement comme un symptôme d'un malaise plus profond: l'impossibilité croissante de débattre sereinement du conflit ukrainien en Occident. Les sanctions contre l'ancien agent des renseignements suisses, prises sans procès ni possibilité de défense, illustrent une dérive autoritaire de l'Union européenne que même Pierre-Jean Duvivier reconnaît comme problématique.

 

Mais elles révèlent aussi une vérité inconfortable: dans une guerre de haute intensité, l'espace informationnel devient un champ de bataille. Les États en conflit censurent, manipulent, sanctionnent. L'Union européenne, prise dans une logique de confrontation qu'elle peine à assumer ouvertement, applique des mesures autoritaires tout en prétendant défendre la liberté d'expression.

 

Guy Mettan a totalement raison sur le fond du sujet: sanctionner Jacques Baud sans lui donner la possibilité de se défendre constitue une violation flagrante des principes démocratiques. Pierre-Jean Duvivier a raison sur un autre: dans un contexte de guerre, l'Union européenne a le droit de se préoccuper de son espace informationnel.

 

Mais, non de manière autoritaire sans garde-fous...

 

Ce débat de deux heures révèle surtout l'ampleur du fossé qui sépare désormais des camps irréconciliables, où chacun est certain de détenir la vérité. Dans cette guerre des récits, le doute raisonnable est la première victime sur les certitudes.

 

Transcription et analyse: Louis Giroud

 

 

À propos des intervenants

 

Guy Mettan, journaliste et écrivain suisse, actif en politique, au sein de l’UDC genevoise. Ancien directeur et rédacteur en chef de la Tribune de Genève, il a ensuite fondé et dirigé le Club suisse de la presse, qu’il a quitté fin 2019. Député au Grand Conseil genevois depuis 2001, il a notamment présidé le parlement cantonal en 2009-2010. Il est aussi connu pour ses essais sur les relations entre la Russie et l’Occident, dont Russie-Occident, une guerre de mille ans, qui s’intéresse à la russophobie, de Charlemagne à la crise ukrainienne.

 

Pierre-Jean Duvivier dirige depuis plus de quinze ans une entreprise de services numériques et a mené de nombreux projets en Suisse romande. Il est titulaire d’un Executive MBA à Genève et possède une formation en physique. Cofondateur de la Ligue ODEBI, il s’engage pour les libertés sur Internet. Il a été candidat aux élections législatives françaises. Enfin, directement touché par la guerre en Ukraine, il entretient des liens personnels avec ce pays depuis plus de vingt-cinq ans.

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L'armurerie fiduciaire pour mettre l'Iran à genoux: les aveux de Washington

3 Février 2026, 11:18am

Dans un entretien à Davos, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a ouvertement décrit comment les sanctions économiques visent à provoquer l'effondrement monétaire de l'Iran pour pousser sa population dans la rue. Cette confirmation sans ambiguïté d'une stratégie de guerre hybride soulève de graves questions juridiques et éthiques. L'économiste Jeffrey D. Sachs et la spécialiste Sybil Fares démontrent comment cette « diplomatie économique » constitue en réalité une forme de guerre illégale, causant des souffrances civiles comparables à celles d'un conflit armé.

 

Par Jeffrey D. Sachs et Sybil Fares

L'armurerie fiduciaire pour mettre l'Iran à genoux: les aveux de Washington

John Maynard Keynes écrivait dans Les Conséquences économiques de la paix (1919) :

« Il n'existe pas de moyen plus subtil, plus sûr, de renverser les fondements de la société que de corrompre la monnaie. Ce processus mobilise toutes les forces cachées de la loi économique du côté de la destruction, et il le fait d'une manière qu'un homme sur un million à peine est capable de diagnostiquer. »

 

Les États-Unis ont maîtrisé cet art de la destruction en transformant le dollar en arme et en recourant aux sanctions économiques ainsi qu'aux politiques financières pour provoquer l'effondrement des monnaies des pays ciblés. Le 19 janvier, nous avons publié « La guerre hybride américano-israélienne contre l'Iran », décrivant comment les États-Unis et Israël mènent des guerres hybrides contre le Venezuela et l'Iran à travers une stratégie coordonnée de sanctions économiques, de coercition financière, d'opérations cybernétiques, de subversion politique et de guerre de l'information.

 

Cette guerre hybride a été conçue pour briser les monnaies de l'Iran et du Venezuela afin de provoquer des troubles internes et, ultimement, un changement de régime.

 

Le 20 janvier, un jour seulement après notre article, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a confirmé publiquement, sans réserve, excuse ou ambiguïté, que notre description correspond effectivement à la politique officielle des États-Unis.

 

Lors d'une interview à Davos, le secrétaire Bessent a expliqué en détail comment les sanctions du Trésor américain ont été délibérément conçues pour provoquer l'effondrement de la monnaie iranienne, paralyser son système bancaire et pousser la population iranienne dans la rue. Il s'agit de la campagne de « pression maximale » visant à priver l'Iran d'accès à la finance internationale, au commerce et aux systèmes de paiement.

 

Bessent a expliqué: « Le président Trump a ordonné au Trésor et à notre division OFAC, le Bureau de contrôle des avoirs étrangers, d'exercer une pression maximale sur l'Iran. Et cela a fonctionné, car en décembre, leur économie s'est effondrée. Nous avons vu une grande banque faire faillite; la banque centrale s'est mise à imprimer de l'argent. Il y a une pénurie de dollars. Ils ne peuvent plus obtenir d'importations, et c'est pourquoi les gens sont descendus dans la rue. »

 

Voici la chaîne causale explicite par laquelle les sanctions américaines ont provoqué l'effondrement de la monnaie et la faillite du système bancaire.

 

Cette instabilité monétaire a conduit à des pénuries d'importations et à des souffrances économiques, provoquant les troubles. Bessent a conclu en qualifiant les actions américaines de «diplomatie économique» et l'effondrement économique de l'Iran comme un développement «positif» :

 

«Donc, il s'agit de diplomatie économique, aucun coup de feu tiré, et les choses évoluent de manière très positive ici.»

Ce que le secrétaire Bessent décrit n'est évidemment pas de la « diplomatie économique » au sens traditionnel. Il s'agit d'une guerre menée par des moyens économiques, entièrement conçue pour produire une crise économique et des troubles sociaux conduisant à la chute du gouvernement. Cela est fièrement salué comme de la «diplomatie économique».

 

La souffrance humaine causée par une guerre ouverte et par des sanctions économiques écrasantes n'est pas si différente qu'on pourrait le penser. L'effondrement économique produit des pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant, tout en détruisant les économies, les pensions, les salaires et les services publics.

 

L'effondrement économique délibéré plonge les populations dans la pauvreté, la malnutrition et la mort prématurée, tout comme le fait une guerre ouverte.

 

Ce schéma de souffrance résultant des sanctions américaines est bien documenté. Une étude phare publiée dans The Lancet par Francisco Rodríguez et ses collègues montre que les sanctions sont significativement associées à de fortes augmentations de la mortalité, les effets les plus marqués étant observés pour les sanctions unilatérales, économiques et américaines, avec un bilan global de décès comparable à celui d'un conflit armé.

 

La guerre économique de ce type viole les principes fondamentaux du droit international et de la Charte des Nations unies. Les sanctions unilatérales imposées en dehors de l'autorité du Conseil de sécurité de l'ONU, en particulier lorsqu'elles sont conçues pour causer des difficultés aux civils, sont illégales.

 

La guerre hybride n'échappe pas au droit international en évitant les bombardements (bien que les États-Unis et Israël aient également bombardé illégalement l'Iran, bien entendu). L'illégalité de la « diplomatie économique » américaine s'applique non seulement à l'Iran et au Venezuela, mais à des dizaines d'autres pays lésés par les sanctions américaines.

 

L'Europe a peut-être commencé à comprendre qu'être complice des crimes économiques de l'Amérique n'offre aucun salut, puisque le gouvernement Trump se retourne maintenant contre l'Europe de la même manière, quoique avec des tarifs douaniers plutôt que des sanctions.

Trump a menacé l'Europe de tarifs douaniers pour ne pas avoir cédé le Groenland aux États-Unis, bien qu'il ait retiré cette menace, au moins temporairement. Lorsque Trump a « invité » la France à rejoindre son Conseil de la paix, il a menacé d'imposer un tarif douanier de 200 % sur le vin français si la France déclinait l'invitation. Et ainsi de suite.

 

Les États-Unis peuvent mener ce type de guerre économique globale parce que le dollar est la devise clé du système financier mondial.

 

Si des pays tiers ne se conforment pas aux sanctions américaines contre l'Iran et le Venezuela, les États-Unis menacent d'imposer des sanctions aux banques de ces pays tiers, spécifiquement pour les exclure des règlements en dollars (connus sous le nom de système SWIFT).

 

De cette manière, les États-Unis imposent leurs sanctions à des pays qui, autrement, seraient heureux de continuer à commercer avec les pays que les États-Unis tentent de conduire à l'effondrement économique.

 

Bien que les sanctions américaines fonctionnent à court terme pour créer de la misère, leur utilisation incessante encourage rapidement d'autres économies à se découpler de l'étranglement financier américain.

 

Les nations BRICS, et bien d'autres, développent le commerce international dans leurs propres monnaies, construisant ainsi des alternatives à l'utilisation du dollar américain et évitant par conséquent ces sanctions. La capacité des États-Unis à imposer leurs sanctions financières et commerciales à d'autres pays diminuera bientôt, probablement de façon précipitée dans les années à venir.

Il est grand temps que les nations du monde affrontent le comportement économique voyou de l'Amérique. Les États-Unis mènent une guerre économique avec une intensité croissante, tout en la qualifiant de «diplomatie économique».

 

Cette absence de règles est illégale, imprudente, néfaste, déstabilisatrice et, en fin de compte, inefficace pour atteindre les objectifs propres de l'Amérique, sans parler des objectifs mondiaux.

 

L'Europe a détourné le regard jusqu'à présent. Peut-être maintenant que l'Europe est elle aussi menacée, se réveillera-t-elle et rejoindra-t-elle le reste du monde pour mettre un terme au comportement effronté et illégal de l'Amérique.

 

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Jeffrey D. Sachs est professeur à l'université Columbia et directeur du Centre pour le développement durable, où il a dirigé l'Earth Institute de 2002 à 2016. Il est également président du Réseau des solutions pour le développement durable (SDSN) de l'ONU et membre de la Commission des Nations unies sur le haut débit au service du développement.

Sybil Fares est spécialiste et conseillère en politique du Moyen-Orient et en développement durable au SDSN.

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«Leur monde s'effondre»

2 Février 2026, 08:40am

Publié par Transcription - (SLR)

Emmanuel Todd: la défaite américaine va tout changer

 

Emmanuel TODD est anthropologue, démographe et historien. Dans cette interview, il déroule une lecture rationnelle du moment historique que nous vivons. Pour lui, ce n’est pas « le monde » qui vacille, mais l’ordre occidental et les élites qui en vivaient, et qui découvrent trop tard que le centre de gravité a basculé. Il replace la Chine au cœur de la réalité industrielle, décrit l’Amérique en perte de contrôle, et l’Europe en posture de dépendance et d’aveuglement. Ukraine, Groenland, Venezuela, Iran : tout est passé en revue pour comprendre le sens de ce qui arrive. Avec les graphiques inédits d'Élucid, et les analyses sans langue de bois d'Olivier Berruyer, Emmanuel Todd propose une synthèse impressionnante et importante de la réalité économique et géopolitique du monde, pour comprendre et anticiper l'avenir.

«Leur monde s'effondre»

Entretien: Les États-Unis, un empire en chute libre
Invitée: Emmanuel Todd, historien et anthropologue
Journaliste: Olivier Berruyer

 

Olivier Berruyer: Alors, dans le tumulte et presque la folie, pourrait-on dire, des tensions actuelles entre alliés autour du Groenland, on s’est dit que ce serait pas mal de prendre un peu de recul. Et ça tombe bien parce que le recul c’est justement ton domaine, Emmanuel, puisque tu es, entre autres, historien de l’école des Annales. Alors pour commencer, j’ai envie de te demander comment un historien de la longue durée traverse et analyse une crise qui finalement se joue sur le court terme ?

 

Emmanuel Todd: Alors d’abord, c’est de ne pas prendre le court terme trop au sérieux. C’est-à-dire de rester dans ces fondamentaux. Donc là, je pense qu’on va passer en revue un certain nombre d’événements de la première année de la présidence Trump. Mais la première chose à faire, c’est de ne pas oublier la base. Bon, la base, c’est la défaite des États-Unis, ce que j’avais analysé et prévu dans La Défaite de l’Occident. Alors cette défaite qui est là, qui est en un certain sens définitive, va être le cadre de l’action de cette dernière année.

 

Je crois que cette défaite a deux dimensions. La première dimension, c’est la défaite face à la Russie. C’est-à-dire que les Américains ont compris à un certain stade qu’ils n’avaient pas les moyens militaro-industriels pour alimenter suffisamment le nationalisme ukrainien et qu’ils ont compris qu’ils n’y arriveraient pas face à la Russie. En face de ça, les Russes ont compris qu’ils allaient gagner, qu’ils avaient les moyens, qu’ils avaient résisté à la pression militaire et aux sanctions occidentales. On sait ce que les Russes vont faire, ça n’est plus un inconnu. Ils n’ont plus aucune confiance en les Occidentaux. Donc, on ne doit pas s’arrêter à ce qu’ils disent. Moi, ça fait très longtemps que je dis que les Russes, pour être tranquilles, pour terminer cet effort d’une guerre qui leur a coûté, ils vont aller jusqu’au Dniepr et ils vont prendre Odessa. Parce que Sébastopol doit être à l’abri des drones navals ou autres qui arrivent d’Odessa. Et puis ils s’arrêteront, et ils n’envahiront pas l’Europe parce que ça ne les intéresse pas du tout. Donc là, on est dans un domaine où il n’y a pas d’inconnu, c’est un cadre général. Ça permet tout de suite de dire que les débats sur les négociations entre ceci, cela, sont juste du théâtre.

 

L’autre élément structurel, le deuxième, qui est toujours là, qui est de plus en plus là, c’est désormais la puissance économique chinoise. C’est-à-dire que le niveau de supériorité de production de la Chine sur les États-Unis a été atteint avant, pendant la guerre, c’est ce qui a permis la victoire russe puisque la Russie est tout à fait adossée à la Chine, secondairement à l’Inde. On a une situation de domination chinoise qui était là au début et que les gens n’avaient pas vue.

 

Olivier Berruyer: Pour montrer la montée en puissance de la Chine, on a préparé avec beaucoup de travail un certain nombre de graphiques. Dans celui-là, on voit les parts de marché de la construction mondiale navale de bateaux civils en 2024. Qu’est-ce que ça t’inspire ?

 

Emmanuel Todd: Ça inspire quelque chose qui va au-delà de la Chine. C’est qu’on voit que les trois grands constructeurs, c’est la Chine avec 55% du marché mondial, puis la Corée du Sud 28% et le Japon 13%. Donc ça évoque un pôle est-asiatique en fait qui a sa cohérence et qui représente... ce diagramme est quand même hallucinant quand on voit le reste du monde. Ça veut dire que 95% des bateaux aujourd’hui sont construits dans ces trois pays. Il reste que 5% des bateaux construits dans tout le reste, y compris les transports maritimes. Les empires sont des structures maritimes. Donc je crois que la part des États-Unis doit être à quelque chose comme 0,1% ou quelque chose comme ça.

 

Olivier Berruyer: 0,04%. Ah pardon, je surestime comme tout le monde les États-Unis.

 

Emmanuel Todd: On les surestime parce qu’il y a encore quelques années, autour de 2015, ils avaient une production qui était encore faible mais pas inexistante. Et on voit qu’en une dizaine d’années, ils ont divisé par 10 quasiment leur production. C’est assez impressionnant.

 

Olivier Berruyer: Oui, c’est le genre de courbe. Il y en a des tonnes comme ça, mais qui montrent que le train descendant de l’économie américaine s’est accéléré en fait dans les 10 dernières années. C’est ça qui est important. Alors, il y a un autre exemple qui nous a semblé extrêmement intéressant, c’est ce qui se passe sur les puces électroniques, qui est finalement l’emblème de ce milieu de 21e siècle qui approche, puisqu’on voit qu’évidemment les ordinateurs, l’intelligence artificielle, les réseaux vont être au cœur de la puissance et des avancées technologiques. Et voici donc ce que ça donne sur la construction de puces électroniques en 2024. Comme pour les constructions navales, on retrouve une prééminence écrasante de l’Asie orientale.

 

Emmanuel Todd: Les parts ne sont pas exactement les mêmes. La domination de la Chine est moindre: 37% pour la Chine, 16% pour Taïwan, 12% pour la Corée du Sud. Singapour, ça doit être une antenne de la Chine, 11%. La Malaisie, c’est pas loin et il y a une grosse communauté chinoise. Mais de nouveau, on retrouve un centre de production de la modernité qui se trouve en Asie orientale et où, bien entendu, les États-Unis représentent comme d’habitude rien du tout: 5%. Et on voit d’ailleurs, si on se place dans une perspective historique depuis l’an 2000, avec évidemment la forte augmentation de la construction de puces électroniques, et bien quand on voit les parts de marché... si le reste de l’Asie est resté stable, on est frappé par la chute de l’ensemble occidental, États-Unis plus Europe, qui faisait 40% des puces de la planète en l’an 2000 il y a 25 ans, qui n’en font plus que 10% aujourd’hui. À contrario, la Chine faisait à peu près un peu plus de 10%. Aujourd’hui, avec la partie taïwanaise, ils sont à plus de 50%.

 

Il se passe depuis l’année dernière, allez peut-être 2 ans, quelque chose d’assez intéressant qui est l’explosion des exportations de Taïwan, qui est au cœur de la production des puces très particulières pour l’intelligence artificielle, sur lesquelles ils ont une part de marché colossal, c’est presque 50%. Et on voit qu’une grosse partie des exportations taïwanaises ont donc augmenté, enfin explosé même, à ce niveau-là, mais en grande partie vers les États-Unis. Donc, on voit qu’ils sont en train finalement d’aider les États-Unis à se développer sur ce terrain-là aussi. Mais c’est l’une des caractéristiques très importantes de ce qu’il faut bien appeler l’empire américain, que d’autres appellent le monde occidental: c’est la façon dont ce qu’il existe encore de forces productives dans cet empire s’est déplacé vers les frontières de l’empire. C’est-à-dire que Taïwan, c’est la frontière de l’empire. La Corée du Sud, le Japon, c’est la frontière de l’empire.

 

Olivier Berruyer: En résumé, c’est aussi intéressant de voir sur ces trois pays assez centraux que sont Taïwan, le Japon et la Corée du Sud, quelles sont les parts de marché dans leur exportation, d’une part des États-Unis en bleu, et d’autre part de la Chine en rouge. Qu’est-ce que ça dit d’après toi ?

 

Emmanuel Todd: Ce que ça dit, c’est que je viens de définir Taïwan, le Japon et la Corée dans la partie externe de l’empire américain. Mais c’est intéressant de voir comment cette partie externe de l’empire américain interagit avec l’extérieur de l’empire, et en l’occurrence c’est la Chine. Dans ce contexte, on voit que Taïwan, suite à l’augmentation qu’on a vue, est bien dans l’empire en fait commercialement, puisque 36% de ses exportations vont vers les États-Unis et seulement 25% vers la Chine. La situation actuelle fin 2025, il y a encore 2 ans, c’était la Chine qui était majoritaire. Mais ce qui est très intéressant, c’est de voir que des pays comme le Japon, en fait, qui sont de fait contrôlés, où se trouvent des bases américaines très importantes, commercent déjà plus avec la Chine qu’avec les États-Unis. Japon, c’est 24% du commerce extérieur vers la Chine, 17% seulement vers les États-Unis. La Corée, c’est presque la même chose, c’est 23 et 16% respectivement. Ça veut dire que cette partie externe de l’empire en Asie est quelque part prise entre le contrôle américain et un phénomène d’attraction qui semble bien dû pas simplement à la Chine, mais en tant qu’anthropologue, ce que je sens derrière, c’est une culture commune qui a mené à cette industrialisation très spécifique, très intense, qui paraît là très positive, mais qui si on prend d’autres plans de la vie des sociétés apparaîtra négative parce que ce sont aussi des régions à très basse fécondité. Le Japon doit être à 1,3 enfant par femme, la Chine à 1,1 et la Corée du Sud est leader du monde de la basse fécondité à 0,75 enfant par femme. Mais disons qu’il y a une sorte de bloc culturel est-asiatique qui semble en voie de constitution et qui échappe déjà à l’empire.

 

Olivier Berruyer: Pour finir cette introduction, on peut regarder ce graphique coloré qui montre simplement quelle est la part des États-Unis dans les exportations de plein de pays dans différentes régions de la planète en 2024. Donc on est encore ici sous Joe Biden, avant les politiques de guerre commerciale de Donald Trump. Là aussi, comment tu analyses ça ?

 

Emmanuel Todd: Ça, c’est très important puisque comme une partie de l’activité de Trump aurait été de menacer tout le monde de tarifs, de droits commerciaux extraordinaires, c’est très important pour comprendre l’effet potentiel des tarifs, et en vérité, ça va être très important pour comprendre l’échec de ces menaces commerciales et la conversion d’ailleurs de ces menaces commerciales en menaces politico-militaires.

Il y a des pays qui semblent invinciblement soudés aux États-Unis, c’est le Mexique et le Canada, qui sont au nord et au sud, qui sont complètement intégrés à l’économie américaine. C’est pour ça que j’ai un peu de peine pour le Canada. On voit la place de certains autres pays latino-américains comme le Venezuela, la Colombie, qui sont très dépendants. On voit la dépendance un peu surprenante et nouvelle du Vietnam, de la Thaïlande, mais on se rend compte que finalement, déjà avant les agressions commerciales ou les menaces commerciales de Trump, la main des États-Unis était déjà devenue très faible. Pour un pays comme le Brésil, les exportations aux États-Unis, c’est seulement 12%. Pour l’Italie, c’est seulement 11%. Pour l’Allemagne, 10%. Très important: pour la Chine, 10%. C’est-à-dire que la Chine ne dépendait, à la veille de la crise, que de 10% d’exportation vers les États-Unis. Autant dire qu’au départ, un type intelligent ou compétent aurait su que la capacité américaine de menace commerciale était extrêmement faible. Pour la France, c’est 8%, c’est très faible. En fait, pour l’Union européenne, c’est 8% seulement. Ça, ça va nous amener à nous interroger sur le sens des peurs européennes qui sont, à mon avis, notablement exagérées et qui n’ont pas complètement à voir avec des problèmes commerciaux.

 

Mais en fait, ce que montre ce graphique, c’est qu’au moment où s’ouvre la crise, au moment où Trump arrive pour gérer la défaite des États-Unis, les États-Unis ne sont déjà plus le centre économique du monde. Ils produisent la monnaie de réserve dont le rôle diminue sans cesse et à une vitesse accélérée. Mais les États-Unis ne sont déjà plus le centre économique du monde.

 

Olivier Berruyer: Tu parles des peurs européennes, mais justement on voit qu’il y a beaucoup de tension actuellement. Évidemment, il y a tout cet espèce de sketch, de tragicomédie, de pièce de théâtre autour du Groenland, autour de toutes ces tensions entre alliés qui semblaient inimaginables il y a peut-être encore un an. Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce qui se passe ?

 

Emmanuel Todd: Bah, je crois, je me suis replongé pour comprendre ce qui se passait dans le dernier grand effondrement, qui était l’effondrement du communisme. En fait, l’effondrement du communisme, ça a été l’effet d’un choc de réalité sur l’incapacité des Russes à faire face à la concurrence militaire américaine, le blocage de l’économie soviétique et toutes sortes de choses. Mais comment dire, la Russie, l’Union soviétique ont été plongées dans quelque chose qui n’était pas simplement un problème technique et économique, mais qui a été l’effondrement de leur système de croyance. Le communisme, c’était devenu la religion de cette sphère. Il y avait des gens qui ne croyaient pas, mais c’était le ciment social, idéologique. Et l’effondrement du communisme, ça a été l’effondrement de la croyance. Et bien entendu, quand une croyance qui organise la vie d’une société s’effondre, les individus, les acteurs sont perdus. Donc les Russes étaient perdus, les dirigeants soviétiques étaient perdus, tout le monde était perdu à des degrés divers. Et je crois que c’est en reprenant ces concepts qu’on peut commencer d’analyser ce qui se passe.

 

Le sentiment d’égarement, il est manifeste. Quand on ouvre des postes de télévision qui racontent n’importe quoi, qui interprètent tout de travers, je veux dire, il y a quand on voit le comportement des dirigeants, enfin on ne sait plus où donner de la tête. Et je crois que si déjà on part du principe que les États-Unis et l’Occident sont en train de subir un choc de réalité et que leur idéologie à ces sociétés occidentales est en train de s’effondrer comme le communisme s’est effondré, on peut un peu comprendre ce qui se passe. C’est-à-dire qu’il va y avoir des éléments de rationalité et puis il va y avoir des éléments de panique irrationnelle. Donc quand on arrive effectivement à Trump qui veut le Groenland, qui contrôle déjà de fait s’il veut, on est dans une panique irrationnelle. Et ça, je dirais, c’est l’état normal des esprits dans un monde dont la croyance fondamentale est en train de s’effondrer.

 

Olivier Berruyer: Et c’est quoi cette croyance alors ?

 

Emmanuel Todd: C’était la croyance inverse du communisme. Le communisme, c’était l’État et tout, l’État qui organise la société. Et nous, notre croyance, c’était le néolibéralisme. C’est: l’État n’est rien, l’individu est tout, le marché est tout, la monnaie est tout, les banques centrales doivent être indépendantes, le commerce doit être libre, le libre-échange doit régner. Donc ça, c’est le noyau économique de la croyance. Il y avait des éléments aussi extra-économiques dans la croyance de l’Occident, dont certaines étaient bonnes. La croyance en l’émancipation des femmes, qui fait partie du système de croyance, est une excellente croyance. La croyance LGBT était devenue bizarre en politique internationale, mais un élément important du message occidental. Et c’est toutes ces croyances, le consensus de Washington et ces choses associées, qui sont en train de s’effondrer.

 

Ce qui rend la situation un peu plus compliquée, c’est que l’Occident n’est pas uniforme. L’Occident, en gros selon moi, c’est le système impérial militaire américain, mais il a, je dirais, mettons trois grands pôles. Il y a le pôle américain au centre, dominant. Il y a le pôle européen. Et puis il y a le pôle est-asiatique qu’on a vu dans sa nouvelle importance technico-industrielle. Là, je dirais qu’on peut déjà distinguer deux états de développement de la panique ou du délire.

 

Dans le cas des États-Unis, où Trump vient d’accéder au pouvoir pour gérer cette défaite, le niveau de conscience du désastre est élevé. C’est-à-dire que les trumpistes sont des gens qui ont compris que l’idéologie néolibérale ne fonctionnait pas, devait être dépassée. Trump, c’est le candidat qui est arrivé avec des projets protectionnistes qui en eux-mêmes sont une négation de la croyance néolibérale fondamentale. Il y a des discours d’une lucidité tout à fait cruelle sur la façon dont l’Occident, les États-Unis, se sont vidés de leur puissance industrielle simplement. Et ce dévoilement explique en partie des choses comme les politiques économiques protectionnistes qui ont des éléments de rationalité. Je dirais que le problème, simplement, et ce qui crée de la panique dans ce cœur américain, c’est que la conscience de la chute est à un niveau très élevé, mais cette conscience vient trop tard. C’est-à-dire que c’est trop tard, l’industrie américaine est tombée à un niveau tellement bas que c’est très difficile de la relever. Pour que des mesures protectionnistes soient efficaces, il faut qu’existe une population active qualifiée capable d’en tirer parti. Cette population active qualifiée n’existe absolument pas aux États-Unis. Et donc un désespoir d’un certain genre se répand dans les sphères supérieures du système politique américain devant la réalisation: c’est une sorte de deuxième réalisation, de deuxième choc de réalité de ce que, bon, ben, le néolibéralisme ne marchait pas mais le trumpisme économique ne marche pas non plus.

 

En Europe, c’est autre chose. J’aurais tendance à dire que les dirigeants n’ont rien compris. Mais en fait, il s’était passé des choses comme ça à l’intérieur de l’Union soviétique. Les gens avaient compris à Moscou, le cœur de la crise, à Moscou. Mais par exemple en Ukraine, au moment où le système politique avait explosé en Russie, les dirigeants communistes ukrainiens n’avaient absolument pas compris et ont traîné dans la réforme et le changement d’attitude. Donc on pourrait dire dans ce contexte que l’Europe serait l’équivalent de l’Ukraine. C’est que les dirigeants européens n’ont absolument pas compris que le libre-échange, c’était mort. Enfin, là, ils sont en train de comprendre de la façon dure parce que Trump est en train de leur apprendre. La société s’empêche pas, von der Leyen est en ce moment même en train de négocier avec lui pour nous faire encore un traité de libre-échange, le Mercosur, sur la vie de la France. Enfin, c’est hallucinant.

 

Donc on a un effet de retard intellectuel. Et je dirais que l’establishment européen est en train de prendre ce choc de réalité comme un choc externe, c’est un deuxième choc. Alors il y a aussi une complication supplémentaire qui rend l’acceptation de la réalité plus difficile en Europe. C’est que je ne l’ai pas mentionné tout à l’heure, c’était pas nécessaire pour les États-Unis, mais l’un des cœurs de croyance de cette idéologie qui est en train de mourir était le contraire du communisme: c’était le dépassement des nations. C’est-à-dire que, du point de vue des Américains, le dépassement des nations, c’était sympa, c’était l’empire. Donc c’était un dépassement des nations qui profitait, ou qui semblait profiter en terme de pouvoir, au cœur du système, qui de fait était la nation américaine.

 

Mais dans le cas de l’Europe, dans le système de croyance qui est en train d’imploser, et ben il y avait cette idée que les nations étaient dépassées. Et toute l’Union européenne est construite, ou a essayé de se construire, sur l’idée de dépassement des nations. Donc pour sortir de ces croyances, en fait sortir de la croyance, accepter l’effondrement auquel elle mène, il faudrait en théorie acter la disparition de l’Union européenne.

 

Alors cela dit, je crois qu’à l’intérieur de l’Europe quand même, on sent déjà dans le comportement des acteurs et des dirigeants des niveaux de conscience différents. Les Allemands, de toute façon, puissance économique dominante du continent, ont toujours su qu’ils existaient comme nation au fond. Quelque part, la conversion des Allemands à l’UE a toujours été en demi-teinte. L’Italie de Meloni est déjà un pays qui agit et négocie en fonction d’intérêts nationaux. C’est pour ça que maintenant les gens sont en train de parler d’un rapprochement italo-allemand. Mais c’est peut-être parce que ce sont les deux pays qui ont compris les premiers que l’Union européenne était en train de disparaître.

 

Alors, c’est vrai que évidemment, je ne peux que terminer sur le niveau de conscience minimale de ce phénomène de pulvérisation de l’Union européenne et de réémergence des nations, c’est la France. Et avec au sommet le sommet de la non-conscience de crise et des évolutions, notre président à nous, Emmanuel Macron, qui si von der Leyen était à 1/2% de conscience de la réalité, on peut je crois mettre Macron à 0% de conscience de la réalité.

 

Et pour la troisième partie, l’Asie, finalement, on a déjà commencé à en parler tout à l’heure à propos de l’ascendance industrielle. Je pense que jamais des pays comme la Corée, le Japon et même Taïwan n’ont pu sincèrement se raconter qu’ils étaient des pays occidentaux. Donc je pense, je ne sais pas quel était exactement le degré de conscience, mais je suppose qu’il existe là-bas un substrat culturel est-asiatique qui va leur servir de point de retombée. C’est-à-dire qu’il existe une culture qui leur servira de couche protectrice dans le moment où l’effondrement global de la croyance sera venue. J’aurais tendance à penser que jamais, par exemple, les Japonais n’ont sérieusement cru au libre-échange, à la non-intervention de l’État, à la primauté de l’individu, au développement personnel de la façon dont les Occidentaux, les vrais, ont cru. Donc ça devrait être quand même moins grave pour eux.

 

Olivier Berruyer: Et ben maintenant, on va se concentrer, analyser en détail les États-Unis et l’action de Donald Trump. Est-ce que tu es capable de voir, de comprendre ce qu’il veut vraiment ?

 

Emmanuel Todd: Alors oui, on peut le faire, mais il y a une chose qui est importante de voir. C’est-à-dire que quand on ouvre nos postes de télévision, quand on regarde les titres de journaux, nous sommes dans une sorte de délire: Trump maître du monde faisant ce qu’il veut aux États-Unis en interne, menaçant la démocratie. C’est clair, c’est vrai en un certain sens, ou en externe attaquant tel ou tel pays. Je pense que le tableau qu’on vient de dessiner suggère déjà que Trump n’est pas maître du monde et que le gros du monde est à l’extérieur de sa sphère d’activité.

 

Mais je crois que ce qui était caractéristique quand même de l’école des Annales, fondée conventionnellement par Marc Bloch et Lucien Febvre, c’est de ne pas se focaliser sur les grands personnages de l’histoire et d’être capable de voir les forces profondes qui les animent en fait. Et moi, c’est comme ça que je travaille. Et l’erreur fréquente du journalisme, c’est celle des historiens de l’événementiel d’autrefois, c’est de prendre les acteurs historiques officiels trop au sérieux.

 

L’exemple récent qu’on avait avant Trump, c’était la perception de Poutine, c’est-à-dire genre Poutine fait ceci, Poutine est un monstre, Poutine fait cela, Poutine est maître de la Russie, etc. Poutine acteur en fait. Non, Poutine est un produit de la culture de la société russe, et en fait c’est la Russie qui a fabriqué Poutine. C’est la Russie qui permet de comprendre Poutine, ce n’est pas Poutine qui permet de comprendre la Russie. Le même problème se pose avec Trump. C’est-à-dire que l’important, l’action de Trump est importante. Je pense qu’il va accélérer le déclin de l’empire d’une bonne dizaine d’années tel qu’il continue à délirer. Mais ce genre de délire, ce genre de personnage ne peut apparaître que dans un certain type de société, une société en décomposition, la société américaine. Et ce qu’il faut bien comprendre, et ce qui va être très important pour nous pour nous mettre à l’abri en fait, c’est bien comprendre que le problème fondamentalement n’est pas Trump. Le problème, c’est l’Amérique, et Trump est une fabrication de l’Amérique. C’est encore plus net parce qu’il a été élu dans un système à élection libre, réélu une deuxième fois, et réélu en circonstances aggravées avec une augmentation de majorité. Donc la première chose concernant Trump, c’est avant même de le considérer comme un acteur de l’histoire, de le considérer comme un produit de la société américaine.

 

Olivier Berruyer: Oui, mais ça, c’est intéressant, mais on sait que c’est un élément central des propagandes de guerre ou des conflits: ramener tout à une personne. C’est "Trump fait", "Trump fait", ou "Poutine fait", "Poutine fait", mais c’est jamais le gouvernement russe ou c’est jamais le gouvernement américain, alors qu’ils sont évidemment soutenus, Trump par tous ses ministres, par son gouvernement, par tous ses conseillers, par la majorité, enfin en tout cas la totalité même des députés républicains, le parti républicain derrière lui. Enfin voilà, c’est pas juste, contrairement à ce qu’on entend, une personne qui décide de tout.

 

Emmanuel Todd: Oui. Et dans un contexte où en vérité le parti adverse, le parti démocrate, c’est comme vaporisé. Dans l’évolution idéologique des États-Unis, il y a la montée en puissance... j’ose pas parler d’idéologie trumpiste parce que le niveau d’incohérence est extrêmement élevé, puisque ça correspond à une société en décomposition, l’idéologie elle-même arrive décomposée. Mais dans le processus de décomposition, il y a la décomposition de l’idéologie démocrate impériale et tout ce qui va avec. C’est pour ça qu’il y a si peu de résistance. C’est une société en voie d’atomisation qui produit Trump.

 

Mais cela dit, Trump est quand même arrivé au pouvoir avec un programme et des problèmes à résoudre. Donc je pense qu’on va parler en détail de ce à quoi il correspond dans le contexte de l’Amérique elle-même. Je voudrais quand même déjà présenter ce que j’appelle le dilemme de Trump arrivant au pouvoir. Donc là, on ne va pas du tout être dans le discours de la surpuissance de Trump. Je me remets dans le contexte d’un Trump qui arrive au pouvoir parce que l’Amérique a été vaincue en Ukraine, parce qu’elle n’arrivait pas à produire assez, parce qu’elle a dû se finalement se coucher devant les Russes et devant l’efficacité inattendue de l’économie russe.

 

Donc le dilemme de Trump, c’est qu’est-ce que c’est ? Il doit sortir de la guerre d’Ukraine. Il a compris qu’il fallait sortir de la guerre d’Ukraine dont l’Amérique n’a pas les moyens industriels. Mais d’un autre côté, sortir de la guerre d’Ukraine, admettre la défaite face aux Russes, ça sera la première défaite stratégique de l’histoire américaine. Des défaites, l’Amérique en a eu, je dirais que c’est la marque de fabrique de l’armée américaine: la défaite du Vietnam qui a quand même laissé derrière elle 3 millions de morts vietnamiens quand même, des défaites en Irak après avoir désintégré l’Irak, des défaites en Afghanistan. Enfin bon, repli, repli, repli. Mais tout ça n’était pas grave parce que la vision géopolitique des Américains, c’est: l’Amérique est une île dans l’hémisphère occidental, elle ne risque rien, et tout ce qui nous arrive à l’extérieur, c’est des petits échecs, etc. Là non, là vraiment ce qu’on a devant nous, au bout du bout, c’est l’admission de l’effondrement américain face à une puissance qui n’est pas si considérable que ça. La Russie n’a quand même que 145 millions d’habitants, c’est plus de deux fois moins que les États-Unis, et ça, c’était déjà trop gros pour eux.

 

Et le problème, c’est que si cette chose apparaît trop clairement, ça va produire un effet de prise de conscience générale et d’accélération du déclin de l’empire, d’un empire qui dépend énormément pour son approvisionnement, pour sa nourriture même, d’importations qui sont financées par les missions sous une forme ou une autre de dollar, et donc une sorte d’implosion du niveau de vie au cœur du système. C’est ça le dilemme de Trump. Et je crois que c’est ça qui permet d’analyser sa politique extérieure: comment sortir de la guerre d’Ukraine sans que ça se voie trop, en attirant l’attention sur d’autres théâtres d’opération où l’Amérique apparaît moins minable. C’est ça le cadre de référence.

En fait, on pourrait se représenter Trump arrivant au pouvoir comme confronté à des dilemmes, des contradictions. Il y a ce premier dilemme, cette première contradiction: bon, il faut sortir de la guerre d’Ukraine, mais si on sort de la guerre d’Ukraine et que ça se voit trop, le système impérial s’effondre. Deuxième dilemme ou contradiction: bon, on a compris qu’il fallait sortir du libre-échange, rentrer dans le protectionnisme, mais on a compris trop tard. On établit des barrières tarifaires dans un monde qui n’est déjà plus dépendant des États-Unis, où les pays ne sont pas complètement menacés. On a bien vu cette Chine qui ne dépend qu’à 10% de ses exportations vers les États-Unis. Mais surtout, ce qui est plus grave, on place des barrières protectionnistes, on met la population américaine en état de reconstruire une industrie, mais elle n’en est pas capable pour des raisons éducatives, parce que les Américains font des études de droit, des études de finances, alors qu’ils auraient besoin d’ingénieurs, de techniciens, et en plus dans le contexte d’un niveau éducatif qui est déjà pas très élevé.

 

Je pense qu’au-delà de ça, Trump a ce choix... c’est typique d’une situation impériale où les problèmes internes et externes sont également importants et en interaction. Donc évidemment, ce à quoi on est le plus sensible directement vu d’Europe au milieu de la guerre d’Ukraine et ces choses-là, c’est la posture internationale de Trump. Mais Trump, il y a un autre truc qui l’intéresse énormément, je dirais, c’est au-delà de la guerre internationale, c’est la guerre civile en fait, puisque il y a quelque chose dans la société américaine qui nourrit un état de rage et de conflit interne qui a sa propre existence. Donc Trump, bien loin d’être l’homme tout-puissant à la tête de la première puissance mondiale, c’est un type très puissant dans le système américain que de plus en plus rien ne peut arrêter, mais dans le contexte d’un empire mondial en décomposition et d’une société américaine en décomposition.

 

Olivier Berruyer: Il m’a semblé quand même intéressant de refaire un point sur un an de deuxième mandat de Trump pour voir où on en est, analyser du point de vue de la politique intérieure qu’on connaît peut-être un petit peu moins, on en parle moins évidemment que ce qui se fait à l’extérieur des États-Unis. Pourtant, il s’est passé des choses extrêmement importantes durant cette année qu’on peut résumer à peu près en six axes. Alors, le premier, c’est évidemment tout ce qui s’est passé autour de ce qu’on pourrait appeler la guerre culturelle dont tu parlais. Trump a supprimé l’ensemble des programmes, postes, formations qui étaient liés à la diversité, à l’inclusion dans le secteur public fédéral. Il a même supprimé des règles qui étaient en vigueur depuis les années 60 pour interdire les discriminations à l’embauche. Tout ça au nom soit-disant du mérite et de l’égalité des chances. Alors qu’évidemment les défenseurs des droits civiques critiquent tout ça puisqu’ils voient une remise en cause de décennies d’avancée au niveau des égalités. Aussi des restrictions qui visaient les personnes trans au niveau de l’armée, au niveau des soins. L’objectif de Trump, c’était évidemment de rompre avec le pseudo-wokisme et d’imposer un roman national conservateur.

 

Deuxième point: une réorganisation radicale de l’administration fédérale avec une réduction massive de la fonction publique au nom de l’efficacité, avec la création d’une commission spécialisée qui a été dirigée au début par Elon Musk, le fameux DOJE dont on a beaucoup parlé, cette fameuse idée de donner un coup de tronçonneuse façon Musk dans de nombreuses agences. Alors qui en partie a été faite, en particulier ils ont fermé l’USAID qui était une agence de développement international mais aussi d’influence des États-Unis dans plein de pays. Des milliers de fonctionnaires ont été jugés peu loyaux et licenciés. Mais alors qu’il y avait un objectif annoncé de 2000 milliards d’euros d’économie, Musk a dû réaliser que quelques dizaines ou centaines de millions de dollars d’économie en 5 mois, ce qui est assez dérisoire quand on voit la taille de l’État américain, et qui met évidemment en lumière les limites et les critiques de cette purge bureaucratique.

 

Troisième point: on est au cœur du programme de Trump, une offensive anti-immigration sans précédent puisqu’en 2025, les États-Unis ont enregistré une migration nette négative pour la première fois en 50 ans, qui est une conséquence des politiques migratoires de Trump qui a durci l’asile, qui a accéléré les expulsions. Plus de 622 000 personnes ont été expulsées en un an. L’administration a massivement renforcé les opérations de ce qu’on appelle l’ICE, la police de l’immigration, qui a fait parler d’elle depuis maintenant quelques jours en ayant a priori le coup de feu très facile. On a même vu des déploiements d’agents fédéraux et militaires dans des villes comme Los Angeles ou Minneapolis pour arrêter des sans-papiers avec des méthodes musclées qui ont fait réagir la population. Un sondage montre que 57% des Américains désapprouvent la manière dont les lois migratoires sont appliquées, ce qui montre la controverse aussi qui a lieu aux États-Unis dans cette croisade de Trump anti-immigration.

 

Quatrième pilier qui concerne la justice: avec tout d’abord des enquêtes à charge qui visent les adversaires politiques, évidemment l’extrême gauche qu’il qualifie souvent d’organisation terroriste intérieure. À contrario, il y a aussi gracié environ 1500 personnes qui avaient été condamnées après l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021. Enfin, des restrictions fédérales sur l’avortement avec des politiques annoncées pour essayer de limiter tout accès à l’avortement, en particulier pour les anciens combattants, pour interdire aux médecins de pratiquer dans ces hôpitaux-là les interruptions de grossesse.

 

Cinquième point qui concerne les médias et les universités qui ont été mis sous pression: des pressions judiciaires, de nombreux procès en diffamation et des dommages et intérêts demandés à des niveaux extrêmement élevés. Suppression du financement fédéral de NPR et PBS qui sont des médias publics accusés d’être biaisés politiquement, objet d’une propagande gauchiste financée par les contribuables.

Enfin, dernier point: une réforme fiscale et budgétaire controversée avec sa loi du 4 juillet 2025 qui pérennise les baisses d’impôts de 2017 et surtout qui impose 12% de coupe dans le programme Medicaid qui va priver de couverture maladie peut-être 10 à 11 millions d’Américains. Enfin, il prévoit aussi une hausse massive des dépenses de défense et de sécurité intérieure avec 150 milliards de plus pour le Pentagone et 150 milliards pour le contrôle migratoire, ce qui fait du bureau de l’ICE sans doute l’agence fédérale la mieux dotée à terme. Quand tu vois toutes ces mesures, comment tu interprètes ce qui se passe à l’intérieur des États-Unis ?

 

Emmanuel Todd: C’est la dynamique générale arrivant en maturité de ces guerres culturelles. Ce qui est très intéressant, c’est que le concept de guerre culturelle américaine est apparu, me semble-t-il, dans un livre très ancien de 1991 de James Davidson Hunter, et que c’est quelque chose qui a cru en bélière. On a cru à un moment donné que ça allait tourner en rond, toutes ces histoires d’avortement, etc., et en fait pas du tout. Je veux dire, ça a cristallisé, ça s’est renforcé. Et je pense pour une raison presque politique structurelle des États-Unis, le moteur de la dislocation nationale américaine et des guerres culturelles, c’est quelque chose qui existe partout. C’est le moteur général de dislocation de la démocratie, hein. La démocratie, c’était l’alphabétisation universelle, tout le monde sait lire et écrire et très peu de gens faire autre chose. Et donc il y a une homogénéité culturelle dans la population. Il y a des inégalités économiques, mais une homogénéité culturelle. Et puis il y a le développement de l’éducation supérieure qui s’est fait d’abord aux États-Unis avec presque une génération d’avance sur le reste, et qui fait qu’émerge partout une masse d’éduqués supérieurs qui va finir par représenter dans une génération 30 à 40% des gens.

 

Donc, il y a un phénomène de stratification éducative qui s’établit et qui permet d’expliquer partout l’émergence d’un élitisme et d’un populisme. En France, ça va être l’élitisme qui est apparu au moment du débat sur le traité de Maastricht, où les gens d’en haut ont commencé à percevoir les gens des milieux populaires qui allaient voter non au traité comme des sous-développés, et puis du populisme en retour qui se développe en parallèle, qui a pris en France la forme fondamentalement du Front puis du Rassemblement national.

 

Simplement, dans un pays comme la France qui reste centralisé malgré tout, le lieu focal de fixation des populations géographiquement, malgré l’existence des régions, c’est le département. Le département n’a pas de pouvoir politique. Donc si vous avez un département qui se met à voter majoritairement pour le Rassemblement national, ça ne va pas altérer les comportements politiques locaux, etc. Aux États-Unis, il y a la même évolution culturelle, plutôt le même antagonisme qui s’établit entre éduqué supérieur et éduqué primaire ou secondaire partiel. Simplement, il y a une structure fédérale en État, et les États ont des pouvoirs. Et ces pouvoirs permettent de passer des lois. Les États américains sont autonomes dans toutes sortes de domaines, dont la législation sur l’avortement, dont la législation sur la peine de mort, dont toutes sortes de réglementations économiques. Et l’une des choses qui a fait cristalliser ces guerres culturelles, c’est que le populisme aux États-Unis a eu ses états contrôlés avant même l’arrivée au pouvoir de Trump. Donc, il y a une structure étatique de niveau intermédiaire qui s’est établie et qui a permis à ces choses de croître et embellir.

 

Et c’est pour ça que j’ai trouvé intéressant qu’on fasse ce travail d’analyse, de corrélation des attitudes au niveau des États, c’est prendre toutes sortes de variables comme l’éducation, la richesse, la mortalité infantile (je vais pas les lister toutes maintenant) au niveau des États, et voir lesquelles de ces variables étaient les plus fortement corrélées avec le vote pour Trump aux dernières élections présidentielles.

 

Olivier Berruyer: Alors en effet, on a réalisé un gros travail. On a pris plein de données différentes. On a regardé ce qu’elle donnait dans chaque État américain, puis on a croisé pour essayer de voir s’il y avait des liens entre bien ces variables et le fait d’avoir voté plus pour Donald Trump en 2024. Donc voilà ce que ça donne en résumé, les fameuses corrélations que tu viens d’expliquer. Donc autrement dit, plus c’est haut, plus il y a un lien très fort entre la variable qu’on regarde et le fait d’avoir voté Donald Trump en 2024. Est-ce que tu peux nous expliquer tout ça ?

 

Emmanuel Todd: Ce qui apparaît après examen de tout ce qu’on a pu, c’est que vraiment la présence ou l’absence d’éduqués supérieur est le moteur fondamental. C’est-à-dire que la corrélation la plus élevée, à -0.84, ça veut dire que plus il y a d’éduqués supérieurs, moins on vote Trump. À -0.84, on est au niveau le plus élevé.

 

Ensuite, très intéressant, on voit une corrélation très importante, positive. Ça montre que ça touche profondément les comportements entre la fécondité des femmes et le vote Trump. Donc la fécondité, de façon très intéressante, est plus élevée dans les États qui ont voté Trump, États conservateurs en fait. On obtient une corrélation de 0.76. En fait, on pourrait l’exprimer plus simplement en calculant la fécondité moyenne des États qui ont voté Trump et des États qui n’ont pas voté Trump. Pour les États qui ont voté Trump, on obtiendrait 1,67 enfant par femme. Et pour ceux qui n’ont pas voté Trump, on obtiendrait 1,47. Alors, ça montre aussi que la différence n’est pas massive. 1,67, c’était la France avant sa récente chute de l’année dernière, et 1,47 c’est un peu au-dessous. Donc la France actuelle serait entre les deux valeurs. Ça montre aussi qu’on ne peut pas postuler une division absolue de la société américaine.

 

C’est assez normal, je pense, de trouver une corrélation entre la facilité de l’accès à l’interruption volontaire de grossesse et la fécondité. Ce sont les États où c’est le plus difficile d’obtenir cette interruption volontaire de grossesse qui ont la fécondité la plus élevée.

La corrélation entre le vote Trump et l’existence de la peine de mort, elle est plus faible parce que là, le tempérament Trump entre, si on peut dire, en compétition avec des traditions locales anciennes qui n’avaient pas forcément disparu.

 

Pour la mortalité infantile, il faut regarder deux éléments du tableau. Il y a une corrélation assez forte, 0.54, entre des taux de mortalité infantile élevés et le vote Trump. C’est assez normal puisque la mortalité infantile est forte là où le niveau éducatif est bas. Par contre, si on regarde la mortalité infantile en 2023, on voit que la corrélation est tombée à 0.33. Ça suggère que le vote Trump est en train de s’étendre en fait dans des régions nouvelles.

La corrélation à -0.51 avec l’espérance de vie: l’espérance de vie est plus basse là où le vote Trump est plus élevé. Ça va avec la mortalité infantile, mais pas que, puisque la mortalité infantile 2022-2023 et l’espérance de vie 2022, c’est la même année. Ça veut dire qu’en fait c’est l’espérance de vie des gens adultes qui est atteinte en région Trump. Là, on pense au bord de l’épidémie d’opioïdes en fait, les morts de désespoir.

Et alors, ce qui est intéressant, c’est la corrélation avec le revenu médian qui est significative mais faible en fait. C’est-à-dire que ce qui est frappant, c’est que le niveau d’étude détermine avec un coefficient de corrélation qui en valeur absolue sera de 0.84, mais le revenu médian a 0.35 seulement. Donc ce qui pousse certains États à aller vers Trump, c’est la structure éducative plus que la pauvreté, ce qui paraît vraiment très important.

 

Olivier Berruyer: Quand on voit ce genre d’analyse avec l’éducation tout en haut et finalement l’économie plutôt tout en bas, on comprend un peu mieux ta vision de la lutte des classes qui n’est pas très marxiste en tout cas, qui n’est plus marxiste, puisque tu as tendance finalement, si je résume un peu, si je simplifie, à dire que le moteur c’est plus fortement l’éducatif que l’économique. Mais est-ce qu’au final ça donne des conflits de classes qui sont plus ou moins violents que dans la vision passée marxiste ?

 

Emmanuel Todd: Alors, d’abord, c’est pas ma vision. Tous les sondeurs d’opinion constatent que c’est la variable éducative qui est la plus forte, déterminante, et les sondeurs d’opinion dans tous les pays. Alors, il faut, on est dans le contexte de sociétés qui gardent un niveau de vie très élevé et où les questions économiques ou les questions d’inégalité, de richesse, malgré l’augmentation des inégalités, ne sont pas encore cruciales. C’est qu’on vit dans des sociétés où personne ne meurt de faim. Donc c’est quand même le contexte général.

 

Et dans ce genre de société, je crois que l’erreur ça serait de se dire l’éducation, la culture, c’est secondaire, ça donne quelque chose de moins violent que l’économie. Pour moi, c’est une erreur complète. Il faut bien voir ce que ça représente psychologiquement, ce que représente psychologiquement ce que l’éducation fait aux individus. Le système éducatif actuel est devenu une machine à trier en fait, une machine à définir les destins. C’est-à-dire, on est bon ou mauvais à l’école pour telle ou telle raison, on est face à des professeurs qui sans cesse vous jugent, on est valorisé ou infériorisé, et surtout on est présenté en tant qu’individu comme responsable de ce qui vous arrive. Être pauvre, être ouvrier dans la société ancienne, c’était peut-être être à la limite de la subsistance, mais personne ne vous disait que vous étiez un crétin. En fait, je veux dire, on était juste au milieu, dans la dignité éventuellement. Mais le système actuel est une machine à trier, une machine inégalitaire qui, je pense, marque profondément les individus. Si on parle à des gens, on voit bien que ce qui leur est arrivé à l’école peut être parfois tout à fait valorisant, mais très souvent traumatisant.

 

Et moi, mon sentiment, c’est que ce processus de tri scolaire a créé des masses de ressentiments, de violence potentielle tout à fait extraordinaire, et que c’est cette violence qui s’exprime à travers la violence pas juste de Trump mais de son électorat, cette violence interne de la société américaine, quelque chose qui n’a rien de traditionnel, quelque chose de nouveau.

 

Pour comprendre ça, pour sentir ça, ça serait le moment de relire certains trucs de Bourdieu, quand même l’un des sociologues les plus populaires et qui est devenu populaire dans la phase de développement de l’éducation secondaire et supérieure, une époque où les distinctions culturelles sont devenues absolument essentielles. Mais c’est quelque chose qu’on va retrouver en France. Si vous comparez les niveaux de revenus des électeurs de LFI, de la France insoumise, et du Rassemblement national, il n’y aura pas tellement de différence. Les différences seront des différences de niveau éducatif en moyenne, avec beaucoup plus d’éduqués supérieurs pauvres d’ailleurs, et jeunes, dans l’électorat LFI, et beaucoup de gens qui sont restés au stade secondaire, pas primaire, au stade secondaire d’éducation dans le cas des électeurs du Rassemblement national. Et l’erreur serait de sous-estimer... et d’ailleurs dans le cas de la France, avant de repasser aux États-Unis, et ben ça donne deux électorats également opprimés qui se méprisent et se détestent, avec au final à l’Assemblée nationale deux partis politiques ou deux groupes de députés qui refusent de serrer la main. Je veux dire, comme ça ne serait pas arrivé à l’époque des luttes de classe de la 3e République où il y avait encore des ouvriers pauvres.

 

Donc, il y a une violence implicite dans ce processus d’une éducation qui n’est plus simplement une éducation d’émancipation, mais une éducation de tri social et intellectuel, et qui dit aux gens qui ne sont pas pauvres, ou qu’ils ont raté, non pas par hasard, mais parce qu’ils valent le moins intrinsèquement. Il y a un potentiel de ressentiment extraordinaire qui est probablement l’un des ressorts fondamentaux du trumpisme et de sa vulgarité, et qui est une sorte de réhabilitation de la non-éducation: "Je suis mal élevé, je me conduis comme un porc, et je suis formidable."

 

Olivier Berruyer: Alors, quand on voit ce genre d’analyse avec l’éducation tout en haut et finalement l’économie plutôt tout en bas, on comprend un peu mieux ta vision de la lutte des classes... Pour finir cette partie sur les États-Unis, comment ça évolue récemment avec Donald Trump ?

 

Emmanuel Todd: Trump n'est qu'à un an de présidence, et il est absolument impossible de situer des évolutions socioculturelles profondes et significatives sur une seule année. Le système statistique le permettrait à peine. Mais on peut dire: plus ça change, plus c'est la même chose. Si on prend les tendances les plus récentes – l'analphabétisme fonctionnel augmente chez les 16-24 ans (il est passé de 17% à 25% entre 2017 et 2023), le niveau de performance des enfants de 9 ans baisse aussi... Ces variables sont les plus importantes. Je pense qu'il y a encore quelque part un espoir, une volonté de croire que Trump n'est qu'un mauvais moment à passer, même si c'est la deuxième fois qu'il est élu. Mais cette dégradation récente du niveau éducatif, que ce soit pour les 16-24 ans ou pour les enfants de 9 ans, nous indique que ce n'est pas fini. Ça me gêne de le dire, mais ce n'est  que le début de la chute de l'Amérique. Nous allons vers encore pire, indépendamment de Trump, indépendamment de ce qui va être élu – même si les démocrates revenaient au pouvoir. Il y a une dynamique régressive de l'Amérique qui est tout à fait spectaculaire.

 

La chose qu'on peut déjà évaluer de la politique de Trump, c'est l'échec de la réindustrialisation. La chute des effectifs industriels se poursuit. Les États-Unis, qui étaient une formidable puissance agricole, sont passés en déficit commercial agricole. C'est comme si les États-Unis étaient un pays qui ne se nourrissait plus lui-même, c'est quelque chose de tout à fait spectaculaire. Donc, de mon point de vue, en tant que personne qui s'intéresse aux forces profondes et à leur évolution, rien de bon n'est apparu.

 

C'est très étonnant. Quand j'étais étudiant il y a plus de 30 ans, on avait cette Amérique extrêmement puissante en termes d'exportation agricole. Ce n'était pas le grenier de la planète, mais voir qu'ils sont maintenant en déficit commercial... Mais je dirais qu'on vient de voir aussi que la France est passée en déficit commercial récemment. Qu'il s'agisse d'éducation, de désindustrialisation ou de destruction du secteur agricole, ça me gêne presque de le dire, mais la France est sur une trajectoire assez parallèle à celle des États-Unis. Je pense qu'il y a des phénomènes de frein culturel beaucoup plus puissants en France – la beauté des monuments, des paysages, la France n'a pas l'habitude de raser du jour au lendemain tout ce qui a été construit. Mais il y a quand même quelque chose de commun. Et quand je m'excuse de le dire... et quand à la présence d'un président reflet absurde... je ne pense pas qu'on ait grand-chose à envier à l'Amérique. Si on est un minimum sérieux, si on fait un accès de lucidité, un personnage comme Emmanuel Macron est quelque chose de tout à fait stupéfiant. C'est moins gênant parce que la France n'est pas la première puissance mondiale. Mais imaginez l'état dans lequel serait le monde si la France avait la puissance des États-Unis avec Emmanuel Macron comme président ! Mais sans déc, quand même, d'être arrivé à un niveau où c'est même plus de la désindustrialisation, mais c'est même de la désagriculturisation – quand les pays n'arrivent même plus à se nourrir entièrement par eux-mêmes. Ça, ça va effectivement beaucoup plus loin, dans un état d'inconscience tout à fait spectaculaire. Le traité du Mercosur, de ce point de vue, montre à quel point les élites européennes n'ont pas compris. Mais il est vrai que passer de la destruction de l'industrie à la destruction de l'agriculture évoque un état de gravité et d'urgence supérieur.

 

Olivier Berruyer: Sur le déficit commercial américain, on voit qu'après un creusement fin 2024/début 2025, il y a une régression spectaculaire depuis juillet 2025. Trump triomphe en disant que sa politique protectionniste marche. On a analysé pourquoi: une très grosse partie de l'amélioration concerne la Suisse (près de 40%), et aussi l'or et l'argent. En fait, il y a eu des mouvements d'or liés aux craintes des taxes de Trump, puis des retours. C'est un effet temporaire. Il y a aussi quelques petites améliorations sur d'autres secteurs, mais un gros échec qui continue sur l'informatique et les télécoms. En conclusion, l'amélioration est en réalité beaucoup moins importante en profondeur que ce qu'on nous vend. Elle est en partie exceptionnelle. C'est assez logique aussi puisque Trump a réussi à mettre des droits de douane sur le reste du monde sans réaction en retour, ce qui ne peut qu'améliorer un tout petit peu la balance. Mais de là à ce que ça fasse ce que promet Trump – une réindustrialisation créant beaucoup d'emplois – ce n'est pas possible. Il faudra voir dans 2, 3, 4 ans pour vraiment conclure sur l'efficacité. Qu'est-ce que ça t'évoque ?

 

Emmanuel Todd: Ça évoque des données de très court terme. Ça entre un peu en contradiction avec cette diminution qui continue des effectifs industriels. Moi, c'est l'or qui me fascine. L'idée de voir réapparaître l'or comme explication centrale, un or qui semble se diriger vers la Suisse, beaucoup plus qu'une réindustrialisation américaine... ça semble nous ramener à la crise du dollar. La part du dollar dans les réserves des banques mondiales est en train de diminuer. Elle diminue principalement parce que la valeur de l'or augmente. Donc, c'est très curieux de trouver dans la balance commerciale américaine l'un des signes de la dégradation du dollar comme monnaie de réserve.

 

Olivier Berruyer: On voit que le déficit explose sous Trump, et la dette publique atteint 40 000 milliards. Comment vois-tu ce qui se passe au niveau budgétaire américain ?

 

Emmanuel Todd: Trump est dans la continuité de ce que l'Amérique fait depuis très longtemps. Là, il n'y a pas de révolution Trump. Il y a une accélération de la non-prise en compte des équilibres comptables internes, ce qui est typique d'une situation impériale, mais je dirais dans le contexte d'un drame qui approche de son dénouement. On a simultanément une augmentation de la dette publique – qui doit financer des importations, donc de la dette extérieure – dans un contexte de dédolarisation de l'économie mondiale. Ça me fait penser à la taille du grand « plouf » qui adviendra un jour inévitablement.

 

Olivier Berruyer: Pour ne pas se laisser dominer par la stratégie de Trump qui noie l'information, revenons sur la chronologie de son année au pouvoir. Janvier 2025: il commence par le Groenland. Fascinant de voir une continuité, on commence et on finit peut-être par le Groenland. On se rend compte d'une continuité d'intérêt pour cette question, pour ce repli sur l'hémisphère occidental.

 

Emmanuel Todd: Oui, ce qu'on distingue, c'est le début d'une continuité.

 

Olivier Berruyer: 14 février: le vice-président américain J.D. Vance se rend à Munich et fait un discours extrêmement antieuropéen.

 

Emmanuel Todd: C'est très important. Dès le début, on voit se manifester un ressentiment violent contre l'Europe. C'est tout à fait étonnant. Dès le début, il y avait ce que nous vivons maintenant: un conflit potentiel entre les États-Unis et l'Europe, une agression qui vient des États-Unis contre l'Europe, et qui a pris les Européens complètement à froid.

 

Olivier Berruyer: 28 février: Zelensky est humilié à Washington.

 

Emmanuel Todd: C'est le premier temps de la stratégie trumpienne de tentative de se dégager de la guerre d'Ukraine. Comment admettre qu'on a perdu sans l'admettre, parce que c'est trop grave pour l'empire ? On entre dans cette phase extraordinaire où les États-Unis, qui ont initié la guerre, vont présenter les Ukrainiens qu'ils ont armés, poussés en avant, et les Européens aussi, comme responsables de la guerre et comme perdants. Je crois que le trumpisme a vécu une sorte de petit miracle: le néobellicisme européen. Alors que Trump dit qu'il faut arrêter cette guerre, les Européens, principales victimes de la guerre (coup de leur gaz, économie mise en faillite par les sanctions), se révèlent, à travers les Britanniques et les Français, complètement volontaires d'une poursuite de la guerre contre la Russie, alors qu'ils seraient les premiers à bénéficier de la paix. Je pense que ce qui est trompeur, c'est de dire "les Européens". Ce ne sont pas les Européens qui sont partisans de la guerre, ce sont les dirigeants européens de la période précédente, ces gens qui n'ont pas compris qu'on changeait d'époque. Je reviens sur cet effet retard, cette idée du conservatisme des zones périphériques qui touche l'Europe. Ce sont des dirigeants européens qui sont toujours dans l'ancien système de domination américain. Pour Trump, ça a été du pain bénit. Il y a eu des moments où je me demandais si ce n'était pas du théâtre, tellement c'était beau pour Trump de se dégager de cette guerre en disant: "C'est un truc d'Européens, les Ukrainiens ont perdu, les Européens ont perdu, mais nous, les États-Unis, on n'y était pour rien." Là, vraiment, je dirais que le service rendu à l'Amérique par les dirigeants européens dans la défaite a été exceptionnel, et continue de l'être d'ailleurs au moment où on se parle.

 

Olivier Berruyer: Mars: arrêt des livraisons d'armes américaines à l'Ukraine.

 

Emmanuel Todd: Je crois qu'il ne faut pas voir ça comme une décision de Trump, mais comme faisant suite à l'information de l'administration par le Pentagone du fait que les stocks d'armement américain atteignaient un niveau inquiétant. C'est un état de fait qui s'est imposé de lui-même. C'est la réalité de l'incapacité militaire à produire les armements nécessaires qui a amené à cet arrêt.

 

Olivier Berruyer: Avril: Trump déclare la guerre commerciale au monde, avec des droits de douane jusqu'à 145% sur la Chine.

 

Emmanuel Todd: Ça, c'est la déclaration de guerre à la Chine dont on va voir le résultat quelques mois plus tard. Ça suggère, de la part des dirigeants américains qui ont pris cette décision, une méconnaissance de la réalité du monde. C'est à une époque où le taux d'exposition de la Chine aux tarifs américains est de 10% seulement. La Chine est devenue une économie mondialisée pour laquelle l'Amérique n'est plus le centre. Mais la décision est quand même prise. C'est le problème des Américains: quand on joue au poker, il vaut mieux avoir plus qu'une paire de deux.

 

Olivier Berruyer: 6 mai: nouveau chancelier en Allemagne, Friedrich Merz.

 

Emmanuel Todd: C'est un événement capital. Jusque-là, il y avait le chancelier Scholz qui acceptait beaucoup de choses des Américains, mais faisait partie des dirigeants les plus prudents. L'arrivée de Merz au pouvoir, c'est un bonus pour les Américains potentiellement, parce que Merz est un atlantiste convaincu et un belliciste convaincu. C'est le retour en Allemagne de ce qu'on pourrait appeler le parti américain. Avec Merz, s'offre la possibilité pour les stratèges américains – j'ose à peine parler de stratégie tant elles sont foireuses – d'une Europe plongeant plus avant dans la guerre.

 

Olivier Berruyer: 13 juin: début de la guerre des 12 jours entre l'Iran et Israël.

 

Emmanuel Todd: On est dans la phase où Trump semble vouloir la paix en Ukraine. Il a mis son pays dans une posture incroyable de médiateur alors qu'il est le président du pays qui a déclenché la guerre. L'un des dilemmes de Trump, c'est comment sortir de cette guerre sans que ça se voit trop, et comment ramener l'Amérique dans sa posture de maître du monde ? L'attaque sur l'Iran, menée d'abord par Israël et conclue par les États-Unis, c'est le premier gros élément de détournement de l'attention, de déplacement du champ d'action des États-Unis du domaine où ils sont faibles et vaincus vers un domaine où ils peuvent se penser supérieurement dominants. Ils lâchent leur proxy israélien. Mais cette guerre a été un échec. On s'est rendu compte, comme en Ukraine, que l'important n'était pas la technologie militaire de pointe, mais la masse, la quantité des choses produites. On a découvert une capacité iranienne à produire des quantités de missiles qui tapaient de plus en plus près leurs cibles. Finalement, Israël a perdu cette guerre. C'est un échec de plus de la politique extérieure américaine.

 

Olivier Berruyer: Juillet 2025: accélération des attaques de drones ukrainiens sur des raffineries et infrastructures énergétiques russes.

 

Emmanuel Todd: La chronologie est intéressante. Il y a eu après l'investiture de Trump une véritable baisse des attaques. Ça suggère qu'à un moment, Trump a dû croire qu'il pouvait négocier quelque chose avec les Russes. Mais on sait qu'en juin 2025, Trump a donné le feu vert informel à la CIA pour piloter ces attaques de drones. Donc, cette hausse, c'est un retour en guerre des États-Unis contre la Russie sans le dire, tout en continuant à négocier en apparence. C'est une guerre à petit prix que commencent les États-Unis. La main est passée du Pentagone à la CIA. Ce passage du Pentagone à la CIA dans l'action américaine est quelque chose de très important, et dont on n'a pas fini de vivre les conséquences.

 

Olivier Berruyer: 27 juillet: accord entre les États-Unis et l'UE. Van der Leyen propose 700 milliards d'euros d'achat d'énergie américaine et 600 milliards d'investissements. En échange, elle accepte 15% de droits de douane sur les produits européens aux États-Unis, et 0% de rétorsion en retour.

 

Emmanuel Todd: Là, on avance dans la continuité: un repliement de l'empire sur l'exploitation des pays qu'il contrôle déjà. Dans le contexte d'une défaite face à la Russie, on évalue ses propres ressources, et parmi elles, l'exploitation de l'Europe, contrôlée depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais je dirais qu'il y a une différence avec le discours de Vance à Munich. Dans son discours, il y avait du ressentiment, de l'affectif, de l'irrationnel ("vous n'êtes pas bien"). Là, l'exploitation, ça me gêne de le dire, mais on revient dans une logique de prédateur rationnel, d'extorsion. C'est assez rigolo: l'une des références culturelles qui revient le plus souvent dans les articles américains autour de Trump, ce n'est plus la Bible, c'est Le Parrain de Mario Puzo. On voit de plus en plus apparaître une identification consciente à des mecs de la mafia.

 

Olivier Berruyer: 15 août: rencontre Trump-Poutine en Alaska.

 

Emmanuel Todd: C'est extraordinaire. D'après tout ce qui a été dit, c'est de part et d'autre une comédie totale. Les Russes savent parfaitement que la CIA est derrière les attaques. Les Américains savent parfaitement qu'ils n'obtiendront plus rien de Poutine. Je ne sais même plus ce qui a été dit. Tout ce que je sais, c'est que ça a été beaucoup plus bref que prévu. La signature du fait que tout le monde savait que ça ne servait à rien. Pour les Russes, je pense que l'effet bénéfique, c'est l'effet démoralisateur pour les Ukrainiens et désorientant pour les Européens. La capacité des Russes à faire semblant de négocier est quand même quelque chose d'extraordinaire.

 

Olivier Berruyer: 18 août: rencontre humiliante avec les dirigeants européens à la Maison Blanche.

 

Emmanuel Todd: Pour moi, c'est à mettre dans la continuité du discours de Vance. On voit ça ne sert à rien. C'est de nouveau l'émergence visible, planétaire, d'un ressentiment contre les Européens. C'est comme une basse de fond qui revient sans arrêt. C'est très curieux.

 

Olivier Berruyer: 9 septembre: frappe israélienne sur Doha visant des dirigeants du Hamas.

 

Emmanuel Todd: C'est le droit international pour les nuls. Les conséquences sont intéressantes. Ça met en évidence cette pratique américano-israélienne commune. La tendance de la politique américaine est de cibler de plus en plus des individus. C'est la guerre à petit prix. Cette habitude de cibler des individus, avec l'utilisation préférentielle des services de renseignement, est quelque chose de très intéressant qui se généralise, et dont nous devons tenir compte en Europe. Ce qui m'intéresse le plus, ce sont les conséquences, catastrophiques. Tous les États du Golfe ont pris peur. L'Arabie saoudite a immédiatement signé un pacte de défense mutuelle avec le Pakistan, puissance nucléaire. À ce moment-là, Trump a compris que les Américains avaient été trop loin. Et dans mon souvenir, c'est juste après que Trump a imposé un cessez-le-feu à Gaza. Ce cessez-le-feu montre deux choses. D'abord, que ce sont les Américains qui décident. L'idée d'un État d'Israël qui menace les États-Unis est ridicule. Trump décide d'un cessez-le-feu, Netanyahou se couche. C'est une règle d'interprétation fondamentale pour le Moyen-Orient. La deuxième chose, plus morale ou métaphysique, c'est que jusque-là, la guerre menée par Israël était tolérée dans la continuité de Biden. Et là, il dit stop. J'ai eu une sorte de représentation visionnaire d'un président qui pouvait un jour nourrir un génocide par les armements fournis, et puis tout d'un coup décréter: "Non, c'est fini le génocide, maintenant je veux le prix Nobel de la paix." Là, j'ai vu dans cette séquence l'expression d'une absence de morale totale. Je crois qu'on n'a pas de plus belle démonstration du fait que les gens qui commandent à Washington n'ont plus aucune moralité. Mais la conclusion sur Doha, c'est la faiblesse américaine. L'action de l'Arabie saoudite les a terrorisés et a montré qu'au Moyen-Orient, ils n'étaient plus les maîtres du jeu. C'est un échec de Trump.

 

Olivier Berruyer: 14 octobre: nouvelles tensions commerciales avec la Chine, taxe sur les navires chinois. Deux semaines après, rencontre Trump-Xi à Busan.

 

Emmanuel Todd: La séquence très rapide montre une brutale prise de conscience de l'échec face à la Chine. Il faudrait trouver la date de l'embargo chinois sur les terres rares. C'est le moment où les Américains ont compris qu'ils avaient perdu contre la Chine. C'est un tournant fondamental. C'est le moment où l'Amérique a compris qu'il n'y avait pas de conflit économique possible avec la Chine. Busan, c'est le moment où se sont cumulés dans l'esprit des dirigeants américains le sentiment d'une défaite globale: militaire face à la Russie, économique face à la Chine. Busan, c'est le moment où les États-Unis se sont rendu compte que le seul monde dans lequel ils pouvaient se déplacer en tant que puissance était un monde extérieur, et largement extérieur au cœur de l'Eurasie – la Russie et la Chine. C'est un tournant, la prise de conscience que le phénomène fondamental dans le monde est le passage de la Chine en situation de domination économique et technologique. C'est peut-être le moment de vérité pour les États-Unis.

 

Olivier Berruyer: Novembre: nouvelle stratégie nationale de sécurité américaine qui met le contrôle de l'hémisphère ouest au centre.

 

Emmanuel Todd: Immédiatement après l'admission de la défaite face à la Chine, on publie une stratégie qui met le contrôle de l'hémisphère Ouest au centre. La chronologie dit la réalité des choses. Elle évoque une séquence causale. L'admission de la défaite aboutit à la mise en forme de ce qu'on appelle la nouvelle doctrine Monroe.

 

Olivier Berruyer: 25 décembre: frappes américaines sur le Nigeria.

 

Emmanuel Todd: Le Nigeria est aussi un pays producteur de pétrole. On pourrait dire que c'est la fantaisie pétrolière. On entre dans une montée d'activité américaine contre des puissances faibles. Dans Après l'Empire, j'avais défini le concept de "micromilitarisme théâtral": des États-Unis qui, pour donner le sentiment d'être essentiels au monde, se lançaient dans des activités militaires contre des puissances faibles (comme l'Irak). Là, je pense qu'on entre dans une phase suivante, où les ressources de l'empire ne sont plus les mêmes. La possibilité d'affronter directement avec l'armée des puissances de la taille de l'Irak n'existe plus. J'évoquais tout à l'heure le passage de la main du Pentagone à la CIA. Un ami m'a fait une suggestion extraordinaire: "On en est plus là maintenant, c'est de plus en plus petit. Maintenant, nous avons le nanomilitarisme théâtral : des attaques sur des adversaires insignifiants pour montrer la puissance de l'Amérique." Je pense que le Nigeria a été l'une des premières victimes de ce nanomilitarisme théâtral. On bombarde pour rien, juste pour... Alors, ça se mêle aussi à une pulsion de violence qui est dans le trumpisme, une volonté de frapper, de tuer, qui fait partie de ce que j'appelle le nihilisme lié à l'état zéro de la religion.

 

Olivier Berruyer: 28 décembre: début de manifestations en Iran.

 

Emmanuel Todd: La séquence iranienne est un remake très intéressant. Il y a une dynamique démocratique de la société iranienne. La première phase a été la révolution iranienne, qui était une révolution religieuse (comme la révolution anglaise de Cromwell). Ensuite, il y a eu le régime, pris dans une séquence d'agression externe (guerre avec l'Irak de Saddam Hussein, blocus américains, attaques israéliennes...). L'Iran était le premier pays du monde musulman où les gens votaient, où il y avait des affrontements politiques. Mais des diplomates iraniens m'ont expliqué que toutes ces interventions externes aboutissaient à renforcer la main des conservateurs. Les gens qui réclament une amélioration du sort des femmes en Iran sont souvent sincères et naïfs, mais ne se rendent pas compte qu'en lançant l'Occident dans un soutien verbal déchaîné, ils mettent le nationalisme iranien du côté de la conservation d'un statut des femmes extrêmement bas. La guerre des 12 jours a de nouveau renforcé le conservatisme. Pourtant, le peuple iranien a montré son aptitude à la démocratie. Déjà, le régime avait complètement lâché sur le voile. Un Iran où on n'interviendrait pas, libéré des sanctions, serait un Iran qui développerait la première grande démocratie du monde musulman. Mais au début de ces manifestations de fin 2025, le gouvernement avait dit qu'il considérait les revendications populaires comme légitimes. Ce qui s'est passé, c'est qu'à l'intérieur des manifestants, des groupes armés extrêmement violents ont produit des affrontements, des tirs à l'arme lourde avec les forces de répression, qui ont réprimé avec une sauvagerie difficilement concevable. Ce qui est très intéressant, c'est l'intervention des puissances étrangères dans le processus. Les manifestants étaient équipés de terminaux Starlink fournis par la CIA ou le Mossad, qui n'ont pas marché parce que les Russes avaient fourni aux Iraniens leur expérience et le matériel pour les brouiller. Imaginez une Révolution française où les foules auraient été équipées de terminaux Starlink par les Anglais, et le pouvoir par les Autrichiens pour les brouiller... C'est l'âge de la mondialisation ! Le résultat a été un bain de sang et un nouvel échec – un échec pour la démocratie, dont l'Occident rend la libération impossible par ses interventions. C'est un échec sanglant de la politique américano-israélienne. Pour la démocratie en Iran, il faut quand même rappeler qu'en 1953, il y a eu un coup d'État de la CIA pour virer Mossadegh. Mais la signature des Américains dans ce soulèvement, c'était l'arrivée d'un Pahlavi comme candidat, un type dont on n'avait jamais entendu parler. Ce n'était pas très habile, ça renvoyait tellement à l'époque de Mossadegh. On ne sait pas si c'est terminé. Les Américains entretiennent le porte-avions Abraham Lincoln... peut-être vont-ils se refaire un petit plaisir de bombardement sur l'Iran. Mais on sera toujours dans le contexte de ce que j'appelle le nanomilitarisme théâtral, parce que tous ces événements se passent sur fond de défaite militaro-économique face à la Russie et de défaite économique face à la Chine. Tout ça n'est pas fondamental. Trump est un vaincu de l'histoire, même quand il balance des bombes sur l'Iran ou le Nigeria. C'est parce qu'il est vaincu qu'il balance peut-être ses bombes. Trump, c'est comme le mec qui se fait taper sur la gueule dans une cour de récréation et qui va chercher un plus petit que lui pour se faire les nerfs.

 

Olivier Berruyer: 3 janvier 2026: réveil difficile pour Maduro au Venezuela.

 

Emmanuel Todd: Nanomilitarisme théâtral. Nouvel échec américain. De nouveau, l'acteur principal n'est plus le Pentagone, c'est la CIA. C'est un ciblage de personne, ce n'est pas la vraie guerre. C'est du nanomilitarisme théâtral. Est-ce que c'est un échec ? Le régime est toujours en place, et fait deux ou trois choses pour faire plaisir aux Américains, et attend que la situation soit devenue suffisamment compliquée pour les États-Unis ailleurs pour reprendre son autonomie complète.

 

Olivier Berruyer: 18 janvier 2026: nouvelle escalade sur le Groenland.

 

Emmanuel Todd: C'est intéressant à deux titres: conjoncturel et structurel. D'abord, parce que c'est un ou deux jours après que tout le monde a admis l'échec en Iran. Donc on entre peut-être dans cette stratégie de détournement de l'attention. Je serais capable d'affirmer que l'attention de Trump s'est retournée vers le Groenland pour détourner de ce nouvel échec. Mais ce n'est pas que ça, puisque au début de la séquence, on avait déjà le Groenland. En fait, on revient sur ce phénomène structurel fondamental: le ressentiment spécifique de l'Amérique trumpiste contre les Européens. Là, clairement, ce n'est même plus du nanomilitarisme théâtral, c'est du théâtre à l'état pur, puisque les États-Unis ont une base au Groenland, ont tous les droits d'y mettre plus de militaires. Et ce qui est bandé, c'est que le Danemark est le meilleur allié des États-Unis en Europe, son agent, puisque la NSA est installée à Copenhague, d'où elle espionne tous les dirigeants et élites européennes. Pour moi, c'est le moment où on a compris que l'Occident est devenu fou. L'image du scorpion qui se pique lui-même me vient à la tête. L'agressivité américaine contre les Européens évoque une Amérique en faillite. Quand on en est simplement à exiger des courbettes de vos serviteurs les plus proches, pour moi, ça évoque un état d'égarement. Là où les gens perçoivent une sorte de toute-puissance de Trump, moi je vois du désespoir, un égarement, quelque chose de tout à fait étonnant.

 

Olivier Berruyer: Tu penses que c'est sérieux, son histoire du Groenland ? Il veut vraiment, ou c'est juste du théâtre pour nous faire oublier les échecs ?

 

Emmanuel Todd: Je ne sais pas, puisqu'il s'est déjà couché. Aujourd'hui, à Davos, il a dit: "Non, finalement, je n'occuperai pas militairement le Groenland." Tout le monde se dit: "Ouf, c'était du bluff." Mais pour parler franchement, je suis un peu déçu. Regardez ce qui se serait passé: s'il avait occupé le Groenland, les Danois auraient été contraints de fermer le centre de la NSA à Copenhague. Les élites européennes auraient été libérées du système qui les surveille. Ça aurait été une énorme perte pour les États-Unis par rapport au contrôle du Groenland. Là, il ne se passe rien, et le centre de la NSA est toujours là. Le Danemark peut continuer de fonctionner comme un agent américain. J'avoue que j'ai un petit regret. Enfin, l'Union européenne qui nous protège... peut-être qu'on pourrait aussi exiger du Danemark qu'il arrête d'espionner les dirigeants et qu'il ferme la base de la NSA. C'est quand même surréaliste: entre l'Irlande qui nous pique le pognon, Copenhague qui nous espionne...

 

Ce que je disais au début de notre discussion, c'est que j'évoquais la comparaison avec le communisme finissant et l'effondrement d'un système de croyance idéologique structurant pour la société. On est là-dedans. Et on ne peut pas exiger des acteurs, des acteurs politiques, une conscience aiguë de ce qui se passe. Je veux dire, on vit dans un système d'égarement. On ne peut même pas leur en vouloir. On est au-delà. Tant qu'ils construisaient un système européen de destruction de la démocratie, on pouvait leur en vouloir. Mais moi, honnêtement, peut-être que je deviens trop gentil, mais je commence à éprouver de la compassion, parce que c'est leur monde qui s'effondre. Moi, j'ai vu les anciens communistes vivre l'effondrement de leur monde. Ça ne doit pas être formidable pour eux. C'est quand même terrible. Non, vraiment, la compassion est nécessaire. Je n'irai pas jusqu'au pardon.

 

Olivier Berruyer: Oui, parce que tu as pris cher, comme tant d'autres, pendant 30 ans, où dès que tu étais un peu souverainiste, on te tapait dessus. Maintenant, ils arrivent, ils sont tous souverainistes.

 

Emmanuel Todd: Non, maintenant ils sont souverainistes dans les mots, mais ils ne le sont pas dans la réalité. Et là, ils ne sont actuellement fondamentalement rien. C'est ça. Même Merz, au stade actuel, on ne peut même plus savoir s'il est belliciste antirusse. Macron, on n'a jamais trop su ce qu'il était. Mais "Top Gun", "La Victoire en chantant"... Starmer est dans un état absolument non définissable. Donc on ne peut pas dire. Parmi les pays menacés, qui ont été retirés des droits de douane par Trump après l'envoi de troupes au Groenland, il y avait la plupart des pays scandinaves, par solidarité. Mais les Scandinaves étaient l'axe du contrôle américain sur la guerre d'Ukraine. On est dans le... je crois qu'il y a des moments où on va atterrir un jour, parce que là, on est dans... Mais il y a des moments où il faut admettre qu'on ne peut rien dire, parce qu'aucun des acteurs ne sait ce qu'il fait. Et de toute façon, la réalité, le bout du bout... on est en transition. La guerre d'Ukraine continue. On sait que les Russes l'ont gagnée, mais ce n'est pas encore officiel. L'effondrement de l'armée ukrainienne, l'atteinte par la Russie de ses objectifs, sera le moment ultime de la vérité. Et alors, le vrai drame pour les dirigeants européens, ça va être quand les Russes vont s'arrêter et dire: "Ah bah, nous, c'est fini, on a ce qu'on veut, maintenant débrouillez-vous." Et les Européens seront toujours là, peut-être à s'exciter contre la Russie. Mais honnêtement, un pays comme la France... en fait, la Russie ne nous a rien fait, ne nous menace absolument pas. Il y a un pays qui nous menace et qui nous fait: ce sont les États-Unis. Mais compassion, compassion... Les gens ont passé des examens dans lesquels, s'ils disaient que l'euro n'était pas bien, que l'Union européenne n'était pas bien, ils étaient recalés. Donc, quand même, on avait un système universitaire construit pour la sélection des gens qui n'avaient aucune idée. On va vers un moment un peu difficile, je pense.

 

Olivier Berruyer: Après cette longue rétrospective, Trump vient de renoncer sur le Groenland pour le moment. Est-ce que tu penses que les choses vont se calmer ?

 

Emmanuel Todd: Je crois qu'il faut tirer les enseignements de cette chronologie. D'abord, le concept de nanomilitarisme théâtral: détourner l'attention, faire agir de façon violente, parce que c'est l'expression d'un tempérament. C'est le premier enseignement. Le deuxième enseignement, c'est la continuité de l'hostilité à l'Europe, le ressentiment, la haine de l'Europe. Et c'est ça qu'il faut expliquer. Je pense avoir une clé d'interprétation, qui va faire le lien avec l'analyse de la société américaine en interne. J'avais parlé de la violence, des haines de classe culturelle – la haine du dominant, du mec qui a fait des études supérieures. En interne aux États-Unis, ça s'exprime par une haine des éduqués supérieurs en général, mais aussi particulièrement de ceux des grandes universités de la côte Est (Harvard, Yale, l'Ivy League). Et il faut bien voir que, dans l'esprit du trumpiste de base, ces éduqués supérieurs ont un lien avec l'Europe. Il y a une sorte d'identification mystérieuse des éduqués supérieurs qu'on vomit en interne et des Européens comme représentants de cette culture supérieure, en ajoutant que l'Europe va beaucoup mieux que les États-Unis (mortalité infantile plus basse, même en France), que l'Europe n'est pas dans l'état de dégradation de la société américaine. Je pense qu'il y a un effet de causalité circulaire qui se renforce: les haines de classe américaine, le ressentiment contre les éduqués supérieurs et le ressentiment contre les Européens (puisque les éduqués supérieurs sont aussi ceux qui apprécient la culture européenne). C'est pour ça, je pense, qu'on est une cible. Et je pense qu'il faut être très prudent. Vis-à-vis de la Russie (les Russes sont des Européens pour moi), vis-à-vis de la Chine, et même vis-à-vis de l'Amérique latine, on est dans des jeux de puissance. Les jeux de puissance pour moi ne sont pas raisonnables et rationnels, mais les gens les pensent comme dénués d'affect. Dans le cas des rapports entre les Américains et les Européens, il y a un niveau d'affect et de ressentiment lié à des sentiments de classe tout à fait spectaculaires. Et ça, ça veut dire que ça va empirer. Ils ne nous pardonneront jamais. Et donc, on doit être prêt à bien pire encore. À bien pire encore.

 

Ils ont encore des instruments de contrôle numérique. Nos données ont montré que l'histoire du commerce extérieur comme moyen de pression américain est bidon. Le niveau d'exposition des Européens aux exportations vers les États-Unis est assez faible. Donc, la peur des Américains, elle ne peut être qu'ailleurs, sur des secteurs spécifiques. C'est vrai que la maîtrise américaine des instruments du numérique (les GAFAM, Microsoft...) est très importante, et qu'il y aurait urgence à ce que non pas les Européens, mais les Français, les Allemands, les Italiens, trouvent des instruments de substitution ou se préparent à ça. Mais je pense qu'au-delà de ça, il n'y a pas grand-chose à craindre. Ce qui me frappe, c'est la surestimation par nos dirigeants – ces dirigeants en retard que j'appelle les "euro-américains" ou les Européens tendance Biden – de notre exposition au risque commercial américain, qui est exagérée. On nous fait peur avec une exposition qui n'est pas aussi importante. On pourrait, avec quelques accords de substitution avec d'autres pays, tout à fait sortir de l'emprise américaine. Il subsiste une surestimation pour moi.

 

C'est ce qu'on a évoqué ce matin: bien loin d'un Trump maître du monde, j'ai essayé d'évoquer un Trump produit de la société américaine en décomposition, immoral, inefficace et erratique comme elle, mauvais joueur de poker, mais un joueur faible, un vaincu de l'histoire. Et on a encore des couches dirigeantes qui sont certainement tout à fait pénétrées par les réseaux américains, par les réseaux de l'OTAN (c'est plus fort en Allemagne qu'en France, et paradoxalement plus en France qu'en Italie peut-être). Il y a une sorte d'incapacité... mais quelque part, il suffirait d'une véritable envie, d'une véritable volonté de se dégager pour qu'on s'aperçoive que c'est très facile de se dégager des États-Unis. Les États-Unis ne sont déjà plus le centre de la vie économique mondiale. Je veux dire, c'est fini. On fait semblant. Nous sommes l'Ukraine en 1990, alors que Moscou bouge et se libéralise.

 

Olivier Berruyer: Pour finir, qu'est-ce qui fait qu'en 2003, dans Après l'Empire, tu prédisais que la Russie allait se relever, et c'est ce qui s'est passé, mais que tu n'as pas le même espoir pour les États-Unis aujourd'hui ? Tu penses qu'ils vont se casser la figure ?

 

Emmanuel Todd: Pour moi, l'histoire de la Russie, c'est l'une de mes prédictions réussies – il y en a des fausses aussi ! Mais là, ça a été très réussi. J'avais un chapitre qui s'appelait "Le retour de la Russie". Je n'avais pas assez d'éléments, mais je crois que ma croyance – là, je reviens à mon métier de base – vient de ce que j'ai découvert de fondamental dans l'histoire moderne: la détermination des cultures politiques et des cultures étatiques par les structures familiales anciennes. La structure familiale russe est un modèle communautaire, très dur, avec une forte solidarité père-fils, des valeurs d'autorité et d'égalité. L'explosion de ce système familial a produit le communisme. L'obsession de l'autorité et de l'égalité a été transférée au parti, à l'État, au KGB (qui était le plus proche de la famille, s'occupant des individus personnellement). Dès l'explosion du communisme, j'ai pensé qu'il resterait des traces communautaires, une capacité d'action collective. Et après le temps des troubles des années 90, c'est ça qui s'est manifesté: une aspiration à l'État qui a permis à Poutine et aux gens de l'ancien appareil de reconstruire "la verticale du pouvoir". C'était cette valeur venue du fond familial organisateur qui allait réémerger.

 

Mais si on applique cette règle aux États-Unis, on obtient exactement l'inverse. La famille nord-américaine, c'est ce que j'appelle la famille nucléaire absolue: papa, maman, les enfants, minimum de solidarité au-delà. Ça ne tenait qu'à l'époque où il n'y avait pas que la famille nucléaire absolue, mais aussi la religion protestante, formidable organisatrice de mœurs, de valeurs, d'éthique du travail, d'honnêteté. Famille nucléaire absolue plus protestantisme, c'était la voie royale vers un développement rapide – la famille donne de la souplesse, du dynamisme, mais encadré par les valeurs religieuses. Mais maintenant, il n'y a plus de valeurs religieuses. C'est l'état zéro de la religion. C'est un pays sans morale. Et la famille nucléaire absolue sans moralité, c'est la voie royale vers une décadence illimitée qui devrait nous faire peur. C'est pour ça que j'ai peur pour les États-Unis, parce qu'il n'y a pas de frein possible. C'est juste le contraire de la Russie.

 

Transcription - Louis GIROUD

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Le colonialisme occidental dévoilé au WEF 2026

1 Février 2026, 01:15am

Publié par Transcription: Louis Giroud

Le Sud global tend l’oreille face au ridicule…

 

En ouverture de l’interview de Neutrality Studies, Pascal Lottaz accueille Chandran Nair, chercheur malaisien et fondateur du Global Institute for Tomorrow, récemment auteur de Understanding China. La conversation s’oriente vers le Forum économique mondial de Davos, présenté non comme un simple rendez-vous diplomatique, mais comme une scène révélatrice d’un désordre plus profond au sein du monde occidental.

image d'illustration photo-réaliste générée par AI

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Pascal Lottaz considère que le rendez-vous de cette année a très «spécial» dans la mesure où ce qui a été dit et montré, a tourné au ridicule. Il décrit une succession de déclarations contradictoires et de postures politiques qui lui semblent incohérentes. Il évoque notamment des dirigeants nord-américains donnant l’impression que le grand spectacle multilatéral ne sert plus réellement leurs intérêts, tout en soulignant que d’autres responsables européens continuent à y tenir un discours de puissance et de domination.

 

Depuis l’Asie, Chandran Nair observe des réalités parallèles. Ses interlocuteurs, d’Afrique au Moyen-Orient, lui signalent tous la même déconnexion. Un discours l’a marqué: cette idée que l’Occident devrait se protéger du reste du monde. Dans une salle dominée par les élites occidentales, cette déclaration de supériorité civilisationnelle ignore les épisodes d’exploitation qui ont construit cette richesse.

 

Pour beaucoup d’observateurs non occidentaux, l’Occident semble avoir besoin d’être protégé de lui-même plutôt que des autres. Le WEF devient progressivement un forum strictement occidental. L’attitude de certains responsables européens face aux dirigeants américains évoque une déférence excessive, presque servile.

 

Le retour de l’histoire

Lottaz note un retour de bâton symbolique pour des nations qui ont dominé pendant des siècles. Mais ce renversement ne constitue pas une situation saine. L’objectif n’est pas de voir l’ancien colonisateur à son tour dominé, mais d’aboutir à un fonctionnement international plus équilibré.

 

Nair explique que la surprise tient à la rapidité des changements. Il préconisait depuis longtemps un découplage stratégique de l’Europe vis-à-vis des États-Unis, non par hostilité, mais pour élargir ses options. Cette possibilité n’a jamais été sérieusement envisagée. La relation transatlantique apparaît comme un partenariat inégal, où un acteur dominant impose ses conditions tandis que l’autre s’adapte par habitude.

 

À mesure que les critiques occidentales envers la Chine s’intensifiaient, certains pays ont comparé les comportements des grandes puissances. La Chine apparaît comme plus constante dans sa communication, plus mesurée dans ses réactions. D’autres pays comme l’Inde ou l’Afrique du Sud adoptent des positions de refus face aux pressions extérieures, suscitant des interrogations: pourquoi l’Europe, dont le poids économique reste considérable, ne s’affirme-t-elle pas davantage?

 

Une inertie européenne

Pour de nombreux observateurs hors du bloc occidental, la dynamique actuelle entre l’Europe et les États-Unis évoque une relation déséquilibrée dont l’issue paraît inévitable. Cette fragilisation suscite parfois une satisfaction discrète, non par esprit de revanche, mais parce qu’elle marque la fin d’un cycle historique de domination unilatérale.

 

Nair compare la relation transatlantique à un partenariat où le partenaire faible reste attaché à une structure qui le limite plus qu’elle ne le protège. Lottaz observe une dimension psychologique: l’Europe semble consciente de sa dépendance sans parvenir à s’en extraire. Les élites politiques européennes apparaissent enfermées dans des mécanismes de gestion technique plutôt que dans une stratégie de long terme.

 

Cette inertie s’explique par la structure des élites occidentales, fortement institutionnalisées et peu enclines à remettre en question leurs cadres. Il ne s’agit pas d’un manque de compétence individuelle, mais d’une difficulté collective à imaginer des alternatives. Dans les milieux économiques et universitaires asiatiques, la retenue européenne face aux décisions américaines est interprétée comme un signe de dépendance stratégique plutôt que comme un choix diplomatique calculé.

 

Une nouvelle géographie du respect

Le respect international ne découle plus uniquement de la puissance économique ou militaire, mais de la cohérence du discours politique. La Chine et l’Inde ont montré une capacité à refuser certaines pressions, ce qui renforce leur image d’acteurs capables d’assumer leurs choix. Ces pays ne sont pas perçus comme parfaits, mais leur constance dans la communication leur vaut une forme de respect croissant.

 

Nair souligne une différence culturelle: dans plusieurs pays asiatiques, la parole officielle engage immédiatement la crédibilité de l’État. Cela contraste avec certaines pratiques occidentales où les déclarations spectaculaires peuvent être relativisées. En Asie, une phrase prononcée publiquement est considérée comme un signal politique réel, ce qui incite les dirigeants à une plus grande retenue verbale.

 

Les systèmes politiques occidentaux sont devenus dépendants de cycles électoraux courts, de logiques partisanes et de financements qui orientent vers des résultats immédiats. Cette configuration rend difficile l’émergence de dirigeants capables d’assumer des décisions structurantes sur la durée. Dans plusieurs pays asiatiques, la légitimité du pouvoir s’appuie davantage sur la performance économique et sociale que sur la rhétorique électorale.

 

Comprendre la Chine

Nair estime que la Chine ne peut être analysée uniquement à travers les concepts politiques occidentaux. Son système s’est développé dans un contexte historique, démographique et culturel très différent. L’un des éléments majeurs est la place de la méritocratie dans la sélection des dirigeants, décrite comme un processus long, structuré et fondé sur des critères de compétence administrative.

 

Dans la perception occidentale, ce système est souvent résumé comme un appareil autoritaire dépourvu de soutien populaire. Or, un tel système ne pourrait fonctionner durablement sans une forme d’adhésion sociale. La légitimité politique y est largement associée aux résultats concrets: réduction de la pauvreté, accès à l’éducation, amélioration des infrastructures.

 

La notion de liberté y est conçue différemment. Elle n’est pas exclusivement centrée sur l’expression politique individuelle, mais orientée vers la stabilité collective et la sécurité économique. Ce contrat social implicite repose sur l’idée que la direction politique doit fournir des résultats tangibles en échange du soutien de la population.

 

Diplomatie régionale et autonomie

Nair explique que de nombreuses régions disposent déjà des compétences nécessaires pour gérer leurs propres conflits sans dépendre systématiquement de médiateurs occidentaux. Les diplomates singapouriens, malaisiens ou indonésiens possèdent une connaissance fine des contextes culturels et historiques locaux. Cette compétence reste souvent sous-estimée au profit de schémas hérités d’une époque où la médiation internationale était majoritairement occidentale.

 

La décolonisation ne concerne pas uniquement les structures économiques ou politiques, mais aussi la manière dont les sociétés perçoivent leur propre capacité à résoudre leurs différends. Reconnaître cette capacité constitue un élément essentiel de l’autonomie diplomatique.

 

Le soft power ne se limite pas à l’exportation de produits ou de marques, mais repose sur la capacité à attirer des étudiants, à promouvoir des échanges universitaires et à développer des institutions éducatives reconnues. La Chine, le Japon et d’autres pays asiatiques investissent de plus en plus dans cette dimension. Cette stratégie vise à proposer une pluralité de références plutôt qu’à remplacer un modèle par un autre.

 

Le bien commun mondial

Nair expose que la question centrale n’est pas de savoir qui domine, mais comment un État contribue au bien commun mondial. Cette notion renvoie aux mécanismes par lesquels un pays soutient la stabilité internationale, facilite les échanges et offre des cadres de coopération.

 

Cette idée est historiquement associée aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Ce rôle a progressivement évolué vers une utilisation plus stratégique, parfois perçue comme un levier d’influence plutôt que comme un filet de sécurité partagé. Cette évolution alimente des débats sur la légitimité et la perception internationale de cette influence.

 

Nair s’efforce de ne pas présenter la Chine comme intrinsèquement positive ou négative, mais de fournir des éléments permettant au lecteur de se forger une opinion informée. La Chine développe progressivement des formes d’influence culturelle, éducative et économique. Cette montée en puissance comporte des risques. Toute nation qui gagne en influence doit faire preuve de prudence afin d’éviter l’arrogance ou la tentation de reproduire les erreurs historiques commises par d’autres puissances.

 

L’histoire montre comment des puissances, après avoir atteint un sommet d’influence, ont vu leur image se dégrader en raison d’un excès de confiance. Le succès peut devenir un piège s’il entraîne une perte de mesure ou une surestimation de sa propre légitimité.

 

Un moment charnière

Cette période constitue un moment charnière observé avec attention dans de nombreuses régions du monde. La multipolarité ne doit pas être comprise comme une rivalité permanente entre blocs, mais comme la reconnaissance de plusieurs centres de décision capables de coopérer. Chaque puissance doit veiller à ne pas reproduire des logiques de domination ou d’exclusion.

 

L’enjeu n’est plus d’affirmer une puissance, mais de maintenir une crédibilité durable dans un environnement international où l’information circule rapidement et où les comparaisons sont constantes. L’Occident n’est plus observé comme un centre d’autorité, mais comme un acteur parmi d’autres dont la trajectoire est désormais scrutée avec la même attention critique qu’il portait autrefois aux autres régions du monde.

 

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Chandran Nair est un entrepreneur et penseur malaisien, fondateur du Global Institute For Tomorrow, think-tank pan-asiatique basé à Hong Kong et Kuala Lumpur. Ingénieur de formation, il a dirigé Environmental Resources Management en Asie-Pacifique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Consumptionomics, The Sustainable State et Dismantling Global White Privilege. Il a enseigné à la Hong Kong University of Science and Technology et à la Lee Kuan Yew School of Public Policy.

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Trump, la norme et la folie des grandeurs

24 Janvier 2026, 20:49pm

Publié par Transcription (SLR) - Louis GIROUD

Dans un moment où la politique étrangère américaine semble osciller entre provocation et improvisation stratégique, le professeur Jeffrey Sachs répond aux questions du juge Andrew Napolitano sur le plateau de Judging Freedom. Au cœur de l’échange, la notion de « diplomatie par l’insulte » et le cas singulier du Groenland, devenu objet de convoitise et symbole du désordre diplomatique provoqué par la présidence Trump. L’entretien examine les conséquences de cette instabilité sur l’Europe, la Russie, l’OTAN et le système international, tout en soulignant la passivité européenne face aux dérives américaines. Jeffrey Sachs met en perspective ces événements avec une longue histoire de guerres illégales, de coups d’État et d’opérations clandestines, invitant à reconsidérer les rapports de force et la responsabilité morale des alliés des États-Unis.

Trump, la norme et la folie des grandeurs

Andrew Napolitano ouvre la discussion avec une question directe : par quelle autorité juridique, quel précédent diplomatique ou quel principe moral un chef d’État peut-il exiger le départ du chef d’un autre État qui ne représente aucune menace pour sa sécurité nationale ?

 

Le vide légal et l’arrogance

Sachs répond sans détour : par aucune autorité. Il rappelle l’existence de la Charte des Nations Unies, un traité qui interdit explicitement l’usage ou la menace de l’usage de la force contre d’autres pays. Il souligne que c’est le cœur même du droit international. Il note que le président américain a ouvertement foulé ce principe aux pieds, revendiquant le droit du plus fort et l’idée qu’aucune contrainte ne l’oblige, sinon sa propre volonté. Sachs insiste : il s’agit d’une situation extraordinaire, avec un président déconnecté, délirant, sans sens du droit, de la décence ou même de la simple retenue. Il dépeint un dirigeant qui se plaint constamment, accusant le monde de tromper les États-Unis, dans un registre qu’il compare à celui d’un enfant de trois ans éternellement froissé.

 

L’affaire du Premier ministre norvégien

Napolitano enchaîne. Il fait afficher un courriel de Donald Trump adressé au Premier ministre norvégien, Jonas Gahr Støre. Trump se plaint que la Norvège ne lui ait pas décerné le prix Nobel de la paix malgré l’argument qu’il aurait arrêté « huit guerres plus ». Il affirme qu’en conséquence, il ne se sentirait plus obligé de penser à la paix, et qu’il pense désormais à ce qui est bon pour les États-Unis. Il évoque le Danemark, l’impuissance de celui-ci à protéger le Groenland face à la Russie ou à la Chine, et Napolitano s’arrête à la dimension insultante du message : comment prendre un tel président au sérieux après cela ?

 

Réponse de Sachs – Trois constats et une bascule psychologique

Sachs pose trois observations. D’abord, dit-il, les États-Unis se comportent depuis longtemps comme un pays qui renverse des gouvernements et fait la guerre sur de faux prétextes. Ensuite, Trump multiplie depuis le début les menaces tous azimuts. Mais ce qui inquiète désormais Sachs est l’hypothèse qu’un seuil vient d’être franchi, quelque chose de plus profond : la possibilité d’une rupture psychologique, au-delà de la brutalité ou du cynisme stratégiques.

Les dernières semaines lui paraissent « complètement débridées » : attaques militaires, bravade, giddiness, menaces, tarifs punitifs, revendication absurde sur le Groenland. Sachs évoque une scène récente où Trump aurait laissé entendre que l’absence de prise du Groenland par la force n’était due qu’à une chute du marché boursier la veille, laissant entendre que le seul garde-fou consistant pourrait être l’intérêt personnel du président pour sa propre fortune. Il déplore l’absence totale de garde-fous du côté de la décence ou de la maturité : se plaindre de ne pas avoir eu le Nobel, dit-il, est l’exact contraire de ce qu’on enseignerait à un enfant.

 

La crédibilité et les engagements trahis

Andrew Napolitano rebondit : comment le croire lorsqu’il affirme renoncer à la force ? Sachs rappelle l’épisode des négociations avortées avec l’Iran où, après avoir invité les négociateurs iraniens à discuter avec deux agents immobiliers faisant office de diplomates, les États-Unis et Israël avaient frappé l’Iran moins de 24 heures plus tard. Sachs confirme : personne ne peut croire Trump. Il le décrit comme whimsical, instable, chroniquement confabulant, au point où il devient impossible de savoir s’il croit ce qu’il dit — ou si cela a la moindre importance.

 

La réaction britannique

Napolitano diffuse ensuite une intervention flamboyante d’un député britannique, membre du parti du Premier ministre Starmer, dénonçant Trump en le qualifiant de gangster international, de menace pour l’économie et la sécurité européenne, de président corrompu, persuadé de pouvoir tout saisir par la force. Le député conclut qu’il n’existe que deux façons de faire reculer Trump : le soudoyer ou lui tenir tête comme face à tout tyran.

Napolitano demande alors si ce discours va pousser l’Europe ou l’OTAN à réagir autrement qu’en se couchant.

 

Le retournement de la peur

Sachs commence par un rappel historique acéré : la Grande-Bretagne est un bully, dit-il. Une bonne part des Européens qui se plaignent aujourd’hui ont participé à des politiques identiques. Ils sont restés silencieux face au soutien occidental au massacre à Gaza, silencieux quand les États-Unis et Israël ont bombardé l’Iran, complices d’innombrables illégalités.

 

Ce qui les énerve aujourd’hui, dit-il, n’est pas la brutalité en soi, mais le fait qu’elle se retourne contre eux. Il approuve le fond de la critique européenne — la situation est grotesque, illégale, inconstitutionnelle — mais rappelle que la liste des crimes américains ne date pas d’hier, et que l’Europe y a souvent participé.

Sachs décrit ensuite une séance du Conseil de sécurité où, après un bombardement contre l’Iran, l’ambassadrice danoise exigea que l’Iran fasse preuve de retenue sans même mentionner que le pays venait d’être bombardé.

 

Quand Sachs lui fit remarquer, elle lui tourna le dos. Et maintenant, conclut-il, le Danemark est à son tour menacé. Les Européens découvrent tardivement ce qu’ils jugeaient supportable tant que la violence se projetait ailleurs. Il note qu’il est étrange de voir le New York Times découvrir que les États-Unis se comportent « comme un empire », alors qu’ils le font depuis des décennies — contre les Palestiniens, les Iraniens, les Soudanais, les Libyens — mais que soudain, cela ne devient scandaleux que lorsqu’il s’agit de l’Europe.

 

Sachs espère que cela force une prise de conscience plus large : les États-Unis agissent de manière illégale depuis l’après-guerre, depuis la création de la CIA en 1947, avec des coups d’État, des assassinats, des guerres clandestines. Il trouve triste que les Européens n’aient réagi qu’au moment où ils devenaient les prochaines cibles.

 

Le Kremlin se réjouit-il ?

Napolitano pose ensuite une question qui entend sonder l’autre pôle de la crise : le Kremlin se réjouit-il de voir l’Amérique déstabiliser l’OTAN ? Cherche-t-il à tirer profit du chaos, ou bien l’affaire du Groenland est-elle indifférente à Moscou ?

 

Aucun cynisme, juste du danger

Sachs répond qu’il ne pense pas que la Russie se réjouisse de quoi que ce soit. Il insiste qu’il n’y a rien de « réjouissant » dans un président américain devenu imprévisible et potentiellement dangereux. Pour lui, l’environnement mondial actuel est explosif : les États-Unis ont bombardé le Venezuela, menacé d’autres pays, et pourraient frapper l’Iran dès que le groupe aéronaval américain atteindra sa zone d’opération. Il précise que Trump a simplement cessé de mentionner l’Iran quelques jours plus tôt, mais que le déploiement américain se poursuit en direction du Golfe persique. Tout cela installe une incertitude stratégique. Sachs affirme qu’il ne s’agit ni d’un jeu ni d’un tableau de scores : le monde réel n’est pas une partie de Monopoly.

Pour lui, l’idée que des États puissent en tirer avantage est fausse. Ce chaos n’a rien d’amusant. Aucun État sérieux n’a intérêt à une Amérique déraillée. Quant à la Russie, elle ne va pas « intervenir » si les États-Unis prétendaient s’emparer du Groenland. Ce serait absurde et irréaliste.

 

Le Groenland “nous appartient” ?

Le Juge suggère d’autres hypothèses : et si Trump déclarait que le Groenland appartient aux États-Unis ? Sachs imagine alors le scénario : si Trump annonce que le Groenland est à l’Amérique, personne ne va se battre pour empêcher cette déclaration — mais cela ne la rendra pas vraie pour autant. Il explique que de telles élucubrations appartiennent au monde imaginaire de Trump et de ses affidés, qualifié de « gangsterisme » par le député britannique cité précédemment. Il affirme que rien de tout cela ne « tiendra ». Les États-Unis n’ont pas annexé le Venezuela, ils n’ont pas pris son pétrole, et même Exxon Mobil ne juge pas rentable d’y entrer. Beaucoup de choses peuvent se produire sur le très court terme, mais sans réalité durable.

 

La comparaison de Lavrov : Groenland / Crimée

Andrew Napolitano introduit ensuite une intervention de Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères. Lavrov fait un parallèle : si le Groenland est crucial pour la sécurité américaine, la Crimée l’est pour la sécurité russe. Le ton est presque didactique, comme pour retourner la logique américaine contre elle-même.

 

Une jalousie infantile

Sachs balaye l’argument en expliquant que rien ne menace le Groenland. Ni la Russie ni la Chine ne convoitent ce territoire ni n’y installent de bases. Pour lui, Trump agit par jalousie géopolitique : la Russie possède un long littoral arctique, les États-Unis non. La Russie couvre 17 millions de kilomètres carrés, l’Amérique environ 9 millions. Trump réagirait comme un enfant envieux qui veut des jouets parce que l’autre en a.

Il insistait déjà dans la première partie sur la dimension psychologique ; ici, il l’étend au terrain géostratégique. Le Groenland ne représente aucune urgence sécuritaire. L’argument d’une menace russo-chinoise est « une absurdité affabulée ».

 

L’Europe comprend-elle ?

Napolitano demande si les Européens comprennent cette dimension ou s’ils vivent terrifiés par la rhétorique américaine. Sachs répond qu’il faut distinguer : Trump pourrait peut-être essayer de prendre le Groenland, mais la menace ne vient pas de Moscou ou Pékin — elle vient directement de Washington.

Il raille l’automatisme discursif américain qui consiste à prononcer « Russie » ou « Chine » pour déclencher panique, sueurs froides et obéissance réflexe. C’est un mécanisme comique, dit-il, mais qui structure la politique de Washington depuis des années.

Pour Sachs, la véritable contrainte qui retient Trump n’est ni le droit ni l’alliance ni le système institutionnel, mais le marché boursier : la chute brutale du lendemain de ses menaces a probablement suffi à le dissuader temporairement.

 

La voix inattendue : Gavin Newsom

Napolitano diffuse ensuite un extrait d’un acteur inattendu de la politique étrangère : le gouverneur de Californie Gavin Newsom. Celui-ci appelle les Européens à « se ressaisir », à arrêter d’être complices, à ne plus se montrer serviles, et à cesser de ramper devant Washington. Il fustige une Europe « à genoux », distribuant couronnes et prix Nobel, pathetiquement soumise sur la scène internationale. Il conclut que ce que l’Europe ne peut plus faire est précisément ce qu’elle a fait jusqu’ici.

 

Réaction de Sachs — Prévision réalisée

Sachs accueille le passage en riant. Il raconte qu’un an plus tôt, en février 2025, il avait prononcé un discours au Parlement européen, dans lequel il les exhortait à se doter d’une vraie politique étrangère, car ils allaient devoir affronter la menace d’une invasion américaine — du Groenland. À l’époque, dit-il, les députés avaient probablement pensé qu’il exagérait. Mais pour lui, c’était déjà manifeste. Il énumère les fautes stratégiques européennes : suivre Washington en tout, sans jamais anticiper que la brutalité américaine pourrait se retourner contre eux ; soutenir les actions illégales tant qu’elles frappaient Iran, Syrie, Libye, Palestine ou Ukraine ; oublier la participation américaine au coup d’État de Kiev en 2014 ; oublier les promesses sur l’élargissement de l’OTAN ; oublier Gaza. Il cite Kennedy : ceux qui chevauchent un tigre finissent souvent dans son estomac.

 

Et si l’Europe avait été cohérente ?

Sachs insiste ensuite : l’Europe n’a pas besoin d’une politique étrangère hypocrite, mais d’une vraie politique étrangère qui reconnaisse que les États-Unis constituent une menace stratégique. Il estime que l’Europe doit renouer avec la diplomatie avec la Russie, conflit dans lequel elle s’est laissée entraîner par Washington dans l’espoir d’une victoire américaine en Ukraine. Washington s’est entre-temps détourné, laissant l’Europe gérer la suite. Il qualifie l’Europe de « profondément confuse ». Sur ce point, il admet que Gavin Newsom avait raison : l’Europe doit cesser d’être servile.

 

Un contre-exemple Nord-Américain : le Canada

Sachs rend ensuite hommage au Premier ministre canadien Mark Carney, qu’il qualifie de véritable homme d’État. Carney s’est récemment rendu en Chine, non pas pour moraliser ou menacer, mais pour négocier sérieusement, conclure des accords mutuellement bénéfiques, et restaurer un usage adulte de la diplomatie.

Il a ensuite prononcé un discours à Davos où il soulignait que le monde glisse dans un environnement « sans loi », sans jamais nommer les États-Unis, mais en laissant entendre que l’allusion était limpide.

Sachs conclut qu’il faut davantage de dirigeants de ce calibre.

 

Clin d’œil final : George Galloway

Napolitano termine par un extrait de George Galloway, plus mordant et ironique. Galloway souligne que depuis des décennies, on a expliqué au Royaume-Uni que « les Russes arrivent », justifiant dépenses militaires et posture nucléaire. Or, dit-il, ce sont finalement les Américains qui arrivent — et les Russes n’y prêtent même pas d’intérêt. Le rire éclate. Napolitano conclut l’entretien en saluant le talent comique de Galloway.

 

Transcription et rewriting de l’anglais en français: (SLR) - Louis GIROUD

 

BIOGRAPHIE — JEFFREY SACHS

Jeffrey D. Sachs (né en 1954) est un économiste américain reconnu internationalement pour ses travaux sur le développement, la géopolitique et les politiques publiques. Ancien professeur à Harvard et directeur de l’Earth Institute à Columbia University, il a été conseiller auprès de gouvernements, de Nations Unies et de plusieurs institutions internationales. Longtemps associé à des programmes de transition économique en Europe de l’Est et en Amérique latine, il s’est progressivement imposé comme l’une des voix critiques de la politique étrangère américaine. Auteur prolifique, il a publié de nombreux ouvrages sur la pauvreté, le développement durable, la mondialisation et la multipolarité. Sachs intervient régulièrement dans les médias et les forums internationaux, défendant une diplomatie multilatérale, le retour au droit international et la coopération Est-Ouest. Sa pensée récente met en garde contre les risques d’une politique américaine centrée sur la confrontation, l’extraterritorialité et l’expansion militaire.

 

BIOGRAPHIE — ANDREW NAPOLITANO

Andrew P. Napolitano (né en 1950) est un juriste, magistrat et commentateur politique américain. Ancien juge à la Cour supérieure du New Jersey, il est largement connu pour son travail médiatique autour des libertés publiques, du droit constitutionnel et du libertarianisme. Napolitano a longtemps été chroniqueur et analyste juridique sur Fox News avant de lancer sa propre émission, Judging Freedom, consacrée au décryptage des enjeux géopolitiques et aux limites du pouvoir exécutif. Auteur de plusieurs ouvrages sur la Constitution américaine, le Patriot Act, le pouvoir judiciaire et les abus de l’État, il défend un cadre politique fondé sur le respect strict des libertés individuelles. Son positionnement critique face aux guerres sans déclaration du Congrès et à la politique de surveillance l’a rapproché des milieux anti-interventionnistes et libertariens. Aujourd’hui, il intervient comme une figure juridique singulière, à la fois conservatrice, anti-guerre et attachée à la séparation des pouvoirs.

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Trump à la conquête du Groenland sous le regard de la «dissidence»

22 Janvier 2026, 03:43am

Publié par Y. Hindi - transcription (SLR)

Trump à la conquête du Groenland sous le regard de la «dissidence»

Dans une chronique dense et documentée, l’historien et essayiste Youssef Hindi(*) raconte ce qu’il considère comme un tournant significatif dans la recomposition géopolitique mondiale: la volonté américaine de s’emparer du Groenland. Une ambition anciennement formulée, aujourd’hui remise sur la table par l’administration Trump, et dont les implications touchent autant la Russie que l’Europe. L’intervenant situe ce dossier dans une histoire longue — celle de la rivalité entre puissances, de la doctrine Monroe élargie, des grands espaces, du pillage économique et de la redéfinition des rapports de force dans un monde post-occidental.

Une actualité géopolitique surchargée

Hindi explique que l’actualité internationale demeure chargée et que, la semaine précédente, il a consacré une chronique à la crise iranienne. Cette fois, il s’intéresse à un dossier liant l’Europe et les États-Unis: l’intention américaine de mettre la main sur le Groenland. Il rappelle avoir évoqué ce projet dès ses premières chroniques, un an avant l’investiture de Donald Trump, en mentionnant l’idée d’annexer le Canada puis, dans un premier temps, le Groenland. Selon lui, certaines étapes ont été mises entre parenthèses, mais l’objectif d’arracher le Groenland au bloc européen demeure central.

 

Le Groenland et la stratégie du « toit du monde »

Hindi avance que plusieurs objectifs motivent les Américains dans cette manœuvre. Le premier serait géopolitique et géographique: le Groenland constitue une position stratégique majeure au sommet du globe. Il évoque le géographe britannique Halford John Mackinder, auteur en 1904 du texte The Geographical Pivot of History, où la Russie est définie comme « pivot mondial ».

Hindi lit un extrait dans lequel Mackinder décrit la Russie comme position centrale, capable de frapper de tous côtés tout en étant difficilement attaquable par le nord. Le Groenland, comme la Russie, occupe selon lui ce « toit du monde », offrant des possibilités stratégiques considérables. Hindi précise que Vladimir Poutine a récemment rappelé que l’envie américaine de mettre la main sur le Groenland remonterait aux années 1860, signe d’un projet ancien. La logique anglo-américaine consisterait donc à affaiblir la Russie, à fragmenter son influence et à contrôler les zones polaires pour des raisons militaires et stratégiques. Hindi affirme que nombre des décisions géopolitiques de Washington s’effectuent en fonction de Moscou et de Pékin, mais surtout de Moscou.

 

Le grand espace américain

Hindi présente ensuite ce qu’il nomme la doctrine du « grand espace » américain. Selon lui, dans un monde où émergent des puissances continentales structurées — Russie et Chine — les États-Unis cherchent à constituer leur propre grand espace géopolitique. Il cite la doctrine Monroe, mais rappelle qu’avant même Monroe, Thomas Jefferson avait évoqué l’idée d’un hémisphère occidental américain. George Washington, dans un registre différent, appelait déjà à se distancier de l’Europe. L’annexion du Groenland s’inscrirait dans cette vision: contrôler l’hémisphère occidental, établir un bloc, rivaliser avec d’autres centres de décision.

 

Les ressources naturelles du Groenland

Troisième objectif: les ressources. Hindi rappelle que le Groenland possède de l’uranium, des hydrocarbures et surtout d’importants gisements de terres rares, essentiels aux batteries, aux véhicules électriques, à l’électronique, aux éoliennes et à l’armement. La Chine domine actuellement ce marché stratégique. Washington chercherait donc à réduire sa dépendance et à sécuriser un accès direct aux ressources — dimension qu’il relie également à des acteurs industriels comme Elon Musk.

 

L’Europe découvre sa propre impuissance

Hindi aborde ensuite la dimension européenne. Il souligne que le Groenland est un territoire européen et que l’annonce américaine avait suscité agitation et stupéfaction parmi les dirigeants européens, qui semblaient découvrir que leurs intérêts n’avaient aucune importance aux yeux de Washington. Hindi évoque son ouvrage La guerre des États-Unis contre l’Europe, dans lequel il affirme que l’Europe a cessé d’être un acteur géopolitique depuis la Seconde Guerre mondiale et qu’elle constitue désormais un instrument américain. L’agressivité, le mépris et la prédation américaine à l’égard du continent ne seraient ni récents ni imputables à Trump: il s’agirait d’une continuité.

 

Washington n’a pas d’amis — seulement des rapports de force

Hindi insiste sur un point central: les États-Unis ne font pas la distinction entre amis et ennemis, mais entre faibles et forts. Ils n’auraient pas d’alliés, seulement des vassaux utiles. Il oppose l’hégémon américain à l’idée d’empire. L’empire, dit-il, absorbe, intègre, élargit; l’hégémon, lui, pille, méprise et distingue nettement centre et périphérie. Il cite Rome, Byzance ou le monde musulman comme empires durables parce qu’intégrateurs, à l’inverse d’Athènes et des États-Unis, qu’il décrit comme inégalitaires dans leur structure mentale et incapables d’assimiler les territoires dominés.

 

L’hégémon américain comme système de prédation

Hindi souligne que l’hégémon américain distingue radicalement le centre — la nation américaine — de la périphérie, composée des nations dominées. Non seulement il les distingue, mais il les méprise, ce qu’il qualifie de « ségrégationnisme géopolitique »: une manière d’organiser les relations internationales sur une base inégalitaire. Il rattache cette vision à l’héritage britannique et au tempérament culturel anglo-américain, qu’il décrit comme « libéral inégalitaire », en référence aux travaux d’Emmanuel Todd sur les structures familiales. Hindi rappelle qu’Athènes, hégémon inégalitaire, ne dura qu’environ quatre-vingts ans, alors que Rome, empire intégrateur, fut un système de plusieurs siècles, prolongé par Byzance.

 

L’Amérique en déclin et le modèle économique de la sangsue

Si cette nature hégémonique n’apparaissait pas clairement plus tôt, selon Hindi, c’est parce que les États-Unis étaient riches et puissants. Tant que l’Amérique prospérait, les Européens y voyaient un protecteur, voire un allié. Mais le déclin industriel et économique américain — amorcé dans les années 1970, accéléré dans les années 1980 et 1990 — aurait révélé la vraie nature du système: un modèle fondé sur l’extraction de richesses des nations vassalisées.

 

Hindi cite la déclaration du secrétaire d’État Warren Christopher, le 13 janvier 1993 devant le Congrès, affirmant que la « sécurité économique américaine » devait devenir la priorité absolue de la politique étrangère américaine, avec autant de ressources que pour la guerre froide. Pour Hindi, il s’agit explicitement de recourir à la politique étrangère pour capter des richesses extérieures, non de réindustrialiser le pays.

 

Ce modèle, qu’il nomme « modèle économique de la sangsue », consisterait à maintenir la puissance américaine non par la production mais par le prélèvement. Il ajoute que quelques années plus tard, le 8 janvier 1997, Madeleine Albright déclarait au Senate Committee on Foreign Relations qu’il fallait « continuer à façonner un système économique global qui travaille pour l’Amérique ». Hindi observe qu’il s’agit bien de faire travailler le monde entier pour l’Amérique — fonctionnement qu’il qualifie de « ségrégationniste » et même « esclavagiste » dans son principe.

 

La preuve par la balance commerciale

Hindi appuie son propos par des chiffres tirés de la balance commerciale américaine. Il égrène une série d’années et de déficits:
1984: −102 milliards de dollars
1998: −162 milliards
2006: −770 milliards
2016: −521 milliards (année de la victoire de Trump)
2020: −651 milliards
2021: −861 milliards
2024: −909 milliards

 

Pour Hindi, ces chiffres attestent du modèle économique américain fondé sur l’endettement, la financiarisation et la désindustrialisation liée au libre-échange, système qu’il considère comme imposé au monde par Washington. Il compare avec la Chine, qui affiche en 2024 un excédent commercial de +533 milliards. Entre les −909 milliards américains et les +533 chinois, il voit un écart de plus de 1 400 milliards de dollars, révélateur d’un basculement profond. Il évoque ensuite un graphique montrant le croisement des deux courbes depuis le début des années 1990: montée de la Chine, déclin des États-Unis.

 

Corrélation entre agressivité et déclin

Hindi établit une corrélation directe entre l’agressivité militaire et géopolitique des États-Unis et leur affaiblissement économique. Selon lui, à mesure que la tendance au déficit s’aggrave, Washington adopte une posture plus offensive. Il mentionne également une dimension néoconservatrice, qu’il dit avoir traitée ailleurs, mais insiste sur le facteur économique comme clé de lecture.

 

L’Europe comme victime du pillage américain

Hindi affirme que les Européens font les frais de cette doctrine américaine de prédation. Il compare frontalement le cas américain à Athènes dans l’Antiquité: l’hégémon impose une discipline économique, capture les ressources et vampirise la périphérie. Il évoque des exemples contemporains: le rachat de fleurons industriels européens par des entreprises américaines. Il cite le cas d’Alstom, évoquant l’arrestation d’un cadre supérieur aux États-Unis et dénonçant un climat de « grand banditisme », allant jusqu’à parler de « braquages de diligences » et de « système de cow-boys ». Hindi assure que la spoliation économique américaine est structurelle, massive et non anecdotique. Les acquisitions se seraient multipliées ces dernières décennies, mais surtout en 2022, année de l’entrée de la Russie en guerre sur le sol ukrainien.

 

2022: sabotage énergétique et opportunisme industriel

Selon Hindi, 2022 est une année charnière où s’imbriquent plusieurs événements. Les États-Unis imposent des sanctions à la Russie; l’Europe en applique les conséquences, notamment sur le plan énergétique. Pendant cette période, les opérations de fusion-acquisition au bénéfice de firmes américaines s’accélèrent. Hindi évoque ensuite la destruction des gazoducs russes Nord Stream, citant l’enquête du journaliste Seymour Hersh sur l’implication américaine, avec le concours supposé de la Norvège. Il insiste sur la séquence: destruction de l’infrastructure stratégique, explosion du coût de l’énergie, et démarchage immédiat des entreprises allemandes par Washington pour les convaincre de délocaliser aux États-Unis. Il ajoute que l’administration Biden a débloqué 370 milliards de dollars de subventions destinées aux entreprises américaines et européennes prêtes à s’installer sur le sol américain. Dans cette logique, Washington détruirait d’abord le lien énergétique entre l’Europe et la Russie — un gaz bon marché, fiable et abondant — puis offrirait l’alternative américaine, en récupérant à la fois l’industrie et la dépendance énergétique.

 

Délocalisations allemandes et affaiblissement du continent

Hindi indique qu’en 2022, 60 entreprises allemandes projetaient déjà de s’implanter en Oklahoma, citant Lufthansa, Aldi, Fresenius ou Siemens. Selon les études disponibles en 2025, environ 10 % des entreprises allemandesenvisageraient de déplacer des sites de production vers les États-Unis — pour Hindi, un chiffre considérable qui atteste du dépècement silencieux de la puissance industrielle allemande.

 

Trump, révélateur plus que perturbateur

Hindi conclut que la politique américaine à l’égard de l’Europe ne dépend ni de Trump ni de l’alternance à la Maison Blanche. Il y aurait, selon lui, une continuité profonde qui traverse les administrations successives. Trump ne ferait qu’exposer au grand jour ce qui, jusque-là, restait dissimulé derrière un vernis diplomatique. Il affirme que Trump porte des projets géopolitiques qui le dépassent et qu’il ne comprend peut-être qu’à moitié, mais dont le style brutal révèle la réalité du fonctionnement américain: une doctrine hégémonique de pillage économique, d’autant plus agressive que le déclin industriel s’accentue.

 

Humiliations européennes et divergences idéologiques

Hindi évoque ensuite les divergences idéologiques entre l’administration Trump et l’Union européenne, qui exacerbent les tensions. Il rappelle un épisode survenu sous Biden: aux côtés du chancelier allemand Olaf Scholz, le président américain avait déclaré que si la Russie entrait militairement en Ukraine, il n’y aurait plus de gazoducs Nord Stream. Pour Hindi, il s’agit d’une humiliation publique d’un dirigeant européen incapable de réagir face à la menace directe contre la principale source d’approvisionnement énergétique de son pays.

Trump, estime Hindi, ne change rien au fond mais rend l’humiliation spectaculaire. Les Européens subissent à la fois le mépris idéologique et l’exploitation économique, ce qui intensifie le sentiment d’infériorité et de dépendance.

 

L’Europe livrée par ses propres dirigeants

Hindi insiste sur le fait que les dirigeants européens — non seulement les actuels mais ceux de plusieurs générations depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale — ont livré leurs pays aux États-Unis. Washington aurait monté l’Europe contre ses partenaires énergétiques, commerciaux et géoéconomiques naturels: la Russie, avant tout, mais aussi la Chine. Il souligne l’absence totale d’intérêt européen à entretenir de mauvaises relations avec Moscou, fournisseur de gaz et partenaire énergétique majeur, ni avec Pékin, partenaire économique central. pourtant, l’Union européenne se serait alignée docilement sur la posture américaine, jusqu’à sacrifier ses propres intérêts.

 

La double dévoration: guerre et dépècement

Hindi décrit un mécanisme à double détente. D’une part, les Américains poussent les Européens à rompre leurs relations avec la Russie et la Chine — au nom de l’idéologie, de la sécurité ou du discours sur la démocratie. D’autre part, ils dépècent l’Europe économiquement en rachetant ses industries, en captant ses entreprises et en absorbant son énergie industrielle.

Il ajoute qu’après avoir isolé l’Europe du reste du monde, Washington a repris des négociations avec la Russie tout en menant une politique tarifaire agressive contre l’Union européenne. Trump aurait même annoncé des barrières tarifaires contre certains pays européens, dont la France, car ils refusaient l’annexion américaine du Groenland — situation que Hindi juge « incroyable ».

 

Un nouveau partage du monde

Hindi avance que les Américains visent désormais directement l’intégrité territoriale de l’Europe. L’affaire du Groenland s’inscrirait dans un partage du monde entre grandes puissances, dans lequel la Russie et la Chine occupent des positions de premier plan et dans lequel l’Europe ne figure plus comme puissance autonome. Les États-Unis seraient entrés dans une confrontation directe ou indirecte avec Moscou et Pékin, sur fond de rivalités systémiques, économiques, militaires et idéologiques. Ce rapport de forces déboucherait sur un redécoupage géopolitique dont l’Europe devient la victime périphérique.

 

L’Europe, dindon de la farce

Dans ce partage du monde, Hindi estime que les Européens sont les « dindons de la farce ». Incapables de défendre leurs intérêts, alignés sur Washington mais méprisés par lui, ils subissent le coût des sanctions, la destruction de leurs industries et la perte de leur énergie, tout en voyant les États-Unis repartir discuter avec leurs adversaires. Hindi décrit le mythe occidentaliste — celui d’un Occident unifié composé d’Europe et d’Amérique — comme un mythe construit sur la base d’une colonisation culturelle américaine. Ce mythe s’effondrerait aujourd’hui, en même temps que l’Europe découvre sa propre faiblesse. L’occidentalisme conduirait non à la solidarité mais à la destruction économique du continent.

 

Le crépuscule du « monde blanc »

Hindi conclut en notant que les partisans européens d’un « monde blanc occidental » se retrouvent, eux aussi, piégés. Ceux qui défendaient l’idée d’un bloc civilisationnel blanc, homogène et solidaire découvriraient que les États-Unis ne défendent pas l’Europe mais la pillent, et que les États-Unis ne se considèrent pas comme appartenant à un même destin civilisationnel mais comme centre hégémonique autonome.

La séquence se referme sur l’idée d’un retournement historique: l’Europe, jadis acteur géopolitique, devient objet de prédation; l’Occident cesse d’être un bloc; la puissance américaine ne protège plus — elle ponctionne; l’Amérique se tourne vers le Groenland comme vers un territoire à annexer dans un monde redevenu multipolaire.

 

Transcription et rewriting: (SLR) - Louis Giroud

 

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(*) Biographie Hindi

Youssef Hindi (né en 1985) est un historien, essayiste et conférencier franco-marocain travaillant sur l’histoire des idées, la géopolitique contemporaine et les stratégies de puissance. Formé en histoire et en philosophie, il revendique une position de chercheur indépendant. Ses travaux portent notamment sur le néoconservatisme, le messianisme politique, l’hégémonie américaine et la multipolarité. Ses analyses circulent surtout dans les milieux souverainistes, géopolitico-alternatifs et anti-atlantistes, tandis que sa réception médiatique est contrastée. Des observatoires controversés tells que Conspiracy Watch, le classent parmi les auteurs « conspirationnistes » ou « hétérodoxes », en lien avec certains réseaux dissidents. Youssef Hindi situe son travail dans une critique de l’Occident contemporain et de sa fabrique du consentement. Hindi est un ardent défenseur de la liberté d’expression militant contre la désinformation des médias dits «mainstream».

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L’Iran, les drones et la nouvelle dissuasion du Golfe

17 Janvier 2026, 17:02pm

Publié par Transcription: LG

Starlink, Trump, Israël: l’Iran rompt l’omerta stratégique

 

Transcription de la vidéo Youtube: «L’Iran DÉFONCE Starlink: Riposte de missiles contre Trump et Israël ?»

Dans cet entretien rare avec le journaliste américain Danny Haiphong(1), le professeur iranien Mohammad Marandi (2) revient sur la confrontation silencieuse entre l’Iran, Israël et les États-Unis, bien au-delà des récits médiatiques dominants. Il décrit comment Téhéran a neutralisé Starlink durant les émeutes, consolidé ses capacités hypersoniques et redessiné les lignes du rapport de force régional. Marandi soutient que les guerres de Trump et l’appareil néoconservateur ont accéléré la mutation multipolaire du Moyen-Orient.

L’Iran, les drones et la nouvelle dissuasion du Golfe

Entre sanctions, drones, opérations secrètes et effondrement du récit israélien, l’entretien dissèque le mécanisme de diabolisation de l’Iran, le rôle de l’opinion occidentale et les fissures croissantes à Riyad, Ankara et Abou Dhabi. Au centre, une question: jusqu’où Washington et Tel-Aviv sont-ils prêts à aller pour préserver un ordre régional qui s’effrite?

 

Danny Haiphong - Tout d’abord, l’Iran se réserve le droit, comme vous l’avez dit, de mener une frappe préventive contre Israël et les États-Unis, en affirmant qu’il considérerait les installations militaires américaines situées en Israël comme des cibles légitimes s’il détectait des signes d’une attaque imminente. L’Iran a démontré ses capacités militaires, même pendant cette tentative de révolution de couleur. Starlink a été fourni par Elon Musk aux émeutiers, et l’Iran l’a pratiquement neutralisé. Vous aviez mentionné que votre connexion internet avait été coupée. Et ce n’était pas seulement l’internet iranien: c’était le système Starlink lui-même. Beaucoup disent que cela aurait pu impliquer une technologie russe ou chinoise fournie au fil du temps et ayant aidé l’Iran à accomplir cela. Alors, professeur, quelle est votre réaction face à la réponse potentielle de l’Iran?

 

Mohammad Marandi - Ne sous-estimez pas la technologie iranienne. Elle n’a pas nécessairement besoin d’être chinoise ou russe. Cela pourrait être une combinaison des deux. Mais au fond, l’objectif aujourd’hui, c’est la guerre. La diabolisation de l’Iran va continuer. Les médias dominants vont continuer à la diffuser. Des gens comme AOC et Trump vont tous contribuer à créer ce récit d’un Iran maléfique. L’Iran est maléfique, selon eux. Pourquoi? Parce qu’il soutient le peuple palestinien. Parce qu’il soutient le peuple vénézuélien. Parce qu’il soutient le peuple cubain. L’Iran a soutenu aussi les Bosniaques. Il a soutenu les Sud-Africains pendant l’apartheid, alors que l’Occident soutenait l’autre camp. Évidemment, dans cette logique, l’Iran est un mauvais acteur. Quoi qu’il en soit, nous nous sommes trouvés dans des camps opposés dans la plupart de ces conflits.

 

Mais la vraie question est la suivante: si les États-Unis attaquent l’Iran, que se passera-t-il ensuite? Les capacités iraniennes aujourd’hui sont bien supérieures à ce qu’elles étaient il y a sept mois, pour de nombreuses raisons. L’une d’elles, c’est qu’après la guerre, l’Iran a acquis une compréhension très approfondie de ses forces et de ses faiblesses, et il y a travaillé rapidement.

Les points forts de l’Iran sont les missiles et les drones — les missiles en particulier. C’est cela qui a vaincu le régime israélien. Steve Bannon a été le premier à dire publiquement, dans sa propre émission, que pendant les trois ou quatre derniers jours de la guerre, le régime israélien était en difficulté et avait besoin d’un cessez-le-feu. Trump a obtenu le cessez-le-feu et a sauvé Netanyahou. L’Iran a gagné la guerre. Et aujourd’hui, l’Iran est bien plus fort.

 

Deuxièmement, les capacités iraniennes à vaincre Israël aujourd’hui sont bien plus importantes. Mais il y a plus que cela: les principales capacités de l’Iran ne sont même pas dirigées contre le régime israélien. Elles sont dirigées contre les États-Unis. Depuis trois décennies, les États-Unis affirment que toutes les options sont sur la table. Puis, après le 11 septembre — indépendamment de ce qui s’est réellement passé — ils ont attaqué l’Afghanistan puis l’Irak. À cette époque, c’était le moment unipolaire. Ils contrôlaient la situation et, dans une large mesure, l’Asie centrale. L’Iran se retrouvait encerclé.

Depuis, l’Iran a développé des capacités de défense contre les États-Unis. Il dispose désormais de toutes sortes de capacités navales et terrestres orientées vers le golfe Persique et l’océan Indien. Il possède des missiles de courte portée, de moyenne portée, des centaines de milliers de drones. Ces missiles et ces drones sont beaucoup plus faciles à déplacer et à lancer que ceux à longue portée dirigés contre le régime israélien.

 

Ainsi, si les États-Unis déclenchent une guerre, ils perdront. Et ce sera la fin de la présidence Trump. Les Iraniens se montreront très déterminés parce que ce moment est décisif. Si Trump veut intervenir, alors l’Iran ripostera de toutes ses forces. Ce serait une défaite pour les États-Unis, mais cela ferait également s’effondrer l’économie mondiale, en particulier les économies occidentales.

Pourquoi cela se produirait-il si les conséquences sont si graves? Parce que pour les néoconservateurs et les sionistes, la seule chose qui compte, c’est la machine israélienne. Ils sont prêts à sacrifier l’économie américaine, les économies occidentales, l’économie mondiale — tout cela au nom du sionisme et des projets néoconservateurs.

Même si la guerre n’a aucun sens et même s’ils n’ont aucun moyen de la gagner, l’Iran s’y prépare. Et d’ailleurs, l’Iran n’est pas seul. Ses alliés en Irak sont très puissants. Et tu sais que ces alliés ont remporté les élections. Aujourd’hui, les alliés de l’Iran en Irak sont bien plus forts qu’ils ne l’étaient il y a un an, voire six mois. Les États-Unis ne sont plus en position favorable; ils se sont surexposés. Il y a une armada navale au large du Venezuela. Les États-Unis sont encore engagés dans la guerre en Ukraine. Il est clair que la CIA y est profondément impliquée et qu’énormément d’argent transite des États-Unis vers l’Ukraine par son intermédiaire. Il n’y a aucun doute là-dessus. Peut-être que l’armée n’est pas impliquée, mais la CIA l’est assurément. Et en plus, il y a la guerre commerciale. Nous ne sommes plus dans les années 1990.

 

L’Iran est bien plus puissant aujourd’hui. Les États-Unis sont dans une situation très difficile et font face à de nombreux problèmes internes. Il y a l’affaire Epstein, il y a des tensions internes majeures. Beaucoup d’éléments peuvent influencer la suite des événements.

 

Danny Haiphong - Les États-Unis sont actuellement empêtrés dans une situation très délicate au Venezuela. Certains y voient un succès retentissant dans la tentative d’enlèvement du président Nicolas Maduro, d’autres y voient un échec évident puisque le gouvernement vénézuélien reste en place. Il y a aussi la question du moment. Professeur Marandi, vous avez dit que les intérêts du régime israélien sont prioritaires et que sa préservation passe avant tout.
Alors pourquoi maintenant? C’est le moment où les États-Unis se sont retrouvés les plus proches d’une possible guerre contre l’Iran depuis la fin de la guerre de douze jours. Pourquoi maintenant? Pourquoi cette tentative de révolution de couleur était-elle si importante? Et pourquoi les États-Unis, certains de leurs éléments, voire Donald Trump lui-même, envisagent-ils une frappe militaire?

 

Mohammad Marandi - Ce n’est même pas vraiment une révolution de couleur. Cela me rappelle plutôt ce qui s’est passé à Kiev. Souviens-toi: en 2014, des tireurs d’élite visaient à la fois la police et les manifestants. Et dans différentes villes, des gens faisaient la même chose. Comme je l’ai dit, des personnes ont été abattues avec des armes légères, des pistolets, à courte distance. Il y a donc des similitudes frappantes.

 

Mais je pense que la vraie raison, Danny, c’est qu’Israël est en grande difficulté — et Trump aussi. Le régime israélien a perdu son aura de légitimité. Il est méprisé dans le monde entier. Comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, la plus grande défaite du régime israélien au cours des deux dernières années et deux ou trois mois, c’est qu’il n’est plus perçu comme légitime. C’est là le point le plus important.

 

Ils ont eu des victoires tactiques et des défaites tactiques. Ils n’ont pas réussi à vaincre le Hezbollah. Quoi qu’en disent les Occidentaux, ils n’ont pas pu prendre de terrain. Ils ont été vaincus au Yémen, même avec le soutien américain. Le seul endroit où ils ont eu un certain succès, c’est en Syrie. Mais comme je l’ai dit à l’époque — si tu t’en souviens — la Syrie était un trou noir et cela ne se terminerait bien pour personne, pas même pour les partenaires qui ont collaboré pour affaiblir la Syrie: Netanyahou, Erdogan et d’autres encore. Quoi qu’il en soit, les Israéliens sont en crise, Netanyahou est en crise, et l’Iran et la résistance sont présents. Et puis Trump a ses propres crises. Il y a Epstein, il y a les dossiers Epstein. Une manière efficace de tenir tout cela à l’écart des médias consiste à envahir le Venezuela pour prendre le pétrole, puis à attaquer l’Iran. Les médias parleront alors de l’Iran et de toutes sortes d’ennemis à l’étranger. Soudain, Maduro devient un meurtrier de masse, les Iraniens deviennent des tueurs de n’importe qui. Il y a de nombreuses raisons derrière tout cela.

Mais en fin de compte, ce qui est intéressant, c’est la manière dont la diabolisation de l’Iran se produit simultanément à partir de différentes sources. On voit soudain apparaître la romancière — celle de Harry Potter.

 

Danny Haiphong - JK Rowling. C’est une personne très politisée, donc je ne suis pas surpris qu’elle soit engagée…

 

Mohammad Marandi - Oui, mais il y a là beaucoup de coordination. Tous ces gens-là… Et au passage, Danny, Mahsa Amini, il y a trois ou quatre ans, c’était la même histoire. Nous en avons déjà parlé. D’abord, il existe un immense appareil médiatique persanophone en Occident, qui coûte des milliards de dollars par an. Ils ont des chaînes de télévision. Je l’ai déjà expliqué. Lorsque Mahsa Amini est morte, BBC Persian et les autres ont immédiatement affirmé qu’elle avait été battue à mort.

Ensuite beaucoup de gens sont descendus dans la rue — plus que lors des manifestations économiques. Peut-être dix mille, peut-être vingt mille, je ne me souviens plus exactement. Je parle de manière générale: peut-être moins, peut-être plus, quelque chose dans cet ordre.

 

Puis, après trois jours, les images sont sorties. Elles montraient qu’elle avait été emmenée au commissariat et qu’elle allait bien. Elle ne se tenait pas la tête. Plus tard, elle s’est effondrée. On en a déjà parlé. Il est devenu clair qu’elle avait une condition préexistante. Elle avait subi une opération lorsqu’elle était enfant.

Pourquoi a-t-elle été emmenée au commissariat? C’est une autre question, ce n’est pas le sujet. Peut-être que cela a été terrible, peu importe. Le problème, c’est qu’ils ont dit qu’elle avait été battue à mort.

 

À l’époque, comme lors des protestations économiques actuelles, les manifestations ont été pacifiques quelques jours, puis sont venues l’infiltration, les émeutes et la violence. À ce moment-là, environ soixante-dix agents des forces de l’ordre ont été tués. Cette fois, cependant, la violence était bien plus sophistiquée et bien plus brutale. En peu de temps, ils détruisaient toutes sortes d’infrastructures et tuaient des gens très rapidement. Tout s’est déroulé sur une période très courte.

 

Mais à l’époque, c’était le même schéma: utiliser un événement tragique pour s’infiltrer, semer le chaos, délégitimiser et exercer davantage de pression sur le pays. C’est le même modèle.

Et c’est pareil avec le Venezuela. Ils diront: « Maduro a fait ceci. » Puis tous ces commentateurs diront: « Oui, il faut le renverser » ou « Non, non, il est mauvais mais ne lançons pas une guerre. » Dans tous les cas, ils jouent pour la même équipe: ils légitiment la guerre en répétant la propagande, qui est de la désinformation — un mélange de vérités et de mensonges. Parfois seulement des mensonges, parfois des vérités déformées.

 

Danny Haiphong - Mais c’est tout le problème: peu importe que ce soit Cuba. Vous pouvez être absolument certain que le jour où ils attaqueront Cuba, tout le monde dans les médias traditionnels dira: « Oui, le régime cubain est dictatorial, il est mauvais, et ainsi de suite, mais… » Et ce « mais » sert à justifier, à atténuer, ou à légitimer...

 

Mohammad Marandi - C’est comme ça que cela fonctionne. Le véritable mal, ce sont ceux qui imposent les sanctions, ceux qui tuent des enfants. À quoi servent les sanctions, Danny? Elles sont là pour empêcher la nourriture d’entrer, pour faire grimper le prix des denrées. Elles servent à bloquer l’arrivée des fournitures, à fermer des usines, afin que les gens perdent leur emploi, que les familles se désagrègent.

Les sanctions ont pour but d’empêcher l’entrée des médicaments, de sorte que les personnes qui suivent un traitement contre le cancer découvrent soudain que le médicament n’est plus disponible ou que son prix a tellement augmenté qu’elles ne peuvent plus se le permettre — et elles en meurent. C’est ça l’objectif. C’est l’objectif des Obama, des Bush, des Blair, des Trump: ils sont tous pareils. Tous ceux qui ont réclamé ces sanctions, qui les ont soutenues, qui ensuite disent: « Regardez comme l’économie vénézuélienne s’est effondrée. » Eh bien oui, parce que vous avez mis votre pied sur la nuque des Vénézuéliens — et des Cubains aussi. C’est ce qu’ils ont fait en Syrie, avec succès au final.

 

Ces gens-là sont ceux qui tuent, puis parlent des droits de l’homme. Ce sont eux qui mènent des guerres et des invasions. Et ensuite, ceux qui s’y opposent disent: « Vous avez raison, Maduro est un monstre » ou « Untel est un monstre, mais vous n’auriez pas dû faire ceci, c’était une erreur », « c’était mal ». Voilà le problème de l’establishment politique occidental: il est suprémaciste, tout comme le sionisme. Et d’une certaine manière, c’est la même logique: c’est du suprémacisme. Ils s’arrogent des privilèges et des droits particuliers. Quand ils imposent des sanctions et tuent des gens, c’est soi-disant pour de bonnes raisons, ou au pire une politique ratée; ce ne sont pas des crimes lorsque l’Occident les commet — sauf quand cela apparaît dans les livres d’histoire. Alors là, ils peuvent en parler, à condition que cela remonte à cent ans. Mais pas aujourd’hui.

 

Danny Haiphong - Donald Trump a menacé de prendre des mesures concrètes, et ce que nous avons vu jusqu’à présent de son administration, c’est une intensification des sanctions — et elles échouent. Au Venezuela, il s’agissait principalement des sanctions de l’administration Trump, bien que l’administration Obama, je crois, ait initié certaines mesures juste avant son départ. À ce moment-là, le Venezuela connaissait une croissance d’environ 6 %, c’était l’économie la plus dynamique d’Amérique du Sud. Les États-Unis, par l’intermédiaire de la CIA et des forces spéciales, tentaient de provoquer un changement de régime. Est-ce que vous voyez un scénario similaire? Peut-être même une opération de décapitation, ou un type de cyberattaque? Trump, malgré ses politiques hostiles, chaotiques et parfois contradictoires, a agi comme un néoconservateur agressif. Pensez-vous qu’il y a quelque chose de ce genre à venir?

 

Mohammad Marandi - Le fait est que personne ne sait vraiment ce que pense Trump. Je ne crois même pas que les gens autour de lui le sachent, car il change d’avis presque d’heure en heure. En Iran, on part toujours du principe qu’il y aura la guerre. Que cela arrive ou non importe peu: les Iraniens se préparent à la guerre. Et si l’on veut éviter la guerre, la meilleure manière d’y parvenir, c’est de s’y préparer.

Lorsqu’on a un empire sinistre en déclin rapide, qui se débat pour préserver sa position, il faut être très prudent. Et lorsqu’à la tête de cet empire il y a un individu insensé comme Trump — malveillant, sinistre, mais stupide — il faut être encore plus vigilant. Voilà pourquoi les Iraniens se préparent jour et nuit.

D’après ce que je comprends, ces sept derniers mois, les forces armées iraniennes et même le gouvernement ont travaillé jour et nuit pour se préparer au pire. Et comme je te l’ai dit, s’il y a une guerre, ils riposteront très durement. Aujourd’hui, ils sont bien plus préparés qu’auparavant.

Je n’aime pas la guerre. Je la déteste. J’en ai beaucoup vu. J’ai été blessé par balle. J’ai une blessure due à un éclat d’obus. J’ai survécu à deux attaques chimiques — des produits fournis par l’Occident à Saddam. Je suis allé au Liban pendant la guerre. Je suis allé de nombreuses fois en Syrie. Je suis allé en Irak pendant la guerre. Je déteste la guerre. Mais je n’ai aucun doute: les Iraniens resteront fermes, ils riposteront très durement, et ce sera la fin de la présidence Trump.

 

Danny Haiphong - La « décapitation » politique est un concept que certains à Washington évoquent encore. Mais dans le cas du Venezuela, cela n’a pas fonctionné. Il n’y a pas eu de changement de régime. Je voulais vous demander ce que vous pensez de la situation régionale, étant donné ce qui se passe autour de l’Iran. Je trouve votre comparaison avec l’Euromaïdan — cette soi-disant révolution qui n’était en réalité qu’une opération de changement de régime par procuration — très pertinente. Je pense que tous les éléments sont présents. Quelle a été la réaction régionale, surtout si l’on considère que, comme vous l’avez dit, l’Iran ripostera très durement? Cela signifie que des pays comme les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et d’autres, qui accueillent matériel militaire et personnel américain, deviendraient des cibles — davantage même que les États-Unis, qui se trouvent bien plus loin. Quelle a été la réaction dans la région?

 

Mohammad Marandi - Tout d’abord, les pays de la région deviennent de plus en plus méfiants à l’égard des États-Unis et du régime israélien. Après la frappe aérienne ou la frappe de drone au Qatar — je ne sais pas exactement laquelle — et après l’allégeance claire des Émirats arabes unis au projet israélien dans la région, on voit même l’Arabie saoudite se retourner contre les Émirats. En ce moment, les Saoudiens et les Émirats sont littéralement en guerre sur certains fronts, au Yémen par exemple. Et on observe des signes supplémentaires de détérioration.

 

Les pays de la région deviennent donc plus sensibles au comportement du régime israélien et de ses alliés comme les Émirats arabes unis. Et d’ailleurs, les Émirats arabes unis ne comptent qu’environ un million de citoyens. Si quelques missiles touchent les bons endroits, on peut être certain que le régime s’effondrera. Aux Émirats, je crois qu’il y a neuf ou dix millions de personnes, mais ce sont des non-citoyens, dont beaucoup sont des travailleurs sous contrat, des quasi-esclaves.

 

C’est la même chose au Qatar. Si les choses commencent à vaciller, ces régimes tomberont très vite. Ils pourraient devenir des pays non arabes du jour au lendemain — qui sait? Ce ne sont pas des régimes stables ou puissants, et ils sont désormais très inquiets du comportement des États-Unis et de Netanyahou. Ils commencent à s’en éloigner.

 

La Turquie, c’est pareil. Les États-Unis ont détruit le tampon qui existait entre elle et Israël. Netanyahou d’un côté, Erdogan de l’autre, dans le cadre du projet américain plus large — l’opération Timber Sycamore — impliquant les pays riches en pétrole et en gaz du Golfe, en particulier le Qatar. D’abord, ils ont éliminé la Libye, puis ils se sont attaqués à la Syrie. Erdogan a détruit la Syrie, tué des centaines de milliers de personnes avec le Qatar, Netanyahou et d’autres. Mais ce qu’il a fait surtout, c’est détruire le tampon entre la Turquie et Israël. Et bien sûr, les Américains sont du côté des Israéliens. Ils ne se rangeront jamais derrière lui. Donc maintenant, la Turquie se détourne, elle s’inquiète davantage. Tout le monde s’éloigne du régime israélien — sauf les Émirats arabes unis. Et les Saoudiens, comme je l’ai dit, ont remis les Émirats à leur place. C’est un autre problème.

 

Ce n’est pas une bonne tendance ni pour les États-Unis ni pour le régime israélien. Mais les États-Unis, dans leur arrogance, s’en moquent. Et ces régimes sont tellement liés à l’Occident qu’ils ne s’en éloigneront pas complètement. Mais ils sont inquiets — et le fait même qu’ils soient inquiets montre qu’ils ne sont pas en position de force. Leur inquiétude révèle leur vulnérabilité.

Une attaque américaine contre l’Iran pourrait avoir des conséquences bien au-delà de quelques bases américaines ou iraniennes. Elle pourrait littéralement changer la carte de la péninsule arabique. Et comme je l’ai dit, les prix du pétrole et du gaz s’envoleraient. Parfois, les Américains disent: « Nous sommes indépendants de l’Iran en ce qui concerne le pétrole » — ou du Golfe persique. Je leur réponds toujours que ce n’est pas une question de production, mais de prix payés par le consommateur. Si le prix de l’essence, de l’énergie, de l’électricité s’envole, l’économie s’effondre. Oui, les milliardaires gagneront des fortunes avec un baril à 200 ou 300 dollars — mais l’économie s’effondrera.

 

Transcription et rewriting: Louis Giroud

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(1) -  Danny Haiphong

Danny Haiphong (né en 1989) est un journaliste politique américain, commentateur anti-guerre et animateur médiatique actif sur YouTube, Substack et X. Issu de la mouvance anti-impérialiste américaine, il a longtemps collaboré avec le magazine Black Agenda Report et s’est construit une audience internationale sur les sujets de politique étrangère, géopolitique, relations sino-américaines et multipolarité.
Haiphong se distingue par une critique frontale du complexe militaro-industriel américain, de l’OTAN, de l’hégémonie du dollar et du récit interventionniste occidental.
Il reçoit régulièrement des intellectuels et analystes non-alignés (Sachs, Marandi, Escobar, Crooke, Diesen, etc.), notamment sur la guerre en Ukraine, la Chine, l’Iran et la question palestinienne.
Son travail se situe dans une perspective anti-impérialiste et anti-raciste héritée de la tradition radicale afro-américaine.
Haiphong est aujourd’hui l’une des figures médiatiques américaines du camp multipolaire et l’un des relais anglophones les plus visibles du débat dissident international.

 

(2) - Mohammad Marandi

Mohammad Marandi (né en 1966 à Téhéran) est un universitaire iranien, spécialiste de littérature anglaise, d’études postcoloniales et de géopolitique du Moyen-Orient. Il enseigne à l’Université de Téhéran et en a dirigé le département d’études nord-américaines. Sa formation est américaine (Université du Missouri), ce qui lui donne une connaissance fine des discours politiques et médiatiques occidentaux.
Marandi s’est fait connaître internationalement comme analyste critique des politiques américaines au Moyen-Orient, intervenant sur des chaînes comme Al-Mayadeen, RT, Press TV ou CGTN. Il joue un rôle de diplomate académique, souvent consulté sur le dossier nucléaire iranien, les sanctions, les rapports de force régionaux et la guerre de l’information.
Son travail articule culture, politique, médiologie et souveraineté, dans une perspective post-coloniale assumée.
Durant les dernières crises régionales (guerre en Syrie, crise irano-américaine, Gaza, Ukraine), il s’est imposé comme l’un des principaux porte-analyses iraniens destinés au public international.

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Amérique piégeante, guerre froide tardive, Trump, MI6 et la tentation du choc

16 Janvier 2026, 06:23am

Publié par G. Diesen - SLR - LG

Exposé de l’interview conduite par le politologue Glenn Diesen avec l’ancien inspecteur des armes de l’ONU et officier du renseignement américain Scott Ritter. L'entretien s’inscrit dans un moment de bascule stratégique. Quatre ans après les alertes convergentes de 2022 — époque où Jacques Baud et d’autres observateurs notaient déjà la dérive cumulative du conflit ukrainien vers une confrontation OTAN–Russie — le paysage géopolitique s’est transformé en architecture de guerre assumée. L’élection de Donald Trump pour un second mandat, la guerre indirecte menée via le renseignement et l’industrie militaire, l’escalade nucléaire doctrinale en Europe, la disruption du contrôle des armements et l’effondrement de la fiction d’un ordre international régulé forment désormais un tableau cohérent.

Amérique piégeante, guerre froide tardive, Trump, MI6 et la tentation du choc

L'entretien explore cette mutation en temps réel: le rôle singulier de Londres, l’ingénierie psychologique appliquée à l’Ukraine, la défaillance structurelle des armées européennes, la possibilité d’une frappe sur Moscou, la perception russe d’un découplage stratégique avec Washington et la thèse la plus dérangeante de Ritter: non pas une tentative de rapprochement entre Moscou et Washington sous Trump, mais un piège minutieusement construit visant à déstabiliser le Kremlin, affaiblir Poutine et prolonger la guerre. Ce qui n’était en 2022 qu’un faisceau d’indices devient ici un système.

 

Londres, théâtre stratégique et missile conceptuel

L'échange s’ouvre sur la trajectoire britannique. Le ministère de la Défense annonce le développement d’un missile balistique à longue portée destiné à l’Ukraine, baptisé Nightfall. Une ogive de deux cents kilos, une portée de cinq cents kilomètres, de quoi frapper Moscou. La prétention diplomatique à maintenir le conflit dans un périmètre strictement ukrainien s’effrite, tandis que la retenue russe — motivée par la crainte d’une troisième guerre mondiale — continue d’être interprétée en Occident comme une faiblesse exploitable.

 

Scott Ritter note que la manœuvre ne tiendrait qu’une fois: un tir contre Moscou entraînerait une frappe russe sur la Grande-Bretagne, potentiellement nucléaire. La relation anglo-russe, rappelle-t-il, n’a jamais été cordiale. L’élite politique russe nourrit une hostilité ancienne envers Londres, perçue comme un acteur décadent, arrogant et stratégiquement nuisible. Mais l’argument le plus cinglant porte sur la faisabilité: Nightfall n’est pas un missile, mais un concept sous-financé. Neuf millions de livres: le montant ne couvre même pas la masse salariale d’une chaîne de production. Pas de prototype, pas de test, pas de preuve. Des ingénieurs dessinent, Westminster communique, et l’Europe se rassure en s’illusionnant.

 

Keep ukraine in the fight

Londres enchaîne les postures militaires impossibles. Les généraux britanniques agitent l’idée de déployer des troupes en Ukraine tout en reconnaissant manquer de tout: effectifs, financement, logistique, consensus politique. L'ex agent de renseignement qualifie la scène de théâtre de l’absurde. L’objectif stratégique britannique porte un nom: keep Ukraine in the fight. Maintenir Kiev dans une guerre qui ne peut plus être gagnée, prolonger la résistance, ralentir la débâcle, offrir des symboles de combat à un public occidental en quête de narratif.

 

Cet effort est intégralement psychologique. Les frappes ukrainiennes contre des plateformes pétrolières en mer Caspienne n’ont pas d’impact stratégique, mais offrent des images. Zelenski s’affiche devant les nouvelles têtes du renseignement ukrainien en vantant la capacité de frapper en profondeur. La Russie, elle, frappe des infrastructures. De larges zones de Kiev manquent d’électricité et d’eau; d’autres villes suivent. Le silence ukrainien après la seconde vague de missiles russes laisse entendre que les objectifs ont été atteints.

 

Europe: volontaires incapables

Les Européens réunissent à Paris une « coalition de volontaires ». Volontaires peut-être, capables non. Scott Ritter convoque une image triviale: un vieil homme enthousiaste face à une starlette — la volonté ne compense pas l’impuissance. L’armée britannique compte soixante-seize mille hommes. La part réellement projetable en opération extérieure fond à mesure que l’on retranche les personnels non combattants, les soutiens, les contraintes de rotation et les besoins logistiques. Déployer sept mille six cents soldats supposerait autant pour la relève, et autant encore en préparation. La capacité de projection est nulle. La capacité de secours est inexistante. Une armée ainsi engagée se ferait massacrer.

 

Le même écart entre discours et puissance traverse l’Europe. Les annonces de missiles, de coalitions improvisées et de déclarations musclées ne reposent sur aucun socle matériel. L’Ukraine, elle, continue de brûler des ressources humaines pour obtenir quelques épisodes de propagande opérationnelle.

 

L’entrée nucléaire par l’intermédiaire

La discussion glisse vers l’option nucléaire intermédiaire. Nightfall, même s’il voyait le jour, ne percerait pas les défenses russes et transformerait simplement Londres en cible prioritaire. En Russie, certains députés évoquent ouvertement l’hypothèse de frappe nucléaire sur l’Europe. Karaganov formule le principe qui hante désormais les stratèges: Washington n’échangerait pas Boston contre Poznań. L’idée que l’Europe puisse être frappée sans riposte américaine s’installe dans les calculs russes. Ritter conteste le réalisme d’un tel scénario, mais reconnaît le danger conceptuel: si Moscou commence à y croire, la stabilité disparaît.

La France insiste sur sa dissuasion. Londres prétend disposer encore de la sienne. Moscou, elle, installe durablement l’Iskander dans sa doctrine stratégique, ressuscitant un dispositif intermédiaire à la manière de l’ancien traité INF. Le contrôle des armements s’effrite. Washington augmente massivement son budget militaire, finance Golden Dome, et rend toute relance du traité New START impossible. Les Russes annulent des exercices universitaires destinés à reconstituer des négociations de contrôle des armements. Le décor est posé: l’ère du traité s’achève, l’ère des missiles réapparaît.

 

Viser la triade: drones, radars, bombardiers

Glenn Diesen déplace le regard vers une série d’attaques qui, mises bout à bout, composent un tableau autrement plus grave que les frappes symboliques de propagande. L’Ukraine a visé, en juin 2025, les bombardiers nucléaires russes, c’est-à-dire la composante aérienne de la dissuasion. Un an plus tôt, en mai 2024, avaient été frappés les radars d’alerte avancée du réseau de détection nucléaire. Des drones ont frappé la base d’Engels, centre nerveux pour les bombardiers stratégiques. Une attaque a visé la résidence où séjourne Vladimir Poutine, où la véritable cible se serait trouvée en sous-sol: un poste de commandement nucléaire. Ritter confirme que Moscou voit Londres derrière ces opérations. Durant la guerre froide, une seule de ces actions aurait suffi à déclencher l’alerte maximale. En 2026, elles s’enchaînent presque sans commentaire international.

 

L’erreur britannique et la main américaine

Pour Ritter, la clé n’est pas dans l’audace ukrainienne, mais dans l’incompétence britannique. Le MI6, dit-il, est faible en Russie, structurellement surclassé et réduit au bricolage, souvent via des réseaux d’immigrés anti-Poutine à Londres. L’oligarque Khodorkovski y joue un rôle central: fortune, ressentiment politique, propagande, influence sur une génération d’anciens diplomates et de journalistes reconvertis dans la dissidence médiatique. Le schéma britannique est simple: affaiblir la crédibilité de Poutine à travers des coups ciblés, espérant provoquer une agitation interne capable de fissurer l’élite russe.

 

Mais le cœur du récit ne se joue pas à Londres. Selon Ritter, l’attaque de drones contre la résidence de Poutine est américaine. La CIA, via Palantir, pilote une technologie de navigation autonome qui contourne le GPS brouillé. Les puces des drones, récupérées intactes par Moscou, révèlent la nature des capteurs, des données cartographiques et des mises à jour de renseignement. Les Russes rétroconçoivent ces puces et remontent chaque étape: collecte, fusion, traitement, intégration, distribution. Un seul centre en Europe maîtrise ce chaînage: un organisme du département de la Défense américain, dédié au ciblage de missiles de croisière. Lorsque Moscou transmet ces éléments aux États-Unis, au moment même où Trump nie toute implication, la supercherie éclate. Washington est pris en flagrant délit.

 

Echec de la guerre psychologique

L’objectif n’était pas la mort de Poutine, mais sa vulnérabilisation politique. Montrer qu’il peut être atteint, que son système de commandement n’est pas étanche, et que Trump — faussement perçu comme favorable à Moscou — exerce une forme de tutelle psychologique sur le Kremlin. Le geste devait ouvrir un espace aux élites économiques russes persuadées qu’un allègement des sanctions stimulerait une renaissance économique. Les projets de Kirill Dmitriev pour l’Arctique et l’énergie ont donné corps à cette attente. Moscou a commencé à planifier l’après-sanctions, croyant possible un dégel avec Washington.

 

Puis Trump rompt la fiction: les sanctions ne seront pas levées. Ce n’est plus une divergence diplomatique, mais une opération de guerre psychologique visant à créer une cinquième colonne d’intérêts économiques piégés. Poutine devient le problème, l’obstacle à l’enrichissement et à la normalisation. L’attaque de drones devait achever le dispositif: la vulnérabilité personnelle comme signal, l’exaspération économique comme levier, l’illusion diplomatique comme appât. Mais les Russes, en découvrant le rôle américain, inversent la charge. L’échec est total. Et la patience russe, estime Ritter, a été l’élément le plus responsable du système international depuis quatre ans.

 

La fin du contrôle des armements

La séquence suivante déploie une autre conséquence du piège: la mort du contrôle des armements. L’ashnik — ce missile intermédiaire russe testé puis déployé — entre désormais dans la doctrine de dissuasion. Le traité New START arrive à expiration, sans perspective de prolongation. Les exercices universitaires de simulation de négociations, auxquels Ritter devait participer à Saint-Pétersbourg en 2026, sont annulés. La Russie ne cherche même plus à faire semblant. Le contexte n’est plus négociable: Washington augmente son budget militaire à 1,5 billion de dollars, sanctuarise Golden Dome, et détruit l’hypothèse d’un retour à l’INF.

 

Ritter dresse un inventaire brut: l’arsenal nucléaire russe est plus moderne, plus diversifié et plus performant que celui des États-Unis. Les bombardiers américains sont fatigués, les sous-marins vieillissent, les missiles doivent être remplacés. La Russie déploie des capacités intermédiaires inédites, recompose l’architecture de dissuasion, et ajoute Poséidon au calcul stratégique sous-marin. Les États-Unis entrent dans une course aux armements qu’ils ne peuvent ni financer ni gagner. La doctrine de paix par la force se transforme en bluff par le budget.

 

La responsabilité du survivant

Deux lignes deviennent parallèles. Moscou s’aime encore, dit Ritter. Une civilisation qui se projette, qui croit à sa durée, ne choisit pas la falaise. L’Amérique, elle, entre dans un régime paradoxal: un président qui se moque du droit international, du droit constitutionnel et de la séparation des pouvoirs, tandis que le contrôle des armements — unique garde-fou contre l’anéantissement — disparaît. Le contraste nourrit la dernière hypothèse: la survie repose désormais davantage sur la rationalité russe que sur la rationalité américaine. Un renversement historique impensable en 1985.

 

L’illusion d’un second mandat

L’élection de Donald Trump pour un second mandat avait suscité un optimisme prudent à Moscou. Certains stratèges russes voyaient dans la disparition du communisme, puis dans l’effondrement du bloc soviétique, l’occasion historique de sortir d’un siècle de confrontation avec les États-Unis. Dans un monde multipolaire naissant, il semblait possible de substituer à la logique de l’endiguement une normalisation stratégique. Trump lui-même évoquait régulièrement l’idée, simple mais bouleversante, qu’il serait rationnel de s’entendre avec la Russie.

 

Mais une nouvelle ligne américaine apparaît rapidement. Les sanctions contre Moscou sont revendiquées comme un instrument économique assumé. L’armement, le renseignement, la guerre indirecte — tout converge pour maintenir la Russie dans un statut d’adversaire prioritaire. Le New York Times révèle que Trump a donné son feu vert à des attaques contre les raffineries et les navires russes. L’Ukraine cesse d’être une guerre par procuration pour devenir une confrontation directe, gérée par la CIA, armée par le complexe militaro-industriel, et financée par un budget militaire en expansion rapide.

 

L’entourage russophobe

Ritter insiste: l’erreur fut de croire que Trump affrontait l’« État profond ». En réalité, il s’en est entouré. Les figures économiques et politiques les plus hostiles à Moscou peuplent son administration. Le secrétaire au Trésor ambitionne d’étrangler physiquement l’économie russe. Le Congrès le suit. Loin d’être un contrepoids pacificateur, Trump devient le vecteur de cette agressivité.

 

L’exemple le plus troublant concerne Julia Gagarina, ancienne responsable du renseignement national pour la Russie en 2016. Elle avait supervisé l’évaluation du renseignement accusant Trump d’avoir volé l’élection de 2016 avec l’aide du Kremlin — une accusation qu’elle savait fausse. Lorsque cette manipulation risque d’être exposée, elle est exfiltrée vers un think tank, puis blanchie par un mémorandum déclassifié du directeur du renseignement. Gagarina, ouvertement anti-Trump et anti-russe, se retrouve pourtant à briefier Trump avant sa rencontre avec Poutine. Ritter pensait, naguère, à une erreur bureaucratique. Il y voit désormais une stratégie: Trump aurait rassuré la CIA, présenté ses gages, et démontré son utilité dans une opération visant à piéger Poutine.

 

Le piège alaskien

Le cœur du piège se joue autour des sanctions. Kirill Dmitriev, figure centrale du fonds souverain russe, ouvre une fenêtre d’espoir économique. La perspective d’un dégel financier fait naître un scénario de renaissance. Des projets se dessinent, des gouverneurs et des maires sont consultés, des plans industriels avancent, comme si l’avenir post-sanctions existait déjà. En réalité, c’est une guerre psychologique: créer à l’intérieur de la Russie un groupe d’intérêts dépendant de la levée des sanctions, puis rendre cette levée impossible en imputant la faute à Poutine. La frustration se transforme en levier politique. La dixième année d’un président russe devient un terrain d’ingénierie comportementale.

 

Dans cette séquence, la CIA révèle son existence par excès de confiance. Le New York Times publie un article trop précis pour ne pas provenir du renseignement. Les paragraphes les plus explosifs semblent avoir été modifiés in extremis, mais suffisamment de matière subsiste pour tracer la liaison directe entre la CIA et les opérations contre les infrastructures énergétiques russes. La simultanéité avec l’attaque de drones contre la résidence de Poutine est trop parfaite pour tenir du hasard. L’article devait initialement dire ce que l’opération avait échoué à produire: Trump mène la danse, la CIA frappe, et la Russie s’effondre. Au lieu de cela, les Russes révèlent le traçage des puces, exposent la chaîne du renseignement, et retournent la table.

 

Rubio, double visage

Une autre figure apparaît: Marco Rubio. Ritter le décrit comme le pivot perfide du dispositif américain. Rubio fréquentait l’arène diplomatique sous le masque du secrétaire d’État. Ton feutré, humour de connivence, références personnalisées — « Serge, comment ça va ? » — comme pour suggérer une camaraderie avec Sergueï Lavrov. Mais la plaisanterie était une couverture: Rubio déteste Lavrov, déteste les Russes, et dirige la campagne antirusse depuis son poste parallèle de conseiller à la sécurité nationale, une fonction qui n’est responsable devant personne sinon le président.

 

La diplomatie devient un théâtre; la guerre, une opération logée dans l’ombre. Le département du Trésor étouffe l’économie, la CIA frappe les infrastructures, le conseiller à la sécurité nationale coordonne, et Trump tranche. La dissonance entre façade diplomatique et pratique stratégique devient totale.

 

Une négociation impossible

Diesen demande s’il existe encore une voie vers la paix. Ritter répond que l’idée même est hors sujet. La paix suppose un compromis, et le compromis suppose la confiance. La Russie ne peut faire confiance à aucun acteur du camp occidental. Et même si elle le pouvait, Trump n’offrirait aucune garantie. Les Russes continueront de simuler des discussions pour maintenir les canaux de prévention de crise ouverts — un réflexe de stratégie raisonnée — mais sans aucun espoir de règlement.

 

OTAN: architecture obsolète

L’entretien glisse ensuite vers l’OTAN, dont Ritter annonce la mort prochaine. L’action américaine au Groenland pourrait provoquer une rupture violente ou révélatrice. Le Groenland, possession stratégique du Danemark, deviendrait théâtre d’occupation américaine par les forces d’opérations spéciales. Les commandos ne feront pas de sentiment. Toute résistance danoise se soldera par une élimination rapide. Si ce scénario se matérialise, l’OTAN s’effondrera immédiatement. Les Européens n’ont aucun plan B. Leur chef de défense, interrogé, admet que la sécurité de l’Europe dépend des États-Unis. Or Washington s’en retire déjà. L’Europe se trouve devant un paradoxe historique: une architecture militaire conçue pour la guerre froide, incapable de se réformer, et vouée à disparaître non par la paix, mais par l’indifférence américaine.

 

Diviser pour dominer

La disparition de l’OTAN n’entraînerait pas un retrait américain, mais une reconfiguration impériale. Trump excelle à diviser pour régner. Des accords bilatéraux remplaceront le système multilatéral. Chaque nation européenne se retrouvera en position de dépendance directe à Washington, privée de souveraineté stratégique et de marge de négociation collective. L’Europe deviendra mosaïque de protectorats disciplinés. Le vieux rêve américain d’une Europe alignée — mais sans institutions intermédiaires — devient soudain plausible.

 

Renversement lexical

La section se referme sur un constat amer. Les mots ont changé de sens. « America first » signifiait autrefois une politique non interventionniste: sauver la République plutôt que l’Empire. En 2026, il signifie l’inverse: restaurer la grandeur impériale par la guerre, le budget militaire, le contrôle technologique et l’intimidation. Le lexique a basculé, la politique a suivi.

 

République ou empire: la bifurcation américaine

Diesen en revient à la question décisive: comment comprendre la transformation de Donald Trump ? Celui qui promettait la fin des « guerres sans fin » bombarde désormais le Venezuela, soutient l’opération israélienne à Gaza, s’attaque à l’Iran, imagine la conquête du Groenland, et durcit la confrontation avec la Russie. L’homme qui moquait Biden pour avoir frappé le Yémen en vient à revendiquer le même modèle d’intervention. L’ambivalence de la campagne — restaurer la prospérité intérieure, mettre fin au messianisme militaire — se dissout dans une logique inverse: la grandeur américaine redevient le nom d’une projection de force.

 

Pour Diesen, Trump semblait avoir compris la bifurcation fondamentale: la République américaine et l’Empire sont des projets incompatibles. On ne sauve pas simultanément la Constitution et l’hégémonie. Or la seconde présidence choisit l’Empire, à rebours de ses promesses initiales. Ce renversement déçoit ceux qui avaient perçu l’élection comme un référendum civilisationnel sur la fin d’un cycle impérial.

 

La mort de la Constitution

Ritter tranche: la République constitutionnelle est morte, et Trump ne le dissimule même plus. Son rejet du droit international équivaut à un rejet de la Charte des Nations unies, qui, ratifiée par le Sénat, constitue juridiquement la loi suprême du pays. Ignorer le droit international revient à ignorer la Constitution — une position jadis inconcevable pour un président américain.

 

La distinction entre les trois branches du pouvoir, cœur de l’architecture républicaine, se trouve effacée. L’exécutif piétine le Congrès, réduit le judiciaire à un instrument supplétif et fait de la sécurité nationale un champ opaque, soustrait aux contre-pouvoirs. Quelques résolutions parlementaires émergent encore, notamment sur les pouvoirs de guerre, mais sans capacité coercitive réelle. L’exécutif s’affirme comme source de légalité par simple application de la force.

 

L’État introuvable: ICE comme outil d’occupation

Ritter évoque la face intérieure de cette mutation. L’ICE, agence chargée à l’origine du contrôle migratoire, est devenue un instrument paramilitaire disposant du droit implicite d’effectuer des opérations coercitives à l’intérieur du territoire, au besoin létales. Les grandes villes américaines sont traitées comme zones grises. L’État n’y administre plus par le droit, mais par la présence armée. La Constitution n’encadrait jamais une telle configuration; elle la rendait même impossible. La rupture avec l’héritage républicain est consommée.

 

Post-vérité: le mensonge comme régime

Diesen décrit une époque gouvernée par la post-vérité. Les déclarations présidentielles s’autosuffisent. Trump accuse Maduro d’avoir tué des millions de personnes — assertion délirante autant que performative — et passe immédiatement à autre chose. L’important n’est plus que le propos soit vrai, mais qu’il serve un objectif. Le mensonge devient une méthode. Ritter note un trait presque orwellien: ce que Trump affirme est régulièrement l’inverse de la réalité. L’homme réclame le prix Nobel de la paix alors même qu’il incarne la présidence la plus belliciste de l’histoire récente.

 

Le piège du vote: voler ce qu’on dénonçait

La boucle se referme sur la question du suffrage. Une démocratie constitutionnelle suppose la possibilité de corriger ses erreurs par l’élection. Or Ritter estime que Trump prépare, pour les élections de mi-mandat, un dispositif de manipulation du vote. La phrase attribuée à Staline — ce ne sont pas ceux qui votent qui comptent, mais ceux qui comptent les votes — prend soudain valeur opérationnelle. Trump accuse Biden d’avoir volé l’élection de 2020, mais se prépare à commettre l’acte qu’il dénonçait. Le renversement est total, mais cohérent: l’accusation préparait la méthode. Dans cette séquence, la Constitution n’est pas abrogée; elle est rendue inopérante. L’apparence démocratique subsiste, mais sa fonction disparaît. Le mécanisme de la correction populaire — la respiration de la République — est neutralisé. L’Amérique perd son dernier organe d’auto-régulation civile.

 

Fin de la résolution politique

Ritter insiste sur le caractère irréversible de la dynamique. Si les élections de mi-mandat sont verrouillées, la contestation constitutionnelle devient impossible. L’État fédéral ne redevient plus un contrat, mais une autorité. La capacité américaine à produire un changement politique sans violence s’éteint. Diesen conclut en relevant la dimension tragique: Trump avait identifié les pathologies du système — l’hyper-interventionnisme, l’inflation morale, le moralisme impérial, la désindustrialisation — et semblait prêt à y répondre. Mais l’homme qui nommait le problème finit par incarner sa forme la plus extrême. Ce n’est pas un nouveau Trump, corrige Ritter, mais le Trump authentique — celui dont le narcissisme, la guerre et le pouvoir formaient depuis le début la maîtresse secrète d’une relation politique devenue adultère.

 

Epilogue stratégique: le renversement moral

La discussion retourne à la scène internationale, comme pour mieux mesurer l’inversion des coordonnées morales. Ceux qui prétendaient incarner la paix pilotent désormais la guerre. Ceux qui dénonçaient la censure et la manipulation de l’opinion s’appuient sur l’appareil du renseignement et de la propagande. Ceux qui évoquaient la souveraineté populaire verrouillent désormais les mécanismes électoraux. La République américaine, autrefois présentée comme modèle institutionnel, devient laboratoire expérimental d’un autoritarisme fondé non sur la terreur, mais sur l’enthousiasme, la communication et le spectacle.

 

Diesen note l’ironie: Trump avait mis le doigt sur la maladie — le moralisme impérial, la crise industrielle, la dépendance financière, la guerre infinie — et semblait en déduire la bonne thérapie: restaurer la normalité constitutionnelle, cesser de mener des opérations extérieures improductives, rebâtir le marché intérieur. Mais l’opposant à l’Empire aura finalement choisi l’Empire, comme si l’ivresse du pouvoir avait balayé la lucidité de la campagne. Le seul homme qui avait correctement diagnostiqué le problème aura incarné sa version extrême.

 

Effondrement des médiations

Il n’existe plus de médiation institutionnelle pour absorber le conflit. L’OTAN agonise, l’Europe n’a aucun plan B stratégique, la diplomatie américaine est biface, la CIA mène sa propre guerre, le Congrès est neutralisé, le judiciaire relégué à une formalité. Le système international devient un espace de rapports de force sans parapets. La situation n’est pas encore explosive; elle est pire: elle est stable, mais instable dans sa stabilité même. Un ordre où l’escalade se paie en symboles, jusqu’au jour où elle se paiera en vies.

 

Le contraste entre l’Europe et la Russie se creuse. Moscou a une vision de soi, un horizon civilisationnel, une cohérence territoriale et stratégique. L’Europe se contente d’être un décor pour les ambitions d’autrui. Les dirigeants européens sautent d’une posture à une autre, persuadés que la communication suffit à combler le gouffre de la puissance. L’aveuglement n’est plus doctrinal, il est sociologique.

 

La responsabilité russe

Ritter revient à ce qui, depuis quatre ans, évite la catastrophe: la patience russe. La Russie aurait pu réagir à la tentative d’assassinat contre son président, aux frappes contre ses bombardiers nucléaires, contre ses radars, contre son commandement stratégique. Une Amérique frappée par des drones à Camp David aurait répondu par un embrasement planétaire. La Russie, elle, a calibré sa riposte. Le pays se comporte de manière responsable dans un système international qui ne l’est plus.

 

Cette asymétrie morale inquiète autant qu’elle rassure. Qu’une civilisation soit devenue le dernier garant de la stabilité nucléaire mondiale est un paradoxe de l’histoire. Qu’elle soit la Russie, dont l’Occident pensait depuis trente ans qu’elle était l’élément de désordre, en est un autre. Le retournement géopolitique de 2026 se lit là: Moscou incarne ce que Washington prétendait incarner.

 

Le piège refermé: démocratie sans sortie

Ritter estime qu’aucune respiration démocratique n’est plus possible tant que Trump verrouille le calendrier électoral. Si le contrôle du vote disparaît, si l’ICE occupe l’espace public, si la Constitution devient facultative, la mécanique républicaine cesse de fonctionner. On ne conteste plus un président, on le subit. L’Amérique se prive alors de son ressort politique le plus profond: la possibilité de corriger pacifiquement ses erreurs.

 

L’entretien glisse sur une image domestique, presque intime, comme pour rendre la tragédie lisible. Le public américain est comparé à un amant flatté, séduit, conquis. Trump offrait des fleurs, la rhétorique séduisante, l’attention permanente. Puis, une fois la relation scellée par les urnes, l’adultère se révèle: la maîtresse était la guerre, le pouvoir et le narcissisme. L’Amérique découvre qu’on ne divorce pas facilement d’un homme marié à la guerre.

 

La chute: l’époque des temps intéressants

La conversation se termine sur un adage chinois: « Que vous viviez des temps intéressants. » Ritter et Diesen conviennent que la malédiction se réalise. Ce ne sont pas des temps dramatiques au sens classique; ils sont plus dangereux parce qu’ils sont structurés, cohérents, rationnels dans leur irrationalité même. L’histoire ne se vit pas dans le fracas, mais dans la continuité des petites escalades, des budgets militaires, des opérations de renseignement, des sanctions, des drones, des chaînes logistiques, des votes truqués, des navires arraisonnés, des constitutions neutralisées.

 

Le plus inquiétant, conclut implicitement l’entretien, n’est pas que la guerre soit imminente. C’est qu’elle soit déjà là, diffuse, normalisée, intégrée dans l’économie politique du pouvoir américain. Le monde d’avant n’est pas mort dans une explosion; il s’est dissous dans une administration.

L’échange se clôt, presque abruptement, sur un remerciement poli. Suffisamment pour indiquer que tout a été dit, ou du moins tout ce qui pouvait l’être dans le cadre d’un entretien. Le reste appartient désormais à la séquence historique.

 

Compte rendu: Louis GIROUD

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Jacques Baud: comprendre le conflit russo-ukrainien avant les récits qui fâchent

16 Janvier 2026, 03:44am

Publié par Louis GIROUD

Analyses et événements en perspective: 2022 - 2026

 

Le 15 mars 2022, le portail alémanique «Zeitgeschehen im Fokus», sous la plume de Thomas Kaiser, publiait une interview de Jacques Baud consacrée aux origines du conflit en Ukraine. Le présent texte en propose un compte rendu en français sous forme de revue de presse, restituant les analyses et le contexte tels qu’ils furent formulés aux premières semaines de la guerre, avant que ne s’installe la guerre des récits…

Sur Nord Stream II, Jacques Baud anticipe ce qui deviendra un événement structurant: le sabotage, la reconfiguration énergétique, la dépendance européenne au GNL américain et la fragmentation du pouvoir industriel allemand.

 

Sur les accords de Minsk, Jacques Baud donne dès mars 2022 l’explication qui ne deviendra officielle qu’après les aveux de Merkel et Hollande.

Et sur la stratégie nucléaire, il réintroduit le thème du délai d’alerte, redevenu central en 2024-2025.

 

Sur l’extrême droite ukrainienne, il documente un tabou médiatique qui ne sera discuté qu’après le tournant militaire de 2024.

 

Sur la fabrique du consentement, il décrit le mécanisme avant qu’il ne devienne visible à l’échelle continentale avec les conflits ukrainien, gazaoui et taïwanais.

Enfin, sur la Suisse, il diagnostique une perte de fonction diplomatique devenue réalité.

 

Contexte, origine du regard et hystérie occidentale

La discussion s’ouvre sur une évidence: celui qui parle connaît la région dont il est question. Il ne s’agit pas d’un expert improvisé par la crise ni d’un commentateur soumis au flux médiatique, mais d’un homme issu du renseignement, de l’OTAN et du terrain ukrainien, avec un accès direct aux documents, aux acteurs et aux langues. L’entrée en matière est sobre et dépourvue de lyrisme : comprendre ce qui s’est passé avant pour comprendre ce qui se passe maintenant. C’est-à-dire faire ce que la plupart des chancelleries, des rédactions et des plateaux n’ont pas fait en février 2022.

 

Dès ce premier bloc, la scène occidentale apparaît saturée d’émotion et de slogans. L’hystérie — terme employé dans l’interview — désigne moins une indignation morale qu’un refus méthodique de poser la question des causes. La guerre surprend les opinions mais pas les protagonistes ; elle indigne les médias mais n’éveille pas leur curiosité. L’espace public condamne mais ne cherche pas à savoir ce qui a poussé Moscou à franchir le seuil militaire. L’Occident exige le jugement, pas l’enquête.

 

La suite rappelle une vérité que les mois et années suivantes confirmeront abondamment : un conflit ne se comprend jamais depuis son point d’arrivée, mais depuis sa chaîne de déterminations, intérêts, déceptions stratégiques, signaux militaires, provocations cumulatives et erreurs d’interprétation. Ce qui était un principe d’analyse en mars 2022 devient, en 2023-2025, presque une banalité analytique chez les chercheurs qui se sont ressaisis du dossier après la torpeur initiale.

 

Les objectifs russes sans langue de bois

Vient ensuite un passage clé sur l’objectif russe. L’entretien insiste: l’opération n’est pas dirigée contre la population ukrainienne, mais contre des infrastructures militaires et des formations extrémistes spécifiques. Les premiers jours de la guerre confirment partiellement ce point — absence de coupure d’électricité, d’eau, d’internet; maintien du transit gazier; pas de «choc et effroi» façon américaine. Les données chiffrées citées, issues de l’ONU et du ministère russe de la Défense, montrent un ratio inhabituel: plus de pertes militaires russes que de pertes civiles ukrainiennes. Ce contraste, explosif médiatiquement, sera très vite évacué des narratifs occidentaux, puis remplacé par une iconographie saturée d’images à forte teneur émotionnelle.

 

La distinction entre l’approche occidentale et l’approche russe — l’une visant l’infrastructure civile pour provoquer la population, l’autre visant les moyens militaires — ne relève pas du jugement moral mais du constat opérationnel. Deux modèles de guerre s’y opposent: celui des guerres Bush-Clinton-Obama, calibrées par la théorie du levier social, et celui de Moscou, encore façonné par la grammaire stratégique soviétique, conventionnelle et industrielle.

 

On notera qu’à partir de l’hiver 2023-2024, lorsque la Russie commencera à frapper massivement les infrastructures ukrainiennes, la séquence montrera que cette distinction n’était pas une essence mais un moment. Le texte de 2022 enregistre une photographie de l’ouverture du conflit, non son évolution longue.

 

Nord Stream II, l'Allemagne et le vieux réflexe américain

On entre alors dans le premier grand nœud géopolitique: Nord Stream II. L’entretien insiste sur un point méconnu du grand public en 2022 et désormais amplement confirmé par la presse spécialisée: le gazoduc est un projet allemand avant d’être un projet russe. Un projet né du besoin structurel de l’industrie allemande de disposer d’un flux énergétique stable, bon marché et indépendant des caprices américains. Son existence matérialisait ce que Washington a toujours cherché à empêcher: une coopération stratégique germano-russe.

 

La phrase qui donne son titre à l’entretien — «La politique des États-Unis a toujours été d’empêcher l’Allemagne et la Russie de coopérer plus étroitement» — pourrait servir d’épitaphe à trente ans de politique américaine en Europe. Elle exprime un réflexe permanent, de Kennan à Brzezinski, de Kissinger aux néoconservateurs, puis du Parti démocrate sous Biden : empêcher l’unification du cœur productif européen avec la profondeur énergétique et stratégique russe.

 

Ce passage, lu en 2024-2026, prend un relief saisissant. Entre-temps, Seymour Hersh publiera l’enquête tonitruante sur le sabotage de Nord Stream, non démentie sur le fond par Washington; Scholz avalera la séquence sans mot dire; Berlin entrera dans une ère de récession douce; l’industrie chimique, sidérurgique et automobile allemande recalculera ses chaînes de valeur; et Washington raflera le marché européen du GNL — le tout dans un silence médiatique exemplaire. L’entretien de mars 2022, qui parlait d’«objectif Nord Stream II», se trouve rétrospectivement confirmé.

 

Le calendrier inversé et le précipice des malentendus

Le récit de l’année 2021 et du début 2022 constitue ensuite un pivot analytique. Il revient sur le décret Zelensky de mars 2021 visant explicitement la reconquête de la Crimée, sur le déploiement progressif de l’armée ukrainienne vers le Donbass, et sur l’absence de troupes ukrainiennes à la frontière russo-ukrainienne en février 2022 — détail que les mois suivants verront confirmés par plusieurs sources militaires non gouvernantes, tandis que la narration médiatique occidentale ignorera cet aspect pour privilégier la thèse du « plan d’invasion russe de longue date».

 

La responsabilité américaine est esquissée sans pathos: Washington n’a pas d’intérêt vital pour l’Ukraine en soi, mais un intérêt stratégique pour empêcher Berlin de cimenter sa dépendance gazière à Moscou. L’entretien évoque la visite d’Olaf Scholz à Washington, les pressions, les signaux, et l’idée que la provocation ukrainienne aurait aidé à obtenir la suspension du gazoduc. Quelques mois après la publication du texte, la séquence diplomatique donnera raison à ce diagnostic.

 

Le point culminant: février 2022, OSCE et Tiger Team

Vient ensuite la séquence-fusée: mi-février 2022. La discussion rappelle un fait largement passé sous silence à l’époque: l’augmentation spectaculaire des violations de cessez-le-feu le long de la ligne de contact du Donbass, documentées non par Moscou mais par l’OSCE — organisation occidentale, neutre par mandat, dont les rapports publics contredisent la thèse d’une agression unidirectionnelle.

 

La séquence américaine du «Tiger Team», qui remplace l’analyse des services de renseignement par un récit scénarisé à visée politique, résonne avec un précédent historique: l’Irak et les armes de destruction massive. Cette analogie, audacieuse en mars 2022, deviendra un poncif académique deux ans plus tard.

 

L’extrême droite ukrainienne comme matrice du conflit interne

Le texte plonge ensuite dans un terrain presque totalement occulté en Europe de l’Ouest au début de la guerre: l’importance des groupes paramilitaires issus de l’extrême droite ukrainienne et leur rôle dans la guerre civile larvée du Donbass depuis 2014. Non pas comme anecdote folklorique ou accident sociologique, mais comme solution de substitution à l’incapacité structurelle de l’armée ukrainienne à recruter et à maintenir un moral opérationnel.

 

L’entretien rappelle des faits rarement contestés mais volontiers dissimulés par la narration médiatique: suicides, alcool, rotation accélérée, déficit de recrutement, désertions; autant de symptômes qui poussent Kiev à externaliser une partie de la violence à des formations idéologisées, dont le régiment Azov, érigé par la suite en emblème de résistance dans l’imaginaire occidental.

 

Ce point, explosif en mars 2022, sera bientôt absorbé par un phénomène paradoxal: la réhabilitation narrative. Là où Baud parlait de “fanatiques animés par un extrémisme de droite”, les médias occidentaux parleront quelques mois plus tard de “défenseurs héroïques d’Azovstal”, gommant l’iconograpshie SS, la xénophobie, l’antisémitisme et l’internationalisation du recrutement. Le conflit devient un théâtre moral, et les contradictions se dissolvent dans le récit.

 

Retour aux années 1930: l’Holodomor, le NKVD et le glissement idéologique

Pour expliquer la genèse de l’extrême droite ukrainienne, l’entretien remonte aux années 1930, à la famine, au ressentiment anti-soviétique et aux amalgames identitaires entre communistes, Russes et juifs. Ce travail de sédimentation idéologique, réinjecté dans le maquis de la Seconde Guerre mondiale, alimente l’OUN, Bandera, l’UPA, la 14e division SS Galizien.

 

Ce détour historique n’est pas gratuit: il redonne à la crise de 2022 une profondeur qui dépasse les quelques mois précédant l’invasion. Il rappelle surtout une loi politique essentielle: tout conflit contemporain contient un temps long.

Ce rappel trouve une résonance particulière dans les années qui suivent. La Russie, en 2023-2025, utilise précisément cette mémoire historique comme instrument diplomatique. L’Occident, à l’inverse, joue une carte morale sans mémoire, où l’histoire s’éteint à 2014 ou à 2022 selon les besoins du scénario.

 

Brzezinski, l’Otan et la profondeur nucléaire

Une deuxième strate stratégique surgit alors: la distance. Pas la distance géographique, mais la distance nucléaire. L’entretien insiste : ce que Moscou redoute n’est pas l’Ukraine comme entité politique, mais l’Ukraine comme plateforme avancée de l’OTAN à quelques minutes de Moscou.

 

L’erreur du public occidental en 2022 fut de croire que le dossier ukrainien se jouait au niveau des armées conventionnelles. En réalité, le dossier se joue depuis le retrait américain du traité ABM et le déploiement des lanceurs MK-41 en Pologne et en Roumanie, capables d’emporter du défensif comme du nucléaire. Dans une logique de dissuasion, la proximité annule le délai d’alerte et pousse au préventif — ce que les stratèges russes n’ont cessé de marteler depuis le début des années 2000.

 

Cette dialectique du délai, absente des plateaux télévisés, occupait le cœur de la pensée militaire soviétique, puis russe. Elle éclaire aussi le changement de doctrine de 2023-2024, lorsque Moscou abaisse le seuil verbal de l’usage nucléaire tactique en cas de menace existentielle non nucléaire. Ce durcissement, vu comme une folie par les commentateurs, s’inscrit pourtant dans une continuité logique que l’entretien décrit avant qu’elle ne devienne visible.

 

Zelensky, Munich 2022 et la lampe rouge du Kremlin

Autre point peu relevé dans les premiers mois: la participation de Zelensky à la Conférence de Munich, où l’idée d’un retour de l’Ukraine au statut nucléaire fut évoquée. L’entretien note que ce discours fut interprété à Moscou comme un saut qualitatif, un signal stratégique, et non comme un simple effet rhétorique.

 

Là encore, la perspective historique post-2022 révèle un détail crucial : les signaux existentiels ne sont jamais lus au premier degré par les puissances nucléaires. Ils sont lus dans l’espace combiné des intentions, des capacités, de la doctrine et du délai. L’Occident retient la scène médiatique ; la Russie retient l’arbre décisionnel.

 

Minsk I et II: l’accord oublié, la résolution ignorée

Apparaît ensuite la séquence la plus déstabilisante pour le lecteur occidental: Minsk. Non pas Minsk comme souvenir institutionnel brumeux, mais Minsk comme solution déjà existante au conflit, restée volontairement inopérante.

 

L’entretien rappelle que Minsk I (2014) et Minsk II (2015) étaient des accords internes à l’Ukraine, garantis par Paris et Berlin au titre de l’OSCE, et adossés à une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Autrement dit : ce n’étaient pas des “accords mous” mais du droit international.

 

La révélation post-20s22 — lorsque Merkel et Hollande avoueront que Minsk visait à “gagner du temps” pour réarmer Kiev — confirmera pleinement cette lecture. Ce que Baud qualifiait d’accord “contraignant” apparaîtra en 2023-2024 comme un piège diplomatique ayant transformé huit années de négociations en huit années de préparation.

 

Ce renversement, d’une ironie froide, fera beaucoup pour dégrader la confiance stratégique russe à long terme. Il rendra illusoire toute reprise de négociation sérieuse, non tant pour des raisons militaires que pour des raisons de crédibilité.

 

La crimée, le droit et la chronologie inversée

Le passage sur la Crimée constitue un second choc cognitif. Il rappelle que la Crimée avait organisé un référendum d’indépendance avant le référendum ukrainien de 1991, qu’elle disposait d’une Constitution propre, et que Kiev la renversera par la force en 1995 — épisode quasi inconnu en Europe occidentale.

 

Cette séquence, replacée dans la chronologie longue du droit, inverse le scénario reçu: ce n’est pas Moscou qui annexe une Crimée “ukrainienne”, mais Kiev qui annexe en 1995 une Crimée “autonome”, puis Moscou qui accueille une Crimée en rupture en 2014.

Cette inversion, explosive en 2022, deviendra en 2024-2026 un objet de recherche académique. Non par militantisme, mais par nécessité de cohérence juridique.

 

La neutralité suisse, l’hystérie morale et le renversement symbolique

La chute de l’entretien porte sur la Suisse. Non pas la Suisse comme détail folklorique, mais comme symptôme d’époque. L’abandon de la neutralité n’est pas analysé en termes de morale mais en termes de débit diplomatique: la Suisse cesse d’être “l’homme au milieu” pour devenir l’homme aligné.

 

Ce geste, qui semblait vertueux en février 2022, apparaîtra en 2023-2025 comme un pivot structurel : fin de la diplomatie d’équilibre, fin de l’outil de médiation, fin de la position spécifique helvétique au sein du système international.

 

Le ton, ici, redevient presque personnel — non dans le sens d’une confession, mais dans celui d’une inquiétude civique. La neutralité n’est pas seulement une position; c’est une fonction. En la détruisant, le pays détruit aussi ce qui justifiait son existence sur la carte diplomatique.

 

L’indignation sélective et la logique à géométrie variable

La fin du texte conduit naturellement à une comparaison qui, à l’époque, heurtait l’imaginaire public occidental: la guerre en Ukraine mise en regard des guerres en Irak, en Libye, en Afghanistan, au Yémen. Non pour un concours de souffrance ou de cynisme, mais pour rappeler une évidence tragique: les guerres n’ont pas le même statut moral selon l’agresseur, la victime et la narration.

 

Dans le cas ukrainien, les manifestations s’improvisent, les drapeaux se déploient, les sanctions pleuvent, les entreprises se retirent, les fédérations sportives excluent, les artistes russes sont bannis, les athlètes handicapés eux-mêmes sont chassés des compétitions paralympiques. La société occidentale, dans un mouvement quasi religieux, convertit la géopolitique en morale civique.

 

Dans le cas irakien, libyen ou yéménite, rien de tel. Pas de drapeaux irakiens aux balcons européens, pas de sanctions contre Washington ou Riyad, pas d’embargos sur les armes, pas d’émeutes dans les institutions culturelles, pas de boycott énergétique. Pour une raison simple : la morale ne s’exerce que lorsque la puissance adverse est suffisamment lointaine pour être dénoncée sans coût.

 

Ce contraste, décrit en mars 2022, sera confirmé par la séquence israélo-palestinienne dès octobre 2023. Là où la Russie fut condamnée sans nuance, Israël bénéficiera d’un délai moral, puis d’un régime discursif différencié, révélant à nouveau que la compassion occidentale n’est pas un principe, mais un algorithme politique.

 

La fabrique du consentement dans un monde saturé d’émotion

La remarque sur le 11-Septembre, sur l’Afghanistan bombardé faute de cibles, puis sur l’Irak sélectionné comme substitut stratégique, dévoile une loi plus large: la politique étrangère américaine repose sur la capacité à produire des récits justificatifs plutôt que des causalités vérifiées. Ce que l’entretien évoque à travers la figure de Donald Rumsfeld réapparaît plus tard dans la figure de Blinken, non par similitude idéologique mais par continuité fonctionnelle.

 

Le “Tiger Team” chargé de scénariser l’invasion russe, évoqué plus haut, illustre la mécanisation contemporaine de la persuasion: l’expertise est remplacée par la dramaturgie, le renseignement par le story-boarding, la réalité par l’intention hostile anticipée. Les services, jadis organes de vérification, deviennent accessoires; l’essentiel se joue dans la communication.

 

De 2023 à 2026, ce glissement se radicalise encore. L’UE inaugure des cellules de lutte contre la désinformation à géométrie narrative, les plateformes numérisent la censure sous couvert sanitaire, climatique, moral ou sécuritaire, les think tanks fabriquent le lexique de la “résilience” et de la “démocratie défensive”, et les médias s’alignent sur le théâtre du Bien contre le Mal. Ce que Baud nommait “hystérie” en 2022 est devenu en 2025 une infrastructure.

 

L’hystérie comme style politique occidental

La conclusion de l’entretien est sobre, presque désabusée. Elle renvoie à une analogie historique intime — un grand-père français évoquant la Première Guerre mondiale — pour nommer ce qui inquiète le plus: l’absence de maturité stratégique en Europe et l’excès de confiance médiatique dans la morale comme substitut à la diplomatie.

 

Cette remarque, anodine en apparence, prend un relief plus fort lorsqu’on regarde le cycle ukrainien dans son ensemble:

— 2022: indignation + sanctions;

— 2023: rupture énergétique + récession partielle européenne;

— 2024: consolidation militaire russe + essoufflement de l’aide américaine;

— 2025-2026: négociations par fatigue + reconfiguration du bloc euro-atlantique

— et, au milieu, une Russie non effondrée et une Ukraine épuisée.

 

Ce scénario, inimaginable pour les commentateurs de l’hiver 2022, était pourtant déjà formulé ici sous une forme implicite: un conflit ne se gagne pas par le récit, ni par le moral, ni par la punition économique, mais par la combinaison du temps long, de la production matérielle, de la logistique, de la stratégie et du calcul.

 

Dernière note, sur «une fausse note»: la fonction perdue de la suisse

La toute dernière réflexion ne porte pas sur la Russie, ni sur l’Ukraine, ni sur l’OTAN, mais sur la Suisse. Non par patriotisme mais par lucidité: ce que le pays perd n’est pas sa neutralité comme posture abstraite, mais son utilité diplomatique dans un monde polarisé. La Suisse ne disparaît pas physiquement, mais disparaît du jeu. Le monde n’attend rien d’un pays aligné; le monde attend quelque chose d’un pays capable de parler aux antagonistes. En 2022, ce changement semble symbolique; en 2025, il est institutionnel; en 2026, il est structurel.

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La Grande Interview sur Europe 1

9 Janvier 2026, 22:22pm

Publié par SLR

Pierre Lellouche: «Pour la première fois de ma vie, j’ai peur»

 

8 janvier 2026 - Sonia Mabrouk reçoit Pierre Lellouche, figure politique française et spécialiste reconnu des relations internationales et des conflits contemporains, pour commenter les grands enjeux géopolitiques du moment. Au fil de l’entretien, ils abordent des sujets aussi variés que l’enlèvement présumé de Nicolás Maduro, les manifestations des agriculteurs à Paris et l’accord Mercosur, les tensions croissantes entre les États-Unis et la Russie, ainsi que les perspectives d’un nouvel ordre mondial en pleine recomposition.

La Grande Interview sur Europe 1

Sonia Mabrouk — je voudrais vous faire réagir à ces images, des tracteurs d’agriculteurs sur les Champs-Élysées à Paris. Malgré les blocages, ils ont réussi à venir sur cette avenue. Des centaines plus largement d’agriculteurs et de paysans dans la capitale. Première tension avec les forces de l’ordre. Parmi les raisons de leur colère, évidemment la prochaine signature du traité Mercosur lundi. Que va symboliser cette date lors de cette signature, Pierre Lellouche ?

 

Pierre Lellouche — La fin d’années de mensonge. Là, on paie des années de mensonge. Moi, j’avais ce dossier sur mon bureau au Commerce extérieur il y a douze ans. Le Mercosur, c’est vingt-cinq ans de négociations. Le problème, c’était la protection de nos agriculteurs face à des exploitations énormes en Argentine ou au Brésil, qui n’utilisent pas les mêmes antibiotiques et autres produits que nous n’utilisons pas. Donc il y avait un problème de protection qui n’a jamais été réglé, et on a raconté tout et son contraire. Et là, Macron paie lui-même ce qu’il a fait. C’est-à-dire qu’il y a un mois et demi, en Amérique latine, lors de son dernier passage là-bas, il a dit : « Bon, finalement, ça me va le Mercosur ».

 

Sonia Mabrouk — Contrairement à ce qu’il disait précédemment.

 

Pierre Lellouche — Contrairement à ce qu’il disait précédemment et à ce qu’il dit aujourd’hui. Et il a fait semblant de dire qu’on allait trouver des systèmes, etc. C’est à la dernière minute qu’on se rend compte qu’il faut des systèmes de protection de nos agriculteurs, et on va inventer des inspecteurs qui vont être dans les ports où vont arriver ces marchandises. Mais tout ça n’est pas sérieux. Et donc ces pauvres gens, qui déjà ont été souvent écrasés de normes, écrasés dans la difficulté — je parle des petites exploitations, l’agriculture est diverse en France — beaucoup d’éleveurs sont de petites exploitations et ils en prennent plein la tête entre l’épizootie, puis le Mercosur. Ils sont au bord du désespoir, et ça donne ça.

 

Sonia Mabrouk — Comment comprendre ce que vous dites là, « la fin d’un mensonge » ? Comment comprendre qu’on accepte — ou que certains acceptent — de sacrifier nos paysans français, en grande partie quand même, pour les voitures allemandes ? Vous avez été en charge du Commerce extérieur, vous savez comment ça se passe.

 

Pierre Lellouche — Parce qu’on a abdiqué. En Europe, il y a deux domaines qui sont fédéralisés : l’agriculture et le commerce extérieur. On a délégué notre souveraineté. Donc si l’Europe paie pour l’agriculture, ça va à peu près. C’est ce que va faire Madame von der Leyen quand elle voit qu’il y a de la pression : elle débloque un certain nombre de milliards et elle achète la paix. Mais on a délégué cela, et on a « bibronné » nos agriculteurs à la PAC depuis des années. Je ne dis pas que c’était la meilleure solution, mais ce sont les choix qui ont été faits. Et sur le commerce extérieur, on a abandonné notre contrôle des droits de douane. On a donné ça à quelqu’un d’autre, qui est le commissaire au Commerce extérieur, qui négocie à notre place.

 

Sonia Mabrouk — Donc on pourrait voir un traité international entrer en vigueur contre nos propres intérêts, en tout cas ceux d’une partie de nos intérêts.

 

Pierre Lellouche — Absolument. Sauf si la France décide de faire une crise. Alors là : politique de la chaise vide. Mais on sera isolés. Parce que le reste de l’Europe n’a rien à faire de la PAC ; eux veulent que cet argent — c’est quand même 300 milliards d’euros sur un budget pluriannuel — aille à la recherche, à l’éducation, à la science. Ils considèrent que l’agriculture, de toute façon, c’est les métiers d’hier, ce qui est une erreur grave.

 

Sonia Mabrouk — C’est un plan social à peine déguisé, d’ailleurs.

 

Pierre Lellouche — Oui. Je crois que c’est un des domaines où l’on voit que l’Europe n’est pas la solution. Il va falloir poser ce problème au moment des présidentielles : qu’est-ce qu’on veut que l’Europe fasse à notre place ? Je ne suis pas sûr que déléguer le commerce extérieur, les droits de douane, les contrôles aux frontières soit quelque chose qu’il faille continuer à faire.

 

Sonia Mabrouk — Pensez-vous qu’il soit encore possible de défendre nos intérêts stratégiques au sein de l’Union européenne ?

 

Pierre Lellouche — Je pense que l’Union européenne va être l’une des grandes victimes du basculement du monde. On va vers un nouvel ordre entre plusieurs empires. Il y a trois empires qui se dessinent : l’Amérique, la Russie, la Chine. Au milieu, l’Europe est en train de payer les frais de cette redistribution des cartes. Je ne suis pas sûr que l’Union européenne survive à l’exercice.

 

Sonia Mabrouk — Parlons-en justement, ce basculement du monde, encore plus marqué depuis le coup de force de Caracas. Hier encore, des images impressionnantes : un pétrolier russe qui tentait de contourner l’embargo sur le pétrole vénézuélien a été saisi par les Américains. Est-ce que tout cela est l’aboutissement du basculement que vous décrivez ?

 

Pierre Lellouche — Dans le livre, je dis : la guerre est en train de métastaser un peu partout. Là, de quoi s’agit-il ? De pétrole vénézuélien transporté par des bateaux fantômes russes et autres, pour contourner les sanctions. Les Iraniens, les Vénézuéliens, les Russes s’arrangent pour vendre du pétrole — à qui ? Aux Chinois, qui l’achètent à bas prix. Qu’est-ce que fait Trump ? Trump veut le pétrole du Venezuela. Pas question que les Chinois l’aient, parce qu’il s’est rendu compte que depuis le 11 septembre, les Chinois ont pris le contrôle de l’Amérique du Sud. Ils sont devenus le premier fournisseur de toute l’Amérique du Sud, et l’Amérique du Nord se retrouve minoritaire dans ce qu’elle considérait comme son jardin. Donc il veut le pétrole. Il dit: « Narco, dictateur », ce qui est vrai, mais ce qu’il veut, c’est le pétrole.

 

Sonia Mabrouk — C’est la version la plus évidente.

 

Pierre Lellouche — Voilà. Hors de question qu’il le vende ailleurs, donc il bloque. Il a fait un blocus et il est allé chercher ce bateau, qui était allé au Venezuela avant l’enlèvement de Maduro. Le bateau avait fait marche arrière pour échapper au contrôle américain. Il se fait arrêter dans l’Atlantique Nord avec le drapeau russe. Et là, ce matin, je le dis avec gravité: à l’âge que j’ai, au bout d’un demi-siècle de travail sur les questions internationales, pour la première fois, j’ai peur. Je suis inquiet que quelqu’un fasse une bêtise et que ça dégénère en guerre.

 

Sonia Mabrouk — « Une bêtise », c’est-à-dire ?

 

Pierre Lellouche — Des réactions inconsidérées, des erreurs de calcul qui peuvent nous coûter très cher. Plus cette guerre continue, plus il y a des risques de dérapage.

 

Sonia Mabrouk — C’est la première fois que vous parlez de peur.

 

Pierre Lellouche — Oui. Quand j’entends le secrétaire général de l’OTAN expliquer qu’il va y avoir des bains de sang et qu’il faut s’habituer à vivre comme nos parents et grands-parents dans la guerre. Quand j’entends le chef d’état-major français demander aux maires de se préparer à verser le sang des enfants. Quand j’entends le ministre de la Défense allemand dire la même chose, le chef d’état-major de l’aviation britannique… Il y a un discours de guerre très anxiogène.
Et quand on voit en même temps le président des États-Unis capturer un bateau russe en plein Atlantique, et des bateaux russes qui arrachent des câbles au large. La semaine dernière, les Chinois ont fait un véritable blocus de Taïwan, une répétition générale de la conquête. Si Taïwan tombe, c’est toute l’industrie moderne — les microprocesseurs — qui s’arrête. On est dans un moment extrêmement tendu. Et du côté français, on est dans le grand n’importe quoi.

 

Sonia Mabrouk — C’est-à-dire ?

 

Pierre Lellouche — On a un président de la République qui n’a plus rien à faire en politique intérieure. Il n’a plus de budget, plus de majorité. Le Parlement est devenu n’importe quoi. Un Premier ministre qui dit: « Je suis le plus faible ». Sur le plan intérieur il n’est plus dans le coup. Qu’est-ce qu’il fait ? Il fait de l’international. Un jour Gaza, puis la reconnaissance de la Palestine. Un autre jour l’Ukraine ou le Groenland.

 

Sonia Mabrouk — Emmanuel Macron dit : « Je ne peux pas croire que les Américains vont intervenir militairement. Ça n’existe pas ».

 

Pierre Lellouche — Ça n’existe pas ? Je connais bien le sujet. J’ai été président de l’Assemblée de l’OTAN et j’ai visité cette base. Je vais vous donner un petit scoop. Le 28 janvier 1968, un bombardier B-52 américain transportant quatre bombes thermonucléaires s’est écrasé en atterrissant à cette base. Trois bombes ont été récupérées. Il y en a une encore enfouie dans la glace. Cet endroit est très stratégique — il l’était pendant la Seconde Guerre mondiale, pendant la guerre froide. Il est plein de minéraux, et dans la bande de libertariens californiens autour de Peter Thiel, il y a des gens qui veulent faire des crypto-États.

 

Sonia Mabrouk — Vous décrivez un scénario déjà écrit d’avance, alors que nous protestons, l’Europe agite les bras. Pour quel résultat ?

 

Pierre Lellouche — Je vais vous citer Raymond Aron, qui fut mon maître : « Les hommes savent qu’à la longue, le droit international doit se soumettre au fait. Une grande puissance qui veut interdire les conquêtes à un rival doit s’armer, et non proclamer à l’avance sa désapprobation morale. »

 

Sonia Mabrouk — Vous avez de bons maîtres.

 

Pierre Lellouche — Voilà. C’est ça le sujet.

 

Sonia Mabrouk — Je vous cite : « Pour Trump, qu’importe les frontières, les États, le droit. Si elle a besoin d’un territoire, l’Amérique le revendique. » Ça veut dire que, contrairement à Emmanuel Macron, si un danger menace les intérêts américains, il faut s’attendre à des missiles Tomahawk, des bombardiers, et tout cela en dehors du droit international.

 

Pierre Lellouche — Ce qui est nouveau avec Trump, c’est que les États révisionnistes — ceux qui veulent changer le système — étaient jusqu’ici les Chinois et les Russes, qu’on a réunis ensemble à l’occasion de la guerre d’Ukraine. Nous avons fabriqué l’alliance russo-chinoise. On l’a fait avec une guerre non déclarée entre nous, l’OTAN, l’Ukraine et la Russie. La nouveauté, c’est que Trump aussi veut changer le système. Il a cassé tout le système commercial, tout le système climatique, et il utilise la force quand il pense devoir l’utiliser. Au Groenland, je pense qu’il finira par acheter le territoire aux 57 000 Inuits — qui ont d’ailleurs été maltraités par les Danois pendant des décennies.

 

Sonia Mabrouk — Comment fait-on dans un monde où l’usage de la force est à ce point décomplexé, avec les trois empires que vous décrivez — Chine, Russie, États-Unis — sans oublier ceux qui frappent à la porte : Turquie, Inde, Arabie saoudite, Émirats ? L’Europe, depuis la Seconde Guerre mondiale, a été « bibronnée » au fait que la puissance n’est plus une vertu mais une menace.

 

Pierre Lellouche — L’ADN de l’Europe, c’était ça : un groupe d’États postnationaux, qui détestent le nationalisme, élus pour fabriquer de l’écologie, du social, et qui ne sont plus dans la puissance. Et tout ça ne pouvait se faire que parce que l’Union européenne reposait sur l’OTAN, c’est-à-dire la garantie américaine. Si vous retirez le tapis — la garantie américaine — c’est la panique. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Après, il y a des initiatives, notamment par Macron et son collègue britannique.

 

Sonia Mabrouk — Le grand basculement repose sur deux faits majeurs : l’avènement de Trump et la guerre en Ukraine. À ce sujet, Emmanuel Macron a fait cette déclaration sur l’envoi possible de milliers de soldats français pour maintenir la paix en cas de cessez-le-feu.

 

Pierre Lellouche — Il y a une certaine ironie à voir un président qui n’arrive pas à maintenir l’ordre pendant les fêtes de Noël — on a mobilisé 90 000 policiers et gendarmes, 1 200 voitures brûlées — et une situation de quasi-guerre civile en Calédonie. Le même président explique qu’il va faire la paix en Ukraine après un accord. On va mettre des forces là-bas pour s’assurer que l’Ukraine survive. Très bien. Pour faire quoi au juste ? C’est quoi la mission ? Qui commande ? J’ai regardé la déclaration de Paris : il n’y a rien dedans.

 

Sonia Mabrouk — Ce n’est pas quand même une manière de prolonger la guerre?

 

Pierre Lellouche — Ce qui est gênant, c’est qu’il n’y a aucun contrôle parlementaire. Après, il y a un risque majeur d’escalade. Même après un accord de paix, à supposer que les Russes acceptent — ce qu’ils n’accepteront jamais, car il est hors de question pour eux de voir l’OTAN revenir en Ukraine par le biais de deux puissances nucléaires — la France et l’Angleterre. Donc ça n’ira pas loin.
Mais le principe, c’est qu’on mettrait des forces dans un pays dont la frontière serait instable, avec des risques d’inflammation. Si ces soldats sont attaqués, qu’est-ce qu’on fait ? On envoie d’autres soldats ? On passe au nucléaire ? On est dans une situation d’escalade possible qui mériterait au minimum que le Parlement soit consulté. Il y a un article 35 dans la Constitution. Quand on engage des forces, on informe — puis il y a un vote. Aucune de ces choses ne se fait.

 

Sonia Mabrouk — Les mêmes voix vont vous dire : « L’escalade ne vient pas de la France ni de l’Europe, mais d’ailleurs ».

 

Pierre Lellouche — L’escalade peut venir de n’importe qui aujourd’hui. On est dans une situation d’affrontement. Il faut faire attention quand on engage la force: être en mesure de contrôler l’escalade. Parce que de l’autre côté, il y a aussi des gens qui veulent réhabiliter l’arme nucléaire en faisant une frappe nucléaire en Europe, histoire de rappeler ce que sont les armes nucléaires.
Je suis frappé par ce discours de guerre, qui est en général celui de gouvernements faibles. Quand les choses vont mal, on parle de guerre : ça rassemble soi-disant. Je suis frappé par ça, et par les risques. Mon vieux maître Kissinger n’était pas un pacifiste, mais ce n’était pas un fou de la gâchette. Là, entre les accusations qu’on se lance et les erreurs de calcul possibles… voilà...

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L’Amérique, un empire qui gouverne par la force

9 Janvier 2026, 14:13pm

Publié par C. Hedges / Scheerpost / SLR

Dans une charge implacable, Chris Hedges(*) décrit une superpuissance livrée aux « gangsters » du pouvoir, démantelant ses institutions, foulant le droit international et exportant la violence au gré de ses intérêts énergétiques et stratégiques. L’Amérique n’agit plus comme une démocratie libérale mais comme un empire finissant — brutal, cynique et paranoïaque — pour lequel la destruction devient un langage diplomatique. À travers le cas vénézuélien, l’auteur dresse le portrait d’un monde où règne moins la loi que la menace, moins la légitimité que la prédation.

L’Amérique, un empire qui gouverne par la force

Les Irakiens — un million d’entre eux ont péri durant la guerre et l’occupation américaines — savent ce qui attend le Venezuela. Les gangsters au pouvoir utilisent la menace de mort et de destruction pour obtenir la soumission.

La classe dirigeante des États-Unis, séparée du réel et aveuglée par l’idiotie, la cupidité et l’hubris, a incendié les mécanismes internes qui empêchent la dictature et détruit les mécanismes externes qui devaient protéger contre un monde sans droit, fait de colonialisme et de diplomatie canonnière.

 

Les institutions démocratiques américaines sont moribondes. Incapables ou peu disposées à contraindre la caste des gangsters, elles ont cessé d’exercer toute fonction. Le Congrès, saturé de lobbies, n’est plus qu’un appendice inutile. Il a abandonné depuis longtemps ses prérogatives constitutionnelles, dont le droit de déclarer la guerre et celui de légiférer.

L’an dernier, il n’a transmis à Donald Trump que trente-huit lois à signer, la plupart étant de simples résolutions « de désapprobation » annulant des réglementations adoptées sous l’administration Biden. Trump gouverne par décret impérial, à coups d’ordres exécutifs.

 

Les médias convertis en chambre d’écho

Les médias, propriété de corporations et d’oligarques — de Jeff Bezos à Larry Ellison — ne sont plus qu’une chambre d’écho des crimes d’État : génocide en cours contre les Palestiniens, attaques contre l’Iran, le Yémen, le Venezuela, pillage organisé par la caste des milliardaires. Les élections, saturées d’argent, relèvent de la farce.

 

Démantèlement de la diplomatie, domestication de la justice

Le corps diplomatique, chargé de négocier traités et alliances, d’éviter les guerres et de bâtir des partenariats, a été démantelé. Les tribunaux, malgré quelques décisions courageuses — notamment pour bloquer le déploiement de la Garde nationale à Los Angeles, Portland et Chicago — servent les intérêts du pouvoir économique et sont supervisés par un ministère de la Justice dont la fonction essentielle est de réduire au silence les ennemis politiques de Trump.

 

Une opposition en trompe-l’œil

Le Parti démocrate, asservi aux grandes entreprises et prétendue opposition, bloque le seul mécanisme susceptible de sauver les Américains : les grands mouvements populaires et les grèves. Il sait que la corruption et l’impopularité de sa direction entraîneraient sa chute immédiate.

Ses dirigeants traitent Zohran Mamdani, maire de New York — l’un des rares points lumineux — comme un pestiféré. Mieux vaut laisser sombrer le navire que renoncer au prestige et aux privilèges.

 

La politique réduite à son essence brutale

Les dictatures sont unidimensionnelles. Elles réduisent la politique à sa forme la plus simple : obéis, ou sois détruit.

Nuance, complexité, compromis — sans parler d’empathie ou de compréhension — échappent au spectre émotionnel étroit des gangsters, y compris du gangster-en-chef.

 

Inversion morale et règne des médiocres

Les dictatures font le paradis des brutes. Qu’ils opèrent à Wall Street, dans la Silicon Valley ou à la Maison-Blanche, les gangsters cannibalisent leur propre pays et pillent les ressources des autres.

Elles inversent l’ordre social : honnêteté, travail, compassion, solidarité, sacrifice deviennent suspectes. Ceux qui les incarnent sont marginalisés et persécutés. Les êtres sans cœur, corrompus, menteurs, cruels et médiocres prospèrent.

 

La coercition comme politique intérieure et extérieure

Les dictatures mobilisent des nervis pour maintenir les victimes immobiles — chez elles comme à l’étranger. Nervis de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement). Nervis de Delta Force, des Navy Seals, des équipes clandestines de la CIA — les escadrons de la mort les plus meurtriers de la planète, diront les Irakiens ou les Afghans.

Nervis du FBI et de la DEA — ceux-là mêmes qui escortaient le président Nicolás Maduro menotté à New York — mais aussi du DHS (Department of Homeland Security) et des polices locales.

 

Qui peut encore parler de démocratie ?

Qui peut sérieusement prétendre que les États-Unis sont une démocratie ? Existe-t-il une seule institution démocratique qui fonctionne ? Existe-t-il le moindre contre-pouvoir ?

Quel mécanisme impose encore l’État de droit, dans un pays où des résidents légaux sont enlevés dans la rue par des hommes masqués, où un « radicalisme de gauche » fantôme sert d’alibi à la criminalisation de la dissidence, où la plus haute cour du pays octroie à Trump un pouvoir quasi monarchique et une immunité de fait? Et comment prétendre, après la destruction méthodique des agences environnementales — censées nous aider à affronter l’écocide imminent, menace suprême contre l’humanité — qu’il subsiste le moindre souci du bien commun ?

 

Le masque humanitaire du pouvoir impérial

Qui peut faire croire que les États-Unis défendent les droits de l’homme, la démocratie, un ordre fondé sur des règles ou les « vertus » de la civilisation occidentale ?

Les gangsters accélèrent la chute. Ils volent autant qu’ils peuvent, aussi vite qu’ils le peuvent. La famille Trump a engrangé plus de 1,8 milliard de dollars en espèces et cadeaux depuis la réélection de 2024. Elle se moque du droit et resserre son emprise.

 

La clôture du monde libre

Les murs se referment. La liberté d’expression disparaît sur les campus et dans les médias. Ceux qui dénoncent le génocide perdent leur emploi ou sont expulsés.

Les journalistes sont calomniés et censurés. L’ICE, doté d’un budget de 170 milliards de dollars sur quatre ans et renforcé par Palantir, bâtit l’infrastructure d’un État policier.

Les effectifs ont augmenté de 120 %. Un réseau national de centres de détention est en construction — pas uniquement pour les sans-papiers, mais pour tous. Hors frontières, un budget militaire d’un trillion de dollars attend ceux qui se trouvent hors des murailles de l’empire.

 

Le cas vénézuélien : droit international à ciel ouvert

Et nous voici au Venezuela, où un chef d’État et son épouse, Cilia Flores, ont été enlevés et transférés à New York en violation ouverte du droit international et de la Charte de l’ONU.

Les États-Unis n’ont pas déclaré la guerre au Venezuela — pas plus qu’ils ne l’avaient fait lorsqu’ils ont bombardé l’Iran ou le Yémen. Le Congrès n’a pas autorisé l’enlèvement ni les bombardements à Caracas : il n’était même pas informé.

L’administration Trump a maquillé le crime — qui a coûté la vie à quatre-vingts personnes — en opération antidrogue et, plus étonnant encore, en violation de lois américaines sur les armes :
« possession de mitrailleuses et d’engins destructeurs ; et conspiration en vue de posséder des mitrailleuses et des engins destructeurs ».

Accusations aussi absurdes que celles visant à justifier le génocide à Gaza par le « droit à se défendre » d’Israël.

Accuser Maduro de trafic de drogue n’a aucun sens. Si tel était l’enjeu, l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández n’aurait pas été gracié par Trump le mois dernier, alors même qu’il avait été condamné à quarante-cinq ans de prison pour avoir conspiré à distribuer plus de quatre cents tonnes de cocaïne aux États-Unis — une condamnation appuyée sur des preuves infiniment plus solides que celles brandies contre Maduro.

Mais la drogue n’est qu’un prétexte.

 

La tentation de l’expansion sans limites

Enivrés par leur succès, Trump et ses officiels évoquent déjà l’Iran, Cuba, le Groenland, et peut-être la Colombie, le Mexique, voire le Canada.

Le pouvoir absolu à l’intérieur nourrit le pouvoir absolu à l’extérieur. Chaque transgression du droit alimente la suivante. Le basculement vers le totalitarisme et l’aventurisme militaire se fait par effet boule de neige. Quand la société comprend ce qui s’est passé, il est trop tard.

Qui gouvernera le Venezuela ? Qui gouvernera Gaza ? À vrai dire, peu importe.

Lorsque les nations ou les peuples refusent de s’agenouiller devant le grand Moloch de Washington, ils sont bombardés. Il ne s’agit ni de légitimité, ni d’élections équitables, mais d’utiliser la menace de mort et de destruction pour obtenir la soumission totale.

Trump l’a dit sans détour en avertissant la présidente par intérim vénézuélienne Delcy Rodríguez que « si elle ne fait pas ce qu’il faut, elle paiera un très grand prix, sans doute plus élevé que Maduro ».

 

L’enjeu central: le pétrole «faire tourner le Vénézuela»

L’enlèvement de Maduro n’a pas été orchestré à cause de stupéfiants ou d’armes automatiques. L’affaire concerne le pétrole. Il s’agit, comme le disait Trump, de « faire tourner » le Venezuela.

« Nous allons faire venir nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus grandes du monde ; elles vont investir des milliards, réparer l’infrastructure pétrolière en ruine, et commencer à faire de l’argent pour le pays », a-t-il déclaré samedi lors d’une conférence de presse.

 

Le précédent irakien: un avertissement

Les Irakiens — un million de morts durant la guerre et l’occupation — connaissent la suite. L’infrastructure, moderne et efficace sous Saddam Hussein — j’ai couvert l’Irak à l’époque et peux en témoigner — a été détruite. Les marionnettes installées par Washington n’avaient aucun intérêt à gouverner et auraient détourné quelque 150 milliards de dollars de revenus pétroliers.

À la fin, les États-Unis ont été chassés d’Irak, même s’ils contrôlent encore les revenus pétroliers du pays, transférés vers la Federal Reserve Bank de New York. Le gouvernement de Bagdad est allié à l’Iran. Son armée inclut des milices pro-iraniennes au sein des Forces de mobilisation populaire. Les principaux partenaires commerciaux de l’Irak sont la Chine, les Émirats arabes unis, l’Inde et la Turquie.

Les fiascos afghan et irakien, qui ont coûté au public américain entre quatre et six trillions de dollars, sont les plus coûteux de l’histoire du pays. Aucun architecte de ces désastres n’a été tenu pour responsable.

 

Les laboratoires du chaos: Haïti, Honduras, Libye…

Les pays ciblés pour un « changement de régime » implosent. L’exemple haïtien est édifiant : les États-Unis, avec le Canada et la France, ont renversé Jean-Bertrand Aristide en 1991 puis en 2004. Le résultat fut l’effondrement social et institutionnel, la guerre des gangs et l’aggravation de la misère.

Le même scénario s’est joué au Honduras après le coup d’État soutenu par Washington en 2009 contre Manuel Zelaya. Le récemment gracié Hernández devint président en 2014 et transforma le pays en narco-État — tout comme le pantin Hamid Karzaï en Afghanistan, pays qui produisit sous son règne 90 % de l’héroïne mondiale.

Puis vint la Libye, autre État pétrolier. Lorsque Muammar Kadhafi fut renversé par l’OTAN en 2011 sous l’administration Obama, la Libye se fragmenta en enclaves contrôlées par des seigneurs de guerre et des milices rivales.

La liste des tentatives américaines de « changement de régime » est longue : Kosovo, Syrie, Ukraine, Yémen… Toutes illustrent la folie de la démesure impériale. Toutes annoncent ce qui nous attend.

 

Le Venezuela sous pression depuis 1998

Les États-Unis ont ciblé le Venezuela dès l’élection d’Hugo Chávez en 1998. Washington fut derrière un coup d’État avorté en 2002. Des sanctions écrasantes ont été imposées pendant deux décennies. Les États-Unis ont tenté de faire de Juan Guaidó un « président intérimaire » sans qu’il ait jamais été élu à cette fonction.

Lorsque la manœuvre a échoué, Guaidó fut abandonné — aussi froidement que Trump avait abandonné l’opposante María Corina Machado, pourtant lauréate du prix Nobel de la paix. En 2020, une tentative grotesque menée par des mercenaires mal entraînés visa à provoquer un soulèvement. Échec complet.

L’enlèvement de Maduro inaugure un nouveau désastre. Trump et ses complices ne sont ni plus compétents, ni plus lucides que leurs prédécesseurs, qui avaient déjà tenté de plier le monde à leur volonté.

 

Un empire incapable d’apprendre

Notre empire décadent avance comme un animal blessé : incapable d’apprendre de ses fiascos, paralysé par l’arrogance et l’incompétence, incendiant l’État de droit tout en se persuadant que la violence industrielle et indiscriminée peut restaurer une hégémonie perdue.

Capable de projeter une puissance militaire dévastatrice, il obtient d’abord des succès rapides qui se transforment inévitablement en bourbiers coûteux et autodestructeurs.

La tragédie n’est pas la mort de l’empire américain, mais le nombre d’innocents qu’il entraîne dans sa chute.

 

Texte: Chris Hedges (Scheerpost). Traduction française et adaptation éditoriale: SLR

 

(*) Chris Hedges est journaliste, ancien correspondant international du New York Times, lauréat du prix Pulitzer, et animateur de « The Chris Hedges Report ».

 

Note de la rédaction:

Dans le fond, l’option de Conserver le pouvoir bolivarien, mais sous tutelle, c’est éviter d’avoir à gérer des insurrections, des opposants ou des révolutions. Trump se fiche des Vénézuéliens, de la démocratie ou des élections : ce n’est pas pour le peuple qu’il intervient, c’est pour le pétrole. Tout le reste n’est que décor.

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Ray McGovern: Trump’s Russia Strategy Will Soon Be Obvious

4 Janvier 2026, 20:22pm

Publié par SurLaLigneRouge

La stratégie russe de Trump va bientôt sauter aux yeux...

 

Dans cet entretien approfondi, le politologue Glenn Diesen s’entretient avec Ray McGovern, ancien analyste de la CIA et ex-responsable des briefings présidentiels quotidiens, sur les recompositions stratégiques en cours autour de la guerre en Ukraine et des relations entre les États-Unis et la Russie. Ray McGovern a été officier de la CIA pendant 27 ans, il a présidé les Estimations nationales du renseignement et préparé les comptes rendus quotidiens présidentiels de la CIA. McGovern explique pourquoi l’ambiguïté stratégique de Trump touchera bientôt à sa fin.

Ray McGovern: Trump’s Russia Strategy Will Soon Be Obvious

Au cœur de la discussion figure l’hypothèse d’un tournant politique majeur impulsé par Donald Trump, dont la stratégie vis-à-vis de Moscou apparaît, selon Ray McGovern, marquée par des revirements constants, des pressions internes contradictoires et une incertitude structurelle quant à sa capacité réelle à imposer ses décisions à l’appareil sécuritaire américain. L’entretien revient longuement sur la perception russe de cette instabilité, sur la mémoire toujours vive de l’affaire du RussiaGate, ainsi que sur les raisons profondes de la défiance persistante du Kremlin à l’égard des institutions américaines, indépendamment des déclarations présidentielles.

Au fil des échanges, Ray McGovern propose une lecture stratégique globale dans laquelle la guerre en Ukraine n’apparaît plus comme une fin en soi, mais comme un théâtre parmi d’autres dans une négociation beaucoup plus large portant sur l’architecture de sécurité européenne, l’avenir de l’OTAN et la reconnaissance — ou non — des intérêts fondamentaux russes par Washington.
Le rôle des Européens, largement marginalisés dans ce processus, la dynamique interne du pouvoir ukrainien, la question d’Odessa, ainsi que l’influence déterminante du complexe militaro-industriel et des médias occidentaux sont également examinés avec précision.

 

Glenn Diesen - Il y a eu récemment un développement majeur qui semble modifier profondément la dynamique entre l’Ukraine, la Russie, l’Union européenne et les États-Unis. La nouvelle année commence de manière particulièrement mouvementée et cela pourrait indiquer que la guerre entre dans une nouvelle phase. On évoque également la possibilité d’un changement dans les relations entre Washington et Moscou. Comment analysez-vous les événements récents ?

 

Ray McGovern - Vous connaissez la langue russe et vous vous souvenez sans doute de cette formule attribuée à Lénine selon laquelle la révolution avance en zigzag. Je ne sais pas exactement d’où vient cette déclinaison, mais ce qui est certain, c’est que non seulement la révolution progresse en zigzag, mais que les politiques et les actions du président Poutine — pardon, du président Trump — avancent elles aussi de manière extrêmement erratique.

 

Il est utile de revenir au point de départ, puisque nous entamons une nouvelle année. À la même période l’an dernier, le régime Biden avait été, pour l’essentiel, disqualifié par les Russes. Ceux-ci considéraient qu’il était incapable de conclure un accord. Le terme russe dogovor désigne un accord, un traité, et les Russes estimaient que l’administration Biden était nesposobny, c’est-à-dire incapable.

 

Ils ajoutaient également, ce que l’on soulignait moins souvent, que razgovor signifie conversation. Or il n’y avait même plus de conversation possible. Les contacts diplomatiques étaient inexistants. La situation était extrêmement grave. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, déclarait encore récemment que, durant les derniers mois de l’administration Biden, nous avions été plus proches d’une guerre nucléaire que depuis très longtemps. Et ce n’était pas seulement l’avis d’analystes occidentaux : les Russes eux-mêmes en avaient conscience et en étaient profondément inquiets.

 

Puis un nouveau président arrive. Est-il capable de parler ? Oui, incontestablement. Il parle beaucoup, parfois sans limite. Il a déjà échangé, je crois, à neuf reprises avec le président Poutine. Riabkov, de son côté, a également passé plusieurs heures à discuter avec lui. Il y a donc une volonté manifeste de dialoguer.

 

Glenn Diesen - Mais la question centrale est la suivante : est-il capable de conclure un accord ? Et surtout, est-il réellement maître de ses décisions ?

 

Depuis plusieurs mois, nous assistons à une succession de zigzags. À certains moments, il semble contrôler la situation. Puis intervient le général Kellogg, qui lui explique que l’Ukraine peut encore gagner et que l’économie russe est sur le point de s’effondrer. Le président Trump reprend alors ces éléments de langage, avant de se rendre compte, quelques mois plus tard, qu’il a été très mal informé. Il écarte alors Kellogg et choisit des négociateurs en qui il a davantage confiance.

 

Si l’on observe le seul mois d’octobre, la chronologie est particulièrement révélatrice. Le 16 octobre, Trump et Poutine s’entretiennent directement. Le lendemain, le président Zelenski est attendu à Washington. Le président Poutine fait alors passer un message clair : ne pas livrer de missiles Tomahawk à l’Ukraine, ce qui constituerait, selon lui, une très mauvaise décision.
Le lendemain, Trump dit explicitement à Zelenski qu’il n’y aura pas de Tomahawk.

 

Il ajoute ensuite que le sujet sera discuté plus avant, et que le secrétaire d’État Rubio s’entretiendra avec Sergueï Lavrov le lundi suivant. L’échange a effectivement lieu et semble relativement constructif. Mais, de manière totalement inattendue, Trump impose ensuite de lourdes sanctions contre Lukoil et Rosneft, les principales compagnies pétrolières russes. À ce moment-là, tout se bloque. Il annonce également l’abandon du projet de sommet à Budapest.

 

Pourquoi ce revirement ? En raison des pressions considérables exercées sur lui pour avoir refusé les armes à l’Ukraine et pour avoir envisagé un sommet avec la Russie. Le même jour, on interroge le président Poutine sur ces nouvelles sanctions. Il répond avec une ironie à peine voilée, en évoquant le commerce paradoxal entre l’Europe et la Russie, notamment autour de produits du quotidien, et souligne l’absurdité de la politique européenne.

 

Peu après, il envoie l’un de ses proches collaborateurs, Kirill Dmitriev, en Floride, afin de travailler avec Steve Witkoff et Jared Kushner à l’élaboration d’un projet d’accord. Nous savons aujourd’hui que ce document a été en grande partie rédigé à cette occasion.
Une réunion de plus de cinq heures se tient ensuite avec le président Poutine, Witkoff et Kushner. Poutine déclarera ensuite, non sans humour, que la réunion était longue, mais utile, car les vingt-huit points du document ont été examinés un par un et que des avancées ont été réalisées.

 

Cependant, une nouvelle réaction hostile intervient rapidement. Le président Poutine annonce publiquement que plus de dix mille soldats ukrainiens sont encerclés sur le front et qu’il ne souhaite pas les anéantir, mais leur laisser la possibilité de se rendre. Il évoque également l’existence d’une nouvelle arme stratégique, capable de voler sur de très longues distances. Le message est limpide : il s’agit d’un avertissement stratégique clair.

 

Les événements les plus récents concernent ensuite l’attaque de drones contre la résidence présidentielle située près de Valdaï. Il ne fait désormais plus de doute qu’il s’agissait d’une attaque ukrainienne, ce que la CIA reconnaît, tout en affirmant qu’elle ne visait pas directement la résidence.
Les Russes ont transmis aux Américains des fragments de ces drones. Si le président Trump reçoit une analyse honnête de ces éléments, il est très probable qu’ils révèlent l’utilisation de composants sophistiqués de l’OTAN et un ciblage précis de la résidence présidentielle.

 

Si je me place du point de vue du président Poutine, une série de questions se pose alors : les Américains savent-ils ce qui s’est réellement passé ? Oui, bien sûr. Diront-ils la vérité au président Trump ? Rien ne permet de l’affirmer. Et même si cette vérité lui est transmise, sera-t-il en mesure d’agir en conséquence ?

 

Malgré cette attaque, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a déclaré, sur instruction du président Poutine, que la Russie n’avait aucune intention de se retirer des négociations avec les États-Unis. Cela montre que l’objectif stratégique russe demeure inchangé: améliorer les relations avec Washington.

 

Glenn Diesen - Vous avez évoqué le fait que le président Poutine observe attentivement les actes du président Trump afin d’évaluer sa capacité réelle à tenir ses engagements. Dans le même temps, il apparaît que le président Zelenski et les dirigeants européens cherchent désormais à ramener les États-Unis plus profondément dans cette guerre.
Or, la rhétorique américaine actuelle laisse entendre que la guerre est perdue, qu’elle ne peut pas être gagnée et qu’il faudrait accepter les pertes et rechercher un accord avec la Russie, plutôt que de la pousser davantage dans les bras de la Chine.
Comment analysez-vous cette tentative européenne et ukrainienne de réengagement américain, et comment voyez-vous la position de Trump face à cette pression ?

 

Ray McGovern - Cette stratégie est en réalité très transparente. Il suffit de lire les grands titres de la presse européenne, quel que soit le pays. On y trouve toujours les mêmes éléments : des attaques spectaculaires de l’Ukraine, des frappes présentées comme décisives, des affirmations selon lesquelles la Russie serait à bout de souffle ou sur le point de s’effondrer.
Ce n’est pas de l’information, c’est de la promotion de guerre. L’objectif n’est pas de décrire la réalité du conflit, mais de maintenir l’illusion qu’une victoire reste possible, à condition d’une escalade supplémentaire.

 

Nous sommes à un moment critique où le président Trump devra trancher. Soit il cède à la pression européenne et ukrainienne et accepte une nouvelle escalade, soit il commence à reconnaître publiquement que la guerre ne peut pas être gagnée et qu’une autre voie est nécessaire.
Lors de la tentative de frappe contre la résidence du président Poutine, Trump a semblé vouloir prendre ses distances. Mais une critique fréquente à son égard est qu’il chercherait surtout à déléguer la guerre aux Européens, en les encourageant verbalement, tout en tentant de laver les mains de l’Amérique.

 

Il existe des arguments sérieux des deux côtés. Certains estiment que Trump reconnaît l’existence d’un nouvel équilibre des puissances et qu’il n’a aucun sens de continuer à traiter la Russie comme si elle était encore l’Union soviétique. Mais il doit composer avec ses propres faucons, qui restent très influents.
D’autres pensent qu’il agit comme de nombreux dirigeants américains avant lui : annoncer un changement, puis, sous pression, revenir aux pratiques traditionnelles et finalement trahir les attentes russes.

 

À Moscou, on se pose exactement la même question. Trump demeure extrêmement ambigu, tant dans ses discours que dans ses actes, et cette ambiguïté nourrit une profonde méfiance.

 

Permettez-moi d’évoquer l’opinion publique européenne. Un article très révélateur est récemment paru dans le journal allemand le plus diffusé. Il parlait de « vérités douloureuses ». Le constat y était clair : l’Ukraine va perdre la guerre contre la Russie, et les Européens doivent l’admettre, même si cela est politiquement et moralement difficile.
À mon sens, ce n’est pas un simple signal passager, mais un indicateur de ce qui est en train de se produire.

 

J’estime que l’OTAN est aujourd’hui pratiquement terminée. Elle n’a plus de raison d’être sans les États-Unis. Le président Poutine l’a lui-même souligné dans un discours récent, en rappelant que l’OTAN avait été créée contre la Russie, mais que, selon la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine, la Russie n’est plus l’ennemi principal des États-Unis. Si tel est le cas, la question se pose : que représente encore l’OTAN ?

 

L’Union européenne, de son côté, s’est largement discréditée, notamment avec la tentative de saisie des avoirs russes, qui s’est heurtée à des obstacles juridiques considérables. Des responsables européens ont tenu des propos trompeurs à ce sujet. Les sondages en Russie montrent que les États-Unis ne sont plus perçus comme l’ennemi principal. Ce rôle est désormais attribué, très largement, à l’Allemagne. Cela en dit long sur l’évolution des perceptions.

 

Il faut aussi comprendre que le peuple russe perçoit Trump différemment de son prédécesseur. En revanche, le peuple américain a été soumis pendant plusieurs années à une forme d’endoctrinement à travers l’affaire du RussiaGate, présentant la Russie et son président comme une menace existentielle.

 

Cela a des conséquences concrètes. Si le président Trump décidait d’envoyer des troupes américaines pour superviser un cessez-le-feu en Ukraine, une grande partie de l’opinion publique américaine l’approuverait, convaincue qu’il faut contenir ces « méchants Russes ».

 

La guerre en Ukraine n’a pas été non provoquée. Elle a été provoquée. John Mearsheimer l’a expliqué il y a plus de dix ans dans un article publié dans Foreign Affairs. Il y démontrait que la poursuite de l’expansion de l’OTAN conduirait à la destruction de l’Ukraine. Il avait raison à l’époque, et il a raison aujourd’hui.

 

Ce qui est tragique, c’est que certains responsables politiques américains se félicitent ouvertement de mener cette guerre jusqu’au dernier Ukrainien, tout en soulignant qu’aucun soldat américain n’aura à se battre. Dès le départ, cette entreprise était insensée. Tout officier apprend qu’on ne lance jamais une opération sans une évaluation sérieuse des forces adverses, de la logistique et des capacités réelles. Ici, on a menti à plusieurs reprises.

 

On a menti en affirmant que la Russie manquait de munitions. On a menti en affirmant que son économie allait s’effondrer. La question centrale est désormais de savoir si le président Trump a réellement corrigé la chaîne de renseignement dont il dépend. Il pourrait le faire s’il s’appuyait sur certaines nouvelles figures, mais certainement pas sur la CIA telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.

 

L’Europe est, à ce stade, largement hors jeu. Elle s’est exclue elle-même du processus. Les véritables négociateurs sont désormais des émissaires directement mandatés par Trump. Les dirigeants européens, quant à eux, ont engagé des sommes considérables dans une guerre perdue. Revenir devant leurs électeurs pour reconnaître cet échec serait politiquement suicidaire. Beaucoup risquent de perdre le pouvoir dans l’année à venir.

 

À mon sens, l’année en cours verra le dénouement militaire, lorsque l’Ukraine manquera de troupes. La démilitarisation sera effective. La dénazification sera plus complexe, mais la question demeure : que feront les bataillons néonazis lorsque l’État ukrainien s’effondrera ?

 

L’objectif russe ne se limite pas à une victoire militaire. Il s’agit d’obtenir un accord garantissant que cette situation ne se reproduira pas. Cela implique une neutralisation durable de l’Ukraine, des limitations militaires strictes et l’exclusion définitive de son adhésion à l’OTAN.
Les grandes lignes de ce scénario sont déjà visibles, et il me semble désormais inévitable.

 

Glenn Diesen - On observe depuis peu, y compris dans certains médias occidentaux, une reconnaissance partielle du fait que la guerre ne se déroule pas comme prévu. Beaucoup expliquent désormais cet échec en affirmant que les experts se sont trompés ou qu’ils ont été victimes d’illusions.
Or, dès le départ, certains avertissaient que refuser toute négociation sérieuse avec la Russie conduirait à une issue beaucoup plus brutale pour l’Ukraine. Comment analysez-vous ce moment de bascule dans le récit dominant ?

 

Ray McGovern - On assiste effectivement à une tentative tardive de reprise de contrôle du récit. La nouvelle ligne consiste à dire que les experts se sont trompés, qu’ils ont été victimes de pensées irréalistes. C’est une manière commode d’éviter de parler de propagande de guerre et de censure.
Mais le fond du problème demeure inchangé : le refus persistant de toute négociation crédible avec la Russie rendait inévitable une solution militaire bien plus dure.

 

En l’absence d’accord, la garantie que cette situation ne se reproduira pas passera nécessairement par la force. Cela signifie la perte d’une partie importante du territoire ukrainien, la destruction de l’infrastructure et l’anéantissement de l’armée ukrainienne.
Ce sera brutal. Et pourtant, il est quasiment impossible d’exprimer cet argument dans l’espace public occidental sans être immédiatement accusé d’être un relais de la propagande russe.

 

Le contexte général est également marqué par le fait que les États-Unis ne sont plus engagés dans l’OTAN comme ils l’étaient auparavant. Lors du dernier sommet de l’Alliance, le président Trump est arrivé en retard et le secrétaire général de l’OTAN a plaisanté en disant : « papa est là ».
Mais un père qui ne verse plus de pension alimentaire est un père qui s’est retiré. Et c’est exactement ce que Trump a fait en disant aux Européens : « vous avez mené ma guerre, j’ai déjà payé, à vous maintenant ».

Que font alors les Européens ? Ils tentent de financer la poursuite du conflit en saisissant des fonds russes. Cette démarche a révélé une profonde incompétence juridique et politique.
Après ce sommet, Trump a même évoqué l’idée d’un prochain sommet de l’OTAN en Albanie. À l’époque, j’avais estimé qu’il n’y en aurait pas. Sans les États-Unis, l’OTAN n’a plus de raison d’être.

Il est d’ailleurs ironique qu’il ait fallu que le président Poutine lui-même rappelle cette réalité aux Européens dans un discours récent, lorsqu’il a évoqué l’idée d’une Europe commune.
Par le passé, il existait de véritables hommes d’État, comme Egon Bahr, l’architecte de l’Ostpolitik et proche collaborateur de Willy Brandt, qui comprenaient qu’il n’avait aucun sens de faire de la Russie un ennemi permanent.

Aujourd’hui, les dirigeants européens vont devoir expliquer à leurs populations pourquoi les prix de l’énergie ont explosé. Et il n’existe pas de réponse convaincante, sinon celle-ci : ils ont cru au récit selon lequel cette guerre pouvait être gagnée.

 

Glenn Diesen - Si l’on se tourne maintenant vers la situation interne ukrainienne, on observe une instabilité croissante, marquée par des luttes de pouvoir, des enquêtes anticorruption et l’émergence de nouvelles figures. Le président Zelenski semble affaibli. Comment interprétez-vous cette recomposition du pouvoir à Kiev ?

 

Ray McGovern - C’est une situation extrêmement complexe, presque un nid de guêpes. Je serais très prudent avant de tirer des conclusions définitives. Il est difficile de croire que le président Zelenski soit fondamentalement différent des autres responsables ukrainiens en matière de corruption. Certaines figures émergentes présentent une image plus lisse, plus disciplinée, mais les apparences peuvent être trompeuses. Il est possible que ceux qui exercent une influence déterminante, notamment les services américains et britanniques, considèrent certaines personnalités comme plus acceptables ou plus présentables. D’autres acteurs pourraient également réapparaître.
Du point de vue russe, la question essentielle est relativement simple: quel est le passé de ces hommes, en particulier leur relation avec les groupes néonazis ? Qui leur est le plus redevable ou complaisant ? C’est un critère central dans l’analyse russe.

 

Les Russes observent cette situation de très près et disposent d’informations extrêmement détaillées. Mais il est aussi possible que cette question perde progressivement de son importance à mesure que l’État ukrainien se désagrège.
Lorsque les structures étatiques auront été détruites, celui qui exercera le pouvoir n’aura d’autre choix que d’accepter les conditions imposées par la réalité du terrain.

 

Un point territorial majeur mérite une attention particulière : Odessa. Odessa est une ville russe au sens historique du terme, fondée par Catherine la Grande. Les Russes ne souhaitent pas la détruire. Ils coupent les lignes logistiques, mais évitent de frapper la ville de manière décisive.

 

Il pourrait exister une solution négociée spécifique pour Odessa. Les Russes pourraient considérer qu’il est dans leur intérêt que l’Ukraine conserve un accès à la mer, afin de ne pas devenir un simple territoire agricole enclavé.
On pourrait imaginer une administration internationale ou multinationale chargée de réguler l’accès maritime. Dans un tel scénario, le président Trump pourrait affirmer qu’il a « sauvé Odessa ».

 

Il existe d’ailleurs un indice ancien. En octobre 2022, lors d’une séance de questions-réponses, le président Poutine avait été interrogé sur la question de savoir s’il faudrait un visa russe ou ukrainien pour se rendre à Odessa.
Il avait alors parlé d’Odessa comme d’un point de discorde possible, mais aussi comme d’un point potentiel de réconciliation, en référence à la mythologie grecque. Il avait souligné la beauté de la ville et exprimé son souhait qu’il ne lui arrive rien de tragique.

 

Je pense donc qu’un arrangement territorial reste possible, permettant à une Ukraine neutralisée de conserver un accès à la mer.
Mais tout dépendra, en dernière analyse, de la capacité du président Trump à reconnaître la réalité de certains événements récents, notamment l’attaque de Valdaï, et à admettre que les informations fournies par certains services américains ont été trompeuses.

 

Glenn Diesen - Vous avez souligné à plusieurs reprises le poids durable de l’affaire du RussiaGate dans la perception russe des États-Unis. En quoi cet épisode continue-t-il d’influencer la manière dont Moscou évalue aujourd’hui la crédibilité du président Trump et, plus largement, celle de l’État américain ?

 

Ray McGovern - Le RussiaGate est absolument central. Du point de vue russe, il constitue la démonstration la plus claire que la politique intérieure américaine peut neutraliser, voire détruire, toute tentative de politique étrangère cohérente.
Le président Trump est en fonction depuis un an entier, et pourtant aucune responsabilité n’a été établie pour les manœuvres qui visaient à l’empêcher d’accéder au pouvoir, puis à le paralyser une fois élu.

 

James Comey, l’ancien directeur du FBI, a joué un rôle déterminant dans cette affaire, et rien ne lui est arrivé. Le Congrès a recommandé des poursuites contre John Brennan, ancien directeur de la CIA, mais là encore, aucune suite n’a été donnée.
Si je me place du point de vue du président Poutine, je vois un président américain qui tient parfois un discours conciliant, mais qui n’est manifestement pas maître de son propre appareil d’État.

 

De plus en plus d’analystes russes en tirent la conclusion que le président Trump est structurellement faible. À court terme, cela ne change pas fondamentalement la conduite des opérations. Mais à moyen et long terme, c’est déterminant, car Moscou ne cherche pas seulement à mettre fin à la guerre en Ukraine.

 

L’objectif russe est plus large : obtenir un cadre durable dans lequel les intérêts fondamentaux de la Russie seraient reconnus et respectés par les États-Unis. Il ne s’agit pas nécessairement d’un traité formel. Cela peut prendre la forme d’un accord politique, d’engagements vérifiables, de limitations mutuelles de forces, et de mécanismes permanents de dialogue destinés à éviter les escalades incontrôlées. Mais pour parvenir à un tel cadre, il faut un interlocuteur fiable.

 

Glenn Diesen - Cela signifie-t-il que, du point de vue russe, l’Ukraine est désormais un dossier secondaire par rapport à cette négociation stratégique plus large avec Washington ?

 

Ray McGovern - Oui, très clairement. L’Ukraine est devenue un théâtre, non l’objectif final.
Le président Zelenski est, à mon sens, politiquement fini. Les Russes traiteront avec celui qui émergera après lui, qu’il soit soutenu par la CIA, le MI6 ou d’autres acteurs, mais cette personne n’aura aucun pouvoir réel. Elle devra accepter la situation telle qu’elle se présentera sur le terrain.

 

Dans les mois à venir, les forces russes continueront à avancer lentement, méthodiquement, pour prendre le contrôle de villes stratégiques. Les Européens ont peut-être encore réussi à réunir des fonds suffisants pour permettre à l’Ukraine de tenir jusqu’à la fin de l’été ou au début de l’automne. Mais ensuite, il n’y a rien.
C’est une entreprise vouée à l’échec.

Sur ce point précis, je rejoins le président Trump lorsqu’il dit qu’il faut arrêter les combats. On parle de milliers de morts chaque semaine. Ce sont des êtres humains.
Il est par ailleurs historiquement établi que cette guerre a été provoquée. John Mearsheimer l’a démontré il y a plus de dix ans. Le véritable drame est que personne, à Washington, n’a voulu l’écouter.

 

Glenn Diesen - Vous avez également beaucoup insisté sur le rôle des médias et du complexe militaro-industriel. Quelle est, selon vous, leur responsabilité dans l’impasse actuelle ?

 

Ray McGovern - Elle est immense. Noam Chomsky l’a formulé de manière très claire: il n’est pas nécessaire de donner des ordres explicites aux journalistes ou aux responsables politiques. S’ils occupent ces postes, c’est précisément parce qu’ils partagent déjà le cadre idéologique dominant. Ceux qui pensent différemment n’y accèdent pas.

 

Nous avons observé exactement le même mécanisme lors de la guerre en Irak. Ceux qui avaient tort ont poursuivi leur carrière sans encombre. Ceux qui avaient raison ont été marginalisés.
Ce système ne récompense pas la justesse de l’analyse, mais la loyauté envers le pouvoir et le récit dominant.

Je me souviens très bien d’un épisode en 2006, lorsque j’ai interrogé Donald Rumsfeld sur les armes de destruction massive et les liens supposés avec Al-Qaïda.
Après cette intervention, un journaliste de premier plan m’a demandé si je n’avais pas eu peur. Cette question est révélatrice. Ces personnes ont peur de poser de vraies questions.

Elles ont peur de perdre leur statut, leur accès, leur carrière. Et cette peur alimente directement la machine de guerre.

 

Glenn Diesen - Pour conclure, comment voyez-vous les mois à venir ? Quel est, selon vous, le scénario le plus probable ?

 

Ray McGovern - Le président Trump devra faire face à une alternative simple. Soit aucun accord n’est conclu sur l’Ukraine, et il apparaîtra comme un perdant, même s’il tente d’en rejeter la responsabilité sur son prédécesseur. Soit un accord est trouvé, et il pourra déclarer qu’il a obtenu le meilleur accord possible.

 

Je pense que le président Poutine est suffisamment pragmatique pour permettre à Trump de sauver la face. Lors d’un épisode précédent, alors que Trump menaçait d’imposer de nouvelles sanctions à la Russie, à la Chine et à l’Inde, il a finalement envoyé un émissaire à Moscou.
Les Russes ont posé deux conditions claires: pas de cessez-le-feu destiné uniquement à permettre à l’Ukraine de se réarmer, et pas de sabotage du processus de règlement par le président Zelenski. Trump a donné son accord de principe.

 

Tout dépendra désormais de sa capacité à s’opposer à son propre appareil institutionnel, à reconnaître les informations erronées qui lui ont été transmises, et à agir en conséquence.
Le président Poutine, de son côté, peut se permettre d’attendre. Il est en position de force et avancera sans précipitation, jusqu’à ce que la réalité du terrain s’impose à tous.

 

Transcription et rewriting SLR - Source: «Ray McGovern: Trump’s Russia Strategy Will Soon Be Obvious»

 

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Venezuela, effondrement constitutionnel américain et abdication européenne

4 Janvier 2026, 13:41pm

Publié par Eliot M. RYDER

Une intervention illégale dans un continuum de brutalité

 

L’intervention militaire américaine au Venezuela, assortie de l’arrestation du président Nicolás Maduro, constitue une violation flagrante du droit international. Elle ne relève ni de l’urgence ni de l’improvisation. Elle s’inscrit dans une continuité: celle de la banalisation progressive du recours à la force et de l’abandon des cadres juridiques censés en limiter l’usage.

Bombardements sans mandat, menaces explicites contre des États souverains, revendications territoriales assumées, y compris à l’encontre d’États alliés : l’opération vénézuélienne ne marque pas une rupture, mais un seuil supplémentaire dans l’érosion des normes fondamentales du droit international. Elle s’inscrit dans un continuum de brutalité désormais assumé.

 

Effondrement constitutionnel américain

Cette dérive extérieure reflète une transformation interne profonde. Les États-Unis ne fonctionnent plus, dans les faits, comme un ordre constitutionnel effectif. La séparation des pouvoirs subsiste formellement, mais le Congrès a largement renoncé à son rôle de contrôle sur les décisions engageant la guerre et la paix. L’exécutif gouverne par décrets, affranchi de toute contrainte réelle.

La Constitution demeure un symbole invoqué, non une règle opérante. Toute référence à celle-ci est désormais tournée en dérision, comme si le droit constitutionnel relevait d’un archaïsme inutile. Ce basculement marque l’entrée dans un ordre post-constitutionnel où la légalité devient un obstacle à neutraliser plutôt qu’un cadre à respecter.

 

Un État sans freins, une politique étrangère sans limites

Un État privé de contre-pouvoirs internes produit mécaniquement une politique étrangère sans retenue. Libéré de toute contrainte juridique sérieuse à l’intérieur, le pouvoir exécutif agit à l’extérieur selon la même logique d’unilatéralisme.

L’intervention au Venezuela n’est donc pas seulement illégale au regard du droit international : elle est le produit cohérent d’un système politique dont les mécanismes de retenue ont été méthodiquement affaiblis. Elle illustre la transformation de la force en instrument ordinaire de gouvernement.

 

Illusion de la décapitation politique

Dans ce contexte, l’idée selon laquelle l’arrestation d’un chef d’État suffirait à résoudre une crise relève d’une illusion dangereuse. Le Venezuela ne disparaît pas avec la capture de son président. Le pays conserve des institutions, une armée, une société profondément polarisée et une circulation massive d’armes.

L’histoire des opérations de changement de régime menées par les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale montre au contraire que ces interventions produisent rarement les effets escomptés. Elles ouvrent le plus souvent des phases prolongées d’instabilité, dont les conséquences échappent rapidement à leurs initiateurs.

 

Changement de régime : une mécanique de l’instabilité

Les opérations de changement de régime menées par les États-Unis obéissent à une logique désormais bien documentée. Coups d’État avortés, assassinats politiques, guerres civiles prolongées, effondrement des structures étatiques : l’instabilité n’est pas un accident, mais une conséquence structurelle de ce type d’ingérence.

Penser que le Venezuela ferait exception relève d’un aveuglement historique. Les précédents sont nombreux et convergents. Dans la majorité des cas, les objectifs affichés ne sont pas atteints, tandis que les effets réels — fragmentation du pouvoir, violences prolongées, chaos institutionnel — s’installent durablement. L’efficacité stratégique de ces interventions relève davantage du mythe que de l’analyse empirique.

 

Normalisation de l’illégalité

Cette réalité rend d’autant plus frappante l’absence quasi totale de débat public aux États-Unis sur la légalité de l’intervention. Aucun questionnement sérieux n’a émergé dans les grands médias. La question pourtant élémentaire de la conformité de cette action avec le droit international est évacuée, comme si elle était devenue secondaire, voire inconvenante.

Cette omerta médiatique contribue à transformer l’illégalité en option politique ordinaire. Lorsqu’une violation flagrante du droit international n’est plus nommée comme telle, elle cesse progressivement d’apparaître comme une transgression. Elle devient un outil parmi d’autres dans l’arsenal de la politique étrangère.

 

Paralysie institutionnelle et irresponsabilité politique

Cette normalisation s’accompagne d’une paralysie institutionnelle tout aussi préoccupante. Le Congrès, censé incarner le contrôle démocratique sur l’usage de la force, apparaît incapable de jouer son rôle. Les décisions engageant potentiellement la stabilité mondiale sont prises par l’exécutif dans un vide de responsabilité politique.

L’absence de débat interne affaiblit toute possibilité de correction démocratique. Elle transforme des choix stratégiques majeurs en actes unilatéraux dépourvus de légitimation réelle, tout en réduisant la capacité de la société américaine à exercer un contrôle sur sa propre politique étrangère.

 

L’abdication européenne face à la loi du plus fort

La réaction européenne constitue un autre révélateur majeur de la crise actuelle. Loin de jouer un rôle de contrepoids, les gouvernements européens se sont contentés de déclarations vagues appelant à la stabilité, sans condamnation claire d’une violation pourtant manifeste de la Charte des Nations unies.

Ce silence n’est pas neutre. Il traduit un renoncement profond à l’idée même d’un ordre international fondé sur des règles. Plus encore, il révèle une vassalisation stratégique assumée. Les principes juridiques sont invoqués de manière sélective, selon l’identité de l’acteur concerné.

 

Le droit comme instrument à géométrie variable

Lorsqu’il s’agit d’adversaires désignés, le langage du droit est mobilisé avec vigueur. Les concepts de souveraineté, de légalité et de respect des normes internationales sont brandis comme des évidences morales. Lorsqu’il s’agit des États-Unis, ce langage disparaît.

Cette asymétrie n’échappe pas au reste du monde. Elle mine durablement la crédibilité du discours occidental et alimente l’idée que le droit international n’est plus un cadre commun, mais un outil de domination réservé à certains usages.

 

Inversion morale et dérive symbolique

L’attribution d’un prix Nobel de la paix à une personnalité ayant publiquement appelé à une intervention militaire américaine contre le Venezuela illustre de manière presque caricaturale cette inversion morale. Ce qui était conçu comme une récompense pour la promotion de la paix devient un instrument de légitimation de la guerre.

Cette dérive symbolique accompagne la dérive politique. Elle contribue à dissoudre les repères normatifs et à rendre indistinctes les notions mêmes de paix, de droit et de légalité. Lorsque la guerre peut être célébrée au nom de la paix, toute distinction morale s’effondre.

 

ONU marginalisée, retour à l’arbitraire

Dans ce contexte, l’Organisation des Nations unies apparaît de plus en plus marginalisée. Créée pour prévenir le retour des catastrophes du premier XXᵉ siècle, elle est contournée, affaiblie, parfois délibérément sabotée par les grandes puissances lorsque ses principes deviennent contraignants.

La situation rappelle celle de la Société des Nations à la veille de la Seconde Guerre mondiale : une institution encore debout formellement, mais privée de toute capacité réelle à contenir les logiques impériales. À l’ère nucléaire, cette impuissance est particulièrement inquiétante.

 

L’un des piliers idéologiques mobilisés pour justifier les interventions occidentales repose sur une équation présentée comme évidente : la démocratie serait naturellement porteuse de paix. Cette croyance, largement répandue dans le discours politique contemporain, ne résiste ni à l’examen historique ni à l’analyse empirique.

Athènes, souvent célébrée comme la matrice de la démocratie, fut également une puissance impérialiste. Elle mena des guerres répétées, imposa sa domination à d’autres cités et s’engagea dans l’expédition de Syracuse, aventure militaire démesurée qui précipita son effondrement stratégique. Loin d’être une anomalie, ce précédent illustre une constante : la démocratie n’abolit pas la logique de puissance, elle peut en devenir le vecteur.

 

Les démocraties impériales dans l’histoire moderne

Ce schéma se reproduit à l’époque moderne. Au XIXᵉ siècle, la Grande-Bretagne, alors considérée comme la démocratie la plus avancée de son temps, bâtit son empire par la guerre, la coercition et la domination économique. La démocratie parlementaire ne constitua nullement un frein à l’expansion impériale ; elle en fournit le cadre institutionnel et idéologique.

Le XXᵉ siècle prolonge cette logique à une échelle accrue. Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis émergent comme la puissance dominante aspirant à succéder à l’empire britannique. Cette période est marquée par une multiplication des guerres dites « de choix » et par près d’une centaine d’opérations de changement de régime, inscrivant la guerre dans un état quasi permanent.

 

La démocratie comme langage de légitimation

Dans ce contexte, la démocratie ne fonctionne pas comme un principe de modération, mais comme un langage de légitimation. Elle permet de présenter des interventions militaires comme des entreprises morales, voire altruistes. Défense des droits humains, promotion de la liberté, protection des peuples opprimés : ces récits masquent rarement les objectifs stratégiques sous-jacents.

Ce renversement sémantique rappelle une construction orwellienne dans laquelle les mots sont inversés pour neutraliser leur sens. La guerre devient un vecteur de paix, la coercition une forme de libération, et la destruction d’États souverains une étape nécessaire vers la démocratie.

 

Iran et Venezuela : une logique structurelle

Le cas iranien illustre de manière exemplaire cette logique de long terme. L’ingérence américaine ne débute pas avec les tensions contemporaines, mais en 1953, lorsque le gouvernement démocratiquement élu de Mohammad Mossadegh est renversé pour avoir affirmé que le pétrole iranien devait appartenir à l’Iran.

Depuis lors, sanctions économiques, pressions diplomatiques et tentatives de déstabilisation se succèdent. Lorsque l’Iran accepte un accord destiné à démontrer la limitation de son programme nucléaire, celui-ci est rejeté. La diplomatie devient un obstacle, non un outil. L’objectif n’est pas la non-prolifération, mais l’affaiblissement structurel du régime.

Le Venezuela obéit au même schéma. Les contextes diffèrent, mais la logique reste identique : empêcher un État souverain de contrôler ses ressources et sa trajectoire politique en dehors de l’orbite américaine.

 

Escalade permanente et marginalisation de l’ONU

Cette stratégie s’inscrit dans un contexte de marginalisation croissante des institutions internationales. L’Organisation des Nations unies est contournée dès lors que ses principes entrent en contradiction avec les objectifs stratégiques américains. Les résolutions sont ignorées, les mécanismes juridiques neutralisés, la Charte traitée comme un document optionnel.

La situation rappelle dangereusement celle de la Société des Nations dans les années 1930 : une institution encore existante sur le plan formel, mais privée de toute capacité réelle à contraindre les grandes puissances. À l’ère nucléaire, cette impuissance est particulièrement alarmante.

 

Ukraine, Venezuela : une même logique de puissance

La guerre en Ukraine ne peut être comprise comme un événement isolé. Elle s’inscrit dans un projet américain de long terme visant à intégrer ce pays dans l’orbite militaire occidentale, en dépit des avertissements répétés sur ses conséquences pour la stabilité régionale.

Comparer l’Ukraine et le Venezuela ne revient pas à effacer les différences de contexte, mais à reconnaître une logique commune : dans les deux cas, des projets géopolitiques de longue durée ont été poursuivis en dehors des mécanismes de sécurité collective, au nom de l’expansion stratégique.

 

L’anarchie internationale comme horizon

Lorsque les règles cessent d’être universelles, elles cessent d’être des règles. Chaque violation crée un précédent, chaque précédent affaiblit un peu plus les mécanismes de retenue collective. À l’ère nucléaire, cette dynamique est particulièrement dangereuse.

La croyance selon laquelle la supériorité militaire pourrait compenser l’effondrement du droit international relève d’une illusion. L’intervention au Venezuela apparaît ainsi non comme une exception, mais comme un symptôme avancé d’une dérive globale : effondrement des contre-pouvoirs internes, abandon du multilatéralisme, normalisation de la coercition.

 

Un avertissement historique

L’histoire montre que les périodes marquées par l’effondrement des règles communes et la montée d’une brutalité impériale finissent rarement sans catastrophes majeures. Les institutions internationales n’ont pas été créées par naïveté, mais par lucidité tragique, après des décennies de guerres dévastatrices.

Les vider de leur substance, les instrumentaliser ou les contourner revient à répéter les erreurs les plus coûteuses du passé, dans un monde où les conséquences seraient incomparablement plus graves. La question n’est plus celle de l’avantage tactique immédiat, mais de la capacité du système international à survivre à la disparition des principes censés empêcher la guerre totale.

 

Eliot M. RYDER -  (d’après Jeffrey Sachs: U.S. Attacks Venezuela & Kidnaps President Maduro - 04.01.26)

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Neutralisation de Nicolás Maduro

4 Janvier 2026, 01:38am

Publié par Louis GIROUD

Un coup de force aux conséquences mondiales

 

La capture du président vénézuélien Nicolás Maduro par des forces américaines, constitue un événement d’une portée exceptionnelle. Par son caractère spectaculaire, cette opération marque une inflexion nette dans l’ordre international contemporain. Elle met en lumière le retour assumé de logiques de puissance directe, au moment même où les cadres juridiques multilatéraux apparaissent fragilisés, contestés ou contournés.

L’arrestation d’un chef d’État en exercice par une puissance étrangère, en dehors de tout mandat explicite émanant d’une instance internationale, constitue un fait rare dans l’histoire récente des relations internationales. Elle rompt avec les usages diplomatiques contemporains, même dans un contexte de tensions extrêmes.

 

Une opération inscrite dans une stratégie préparée de longue date

Contrairement à l’hypothèse d’une décision improvisée, l’intervention apparaît comme l’aboutissement d’une stratégie construite sur plusieurs mois. Dès la fin de l’année 2025, une concentration progressive de moyens navals américains avait été observée dans la région caraïbe. Porte-avions, bâtiments de projection et unités de soutien se rapprochaient des côtes vénézuéliennes, laissant entrevoir une montée en pression graduelle. Officiellement présentée comme une action de lutte contre le narcotrafic et de défense des principes démocratiques, cette stratégie s’inscrivait dans une logique plus large d’isolement, d’affaiblissement et, à terme, de neutralisation du pouvoir en place à Caracas.

 

Le Venezuela, carrefour énergétique mondial sous tutelle américaine

Pour comprendre la portée réelle de l’événement, il est indispensable de replacer le Venezuela dans son histoire énergétique de long terme. Le pays détient les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, devant l’Arabie saoudite, même si leur exploitation présente des contraintes techniques plus complexes. Cette richesse a façonné, tout au long du XXᵉ siècle, les relations du Venezuela avec les grandes puissances, en particulier les États-Unis.

 

Durant des décennies, le pays fut dirigé par des gouvernements officiellement élus mais étroitement alignés sur les intérêts américains. Ces administrations garantissaient un accès privilégié aux ressources pétrolières nationales, au bénéfice des compagnies étrangères, en échange d’un soutien politique, économique et sécuritaire. Le Venezuela fonctionnait alors comme un État rentier sous tutelle, offrant une stabilité institutionnelle apparente, mais reposant sur une légitimité populaire fragile. Ce système profitait conjointement à une oligarchie locale et à des intérêts extérieurs, tandis qu’une large partie de la population demeurait marginalisée. Le pouvoir, souvent contesté, vivait dans la crainte permanente de soulèvements, de coups d’État ou d’assassinats politiques, révélant le caractère exogène et vulnérable de ces régimes. Plusieurs de ces dirigeants finirent discrédités, poursuivis ou contraints à l’exil, certains trouvant refuge aux États-Unis après leur chute.

 

La rupture chaviste et la fin d’un ordre établi

C’est dans ce contexte qu’Hugo Chávez accède au pouvoir à la fin des années 1990. Son arrivée ne relève ni de l’accident ni d’un simple basculement idéologique, mais de l’aboutissement de décennies de frustrations sociales et politiques accumulées. En renforçant la nationalisation du secteur énergétique et en affirmant une souveraineté économique assumée, Chávez rompt explicitement avec l’ordre ancien.

Cette politique met fin à l’ère des dirigeants perçus par une partie importante de la population comme des gestionnaires sous tutelle, davantage redevables à des intérêts étrangers qu’à leur propre société. La relation entre Caracas et Washington s’en trouve durablement transformée, inaugurant une hostilité structurelle qui ne se résorbera pas avec la disparition de Chávez.

Ses successeurs, dont Nicolás Maduro, s’inscrivent dans cette continuité, avec des styles et des capacités politiques différentes, mais en maintenant l’orientation fondamentale de souveraineté sur les ressources stratégiques.

 

Ressources, souveraineté et perception américaine contemporaine

Dans ce cadre historique, certaines déclarations du président américain prennent une signification particulière. À plusieurs reprises, Donald Trump a résumé la situation en affirmant que le Venezuela aurait « volé » ou « confisqué » le pétrole des États-Unis. Si la formule relève de la rhétorique, elle révèle néanmoins une conception persistante selon laquelle l’accès privilégié aux ressources énergétiques vénézuéliennes constituait un état de fait antérieur, désormais remis en cause.

Ces propos traduisent une vision patrimoniale des ressources stratégiques, où la réaffirmation de la souveraineté nationale est perçue non comme un droit, mais comme une rupture illégitime d’un ordre tacite. L’arrestation de Nicolás Maduro entre ainsi dans une continuité historique marquée par la volonté de restaurer un contrôle stratégique jugé perdu.

 

Une remise en cause explicite du cadre juridique international

Sur le plan du droit international, l’opération pose des questions fondamentales. Le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États demeure l’un des piliers de l’ordre international issu de l’après-guerre. Toute intervention armée légitime devrait, en théorie, être validée par le Conseil de sécurité des Nations unies, ce qui n’a pas été le cas.

En procédant de manière unilatérale, les États-Unis se situent en dehors des mécanismes multilatéraux reconnus. Cette décision contribue à fragiliser un cadre juridique déjà éprouvé par les crises récentes et renforce l’idée d’un retour à des rapports de force directs entre puissances.

 

Un double standard occidental mis en lumière

L’affaire vénézuélienne met également en évidence les tensions internes du discours occidental sur la démocratie, l’État de droit et le respect de la souveraineté. Les principes invoqués pour justifier certaines interventions apparaissent appliqués de manière variable, selon les priorités stratégiques et les alliances en place.

Cette sélectivité nourrit un scepticisme croissant, notamment dans de nombreuses régions du monde non occidentales, quant à l’universalité réelle des normes promues par les puissances occidentales.

 

Répercussions globales et recomposition des alliances

La capture de Nicolás Maduro intervient dans un contexte diplomatique particulièrement sensible. Quelques heures auparavant, une délégation chinoise de haut niveau était reçue à Caracas afin de réaffirmer le soutien de Pékin au Venezuela, notamment sur le plan énergétique. L’opération américaine constitue, de ce point de vue, un signal direct adressé à la Chine.

La Russie et l’Iran, également partenaires de Caracas, perçoivent cet événement comme un précédent préoccupant. À court terme, il pourrait accélérer le resserrement des coopérations entre plusieurs puissances non occidentales, contribuant à une polarisation accrue du système international.

 

Une Europe reléguée à un rôle d’observateur

Les réactions européennes sont restées timides… L’Union européenne, s’est confinée dans la langue de bois pour lancer des appels au calme et au respect des principes internationaux. Cette posture souligne les limites structurelles de l’Europe comme acteur géopolitique indépendant, dans un contexte où les grandes puissances privilégient des stratégies unilatérales.

Pour un lectorat suisse ou international, cette situation illustre également la difficulté persistante à défendre un multilatéralisme effectif face à la montée des politiques de puissance.

 

Instabilité interne et risques régionaux

Au Venezuela, la neutralisation du président ouvre une phase d’incertitude profonde. Si des mécanismes constitutionnels de succession existent, toute transition perçue comme imposée de l’extérieur comporte un risque réel de fragmentation politique et sociale. Le chavisme conserve une base populaire significative, et toute tentative de reconfiguration brutale du pouvoir pourrait entraîner une déstabilisation durable, voire un conflit interne. Les conséquences d’une telle instabilité dépasseraient largement les frontières du pays, affectant l’ensemble de la région.

 

Un signal lourd de conséquences pour l’ordre mondial

Plus largement, l’affaire vénézuélienne se range dans une tendance globale caractérisée par l’érosion des cadres multilatéraux et la réaffirmation de la force comme instrument central des relations internationales. Elle illustre un monde où la logique du droit cède progressivement le pas à celle de la puissance, et où chaque crise locale est susceptible de produire des répercussions globales.

 

Louis GIROUD

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Le Vénézuela, nouvel épicentre d’un affrontement géopolitique

3 Janvier 2026, 22:46pm

Publié par Louis GIROUD

Les États-Unis, champions des changements de régime

 

Les États-Unis ont lancé une intervention militaire contre le Venezuela, une opération présentée officiellement comme une lutte contre les trafiquants de drogue, mais qui dissimule en réalité une justification géostratégique ciblée, fondée sur la défense des intérêts nationaux américains. Selon le discours tenu dans les médias par Donald Trump, il s’agirait d’une action dirigée contre des réseaux de narcotrafic. Mais au-delà de ces gesticulations officielles, une analyse sérieuse ne résiste pas à de tels arguments, largement fallacieux. Il s’agit bien plutôt d’une opération relevant pleinement de la sphère d’influence américaine, dans la continuité de la doctrine de Monroe.

Des frappes ont notamment touché la capitale, Caracas, causant des pertes militaires, tandis que le président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse auraient été directement visés. La motivation centrale est classique: le Venezuela représenterait une menace pour les intérêts stratégiques des États-Unis, notamment en raison de ses relations étroites avec la Chine et la Russie.

 

Les lois de la puissance et la fin des illusions morales

Cette intervention illustre une règle constante des relations internationales: les grandes puissances défendent militairement leurs zones d’influence lorsqu’elles estiment leurs intérêts menacés. Le droit des peuples, invoqué à géométrie variable, s’efface alors derrière les impératifs stratégiques.

Ce schéma peut être mis en parallèle avec la situation en Ukraine. La Russie affirme que l’expansion de l’OTAN constitue une menace directe pour sa sécurité et a justifié son intervention par une «opération militaire spéciale». Les États-Unis, de leur côté, ont adopté un raisonnement comparable dans le cas du Venezuela.

Dans les deux situations, les principes moraux et juridiques sont ajustés aux intérêts du moment. Ce ne sont pas les droits des peuples qui dictent l’action, mais la logique brute de la puissance.

 

Un double standard médiatique assumé

L’un des points les plus sensibles concerne le traitement médiatique différencié de ces conflits. L’intervention américaine au Venezuela est présentée comme fondamentalement différente de celle menée par la Russie en Ukraine. Cette distinction repose moins sur des critères juridiques objectifs que sur l’image des dirigeants concernés et leur place dans l’imaginaire politique occidental.

Maduro, figure peu appréciée en Europe, est aisément qualifié de dictateur illégitime. À l’inverse, les justifications américaines bénéficient d’une indulgence médiatique manifeste. Pourtant, sur le plan strictement géopolitique, les mécanismes à l’œuvre sont similaires: lorsqu’une grande puissance se sent menacée, elle agit, puis adapte a posteriori son discours moral.

 

Un monde dangereux et instable

En réalité, ce qui inquiète, c’est l’entrée du monde dans une phase de grande instabilité. Après trente ans de domination unipolaire américaine, cet ordre est désormais contesté. Plus on s’éloigne des frontières des États-Unis, plus leur capacité à imposer leur volonté s’affaiblit.

Cette recomposition explique la volonté américaine de désengagement relatif en Ukraine et la recherche d’un apaisement avec la Russie, afin d’éviter un rapprochement stratégique trop étroit entre Moscou et Pékin. La Chine — et en particulier la question de Taïwan — demeure le véritable rival stratégique à long terme. Dans ce contexte, l’Amérique latine redevient une zone prioritaire de la sphère d’influence américaine. Le Venezuela, riche en ressources et étroitement lié à la Russie et à la Chine, cristallise ces tensions. Les arguments avancés — lutte contre la drogue, défense de la démocratie, sécurité nationale — relèvent d’une stratégie de mise en récit destinée à orienter et façonner l’opinion publique à grande échelle.

 

Logique des grandes puissances et fin des illusions morales

Il convient de rappeler que, du côté russe, l’objectif fondamental était d’empêcher l’extension de l’OTAN en Ukraine. Il importe également de souligner que l’Ukraine constitue un espace historiquement et stratégiquement sensible pour la Russie, marqué par des liens politiques, culturels et sécuritaires profonds. L’intégration de ce territoire dans la sphère d’influence occidentale, accompagnée par l’OTAN, aurait représenté un facteur de déstabilisation majeur pour l’ensemble de la région.

 

Dans cette optique, les stratégies américaines peuvent être perçues comme conscientes de cette fragilité. Les États-Unis auraient identifié l’Ukraine comme un point névralgique de la stabilité régionale, précisément parce que le président russe, Vladimir Poutine, est présenté comme un dirigeant indépendant, peu enclin à se laisser « éduquer » ou contraindre par des puissances extérieures, et fermement attaché à la défense des intérêts nationaux russes. Cette posture rend les relations avec d’autres grandes puissances inévitablement conflictuelles et tendues.

 

Les grandes puissances et le droit des Nations unies aux oubliettes

Constatons désormais que les grandes puissances agissent en fonction de leurs intérêts économiques et de sécurité, sans se plier aux normes habituellement exigées des États plus faibles. Les États-Unis comme la Russie interviennent militairement lorsque leurs intérêts sont en jeu. Ces interventions peuvent être justifiées par des récits officiels ou, parfois, par des arguments mensongers, mais elles poursuivent toujours le même objectif: défendre et optimiser leurs propres intérêts.

 

À ce titre, il convient de rejeter toute lecture strictement morale des conflits et d’écarter toute approche moraliste consistant à désigner un «camp du bien» et un «camp du mal». L’inverse reviendrait à condamner certaines interventions tout en en excusant d’autres. Dans les faits, la différence de traitement au sein de la «communauté occidentale» est criante: le changement de régime au Venezuela tend à être implicitement légitimé, à l’inverse de l’intervention russe en Ukraine, jugée moralement inacceptable par de nombreux responsables occidentaux.

 

Le droit des peuples et l’incohérence occidentale

Dans cette logique, si les Européens appliquaient de manière constante et cohérente le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ils devraient également envisager des mesures à l’encontre des États-Unis pour certaines de leurs actions, notamment vis-à-vis du Venezuela. Or, aucune sanction n’est aujourd’hui envisagée contre Washington, alors même que certaines de ses interventions peuvent être considérées comme tout aussi contraires à ce principe.

 

Il en découle que les sanctions imposées à la Russie relèvent moins d’une application uniforme du droit international que d’un choix politique et idéologique assumé. Cette asymétrie révèle une lecture sélective des normes juridiques internationales, à laquelle contribuent l’Union européenne et une partie de ses relais médiatiques, en particulier dans l’espace transatlantique germanophone, participant ainsi à une interprétation partielle des conflits internationaux.

 

Le point de vue suisse : une neutralité à géométrie variable

Il est difficile de ne pas constater qu’au regard des événements récents, la Suisse se trouve dans une situation d’ambiguïté stratégique. En toute logique, elle devrait, a minima, condamner l’intervention américaine au Venezuela ou, à défaut, envisager des mesures comparables à celles adoptées dans d’autres contextes. Or, une telle hypothèse apparaît largement irréaliste et politiquement inconcevable.

 

Cette situation met en lumière l’erreur majeure commise par les autorités suisses lorsqu’elles ont choisi de s’engager aussi nettement en faveur de l’Ukraine et de s’aligner politiquement sur un régime de sanctions dirigé contre la Russie. Ce positionnement fragilise la cohérence de la posture traditionnelle de neutralité helvétique. Il serait cohérent que la Suisse revienne à ses fondamentaux, en réaffirmant une neutralité pleine et entière: absence de participation militaire, refus des sanctions économiques, et maintien d’une distance claire vis-à-vis des guerres par procuration et des affrontements économiques entre grandes puissances. Cette neutralité constitue historiquement une condition essentielle de crédibilité, de stabilité et de sécurité pour un petit État évoluant dans un environnement dominé par des acteurs nettement plus puissants.

En tant que citoyen ou responsable politique, chacun peut condamner moralement les actions de dirigeants étrangers, qu’il s’agisse de Donald Trump au Venezuela ou de Vladimir Poutine en Ukraine. En revanche, en tant qu’État, la Suisse devrait s’abstenir de juger et se concentrer sur une posture neutre, calme et cohérente.

 

Les États-Unis, champions des changements de régime

Il est établi que les États-Unis ont historiquement joué un rôle central dans les politiques de renversement de régimes jugés indésirables, souvent justifiées au nom de valeurs universelles, mais répondant avant tout à la défense de leurs propres intérêts stratégiques. Les exemples de l’Irak sous Saddam Hussein, de la Libye sous Mouammar Kadhafi, ou plus largement de certaines interventions en Afrique du Nord, illustrent cette dynamique. Ces opérations ont fréquemment débouché sur des situations de chaos durable, favorisant l’instabilité régionale et la montée du terrorisme, notamment avec l’émergence de groupes tels que l’organisation État islamique.

Cette logique interventionniste est en grande partie portée par des courants néo-conservateurs influents, présents aussi bien au sein du Parti républicain que du Parti démocrate. Si Donald Trump a cherché à s’en démarquer sur le plan rhétorique, ses décisions relèvent néanmoins davantage d’un pragmatisme fondé sur la défense des intérêts américains que d’un renoncement réel à cette tradition interventionniste.

 

Limites et spécificités de l’action russe

À l’inverse, la Russie semble éprouver des difficultés à mener à terme ce type d’action sans susciter une réprobation internationale immédiate. La question est historiquement sensible, notamment au regard de l’héritage soviétique : Budapest en 1956 et la Tchécoslovaquie en 1968 demeurent des références marquantes dans la mémoire collective internationale.

 

S’agissant de l’Ukraine, même si un changement de régime a pu être envisagé à Kiev, les tentatives en ce sens ont échoué. L’hypothèse d’une opération rapide visant à neutraliser le pouvoir en place aurait été mal exécutée et s’est heurtée à des résistances inattendues. À cela s’ajoute la dimension émotionnelle et historique de la relation entre la Russie et l’Ukraine. Pour une part significative de la population russe, l’Ukraine demeure perçue comme un espace intimement lié à l’histoire et à l’identité nationales. Cette perception contribue à expliquer, au moins en partie, le soutien dont bénéficie Vladimir Poutine au sein de l’opinion publique russe.

 

Humilité, ignorance et refus de l’illusion de toute-puissance

L’histoire du monde apparaît avant tout comme une chronique d’incompréhensions. Pourtant, il existe toujours des individus convaincus de tout savoir, tout en se révélant incapables d’écouter réellement. Dans le contexte contemporain, « entendre » — au sens d’accueillir les arguments adverses, de prendre en compte les réalités culturelles ou d’appréhender des logiques géopolitiques différentes — devient de plus en plus difficile, voire socialement disqualifié.

 

La neutralité suisse comme éthique politique

Il convient de le rappeler avec clarté : la neutralité suisse, telle qu’elle est inscrite dans les principes fondamentaux de l’État, ne constitue pas uniquement une posture stratégique, mais une discipline morale et politique. Elle confère à la Suisse une capacité de modération indispensable dans un monde marqué par les excès, les passions idéologiques et les affrontements de puissances.

Or, il est préoccupant de constater avec quelle légèreté les autorités actuelles semblent considérer les combats menés par les générations précédentes pour préserver la souveraineté et l’indépendance du pays.

 

Louis GIROUD

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