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Le Média Libre pour une Suisse indépendante et neutre...

geopolitique

L’anecdote qui dérange: quand la Russie post-soviétique proposa d’entrer dans l’OTAN

20 Décembre 2025, 20:54pm

Publié par Louis GIROUD

Lorsque Vladimir Poutine évoque, au début des années 2000, devant le président américain George W. Bush, une note diplomatique soviétique de 1954 proposant l’adhésion de l’URSS à l’Alliance atlantique, il présente lui-même cet épisode comme une « anecdote ». Le terme peut surprendre. Il ne vise pourtant pas à minimiser l’événement, mais à souligner l’ironie historique qu’il révèle.

Car, précise Poutine, cette proposition — perçue à l’époque comme incongrue en raison de la peur de l’expansion communiste — aurait perdu toute dimension idéologique après la fin de la guerre froide. Le communisme ayant disparu, l’obstacle majeur censé justifier l’exclusion de Moscou n’existait plus. Dans ce nouveau contexte, la question pouvait légitimement être reposée.

 

Une proposition devenue recevable après 1991

En 1954, en pleine guerre froide, la proposition soviétique d’adhérer à l’OTAN pouvait effectivement apparaître comme paradoxale, voire provocatrice. L’Alliance atlantique venait d’être créée pour contenir un système idéologique perçu comme expansif, révolutionnaire et fondamentalement incompatible avec les démocraties libérales occidentales. L’Union soviétique incarnait alors ce projet communiste global.

 

Mais ce cadre s’effondre à la fin des années 1980. La chute du Mur de Berlin, puis la disparition de l’URSS en 1991, mettent fin à la bipolarité idéologique qui avait structuré l’ordre mondial pendant plus de quarante ans. La Russie qui émerge de cette séquence n’est plus un État communiste. Sous la présidence de Boris Eltsine, la Fédération de Russie adopte une économie de marché, procède à des privatisations massives et cherche à s’intégrer aux institutions économiques occidentales. Le projet révolutionnaire mondial a disparu. L’idéologie qui justifiait l’endiguement n’existe plus.

 

C’est dans ce contexte que Vladimir Poutine affirme avoir accepté, en principe, l’idée d’une intégration de la Russie dans l’Alliance atlantique. Non par naïveté, mais précisément parce que la raison historique invoquée depuis 1949 — la menace communiste — était devenue caduque.

 

« Pourquoi pas ? »: une question sans suite

Lorsque la question est évoquée à nouveau, au tournant des années 2000, la réponse de Poutine est rapportée comme simple et directe: « Pourquoi pas ? » Il ne s’agit pas d’une demande formelle, ni d’un ultimatum, mais d’un signal politique. Si l’OTAN se définit comme une alliance défensive, non dirigée contre un État en particulier, l’intégration de la Russie post-soviétique ne devrait plus poser de problème de principe.

 

La réaction occidentale, en revanche, est immédiate et sans ambiguïté. Depuis l’Europe, l’ancienne secrétaire d’État américaine Madeleine Albright tranche : « Ce n’est pas à l’ordre du jour. » La discussion s’arrête là. Il n’y a ni négociation approfondie, ni examen stratégique public, ni tentative de redéfinition collective de la sécurité européenne. Pour Moscou, ce refus sec marque un tournant. Car, cette fois, il ne peut plus être justifié par la peur d’une expansion idéologique communiste.

 

Une exclusion qui change de nature

C’est ici que l’« anecdote » prend tout son sens. En 1954, le rejet de la proposition soviétique pouvait être interprété comme une conséquence logique de la guerre froide naissante. Après 1991, cette explication ne tient plus. La Russie n’exporte plus de modèle idéologique alternatif. Elle ne cherche pas à subvertir les démocraties occidentales au nom d’un projet révolutionnaire. Elle adopte une économie libérale, revendique un conservatisme politique classique et insiste sur la souveraineté nationale — des caractéristiques que partagent, à des degrés divers, de nombreux États occidentaux eux-mêmes.

 

Dès lors, le refus d’envisager l’intégration de la Russie dans l’OTAN apparaît, du point de vue russe, comme un choix stratégique autonome, indépendant de toute considération idéologique. L’exclusion ne serait plus héritée de la guerre froide: elle en prolongerait la logique sous une autre forme.

 

Une alliance toujours orientée?

Cette séquence alimente une interrogation centrale dans le discours russe: si l’OTAN n’est plus un instrument d’endiguement du communisme, quelle est alors sa fonction ? Et surtout, contre qui est-elle organisée ?

L’élargissement continu de l’Alliance vers l’Est, combiné au refus persistant d’intégrer la Russie, est interprété comme la confirmation que l’OTAN demeure, dans sa structure profonde, une alliance militaire orientée. Non plus contre une idéologie disparue, mais contre un État redevenu central sur le continent européen.

 

Une clé de lecture durable

Dans cette perspective, la note soviétique de 1954, rappelée comme une « anecdote », devient un fil conducteur. Elle permet à Moscou d’articuler une continuité historique: celle d’un refus ancien, répété, et jamais véritablement reconsidéré, même lorsque ses justifications initiales se sont effondrées.

Cette lecture éclaire la profondeur du ressentiment stratégique russe et explique pourquoi, au-delà des crises conjoncturelles, l’OTAN reste perçue à Moscou non comme un cadre de sécurité collective adaptable, mais comme l’héritière directe d’une confrontation dont la fin n’a jamais été pleinement actée.

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Inquiétant ! En muselant la pensée critique, «Bruxelles» a glissé dans la chambre froide de la démocratie

16 Décembre 2025, 07:40am

Publié par Louis GIROUD

Il existe, dans les régimes politiques avancés, des peurs plus structurantes que la peur de l’ennemi extérieur. La plus profonde n’est ni militaire ni sécuritaire: c’est la peur de la parole qui ne demande pas l’autorisation, de l’analyse qui ne sollicite ni label moral ni visa idéologique, de l’observation qui décrit sans communier. La décision prise à Bruxelles de sanctionner un analyste pour ses écrits s’inscrit intégralement dans cette logique. Elle procède d’un mécanisme bureaucratique mûr, redoutablement assumé.

Inquiétant ! En muselant la pensée critique, «Bruxelles» a glissé dans la chambre froide de la démocratie

Un pouvoir sans visage: la perfection fonctionariale

L’appareil bruxellois a atteint une forme d’excellence paradoxale: exercer un pouvoir considérable sans jamais apparaître comme pouvoir. Il ne décide pas, il valide. Il ne condamne pas, il inscrit. Il ne gouverne pas, il harmonise. Tout y est conçu pour dissoudre la responsabilité dans la procédure, pour diluer l’autorité dans la chaîne décisionnelle, pour rendre toute contestation difficile faute d’un visage à interpeller.

Les représentants permanents des États membres incarnent cette mutation. Diplomates de carrière installés dans la durée, ils ne sont ni des élus ni des figures politiques au sens classique. Ils ne répondent pas devant un corps civique, mais devant une continuité administrative. Leur légitimité ne procède pas du suffrage, mais de la compétence reconnue par le système lui-même. Ils incarnent la victoire complète de la fonction sur la décision.

C’est là le cœur du déplacement opéré par la construction européenne : un pouvoir qui ne s’énonce jamais comme tel devient pratiquement incontestable. Il ne dit jamais « nous voulons », mais toujours « il convient ». La politique ne disparaît pas ; elle se dépolitise.

 

COREPER (*): l’antichambre permanente où tout se décide

Dans cette architecture institutionnelle, le centre de gravité réel ne se situe ni au Parlement européen ni dans les formations ministérielles du Conseil, mises en scène pour la communication publique. Le cœur du système se trouve en amont, dans une antichambre permanente où les décisions sont élaborées, stabilisées et verrouillées avant toute exposition publique.

Là, sans caméras, sans débats contradictoires, sans votes visibles, les textes sont préparés, les sanctions ficelées, les listes arrêtées. Lorsque la décision apparaît officiellement, elle est déjà close politiquement. Elle n’est plus qu’un acte de certification. Le débat est remplacé par la ratification. Le politique devient notaire de ce que l’administration a déjà décidé.

Ce système n’est pas dysfonctionnel. Il est au contraire d’une efficacité redoutable. Il permet d’agir vite, sans heurts, sans conflit apparent. Il permet surtout d’éviter ce qui terrifie le plus l’appareil : le dissensus explicite.

 

La liste comme forme contemporaine du droit

Le droit européen contemporain manifeste une préférence croissante pour les dispositifs non contradictoires. La confrontation judiciaire est jugée lente, risquée, imprévisible. Elle suppose des preuves, des échanges, des juges identifiables. La liste, à l’inverse, est parfaite. Elle ne démontre rien, elle classe. Elle ne tranche pas, elle qualifie.

Être placé sur une liste ne signifie pas avoir commis un crime. Cela signifie avoir été jugé incompatible : incompatible avec une orientation stratégique, avec une stabilité narrative, avec un écosystème moral. La liste constitue ainsi une peine sans procès, une condamnation sans jugement, une exclusion sans accusation formelle. Elle appartient pleinement à l’État gestionnaire, transformant la politique en opération de tri.

 

Quand l’écrit devient un acte hostile

La rupture décisive se situe ici. Ce qui est sanctionné n’est pas une action matérielle. Ce n’est ni un financement clandestin, ni une opération d’influence prouvée, ni une activité politique formelle. Ce sont des livres, des conférences, des interventions publiques. Autrement dit, une activité intellectuelle exercée à visage découvert.

Pour rendre cette sanction acceptable, le langage bureaucratique opère une transmutation. Il ne parle pas de pensée, mais d’« activité déstabilisatrice ». Il ne parle pas d’opinion, mais d’« influence hostile ». Il ne parle pas de critique, mais de « propagande ». Ce glissement sémantique est central. Il permet de frapper sans avouer que l’on redéfinit le périmètre du dissible.

 

Sanction d’un analyste pour ses analyses

Si la sanction visant Jacques Baud repose effectivement sur ses livres, ses conférences et ses interventions médiatiques, alors le cœur dur de la liberté d’expression est directement atteint. Ancien colonel de l’armée suisse, ancien membre des services de renseignement, ancien collaborateur de l’OTAN et aujourd’hui retraité, essayiste et conférencier, il a fait l’objet d’une décision de sanctions adoptée à Bruxelles par les représentants permanents des États membres de l’Union européenne.

 

Sans débats, sans juges, mieux qu'un dictat !

Cette décision a été prise sans débat public, sans procédure judiciaire, sans confrontation contradictoire. Elle vise non pas des actes matériels, mais ce qu’il a produit dans l’espace public: des analyses jugées favorables à la Russie et susceptibles d’alimenter une propagande hostile.

 

Les motifs avancés demeurent volontairement généraux, c'est-à-dire flous. Il lui est reproché d’avoir relayé des thèses qualifiées de complotistes, de minimiser la responsabilité russe dans le conflit ukrainien, de remettre en cause la version occidentale dominante des origines et du déroulement de la guerre, et plus largement d’influencer négativement le discours public européen. Aucun lien opérationnel avec un appareil d’État étranger n’est établi. Aucun financement illicite n’est évoqué. Le dossier repose exclusivement sur ses productions intellectuelles.

 

Des travaux appuyés exclusivement sur des sources occidentales

L’hypothèse implicite est limpide: produire une lecture divergente du conflit constituerait en soi une activité déstabilisatrice. À cette qualification, Jacques Baud oppose une contestation méthodique. Il affirme n’avoir jamais reçu le moindre financement russe, ni entretenu de relation de dépendance avec des structures d’influence étrangères. Il rappelle que ses travaux s’appuient presque exclusivement sur des sources occidentales, ukrainiennes ou onusiennes, choix assumé précisément pour éviter toute accusation de relais propagandiste.

 

Il insiste sur le caractère non idéologique de sa démarche, centrée sur l’analyse des décisions politiques et militaires, des rapports de force et des erreurs stratégiques, indépendamment de toute sympathie pour un camp. Il réfute surtout l’accusation centrale: décrire des faits, anticiper une issue défavorable, critiquer le traitement médiatique d’un conflit et alerter sur des impasses stratégiques ne relève ni de la propagande ni de la subversion, mais du travail normal d’un analyste. La décision européenne ne répond pas à ces arguments. Elle ne les discute pas, elle les disqualifie administrativement. Jacques Baud n’est pas sanctionné pour ce qu’il aurait fait, mais pour ce qu’il aurait fait penser.

 

Morale automatisée et idéologie sans idéologues

L’Europe bureaucratique contemporaine ne pense plus. Elle applique une morale pré-encodée. Cette morale n’est plus débattue ; elle est intégrée aux procédures sous forme de catégories, de mots-clés et de grilles d’évaluation. Le système fonctionne sans militants, sans ferveur, sans passion. C’est précisément ce qui le rend implacable. On sanctionne calmement, on neutralise administrativement. C’est la morale du tableur.

 

La censure qui n’a pas besoin d’être proclamée

Le système n’interdit rien explicitement. Il n’a pas besoin de le faire; il montre. Le message circule immédiatement dans tous les milieux intellectuels. Il ne dit pas «vous n’avez pas le droit». Il dit «voici ce qui arrive quand vous sortez du cadre». L’autocensure devient rationnelle et le silence prudent. C’est la censure la plus efficace jamais inventée; celle qui n’a pas besoin d’être proclamée.

 

Cette affaire ne concerne pas un homme, mais un seuil. Le seuil où l’Union européenne assume de sanctionner la pensée comme telle. Le seuil où la neutralité proclamée se transforme en orthodoxie administrative. Ce régime ne brûle pas les livres. Il les rend dangereux pour ceux qui les écrivent. Il ne muselle pas les voix. Il les rend coûteuses. Les espaces libres ne meurent pas toujours dans la fureur. Ils s’éteignent souvent dans la paperasse.

 

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(*) Le COREPER (Comité des représentants permanents) est l'organe central qui prépare les travaux du Conseil de l'Union européenne à Bruxelles. Il est composé des ambassadeurs des 27 États membres auprès de l'UE. 

 

Rôles principaux: 

Préparation législative : Il examine les propositions de la Commission européenne avant qu'elles ne soient soumises aux ministres nationaux.

Recherche de consensus : Son rôle est de résoudre les différends techniques entre les pays pour que les ministres n'aient plus qu'à valider les accords ou trancher les points politiques majeurs.

Coordination : Il assure la liaison entre les administrations nationales et les institutions européennes.

 

Fonctionnement en 2025 

Présidence: En 2025, le COREPER est présidé par l'État membre assurant la présidence tournante du Conseil (la Pologne jusqu'au 30 juin, puis le Danemark à partir du 1er juillet 2025).

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Ce monde où chacun s’épuise à jouer le rôle qu’on attend de lui

7 Décembre 2025, 04:56am

Publié par Louis Giroud

L’époque se résume à une scène trop petite où chacun s’agite dans un costume rapiécé: le populiste indigné, le mondialiste contrit, l’Européen somnambule, la Chine silencieuse qui connaît à l’avance la fin du film. Les blocs idéologiques n’entrent même plus en collision ; ils s’empilent, se déforment et s’écrasent comme des meubles suédois mal assemblés. Tous rejouent des rôles usés que le public n’écoute plus, mais entend à moitié.

Dans cet empilement d’identités usées, on retrouve les souverainistes-populistes brandissant l’étendard d’un protectionnisme salvateur, et en face des mondialistes-impérialistes dont le rêve de grand pique-nique amical s’effondre comme peau de chagrin. Et là, Trump, le protectionniste sauveur de la nation, demeure un officiant zélé du temple atlantiste. Il défend l’hégémonie occidentale avec la même ferveur qu’il vend ses casquettes rouges : sans nuance, sans mémoire. Les discours changent, les réflexes demeurent.

 

La Russie et l’idée des mondes multiples

Face à lui, Poutine avance avec le calme du joueur qui a anticipé plusieurs chutes d’empire. Souverainiste, conservateur, mais convaincu que le monde qui vient ne sera plus structuré autour d’un seul centre. Il imagine un système où plusieurs gravités coexistent, où Washington n’aurait plus la télécommande universelle, où les forces ne s’aligneraient plus mais orbiteraient.

 

L’Europe en quête d’un vocabulaire

Au milieu, l’Europe se contorsionne comme un orchestre sans chef qui continue de jouer par habitude. Les États membres ont abandonné le mot « souveraineté » depuis si longtemps qu’ils ne sauraient même plus le retrouver dans le dictionnaire. Mondialistes par habitude, occidentalo-centristes par réflexe, ils suivent la ligne des think tanks comme on emprunte l’échelle d’une via ferrata, sans s’interroger sur ce qui se trouve au bout.

 

Trump–Poutine: une affinité imaginaire

On évoque souvent une proximité entre Trump et Poutine, mais elle ne dépasse jamais le stade du clin d’œil idéologique. On est en présence de deux personnages persuadés d’incarner l’insubordination, où chacun sert sa propre mise en scène de puissance. Deux solitudes politiques qui se frôlent sans se croiser, incapables de partager le même espace mental plus d’un instant.

 

La Chine qui se redécouvre telle qu’elle fut

La Chine n’est pas un camp, encore moins un bloc idéologique : c’est une civilisation qui revient lentement à son poids naturel, comme un fleuve qui regagne le lit qu’on avait cru pouvoir détourner. Aujourd’hui convive silencieux d’un banquet géopolitique qu’elle observe attentivement, elle fut longtemps perçue comme l’usine du monde, simple appendice industriel du rêve occidental. Elle révèle soudain qu’elle a profité des délocalisations pour assembler non seulement nos gadgets, mais aussi sa propre puissance. En lui confiant nos chaînes de production, nous avons oublié qu’elle n’avait jamais perdu l’art de fabriquer des empires.

 

L’Occident vexé par son propre jeu

Aujourd’hui, l’Occident hurle à la concurrence déloyale comme un joueur vexé de perdre avec les cartes qu’il a lui-même distribuées. Washington accuse Pékin de tous les excès du capitalisme mondialisé — celui-là même qu’il a exporté en palettes complètes, persuadé que le Parti communiste finirait par se dissoudre dans le Coca-Cola. Or la Chine a bu la bouteille et conservé l’État.

 

Taïwan et les chevaliers tardifs

Quand l’Occident se découvre soudain défenseur de la souveraineté taïwanaise, il oublie sa propre propension historique à redécouper les cartes du monde selon ses intérêts. Pendant ce temps, Pékin avance méthodiquement, avec la certitude qu’aucune gesticulation n’est nécessaire : l’arithmétique démographique et industrielle fait déjà le travail. Le temps, allié traditionnel des civilisations longues, lui suffit.

 

La politesse glacée de Pékin

Alors même que nous dénonçons l’autoritarisme chinois, Pékin déroule une politique étrangère tout en calme protocolaire, en sourires millimétrés et initiatives d’apaisement parfaitement calibrées. Cette absence de réaction aux provocations rend l’Occident nerveux : rien n’est plus irritant qu’un adversaire qui ne joue pas la scène prévue.

 

Celui qui connaît la fin sans avoir lu le texte

Dans ce monde où chacun s’épuise à interpréter obstinément le rôle que l’époque lui attribue — populiste indigné, mondialiste repentant, Européen hébété — la Chine apparaît comme l’acteur qui connaît déjà la fin de la pièce. Elle écoute les autres se disputer la scène, prend des notes, calcule. Et tandis que l’Occident rêve encore d’organiser le monde comme on organise un festival, Pékin redessine les routes, les flux, les dépendances.

Le véritable malaise occidental ne tient peut-être pas au caractère autoritaire du régime chinois. Il surgit de cette évidence nue : la Chine n’a plus besoin de l’Occident pour exister. Cette autosuffisance relève, aux yeux des puissances qui se croyaient indispensables, d’une insolence insupportable.

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Guy Mettan: au cœur des relations internationales, du journalisme et de la souveraineté suisse

3 Décembre 2025, 02:53am

Publié par Youtube - TheSwissBox Conversation

Figure bien connue du paysage médiatique et politique helvétique, Guy Mettan a traversé les mondes du journalisme, de la diplomatie économique et de l’engagement politique avec une constance rare : celle de défendre la pluralité des points de vue et l’indépendance des nations.

 

Ancien rédacteur en chef de la Tribune de Genève, ex-président du Grand Conseil genevois, fondateur du Business Club Romand et du Club suisse de la presse, Guy Mettan s’est imposé au fil des décennies comme une voix originale, parfois à contre-courant, dans le débat public suisse. Il a également présidé la Croix-Rouge genevoise et siégé pendant près de dix ans au Conseil de la Croix-Rouge suisse.

 

Auteur prolifique, Guy Mettan a notamment publié Russie-Occident, une guerre de mille ans, un essai marquant sur la russophobie, ainsi que Le continent perdu, plaidoyer pour une Europe souveraine, et un opéra-rock sur Guillaume Tell. Son parcours illustre bien ce que certains appellent « le brouillard de la guerre » informationnelle — cette zone d’incertitude où se croisent propagande, diplomatie, et recherche de vérité.

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Iran: La menace nucléaire d’Israël désigne qui dirige la politique étrangère américaine

1 Décembre 2025, 07:23am

Publié par MARTIN JAY

N’est-ce pas l’aveu d’un double échec — celui de la politique étrangère américaine et celui d’Israël — que de voir une guerre contre l’Iran présentée comme la dernière planche de salut d’une hégémonie américaine qui vacille ?

Depuis des décennies, on s’interroge : qui, de Washington ou de Tel-Aviv, tient réellement la barre ? Dans les années 1970, sous Nixon, la plupart des analystes demeuraient convaincus — malgré l’ombre portée par l’assassinat de JFK — que les États-Unis restaient les maîtres du jeu et qu’Israël n’était qu’un instrument commode, utilisé pour discipliner un ensemble d’États arabes jugés turbulents et les maintenir alignés sur les intérêts américains. C’est pourtant à la lumière des événements les plus récents qu’il faut désormais évaluer si Israël a réellement rempli cette mission avec la rigueur et l’efficacité qu’exigeait Washington, surtout au moment où l’on s’accorde largement à reconnaître qu’Israël et les États-Unis se préparent ensemble à l’épreuve de force avec l’Iran.

 

Si la vocation d’Israël était de maintenir l’ordre régional au bénéfice de l’hégémonie américaine et de ses besoins énergétiques, comment ne pas voir, dans la perspective d’une guerre contre l’Iran, l’échec simultané de la stratégie américaine et de son allié ? Et comment ignorer que ce scénario se révèle au grand jour, avec une netteté presque brutale ?

 

Une dépendance malsaine

Deux révélations récentes concernant les attaques d’Israël contre l’Iran en juin — rebaptisées la « guerre des douze jours » — donnent à réfléchir. Elles illustrent à quel point la relation entre Washington et Tel-Aviv a dérivé vers une dépendance malsaine, Israël jouant le rôle de l’enfant capricieux brandissant l’arme de son père. L’ancien lanceur d’alerte de la CIA John Kiriakou, ainsi que l’influent universitaire John Mearsheimer, ont confirmé qu’Israël avait bel et bien menacé Donald Trump: si ce dernier refusait de livrer des bombes « brise-bunker » destinées à frapper les installations nucléaires souterraines iraniennes, Israël recourrait à l’arme nucléaire. Trump, fidèle à lui-même, s’est aussitôt exécuté.

 

Un signal politique et des dégâts limités

Un tel chantage révèle l’ampleur du déséquilibre qui caractérise désormais la relation entre les deux pays — une relation presque nabokovienne, où la figure de Lolita manipule son tuteur. Désormais, pour tout président américain tenté de résister aux injonctions israéliennes, la perspective d’un conflit mondial impliquant l’arme nucléaire n’est plus une abstraction. Elle constitue une option mise sur la table. Quant au raid lui-même, il n’a nullement été à la hauteur des espoirs de ses concepteurs. L’Iran, prévenu ou du moins conscient de ce qui se préparait, avait déplacé une partie de ses matériaux sensibles. Les frappes, loin de dévaster les infrastructures iraniennes, n’ont produit que des dégâts limités. Elles furent, au fond, davantage un signal politique qu’une opération décisive: un message envoyé à Téhéran indiquant que de telles attaques restaient possibles tant que Trump occupait la Maison-Blanche.

 

Pour les Iraniens, cette agression s’est presque muée en opportunité. Elle les a contraints à revoir leurs priorités, à identifier les failles de leur système défensif, à repenser leurs capacités militaires. Ils en ont fait un exercice grandeur nature, riche d’enseignements.

Pour les États-Unis, en revanche, difficile d’y déceler la moindre victoire.

Si les frappes avaient réellement réussi à démanteler la capacité nucléaire iranienne, même le plus médiocre des éditorialistes de Washington aurait fini par poser la question que redoutent tant les faucons : pourquoi entrer en guerre contre l’Iran si la menace nucléaire a déjà été éliminée ?

 

Sévère riposte iranienne

Ces dernières semaines, la présence navale américaine dans la région s’est renforcée, accompagnée de préparatifs pour assurer le ravitaillement en vol des avions israéliens — une condition sine qua non d’un conflit avec un pays aussi éloigné qu’un Iran désormais sur ses gardes. Cela confirme deux points essentiels. D’abord, la riposte iranienne lors de la première confrontation a porté un coup sévère aux infrastructures militaires israéliennes — un fait presque occulté par les médias américains. Ensuite, les États-Unis eux-mêmes ont vu leurs stocks s’épuiser, ce qui explique la pause rapide observée après ces douze jours de tension.

 

Besoin de « souffler » pour préparer une seconde phase

Washington et Tel-Aviv ont eu besoin de souffler, de se réarmer, de préparer une seconde phase, tandis que l’Iran consolidait sa défense aérienne et sollicitait la Russie et la Chine pour renforcer son arsenal.

Ainsi, Israël parvient à entraîner Donald Trump dans ce qui pourrait devenir une confrontation d’une ampleur inédite — une guerre que même les stratèges les plus pessimistes n’auraient osé imaginer. L’Iran, mieux préparé, ne sera plus surpris. L’utilisation de l’espace aérien azerbaïdjanais ne pourra être répétée. Les Israéliens ne disposent plus du moindre effet de surprise, ce qui laisse penser à certains observateurs qu’une attaque plus vaste, plus directe se prépare, cette fois avec les États-Unis comme acteurs à part entière plutôt que simples fournisseurs.

 

Le pire scénario envisageable

Le pire serait un scénario dans lequel Israël ou Washington justifieraient l’usage de l’arme nucléaire si une offensive conventionnelle venait à échouer. Et tout cela sous la présidence d’un homme élu sur la promesse d’en finir avec les « guerres sans fin » au Moyen-Orient. Comment Trump expliquera-t-il à son électorat que l’envoi de soldats américains mourir en Iran ne dépend plus vraiment de lui — mais d’Israël?

 

 

Source: Strategic Culture Foundation

Version originale en anglais: https://strategic-culture.su/

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L’auteur:

Martin Jay est un journaliste britannique mainte fois primés. Basé au Maroc, il travaille pour le Daily Mail. Il a couvert le Printemps arabe pour CNN et Euronews, puis, de 2012 à 2019, a exercé à Beyrouth pour de grands médias internationaux tels que la BBC. Il a collaboré au Sunday Times, à TRT World et travaillé dans près de cinquante pays en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe. Il a vécu au Maroc, en Belgique, au Kenya et au Liban.

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Europe–Russie: un malentendu stratégique devenu naufrage politique

30 Novembre 2025, 13:47pm

Publié par Louis Giroud

Depuis près de deux ans, l’Europe évolue dans une forme de brouillard moral qui absorbe tout, y compris les données les plus simples. À Moscou, Vladimir Poutine répète qu’il n’a « aucune intention d’envahir l’Union européenne », qu’il serait prêt à cesser les hostilités si les forces ukrainiennes se retiraient des territoires revendiqués par la Russie, et qu’il pourrait même « le mettre par écrit » pour dissiper les suspicions occidentales.

Dans un monde rationnel, ces déclarations seraient au moins examinées, ne serait-ce que pour tester la cohérence de la position russe et mesurer les marges d’un possible cessez-le-feu. Mais l’Europe a fait de l’écoute de l’ennemi une faute morale. La parole russe est devenue inaudible, moins en raison de son contenu que de l’injonction idéologique qui exige de la considérer comme mensongère par nature. Dans ce réflexe pavlovien, un élément s’est imposé discrètement: l’Europe ne se définit plus par ses intérêts matériels mais par sa disposition à s’indigner. Elle interprète chaque geste, chaque phrase, chaque mise au point russe à travers une grille morale qui ne produit que des certitudes auto-alimentées. Cette incapacité d’entendre n’est pas qu’un handicap diplomatique; elle révèle une perte de maîtrise de soi qui se dissimule derrière des proclamations de fermeté.

 

Une guerre régionale devenue une affaire européenne

La guerre en Ukraine est née d’un entrelacement historique que les diplomaties occidentales n’ont jamais pris le temps d’analyser dans sa profondeur. L’histoire commune des Russes et des Ukrainiens ne relève pas du folklore: elle structure la mémoire des peuples beaucoup plus sûrement que les résolutions parlementaires votées à Bruxelles. Le baptême du peuple russe à Kiev en 988, la Crimée ancrée dans l’histoire russe jusqu’en 1954, les régions russophones du Donbass liées à Moscou par la langue et par les liens familiaux: autant de données fondamentales que l’Europe traite avec la légèreté d’une puissance qui a perdu sa propre histoire et se venge en déclarant la leur illégitime.

 

Cette guerre, au lieu d’être observée comme un conflit interne entre deux nations issues d’un même corps historique, a été requalifiée en croisade universelle. L’Ukraine, soudain, n’est plus un pays fracturé mais la frontière sacrée d’une démocratie européenne mythifiée. La Russie, inversement, cesse d’être un acteur géopolitique complexe pour devenir une entité abstraite, un mal absolu, un condensé fantasmé de toutes les angoisses occidentales. Ce glissement du réel vers la narration permet d’éviter les questions embarrassantes: l’Europe n’a pas à comprendre, elle doit croire.

 

L’OTAN, les promesses et le piège géopolitique

Dans les faits, deux décisions occidentales ont préparé le terrain du conflit. L’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine fut annoncé comme un simple ajustement technique, alors qu’il touchait à la zone la plus sensible de la sécurité russe. Aucune chancellerie ne pouvait ignorer que cette perspective franchissait une ligne rouge clairement définie par Moscou depuis trois décennies. La diplomatie américaine la connaissait parfaitement; elle a choisi de l’ignorer, convaincue que la puissance militaire et médiatique suffirait à neutraliser les réactions adverses.

 

Le sabotage d’Angela Merkel et de François Hollande

Le non respect des accords de Minsk, confirmé par Angela Merkel et François Hollande eux-mêmes, constitue l’autre élément déterminant. Admettre que ces accords n’avaient pas vocation à être appliqués mais seulement à «gagner du temps» pour armer l’Ukraine, c’était reconnaître que la parole diplomatique occidentale était devenue un outil circonstanciel, dénué de toute sincérité stratégique. À Moscou, cette confession n’a pas été oubliée; elle a renforcé l’idée que l’Europe n’était plus un partenaire fiable, mais un acteur erratique dissimulant ses intentions derrière des formules abstraites.

 

Un front qui s’effondre lentement, un récit qui reste immobile

Sur le terrain, la dynamique militaire ne laisse guère de place au doute. Les lignes avancent, lentement, mais toujours dans le même sens. Les armées ukrainiennes, épuisées, manquent d’effectifs, de munitions, d’équipements lourds. Les signes de démoralisation et les désertions ne sont plus anecdotiques. La perspective d’une reconquête totale, encore répétée dans les chancelleries au printemps 2022, ne trouve plus aucun appui sérieux parmi les experts militaires.

 

«Désengagement» pragmatique américain

Le désengagement progressif des États-Unis n’est pas idéologique; il est pragmatique. Washington s’oriente vers la gestion d’un conflit figé, un affrontement durable, acceptable tant qu’il immobilise la Russie sans mobiliser directement les forces américaines. Cette évolution laisse l’Europe seule face à ses propres illusions. Elle découvre qu’elle n’a ni l’industrie de défense, ni l’autonomie stratégique, ni la cohésion politique nécessaires pour soutenir un effort militaire prolongé. Les milliards versés à Kiev ont renforcé la dépendance, sans modifier le rapport de force.

 

Ukraine: ces scandales de corruption réccurents

Le départ du directeur de cabinet de Zelensky, les démissions ministérielles, les enquêtes ouvertes par le parquet anticorruption composent un ensemble qui, dans n’importe quel autre contexte, aurait provoqué une relecture globale du soutien politique européen. Ici, il n’en est rien : la machine narrative exige un héros, et tout ce qui pourrait ternir la statue est relégué dans les marges.

 

L’Europe, consumérisée par ses alliés et convoitée par ses rivaux

Au-delà du front ukrainien, la situation européenne se déploie comme une démonstration involontaire de faiblesse structurelle. Les États-Unis ne perçoivent plus l’Europe comme un partenaire stratégique mais comme un auxiliaire fonctionnel. Le discours transatlantique conserve ses formules de façade, mais la réalité est plus sèche : l’Europe fournit la caution morale, finance la reconstruction hypothétique, absorbe les chocs économiques, pendant que Washington gère sa propre stratégie asiatique.

La Chine, elle, avance sans discours. Elle rachète des ports, s’installe dans les réseaux logistiques, infiltre le Green Deal européen par la vente massive de composants stratégiques. Elle ne conquiert pas: elle achète. Et l’Europe, persuadée d’inventer la transition écologique, ne voit pas que son modèle industriel se dissout dans les chaînes d’approvisionnement chinoises.

La Russie, exclue du système européen, s’ancre dans une alliance de circonstance avec Pékin. L’Eurasie se réorganise sans l’Europe, et souvent contre elle. Ce réalignement, qui aurait dû faire l’objet d’une analyse stratégique profonde, est traité comme une anomalie temporaire que suffiraient à résoudre quelques sanctions supplémentaires.

 

Brzezinski, le scénario révélé et l’Europe qui tombe dedans à pieds joints

La fragmentation du continent européen n’a pourtant rien de mystérieux. Zbigniew Brzezinski l’avait théorisée dès 1997: la puissance qui contrôlera l’Eurasie dominera le monde; pour l’empêcher, il fallait utiliser les Européens comme proxys et les couper définitivement de la Russie. Ce modèle, appliqué sans nuances, a transformé l’Europe en instrument plutôt qu’en acteur. Ce rôle subalterne est aujourd’hui assumé par Bruxelles sans même en percevoir les conséquences stratégiques.

 

Le retour de la géographie, cette ennemie du dogme

Dans cette crise, un principe simple réapparaît avec une netteté brutale: la géographie impose ses lois à ceux qui l'oublient. La Russie restera toujours un voisin continental, un acteur essentiel de la sécurité européenne. La volonté de l’exclure, de l’isoler, de la réduire à une fonction hostile est une illusion stratégique. La stabilité du continent dépendra un jour, qu’on le veuille ou non, d’une forme de réconciliation géopolitique avec Moscou. Le dire aujourd’hui expose à l’anathème; demain, ce sera une évidence.

 

Les alternatives: confrontation ou réconciliation ?

L’alternative européenne se résume désormais clairement: persister dans un alignement atlantiste qui prolonge un conflit sans vainqueur, ou préparer le terrain d’un dialogue stratégique avec la Russie lorsque la guerre se figera. Le premier scénario mène à l’épuisement économique, à la dépendance militaire et à une marginalisation géopolitique ; le second exige un courage politique que l’Europe ne semble plus posséder.

 

L’Europe perdue dans sa bureaucratie

Le conflit ukrainien est devenu le miroir d’une Europe incapable de se penser comme puissance. Elle se déclare morale mais ignore les conséquences de ses choix ; elle prône l’unité mais délègue sa souveraineté; elle se croit forte mais se découvre dépendante. La Russie a défini sa stratégie. Les États-Unis ont clarifié la leur. La Chine avance, imperturbable.
Au centre de l’échiquier, l’Europe hésite, s’agite, proclame, mais ne décide plus.

La question n’est pas de savoir ce que veut Moscou; elle est de savoir si l’Europe veut encore quelque chose pour elle-même.

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Dans les coulisses d’un Empire drogué à ses propres mensonges

27 Novembre 2025, 11:19am

Publié par Louis Giroud

Depuis un siècle, Washington rabâche la fable du sauveteur planétaire, mais l’histoire réelle ressemble davantage à un western filmé dans un sanatorium moral : les mêmes cow-boys séniles, les mêmes flingues, les mêmes rideaux de fumée. Même quand Tulsi Gabbard, directrice du renseignement prétend sonner la fin de la récréation, on imagine derrière elle les inamovibles tireurs de ficelles du complexe militaro-industriel, dicter les «Écritures» au Pentagone.

Même si l’on affirme officiellement que les États-Unis auraient fini par comprendre les ravages de leurs croisades — cimetières multiples, milliards réduits en cendres, peuples dévastés, terroristes dopés par les bombes des libérateurs — on assisterait presque à une autocritique christique, si l’on ne voyait pas en même temps les porte-avions filer vers les Caraïbes pour transformer le Venezuela en station-service privatisée. Le renoncement messianique tourne au gag macabre. L’Empire n’abdique jamais : il somnole un instant, digère, puis repart en chasse.

 

Les chiffres qui accusent

La confession de Tulsi Gabbard aurait pu choquer si elle n’avait été confirmée depuis longtemps par la comptabilité même de l’État américain. Le Congressional Research Service — cette mécanique austère comparable au service scientifique du Bundestag — dénombre 251 interventions militaires entre 1991 et 2022. Une moyenne de huit par an. Une précision clinique qui n’inclut ni les coups d’État téléguidés, ni les opérations clandestines des services secrets, ni les ingérences dont aucun rapport officiel ne souhaite porter la trace.

Le discours humanitaire qui accompagne ces interventions sonne comme une rengaine coloniale : on parle de liberté, on vend la démocratie comme un produit empaqueté, on invoque la lutte contre le terrorisme. Résultat : les ennemis se multiplient, les peuples s’enfoncent, et les États-Unis accumulent fiascos et désastres.

La directrice du renseignement ne dit rien que l’Histoire n’ait déjà hurlé. Cette fois, pourtant, c’est l’Empire lui-même qui murmure l’aveu : la démesure a un prix, mesuré en vies, en villes détruites, en menaces nouvelles. L’un des fruits familiers de ces décennies de chaos porte un nom devenu tristement banal : l’« État islamique », enfant monstrueux né des guerres américaines, dont la généalogie remonte directement aux déserts que Washington a déchirés au nom du Bien.

 

Washington promet de se “retenir…”

La contradiction ne gêne personne à Washington. Alors que Tulsi Gabbard évoque la nécessité de renoncer aux interventions, Donald Trump agite — comme à son habitude — la menace d’un conflit contre le Nigeria. Et comme si l’aveu de Gabbard n’avait jamais existé, des bâtiments de guerre américains se massent au large du Venezuela, tandis qu’un ballet meurtrier dans les Caraïbes aligne les bateaux coulés au nom d’une croisade antidrogue sans fin. Les juristes parlent d’« exécutions extrajudiciaires ». À Washington, ce vocabulaire passe comme une note de bas de page.

Depuis le 11 septembre, les États-Unis ont perfectionné une doctrine qui consiste à tuer avant de juger. Doctrine raffinée sous Barack Obama — prix Nobel de la paix au titre tragiquement ironique — qui ordonna des milliers d’assassinats par drones, réduisant des civils à des « dommages collatéraux » comme on corrige une faute sur un rapport. L’annonce de Gabbard aurait pu marquer un tournant. En réalité, elle ne fait que commenter une mécanique qui ne s’arrête jamais.

 

Le Venezuela, une vieille obsession

Aucun diplomate sérieux ni analyste lucide n’ignore ce qui se joue au Venezuela. Washington ne mène pas une croisade contre les trafiquants : il prépare un changement de gouvernement, une opération de récupération énergétique. Le pays, autrefois station-service des multinationales américaines, possède l’une des plus vastes réserves pétrolières du monde. Et la demande mondiale en gaz et pétrole grimpera encore. Il suffit de regarder les cartes géologiques pour comprendre la frénésie américaine.

Nicolás Maduro est décrit comme le complice d’un cartel fantôme — le fameux « Cartel de los Soles ». Une construction fictionnelle, explique Pino Arlacchi, ancien directeur exécutif de l’ONUDC, qui compare cette accusation à un monstre de cinéma : une créature mythologique, utile à justifier sanctions, embargos et menaces militaires.

 

Un verrou géostratégique

Quarante ans de lutte américaine contre la drogue n’ont produit qu’un paysage saturé de bases militaires dans les Andes. Officiellement, elles servent à éradiquer les cultures illégales. En réalité, elles constituent un dispositif sophistiqué de contre-insurrection, un verrou géostratégique sur l’arrière-cour latino-américaine. La CIA, dans les années 1980, s’était déjà forgé la réputation de « plus grand trafiquant de drogue des États-Unis ». Au Vietnam, les services de renseignement avaient compris que l’opium pouvait financer les guerres que le Congrès n’aurait jamais votées.

 

Dès son premier mandat, Trump a densifié la présence militaire autour du Venezuela. Il a renforcé les sanctions entamées vingt ans plus tôt, lorsque Hugo Chávez — l’ancien officier devenu figure du « socialisme du XXIe siècle » — avait osé nationaliser le pétrole et les industries clés. Crime impardonnable pour Washington, qui ne tolère la souveraineté qu’au sein de son propre camp. Maduro est aujourd’hui rangé dans le même tiroir que Kim Jong-un : celui des nuisibles incompatibles avec le récit impérial.

 

Trump, élu pour en finir avec les guerres, mais piégé dès le départ

Tulsi Gabbard n’a pas tort : une partie du peuple américain a effectivement élu Trump pour mettre fin à la prolifération des interventions militaires. Peut-être en a-t-il eu l’intention, par moments. Peut-être certains de ses conseillers ont-ils lu Emmanuel Todd, qui explique dans L’Occident en déclin que l’OTAN, rongée par la peur de son propre affaiblissement, préfère l’escalade au compromis.

Mais la question n’a jamais été ce que Trump voulait. La question était : qu’est-ce que le système lui permettait ?
Le président américain apparaît comme un géant théorique coincé dans un enclos politique balisé et gardé par des forces invisibles mais permanentes :

  • Wall Street contrôle la finance,
  • Big Oil verrouille l’énergie,
  • le complexe militaro-industriel pilote l’essentiel de la politique étrangère,
  • les services de renseignement relient ces blocs,
  • et les médias servent d’amplificateurs et d'influenceurs dociles.

La moindre tentative de rapprochement avec la Russie, d’ouverture vers la Corée du Nord ou de réduction des forces armées déclencha un ouragan médiatique méticuleusement orchestré.

 

Russiagate : une tempête fabriquée

Ce qui a suivi relève du délire collectif, orchestré avec une précision industrielle. Lorsque WikiLeaks publia vingt mille courriels du Comité national démocrate, l’équipe d’Hillary Clinton réagit avec une célérité quasi mécanique : les services secrets avaient — affirmait-on — identifié une cyberattaque russe. Le récit était prêt, calibré : Poutine voulait abattre Clinton et installer Trump.

Les médias, déjà avides de revanche contre ce président qui les bravait, se ruèrent sur cette histoire comme sur une drogue dure. Pendant des années, ils firent tourner la fable, alimentée par de nouveaux « indices » produits par les officines du renseignement. La mise en scène fut si totale qu’on en oublia l’essentiel : l’enquête de Robert Mueller, homme du système par excellence, n’a rien trouvé.

Le Sénat convoqua, en 2017, sous serment, ceux qui prétendaient détenir des preuves. Aucun ne put confirmer quoi que ce soit. Le cœur du mythe se vida en silence. Mais les médias se turent. Pas de mea culpa. Pas d’introspection.

 

Ce n’est qu’en avril 2020 — trois ans plus tard — que la vérité fut timidement évoquée : Russiagate s’était effondré de lui-même, illusion trop lourde pour se soutenir. Patrick Lawrence, journaliste chevronné, ancien correspondant en Asie, raconte dans Journalists and Their Shadows le prix payé pour avoir dénoncé l’hystérie médiatique : limogé de The Nation, honni par ses pairs, persécuté pour avoir osé qualifier l’affaire de « job interne » à l’entourage de Clinton. Il décrit un climat où les médias américains ont infligé à la démocratie des dégâts comparables à ceux que la guerre froide avait causés aux esprits : une dévastation lente, prolongée, invisible. Les services secrets avaient fini par cibler leur propre population, comme autrefois dans les régimes du bloc de l’Est. La guerre froide n’a jamais été un simple affrontement extérieur : elle fut également une entreprise de manipulation domestique.

 

Au commencement était Dulles : l’âge d’or de la presse infiltrée

Pour comprendre la profondeur de cette mécanique, il faut revenir au début : 1953.
Cette année-là, Allen Dulles — frère du secrétaire d’État John Foster Dulles — prend la tête de la CIA. La presse américaine devient un terrain d’expérimentation, l’opinion publique un instrument, les rédactions des avant-postes. On recrute des journalistes-influenceurs, on les forme, on les finance.

On fabrique des articles, on distille des commentaires, on glisse des informations dans les journaux comme un poison dans une coupe de vin. Le système fonctionne si bien que, lorsque l’existence de ces « journalistes-collaborateurs » finit par filtrer, la CIA orchestre une fuite contrôlée : trois douzaines d’entre eux seraient sur sa liste de paie.

Le scandale entraîne la mise en place du Frank Church Committee au Sénat. Six volumes d’enquête qui éclairent à peine plus qu’un couloir sombre. Les journalistes compromis ne sont pas contraints de témoigner. On protège l’édifice.Des années plus tard, des enquêtes indépendantes révèlent l’ampleur réelle : plus de 400 journalistes travaillaient pour la CIA.

En 1963 déjà, l’ancien président Harry Truman s’alarme publiquement : il n’avait jamais imaginé que la CIA deviendrait l’architecte de « sombres complots d’assassinat en temps de paix ». Il appelle à restreindre ses opérations. Mais les monstres ne se laissent pas refermer.

 

L’obsession américaine pour une Europe indépendante

Lorsque Truman publie ce texte, Charles de Gaulle échappe à plusieurs attentats. Le général est convaincu : derrière les tueurs se profile une ombre américaine. La presse française dévoile des connexions troubles entre Allen Dulles et des officiers putschistes. Le climat devient si tendu que John F. Kennedy appelle de Gaulle pour tenter de l’apaiser — et obtenir des informations sur les agissements de son propre patron de l’espionnage.

De Gaulle portait une vision insupportable pour Washington : une Europe souveraine, unie de Londres à Moscou, une « Europe des patries » libérée de la tutelle américaine. Et lorsqu’il accepte la décolonisation de l’Algérie, les faucons américains y voient une trahison : pour eux, Alger libre signifie Alger livrée au communisme.

Dans l’esprit des stratèges américains, l’Europe demeure un champ de bataille, une ligne de front, jamais un partenaire. L’indépendance gaullienne ne pouvait qu’attirer les balles.

 

Le “deep state” : ni fantasme ni caste unique, mais organisme en auto-allumage

On se trompe toujours sur l’« État profond ». On lui prête des catacombes, des conspirations nocturnes, des maîtres cachés. La réalité est plus banale et plus inquiétante : un biotope de carriéristes permanents, un compost d’agences, de diplomates, de généraux prudents, de technocrates indéboulonnables et de journalistes institutionnels qui, sans jamais coordonner leurs actions, pensent de la même manière.

Pas besoin de complot : l’habitus suffit. Ce milieu ne se réunit pas : il réagit. Il ne conspire pas : il s’autoprotège. Qu’un élu ose toucher au dogme — sécurité, alliance sacrée, marché sanctifié — et l’appareil s’embrase tout seul, comme un vieux moteur saturé d’huile idéologique.

 

Aucun chef, mais une réaction immunitaire parfaitement synchronisée

La clé n’est pas l’unité, mais la ressemblance : mêmes écoles, mêmes promotions, mêmes loyautés transatlantiques, mêmes réflexes de prudence « responsable ». De loin, cela ressemble à une volonté unique ; de près, c’est la convergence mécanique de milliers de carrières soucieuses de perdurer.

Les rivalités internes sont réelles, les coups de poignard fréquents, mais rien n’altère l’horizon : la continuité sacrée des doctrines. Les scrutins passent comme pluie sur un pare-brise ; la route, elle, reste identique.

Ce n’est ni un mythe, ni une conjuration, ni une oligarchie secrète. C’est pire : une inertie organisée, nichée dans les zones du pouvoir où il n’existe ni élections, ni responsabilités, ni fin.

En 2010, le Washington Post révèle que 854 000 personnes travaillent aux États-Unis pour des programmes classifiés, réparties sur 10 000 sites. Un archipel tentaculaire, un pays dans le pays.

 

Cet appareil n’est pas homogène :

  • au Pentagone, certains généraux ont résisté à ceux qui voulaient armer l’Ukraine avec des missiles capables de frapper Moscou ;
  • en 2007, sous Bush, les services secrets contredisent la Maison-Blanche en affirmant que l’Iran a interrompu son programme nucléaire militaire ;
  • en 2013, Obama renonce in extremis à frapper la Syrie faute de preuves reliant l’attaque au sarin à Assad.

Les présidents passent. Les machines administratives demeurent — contradictoires entre elles, mais toujours souveraines.

 

John F. Kennedy face à la bête

Lorsque Kennedy entre en fonction, il souhaite éviter une guerre nucléaire et maintenir une coexistence relative avec l’URSS. La CIA n’en veut pas. L’épisode de la Baie des Cochons en est l’illustration parfaite : Kennedy souhaite camoufler l’opération en révolte interne des anticastristes ; Dulles veut une intervention militaire ouverte.

Voyant le président réticent, Dulles l’abreuve d’informations tronquées, espérant provoquer un échec qui obligerait Kennedy à frapper plus fort. Kennedy refuse. Il refuse le piège, il refuse la logique du « toujours plus ».
Il paiera quelques années plus tard, d’un prix que l’Histoire officielle préfère envelopper de mythologies rassurantes.

 

Trump, cabotin malgré lui

On peut voir en Trump le cabotin décrit par ses adversaires : bluffeur, joueur compulsif, improvisateur. Mais réduire ses zigzags diplomatiques à un trait de caractère serait une erreur : aucun président américain n’évolue en apesanteur. Chacun entre dans un nid déjà occupé, dont le premier habitant est cet immense coucou qu’est le complexe militaro-industriel, qui éjecte tout ce qui ne nourrit pas son appétit.

Trump n’y a pas échappé.

 

Le pouvoir absolu du président : l’une des farces les mieux entretenues

Sous ses rodomontades isolationnistes, il a dû céder aux impératifs du système. Il lui fallait fournir des preuves de force — même artificielles — pour éviter que l’appareil ne le renverse de l’intérieur.
Son errance entre « America First » et démonstrations militaires s’explique ainsi : ce n’est pas lui qui oscillait, c’est la cage qui imposait ses mouvements.

Aucun président n’y échappe. Aucun.

 

L’économie des armes : la logique implacable du profit

Günther Anders, philosophe à la lucidité glaciale, résumait la vérité que les technocrates de la guerre préfèrent enfouir :« Les armes ne sont pas faites pour les guerres : les guerres sont faites pour les armes. »

Toute la structure économique occidentale repose sur un triangle presque parfait :

  1. Réarmement : on fabrique, on finance, on justifie.
  2. Guerre : on déploie, on détruit, on consomme.
  3. Reconstruction : les mêmes entreprises rebâtissent ce qu’elles ont contribué à raser.

Une boucle sans morale, sans fin. Le numérique s’y est ajouté : la guerre cybernétique a intégré l’industrie informatique à cette danse macabre.

 

Le Projet pour un Nouveau Siècle : manifeste pour un empire perpétuel

En 1997, des stratèges et lobbyistes rédigent le Project for a New American Century (PNAC), plaidoyer brut pour une domination américaine garantie par la force. La diplomatie y apparaît comme un supplément d’âme facultatif ; l’avenir doit se bâtir par des interventions, des démonstrations de puissance, des guerres préventives.

Cette pensée persiste. En 2019, la RAND Corporation publie Overextending and Unbalancing Russia, manuel pour pousser Moscou à la rupture stratégique. Seuls les noms des rapports changent.

 

Un empire profond qui dépasse les présidents

Le conflit entre Trump et ses services secrets n’était pas un caprice : c’était une bataille contre un système ancien, affiné depuis la guerre froide. Allen Dulles méprisait Kennedy ; Kennedy le lui rendait bien. En façade, protocole. En coulisse, guerre ouverte. John F. Kennedy voulait une coexistence prudente. La CIA voulait la confrontation. Et au centre de cette lutte demeurait la question fondamentale : Qui gouverne ? Le président élu, ou l’appareil permanent qui se renouvelle sans jamais répondre de rien ?

Kennedy commit l’erreur cardinale : croire qu’il dirigeait l’État. Son destin tragique — quelles qu’en soient les interprétations — demeure le rappel le plus brutal de la vérité souterraine des États-Unis : le pouvoir élu se heurte toujours au pouvoir permanent.

 

Trump, dernier avatar d’une longue lignée d’illusions

On peut railler Trump pour son instabilité ou son impulsivité. Mais son errance diplomatique ne fut jamais un trait psychologique : elle fut le résultat d’une mécanique qui exige qu’un président parle d’isolationnisme tout en agissant en gendarme global, prêche la paix en livrant des armes, vante la souveraineté tout en orchestrant sanctions et blocus.

Ce n’est pas Trump qui dirigeait : c’est l’infrastructure impériale qui dictait.
Le slalom entre « America First » et frappes ciblées est la stratégie elle-même, imposée par l’appareil militaro-industriel.

 

Quand l’Empire se raconte des histoires pour survivre

Le discours de Tulsi Gabbard, annonçant la fin des aventures de « regimea change », pourrait presque séduire : l’image d’un pays qui se réveillerait enfin.
Mais le même jour, les navires américains avançaient vers le Venezuela.
Le même mois, la Maison-Blanche menaçait le Nigeria.
La même année, des bateaux étaient coulés dans les Caraïbes, équipages exécutés sans procès, conformément à une doctrine inaugurée sous Obama : tuer plutôt que capturer.

L’Amérique promet la fin de ses travers au moment exact où elle les reproduit.
Ce n’est pas un accident : c’est la nature même de l’Empire.

 

Un système né de la guerre froide, consolidé par la désinformation

Rien ne disparaît dans l’architecture du pouvoir américain : les vieux réflexes survivent, recyclés pour le présent. Le complexe militaro-industriel demeure l’un des moteurs les plus puissants de l’économie occidentale. Les services secrets, censés protéger la nation, se retrouvent régulièrement en position de saper leur propre gouvernement lorsqu’il tente de dévier la trajectoire impériale.

 

Les interventions militaires des États-Unis depuis 1991

 

1991 - Deuxième guerre du Golfe contre l’Irak : la première démonstration américaine de l’ère post-soviétique, mise en scène mondiale de la supériorité militaire.

1992 - Imposition d’une zone d’exclusion aérienne en Irak, contrôle permanent du ciel étranger.

1992–1994 - Intervention militaire en Somalie, sous couvert humanitaire, terminée dans le chaos.

1993 - Bombardement de Bagdad par des navires de guerre américains.

1994 - Intervention militaire en Haïti, nouvelle démonstration d’« exportation de la démocratie ».

1994–1995 - Bombardement massif de la Bosnie-Herzégovine, prélude à la fragmentation des Balkans.

1998 - Raid aérien contre une prétendue usine d’armes chimiques au Soudan — qui n’en était pas une.

1999 - Guerre de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie, pivot stratégique de l’élargissement vers l’Est.

2001–2021 - Vingt ans de guerre en Afghanistan : l’intervention la plus longue de l’histoire américaine.

2003 - Troisième guerre du Golfe contre l’Irak : invasion fondée sur des armes imaginaires.

2011 - Guerre de l’OTAN contre la Libye : chute de Kadhafi, chaos durable.

Depuis 2014 - Guerre contre l’État islamique (EI) au Moyen-Orient.

Depuis 2015 - Interventions militaires au Yémen, dans un conflit meurtrier oublié des médias.

Depuis 2017 - Participation directe à la guerre en Syrie, au-delà des opérations clandestines précédentes.

2020 - Assassinat ciblé du général iranien Qassem Soleimani : acte de guerre unilatéral.

2024 - Attaques de missiles contre les zones contrôlées par les Houthis au Yémen.

2024 - Frappe contre les Gardiens de la Révolution en Irak.

2025 - Attaques contre des installations nucléaires iraniennes.

 

Remarque finale:

À ces interventions officielles s’ajoutent les opérations clandestines, les actions de la CIA, les tentatives de changement de régime et autres ingérences invisibles,
dont aucune liste ne sera jamais exhaustive.

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LE PROJET MORTIFÈRE DE MACRON : UN NOUVEAU SERVICE MILITAIRE

27 Novembre 2025, 00:10am

Publié par GPTV - Nicolas Stoquer

La Matinale de Géopolitique Profonde du 26 novembre 2025

La stratégie française sur l’Ukraine glisse vers une ligne dure qui contredit la dynamique diplomatique voulue par Washington. En présentant le cessez-le-feu comme seule porte d’entrée, sans horizon politique clair, Paris entretient l’idée d’un conflit gelé et réversible, loin de toute stabilisation réelle. La régénération militaire de l’Ukraine devient la priorité, plaçant la France dans une posture de soutien prolongé qui frôle la co-belligérance.

 

L’évocation de forces occidentales déployées après un cessez-le-feu marque une rupture profonde avec les dogmes initiaux de l’OTAN. Cette option introduit une ambiguïté stratégique majeure : jusqu’où l’Europe acceptera-t-elle de s’engager dans un rapport de force direct avec Moscou ? Elle risque aussi d’accentuer les fractures internes, alors que plusieurs capitales privilégient une sortie progressive de la confrontation.

 

À cela s’ajoute une inflation autour des « guerres hybrides », présentées comme une menace diffuse mêlant cyberattaques, manipulations sociales et opérations clandestines. Une menace élargie à ce point ouvre la voie à toutes les interprétations et facilite l’expansion silencieuse des mécanismes de gouvernance cachée.

 

Cette trajectoire isole Paris au moment où l’Europe peine à articuler une stratégie cohérente. Entre pressions militaires, diplomatie contrainte et risques d’escalade, se joue une bataille cruciale pour la souveraineté européenne et la place de la France dans l’ordre mondial qui se recompose.

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France 2030: Une machine de guerre médiatique en surchauffe

26 Novembre 2025, 08:03am

Publié par Louis Giroud

La France officielle s’est lancée dans une entreprise de formatage et de conditionnement massif. Il ne s’agit plus d’informer, encore moins de réfléchir: il faut produire de la sidération. Le pays se transforme en chambre d’écho où chaque déclaration doit dépasser la précédente, où la nuance disparaît sous la pression du spectaculaire. La Russie sert d’écran total. On y projette tous les scénarios anxiogènes possibles. L’histoire n’a plus droit de cité. La cohérence encore moins.

Les médias en transe

Les rédactions ressemblent à des chaînes de montage où l’on assemble, heure après heure, le même message agressif, la même injonction alarmiste, les mêmes frissons recyclés. Les intervenants se succèdent dans un ballet parfaitement huilé: chacun transforme l’actualité en menace imminente et grave. Pas d’hypothèse alternative. Pas de contre-argument. Pas de frein. Le rôle des journalistes se réduit à amplifier le bruit de fond voulu par l’appareil politico-administratif. Ils ne posent plus de questions. Ils valident, confirment, répètent. Ils revendiquent leur soumission comme une compétence. Leur sécurité professionnelle dépend de cette fidélité absolue à la dramaturgie du moment.

 

L’angoisse comme outil de gestion

Depuis des années, les pouvoirs en place misent sur la peur comme méthode de gouvernement. L’alternance d’alertes extrêmes et d’accalmies trompeuses fonctionne comme un système de pression continue. L’attention publique reste captive. L’opinion n’analyse plus: elle sursaute.

Cette technique a été perfectionnée jusqu’à devenir un réflexe d’État. Le citoyen est transformé en consommateur d’alertes. On lui apprend à anticiper le pire pour mieux accepter l’arbitraire. À force, la population vit dans un état d’attente nerveuse permanente, conditionnée à réagir au signal plutôt qu’aux faits.

 

Les experts automatiques

Pour valider cette mécanique, on convoque les «spécialistes». Le général «traquenard» par exemple, celui qui s’est échoué sur toutes ses analyses passées, parade à nouveau en mentor géopolitique. Il sermonne ceux qui, malgré tout, pensent encore par eux-mêmes. Il revêt sa tenue de guerre conceptuelle, bardée de certitudes déjà périmées.

 

Le rôle de ces gens consiste à servir de caution pseudo-scientifique à une vision déjà écrite à l’avance. L’imagination remplace la connaissance. On annonce des offensives impossibles, des frontières fantasmées, des scénarios grotesques d’invasions dignes de bandes dessinées. Cela suffit pour fabriquer du contenu, pour occuper l’espace, pour saturer les écrans.

 

Les personnalités publiques en roue libre

Certaines figures politiques ou médiatiques dépassent même le besoin d’exister: elles cherchent à dominer la scène en poussant à l’escalade. Elles parlent de guerre comme d’un événement ordinaire, d’un simple plan de carrière. Elles manipulent les dates, inventent des échéances, mettent en scène une Europe prête à l’affrontement comme si cela relevait de la bonne gestion.

D’autres se rêvent stratèges. Ils expliquent doctement ce qu’il faudrait faire, comment tenir tête, comment «envoyer un signal». On peine à croire qu’ils comprennent ce qu’impliquerait un conflit réel. Quand le danger se rapproche, ce sont les premiers à disparaître des radars. Ils savent très bien que l’héroïsme ne sera pas leur rôle. Ils préfèrent la posture.

 

Les illusions de courage

On les observe avec un certain amusement: ces mêmes voix qui réclament des mesures toujours plus radicales ne montrent jamais le moindre signe de responsabilité personnelle. Leur vision de la guerre reste théorique. Leur implication se limite à des formules sonores, des phrases martelées pour impressionner le public.

Lorsqu’on mesure leur constance, on s’aperçoit qu’ils ne tiennent debout que grâce à la scénarisation permanente. Leur témérité n’est qu’un élément de décor. Ils misent sur la catastrophe pour se donner un rôle dans l’histoire, mais leur premier réflexe serait la désertion si le réel surgissait à leur porte.

 

Un système qui tourne à vide

La France de 2030 n’a pas besoin d’ennemi extérieur pour se tromper de combat. Le pays tourne sur une machine narrative devenue incontrôlable. La russophobie n’est qu’un carburant parmi d’autres. Le but réel consiste à maintenir la population dans un état où l’angoisse remplace la lucidité, où l’imaginaire de crise recouvre toute possibilité de débat.

Les responsables politiques entretiennent la menace pour masquer leurs propres échecs. Les médias répètent ces menaces pour préserver leur place. Les experts les justifient pour sauver leur crédibilité. Et le public, pris dans ce système de signaux répétitifs, finit par confondre la fiction avec l’analyse.

 

Dans la population, les plus fragiles finissent par trembler au bruit d’une cuillère

Le pays s’est habitué à ce théâtre anxiogène. On lui a pris son libre arbitre, on lui a substitué un réflexe pavlovien. À chaque alerte, il lève la tête. À chaque répit, il panique encore plus. L’État n’a plus besoin d’autorité : la peur s’en charge.

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Sergueï Lavrov: L'interview accordée à Irina Dubois (Dialogue franco-russe) - Compte rendu exhaustif

25 Novembre 2025, 14:46pm

Publié par Louis Giroud

Irina Dubois ouvre l’entretien: Elle souligne que ce dialogue est très important pour tous ceux qui suivent l’émission à un moment où les relations entre la Russie et la France sont au plus mal. Elle rappelle que le «Dialogue franco-russe» accorde une priorité aux relations entre la France et la Russie. Elle propose deux sujets de discussion fréquemment rapportés dans les médias français depuis des mois, dans le contexte du conflit en Ukraine. Le premier: l’idée que l’armée russe frappe délibérément des cibles civiles en Ukraine. Le second: la position du président Emmanuel Macron, qui affirme que la Russie aurait choisi la France comme ennemie. Et aussi, cette idée que la Russie se prépare à une guerre à grande échelle contre les pays de l’OTAN dans quelques années. Et enfin, cette déclaration de l’actuel chef d’état-major des armées qui s’est adressé aux maires de France, puis aux Français, en disant que les Français «devraient être prêts à sacrifier leurs enfants dans une guerre contre la Russie». Elle demande à Lavrov de commenter cette déclaration.

Serguei Lavrov déclare avoir entendu cette déclaration selon laquelle il faut être prêt à sacrifier la vie de ses enfants. Il rappelle également que ce général a parlé de l’économie, affirmant qu’il faudrait souffrir parce qu’il serait impossible de permettre à la Russie de gagner et de «conquérir l’Europe». Lavrov ajoute que personne ne sait d’où leur viennent de telles idées. Selon lui, il existe déjà en France une vague d’indignation à l’égard de cette volonté affichée de sacrifier les enfants des concitoyens. Il affirme ne pas savoir d’où viennent ces chefs militaires ni dans quelles universités ils ont été formés, mais suppose qu’ils veulent jouer le jeu du dirigeant actuel, Emmanuel Macron.

 

«La France traite la Russie de manière malhonnête»

Lavrov poursuit: selon lui, la France traite la Russie de manière malhonnête depuis longtemps, notamment depuis les accords de Minsk que la France, représentée alors par François Hollande, a garantis par sa signature avec Angela Merkel en 2015 aux côtés de Vladimir Poutine et Petro Porochenko. Il rappelle qu’en 2022, au début des hostilités, la question a ressurgi: pourquoi personne n’avait respecté les accords de Minsk? Et que Porochenko, Merkel et Hollande avaient admis qu’aucun d’eux n’avait eu l’intention de les appliquer.

 

Irina Dubois lui demande s’il avait compris que ces accords seraient un compromis «à un moment donné». Serguei Lavrov répond que le président Poutine est une personne très honnête et que, juste après le début de l’opération militaire spéciale, il a évoqué les accords de Minsk, les relations avec l’Occident et la question ukrainienne en général. Poutine avait alors déclaré que la Russie avait eu, dans les années 2000, beaucoup d’illusions concernant l’Occident, puis que ces illusions avaient progressivement disparu. Il restait cependant un espoir: l’espoir de la capacité à négocier, et surtout l’espoir de la décence des partenaires européens, principalement les Européens occidentaux. Tous ces espoirs ont disparu, a affirmé Poutine en février 2022.

 

«Empêcher des menaces de l’OTAN à nos frontières»

Serguei Lavrov insiste: jusqu’en février 2022, avant que la Russie ne comprenne qu’elle n’avait pas d’autre choix que de lancer une opération militaire spéciale, cet espoir existait encore et s’était incarné dans des initiatives concrètes. En décembre 2021, alors que l’Occident déclarait que la Russie préparait une intervention, Bill Burns, directeur de la CIA, était venu à Moscou pour mettre en garde. Les Russes avaient alors déclaré que leur objectif était d’empêcher la création de menaces militaires de l’OTAN à leurs frontières, en militarisant l’Ukraine et en la soumettant aux doctrines de l’OTAN qualifiant la Russie d’« adversaire ».

 

En décembre 2021, pour montrer qu’une alternative existait, la Russie avait soumis au nom du président Poutine des projets d’accords Russie–OTAN et Russie–États-Unis, destinés à garantir la sécurité et résoudre les problèmes de menaces. Ces projets visaient à codifier les engagements politiques que tous les pays européens, les États-Unis et le Canada avaient solennellement signés dans le cadre de l’OSCE en 1999, puis confirmés en 2010 à Astana. Pourtant, rien n’avait changé et l’OTAN avait continué de s’élargir. Lavrov rappelle qu’il y a eu cinq vagues d’élargissement, et qu’une sixième est en cours.

 

Lorsqu’ils ont attiré l’attention de leurs partenaires sur le fait que leur signature était violée par des actions pratiques, ceux-ci avaient répondu qu’il s’agissait d’engagements politiques, non juridiques. Serguei Lavrov juge cela comme un cynisme sophistiqué. Au moment où Medvedev était président, la Russie avait proposé de transformer ces engagements en obligations légales. Les Occidentaux avaient refusé, disant que seules des garanties de sécurité juridiques de l’OTAN pouvaient être obtenues. Lavrov commente: conceptuellement, mentalement, ils voulaient préserver l’OTAN comme aimant, même après la disparition de l’URSS et du pacte de Varsovie.

 

Il explique: «Si nous vous emmenons dans nos rangs, nous assurerons votre sécurité, mais vous devrez nous obéir. Et comment obéir? En attaquant la Russie.» Il cite l’exemple récent de la pression exercée sur la Serbie pour qu’elle reconnaisse l’indépendance du Kosovo et rejoigne la politique russophobe de l’UE. Les Européens occidentaux et les «jeunes Européens» — Polonais et Baltes — dirigent selon lui cette ligne.

 

Il évoque également la France. Macron, affirme Lavrov, a déclaré que la Russie avait inventé cette guerre, qu’il n’y avait pas de menace réelle, qu’il s’agissait d’une «mystification» et même des «convulsions d’un pouvoir pleurant la perte de son statut impérial et colonial». Lavrov observe que la cote de Macron est mauvaise. Il cite aussi le ministre allemand de la Défense — qu’il désigne à tort comme français, mais rectifie implicitement — Boris Pistorius, affirmant que la Russie attaquerait d’ici 2030. Lavrov ironise: peut-être en 2029 ou 2028.

 

Selon Lavrov, les Européens préparent leur peuple en affirmant que c’est inévitable, et militarisent leur économie. Il dit avoir lu que même le système de santé français serait maintenant militarisé pour soigner les soldats.

Il revient sur la phrase concernant le sacrifice des enfants «pour la liberté, l’égalité, la fraternité». Il ironise: «Marianne doit se retourner sur toutes ces toiles où elle est représentée.» Lavrov affirme que rien ne prouve que la Russie veut attaquer la France. Il rappelle que la Russie est déjà allée deux fois à Paris, pour libérer les Français avec de Gaulle et aider à effacer la honte nationale après l’occupation nazie.

 

Absurdité logique

Il ajoute un raisonnement: les Européens prétendent que la Russie n’atteint pas ses objectifs en Ukraine, qu’elle ne prend pas 100 % du territoire ukrainien, et concluent: «Alors n’ayez pas peur, notre armée européenne est beaucoup plus forte. Nous vaincrons la Russie facilement avec des armes classiques. Nous avons cinq fois plus de gens.» Lavrov souligne l’absurdité logique: si la Russie n’arriverait déjà pas à prendre l’Ukraine, pourquoi auraient-ils peur qu’elle attaque Paris? Selon lui, les élites européennes misent sur la guerre, elles ont lié leur carrière au slogan d’infliger une défaite stratégique à la Russie. Elles veulent étrangler la Russie par les sanctions, annonçant régulièrement que son économie va craquer. Il estime que ces élites ont oublié les leçons de la Seconde Guerre mondiale: un peuple qui défend sa dignité nationale peut s’unir et résoudre tous ses problèmes.

 

Serguei Lavrov évoque les visites de Poutine au quartier général des forces armées, et estime que les informations publiées parlent d’elles-mêmes. Il juge que l’arrogance affichée par Macron, par les dirigeants des Pays-Bas et d’autres Européens reflète surtout leur confusion. Ils ignorent quoi faire: s’ils imitaient Viktor Orbán ou Robert Fico et déclaraient qu’il faut parler avec la Russie, ils craindraient de perdre le pouvoir.

 

Irina Dubois précise la position de certains experts et analystes venant sur la plateforme du «Dialogue franco-russe»: évidemment, dit-elle, ils ne veulent pas combattre la Russie et expriment au contraire des sentiments amicaux. Elle revient à la question initiale sur les accusations selon lesquelles la Russie frapperait délibérément des cibles civiles en Ukraine. Lavrov répond que la Russie n’a vu aucune preuve et qu’elle a vu à plusieurs reprises des preuves contraires. Dès qu’un projectile frappe une cible civile en Ukraine, les autorités de Kiev et les capitales occidentales accusent immédiatement la Russie.

 

Personne ne répond jamais à la demande russe

Il rappelle qu’hier encore, une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU s’est tenue à ce sujet. Personne ne répond jamais à la demande russe: «montrez-nous les faits». Il juge triste que le secrétariat de l’ONU reprenne systématiquement l’accusation contre la Russie, même lorsque les faits sont, selon lui, évidents. Il cite Antonio Guterres et son porte-parole Stéphane Dujarric, qui condamnent immédiatement la Russie quand un projectile tombe sur une installation civile ukrainienne. Mais lorsque l’Ukraine bombarde depuis plus d’un an des territoires russes incontestés comme Belgorod ou Koursk, détruisant maisons, hôpitaux, jardins d’enfants, alors — selon Lavrov — le secrétariat de l’ONU répond seulement qu’il est «préoccupé» et qu’il étudie la situation.

 

Lavrov rappelle plusieurs épisodes: l’affaire de Kramatorsk, où un missile avait frappé une gare, tuant des civils. Les Occidentaux avaient immédiatement accusé la Russie, mais selon Lavrov, des spécialistes honnêtes ont montré que le missile venait de la zone ukrainienne. Il cite ensuite la maternité de Marioupol, où des femmes présentées comme victimes avaient ensuite affirmé qu’il n’y avait pas eu d’attaque russe. Puis il évoque Boutcha, qu’il décrit comme «la plus grande mystification». Il déroule en détail l’épisode: au moment où les négociateurs ukrainiens à Istanbul remettaient des principes de règlement acceptés par la Russie, la Russie avait retiré ses troupes de la banlieue de Kiev, y compris Boutcha, comme geste de bonne volonté. Deux jours durant, le maire avait annoncé le départ des Russes. Le troisième jour, des correspondants de la BBC étaient arrivés et avaient filmé des cadavres «soigneusement disposés» le long d’une rue, mains liées. Lavrov affirme que leurs vêtements étaient propres alors qu’il faisait boueux en avril, suggérant que la scène avait été mise en scène. Il note que personne n’a répondu à la demande d'enquête de la Russie.

 

Depuis, affirme-t-il, la Russie demande régulièrement à l’ONU de fournir la liste des corps filmés. Il regarde Antonio Guterres «dans les yeux» chaque année en lui demandant au moins cette liste. Selon Lavrov, l’ONU refuse, invoquant des règles de confidentialité, ce qu’il juge être un aveu. Il enchaîne: la Russie connaît la machine de propagande occidentale et reste prête, dit-il, à siéger avec l’ONU et la Croix-Rouge pour examiner des faits concrets — mais à chaque fois qu’elle propose cela, «ils disparaissent».

 

Les États-Unis ont toujours eu l’intérêt de couper la Russie de l’Europe

Irina Dubois ramène l’entretien vers l’actualité. Elle évoque l’opinion répandue en Europe et en Russie selon laquelle Donald Trump serait un visionnaire capable d’arrêter les guerres. Mais elle rappelle aussi que les États-Unis ont toujours eu l’intérêt de couper la Russie de l’Europe. Elle évoque un «nouveau plan de paix» présenté dans les médias, composé de 28 points, que Zelensky semble accepter. Elle demande à Lavrov ce qu’il en pense.

 

Serguei Lavrov répond que c’est trop flou. D’abord, Zelensky dit être prêt à discuter; ensuite ses représentants disent le contraire. Il est difficile, selon lui, de commenter ces spéculations. La position russe reste qu’un règlement diplomatique est préférable. Il rappelle qu’après le sommet en Alaska, selon lui, un envoyé de Donald Trump avait apporté des paramètres de règlement prenant en compte les approches de principe de la Russie, notamment la nécessité de s’attaquer aux causes profondes du conflit: la tentative occidentale d’intégrer l’Ukraine dans l’OTAN en créant des menaces militaires pour la Russie, en violation des promesses faites à l’URSS et des accords de l’OSCE; et la politique «du régime nazi» mis au pouvoir par un coup d’État en 2014, qui aurait pour objectif d’«exterminer tout ce qui est russe». Lavrov rappelle une déclaration de Zelensky conseillant aux Ukrainiens russophones de «partir en Russie» s’ils se sentaient appartenir à la culture russe. Il dit: «Le Donbass et la Novorossia ont suivi son conseil.»

 

«Les États-Unis ont seulement changé de méthodes, non d’objectif»

Trump est venu au pouvoir avec le slogan MAGA, critiquant Biden pour l’ingérence idéologique dans le monde. Trump avait promis que les États-Unis ne pratiqueraient pas ce type d’imposition idéologique. Mais selon Lavrov, les États-Unis ont seulement changé de méthodes, non d’objectif: dicter leur volonté à tout le monde. L’Europe dépendant davantage des États-Unis, elle n’a pas de véritable autonomie. Lavrov affirme que les élites européennes ont misé leur carrière sur une défaite stratégique de la Russie par «les mains du régime nazi à Kiev». Il rappelle que Boris Johnson a, selon lui, interdit à Zelensky de signer le document paraphé en avril 2022.

 

Sur les sanctions, Serguei Lavrov note que Trump en avait déjà imposé, mais que Biden les a multipliées, et que les Européens vont encore plus loin. Il évoque la fin de la mondialisation telle que conçue par les États-Unis: FMI, Banque mondiale, OMC ne remplissent plus leur rôle, les règles de marché ne sont plus respectées, la propriété privée n’est plus inviolable. Il cite l’abandon de l’étalon-or sous Nixon, et l’époque où les États-Unis garantissaient que le dollar appartenait « à l’humanité ». Cette époque est, selon lui, révolue. Il parle d’un quasi-chaos dans le commerce international et l’investissement mondial. Les actions américaines ne visent pas seulement à soumettre l’Europe, mais à tirer profit partout. Il reconnaît que Trump a gelé huit guerres et que la Russie apprécie ce désir d’arrêter les conflits, mais estime que ces initiatives n’attaquaient pas les causes profondes. Aujourd’hui, tous ces conflits ont repris ou se sont aggravés.

 

Irina Dubois souligne que cette interview sera aussi qualifiée de propagande. Elle rappelle que, depuis des mois, les médias français répètent que la Russie mène des cyberattaques contre les pays occidentaux, y compris la France. Elle observe que beaucoup de petits médias peinent à émerger et que la guerre de l’information est une guerre mondiale. Qui la domine? Qui la gagnera?

 

Lavrov répond que quantitativement, les Occidentaux dominent, avec une immense quantité de médias financés aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Europe. Mais selon lui, un autre critère compte: la confiance des utilisateurs. Et là, dit-il, RT et Sputnik occupent «les postes les plus avancés» en termes de fréquentation et de confiance. Il affirme que ces médias disent la vérité, ce qui déplaît à l’Occident. Il cite Victoria Nuland déclarant que les États-Unis avaient investi 5 milliards de dollars dans la préparation du coup d’État de 2014 en Ukraine. Il évoque la rencontre Poutine–Macron à Brégançon en 2019 et rappelle que RT et Sputnik étaient déjà privés d’accréditation à l’Élysée avant même la guerre. Un porte-parole français avait dit: «Ce ne sont pas des médias, ce sont des instruments de propagande.»

 

Lavrov évoque ensuite une journée internationale contre l’impunité des crimes contre les journalistes. Il cite Kaja Kallas parlant de liberté d’expression comme fondement de l’UE, ce qu’il qualifie de mensonge, rappelant l’interdiction de RT et Sputnik en Europe bien avant l’opération militaire spéciale.

 

Irina Dubois rappelle que le Dialogue franco-russe a été créé il y a vingt ans par Chirac et Poutine. Elle évoque la «longue table» entre Macron et Poutine que tout le monde a encore en mémoire. Lavrov répond que c’était en pleine pandémie, et que la Russie est constamment accusée d’avoir trahi des idéaux européens, alors que ce sont les Européens, selon lui, qui ont trahi leurs engagements, notamment ceux de la charte de Paris de 1990. Il rappelle que ce document garantissait l’accès libre à l’information, y compris depuis l’étranger. Selon lui, l’UE ignore désormais ces principes.

 

Il évoque la disparition de l’URSS, les tentatives occidentales de « charmer » Gorbatchev et l’adoption de normes garantissant l’accès libre à l’information. Pour Lavrov, les dirigeants actuels de l’Occident n’ont plus rien à voir avec ces principes. Il cite Victor Orbán, Fico et récemment Petr Fiala (mal nommé Babich dans la transcription), qu’il décrit comme pragmatiques, non prorusses, mais soucieux de leurs citoyens. Ils ne veulent pas dire à leurs citoyens de sacrifier leurs enfants pour soutenir « le régime nazi de Kiev ».

 

L’idéologie russophobe repose sur l’idée que la Finlande avait quelque chose à revendiquer contre la Russie

Lavrov évoque ensuite Alexander Stubb, ancien ministre finlandais, devenu président. Il dénonce sa russophobie, affirmant que les Finlandais n’ont jamais abandonné les germes d’un passé nazi lorsqu’ils s’étaient alliés à Hitler et avaient participé au blocus de Leningrad. Il évoque les villes frontalières où les citoyens finlandais venaient sans visa participer à des festivals de cinéma, musique et danse avec des Russes. Tout cela, dit-il, a été détruit par la fermeture de la frontière et l’installation d’infrastructures de l’OTAN. Il affirme que l’idéologie russophobe repose sur la vieille idée que la Finlande avait quelque chose à revendiquer contre la Russie, et que cette mémoire historique explique la politique actuelle. Pourtant, Stubb lui-même, dit Lavrov, admet parfois qu’il faudra un jour parler à la Russie.

 

Irina Dubois évoque un paradoxe: la Russie avance sur le front, ces résultats sont visibles, mais les grands pays occidentaux agissent comme s’ils n’existaient pas. Zelensky est venu neuf fois à Paris et a signé avec Macron une lettre d’intention pour l’achat de cent Rafale. Elle demande qui va payer. Elle demande aussi quelle est la stratégie de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, qui continuent d’envoyer de l’argent à l’Ukraine tout en affirmant croire à la victoire de cette dernière.

 

«Depuis 500 ans, toutes les grandes catastrophes viennent d’Europe»

Lavrov dit ne pas pouvoir analyser cela du point de vue du bon sens. Il ironise sur le «chiffre 100» — 100 Rafale, contrat de 100 ans avec Keir Starmer, et 100 millions «volés» récemment dans une affaire de pots-de-vin. Il suppose que des fonctionnaires corrompus en profitent, peut-être à Bruxelles. Il affirme que la russophobie de ces dirigeants est ancienne et profonde. Tous leurs « sourires » envers la Russie avant la crise étaient un jeu : selon Lavrov, ils ont toujours voulu du mal à la Russie. Il dit que leurs prédictions d’effondrement de l’économie russe révèlent un vieux schéma européen : depuis 500 ans, toutes les grandes catastrophes viennent d’Europe. Les deux guerres mondiales ont commencé en Europe. Selon lui, ce « code historique » n’a pas disparu : l’agressivité russophobe existe toujours.

 

Irina Dubois note que les récentes années ont vu une tendance à minimiser le rôle de l’URSS dans la victoire de la Seconde Guerre mondiale. Elle cite Kaja Kallas. Lavrov répond qu’elle n’est pas une «excellente élève», y compris en histoire. Il raconte qu’une ministre estonienne avait déclaré que l’URSS avait commencé la Seconde Guerre mondiale et occupé la moitié du monde. Il estime que les jeunes Estoniens reçoivent probablement la même désinformation.

 

L’URSS a fourni 75 % de l’effort militaire de la coalition anti-hitlérienne

Pour rétablir la réalité historique, Serguei Lavrov rappelle la conférence de réparations de février 1945, qui avait présenté des statistiques militaires montrant que l’Allemagne avait engagé dix fois plus de journées d’activité militaire contre l’URSS que contre tous les autres fronts réunis. 75 % des chars et des avions allemands avaient été détruits sur le front soviétique. L’URSS avait fourni 75 % de l’effort militaire de la coalition anti-hitlérienne. La Chine avait assuré 90 % de l’effort contre le Japon. Il cite Roosevelt et Churchill, reconnaissant que l’URSS avait « éventré la machine de guerre allemande ». Il indique que Churchill, parallèlement, planifiait déjà une opération contre l’URSS (« opération impensable »).

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La Censure du «Bien» : chronique d’un Occident qui ne veut surtout pas savoir…

18 Novembre 2025, 22:09pm

Publié par Louis Giroud

Le Corriere della Sera a refusé de publier une interview de Sergueï Lavrov. Il fallait s’y attendre. L’époque aime les mensonges comme un enfant aime son doudou : violemment, viscéralement, avec une tendresse hystérique. La vérité, elle, n’a plus droit de cité ; elle dérange, elle fait tache, elle pue le soufre. Elle rappelle que le monde n’est pas une salle d’attente climatisée du «Bien», mais un lieu affreusement réel, incontrôlable, imprévisible.

Le refus du Corriere ne révèle rien sur Lavrov. Il révèle tout sur l’Occident contemporain : une civilisation transformée en secte hygiéniste qui traque le réel comme une maladie honteuse, qui purifie les discours comme d’autres purifiaient les races, qui filtre la pensée comme on filtre l’eau contaminée.

Ce n’est pas un journal qui rejette une interview.
C’est un temple qui chasse l’impur.

La peur de l’homme qui ne récite pas un catéchisme

Lavrov répond. Le Corriere panique. La rédaction a vu surgir dans le texte quelque chose d’effrayant, de rarement observé dans un quotidien occidental : un point de vue non homologué par Bruxelles, non tamponné par Washington, non béni par le clergé médiatique qui dicte ce que le lectorat doit absorber sans s’étrangler.

Le journal parle de « nombreuses déclarations controversées ».
Le mot controversé signifie aujourd’hui : interdit.

Dès qu'un propos exige autre chose qu’une réaction réflexe conditionnée par les brumes morales du moment, il devient dangereux. Le Corriere agit comme s’il venait de trouver une grenade dans une boîte aux lettres. Il retire les passages gênants, comme on retire une moustache d’Hitler sur une photo de famille. L’époque adore réécrire.

Pourquoi avoir interrogé Lavrov ? Pour fabriquer un simulacre, un fantôme décoratif, un Lavrov de carton à agiter devant les lecteurs apeurés. S’il s’avise de penser, de répondre, d’expliquer, l’objet devient inutilisable. Il faut alors le découper, le tailler, le réduire à ce que les prêtres de l’Information jugent tolérable.

L’Occident médiatique ne parle jamais avec ses adversaires.
Il parle à la place de ses adversaires.

La censure moderne : une sucrerie nappée d’arguments moraux

La censure classique avait le mérite d’être franche : elle brûlait, elle frappait, elle interdisait. Aujourd’hui, elle cajole. Elle sourit. Elle justifie. Elle se drape dans des velléités éducatives. Elle se donne des airs de diététicienne soucieuse du bien-être intestinal du public.

Elle dit : « ce n’est pas de la censure, c’est de la vérification »; « ce n’est pas un refus, c’est une précaution»; « ce n’est pas une suppression, c’est une responsabilité ».

Le mensonge devient vertu civique. L’époque adore « protéger » les citoyens. Toujours contre eux-mêmes.

Le Corriere supprime donc tout ce qui pourrait troubler la fragile digestion idéologique de la population italienne. Le public est devenu un organisme délicat, une créature translucide qu’il faut préserver du moindre choc. La parole russe pourrait fissurer cette bulle. On la supprime donc, comme on supprime un élément tranchant dans une crèche.

La russophobie sentimentale : opéra moral d’une civilisation anesthésiée

On ne se contente plus d’être hostile à la Russie. On cultive une russophobie mystique, liturgique, émotionnelle. Une russophobie de salon, parfumée, livrée en kit, prête à l’emploi. Un bon occidental se doit de frémir à la simple évocation de Moscou. C’est devenu un rituel identitaire, un signe de reconnaissance entre gens bien.

Dans ce climat, tout ce qui vient de Russie est réputé toxique avant d’être lu. La culture russe ? Bannie. La musique russe ? Interdite. La parole russe ? Radiée. Les orchestres s’engagent dans des purges nationales dignes de ministères du Bon Goût. Les universités suspendent des cours comme si Tolstoï s’était soudain transformé en terroriste de salon.

La russophobie n’est plus une opinion ; c’est un gage de moralité, qui sert à prouver que l’on fait partie du camp des Gentils.

Ce journalisme qui donne des leçons

Le Corriere en apothéose de suffisance morale. Le journal reproche à la Russie une « propagande » contenue dans les réponses. On croirait entendre un pompier pyromane dénoncer l’odeur de fumée.

Puis vient l’aveu suprême :
« Lorsque le ministre Lavrov respectera les principes du journalisme libre… »

Autrement dit :
« Nous acceptons de publier Lavrov quand il dira ce que nous voulons qu’il dise. »

La liberté de la presse se transforme en liberté de filtrer la presse.

L’Occident aime les dissidents étrangers tant qu’ils dissident dans le bon sens. Les autres deviennent des non-personnes. L’information se résume alors à une pièce de théâtre avec un seul acteur, répété ad nauseam, applaudi par lui-même.

Le Lecteur Occidental : un enfant qu’on borde avant de lui lire le monde

Le citoyen italien ne doit pas savoir. Il doit croire. Il doit répéter. Il doit ressentir. L’information n’est plus un outil : c’est un produit d’ambiance. Elle doit créer le sentiment correct, la réaction pavlovienne attendue.

Le Corriere agit comme un parent nerveux qui retire les ciseaux d’un enfant de dix ans, de peur qu’il ne s’ouvre la joue. Sauf que l’enfant a cinquante ans, possède un droit de vote et paie un abonnement. Mais peu importe : dans l’Occident moral, l’adulte est traité comme un mineur pour son propre bien.

On lui sert une Ukraine mythologique, triée, filtrée, dessinée avec les crayons d’un cours d’éducation civique. On lui distribue des récits simplistes où la réalité se fait petite pour tenir dans les cases du Bien. On lui apprend à haïr avec docilité. On lui apprend à applaudir la censure comme on applaudit un sauvetage.

La Démocratie sous Perfusion : un régime de papier glacé

La démocratie occidentale adore se mettre en scène comme gardienne de la liberté d’expression. Elle brandit l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle cite, elle proclame, elle déclame. Pendant ce temps, elle étouffe dans sa cage dorée, elle filtre tout ce qui bouge, elle dissimule tout ce qui dérange.

Le pluralisme se réduit à une chorale qui chante la même note.
La liberté se réduit à la possibilité d’exprimer des idées approuvées.
La dissidence se réduit à un délit de mauvaise humeur.

Les rédactions se prennent pour des douanes morales. Elles tamponnent les idées comme on tamponne des passeports. Elles interdisent l’entrée à tout ce qui pourrait ramener la complexité dans ce royaume de sucreries idéologiques.

La Vérité dehors, sous la pluie…

La vérité n’est plus invitée dans les salons occidentaux. Elle attend dehors, sous la pluie, comme un chien mouillé.

Les grands journaux se gavent de moraline, se persuadent qu’ils défendent la civilisation en supprimant les phrases trop vivantes. Ils croient contenir l’histoire en la réécrivant. Ils croient servir la démocratie en l’étouffant lentement.

 

L'interview controversée - (source: Lorenzo Maria Pacini - stratégic-culture.su)

 

Question :
On affirme que la nouvelle rencontre prévue entre Vladimir Poutine et Donald Trump à Budapest n’a pas eu lieu parce que même l’administration américaine aurait constaté votre réticence à négocier sur la question ukrainienne. Qu’est-ce qui a mal tourné après le sommet d’Anchorage, qui avait pourtant suscité l’espoir d’un véritable processus de paix ? Pourquoi la Russie reste-t-elle fidèle aux propositions formulées par Vladimir Poutine en juin 2024 ? Et sur quels points seriez-vous prêt à faire des compromis ?

S. Lavrov :
Les accords conclus à Anchorage constituent une étape essentielle vers une paix durable en Ukraine, après le coup d’État sanglant et anticonstitutionnel de février 2014 à Kiev, orchestré par l’administration Obama. Ces accords prennent en compte la réalité des faits et s’inscrivent dans les conditions d’un règlement équitable et stable, telles que les a définies le président Vladimir Poutine en juin 2024.

Nous pensions que ces paramètres avaient été entendus — y compris publiquement — par l’administration Trump, notamment en ce qui concerne l’impossibilité absolue pour l’Ukraine d’entrer dans l’OTAN, ce qui créerait à nos frontières immédiates des menaces militaires stratégiques pour la Russie. Washington avait aussi reconnu qu’on ne pouvait pas éluder la question territoriale au regard des référendums tenus dans cinq régions historiques de notre pays, dont les habitants ont exprimé sans équivoque leur volonté de s’autodéterminer face au régime de Kiev qui les traitait de « sous-hommes », « d’êtres » ou encore de « terroristes », et de se réunifier avec la Russie.

Le concept américain lui-même reposait sur les questions de sécurité et les réalités territoriales. Une semaine avant le sommet en Alaska, ce concept a été transmis à Moscou par l’envoyé spécial du président Trump, Steve Whitcoff. Comme Vladimir Poutine l’a expliqué à Donald Trump à Anchorage, nous étions prêts à prendre ce document pour base, tout en suggérant une mesure concrète permettant d’en lancer la mise en œuvre. Le président américain répondit qu’il devait consulter. Après sa rencontre du lendemain avec ses alliés à Washington, nous n’avons toutefois reçu aucune réaction à notre réponse positive aux propositions apportées à Moscou par Steve Whitcoff.

Même lors de ma rencontre avec le secrétaire d’État Marco Rubio, en septembre, à New York, je n’ai obtenu aucune réponse lorsque je lui ai rappelé que nous attendions toujours un retour. Afin de faciliter la prise de décision de nos collègues américains, nous avons alors mis par écrit, de manière informelle, les points d’Anchorage et les avons transmis à Washington.

Quelques jours plus tard, une conversation téléphonique a eu lieu entre Donald Trump et Vladimir Poutine, à la demande du premier. Il y fut convenu d’organiser une nouvelle rencontre à Budapest, préparée avec soin. Il était évident que les accords d’Anchorage en constitueraient l’ossature.

Puis j’ai à nouveau parlé au téléphone avec Marco Rubio. Après cet entretien — que Washington a décrit comme « constructif », ce qu’il fut réellement — les États-Unis ont cependant annoncé qu’une rencontre préparatoire entre le secrétaire d’État et le ministre russe n’était finalement « pas nécessaire ».

Je ne sais d’où sont venues les notes secrètes qui ont ensuite conduit le dirigeant américain à reporter, ou peut-être à annuler, le sommet de Budapest. Mais je vous ai exposé la séquence des faits de manière exacte, et j’en assume l’entière responsabilité.

En revanche, je ne répondrai pas aux mensonges prétendant que la Russie refuserait de négocier ou que les résultats d’Anchorage auraient été « un échec ». Le Financial Times, à ma connaissance, a largement diffusé cette version falsifiée afin d’attribuer toute la responsabilité à Moscou et de détourner Donald Trump de la voie de la paix stable et durable qu’il avait lui-même proposée — contrairement aux Européens, obsédés par l’idée d’un simple cessez-le-feu pour donner au régime nazi les moyens de poursuivre la guerre.

Quand la BBC falsifie même une vidéo du discours de Trump en lui prêtant des mots qu’il n’a jamais prononcés appelant à attaquer le Capitole, il est clair que le Financial Times ne s’embarrassera pas davantage pour mentir.

Pour notre part, nous restons prêts à tenir le second sommet russo-américain à Budapest, pourvu qu’il soit fondé sur les résultats patiemment élaborés à Anchorage. Aucune date n’a toutefois été arrêtée pour le moment. Les contacts russo-américains se poursuivent.

 

Question :
Les forces armées russes contrôlent aujourd’hui moins de territoire qu’en 2022, au début de l’opération militaire spéciale. Si vous êtes réellement en train de gagner, pourquoi ne portez-vous pas le coup décisif ? Et pourquoi refusez-vous de publier des chiffres officiels sur vos pertes ?

S. Lavrov :
L’opération militaire spéciale n’est pas une guerre de conquête territoriale, mais une opération destinée à sauver des millions de personnes qui vivent depuis des siècles sur ces terres, et que la junte de Kiev cherche à éliminer : par la loi — en interdisant leur histoire, leur langue et leur culture — et physiquement, grâce aux armes occidentales.

Un autre objectif fondamental est de garantir la sécurité de la Russie en empêchant l’OTAN et l’Union européenne d’ériger à nos frontières un État fantoche hostile, organisé juridiquement et idéologiquement autour d’un héritage nazi. Ce ne serait pas la première fois que nous arrêtons les agresseurs fascistes et nazis : nous l’avons fait durant la Seconde Guerre mondiale, et nous le ferons encore.

À la différence de l’Occident, qui rase des quartiers entiers, nous protégeons la population civile comme notre personnel militaire. Nos forces effectuent des frappes de précision sur des cibles exclusivement militaires ou sur les infrastructures qui soutiennent l’effort de guerre.

De manière générale, nous ne communiquons pas publiquement sur les pertes. Je dirai seulement qu’au cours de l’année, dans le cadre des opérations de rapatriement, la partie russe a restitué plus de 9 000 corps de soldats ukrainiens. Nous avons reçu 143 corps de nos propres soldats. À chacun de tirer ses conclusions.

 

Question :
Votre apparition au sommet d’Anchorage, portant un sweat-shirt frappé des lettres « URSS », a suscité de nombreux commentaires. Certains y ont vu la confirmation de votre volonté de restaurer, au moins symboliquement, l’ancien espace soviétique — Ukraine, Moldavie, Géorgie, pays baltes. Était-ce un message politique, ou simplement une plaisanterie ?

S. Lavrov :
Je suis fier du pays où je suis né, où j’ai grandi, où j’ai reçu une excellente éducation et où j’ai commencé ma carrière diplomatique. La Russie est l’héritière de l’URSS, et notre pays représente une civilisation millénaire. Le gouvernement populaire de l’ancienne république de Novgorod existait bien avant que l’Occident ne commence à expérimenter la démocratie.

J’ai même un t-shirt aux armoiries de l’Empire russe ; cela ne signifie pas que nous voulons le ressusciter. L’un de nos atouts les plus précieux est la continuité historique de la construction de l’État, dans l’unité du peuple russe et des autres peuples du pays. Le président Poutine l’a récemment rappelé lors de la Journée de l’unité nationale.

Il n’y avait donc aucun message codé : ne cherchez pas des signaux politiques là où il n’y en a pas. Peut-être que, en Occident, le patriotisme et l’attachement à la patrie s’effacent ; chez nous, ils font partie de notre code génétique.

 

Question :
Si l’un des objectifs de l’opération militaire spéciale était de ramener l’Ukraine dans l’orbite de la Russie, ne pensez-vous pas que la guerre, quelle qu’en soit l’issue, a donné à Kiev une identité internationale plus affirmée, désormais éloignée de Moscou ?

S. Lavrov :
Les objectifs définis par le président Poutine en 2022 sont toujours valables. Il ne s’agit pas de sphères d’influence, mais du retour de l’Ukraine à un statut neutre, non aligné et non nucléaire, et du respect strict des droits de l’homme et des minorités nationales — droits inscrits dans la Déclaration d’indépendance de 1990 et dans la Constitution ukrainienne.

La Russie a reconnu l’indépendance de l’Ukraine sur la base de ces engagements. Notre objectif est de ramener cet État à ses fondements sains et stables : refus de céder servilement son territoire à l’OTAN ou à une Union européenne devenue un bloc militaire agressif ; élimination de l’idéologie nazie, interdite à Nuremberg ; rétablissement des droits des Russes, des Hongrois et des autres minorités.

Il est significatif que Bruxelles, tout en poussant Kiev dans l’UE, reste muet sur la discrimination flagrante des « peuples non autochtones » — l’expression méprisante utilisée par Kiev pour désigner les Russes pourtant établis depuis des siècles.

C’est là une nouvelle preuve de la résurgence du nazisme en Europe. D’ailleurs, l’Allemagne, l’Italie et le Japon ont récemment voté contre la résolution annuelle de l’ONU condamnant la glorification du nazisme.

Les Occidentaux ne cachent plus qu’ils mènent une guerre par procuration contre la Russie, et qu’elle ne s’arrêtera pas « après la crise actuelle ». Cela a été exprimé par le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, par le Premier ministre britannique Keir Starmer, par Ursula von der Leyen, Kaja Kallas, et par Keith Kellogg, l’envoyé spécial américain pour l’Ukraine.

Face à ces menaces créées par l’Occident et le régime qu’il contrôle, la détermination de la Russie à assurer sa sécurité est pleinement légitime.

 

Question :
Les États-Unis livrent eux aussi des armes à l’Ukraine et ont même évoqué l’envoi de missiles de croisière Tomahawk. Pourquoi avez-vous une analyse différente de la politique américaine et de celle de l’Europe ?

S. Lavrov :
La plupart des capitales européennes constituent aujourd’hui le noyau d’une « coalition des volontaires » qui ne vise qu’un objectif : prolonger indéfiniment les hostilités, « jusqu’au dernier Ukrainien ». C’est leur façon de détourner l’attention de leurs populations des difficultés socio-économiques internes qui s’aggravent.

Avec l’argent des contribuables européens, ils financent le régime terroriste de Kiev et lui fournissent les armes qui tuent quotidiennement des civils dans les régions russes, ainsi que des Ukrainiens cherchant à fuir la guerre et les bourreaux nazis. Ils sabotent toute tentative de dialogue et évitent le contact direct avec Moscou. Ils multiplient les sanctions, qui frappent en retour leurs propres économies. Ils se préparent ouvertement à une nouvelle guerre européenne contre la Russie.

Leur objectif réel est d’entraver l’administration américaine actuelle, qui, au départ, souhaitait un dialogue, comprenait nos préoccupations, et s’était déclarée prête à rechercher une solution durable. Donald Trump a reconnu publiquement que l’expansion de l’OTAN était l’une des causes des tensions, exactement ce que Vladimir Poutine répète depuis vingt ans.

Nous espérons que le bon sens prévaudra à Washington. Quant à notre armée, elle ne distingue pas l’origine des armes : toute cible militaire est immédiatement détruite.

 

Question :
Vous aviez appuyé le « reset » avec Hillary Clinton. Une reprise des relations avec l’Europe est-elle envisageable ? Une sécurité commune pourrait-elle être le terrain d’un rapprochement ?

S. Lavrov :
Le conflit créé par la politique téméraire des élites européennes n’a jamais été notre choix. La situation actuelle ne sert ni leurs intérêts ni les nôtres. Nous souhaitons que les gouvernements européens, aujourd’hui animés d’une hostilité virulente envers la Russie, mesurent le danger de cette trajectoire.

L’Europe a déjà marché contre nous sous les bannières de Napoléon, puis sous celles d’Hitler. Certains dirigeants ont manifestement la mémoire courte.

Lorsque cette vague russophobe aura reflué, nous resterons ouverts au dialogue et nous écouterons ce que nos anciens partenaires auront à proposer. Alors seulement nous déciderons si une coopération honnête reste possible.

Le système de sécurité euro-atlantique existant jusqu’en 2022 s’est discrédité lui-même.

Dans ce contexte, le président Poutine a proposé une nouvelle architecture de sécurité, équitable et indivisible, pour l’ensemble de l’Eurasie. Elle est ouverte à tous, y compris aux pays européens, mais suppose un comportement respectueux, sans arrogance néocoloniale, fondé sur l’égalité et l’équilibre des intérêts.

 

Question :
Le conflit en Ukraine et la prétendue isolation internationale de la Russie ne vous empêchent-ils pas d’agir sur d’autres dossiers, comme le Moyen-Orient ?

S. Lavrov :
Si quelqu’un s’est isolé, c’est l’Occident lui-même. Et encore : cet isolement n’est pas homogène. Cette année, Vladimir Poutine a rencontré les dirigeants des États-Unis, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Serbie.

Le monde contemporain ne se limite plus à la minorité occidentale. L’ère unipolaire est terminée. Nous entretenons des relations très dynamiques avec l’Asie, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique latine — plus de 85 % de la population mondiale.

En septembre, le président russe a effectué une visite d’État en Chine. Il a participé aux sommets de l’OCS, des BRICS, de la CEI, et au format Russie-Asie centrale. Des délégations russes de haut niveau ont pris part aux réunions de l’APEC et de l’ASEAN et se préparent au G20.

Nos partenaires arabes apprécient notre rôle constructif dans les efforts de stabilisation au Moyen-Orient. Les débats actuels à l’ONU sur la question palestinienne illustrent la nécessité d’impliquer tous les acteurs influents — sans quoi rien de durable n’aboutira.

 

Question :
Dans cet ordre mondial multipolaire, la dépendance économique et militaire de la Russie envers la Chine s'est-elle accrue, au point de créer un déséquilibre ?

S. Lavrov :
Nous ne « promouvons » pas la multipolarité : elle se construit naturellement, non par la conquête ou l’exploitation — comme dans l’ancienne logique coloniale — mais par la coopération, la prise en compte des intérêts mutuels et une répartition rationnelle des ressources selon les avantages comparatifs.

Les relations russo-chinoises ne constituent pas une alliance au sens classique : il s’agit d’une forme de partenariat plus souple et plus avancée. Il n’y a ni chef de file ni subordonné. Par conséquent, parler d’un « déséquilibre » n’a pas de sens.

Nos relations reposent sur la confiance, le respect mutuel et une longue tradition de bon voisinage. La coopération économique et technologique profite aux deux pays. La coordination entre nos forces armées renforce la stabilité stratégique et permet de répondre efficacement aux nouvelles menaces.

 

Question :
Vous avez qualifié l’Italie de pays « hostile » en 2024. Pourtant, notre gouvernement a récemment montré une certaine solidarité avec l’administration américaine — qualifiée par Vladimir Poutine non d’alliée mais de « partenaire ». Le remplacement de l’ambassadeur italien à Moscou semble indiquer une volonté d’apaisement. Quel est l’état de nos relations ?

S. Lavrov :
Pour la Russie, il n’existe pas de peuples hostiles : seulement des gouvernements hostiles. Avec l’actuel gouvernement italien, nos relations traversent la plus grave crise de l’époque d’après-guerre — situation qui ne résulte pas de notre initiative.

Nous avons été surpris de la facilité avec laquelle l’Italie a sacrifié ses propres intérêts nationaux pour s’aligner sur ceux qui visent la « défaite stratégique » de la Russie. À ce jour, nous ne constatons aucun changement notable : Rome continue de soutenir pleinement les néonazis de Kiev et multiplie les ruptures culturelles, annulant concerts, spectacles et forums comme le « Dialogue de Vérone ».

Cela ne correspond pas à l’esprit italien, traditionnellement ouvert à l’art et au dialogue.

Dans le même temps, nombre de vos concitoyens cherchent à comprendre la réalité du conflit. Le livre d’Eliseo Bertolazzi, Le conflit ukrainien vu par un journaliste italien, apporte des éléments documentés sur les violations du droit international commises par Kiev. Je le recommande. Trouver la vérité sur l’Ukraine est devenu difficile en Europe.

Une coopération égale et mutuellement bénéfique entre nos deux pays va pourtant dans l’intérêt de nos peuples. Si Rome souhaite renouer le dialogue sur des bases de respect mutuel, qu’elle nous en informe. Nous sommes prêts à écouter — y compris votre ambassadeur.

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Intelligence artificielle: l’Empire silencieux des algorithmes redessine les souverainetés

17 Novembre 2025, 19:43pm

Publié par Louis Giroud

Sous le vernis séduisant de l’innovation, un basculement géopolitique s’opère. L’intelligence artificielle ne s’impose pas seulement comme technologie de rupture : elle devient une architecture de pouvoir, un système de commandement diffus où se mêlent infrastructures énergétiques, extraction minérale, normes techniques et contrôle informationnel. Loin des discours lissés sur la transition numérique, un nouvel ordre du monde s’esquisse.

Si l’on s’en tient aux récits dominants, l’IA promet l’optimisation, la précision, la rationalisation à grande échelle. Mais sitôt qu’on déplace le regard du discours vers les infrastructures, l’horizon change : l’IA se présente comme une matrice de souveraineté. Ce sont les États et les firmes qui contrôlent les data centers, les puces spécialisées et les plateformes d’apprentissage automatique qui définissent aujourd’hui les conditions de la puissance mondiale.

L’évolution n’est pas anodine : la dépendance classique — militaire, financière, énergétique — se double d’une dépendance algorithmique, plus subtile, plus continue, et, pour tout dire, plus intrusive. Elle organise une asymétrie durable entre ceux qui conçoivent les architectures numériques et ceux qui s’y connectent, entre les centres producteurs de code et les périphéries devenues marchés captifs, administrations clientes ou réservoirs de données.

Ce pouvoir algorithmique se distingue par sa capacité à modeler les comportements, à orienter les perceptions et à structurer les environnements cognitifs. Il ne conquiert pas des territoires : il façonne les réflexes, infiltre les routines, s’invite dans les usages les plus banals. Il ne censure pas frontalement : il hiérarchise, filtre, suggère, priorise. Le politique y devient un dérivé de l’infrastructure.

L’illusion de l’immatériel : une industrie lourde dissimulée sous le discours du progrès

Il existe un fossé saisissant entre l’image romantique de l’IA — nuages éthérés, interfaces fluides, ingénieries invisibles — et sa matérialité réelle. À l’échelle globale, l’IA mobilise une logistique titanesque :

  • des consommations électriques comparables à celles de pays entiers,
  • d’immenses besoins en eau pour le refroidissement,
  • une demande exponentielle en minéraux critiques (graphite, cobalt, lithium, terres rares).

Autrement dit, sous la rhétorique du « monde décarboné » se recompose un extractivisme classique. Les mêmes pays qui professent la vertu écologique externalisent leurs pollutions vers des régions entières du Sud, où les mines s’ouvrent, les nappes phréatiques s’épuisent et les chaînes d’approvisionnement s’étendent comme des tentacules.

Cette économie matérielle, rarement évoquée dans les débats publics, révèle que l’IA n’est pas un progrès immatériel, mais un système industriel d’une intensité comparable au nucléaire ou aux hydrocarbures. À mesure que les besoins en puissance de calcul explosent, ce sont les territoires périphériques qui supportent la charge : énergie bon marché, eau disponible, main-d’œuvre précaire et législations faibles.

La fracture numérique prend ici une dimension nouvelle : ce n’est plus seulement l’accès aux technologies qui différencie les nations, mais la répartition des coûts environnementaux et sociaux de ces infrastructures.

Normes, éthique et gouvernance : la bataille invisible du XXIᵉ siècle

L’autre front, moins spectaculaire mais plus décisif, se joue dans les institutions internationales. Sous couvert d’« éthique de l’IA » ou de « gouvernance responsable », s’affrontent des visions irréconciliables du pouvoir numérique.

Car la bataille des normes est une bataille d’empire. Les États et les consortiums qui réussissent à imposer leurs standards — techniques, juridiques, éthiques — verrouillent durablement les chaînes de valeur et conditionnent la souveraineté numérique d’autrui.

L’enjeu dépasse la cybersécurité ou la protection des données : il concerne la définition même de ce que seront les administrations, les systèmes éducatifs, les infrastructures médicales et les processus démocratiques dans les décennies à venir.

Cette dynamique n’exonère pas les élites des pays du Sud, souvent prêtes à céder souveraineté et infrastructures en échange d’investissements immédiats. Mais elle montre à quel point la gouvernance technologique devient un champ de compétition globale, où les États se disputent non seulement les ressources, mais la légitimité de dire ce qui est souhaitable pour l’humanité.

La cartographie du pouvoir : entre centre numérique et périphéries extractives

Ce qui se dessine progressivement, c’est la reconfiguration d’une architecture mondiale où un petit nombre de puissances concentrent le calcul, les modèles de langage, les clouds et les plateformes, tandis que la majorité reste dépendante, consommant des services dont les paramètres lui échappent.

La géopolitique de l’IA ne consiste donc pas à savoir qui sera « le meilleur innovateur », mais à identifier qui contrôle :

  • les gisements minéraux,
  • les infrastructures électriques,
  • les régimes de normes,
  • les flux de données,
  • et les imaginaires technologiques.

Si l’ordre numérique reste structuré autour d’un Occident qui tient l’essentiel des infrastructures, la promesse d’un monde multipolaire risque de se dissoudre dans une réalité plus prosaïque : la reproduction des hiérarchies de la mondialisation, simplement translatées dans le champ algorithmique.

l’IA comme opérateur historique d’un nouvel équilibre mondial

L’intelligence artificielle n’est pas une simple technologie. C’est une grammaire de pouvoir. Une manière de structurer l’économie, d’orienter les comportements, d’imposer des normes, de redéfinir les souverainetés.

À l’échelle géopolitique, elle annonce un monde où la puissance se mesure à la fois en téraflops, en tonnes de cobalt, en mégawatts consommés et en lignes de code exécutées. Un monde où la frontière entre technique et politique s’efface, laissant place à une forme de commandement global dont la légitimité reste à interroger.

Nous vivons l’instant où les infrastructures s’installent, où les normes s’écrivent, où les modèles se figent. C’est à ce moment précis que se décide l’équilibre du siècle : celui qui déterminera qui commande, qui exécute et qui consent.

L’IA façonne déjà cet ordre. Reste à savoir si les nations accepteront d’y être simples utilisateurs — ou si elles exigeront le statut, plus exigeant, plus risqué, de véritables acteurs souverains.

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Syrie : Bachar al-Assad renversé, un islamiste reçu à l’Élysée

21 Juillet 2025, 00:21am

Publié par TV Libertés - transcription

François Martin dans Le Samedi Politique de TV Libertés

https://www.youtube.com/watch?v=gFYTFaoOISM

TV Libertés - Le 8 décembre 2024, Bachar el-Assad a été renversé par une milice de terroristes islamistes, chapeautée par Mohamed al-Joulani, devenu subitement Mohamed al-Chara, et dans le même temps devenu "modéré" et "démocrate", presque, aux yeux de l’Occident. Depuis, les minorités, surtout chrétiennes, souffrent de ce nouveau pouvoir en Syrie. Comment expliquez-vous l’attitude occidentale, qui consiste à soutenir ce nouveau personnage après avoir œuvré tant d’années à renverser Assad ?

 

— Je pense qu’il y a au départ une propension de la CIA et des autorités américaines, quand ils en veulent à quelqu’un, à lui en vouloir jusqu’à la dernière génération. Ça se passe comme ça. Il y a eu plusieurs exemples comme ça : Kadhafi, etc. Bachar, d’abord, ce n’était pas un vrai chef d’État. Il n’était pas là pour prendre le pouvoir. C’était un médecin au départ. C’est son frère qui devait prendre le pouvoir, mais qui est mort. Il n’avait pas l’appétence pour ça. Il s’est fait prendre par les sanctions. Il a résisté à la guerre avec l’aide des Russes. Mais ensuite, il a laissé ses copains s’enrichir sur le marché noir. Ce qui est le cas partout. C’est le cas en Iran aussi, particulièrement quand ce sont des régimes frappés de sanctions.

Mais en contrepartie, il n’a pas su créer un esprit nationaliste et l’entretenir, comme le font les Iraniens avec beaucoup de succès. Donc il a fini par se faire renverser, parce qu’on voulait sa tête depuis toujours. Et je suppose que les Européens n’avaient pas plus de raison que ça de vouloir le faire sauter, mais comme on avait dit "Bachar est méchant", il fallait qu’il parte. Donc, "le boucher Bachar", l’autre n’est pas un boucher, bien entendu. Donc il est arrivé.

Les Israéliens voulaient faire sauter Bachar

Je pense qu’il y avait une conjonction de facteurs derrière son arrivée. Il y avait les Israéliens, qui de toute façon voulaient faire sauter Bachar, même si à mon avis il était potentiellement moins dangereux que le nouveau. Mais ils en ont profité pour détruire tout son arsenal militaire. Donc l’autre est moins fiable, mais plus émasculé que ne l’était Bachar. Il est venu dans les valises des Turcs, avec l’appui des Américains, qui en ont profité pour lever les sanctions. Vous vous souvenez au moment du passage de Trump en Arabie Saoudite, l’idée étant, je pense, d’installer les Saoudiens dans une forme de renaissance de la Syrie.

Mais pour cela, il faut que la Syrie constitue un État. Et je trouve que al-Joulani ne se débrouille pas trop mal. Malgré les exactions, je pensais que le pays exploserait avec les Kurdes d’un côté, les Druzes de l’autre, les Alaouites ailleurs… Finalement, ce n’est pas trop ce qui se passe. Par rapport au patchwork que constitue ce pays, je trouve qu’al-Joulani, quoi qu’on pense de lui, a des résultats pas si mauvais. Il a réussi à faire lever les sanctions — ce qui est quand même énorme. Il se fait recevoir. Est-ce que les autres sont des imbéciles ? Je n’en sais rien. Mais en tout cas, il y arrive. C’est quand même une tête politique, c’est l’impression que j’ai.

Le pays n’est pas devenu une guerre civile généralisée

Il a sans doute été promu à cette place. Mais l’Histoire est remplie de marionnettes qui échappent aux mains des marionnettistes. Je ne dis pas qu’il a échappé à ses marionnettistes, mais il arrive à maintenir un semblant de stabilité. En tout cas, le pays n’est pas devenu une guerre civile généralisée. Pas encore. Mais ce système de guerre civile généralisée correspond le mieux aux intérêts des Israéliens. Depuis toujours, les Israéliens ont voulu faire exploser les alentours pour diviser leurs adversaires.

… donc les Israéliens ont toujours voulu faire imploser tous les États autour d’eux pour ne plus avoir d’adversaires structurés. Et c’est ce qu’ils ont fait avec l’Irak, c’est ce qu’ils ont fait avec la Libye, c’est ce qu’ils essayent de faire avec la Syrie. C’est ce qu’ils tentent avec le Liban. C’est le modèle. Alors évidemment, avec l’aide des Américains, ça devient beaucoup plus facile. Mais la stratégie israélienne fondamentale, c’est celle-là.

Et on le comprend : quand vous avez un petit territoire avec une faible population, si vous avez autour de vous des blocs organisés, vous êtes vulnérable. Si à l’inverse vous avez des tribus éclatées, des milices, des petits royaumes en guerre civile permanente, vous pouvez régner. C’est la logique impériale du "diviser pour régner". Mais appliquée au Proche-Orient avec une brutalité méthodique.

Et ça a été accepté. Accepté par les Européens, parce qu’ils n’ont plus de colonne vertébrale, ils n’ont plus d’indépendance stratégique. Et accepté par les Américains, parce que le lobby israélien à Washington est extrêmement puissant. Et je crois que, aujourd’hui, tout cela est en train de se retourner. Parce qu’à force de semer le chaos, on finit par s’y brûler soi-même. Et c’est exactement ce qui arrive à Netanyahou.

La France, elle se couche

Il s’est enfermé dans un piège qu’il a lui-même tendu. Il voulait anéantir le Hamas, il n’y arrive pas. Il voulait soumettre Gaza, il n’y arrive pas. Il voulait obtenir un soutien total des États-Unis, et aujourd’hui, les Américains lui mettent la pression pour négocier. Il est cerné. Il est en bout de course. Il tient encore parce qu’il joue la carte de la radicalisation. Mais il est affaibli politiquement, militairement, diplomatiquement. Et ce n’est pas tenable très longtemps.

Et pendant ce temps, la France — elle — se couche. Se couche devant l’OTAN, se couche devant les États-Unis, se couche devant Bruxelles. Et elle perd sur tous les fronts : diplomatique, militaire, industriel. On est en train de devenir une colonie stratégique. Voilà. C’est ça, la vérité.

Et ça se voit dans les déclarations comme celles du chef d’état-major. Ce sont des signes de vassalisation avancée. Avant, même sous Sarkozy ou Hollande, il restait encore un vernis d’autonomie stratégique. Là, on n’est même plus dans l’alignement, on est dans l’obéissance servile. Et ça, c’est extrêmement inquiétant.

Parce que quand l’armée commence à parler comme les politiques, c’est que les institutions sont gangrenées jusqu’à la moelle. Et à force de mépriser l’opinion, de mentir aux citoyens, d’instrumentaliser les émotions, on prépare des chocs violents. Des effondrements. Je ne dis pas que ça va arriver demain matin. Mais c’est une trajectoire de ruine. Une pente dangereuse. Voilà pourquoi je parle d’un temps des fractures.

Alors bien sûr, certains vont dire que je suis excessif, que j’exagère. Mais je vous pose une question très simple : est-ce que vous vivez dans un pays où les décisions fondamentales sont prises en fonction de l’intérêt national, ou en fonction des intérêts d’autrui ? C’est ça, la seule question. Et la réponse est claire : on ne décide plus de rien. Ni en matière de défense, ni en matière d’énergie, ni en matière d’industrie, ni en matière de politique étrangère. Ce sont d’autres qui décident à notre place. Et ça, c’est la définition même d’un pays occupé.

Les nations ne meurent à petit feu

C’est ça qui me révolte. Pas pour moi, je suis un homme libre. Mais pour les jeunes générations. Pour ceux qui arrivent. Parce que dans vingt ans, ce sera trop tard. Les nations ne meurent pas d’un coup. Elles meurent lentement. Elles se dissolvent. Elles deviennent des coquilles vides. Et on y est presque. Voilà pourquoi je parle, non pas d’un effondrement, mais d’une érosion lente, programmée, méthodique.

Et pendant ce temps, les élites continuent leur théâtre. Les sommets, les grandes déclarations, les postures martiales... mais il n’y a plus rien derrière. Plus rien. Juste le vernis. Et ce vernis craque. Ça se voit partout. Dans l’armée, dans l’école, dans les hôpitaux, dans la police, dans les campagnes. Tout craque. Mais comme on a anesthésié les gens, comme on a transformé les Français en consommateurs fatigués, la révolte ne vient pas. Elle est là, en sourdine. Mais elle ne s’exprime pas encore. Pas encore.

Mais ça viendra. Parce qu’à un moment, il y a toujours un déclic. Un moment où l’on dit : « ça suffit ». Et alors, ce jour-là, tout peut changer très vite. Voilà pourquoi j’en appelle à la lucidité. Pas au désespoir, pas à la haine, pas à la colère stérile. À la lucidité. Parce que c’est la seule arme qui nous reste. Voir clair. Comprendre ce qui se joue. Et ne pas se laisser avoir par la propagande, par les slogans, par les peurs.

Voilà. C’est ce que je voulais dire aujourd’hui. Et je vous remercie de m’avoir donné la parole. Parce que je crois que ces vérités-là, il faut les dire. Il faut les nommer. Même si elles dérangent. Même si elles bousculent.

––––––––––––––––––––––––––––––––

Biographie: Francois Martin est géopolitologue, journaliste et essayiste, diplômé de l’ESSEC et de l’EMBA HEC, et auditeur de l’IHEDN et de l’INHESJ. Il a travaillé pendant 40 ans dans le commerce international de l’alimentaire sur plus de 100 pays et parle 6 langues. Il est Président du Club HEC Géostratégies et ex-Président du Pôle Globalisation d’HEC Alumni. Il a cofondé, avec Paul-Marie Coûteaux, la revue Le Nouveau Conservateur et le Cercle Eleutheria. Il a publié en 2023 « L’Ukraine, un basculement du monde », ainsi que de nombreux articles sur les questions de géopolitique.

 

 

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Le long flirt de Washington avec les groupes terroristes en Syrie

19 Décembre 2024, 00:47am

Publié par Ted Galen Carpenter 

L’effondrement du régime syrien de Bachar Al-Assad s’est produit à une vitesse stupéfiante. Il ne fait aucun doute que l’administration de Joe Biden et plusieurs alliés des États-Unis, en particulier la Turquie, se sont réjouis de ce résultat. Washington a travaillé avec diligence pour forcer Assad à quitter le pouvoir depuis 2011, même si cet effort a déclenché une guerre civile qui a fait plus de 600 000 morts et déplacé plus de 13 millions de personnes.

L’intervention militaire de la Russie en 2015 a cependant donné un nouveau souffle au régime d’Assad et à l’armée syrienne. Jusqu’à la dernière offensive, le contrôle du territoire syrien par les rebelles s’était considérablement réduit.

L’administration Biden, ainsi que les porte-parole pro-impériaux des médias de l’establishment, ont, comme on pouvait s’y attendre, présenté la victoire spectaculaire des rebelles comme la « libération » du peuple syrien opprimé. La séquence principale de l’édition du 15 décembre de l’émission « 60 Minutes » de la chaîne CBS était typique. Cette propagande s’inscrit dans une longue et déshonorante tradition qui consiste à présenter même les agents les plus corrompus et les plus autoritaires de Washington comme des défenseurs de la liberté et de la démocratie. Le blanchiment du régime autocratique de Volodymyr Zelensky en Ukraine en est un autre exemple.

Personne ne conteste sérieusement que la famille Assad, qui a dirigé la Syrie d’une main de fer pendant des décennies, était une élite gouvernante néfaste. Toutefois, la nature abusive du régime en place ne signifiait pas automatiquement que ses opposants étaient meilleurs. Les responsables américains se sont pourtant comportés avec la certitude absolue que les factions anti-Assad constitueraient une amélioration majeure de la gouvernance de la Syrie et qu’elles amélioreraient les perspectives générales de paix au Moyen-Orient. En ce qui concerne la Syrie en particulier, Washington a flirté sans vergogne avec les radicaux islamiques. Les décideurs politiques américains devraient agir avec moins d’arrogance et beaucoup plus de prudence. La principale faction de la coalition qui a renversé Assad est Hay’at Tahrir al-Sham (HTS), qui, jusqu’à très récemment, entretenait des liens étroits avec Al-Qaïda et que les États-Unis considèrent officiellement comme une organisation terroriste. Au cours de la première phase de la guerre civile en Syrie, la faction militaire insurgée la plus puissante (et de loin) était le Front Nosra – l’affilié officiel d’Al-Qaïda en Syrie.

La Syrie était et est toujours une fragile tapisserie ethnoreligieuse. La population ethnique arabe prédominante se subdivise en sunnites (environ 60 % de la population arabe) ; chrétiens (10-12 %) ; alaouites, une ramification chiite (également 10-12 %) ; et druzes, une secte conjuguant des éléments de l’islam chiite, du christianisme et du judaïsme (environ 5 %).Le reste de la population comprend diverses minorités ethniques (principalement sunnites), principalement des Kurdes (environ 10 %) de la population syrienne totale.

Pendant plus de quatre décennies, la famille Assad, qui est alaouite, est restée au pouvoir grâce à la loyauté de son bloc alaouite et à son alliance souple avec les chrétiens, les druzes et d’autres groupes ethniques plus petits. Ce qui a éclaté en 2011 s’est rapidement transformé en une tentative largement sunnite soutenue par la Turquie et l’Arabie saoudite de renverser le gouvernement de la « coalition des minorités religieuses » d’Assad. L’éviction d’Assad pourrait bien ouvrir la porte à la tyrannie et à la persécution des minorités par un nouveau régime dominé par les sunnites.

Néanmoins, certains responsables et leaders d’opinion américains, en particulier sous l’administration de Barack Obama, ont ouvertement prôné la coopération avec Al-Qaïda et ses alliés. L’ancien directeur de la CIA, David Petraeus, par exemple, a insisté sur le fait que certains des éléments « plus modérés » de l’organisation pouvaient être des alliés utiles pour les États-Unis et devaient donc être courtisés. Jake Sullivan, qui deviendra plus tard le conseiller à la sécurité nationale du président Joe Biden, a adopté un raisonnement similaire.
Il s’agit d’un aveuglement politique troublant et persistant.

Il y a quelques semaines à peine, Sullivan se moquait éperdument que les États-Unis ne pleurent pas sur le fait que les forces gouvernementales syriennes subissent une pression croissante de la part des combattants du HTS. Au vu des développements ultérieurs en Syrie, on peut se demander si l’administration Biden n’avait pas déjà décidé d’aider le HTS et ses cohortes idéologiques à lancer une nouvelle offensive pour évincer Assad.

Croire que la révolution en Syrie pourrait bien produire un système démocratique stable et tolérant à long terme semble extrêmement naïf. Les schismes religieux du pays suffisent à eux seuls à générer des résultats dangereux, potentiellement très violents. Si l’on ajoute à ce mélange explosif divers facteurs économiques, géographiques et religieux, une nouvelle guerre civile catastrophique n’est que trop probable.

Il y a aussi la lutte géostratégique en cours entre l’Occident et la Russie, dans laquelle la base navale de Moscou en Syrie pourrait devenir un enjeu majeur. Moscou semble sur le point de conclure un accord avec le nouveau gouvernement syrien sur le maintien du statu quo concernant sa base navale, mais la fiabilité de cette promesse reste incertaine. Elle pourrait devenir un nouveau point d’ignition entre  Moscou et Washington, ce qui est la dernière chose que l’administration entrante de Donald Trump devrait souhaiter.

La Syrie est un gâchis sanglant, et les dirigeants américains sont largement coupables d’avoir contribué à créer cette situation. La meilleure option consiste désormais à mettre fin à l’ingérence incessante de Washington et à ne pas aggraver la situation. Que la Syrie soit la dernière croisade armée tragique des États-Unis au Moyen-Orient – ou ailleurs.

 

Ted Galen Carpenter est maître de conférences au Randolph Bourne Institute et maître de conférences au Libertarian Institute. Il a également occupé plusieurs postes à responsabilité au cours d’une carrière de 37 ans à l’Institut Cato. M. Carpenter est l’auteur de 13 livres et de plus de 1 300 articles sur la politique étrangère, la sécurité nationale et la vie civile. Unreliable Watchdog: The News Media and U.S. Foreign Policy (2022). 

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«La géopolitique mondiale en basculement» : entretien avec le capitaine Pierre Plas, ancien officier du renseignement militaire français

17 Décembre 2024, 07:43am

Publié par Louis Giroud

De la Route de la Soie aux alliances fragiles au Moyen-Orient : une analyse géopolitique dense et érudite

 

Sur la chaîne Géopolitique Profonde, Pierre Plas, ancien officier du renseignement militaire français et correspondant européen pour une chaîne alternative canadienne basée à Montréal, livre une analyse pointue des bouleversements historiques et stratégiques contemporains. L’entretien, rythmé par une érudition remarquable, aborde l’actualité immédiate au Moyen-Orient, tout en explorant les racines historiques des conflits.

 

Accord Turquie-Israël et immobilisation de l'armée syrienne

Pierre Plas ouvre l’échange par un retour sur les événements récents: « Il y a eu un accord entre la Turquie et Israël, soutenu en sous-main par des ingérences extérieures. On parle d’une entente de circonstances, une alliance fragile comme celle du pacte germano-soviétique de 1939. Aujourd’hui, cette situation explique pourquoi l'armée arabe syrienne, prête à intervenir, a été contrainte de rester dans ses casernes. L’objectif : éviter un bain de sang confessionnel. Pourtant, ce statu quo n’est pas tenable. Les minorités, autrefois protégées sous un régime laïc syrien, restent en danger.»

 

La géopolitique historique et la Route de la Soie

Pierre Plas enchaîne sur une perspective historique pour contextualiser les événements contemporains :
«L’histoire du monde repose sur la Route de la Soie, ce flux commercial millénaire qui reliait l’Orient à l’Occident. Il s’agit du plus ancien pont économique de l’humanité, déjà emprunté par les Romains et les Byzantins. Lorsque les Perses imposèrent des taxes, la route fut détournée au nord de la Caspienne, entraînant un basculement des équilibres régionaux.»

 

L’ancien officier précise : «La sagesse orientale a toujours privilégié le partenariat commercial, contrairement à la logique des ‘nomades aquatiques’, ces puissances maritimes anglo-saxonnes qui ont bâti leur domination par la guerre.»

 

De la mondialisation au souverainisme

Abordant la rivalité actuelle entre mondialistes et souverainistes, Pierre Plas dénonce une contradiction apparente : «Le mondialisme impose une logique de prédation économique, tandis que le souverainisme défend le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cela illustre le paradoxe israélien : un État décomplexé dans son nationalisme, mais soutenu par des élites globalistes.»

 

Pour lui, il n'y a pas de contradiction, mais un double discours :«Faites ce que je dis, pas ce que je fais. C’est le même principe que le libéralisme économique imposé aux autres, alors qu'on pratique le protectionnisme chez soi.»

 

La création d’Israël : mythe de la diaspora et origines historiques

Pierre Plas remet en question certains fondements historiques : «Des auteurs comme Arthur Koestler et Ilan Papé, universitaires israéliens, réfutent l’idée d’une diaspora massive après la guerre des Juifs sous Vespasien et Titus. La déportation systématique d’une population agricole est peu crédible. En réalité, les Juifs ashkénazes, d’origine khazare, ont une identité caucasienne confirmée par des études génétiques et linguistiques. Leur langue, le yiddish, est une synthèse germanique et slave.»

 

Il poursuit : «La notion de ‘peuple élu’ chez les ashkénazes a influencé le nationalisme, qui est en réalité une réaction historique au féodalisme. Plus tard, cela débouchera sur des mouvements comme le Bund, un syndicat juif polono-russe, ancêtre du national-socialisme dans certaines de ses composantes idéologiques.»

 

Les dynamiques globales contemporaines

Enfin, Pierre Plas relie les enjeux d’hier aux tensions actuelles : «Les nouvelles routes de la soie démontrent que les problèmes historiques n’ont jamais été résolus. Les Chinois, fidèles à leur logique partenariale, s’opposent à l’hégémonie des puissances maritimes occidentales. Cette lutte oppose deux philosophies : une vision de coopération contre une vision de prédation mondiale.»

 

Revenant sur les racines des conflits au Moyen-Orient, il insiste : «La déclaration Balfour de 1917 promettait un foyer national juif en Palestine pour attirer l’appui des États-Unis après la révolution russe. Mais d’autres options, comme la Crimée ou Madagascar, furent envisagées. C’est un pan de l’histoire méconnu que nous devons aborder.»

 

Les néoconservateurs américains et l’influence judéo-protestante

Dans son analyse, Pierre Plas aborde les dynamiques de pouvoir mondiales, qu’il attribue en partie à l’influence des néoconservateurs américains et au courant judéo-protestant, acteur central dans l’histoire moderne et contemporaine.

 

Les origines judéo-protestantes et la logique hégémonique

Pierre Plas trace un lien historique entre l'émergence du protestantisme et l’essor économique et géopolitique des puissances anglo-saxonnes : «Le protestantisme a permis l’adoption du prêt à intérêt, interdit jusque-là par l’Église catholique. Les nations protestantes, comme l’Angleterre et les Pays-Bas, ont pris une avance économique considérable en favorisant le capitalisme bancaire et la spéculation. Cette logique a donné naissance à des compagnies marchandes privées, comme la East India Company, véritables instruments de conquête et de domination.»

 

Pour l’intervenant, cette mentalité économique et impérialiste a jeté les bases d’une hégémonie anglo-saxonne, marquée par la devise : «Trade follows the flag" (le commerce suit le drapeau). Cette expression résume la logique des puissances maritimes anglo-protestantes, où le commerce s’installe par la force militaire. Ce modèle de prédation a été appliqué depuis l’époque coloniale jusqu’à aujourd’hui.»

 

Les néoconservateurs américains : les héritiers modernes

Pierre Plas poursuit en évoquant le rôle des néoconservateurs américains, qu’il décrit comme les héritiers directs de cette tradition économique et géopolitique : «Les néoconservateurs, souvent issus du courant judéo-protestant, ont imposé un modèle impérialiste basé sur la domination militaire et économique. C’est une élite globaliste, qui défend ses intérêts sous couvert de démocratie et de droits de l’Homme, tout en pillant les économies réelles.» Il pointe le paradoxe de cette élite : «Les néoconservateurs prônent le mondialisme pour les autres tout en protégeant leurs propres intérêts par le biais du protectionnisme et de la force militaire. C’est une hypocrisie assumée qui n’a qu’un objectif : maintenir leur hégémonie mondiale.»

 

L’alliance anglo-sioniste : un projet politique

Pierre Plas associe cette logique hégémonique à ce qu’il appelle le "clan anglo-sioniste" : «L’État d’Israël, en tant que projet sioniste, est soutenu par cette élite globaliste anglo-protestante. Ce soutien n’est pas une contradiction : il s’agit d’une alliance stratégique. Les néoconservateurs, qui dominent les cercles de pouvoir américains, ont réussi à imposer leur agenda, tout en permettant à Israël de suivre un nationalisme décomplexé qui dépasse toutes les limites du droit international.» Pour l’intervenant, cette alliance se fonde sur une idéologie commune : «Le protestantisme est un retour à l’Ancien Testament, une vision vérotestamentaire qui légitime une approche messianique du pouvoir. La notion de ‘peuple élu’, si on la transpose, rejoint l'idée de race supérieure, que l’on retrouve historiquement dans divers courants impérialistes et nationalistes.»

 

Une guerre entre souverainisme et mondialisme

L'intervenant résume ainsi l’affrontement contemporain : «La lutte actuelle oppose deux visions du monde : celle des élites globalistes, incarnées par les néoconservateurs américains et leurs alliés, et celle des nations souveraines, qui refusent de se soumettre à cette hégémonie. Les BRICS, par exemple, proposent un modèle multipolaire fondé sur le partenariat, en opposition à cette logique prédatrice.»

 

Il conclut sur un constat : «L’histoire nous montre que cette élite judéo-protestante a su imposer son modèle, d’abord par le commerce, ensuite par la force militaire et enfin, aujourd’hui, par le contrôle économique global via les bourses et la spéculation. Mais cette domination arrive à ses limites face aux résistances croissantes des peuples qui revendiquent leur souveraineté.»

 

En résumé, l’analyse de Pierre Plas met en lumière les racines historiques et idéologiques de l’influence des néoconservateurs américains et des courants judéo-protestants dans le jeu géopolitique actuel. Cette élite, selon lui, mène une politique d’hégémonie mondiale, en opposition aux forces souverainistes qui cherchent à préserver le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

 

L’entretien vidéo ici:

https://www.youtube.com/watch?v=prTHaNv52-

 

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Formé à L’EIREL, le Capitaine PLAS était officier de renseignement. Parlant 6 langues, il a d’abord servi dans les Troupes Aéroportées et en Unité de Recherche Humaine, avant de rejoindre la Direction du Renseignement Militaire. Il a quitté l’armée prématurément, avec une pension d’invalidité, après 21 ans de service, 2 années d’hôpital et 6 interventions chirurgicales.

Actuellement correspondant pour la « zone-Europe » d’une chaîne télévisée alternative et francophone, basée à Montréal (Québec), où il collabore à la programmation et à l’animation de l’émission géopolitique de Carl Brochu (Brochu en direct), il a récemment effectué plusieurs reportages, en Syrie, au Kosovo et… dans le Donbass.

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