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Entretien avec Larry Johnson, ancien analyste de la CIA
Dans cet entretien conduit par Glenn Diesen (*), Larry Johnson (*) — analyste vétéran de la CIA — revient sur les bombardements américains contre l'île de Kharg, les limites réelles de la puissance militaire américaine face à l'Iran, la fermeture du détroit d'Ormuz et ses répercussions économiques mondiales, la stratégie de riposte calibrée de Téhéran, les fractures internes à l'administration Trump, ainsi que la manipulation narrative autour du terrorisme iranien. L'entretien a été enregistré le 14 mars 2025.
L'attaque contre l'île de Kharg; une opération sans logique militaire
L'île de Kharg gère environ 90 % des exportations pétrolières de l'Iran. La question de savoir si une frappe contre cette infrastructure pourrait briser l'économie iranienne circule parmi les commentateurs depuis le début du conflit. Les États-Unis ont désormais bombardé l'île. Trump affirme avoir « totalement anéanti » les installations militaires qui s'y trouvaient, sans toucher aux installations énergétiques. Il menace à présent de s'en prendre à celles-ci, à moins que l'Iran n'accepte de rouvrir le détroit d'Ormuz.
Larry Johnson considère cette attaque comme dépourvue de sens, quelle que soit la perspective d'analyse. Le terminal pétrolier n'a pas été touché — ce qui est, selon lui, la seule bonne nouvelle. L'Iran dispose de cinq terminaux pétroliers au total; Kharg est le plus actif, mais le détruire ne supprimerait pas l'ensemble des sources de revenus. Ce qui a été bombardé en revanche, c'est la piste de l'aéroport principal de l'île.
La piste mesure entre 5 000 et 6 000 pieds. Les frappes l'ont réduite à une longueur utilisable d'environ 3 000 pieds. Or un C-17 nécessite au minimum 3 500 pieds pour atterrir. Ne restent donc que des C-130, aéronefs lents, dans l'hypothèse d'opérations aéroportées. Si les planificateurs américains envisageaient une opération sur l'île — invasion ou ravitaillement — ils viennent de se compliquer sérieusement la tâche. L'idée d'envahir ou d'occuper Kharg, évoquée dans certains cercles de commentateurs, supposerait soit un apport de troupes par air, soit un parachutage. Dans les deux cas, le ravitaillement devient le problème central; munitions, eau et nourriture s'épuiseraient en une journée.
La fermeture du détroit d'Ormuz; effets en cascade
L'Iran a averti clairement que toute frappe contre ses véritables terminaux pétroliers entraînerait des attaques contre les installations énergétiques des États voisins du Golfe. Téhéran a d'ores et déjà identifié au moins treize cibles différentes dans la région. La nuit du bombardement de Kharg, l'Iran n'a pas réagi immédiatement ni avec colère. Cela s'est produit tôt samedi matin heure iranienne, vendredi soir sur la côte est des États-Unis. Cette absence de riposte immédiate ne signifie pas l'absence de stratégie; elle reflète une posture délibérée.
La fermeture du détroit d'Ormuz a coupé 20 % de l'approvisionnement mondial en pétrole, 25 % du gaz naturel liquéfié, et 35 % de l'urée mondiale — matière première indispensable à la fabrication des engrais. Ce dernier chiffre est particulièrement lourd de conséquences; environ 75 % des terres arables de la planète se situent au nord de l'Équateur, et l'on se trouve en période de semis. Une baisse de 35 % des engrais disponibles signifie concrètement que certaines cultures ne seront pas plantées, d'autres pas récoltées. L'approvisionnement alimentaire mondial s'en trouvera diminué, avec des conséquences potentielles pour des milliards de personnes.
Sur le front des carburants, Johnson observe les prix à sa station-service locale depuis une semaine. Il payait un prix stable, puis le dimanche suivant le début de la crise, le prix avait augmenté de 50 cents sur cinq jours. Le détail de sa semaine; dimanche, 3,40 dollars; mercredi, 3,19 dollars; jeudi, 3,24 dollars; vendredi, 3,32 dollars. En un peu plus d'une semaine, la hausse atteint presque 80 cents pour 100. Or environ 60 % des Américains vivent au jour le jour, sans réserves financières. Cette hausse n'est pas absorbable pour eux. Du côté du diesel, la progression dépasse 1,50 dollar et approche les 2 dollars. Chaque camion qui livre des supermarchés, des grandes surfaces, des magasins de bricolage, voit ses coûts augmenter, et ces coûts sont répercutés sur le consommateur.
La mécanique est celle-là; déclencher une hausse de l'inflation à l'échelle mondiale et préparer une récession. L'histoire le confirme — chaque flambée des prix du pétrole a précédé une récession. Ce qui est inédit cette fois, c'est que l'ensemble du Golfe Persique est concerné, avec l'arrêt des opérations dans trois ou quatre pays clés — l'Irak, l'Arabie Saoudite, le Koweït, le Qatar, les Émirats Arabes Unis. Il n'existe aucun précédent à cette configuration. Le risque d'une catastrophe économique mondiale est élevé.
L'impasse militaire américaine
La réponse de Trump est de redoubler sur le plan militaire. Mais les États-Unis ne peuvent pas vaincre l'Iran militairement. La puissance aérienne seule n'a jamais gagné une guerre — un général de l'armée de l'air américaine l'a lui-même reconnu devant le Congrès il y a quelques semaines. Quant aux troupes au sol, les conditions ont radicalement changé depuis 2003. À l'époque, les États-Unis pouvaient concentrer des soldats pendant neuf mois sur des bases en Arabie Saoudite, sans frappes de drones, sans tirs de missiles. Ce n'est plus possible. On ne pourrait pas rassembler une armée capable d'affronter l'Iran.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes; la force militaire totale américaine comprend 445 000 soldats dans l'armée de terre et environ 180 000 marines. Contre une armée d'un million d'hommes en Iran, ce rapport de force ne tient pas. Des rapports crédibles font état du déploiement de deux groupes distincts; une unité amphibie de 2 200 marines et une force de 5 000 à 5 500 hommes. Johnson juge ces chiffres dérisoires. L'idée d'un débarquement à la Seconde Guerre mondiale — péniches fonçant vers la côte, rampes s'abaissant sous le feu — ne se produira pas. Ces embarcations seraient pulvérisées avant même d'approcher du rivage iranien. Quant au parachutage, la question du ravitaillement reste entière; une fois au sol, sans réapprovisionnement, ces forces seraient condamnées en vingt-quatre heures.
Les planificateurs américains semblent par ailleurs n'avoir pas tiré les enseignements de la guerre en Ukraine. Les drones combinés à l'artillerie rendent impossible tout mouvement de troupes en grandes unités. Les soldats seraient décimés avant même d'atteindre leurs objectifs.
Rouvrir le détroit d'Ormuz; une impossibilité
Trump s'est engagé dans une rhétorique affirmant que les navires pourraient simplement passer, que rouvrir le détroit ne serait pas un problème. Johnson est catégorique; c'est impossible, du moins pas sans pertes inacceptables. On pourrait peut-être y parvenir militairement, mais le coût en matériel et en vies humaines serait effroyable. Des grottes et des tunnels courent tout le long de la côte iranienne. Alistair Crooke s'y est rendu, il les a vus. L'Iran se prépare à cette éventualité depuis trente ans. Ce ne sont pas quelques hommes avec une mitrailleuse sur une plateforme en bois. C'est une infrastructure défensive planifiée sur trois décennies.
Fractures internes à Washington
Selon l'avocat Robert Barnes, bien connecté à l'administration Trump via JD Vance, Trump serait désormais mis à l'écart de certains conseillers. Ceux qui, comme Tulsi Gabbard et JD Vance, ont tenté de le dissuader d'une guerre avec l'Iran, ne sont plus écoutés. Il n'écoute que ceux qui l'encouragent — « Oui, tu peux le faire, on est en train de gagner, continue. » Personne ne lui donne une évaluation honnête de la situation.
Le premier signe de désaccord interne est venu du général Daniel Cain, président des chefs d'état-major interarmées, qui aurait dit à Trump que les choses ne se passeraient pas comme il le pensait, qu'il existait de sérieux obstacles. Trump a ignoré cet avertissement. La fuite suivante provenait du Conseil national du renseignement; leur rapport, remis à Trump une semaine auparavant, affirmait qu'aucun changement de régime ne serait obtenu, quoi que les États-Unis fassent. Quand ces fuites ont commencé à circuler — ainsi que des informations sur des pertes américaines plus importantes que ce qui était officiellement rapporté —, cela a mis en évidence de vrais désaccords au sein du gouvernement. Ils ne tirent pas tous dans la même direction.
Le mensonge du Pentagone; le KC-135 abattu
Les mensonges du Pentagone commencent également à être révélés. Un KC-135 — avion ravitailleur — a été abattu. Le Pentagone a prétendu qu'il s'était écrasé. Johnson démonte cette version; les avions s'écrasent au décollage à cause d'une panne de moteur ou d'un excès de charge, à l'atterrissage à cause d'un vent de travers violent ou d'une panne mécanique. Mais un avion volant à 25 000 pieds par beau temps ne tombe pas du ciel sans raison. Celui-là a été abattu. Les États-Unis mentent à ce sujet.
Ce n'est pas un cas isolé. Cinq avions ravitailleurs stationnés en Arabie Saoudite ont été détruits — pas seulement endommagés. La base aérienne du prince Sultan a vu son système de défense aérienne neutralisé. Elle est désormais ouverte et vulnérable aux attaques iraniennes. Le personnel américain de l'armée de l'air stationné là-bas n'est plus protégé.
La stratégie iranienne; objectifs et méthode
La stratégie iranienne s'articule autour de plusieurs objectifs. Premier objectif; affaiblir et chasser l'armée américaine du Golfe Persique en détruisant les bases. Deuxième objectif; neutraliser les systèmes radars sur place, essentiels pour détecter les lancements en provenance d'Iran et surveiller les menaces aériennes et maritimes. Ces deux objectifs ont été atteints dans les quatre premiers jours du conflit, malgré les affirmations américaines sur la robustesse des défenses aériennes. Un drone iranien — pas un missile balistique à grande vitesse — a détruit l'un de ces radars. Un radar a également été détruit à l'ambassade américaine de Bagdad. Troisième objectif; affaiblir Israël sur les plans économique et militaire, détruire son infrastructure.
Sur quarante-deux vagues d'attaques de missiles contre Israël depuis le 28 février — soit environ trois vagues par jour —, les ogives transportées atteignent désormais 900 kg, parfois 1 400 kg. Des dégâts ont été causés à Tel Aviv et à Haïfa. Le port a été touché. La raffinerie de pétrole aurait été atteinte. Des images publiées montrent la base aérienne de Nevatim, dans le désert du Néguev.
Il faut noter que l'Iran, malgré ces frappes massives sur Israël, n'a pas cherché à infliger des pertes civiles lourdes. Si l'Iran visait délibérément des écoles ou des zones résidentielles, Israël — qui contrôle très strictement l'information — le rendrait public. Le fait qu'il ne le fasse pas, ou n'ait même pas inventé ce récit, est en soi révélateur.
L'Iran applique également une stratégie du « œil pour œil » ciblée. Si vous touchez à leur pétrole, ils touchent au vôtre. Si vous attaquez leur banque, ils attaquent la vôtre. À Dubaï, ils ont visé un immeuble de Citibank. Le bâtiment n'a pas été détruit mais a subi une forte explosion. En revanche, et c'est notable, quand leur usine de dessalement a été touchée — elle représente environ 8 % de l'eau produite en Iran, pas une ressource critique —, l'Iran n'a pas riposté en attaquant les usines de dessalement en Arabie Saoudite, au Qatar, aux Émirats Arabes Unis, au Bahreïn et au Koweït. Ces installations alimentent des millions de personnes. Les détruire provoquerait une catastrophe humanitaire. L'Iran l'a compris et s'est retenu.
Les États du Golfe face à leur dilemme
Une hypothèse circule parmi certains commentateurs iraniens selon laquelle l'Iran envisagerait d'autoriser le passage des navires par le détroit d'Ormuz, à condition que le paiement se fasse en yuan chinois plutôt qu'en dollars. Si elle se confirme, cette mesure constituerait une autre forme de découplage monétaire.
En Arabie Saoudite, une réévaluation est en cours. Le royaume a conclu dans les années 1970 un accord avec les États-Unis au moment où Washington a abandonné l'étalon-or; les Saoudiens ont accepté de libeller les ventes de pétrole en dollars, instituant ainsi le pétrodollar. En échange, les États-Unis ont garanti leur sécurité contre des menaces qu'ils prétendaient exister ou qu'ils avaient eux-mêmes créées. Aujourd'hui, la Russie et la Chine offrent une alternative. Leur approche est moins subordonnée; ils ne viennent pas dicter les conditions ni donner des ordres. Pour les pays du Golfe, cela pourrait se révéler plus attrayant.
Le dilemme sécuritaire des États du Golfe est réel; la présence américaine les rend plus vulnérables aux attaques iraniennes, mais sans les États-Unis, ils n'ont pas d'armée propre pour se défendre. Accepter la protection américaine, c'est risquer la guerre. La refuser, c'est risquer d'être submergé.
La Russie; bénéficiaire collatérale du conflit
Un des résultats ironiques de cette guerre concerne la Russie. Il y a cinq semaines, Janet Yellen, secrétaire au Trésor américain, exigeait que l'Inde cesse d'acheter du pétrole russe et menaçait de punir tout pays qui le ferait. Aujourd'hui, Washington considère que c'est une excellente idée pour l'Inde d'acheter autant de pétrole russe que possible. La Russie, qui vendait son pétrole à l'Inde pour 55 dollars le baril, en obtient désormais plus de 80, peut-être jusqu'à 90 dollars. Cela représente environ 150 millions de dollars supplémentaires par jour, soit 4,5 milliards par mois.
Tous les analystes occidentaux prévoyaient l'implosion de l'économie russe ou au moins de sérieuses difficultés. Du 28 février au 14 mars, en quinze jours, les bases de l'économie russe se sont consolidées d'une manière que personne n'aurait pu prévoir un an plus tôt. Et le pétrole n'est pas le seul avantage. La Russie dispose de gaz naturel liquéfié et d'engrais — et elle est l'un des plus grands producteurs d'engrais au monde. Les pays qui se tournent vers elle pour leur approvisionnement en gaz, pétrole et engrais lui achètent de la bonne volonté. Les pays alignés sur la Russie et la Chine s'en sortiront car la Russie constitue une source alternative au Golfe Persique.
L'Iran se trouve par ailleurs au carrefour de la nouvelle Route de la Soie venant de Chine et du corridor économique nord-sud venant de Russie, ainsi qu'en position stratégique sur le Golfe Persique et l'océan Indien. Russie et Chine ont toutes deux reconnu cette importance géostratégique, ce qui constitue leur principale raison de soutenir Téhéran.
La question nucléaire
Israël concentre 55 % de sa population dans deux villes. Téhéran compte entre 10 et 15 millions d'habitants avec son aire métropolitaine, mais les neuf villes suivantes en Iran comptent chacune environ 1 à 2 millions d'habitants — la population est dispersée. Si l'Iran et Israël tirent la même quantité de munitions l'un sur l'autre chaque jour, Israël s'épuisera plus vite. Ce déséquilibre soulève la question de l'arme nucléaire. Le territoire iranien est environ 65 fois plus grand que celui d'Israël, pour une population d'environ 90 millions de personnes.
Johnson a rédigé un article sur la théorie des jeux appliquée à cette situation. La conclusion; si Israël menace d'utiliser une arme nucléaire, la meilleure option pour l'Iran est de produire immédiatement une arme nucléaire. Une capacité nucléaire démontrée obligerait les États-Unis et Israël à revoir leur calcul. Israël ne peut pas prendre le risque de lancer une frappe nucléaire contre un Iran nucléarisé, car l'Iran pourrait riposter et détruire Israël. Une frappe israélienne contre l'Iran causerait d'énormes pertes et des dégâts considérables, mais ne détruirait pas l'Iran. Israël, lui, serait détruit.
Taiwan et les effets en cascade
Une dimension supplémentaire se joue en ce moment; Taiwan risque de manquer d'électricité dans les dix jours suivant la fermeture du détroit. La production de puces électroniques sur l'île s'arrêterait faute d'énergie. Taiwan devrait alors trouver une source alternative. La Chine et la Russie sont les candidats naturels. La Chine dispose ainsi d'un levier accru sur Taiwan — conséquence collatérale du conflit, non planifiée, mais réelle.
Les effets en cascade se font sentir partout. La fermeture du détroit représente à elle seule; 35 % de l'approvisionnement mondial en engrais, dont la réduction aura des effets sur les récoltes mondiales; 25 % du gaz naturel liquéfié mondial; 20 % du pétrole. L'Iran se trouve en position de dicter les conditions d'un règlement, parce que la douleur économique deviendra insupportable pour de nombreux pays alignés sur les États-Unis.
La destruction en Israël; ce que le silence révèle
Israël exerce un contrôle très strict sur ses médias, et les correspondants occidentaux respectent généralement ces restrictions en matière de pertes et de destructions. Mais ce que l'on ne voit pas en dit autant que ce que l'on voit. Les satellites commerciaux capables de prendre des images en temps réel d'Israël ont été coupés — ils ne fournissent plus ce service. Pendant ce temps, CNN a été autorisée à se rendre en Iran pour y faire des reportages en toute liberté, sans restriction de tournage. Ce contraste est en lui-même significatif.
Trump acculé; une stratégie de sortie introuvable
Trump a déclaré la victoire après le bombardement de Kharg — ce qui est paradoxal. Si l'on menace d'attaquer l'île et que l'on sait que la riposte sera l'embrasement de toutes les installations énergétiques du Golfe et l'effondrement des marchés mondiaux, on ne formule pas cette menace si l'on a déjà gagné. Il a également affirmé que l'Iran cherchait à prendre le contrôle de tout le Moyen-Orient, sauf si les États-Unis attaquaient — une tentative de présenter la guerre comme défensive.
Les exigences américaines incluent que l'Iran renonce à ses missiles balistiques. C'est une demande que l'Iran ne peut pas et ne voudra pas accepter. Trump se retrouve donc dans la position suivante; soit il laisse sa crédibilité s'effriter, soit il monte encore l'escalade, ce qui ne fera qu'aggraver la situation. La seule sortie envisageable serait une rhétorique du type « nous avons dévasté l'île de Kharg, les objectifs sont atteints, mission accomplie, nous nous retirons ». Mais même dans ce scénario, le lendemain, l'Iran continuera de lancer des missiles, d'attaquer les bases américaines restantes et de frapper Israël, jusqu'à ce qu'Israël demande que cela s'arrête.
Les conditions iraniennes pour un règlement sont; la fin de la présence américaine dans la région, des réparations pour les dommages causés, et la levée des sanctions. Ces exigences ne peuvent pas être satisfaites par les États-Unis dans les circonstances actuelles. C'est une recette pour une guerre longue.
L'Iran comme « État terroriste »; réfutation par les chiffres
Johnson revient sur les statistiques de 2016 et 2017 pour démontrer l'incohérence du récit américain présentant l'Iran comme le principal sponsor du terrorisme mondial. En 2017, le groupe responsable du plus grand nombre de morts par actes terroristes est l'État islamique (Daesh), avec 4 350 morts — sans compter ses branches comme Al-Nosra ou Hayat Tahrir al-Sham. En 2016, Daesh a tué 9 180 personnes. Total sur deux ans; plus de 13 500 morts pour Daesh seul. En deuxième position, les talibans avec environ 7 200 morts sur ces deux années. En troisième position, Al-Shabaab avec plus de 2 100 morts. La quatrième place revient au parti communiste maoïste d'Inde (CPI marxiste-léniniste), la cinquième à Boko Haram, affilié de l'État islamique. Aucun groupe iranien, aucun groupe soutenu par l'Iran, n'apparaît dans ce classement. Et c'est le cas chaque année.
Exception dans les statistiques 2023; le 7 octobre a conduit à intégrer le Hamas dans le top 10 pour cette année-là. Mais l'argument qui consiste à classer l'Iran comme État terroriste repose sur des exemples datant de 1982 et 1983 — les bombes artisanales en Irak contre les forces d'occupation américaine, le Hezbollah au Liban. Sur quarante-six ans de données sur le soutien iranien au terrorisme, aucune attaque terroriste aux États-Unis ne peut être attribuée à l'Iran ou à ses mandataires. Pas une seule.
Les vrais radicaux islamistes qui ont mené des attaques sur le sol américain sont liés à l'État islamique, organisation sunnite. La version chiite de l'islam n'est pas portée sur les attentats-suicides ni sur ce type de sacrifice fanatique. Ce registre appartient à la branche takfiri de l'islam sunnite, dont le wahhabisme est une expression. L'attentat récent à New York impliquant deux hommes, et l'attaque dans un bar au Texas faisant plusieurs morts, sont le fait de l'État islamique, pas de l'Iran.
L'attaque de la caserne des marines en octobre 1983 — l'exemple systématiquement cité — est attribuée non pas à un groupe iranien mais à Amal, mouvement chiite libanais fondé en 1972, sept ans avant la création de la République islamique d'Iran. Cette attaque est survenue après que des navires de guerre américains, dont le New Jersey, avaient bombardé la vallée de la Bekaa, tuant des chiites.
En réalité, ce sont les États-Unis qui ont mené des actions terroristes contre l'Iran; financement et réhabilitation des Moudjahidines du peuple (MEK/OMPI), organisation qui a mené régulièrement des attentats à l'intérieur de l'Iran depuis plus de trente ans. Cette manipulation de l'opinion publique vise à empêcher les Américains d'examiner objectivement ce qui se passe réellement.
La retenue iranienne; l'arme chimique comme cas d'école
Un dernier point illustre la réalité de la politique iranienne. Pendant la guerre Iran-Irak, l'Irak a utilisé des armes chimiques contre l'Iran à partir d'août 1983 et jusqu'en août 1988. Plus de vingt attaques chimiques — des armes de destruction massive, fournies et fabriquées avec l'aide des États-Unis. L'Iran, durant toute cette période, n'a jamais développé d'armes chimiques, jamais utilisé de telles armes sur le champ de bataille. La raison invoquée par les dirigeants iraniens; c'était un péché contre Dieu. Le monde sous-estime le rôle de la conviction religieuse dans la politique iranienne sur ces questions.
L'image véhiculée en Occident de l'Iran — les burqas, les kamikazes — est doublement fausse. Il n'y a pas de burqa en Iran. Et les organisations ayant eu recours aux attentats-suicides appartiennent systématiquement au camp sunnite, pas chiite. Sur quarante-six ans, les Iraniens ont fait preuve, dans une vraie guerre, de plus de retenue que les États-Unis dans toutes leurs guerres.
Entretien conduit par Glenn Diesen — 14 mars 2025
Transcription: Louis Giroud
(*) Glenn Diesen est un universitaire norvégien, professeur de science politique à l'Université du Sud-Est de la Norvège. Il est spécialisé dans la politique étrangère russe, la géopolitique de l'Eurasie et la sécurité européenne.
Il est principalement connu pour: Ses analyses géopolitiques. Il défend une perspective critique de l'expansion de l'OTAN, qu'il considère comme un facteur de déstabilisation et de conflit avec la Russie.
Controverses: Ses positions lui valent d'être régulièrement décrit par les médias atlantistes et europhiles comme un "chercheur pro-russe".
Engagement politique: Il s'est récemment impliqué en politique en Norvège en tant que tête de liste pour le parti Fred og Rettferdighet (Paix et Justice - FOR).
Publications: Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont Russophobia: Propaganda in International Politics (2022).
(*) Larry C. Johnson est un ancien analyste de la CIA et du Département d'État américain, aujourd'hui commentateur politique et blogueur. Il est particulièrement connu pour ses analyses critiques de la politique étrangère des États-Unis.
Carrière au sein du renseignement: Il a travaillé pour la CIA de 1985 à 1989 en tant qu'analyste à la Direction du renseignement. Il a ensuite rejoint le Bureau de la lutte contre le terrorisme du Département d'État (1989-1993), où il a notamment participé à l'enquête sur l'attentat de Lockerbie (Pan Am 103).
Positions et controverses: Depuis 2022, il soutient que la Russie dispose d'une supériorité militaire et que l'Ukraine est vouée à la défaite.
Politique américaine: Il est membre fondateur des Veteran Intelligence Professionals for Sanity (VIPS), un groupe d'anciens agents critiquant l'utilisation du renseignement par Washington.
Alors que les cours du pétrole flambent sous l’effet des tensions dans le détroit d’Ormuz, les marchés s’inquiètent d’une crise énergétique majeure. La hausse spectaculaire du brut révèle les fragilités d’une stratégie américaine saugrenue: réserves stratégiques affaiblies, dépendance persistante aux flux du Golfe, hypothèse d’une opération militaire sur l’île iranienne de Kharg. Derrière les discours contradictoires de Washington, plusieurs analystes examinent les conséquences concrètes qu’aurait une confrontation directe avec l’Iran.
Depuis la réouverture des marchés pétroliers ce soir, les prix du brut et du Brent connaissent une envolée spectaculaire, franchissant la barre des 100 dollars le baril. Cette progression s’explique par les tensions sociales au Moyen-Orient et par la fermeture partielle du détroit d’Ormuz, point de passage essentiel du commerce mondial d’hydrocarbures. Dans ce contexte, deux analystes examinent les angles morts de la stratégie américaine: faiblesse des réserves pétrolières stratégiques, dépendance persistante aux flux énergétiques du Golfe et hypothèse d’une opération militaire visant l’île iranienne de Kharg. Ils rappellent également ce qu’impliquerait concrètement une invasion de l’Iran.
Le Wall Street Journal rapporte dimanche soir 15 mars, que plusieurs dirigeants du secteur énergétique privé — notamment chez Exxon et Chevron — ont averti l’administration Trump que les perturbations dans le détroit d’Ormuz continueront d’alimenter une forte volatilité sur les marchés mondiaux. Dans le même temps, l’administration multiplie des messages contradictoires quant à sa capacité — ou à sa volonté — de faire baisser les prix de l’énergie pour les consommateurs américains.
Le président «entend corriger rapidement la situation»
Du côté de Washington, la réponse officielle reste simple: il ne s’agirait que d’une perturbation temporaire. Selon la Maison Blanche, le président entend corriger rapidement la situation en neutralisant le régime iranien. Le conflit, assurent ses conseillers, se conclurait dans les prochaines semaines, permettant la reprise des flux pétroliers et une baisse rapide des prix. Dans l’intervalle, les navires commerciaux devraient être escortés dans le détroit.
Pour les analystes, la question centrale est ailleurs: que se serait-il produit si l’administration avait véritablement anticipé une telle crise ?
Plusieurs indices suggèrent que certaines options ont été négligées. Les stocks de la Réserve stratégique de pétrole des États-Unis se situent aujourd’hui à leur niveau le plus bas depuis plusieurs décennies. Aucune coalition internationale n’avait été mise en place pour protéger les pétroliers transitant par Ormuz. Parallèlement, le développement des énergies renouvelables a été entravé par les choix politiques de l’exécutif américain. Enfin, des droits de douane élevés ont été instaurés sur les engrais et sur plusieurs de leurs intrants.
Concernant la réserve stratégique, les chiffres parlent d’eux-mêmes: les États-Unis disposent d’environ 400 millions de barils stockés, soit l’équivalent d’une vingtaine de jours de flux transitant habituellement par le détroit d’Ormuz. Mais la capacité de libération reste limitée à environ deux millions de barils par jour. Si l’administration avait commencé à mobiliser ces réserves trois semaines plus tôt, la hausse actuelle des prix aurait probablement été plus contenue. Un raisonnement comparable vaut pour les réserves détenues par d’autres pays partenaires.
Pékin dispose de 1,2 milliard de barils de réserves, trois fois le stock américain
Une ironie s’impose toutefois: la Chine, que beaucoup considéraient comme la principale victime potentielle d’une fermeture du détroit d’Ormuz en raison de sa forte dépendance à cette route énergétique, semble mieux résister que prévu. Pékin dispose d’environ 1,2 milliard de barils de réserves stratégiques — soit près de trois fois les stocks américains. Surtout, la Chine a investi, au cours de la dernière décennie, des centaines de milliards de dollars dans l’énergie solaire, les batteries et les véhicules électriques. Elle a engagé un vaste processus d’électrification de son économie. Dans ce contexte, la Chine pourrait paradoxalement apparaître comme l’un des bénéficiaires indirects de la crise actuelle.
Face aux déclarations de responsables américains — Karoline Leavitt, Sean Duffy ou Chris Wright(*) — affirmant que la situation restera brève et maîtrisée, les analystes répondent sans détour: ce discours relève davantage de la pensée magique que de l’analyse stratégique.
L’un des éléments les plus étonnants de la situation actuelle tient au fait que l’Iran continue de vendre du pétrole — et même davantage qu’avant le début des hostilités. Les États-Unis ont frappé certaines installations militaires iraniennes, mais se sont gardés de cibler les infrastructures pétrolières. La raison est simple: Washington redoute qu’une telle destruction ne provoque une hausse encore plus brutale des prix de l’énergie, susceptible de fragiliser l’économie américaine.
Kharg, un levier stratégique pour l’Iran
L’île de Kharg joue ici un rôle central. Elle possède une capacité d’exportation d’environ cinq millions de barils par jour, bien au-delà des 1,5 à 2 millions de barils exportés jusque-là par l’Iran, faute d’acheteurs. Jusqu’à présent, la Chine constituait pratiquement le seul client régulier du pétrole iranien. De nombreux autres pays craignaient les sanctions américaines — y compris l’Inde, pourtant acheteuse de pétrole russe. Mais la situation actuelle pourrait changer la donne: face à la raréfaction de l’offre mondiale, plusieurs États seraient désormais prêts, discrètement, à accepter des cargaisons iraniennes.
L’île de Kharg devient ainsi un levier stratégique pour Téhéran — et potentiellement un objectif militaire pour Washington. Un message codé du sénateur Lindsey Graham, évoquant l’éventualité d’une intervention des Marines, a circulé la veille. Des milliers de soldats des forces expéditionnaires marines ont été déployés dans la région, officiellement pour se tenir prêts à diverses opérations, dont une éventuelle prise de l’île.
Mais l’hypothèse d’une occupation de Kharg soulève une question stratégique fondamentale: une telle opération contraindrait-elle l’Iran à capituler, ou l’entraînerait-elle au contraire dans une guerre existentielle ?
Les Américains se battent pour le prix du pétrole et les Iraniens pour leur survie
Dans tout conflit, la domination de l’escalade n’appartient pas forcément au camp disposant de l’arsenal le plus puissant. Elle revient souvent à celui qui peut supporter le plus de pertes et de souffrances. Les Iraniens se battent pour leur survie politique et nationale. Les Américains, eux, se battent essentiellement pour éviter que le prix du pétrole n’atteigne 150 dollars le baril. Le régime iranien possède par ailleurs une tolérance élevée à la souffrance infligée à sa propre population, tandis que les responsables politiques américains demeurent — au moins en théorie — redevables devant leurs électeurs.
L’absence remarquée de certaines figures politiques américaines dans les communications publiques intrigue également. Marco Rubio se trouve actuellement à Miami. Il semble avoir conclu un arrangement tacite lui permettant de se concentrer sur la politique américaine dans l’hémisphère occidental — notamment au Venezuela — tout en restant en retrait sur le dossier iranien. Une position qui pourrait s’avérer politiquement utile si l’opération contre l’Iran devait mal tourner.
En l’état, aucune solution simple ne semble exister pour résoudre la crise pétrolière. Deux scénarios se dessinent. Le premier: une désescalade conduisant à la fin du conflit et à la réouverture du détroit d’Ormuz par l’Iran — ce qui supposerait que Téhéran obtienne des concessions en retour. Le second: une intervention militaire américaine à grande échelle, comparable à celle de l’Irak en 2003, impliquant l’occupation de territoires suffisants pour neutraliser toute menace contre le trafic maritime.
Un million de soldats attendent les marines américaines
Or l’Iran représente un défi militaire d’une tout autre ampleur. Le pays est le seizième plus vaste au monde. Le plateau iranien est entouré de chaînes montagneuses qui compliquent toute opération terrestre. Son territoire est plusieurs fois plus étendu que celui de l’Irak. Près d’un million de soldats servent dans les forces armées de la République islamique.
Une invasion impliquerait des coûts colossaux — en milliards de dollars et en vies américaines — même dans le scénario le plus favorable. Et une question fondamentale resterait posée: s’agirait-il simplement d’un changement de politique, ou d’un changement de régime ? Dans ce second cas, qui prendrait le pouvoir après la chute des autorités actuelles, et pour combien de temps ?
La prise de l’île de Kharg nécessiterait déjà des milliers de soldats au sol. Le contrôle du pays exigerait des forces bien plus importantes encore. À cela s’ajoute un enjeu nucléaire: sous la ville d’Ispahan se trouveraient environ mille livres d’uranium enrichi à 60 %, dont la sécurisation exigerait elle aussi des opérations terrestres.
On aimerait croire que quelqu’un, à la Maison Blanche, a ressorti des archives le dossier de l’Irak de 2003. Mais, à observer la rhétorique actuelle, l’administration semble reproduire, jour après jour, l’illusion du moment « Mission accomplie ».
Transcription et réécriture: Louis Giroud
(*) Karoline Leavitt: Elle occupe le poste de porte-parole de la Maison-Blanche (White House Press Secretary).
Sean Duffy: Il s'agit de l'ancien membre du Congrès et actuel secrétaire aux Transports des États-Unis (Secretary of Transportation).
Chris Wright: Il occupe le poste de secrétaire à l'Énergie (Secretary of Energy)
Barbarie légitimée, monde imaginaire et détroit d'Ormuz
(Blast) Denis Robert s’entretient avec Olivier Berruyer (Élucid)
Olivier Berruyer, fondateur et directeur de la rédaction de Élucid— site d'analyses géostratégiques et économiques sur abonnement —, revient sur l'attaque israélo-américaine contre l'Iran et ses conséquences. Ancien ingénieur statisticien, il co-signe avec Carla Constantini un article intitulé « Les États-Unis et Israël nous entraînent dans une barbarie suicidaire ». Au fil de cet entretien, il développe trois lectures du conflit: la rupture du droit international et de ses conditions de maintien, la déconnexion entre le réel et le traitement médiatique dominant, et les conséquences concrètes sur les économies mondiales.
Le choc de l'offensive et le contexte des négociations
L'article cosigné avec Carla Constantini s'ouvre sur un chapeau que l'animateur lit à voix haute: « Nous y voilà. C'est le plongeon fatal dans l'abîme que les puissances occidentales ont obstinément creusé au fil des dernières décennies. Le cap de la barbarie est définitivement franchi avec l'insouciance meurtrière de ceux qui ne comprennent pas bien le chaos historique qui se prépare. L'ancien ordre qui faisait le pari du droit contre la force brute vient brutalement d'achever de s'effondrer sous nos yeux en 2026. Cette nouvelle guerre est celle de trop. Par son ampleur et par sa nature, elle annonce un tournant majeur dans l'histoire des relations internationales. »
Berruyer précise que la stupéfaction, pour lui, n'a pas porté tant sur l'existence du conflit que sur la façon dont il a démarré. Plusieurs trimestres de travail de lecture et d'écoute de spécialistes avaient installé la conviction que la dégradation de l'ordre international allait mal finir. Ce qui était inattendu, c'est le niveau de l'erreur stratégique commise.
Il replace l'événement dans un enchaînement qui court depuis vingt-cinq ans: l'Afghanistan, où l'intervention militaire s'est terminée par le remplacement des talibans par les talibans. La guerre d'Irak, bâtie sur un mensonge certes rendu crédible, mais qui a déchaîné le malheur sur la région — 500 000 à un million de morts, selon les estimations. George Bush et Tony Blair restent libres. La Libye ensuite, dont la destruction porte l'insistante empreinte de Bernard-Henri Lévy, pays toujours en crise depuis 2012. La Syrie, enfin, où la chute du tyran Bachar el-Assad s'est soldée par l'installation au pouvoir de l'ancien dirigeant d'Al-Qaïda, activement recherché par les États-Unis.
Ce qui change de nature cette fois, c'est ce que Berruyer nomme le « changement de paradigme ». Trois éléments l'ont frappé simultanément.
Première rupture: la barbarie au niveau du droit international
L'historique des négociations avec l'Iran est rappelé rapidement. Au début des années 2010, les États-Unis imposent des sanctions en réponse à l'accumulation de combustible nucléaire par l'Iran. En 2015, un accord multilatéral est trouvé entre les États-Unis, les Européens et l'Iran: Téhéran cesse d'enrichir son uranium, les sanctions sont levées. L'accord fonctionne pendant trois ans et est validé par le Conseil de sécurité de l'ONU.
Trump arrive et se retire unilatéralement de l'accord. L'Iran se retrouve alors dans une position absurde: toujours lié par l'accord vis-à-vis des Européens, mais de nouveau soumis aux sanctions américaines. Les Européens, qui avaient signé l'accord, auraient dû soit sanctionner les États-Unis, soit compenser les effets de ces sanctions sur un Iran qui respectait sa parole. Ils ne font rien. L'Iran commence logiquement à s'estimer bafoué.
En 2025, de nouvelles négociations s'ouvrent entre Washington et Téhéran. Elles avancent. Trois ou quatre jours avant le début de la guerre, les Iraniens ont cédé sur l'essentiel, notamment sur l'arrêt de l'enrichissement. Le ministre des affaires étrangères iranien Araghchi, qui conduisait les négociations, déclare publiquement qu'ils sont « à deux doigts de conclure la paix ». Un nouveau round est planifié pour la semaine suivante. C'est dans ce contexte précis, lors de ces négociations actives, que l'attaque est lancée dans la nuit, sans déclaration de guerre, sans ultimatum.
Berruyer insiste sur le terme juridique applicable: la perfidie. Définie dans les conventions de Genève, elle désigne le fait d'attaquer un adversaire sans l'avoir prévenu, en maintenant jusqu'au dernier moment la façade d'une relation diplomatique normale. Il précise qu'il ne soutient pas le régime iranien, n'est pas un chiite intégriste, ne souhaite pas de République islamique en France: il essaie d'avoir une analyse froide et rationnelle.
Mais cette fois, l'attaque ne porte pas sur des sites nucléaires enfouis dans des montagnes. Elle vise directement l'appareil d'État: l'état-major, les membres du gouvernement, les gardiens de la révolution, l'armée. Tenter de « couper la tête du serpent ». Berruyer souligne qu'une telle opération n'a pas d'équivalent dans l'histoire récente — il faut peut-être remonter à Constantinople pour trouver un précédent.
Il cite Hugo Grotius, diplomate néerlandais auteur du Droit de la guerre et de la paix en 1625, ouvrage fondateur du droit international. Grotius affirmait que même avec des adversaires perfides, il fallait maintenir un minimum de confiance entre dirigeants pour rendre la paix possible — et que « l'État qui transgresse les lois de la nature et des nations coupe aussi les remparts qui protègent sa propre paix future ». C'est exactement, dit Berruyer, ce qui est en train de se produire.
Le nouveau guide suprême iranien, fils du précédent tué dans les bombardements, a perdu dans la même offensive sa mère, sa sœur, son beau-frère, sa nièce de 14 mois et sa femme. Lui-même a été blessé et n'a pas réapparu publiquement. Les Américains, comprenant rapidement l'étendue de l'erreur, envoient des signaux de négociation. Ils renvoient l'envoyé Witkoff, le même homme qui avait dit aux Iraniens « à mardi pour un nouveau round » — et qui a été assassiné entre-temps. Berruyer est lapidaire: imaginer qu'un homme dans cette situation acceptera un cessez-le-feu à court terme relève du monde imaginaire. Il faut un pays pour déclencher une guerre, il en faut deux pour l'arrêter.
La valeur de la parole américaine, après trois trahisons successives dans les négociations — retrait de l'accord de 2015, bombardements en pleine guerre des Douze Jours de 2025, puis cette attaque en pleine négociation finale —, est à zéro. Aucun cessez-le-feu ne sera signé dans ces conditions, même si Trump le demande, même s'il retire ses forces.
Trump, Netanyahou et la fin de l'hypothèse stratégique
Sur Trump, Berruyer est sans ambiguïté: l'hypothèse selon laquelle il serait un stratège est définitivement close. Il rappelle que Netanyahou a dit depuis quarante ans que provoquer cette guerre contre l'Iran était son objectif. Naftali Bennett, autre ancien Premier ministre israélien, déclarait récemment avoir « poussé les États-Unis pendant dix ans vers un tel conflit ». Du côté israélien, la satisfaction est totale et clairement assumée.
Rubio a lui-même expliqué pourquoi les Américains ont suivi: Israël leur avait fait comprendre qu'il attaquerait seul si nécessaire, auquel cas l'Iran s'en prendrait aussi aux Américains. C'est un chantage permanent qui a fonctionné à chaque fois: « Si vous nous aidez pas, on y va tout seul et vous aurez les problèmes. » Les Américains ont cédé.
Les objectifs affichés changent tous les jours: destruction des sites nucléaires, changement de régime, élimination des missiles balistiques, neutralisation de la marine iranienne, désarmement général. La sénatrice démocrate Elizabeth Warren, après un briefing gouvernemental confidentiel, a déclaré: « Je suis entrée inquiète, j'en suis ressortie très inquiète. » Tous les services de renseignement américains avaient pourtant conclu qu'il n'y avait pas de danger nucléaire iranien imminent — l'Iran accumulait du combustible pour des négociations, non pour fabriquer une bombe. Aucun sénateur républicain n'a voté contre la guerre. Aucun recours au Congrès, pourtant constitutionnellement requis pour déclarer la guerre, n'a eu lieu.
Une conférence de presse de Trump, deux jours avant l'entretien, illustre l'état dans lequel se trouve la prise de décision américaine. Sur la mort de 160 écolières iraniennes tuées par un missile tombé sur leur école — probablement un Tomahawk, filmé, visible —, Trump répond que les Tomahawks ont été vendus à beaucoup de pays et que ce n'est peut-être pas le leur. Vraisemblablement, c'étaient des Américains. Ils visaient probablement un site militaire à proximité. L'école n'était pas la cible — mais les morts sont là, et tout l'Iran a vu les images. Des articles circulent sur le rôle possible de l'intelligence artificielle dans la sélection des cibles.
Deuxième rupture: le monde imaginaire médiatique
Le matin du déclenchement de l'offensive, Berruyer allume les chaînes d'information en continu — geste qu'il accomplit rarement, estimant leur fréquentation dangereuse pour la pensée. Il note une uniformité frappante: CNews, BFM, France Info, LCI développent le même discours pro-Trump et pro-Netanyahou, présentant la guerre comme une affaire réglée en une semaine, avec un peuple iranien en attente de la chute du régime.
La réalité qu'il observe en parallèle: des dizaines de cortèges funèbres dans toute l'Iran, au Pakistan, dans le nord de l'Inde, au Liban. Des gens qui pleurent. En France, l'élément de langage dominant est « personne ne regrettera ces types-là ». C'est vrai en Europe. Pas ailleurs.
Sur la composition réelle de la société iranienne, il corrige le récit médiatique. Affirmer que 99 % des Iraniens veulent le départ des mollahs est une invention. Le candidat le plus dur à la dernière présidentielle a obtenu près de 25 % des voix — 15 à 20 millions de personnes. En ajoutant ceux qui préfèrent garder une forme de République islamique même en souhaitant des réformes, le camp des partisans du régime dépasse peut-être 35 à 40 % avec les bombardements en cours, qui ont tendance à souder les populations derrière leurs gouvernements, même mal aimés.
Les chaînes françaises montrent des femmes de la diaspora — avec lesquelles Berruyer dit être en empathie — mais jamais une chiite intégriste qui exprimerait sa douleur et sa soif de martyre pour son fils. Ce profil existe, c'est aussi l'Iran. Ne montrer qu'une partie de la réalité n'est pas du journalisme: c'est de la fabrication d'émotion au service d'un récit préconçu.
Sur les plateaux, Netanyahou apparaît malgré son mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale. Le porte-parole de l'armée israélienne passe sans difficulté. L'ambassadeur d'Israël revient toutes les douze minutes. L'ambassadeur d'Iran — le pays agressé — est invisible. Il sera invité une fois sur un média alternatif, pas dans les médias mainstream.
Berruyer identifie dans ce paysage le produit de plusieurs décennies d'une construction narrative: les antiracistes présentés comme des racistes, les antifascistes comme des fascistes, un parti fondé par des personnages à l'histoire trouble décrit comme le meilleur ami des juifs. Des minutes de silence organisées pour des victimes proches de milieux néonazis. Une rhétorique permanente sur « l'invasion musulmane » dont on voit maintenant, en 2026, ce qu'une décennie d'islamophobie rageuse a produit: la conviction collective qu'on peut frapper un pays musulman sans conséquences. Un Hervé Morin, ancien ministre de la Défense, se déclarant « ravi que les Israéliens et les Américains tapent, tapent, tapent encore sur l'Iran ».
Ce monde imaginaire a ses mécanismes propres. Répéter mille fois un mensonge finit par en faire une vérité ressentie — pas une réalité. Et les dirigeants eux-mêmes, nourris de ce récit, ont pris des décisions en croyant que trois bombes suffiraient à faire s'effondrer un pays, que la rue se soulèverait en 48 heures, que la paix serait négociée en trois jours.
Pour s'informer autrement, Berruyer consulte la presse internationale — journaux indiens, chinois, japonais —, les réseaux sociaux pour accéder à des articles de qualité, et des chercheurs spécialisés sur l'Iran qui parlent la langue, se rendent sur place et décrivent la société dans toute sa complexité. Il cite pêle-mêle Thierry Coville et Emmanuel Todd. Ce dernier remarquait que le taux de fécondité iranien est de 1,7 enfant par femme — identique au taux français. Ce n'est pas un signe de société médiévale. C'est un signe que les femmes iraniennes sont en train de se libérer de l'intérieur, par l'éducation. Beaucoup sont ingénieures, médecins. Certains des missiles qui tombent actuellement ont été conçus par des femmes.
La première mention du fils du Shah comme futur dirigeant potentiel de l'Iran est traitée avec ironie: le personnage passe son temps à Tel Aviv, est fabriqué par les Israéliens, et le schéma rappelle que personne en Syrie n'attend le retour du fils de Bachar el-Assad.
Il note en passant, sans s'y attarder, que Trump est en train d'affamer Cuba en lui coupant tout approvisionnement en pétrole, que l'élecricité y est coupée, et que personne ne s'en préoccupe. Que dans les discours de « libération de la femme », on n'entend jamais parler de libérer la femme saoudienne ou la femme qatarie. Que les 700 000 Libanais chassés de chez eux par l'invasion israélienne du Liban n'ont pas suscité une fraction de l'indignation provoquée par l'invasion russe de l'Ukraine. Une étude citée dans le journal The Lancet, publiée environ l'année précédente, estime que les sanctions américaines, depuis 1970, ont causé 38 millions de morts dans le monde.
L'intimidation permanente est l'autre mécanisme de ce monde imaginaire. Dire que l'Iran est un pays souverain avec lequel il faut négocier vous vaut d'être taxé d'antisémitisme ou de soutien au régime islamiste. Tenir une ligne analytique sobre devient un acte de résistance. « La table est blanche, elle n'est pas noire, elle n'est même pas grise. » Berruyer constate que ceux qui répétaient qu'elle était noire commencent à atterrir.
L'Iran: une puissance industrielle mal connue
Berruyer insiste sur ce que l'Iran est réellement. 90 millions d'habitants, soit trois fois la France. 20e puissance industrielle mondiale en parité de pouvoir d'achat. Le pays produit à peu près autant d'ingénieurs que les États-Unis — des ingénieurs qui ne font pas de l'ingénierie financière ni du traitement automatique du langage, mais essentiellement de l'armement.
L'Iran n'est pas l'Afghanistan. Ce n'est pas un camp de Bédouins. C'est un État parmi les plus vieux du monde — six mille ans de présence sur le plateau iranien — avec une bureaucratie d'État ancienne et des cadres militaires qui ont analysé méthodiquement chaque défaite américaine. À leur frontière ouest, l'Irak, d'où les Américains sont partis en courant. À leur frontière est, l'Afghanistan, même résultat. Les gardiens de la révolution ont étudié ces échecs et élaboré une doctrine en conséquence.
La doctrine est simple: ne pas affronter la puissance américaine frontalement, mais attaquer tout ce qui est à portée à l'extérieur. Stocks de missiles considérables, conservés précieusement. Drones: estimations autour de 80 000 unités, assez pour en vendre massivement à la Russie en soutien à la guerre en Ukraine. L'Iran fait la loi dans la région.
Un officiel iranien a fait une déclaration que Berruyer qualifie de « rigolote parce qu'hélas pas si fausse »: « C'est bien d'avoir beaucoup de muscles, mais ça laisse moins de place au cerveau. »
La comparaison avec le Vietnam est développée: 500 000 soldats américains plus un million de soldats sud-vietnamiens contre un million de Viet Cong, avec la totalité de l'aviation. Les Américains ont perdu. Aujourd'hui, en Iran, il n'y a pas de Sud-Vietnam. Pas de pays frontalier qui accueillerait des troupes au sol — l'Afghanistan est hostile, le Pakistan peu probable, l'Azerbaïdjan s'exposant immédiatement à des bombardements iraniens et à une guerre préventive dès que cinq mille soldats américains poseraient le pied sur son territoire.
Russie, Chine et recomposition géopolitique
Des articles font état de transmissions de renseignements satellitaires russes et chinois vers l'Iran. Les Russes ont démenti auprès des Américains, mais leur parole n'est pas considérée comme fiable, d'autant que les Américains eux-mêmes transmettent des renseignements aux Ukrainiens pour viser des cibles russes. L'analyse de Berruyer est que, compte tenu de l'ampleur du conflit et du chaos en cours, la Chine et la Russie ont probablement un soutien de plus en plus actif à l'Iran, dans leur intérêt immédiat.
Ce conflit accélère une recomposition géopolitique visible. Les pays du Golfe, liés depuis vingt à trente ans aux États-Unis par des accords de protection, voient leur garde du corps provoquer des ennemis puis se replier en ville dès que les missiles commencent à tomber. Les bases américaines au Moyen-Orient sont pratiquement toutes détruites. Il ne reste qu'une base en Turquie, épargnée pour l'instant. L'ambassade en Arabie Saoudite a été évacuée quand le bilan américain avoisinait sept morts. « Ce n'est pas un garde du corps. » L'OTAN en sortira affaibli: si les États-Unis n'ont pas défendu Bahreïn, ils ne défendront pas l'Allemagne.
Troisième rupture: le détroit d'Ormuz et les conséquences économiques mondiales
Le détroit d'Ormuz fait environ 30 kilomètres de large, avec des parties atteignant seulement 10 mètres de profondeur. Il comporte deux passes navigables d'environ 3 kilomètres chacune. Des drones sous-marins iraniens opèrent dans ces eaux depuis leurs bases côtières, capables d'atteindre un navire en quelques secondes. L'Iran dispose de centaines et de centaines de ces engins. Couler dix bateaux suffit à bloquer le transit: les épaves obstruent les passes.
Le détroit n'est pas formellement miné pour l'instant — ce qui laisse à l'Iran la capacité de choisir qui passe. Un accord vient d'être signé avec le Bangladesh — 170 millions d'habitants qui souffrent de pénuries d'énergie — pour laisser passer leurs bateaux. L'Iran se fabrique des alliés en exerçant ce pouvoir de passage. Les navires européens et occidentaux en sont exclus. Le deuxième armateur mondial, Maersk, vient d'annoncer la suspension de ses opérations vers le Moyen-Orient.
Par le détroit transitent le pétrole et le gaz — notamment le gaz qatari. Mais aussi toutes les marchandises: nourriture, matériaux, équipements. Bloquer le transit, c'est arrêter des chaînes d'approvisionnement entières. L'Arabie Saoudite explore des alternatives de transport par son flanc occidental, mais le Yémen — allié de l'Iran — menace de fermer cette option.
La comparaison avec 1973-74 est instructive mais insuffisante. Le premier choc pétrolier avait fait monter les prix, mais le pétrole était physiquement là. Cette fois, il y aura une pénurie physique. Le prix montera, et la quantité ne sera pas au rendez-vous. Ce n'est pas juste plus cher: c'est absent.
Le pétrole sert à produire des engrais. Une crise énergétique prolongée entraîne des crises alimentaires. Des famines dans des pays qui n'ont aucun lien avec le conflit. La Chine, le Japon, l'Afrique. Les pays touchés par ces conséquences sauront qu'Israël a attaqué l'Iran en pleine négociation, à cause de choix faits à Tel Aviv et à Washington par des gens qui, comme le dit Berruyer, vivent dans les réalités du Ve siècle avant Jésus-Christ.
La propagande déjà en cours désigne l'Iran comme preneur d'otage de la planète. Berruyer retourne l'argument: l'Iran ne prend personne en otage. Il sanctionne les pays qui n'ont pas respecté la Charte de l'ONU, la convention sur le génocide, la Cour pénale internationale. Ce sont exactement les mêmes sanctions qu'il a subies pendant des années — pour ne pas avoir respecté le traité de non-prolifération, alors qu'il n'avait jamais dit vouloir la bombe et qu'il n'en a pas fabriqué. La déclaration iranienne formelle mérite d'être retenue: « Ce sera la sécurité pour tous ou la sécurité pour personne. »
Trump a été élu sur une promesse explicite de ne pas faire la guerre à l'Iran. Il a déjà perdu la moitié de son électorat sur ce point, avant même que les conséquences économiques ne se matérialisent. L'étranglement par le prix de l'énergie sera pire que 1974. Il a déclenché un mécanisme dont il n'a pas les moyens de sortir seul.
L'Europe, la France et ce que Macron pourrait faire
La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni ont publié une déclaration commune condamnant la réaction de l'Iran. Pas un mot sur l'attaque israélo-américaine. Le Secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a pour sa part condamné les deux parties — et « fait son boulot ».
Sur 27 pays de l'Union européenne, un seul a pris position contraire: l'Espagne, avec Pedro Sanchez. Trump l'a aussitôt menacé de sanctions. Le chancelier allemand a renchéri en estimant que l'Espagne devrait dépenser davantage pour l'OTAN — scène qualifiée de « délirante » par Berruyer: un pays tiers menace un membre de l'Union européenne, et un autre membre de l'Union trouve que c'est une position légitime.
Macron a envoyé le porte-avions Charles de Gaulle à Chypre. Il a annoncé vouloir créer « une coalition internationale pour forcer le détroit d'Ormuz » — déclaration qui a fait le tour de la planète, déclenchant une vague de moqueries. Quelqu'un a dû expliquer en interne que l'idée était militairement intenable. L'annonce a disparu des actualités.
Sa position générale est résumée de façon acide: « Il n'est à 100 % nulle part. » En même temps. La formule colle au personnage.
Berruyer formule trois conseils concrets.
Premier conseil: prendre son téléphone, chercher Bernard-Henri Lévy dans ses contacts et appuyer sur « bloquer ». Cela peut sembler une boutade. Ce n'en est pas une. Un article du Monde de l'année précédente décrivait BHL comme « l'éminence grise — noire » de Macron, avec une boucle Telegram commune entre les deux hommes, des échanges nocturnes à 4 heures du matin. Le premier tweet de BHL après l'attaque raillait les « prudents de profession ». Dans ce monde imaginaire, la prudence est devenue une insulte.
Deuxième conseil: s'entourer de diplomates professionnels. Macron a méthodiquement détruit le corps diplomatique depuis le début de son mandat, nommant à des postes clés des proches sans formation. La cellule arabe du Quai d'Orsay a été « piétinée au profit d'Israël ». Ses diplomates, qualifiés, attendent d'être entendus. Dans le monde actuel, qui n'est pas en état de tension extrême, des diplomates de qualité peuvent résoudre des problèmes que des milliards d'euros en armements ne règlent pas.
Troisième conseil: appliquer à Israël exactement le régime de sanctions appliqué à la Russie. L'exercice est simple: reprendre sous traitement de texte le premier paquet de sanctions voté contre Moscou début mars 2022, faire un « Contrôle H » — remplacer « Russie » par « Israël » — et le soumettre au vote. Coupure de Swift, gel des réserves de la Banque centrale. Cette sanction fonctionnerait beaucoup plus vite contre Israël que contre la Russie, parce que l'économie israélienne repose entièrement sur la division internationale du travail: Israël ne produit pas grand-chose lui-même. Couper les flux, c'est arrêter la guerre. La seule sanction « potentielle » discutée à ce jour — l'arrêt de l'accord de libre-échange UE-Israël — revient à traiter Israël « comme la Bolivie ou le Sri Lanka ». Berruyer ne comprend pas pourquoi un pays qui viole le droit international plus gravement que la Russie se voit appliquer moins de conséquences.
Quatrième proposition — un ajout final: la France pourrait prendre l'initiative de créer un tribunal pénal international pour juger Trump et Netanyahou, et y ajouter Bush et Blair pour 2003. Si ces dirigeants avaient été poursuivis après la guerre d'Irak, 2026 n'aurait pas eu lieu. Quiconque estime que les dirigeants qui violent les principes fondamentaux du droit international devraient répondre de leurs actes devant un tribunal n'est pas « pas normal ». C'est la condition pour éviter une troisième guerre mondiale.
Stratégie iranienne et perspectives
La stratégie iranienne devient lisible. Face aux tapis de bombes américains — 5 000 bombes annoncées sur un territoire trois fois grand comme la France, soit l'équivalent de 20 bombes par département français —, l'Iran a planqué l'essentiel sous terre. La logique des gros bras qui ne laisse pas de place au cerveau, dit l'officiel iranien cité plus haut, joue en leur faveur.
La doctrine est asymétrique: toucher un équipement en Iran, c'est voir un équipement équivalent détruit en Israël. Attaquer une infrastructure iranienne, c'est déclencher des tirs sur des banques dans les États du Golfe — y compris sur des banques européennes présentes dans la région. Le mécanisme est appliqué systématiquement. Hier, des banques ont été touchées. Ce matin, l'annonce de tirs éventuels sur des ponts et infrastructures en Israël.
Israël, la taille de deux départements français, sera détruit bien avant que l'Iran, la taille de 300 départements, n'ait subi de dommages comparables — même si le Dôme de fer tient, même s'il s'épuise jour après jour. Envoyer dix missiles par jour n'est pas l'objectif de destruction totale. C'est une guerre d'usure: mettre les Israéliens en bunker deux fois par jour arrête l'économie. Au bout de quelques semaines, quelques mois, la question se posera.
Le scénario d'une fin rapide du conflit n'est pas visible. Un deus ex machina est possible — Berruyer ne prétend pas prévoir l'avenir. Mais le scénario crédible pour un arrêt rapide ne se dessine pas. Les Iraniens ne négocieront pas avec des gens qui ont prouvé trois fois de suite qu'ils trahissaient leurs engagements. En 1953 déjà, les puissances occidentales avaient détruit une démocratie naissante en Iran pour des intérêts pétroliers. Ce matin vient s'ajouter à une longue mémoire.
Un appel à l'information de qualité
Berruyer conclut par un appel direct. Trouver ce type d'information est extrêmement difficile dans le paysage médiatique audiovisuel actuel. L'article co-signé avec Carla Constantini est accessible en libre accès sur le site Lucide. La rédaction parisienne de Lucide, précise-t-il sans fausse modestie, dispose de moins de moyens que le salon de maquillage de certaines chaînes d'information en continu. Les abonnements permettent de maintenir un travail analytique sérieux.
L'animateur, Denis Robert, ajoute un appel aux abonnés de Blast, et signale les derniers jours de la campagne de souscription pour Blitz — la maison d'édition lancée par Blast — autour d'un livre intitulé Le mensonge et la colère, disponible en préachat sur Ulule.
Dernière formule de Berruyer: « Mal s'informer, ça tue. Mal s'informer, ça fait la guerre. Mal s'informer, c'est vraiment pas bon pour votre niveau de vie. »
Transcription de la vidéo, « IA Claude » - rewriting/editing: Louis Giroud
Sur la chaîne en ligne «MS NOW»(*), entretien exclusif avec Abbas Araghchi, le ministre iranien des Affaires étrangères: frappes, détroit d’Ormuz, nouveau guide et accusations contre les États-Unis. Dans cet échange, le ministre iranien répond aux questions sur les récentes frappes militaires américaines, l'état du détroit d'Ormuz, la situation après l'élection du nouveau guide suprême, et les accusations de ciblage de civils. Il revient également sur les négociations de dernière minute ayant précédé le conflit et les relations de l'Iran avec la Russie et la Chine.
MS NOW: Commençons par l'information selon laquelle les États-Unis ont mené une frappe militaire sur l'île de Kharg. Le président des États-Unis a déclaré que, pour des raisons de décence, il avait choisi de ne pas anéantir toute l'infrastructure pétrolière de l'île. Cependant, si l'Iran ou quiconque devait faire quoi que ce soit pour interférer avec le passage libre et sûr des navires dans le détroit d'Ormuz, il reconsidérerait immédiatement cette décision. Permettez-moi de commencer par vous interroger sur ce qui s'est passé sur l'île de Kharg, et quelle est la réponse de l'Iran à ces frappes ?
Abbas Araghchi: Eh bien, merci beaucoup de me recevoir. Je pense que nos forces armées ont déjà répondu qu'elles riposteraient si nos infrastructures pétrolières et énergétiques étaient attaquées, et qu'elles attaqueraient toute infrastructure énergétique dans la région qui appartient à une entreprise américaine ou dans laquelle une entreprise américaine est actionnaire. La réaction serait donc claire.
La nuit dernière, ils ont attaqué l'île de Khark et l'île d'Abu Moussa avec le système de roquettes d'artillerie, HIMARS comme ils l'appellent, qui est un système de roquettes à courte portée, et ils l'ont fait depuis le sol de nos voisins. Et il est absolument clair que maintenant ils utilisent le territoire de nos voisins pour nous attaquer avec ce genre de roquettes. Et c'est totalement inacceptable.
MS NOW: Quels voisins, Monsieur ?
Abbas Araghchi: Ces attaques de la nuit dernière ont été tracées par nos forces. Et il est désormais clair qu'elles ont été tirées depuis les Émirats arabes unis, depuis deux endroits aux Émirats arabes unis, depuis Ras el-Khaïmah et depuis un endroit très proche de la ville de Dubaï. Et il est très dangereux qu'ils utilisent des zones densément peuplées pour lancer des roquettes contre nous. Nous riposterions certainement, mais nous essayons d'être prudents pour ne pas attaquer de zones peuplées.
MS NOW: Y a-t-il un signe que l'Iran est prêt à autoriser le passage dans le détroit d'Ormuz ? Le détroit d'Ormuz restera-t-il fermé aussi longtemps que cette guerre continuera ?
Abbas Araghchi: En fait, ce détroit d'Ormuz est ouvert. Il est seulement fermé aux pétroliers et aux navires appartenant à nos ennemis, à ceux qui nous attaquent et à leurs alliés. Les autres sont libres de passer. Bien sûr, beaucoup d'entre eux préfèrent ne pas le faire en raison de leurs préoccupations sécuritaires. Cela n'a rien à voir avec nous. Et en même temps, il y a de nombreux pétroliers et navires qui traversent le détroit d'Ormuz, et je peux dire que le détroit n'est pas fermé, mais il est seulement fermé aux navires et pétroliers américains et israéliens, et pas aux autres.
MS NOW: Nous savons que l'Iran a élu un nouveau guide suprême, Moustafa Khamenei. Il n'a pas encore été vu en public, bien qu'il ait publié une déclaration hier. Je suis sûr que vous avez entendu les commentaires du secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, qui a dit qu'il prétendait que le guide suprême est blessé et probablement défiguré. Quelle est la situation du guide suprême, Moustafa Khamenei ?
Abbas Araghchi: Eh bien, ils ont fait tant de déclarations comme celle-ci. Hier, ils ont dit que toutes les autorités iraniennes étaient dans les bunkers. Mais en même temps, le monde entier a vu notre président, le président du parlement, tout le monde, le secrétaire de notre Conseil suprême de sécurité nationale, tout le monde était dans la rue parmi les gens qui manifestaient. Il y a donc beaucoup d'accusations de ce genre. Ils verront bientôt, je suppose, qu'il n'y a aucun problème avec le nouveau guide suprême. Il a envoyé son message hier et il remplira ses fonctions. Il remplit ses fonctions conformément à la constitution et il continuera à le faire. Je pense qu'à l'heure qu'il est, cela devrait être clair et cela devrait être su de tous que notre système est très profondément enraciné dans la société. La République islamique est un système qui ne dépend d'aucun individu ni d'aucun groupe de personnes. Elle est bien établie. C'est une structure politique très bien établie et l'État profond remplit ses fonctions. Tout fonctionne et tout est en place. Ils ne doivent donc pas espérer que quoi que ce soit arrive aux individus, car le système fonctionne. Il a fonctionné correctement après l'assassinat et le martyre de notre guide suprême. Vous avez vu que rien ne s'est passé, et tout est resté en ordre, et c'est toujours sous contrôle.
MS NOW: Nous voudrions vous interroger sur la stratégie de guerre du point de vue iranien. Pouvez-vous nous dire, comme vous le savez, il a été rapporté que la Russie et la Chine fournissent toutes deux des renseignements de ciblage à l'Iran pour cibler soit des positions, des installations, des infrastructures américaines dans toute la région. Pouvez-vous confirmer ou infirmer si la Russie ou la Chine fournissent un soutien militaire et des renseignements à l'Iran ?
Abbas Araghchi: La Russie et la Chine sont nos partenaires stratégiques. Et nous avons eu une coopération étroite dans le passé, qui se poursuit encore. Et cela inclut également la coopération militaire. Je n'entrerai pas dans les détails de cette coopération, mais je dis que nous avons une bonne coopération avec ces deux pays, politiquement, économiquement et même militairement, pour dire une fois de plus que ce n'est pas notre guerre. C'est une guerre imposée contre nous. Nous n'avons pas commencé cette guerre. C'était un acte d'agression illégal, non provoqué et injustifié contre nous, et nous ne faisons que nous défendre. Et nous continuerons à nous défendre autant qu'il le faudra et aussi longtemps qu'il le faudra afin de mettre fin à cette guerre d'une manière qui ne se répète pas à l'avenir.
MS NOW: Comme vous l'avez probablement vu, cette semaine, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté une résolution condamnant vos attaques contre vos voisins arabes. Elle a reçu 130 co-parrains, ce qui est un nombre très important. Vos alliés proches dont vous venez de dire qu'ils vous soutiennent, la Russie et la Chine, n'ont pas opposé leur veto. Ils se sont abstenus, mais ils n'ont pas opposé leur veto et ont permis l'adoption de la résolution. Pensez-vous que la communauté internationale a clairement exprimé, par sa condamnation, sa désapprobation de la manière dont l'Iran a mené cette guerre contre ses voisins arabes et l'a appelé à cesser le feu ?
Abbas Araghchi: Le Conseil de sécurité souffre d'un manque de justice dans ses décisions et ses résolutions. Vous savez, comment est-il possible que le Conseil de sécurité nous condamne pour nous être défendus et ne condamne pas les États-Unis et Israël qui ont commencé cette agression ? Donc, s'ils veulent une décision ou une résolution juste qui puisse fonctionner, ils devraient considérer tous les aspects de tout événement. Vous savez, nous sommes attaqués. Ce sont les États-Unis et Israël qui ont commencé cette guerre. Ce sont eux qui méritent d'être condamnés, pas nous. Ce que nous faisons... et c'est pourquoi tant de pays sont devenus désespérés quant au rôle du Conseil de sécurité, y compris les États-Unis, qui a décidé de suivre sa propre voie, même pour les États-Unis. Le Conseil vote politiquement et en fonction des intérêts de certains, pas en fonction des réalités, pas en fonction de la justice.
MS NOW: Vous reconnaissez néanmoins que l'Iran cible des cibles civiles dans les pays du Golfe, n'est-ce pas ? Parce que, vous savez, j'ai parlé à des responsables dans toute la région, et beaucoup des cibles qui ont été touchées sont clairement des bâtiments civils. Pourquoi l'Iran cible-t-il des bâtiments civils, des aéroports et des ports commerciaux dans les pays du Golfe qui ont clairement indiqué qu'ils n'étaient pas impliqués dans ces attaques contre votre pays ?
Abbas Araghchi: Non, il est clair que nous sommes attaqués depuis leurs territoires, malheureusement, depuis des bases américaines et des installations militaires américaines situées sur le territoire des pays du Golfe Persique. Et c'est très regrettable. Ce que nous faisons, en tant qu'acte de légitime défense, c'est cibler des bases américaines, des installations américaines, des biens américains et des intérêts américains qui sont malheureusement situés sur le territoire de nos voisins. À titre d'exemple, il y a deux jours, les États-Unis ont attaqué l'une de nos banques. Ils font... ils attaquent nos villes et des cibles civiles. Ils ont attaqué une école à Minab, c'est très connu du monde entier. Ils ont attaqué des hôpitaux. Il y a deux jours, ils ont attaqué une banque d'Iran, un bâtiment appartenant à une banque. Et nous avons donc décidé de riposter de la même manière avec des bâtiments appartenant à des banques dans deux villes autour de nous. Donc ce que nous faisons n'est que le principe œil pour œil, qui est très connu.
MS NOW: Permettez-moi de vous interroger très rapidement sur les négociations avant le début de la guerre. Pensez-vous que Steve Witkoff et Jared Kushner étaient des négociateurs de bonne foi, transmettant des informations précises à la Maison Blanche sur la position de l'Iran au cours de ces négociations ? Certaines informations ont fait état que vous avez crié après Steve Witkoff et Jared Kushner, que vous avez menacé d'avoir enrichi de l'uranium pour fabriquer 11 armes nucléaires. Je voudrais que vous rétablissiez les faits concernant ces négociations dans les derniers jours précédant la guerre.
Abbas Araghchi: Eh bien, je ne sais pas ce qu'ils ont transmis à leur patron. Ce que je sais, c'est que le 26 février, lorsque nous nous sommes rencontrés à Genève, nous avons pu réaliser de bons progrès. Comme le ministre des Affaires étrangères d'Oman, l'intermédiaire, l'a dit, c'était un progrès significatif. Et avant de publier son tweet, il l'a lu aux deux délégations, et les deux délégations ont accepté que, oui, c'est la bonne façon de décrire ce que nous avons accompli aujourd'hui : des progrès significatifs. C'est ce que nous avons pu faire le 26 février. Quant aux choses qui sont dites par les interlocuteurs américains, je comprends pourquoi ils disent ces choses. Ils veulent justifier un acte d'agression injustifié, alors ils essaient de trouver des excuses pour eux-mêmes. Je n'ai jamais dit que nous allions fabriquer des bombes. J'ai dit que nous avons 440 kilos de matière enrichie à 60 %, et ce n'était pas un secret. C'est ce qui est mentionné dans les rapports de l'AIEA. J'ai donc dit que, regardez, c'est mentionné dans le rapport. Ceci, si on l'enrichit davantage, peut être suffisant pour 10 bombes, selon les dires de vos propres experts. Nous sommes donc prêts à y renoncer et à les donner. Nous sommes prêts à les diluer, à les rétrograder vers des degrés inférieurs. Et en disant cela, je voulais dire que la concession que nous allons faire, que nous faisons, est vraiment grande. Mais comment ont-ils interprété cela ? Je ne sais pas. Peut-être par manque de connaissances suffisantes, peut-être à cause de leur intention de justifier, comme je l'ai dit, l'acte d'agression, qui ne peut être justifié. J'espère que la véritable histoire de ce qui s'est passé le 26 février à Genève sera bientôt connue du public.
Transcription: Louis Giroud
(*) MS NOW est une chaîne d'information en continu et de commentaire politique américaine. La plateforme se considère comme la destination de référence pour les actualités de dernière minute nationales et internationales, ainsi que pour un journalisme d'opinion de premier ordre.
Dans cette guerre désastreuse choisie délibérément, c'est Téhéran qui mène une action d'arrière-garde pour rétablir la raison géopolitique. Si l'Iran venait à perdre, Dieu seul sait jusqu'où Israël et les États-Unis entraîneront le monde.
Par Jonathan Cook (*)
L'aveu formulé par le secrétaire d'État américain Marco Rubio — repris par Mike Johnson, président de la Chambre des représentants — selon lequel Israël aurait forcé la main de Washington pour attaquer l'Iran, a suscité à juste titre une vive consternation.
Ressuscitant ainsi ce qui serait normalement traité comme un poncif antisémite, Rubio a soutenu que l'administration Trump n'avait eu d'autre choix que d'attaquer l'Iran car, à défaut, Israël aurait lancé de toute façon son propre assaut, exposant les soldats américains à des représailles.
Rubio a déclaré«Le président a pris la décision très sage que voicinous savions qu'Israël allait agir, nous savions que cela provoquerait une attaque contre les forces américaines, et nous savions que si nous ne les frappions pas de manière préemptive avant qu'ils ne lancent ces attaques, nous subirions des pertes plus lourdes.»
Rubio utilisait le terme « préemptivement » d'une façon particulièrement inexacte et trompeuse.
En droit international, l'agression constitue un recours illégal à la force — « le crime suprême contre la communauté internationale », selon les principes établis en 1950 par le tribunal de Nuremberg. Il existe toutefois un possible facteur atténuant si l'État agresseur peut démontrer qu'il a agi de manière préemptivec'est-à-dire pour prévenir une menace d'attaque plausible, imminente et grave.
Or Rubio ne prétendait nullement que les États-Unis avaient agi « préventivement » face à une menace émanant d'Iran. Il voulait dire que Washington avait agi préventivement pour empêcher son allié, Israël, de déclencher une chaîne d'événements militaires susceptibles de coûter la vie à des soldats américains.
Si l'administration Trump avait réellement agi de façon préventive dans ces circonstances, c'est contre Israël, et non contre l'Iran, qu'elle aurait dû frapper.
Le tigre de papier
Mais la déclaration de Rubio soulevait une question supplémentairepourquoi Washington n'a-t-il pas tout simplement signifié à Israël qu'il lui était interdit d'entrer en guerre contre l'Iran sans l'aval américain ?
Car Israël serait dans l'incapacité totale de monter quelque attaque contre l'Iran sans le soutien crucial fourni par les États-Unis.
Israël a dû s'appuyer sur l'aide des bases militaires américaines disséminées dans la région, ainsi que sur les États arabes qui les accueillent.
L'attaque aurait été tout simplement inconcevable sans l'appui d'une formidable armada de navires de guerre américains dépêchés dans la région par Trump.
Israël ne peut faire face aux représailles iraniennes que grâce à la protection partielle que lui confèrent des systèmes d'interception de missiles fournis et financés par les États-Unis.
Et par-dessus tout cela, Israël n'est puissance hégémonique régionale que parce qu'il bénéficie de subventions massives américaines — se chiffrant en dizaines de milliards de dollars annuels — pour se maintenir parmi les armées les plus puissantes du monde.
En d'autres termes, il eût été impossible pour Israël de faire la guerre à l'Iran seul. Sans les États-Unis, c'est un tigre de papier.
La déclaration de Rubio laissait entrevoir l'une de deux possibilitéssoit que les États-Unis, dotés de la plus puissante armée de toute l'histoire, sont sous la coupe du minuscule État d'Israël ; soit que Trump a rendu sa propre armée, la plus puissante jamais constituée, servile à l'égard d'Israël.
Quelle que soit l'option retenue, il est difficile de la concilier avec l'affirmation maintes fois répétée de Trump selon laquelle il place l'Amérique en premier.
Ce point étant tellement criant, c'est sans doute pour cette raison que Rubio a été contraint de revenir en arrière le lendemain. Dans le même temps, Trump s'est empressé de suggérer que c'était lui qui avait forcé la main d'Israël pour attaquer l'Iran, et non l'inverse.
La folie géopolitique
La vérité la plus probable n'est pas qu'Israël a forcé la main de Trump. C'est qu'il s'est laissé séduire par la fausse promesse du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, selon lequel une attaque contre l'Iran serait un jeu d'enfant — à condition de frapper au moment où l'on pourrait être certain d'éliminer le Guide suprême iranien, Ali Khamenei.
Une telle frappe de décapitation, a-t-on fait croire à Trump, constituerait la répétition de son « succès » au Venezuela, quand il avait fait enlever le président Nicolás Maduro à Caracas pour le traduire en justice à New York.
Au Venezuela, la violation éhontée du droit international par les États-Unis avait pour but de pointer un fusil chargé sur la tempe de la remplaçante de Maduro, Delcy Rodríguez. Obéissez, ou la nouvelle présidente en subira les conséquences.
Netanyahou savait exactement comment vendre à Trump, encore grisé par les émanations toxiques de cet acte hors-la-loi, l'idée qu'il pouvait rééditer l'opération en Iran. Le successeur de l'ayatollah serait pareillement entre ses mains.
C'est pourquoi, dans cette guerre désastreuse choisie délibérément par les États-Unis et Israël, c'est Téhéran qui mène une action d'arrière-garde pour rétablir un minimum de raison géopolitique. Si l'Iran venait à perdre, ou si les États-Unis l'emportaient sans en payer le prix fort, Dieu seul sait jusqu'où Israël et Washington entraîneront le monde.
Le sort du monde repose, en un sens bien réel, entre les mains de Téhéran.
L'« israélisation » des États-Unis
Ce que l'attaque conjointe contre l'Iran illustre avec le plus d'éclat, c'est à quel point Netanyahou a réussi, au cours du dernier quart de siècle, à « israéliser » Washington et le Pentagone.
Les États-Unis ont toujours mené des guerres d'agression illégales. Ils ont toujours été davantage un gangster qu'un gendarme planétaire. Mais le fait que Washington ait été dirigé par des criminels sans scrupules ne signifiait pas qu'il ne pouvait pas sombrer plus avant dans la déraison, plus avant dans la psychopathie.
C'est précisément à cela que Netanyahou s'est attelé. Et Trump donne désormais libre cours à l'israélisation des États-Unis. Les indices sont partout.
Mercredi, le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth — le titre traditionnel de « secrétaire à la Défense » sonnant vraisemblablement trop respectueux de la loi — a abandonné toute apparence du bon rôle.
Il a insisté sur le fait que les forces américaines agissaient « sans merci » et que le régime iranien était « grillé ». Les États-Unis allaient dispenser « mort et destruction à longueur de journée ».
La veille, il avait exposé le plan de bataille« Pas de règles d'engagement stupides, pas d'enlisement dans la construction nationale, pas d'exercice de démocratisation, pas de guerres politiquement correctes. »
Ce n'est plus la rhétorique traditionnelle des administrations américaines cherchant à faire étalage des valeurs supérieures de l'Occident, ni celle qui revendiquait une mission civilisatrice auprès du reste du monde.
C'est la rhétorique de l'arrogance coloniale, du même médiévalisme militaire longtemps prôné par les dirigeants israéliens.
Hegseth ressemblait par trop au général Moshe Dayan, ministre israélien de la Défense dans les années 1960, qui avait énoncé avec célèbre la doctrine militaire fondamentale d'Israël« Israël doit être comme un chien enragé, trop dangereux pour qu'on le provoque. »
Les tactiques du « chien enragé »
Avant son attaque, les États-Unis avaient passé des années à tenter d'affamer le peuple iranien pour le pousser à se soulever — exactement comme Israël avait assiégé et affamé le peuple de Gaza pendant quelque seize ans, en pariant que la population serait encouragée à renverser le Hamas.
La stratégie a échoué dans les deux cas. Pourquoi ? Parce qu'elle ignorait la plus élémentaire des réalitésles peuples maltraités sont des êtres humains, qui choisiront toujours la liberté et la dignité plutôt que la dégradation et la soumission.
Entraînés à leur corps défendant dans une guerre d'usure humiliante avec l'Iran, les États-Unis se déchaînent à la manière d'un « chien enragé » — tout comme Israël l'a fait à Gaza après avoir été humilié par la percée d'un jour du Hamas hors du camp de concentration qu'il avait créé pour les Palestiniens.
Le « pas de règles d'engagement » qu'affiche Hegseth signifie que les États-Unis assument désormais ouvertement avoir fait de l'Iran tout entier une zone de tir libre, à l'instar de ce qui s'est passé à Gaza.
Ce qui explique que l'une des premières cibles des frappes américaines et israéliennes ait été une école primaire où plus de 170 personnes ont été tuées, dont la grande majorité étaient des enfants de moins de douze ans.
Selon des informations rapportées même par le Telegraph, journal de droite, les attaques américaines et israéliennes ont déjà provoqué une « apocalypse » à Téhéran. Les infrastructures civiles essentielles sont prises pour cibles — hôpitaux, écoles, commissariats. Des zones résidentielles sont soumises à des bombardements intensifs, et les approvisionnements en nourriture et en médicaments s'épuisent rapidement. Rubio a juré que bien pire était à venir.
Les États-Unis ont manifestement été captés par la logique dépravée de la doctrine Dahiya, qu'Israël a élaborée lors de ses attaques répétées contre le Liban et affinée encore pendant deux ans et demi de guerre à Gaza.
La ruine fumante
La doctrine Dahiya va bien au-delà de la simple idée de guerre asymétrique inhérente aux attaques d'une puissance supérieure contre une partie plus faible.
Selon cette doctrine, les victimes civiles ne sont plus de regrettables « dommages collatéraux » résultant de frappes contre des cibles militaires. La population civile est au contraire considérée comme une cible aussi légitime que les infrastructures militaires.
Pour Israël, la doctrine Dahiya est née d'une acceptation du fait qu'il n'existait aucun objectif de guerre tangible que l'État hébreu pût atteindre dans ses combats contre les Palestiniens qu'il gouvernait ou contre la résistance du Hezbollah au Liban.
Israël ne se satisfaisait pas simplement de pacifier les Palestiniens. Il savait qu'ils ne pourraient pas être pacifiés indéfiniment, n'ayant nullement l'intention d'aboutir un jour à un règlement politique avec eux. La fameuse solution à deux États n'était destinée qu'à la consommation occidentale ; elle n'a jamais eu de réel soutien populaire en Israël.
L'objectif d'Israël était plutôt d'employer une violence écrasante et aveugle pour terroriser les Palestiniens et les pousser à procéder eux-mêmes à leur épuration ethnique, comme cela s'était partiellement produit en 1948.
De même, au Liban, où la doctrine Dahiya a été élaborée pour la première fois, le but n'était pas de parvenir à une accommodation politique avec le Hezbollah par une démonstration de force. Le Hezbollah avait clairement indiqué qu'il ne se résignerait jamais à regarder les Palestiniens être effacés de leur patrie.
L'objectif était d'infliger au Liban une souffrance telle que les autres communautés religieuses se retourneraient contre le Hezbollah et plongeraient le pays dans une guerre civile prolongée, laissant ainsi Israël libre de poursuivre l'expulsion — et aujourd'hui le génocide — du peuple palestinien.
En adoptant la doctrine Dahiya, Israël reconnaissait implicitement qu'il ne combattait pas seulement des militants, mais la société tout entière dont ceux-ci étaient issus. Il devait accepter qu'il ne pourrait y avoir ni victoire ni reddition au sens militaire traditionnel. Ce qu'il lui fallait faire à la place, c'était laisser derrière lui une ruine fumante.
À maintes reprises, Israël a recouru à une puissance de feu massive contre les infrastructures civiles et les zones résidentielles pour briser la volonté d'une société — pour la « renvoyer à l'âge de pierre », pour reprendre la terminologie des généraux israéliens — afin que la population consacre toute son énergie à la survie plutôt qu'à la résistance.
C'est ce qu'Hegseth et Rubio proclament désormais comme les objectifs de guerre de Washington en Iran. Une démonstration délibérée et sauvage de destruction de masse, sans autre finalité que la démonstration elle-même.
La pathologie morbide
Ce n'est pas une stratégie gagnante, ni militairement ni politiquement. Ce n'est même pas une stratégie vouée à l'échec. C'est la pathologie morbide d'un culte.
Ce qui explique le flot de plaintes adressées, au cours des premiers jours de la guerre de Trump contre l'Iran, par des soldats américains à l'encontre de leurs supérieurs. On en dénombre au moins 110, selon les informations publiées par Jonathan Larsen sur Substack.
Dans l'une d'elles, adressée à la Military Religious Freedom Foundation (MRFF), un commandant d'unité non combattante a déclaré à ses sous-officiers que Trump avait été « oint par Jésus pour allumer le feu du signal en Iran afin de déclencher l'Armageddon et d'annoncer son retour sur Terre ».
Le département de la Guerre dirigé par Hegseth, chrétien évangélique convaincu que l'Occident est engagé dans une « croisade » contre l'islam, semble passer outre aux règles du Premier Amendement interdisant le prosélytisme au sein des forces armées.
La théocratisation des forces armées américaines n'est pas un phénomène nouveau. George W. Bush avait évoqué une « croisade » contre le terrorisme il y a près d'un quart de siècle. Mais le processus semble avoir atteint un point tel que les échelons supérieurs de la chaîne de commandement américaine sont profondément imprégnés d'une ferveur évangélique pour la guerre, dans laquelle Israël occupe une place centrale.
Mikey Weinstein, président de la MRFF et vétéran de l'armée de l'air qui a servi à la Maison Blanche sous Ronald Reagan, a confié à Larsen que son organisation avait été « inondée » de témoignages de soldats faisant état de l'« euphorie de leurs commandants et de leurs chaînes de commandement face à cette nouvelle guerre "bibliquement sanctifiée", clairement perçue comme le signe indéniable de l'approche imminente des "Temps de la Fin" des chrétiens fondamentalistes ».
Dans la croyance aux « Temps de la Fin », fondée sur le Livre de l'Apocalypse, une terrible bataille entre le Bien et le Mal se déroule à Armageddon — site situé dans le nord de l'actuel État d'Israël — conduisant au retour du Messie sur Terre et à un Grand Ravissement où les chrétiens croyants s'élèvent pour être avec Dieu.
Weinstein a ajouté« Beaucoup de leurs commandants se réjouissent tout particulièrement du caractère graphique que prendra cette bataille, insistant sur la dimension sanglante que tout cela doit nécessairement revêtir pour être en accord total et parfait avec l'eschatologie de la fin du monde des chrétiens fondamentalistes. »
La parole de Dieu
Au cœur de ces croyances se trouve le rassemblement des Juifs, en tant que Peuple élu de Dieu, dans la Terre d'Israël — un territoire bien plus vaste que celui couvert par l'État moderne d'Israël.
Pour les fondamentalistes chrétiens tels qu'Hegseth et un nombre croissant de commandants américains, Israël est le catalyseur des Temps de la Fin.
Pour des raisons des plus évidentes, Israël a cultivé ses liens avec les millions de fondamentalistes chrétiens des États-Unis. Politiquement actifs — leur vote a assuré la présidence à Trump —, ils traitent Israël comme un enjeu intérieur capital plutôt que comme une question de politique étrangère.
Ils aspirent ardemment à voir Israël s'emparer de larges pans du Moyen-Orient, et sont largement indifférents à ce que cela implique pour les Palestiniens ou les autres peuples de la région.
Tout cela s'articule parfaitement avec l'idéologie défendue par Netanyahou et le commandement militaire israélien, lesquels ont été repris il y a longtemps par les mêmes zélotes extrémistes religieux qui dirigent le mouvement violent des colons, qui attaque systématiquement les Palestiniens en Cisjordanie et leur vole leurs terres.
Au moment où l'armée israélienne lançait son génocide à Gaza, Netanyahou exhortait ses soldats en leur disant qu'ils combattaient la nation d'Amalek — l'ennemi des anciens Israélites.
Dans la Bible, Dieu ordonnait au roi Saül de procéder à l'annihilation totale des Amalécites, en mettant à mort chaque homme, femme, enfant et nourrisson, ainsi que tout le bétail.
Comme en témoigne l'effacement de Gaza, les soldats israéliens ont accompli leur mission au sens le plus littéral. Car ils n'obéissaient pas seulement aux ordres de Netanyahou, mais à un ordre venu de Dieu.
Le « choc des civilisations »
Netanyahou ne s'est pas contenté de sacraliser la guerre aveugle au sein de sa propre armée et de l'armée américaine. Il a également cultivé un climat raciste et islamophobe aux États-Unis et en Europe pour aplanir la route qu'Israël emprunte en rasant une grande partie du Moyen-Orient.
Il a vigoureusement promu l'idée d'un « choc des civilisations »l'idée qu'un « Occident judéo-chrétien » serait engagé dans une guerre permanente et solidaire contre la barbarie supposée du monde islamique.
La synergie entre une armée américaine sous l'emprise du fondamentalisme chrétien et une armée israélienne sous l'emprise d'un suprémacisme juif d'inspiration biblique s'affiche aujourd'hui trop clairement en Iran.
Ce mastodonte militaire combiné n'a aucun intérêt à protéger les droits humains. Il ne reconnaît aucune distinction entre cibles civiles et militaires.
Il fait passer la sécurité de ses propres soldats — en tant qu'agents de la Providence divine — avant celle des civils que ces soldats attaquent.
Et il est convaincu qu'en broyant la vie du peuple iranien, il accomplit la volonté divine.
Voilà le vrai visage de la machine de guerre qui se pose en garante de la « civilisation occidentale ». Ce sont là les vraies valeurs pour lesquelles l'Occident combat en Iran. Le reste n'est que rideau de fumée.
Traduction de l’anglais par «IA Claude», rewriting/editing Louis Giroud
(*) Jonathan Cook est un journaliste et écrivain britannique indépendant, spécialiste du conflit israélo-palestinien et du Moyen-Orient.
Engagement Basé à Nazareth pendant deux décennies, il a couvert l'actualité de la région pour des médias de renom tels que Le Monde diplomatique, Middle East Eye, ainsi que The Guardian et The Observer.
Ligne éditoriale Ses analyses sont souvent critiques envers les politiques israéliennes et la couverture médiatique occidentale, qu'il accuse parfois de partialité.
Présence numérique Il publie régulièrement sur son blog personnel jonathan-cook.net et via sa newsletter Substack.
Distinctions En 2011, il a reçu le prix Martha Gellhorn pour le journalisme.
Ouvrages principaux Il est l'auteur de plusieurs livres analysant les structures politiques en Israël, notamment
Blood and Religion - The Unmasking of the Jewish and Democratic State (2006).
Israel and the Clash of Civilisations - Iraq, Iran and the Plan to Remake the Middle East (2008).
Disappearing Palestine - Israel's Experiments in Human Despair (2008).
Dans cet échange entre Nima R. Alkhorshid (1) et Pepe Escobar (2), les intervenants analysent la situation après treize jours de guerre entre l'Iran et les États-Unis. Escobar décrit un conflit que Téhéran contrôle désormais de manière asymétrique, une administration américaine acculée militairement et économiquement, et un détroit d’Ormuz privatisé en quatre niveaux de transit. Il examine la perte de crédibilité des récits américains, le rôle ambigu de l’Inde, l’effondrement du modèle des pétromonarchies du Golfe, et la paralysie stratégique de l’Europe. Enfin, il aborde la question nucléaire iranienne: la logique de dissuasion pousse désormais Téhéran vers l’option de la bombe.
Pepe Escobar: Ce n’est pas un conflit, Nima, je suis désolé. C’est une véritable guerre, très violente, horrible à tout point de vue. Nous devons employer la terminologie correcte partout. Par exemple, je suis en Asie du Sud-Est et la guerre se déroule en Asie du Sud-Ouest, en Iran. J’y travaille jour et nuit. J’ai annulé tous mes déplacements, je devais partir en Chine mais j’ai décidé de rester en Thaïlande. Je travaille à plein temps jusqu’à 5 heures du matin, je dors la journée. Je garde mes canaux ouverts avec la Chine, la Russie et l’Iran.
Après treize jours, nous atteignons les deux semaines ce week-end. Les deux positions sont figées maintenant. Ce n’est pas une exagération du point de vue de « l’empire du chaos ». J’ai entendu cela d’abord de la part des Chinois : le « babouin de Mar-a-Lago ». C’est ainsi que Trump est désigné sur l’internet chinois. Pour le prouver, allez sur ma chaîne Telegram. J’ai mis en ligne une enquête en deux parties de Democracy Defender. Elle cite les noms en détail et montre comment chaque membre de l’administration Trump, de Howard Lutnick à Witkoff, Kushner, ou ce clone culturiste chrétien sioniste fou qui se fait passer pour le secrétaire des guerres éternelles, Hegseth, tirent des profits colossaux de la guerre contre l’Iran. Cette guerre était destinée à éclater, planifiée par le groupe habituel de suspects néoconservateurs et le lobby sioniste à Washington. Ils ont attendu le bon président pour la déclencher, et ce président, c’est le babouin de Mar-a-Lago.
C’est un détail d’un tableau plus vaste. Les élites américaines ont besoin de cette guerre, et Trump en est le messager. Aussi insignifiant soit-il, sa dernière trouvaille est de qualifier cette guerre d'« excursion ». La planète entière ne peut pas le prendre au sérieux, mais il prend la planète en otage avec ses sautes d’humeur et la psychologie d’un enfant de deux ans. Ils bombardent massivement l’Iran et cela va s’intensifier, comme l’a répété le secrétaire des guerres éternelles. Il n’y a aucun débat dans les grands médias américains sur leurs pertes effroyables en Asie de l’Ouest : bases militaires, installations, cellules de la CIA, hôtels hébergeant du personnel transféré depuis les bases bombardées. Tout y passe.
En même temps, nous avons l’élément « Taco ». Trump se dégonfle toujours. Beaucoup d’entre nous les comptent. Nous en avons déjà identifié quatre ces derniers jours. Aujourd’hui, nous avons eu la confirmation qu’il y avait au moins deux Tacos impliquant Oman. La Turquie, le Qatar, Oman, et dans le cas de la Russie, directement. Trump a appelé Poutine, pas l’inverse. Quatre cas de Taco. Il est désespéré de trouver une porte de sortie. Il ne peut pas le dire en public, il parle de manière énigmatique : « Je peux mettre fin à cette guerre quand je veux », « Nous gagnons », « Nous en avons assez de gagner », « Il n’y a plus rien à bombarder ». C’est un langage codé pour dire : je peux déclarer la victoire quand je veux. Ce qu’il fera finalement, ce ne sera pas à cause des pertes américaines, mais parce que les marchés l’y contraindront. Sinon, il restera dans l’histoire comme celui qui a provoqué l’effondrement total de l’économie mondiale, déjà en cours. Le détroit d’Ormuz n’est qu’un élément de ce vaste tableau.
La situation devient plus compliquée chaque jour. Il existe désormais quatre niveaux de transit ou de non-transit par le détroit d’Ormuz, qui était jusqu’à il y a quelques jours le goulet d’étranglement le plus important du monde.
Premier niveau : la Chine. Vous pouvez aller et venir à tout moment, aller en Chine, ou revenir du Golfe Persique pour faire le plein, aucun problème. Il existe un accord bilatéral Téhéran-Pékin conclu jeudi dernier. Il y avait d’abord un accord de principe oral, puis un véritable accord a été signé.
Deuxième niveau : les pays qui demandent à l’Iran un passage libre. Deux cas sont différents. Le Bangladesh a demandé diplomatiquement, les Iraniens ont répondu : « Pas de problème, tant que vous vous identifiez comme venant du Bangladesh ». Ensuite, il y a l’Inde, c’est extrêmement complexe. Il y a eu un appel il y a quelques jours entre Jaishankar et Araghchi. Jaishankar demandait un passage libre. Araghchi a accepté en gentleman, mais a dit : « Vu comment vous nous avez traités ces dernières semaines, il faudra en reparler. Continuons à vivre notre relation, votre ambiguïté stratégique, nous comprenons pourquoi vous la pratiquez. » Aujourd’hui, les Iraniens ont déclaré ne pas avoir autorisé les pétroliers se rendant en Inde ou battant pavillon indien. Il y a une divergence entre ce que dit le ministère des Affaires étrangères à Téhéran et ce que disent les Gardiens de la révolution.
Troisième niveau, probablement le plus complexe : toute personne ayant des liens avec les États-Unis, Israël, l’Europe ou d’autres nations hostiles (cela peut inclure le Japon, mais peut-être pas la Corée du Sud) est interdite. Vous ne pouvez pas traverser Ormuz. N’essayez même pas de demander un permis.
Quatrième niveau, aussi complexe que les autres : si vous avez un pétrolier, quel que soit son pavillon, et que vous prenez le risque de traverser sans demander la permission à l’Iran, vous allez être frappé. C’est arrivé à un pétrolier ces dernières heures. Il se dirigeait vers la Thaïlande, il n’a pas demandé l’autorisation, et il en paie le prix. Les Iraniens peuvent techniquement dire que le détroit est ouvert, mais en même temps, il est fermé. Tout dépend de qui vous parlez et si vous avez une autorisation ou non.
Vous pouvez imaginer les répercussions. La semaine prochaine sera pire qu’aujourd’hui car la plupart du pétrole et du gaz ne vont nulle part. C’est 20 % du pétrole mondial. Tout va être chamboulé. Les compagnies aériennes paniquent déjà car le prix du kérosène va grimper, les céréales, les pénuries alimentaires partout. Les marchés ne peuvent pas intégrer cela dans leurs prix car ils ne savent pas comment cela va évoluer.
C’est à cela que les Américains vont devoir se confronter. Nous avons déjà quatre pétroliers, dans les prochains jours, trois ou quatre de plus seront touchés. Trump devra trouver une issue : proclamer la victoire et partir. Mais s’il le fait, la défaite stratégique sera évidente pour la planète. Ce sera la fin de sa présidence, la fin de l’hégémonie américaine en Asie occidentale, et la fin de l’hégémonie mondiale. Qui peut respecter une superpuissance qui entre en guerre sans l’avoir planifiée et se fait battre sévèrement par une puissance de taille moyenne sous sanctions depuis 47 ans ?
Côté iranien, ils ne bougent pas. On l’entend d’Araghchi, de Qalibaf, de tous. Leur liste de conditions, c’est la « feuille d’expulsion » adressée aux Américains. C’est un savoir partagé par le nouvel ayatollah invisible, Mostafa Khameini, la direction politique, le Majlis, le CGRI, l’armée et la population. Si vous ne le faites pas, voici votre feuille d’expulsion. Vous n’en voulez pas ? Très bien. Alors la guerre continue, et elle se terminera quand nous, l’Iran, le déciderons, pas les États-Unis. C’est insensé. Tout le système des relations internationales est bouleversé. Personne ne sait où cela mène. C’est un affrontement direct, à quitte ou double. La question est de savoir qui clignera des yeux le premier. Ce ne sera pas l’Iran. Le prix payé est horrible, mais il n’y a pas d’autre voix.
Nima R. Alkhorshid: Donald Trump tente de manipuler le marché par une nouvelle rhétorique. En Allemagne et en France, ils puisent dans leurs réserves de pétrole. Les États-Unis ont annoncé qu’ils feraient de même, mais ces réserves sont censées durer deux à trois mois. Quelle est la stratégie après ? Trump peut-il convaincre le marché ?
Pepe Escobar: Non, les marchés ne sont pas convaincus. Si les États-Unis libèrent une partie de leur réserve stratégique, selon les meilleures estimations, cela durera une semaine. Ensuite, ils devront en libérer davantage et ils commenceront à paniquer sérieusement. Ce sont des mesures mineures qui ne changent rien au champ de bataille.
L’Iran a ajusté sa stratégie et lance désormais des salves ultra-puissantes de ses missiles les plus performants, y compris le Kheibar Shekan, qui est un missile moderne doté de mini missiles pouvant être dirigés électroniquement. Israël, c’est une condamnation à mort. Dans leurs villes souterraines de missiles, à l’est de l’Iran, ils en ont des centaines, voire des milliers. Ce qu’on entend du département des guerres éternelles, c’est « on bombarde tout ». Il n’y a aucune preuve qu’ils infligent des dégâts sérieux à l’Iran. Ils bombardent sans discernement, et maintenant, presque tous les assistants d’Asie occidentale dans les pétromonarchies sont partis. Ceux en Jordanie et à Erbil aussi. La marge de manœuvre pour les essaims de drones et les nouvelles séries de super-missiles augmente chaque jour.
Tout revient à la perception politique. Ces gens-là ne regardent pas le champ de bataille. Ils doivent vendre un récit à l’opinion publique américaine. C’est impossible car dans tout récit, la défaite stratégique sera implicite. C’est pourquoi la situation devient chaque jour plus dangereuse : ils seront tentés de faire quelque chose d’apocalyptique. Cela correspond à l’état d’esprit de beaucoup dans l’administration. Je ne parle pas du culte de la mort en Asie occidentale, mais de l’axe sioniste à Washington qui pense en termes apocalyptiques. La voie est ouverte aux armes nucléaires tactiques, ou pire. C’est encore sur la table, et c’est terrifiant.
Nima R. Alkhorshid: Militairement, en regardant la carte, la plupart des cibles sont à l’ouest de l’Iran. Hegseth dit : « Nous contrôlons tout, l’espace aérien est à nous ». Ce n’est pas le cas. Ils utilisent l’espace aérien irakien, se rapprochent des frontières, puis tirent. Ils ne survolent pas l’Iran. Vous avez mentionné les radars dans le Golfe et en Israël. La plupart sont détruits. Comment un système fonctionne sans radars ?
Pepe Escobar: Il y a des photos de nuées de missiles balistiques iraniens survolant Israël. Ils ne peuvent pas être interceptés. Des marins chinois ou japonais ont filmé des séquences : les intercepteurs s’affolent partout sauf sur leurs cibles. Il manque d’intercepteurs partout. Dans leur désespoir, les Américains ont rapatrié les THAAD et les Patriot de Corée du Sud. Les Sud-Coréens sont furieux. Les Américains les ont forcés à accueillir ces systèmes, et quelques jours plus tard, ils les rapatrient sans consulter Séoul. Voilà comment ils traitent leurs vassaux. Le seul vassal connu est Israël.
Ces pétromonarchies du Golfe vont-elles réévaluer leur relation avec les Américains, ou seront-elles assez stupides pour maintenir l’ancien système ? Certaines sont en voie d’extinction. Le modèle économique de Dubaï est mort, les Émirats sont sur le point de s’effondrer.
L’effet à court terme, c’est la liste envoyée par l’Iran aux Américains par divers canaux. Ils ont dit : si vous ne suivez pas notre liste de revendications point par point, il n’y aura ni cessez-le-feu ni fin à cette guerre. La liste comprend tout : la fin des sanctions, des réparations, et la poursuite du programme nucléaire civil iranien comme il l’entend, sans inspections. Un des neuf points inclut des excuses personnelles de Trump à l’ayatollah Khamenei. Cela n’arrivera jamais. C’est la « feuille d’expulsion ». Une puissance moyenne fait la leçon à la plus grande armada de l’histoire. Les conditions de reddition ont été remises par l’Iran aux États-Unis. En termes géopolitiques, c’est la mère de toutes les surprises.
Nima R. Alkhorshid: Un quart des missiles Tomahawk a déjà été utilisé, et nous ne sommes même pas à deux semaines. Côté défense, c’est pire : ils ont transféré des systèmes de Corée du Sud vers Israël. Les capacités offensives et défensives des États-Unis et d’Israël déclinent. Israël vit quelque chose d’inédit. Les États arabes du Golfe, à qui Trump avait promis une guerre finie en quatre jours, regardent la situation.
Pepe Escobar: C’est absolument absurde. Cela ne mérite même pas d’être une page du manifeste surréaliste. Tout le monde reste sans voix parce que ça vient du président des États-Unis. « Cette guerre est une excursion », « Je peux y mettre fin quand je veux », « Nous en avons assez de gagner ». Et au milieu de ça, il dit : « Je suis entré dans cette guerre à cause de Steve, Marco, Pete ». Il jette sa bande de clones sous le bus. C’était sa décision. S’il dit que ces gens l’ont forcé avec de fausses informations, ce sont des traîtres. C’est un motif de prison. Ils excellent dans la construction de récits, et là, ils doivent ajuster le récit au plus vite.
On assiste à ce spectacle effroyable: jeter les bouffons sous le bus, refuser les conséquences, se vanter de gagner alors qu’il est nourri de fausses informations et cherche une issue impossible. S’il emprunte cette voie, c’est la reconnaissance d’une défaite stratégique massive. Comparé à cela, le Vietnam, l’Irak, l’Afghanistan étaient un jeu d’enfant. Cela le rend encore plus dangereux. L’image chinoise du babouin incontrôlable s’applique. Un babouin orange acculé, très en colère, sans issue, qui va déchaîner sa fureur. C’est extrêmement dangereux.
Nima R. Alkhorshid: On voit la menace d’opérations sous fausse bannière aux États-Unis. Le FBI a averti la police de Californie. Ils inventent des choses. Pensez-vous que cette escalade mènera à des opérations sous faux drapeau ?
Pepe Escobar: Même s’il lance de fausses opérations, cela ne suffira pas à convaincre les Américains. La population américaine a un QI supérieur à dix. La guerre est déjà impopulaire, environ 60 % la considèrent comme une aventure absurde. Ils doivent changer le récit, mais il n’y a rien à vendre à part « on bombarde l’Iran à fond ». Ils ne parlent pas des pertes. Ils inventent des choses, et les cas de fausses bannières vont exploser. Nous n’en sommes qu’à la deuxième semaine. Il y a une possibilité réelle que cela dure encore trois ou quatre semaines, jusqu’à la destruction de l’économie mondiale. Même si cela s’arrêtait la semaine prochaine, ce qui n’arrivera pas car les Iraniens ne veulent pas que cela s’arrête, ils ont l’initiative de la guerre asymétrique. Leur stratégie de dissuasion est réglée et passe à la vitesse supérieure. Ils n’ont aucun intérêt à y mettre fin.
Nima R. Alkhorshid:Les responsables iraniens disent : pas de cessez-le-feu, plus de négociations avec les États-Unis, personne ne leur fait confiance. Si des démarches politiques ont lieu, ce sera via la Russie, la Chine, la communauté internationale. Plus personne ne se soucie des États-Unis ou d’Israël. On ne voit plus Steve Witkoff. Plus personne ne voudrait négocier avec eux.
Pepe Escobar: Voyons si les Russes ont retenu la leçon. Vous avez mentionné l’appel Trump-Poutine. Nous ne savons pas quel en était l’objectif. Les fuites sont sélectives, le compte-rendu du Kremlin est énigmatique. La manière dont Ouchakov l’a formulé est fascinante. Il disait, sans le dire, que Trump avait appelé Poutine à l’aide. C’est la clé. Les Russes ont eu la politesse de ne pas l’étaler. C’est une carte que Poutine peut jouer. Mais cela dépend de la capacité des Russes à convaincre les Iraniens qu’ils peuvent être médiateurs. L’Iran ne veut ni médiation ni diplomatie. La seule chose qu’ils ont, c’est l’ultimatum, la « feuille d’expulsion ». Si Trump s’y conforme : retrait des bases américaines d’Asie de l’Ouest, fin des sanctions, et poursuite du programme nucléaire civil sans inspections. L’establishment américain n’acceptera jamais cela. C’est une guerre d’usure. Si Trump dit la semaine prochaine « j’ai gagné », que se passe-t-il ? Les États-Unis laissent Israël seul, qui sera dévasté ? Impossible. Se retirent-ils de toutes leurs bases ? Peu probable. Concluent-ils un accord avec l’Iran sur le libre passage ? Non, l’Iran a privatisé Ormuz. C’est une impasse pour la présidence Trump. Leur seul mouvement serait de détruire la volonté de résistance de l’Iran, ce qui est stratosphériquement impossible.
Nima R. Alkhorshid: Netanyahou a parlé à Poutine pour dire qu’Israël n’allait pas attaquer l’Iran. Personne, même à Moscou, ne croit Trump ou Netanyahou. Ils savent qu’ils ont trompé les Russes en Ukraine pendant des années avec de fausses négociations. Le concept des BRICS est important car l’Iran en est la fondation. Si l’Iran n’existe pas, la structure s’effondre. Les Israéliens ont essayé de manipuler le Caucase du Sud, l’Azerbaïdjan, par une opération sous faux drapeau. Mais la Russie et l’Iran contrôlent la situation. Comment voyez-vous le partenariat stratégique États-Unis-Azerbaïdjan signé par la vice-présidente, et les tensions autour du corridor de Zanguezour ?
Pepe Escobar: La Turquie et l’Azerbaïdjan ne sont pas assez stupides pour s’opposer à l’Iran maintenant. L’Iran a anticipé en disant: nous n’attaquerons aucune nation qui ne nous attaque pas. Message à la Turquie et à l’Azerbaïdjan: restez où vous êtes. La Turquie l’a compris. L’Azerbaïdjan est plus compliqué, le clan Aliyev est très proche d’Israël. L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) est essentiel. L’Iran ne l’attaquerait pas directement, mais pourrait cibler les cargos transportant ce pétrole vers Israël en Méditerranée. Si l’Azerbaïdjan, la Turquie et la Géorgie ne font rien contre l’Iran, il n’y a pas de raison d’attaquer le BTC. Erdogan est rusé, il reste silencieux. L’Iran sait que si la Turquie est attaquée, Bruxelles hurlera à l’Article 5. Il y a des limites. L’Azerbaïdjan pourrait bénéficier du corridor nord-sud, mais on ne sait pas si l’Iran permettra à l’Inde de rester partenaire à Chabahar. Un scénario possible est un corridor Russie-Iran-Chine, sans l’Inde. La Russie et l’Iran ont été trahis par l’Inde, qui n’a aucun soutien. Ce qu’ils ont fait est perçu comme une trahison, avec le risque de faire exploser les BRICS de l’intérieur. Le rôle de l’Inde cette année, alors qu’elle assure la présidence et accueille le sommet, est compromis. Ils se sont rangés du côté des États-Unis et d’Israël, à l’encontre des intérêts des BRICS. La situation des BRICS est désespérée, au-delà de l’horrible. Ils sont dans un profond coma.
Si cette guerre continue quelques semaines, ce sera l’effondrement total de l’économie mondiale. Toutes les prévisions tombent à l’eau. La démence intrinsèque de l’administration actuelle à Washington pourrait les pousser à détruire l’économie mondiale. « Nous sommes acculés, nous perdons. Tout le monde perdra aussi. » C’est la mentalité de ces gangsters. C’est terrifiant.
Nima R. Alkhorshid: Donald Trump va se rendre en Chine pour essayer de convaincre les Chinois d’acheter du pétrole américain. Est-ce possible ?
Pepe Escobar: Pas question. Les Chinois n’en ont pas besoin. Ils ont tout avec Power of Siberia, Power of Siberia 2 achevé dans deux ans, le pétrole du Kazakhstan, le gaz du Turkménistan et du Myanmar. C’est une question de sécurité nationale: ils ne peuvent pas acheter de l’énergie à un pays qui veut entrer en guerre contre eux. Le voyage est mort avant d’avoir lieu. Les Chinois respecteront le protocole, organiseront une occasion photo, mais ce sera un événement mineur sans conséquence.
Nima R. Alkhorshid: Que veut Trump de la Chine concernant la Russie et l’Iran ?
Pepe Escobar: Personne ne sait. Lui non plus. Ce n’est pas un stratège. Sa stratégie contre la Chine était la guerre tarifaire. Il a perdu. Il n’y a pas de plan B. Les Chinois apprennent tout sur la machinerie militaire de l’empire en action. Ils accumulent des tsunamis d’information inestimables, et ils aident l’Iran avec du renseignement haute technologie en temps réel. À quoi bon ce voyage ? Pour la photo.
Nima R. Alkhorshid: L’Europe est touchée par la guerre en Ukraine et en Asie de l’Ouest. Elle ne reçoit plus d’énergie de Russie ni d’Asie de l’Ouest. Quelle est la stratégie des Européens ?
Pepe Escobar: Leur seule stratégie, le plan A, consiste à tout rejeter sur la Russie et maintenant sur l’Iran. Il suffit de lire les communiqués de presse de Bruxelles, d’écouter ces deux femmes. Rien d’autre. Pas de réflexion. Ils refusent de voir que leur politique entraîne l’Europe dans une crise énergétique phénoménale, et ça n’a pas vraiment commencé. Plus de gaz du Qatar, plus de gaz de Russie. Où vont-ils trouver du gaz ? Personne ne va les sauver, personne ne s’en soucie. Ils peuvent acheter de l’énergie russe à un prix énorme, ou de l’énergie américaine à un prix qu’ils ne peuvent pas se permettre. Ils peuvent acheter sur le marché spot avec des prêts qu’ils ne pourront pas rembourser. Le Wall Street Journal a rapporté que l’Iran exporte plus de pétrole qu’avant la guerre. Indirectement, oui, ils achètent de l’énergie russe de manière indirecte.
Nima R. Alkhorshid: Comment cette guerre transforme-t-elle les États arabes du Golfe ? Ils accueillent des bases américaines, et cette guerre les impacte directement. Que se passe-t-il dans l’esprit de leurs dirigeants ? Dubaï, ses milliardaires, ses affaires.
Pepe Escobar: Vont-ils tirer la leçon ? Il est trop tôt pour le dire. Il faudra attendre la fin de la guerre. Ensuite, on verra s’ils ont appris ou s’ils continueront à être des vaisseaux jetables. Ils sont fiers, tribaux, et ont été traités comme moins que rien par la superpuissance censée les protéger. S’ils tirent les conclusions, on assistera à une réorganisation géopolitique radicale de l’Asie occidentale. Les Russes et les Chinois observent. Si ces États ne restent pas sous le parapluie américain, ils pourraient passer sous un parapluie russo-chinois. Le pétrodollar sera impacté, le pétroyuan deviendra plus solide. Pour l’instant, ils sont sous le choc. En deux semaines, le modèle économique de Dubaï a disparu. C’est fini, ça ne reviendra pas. On ne sait pas comment le Qatar va se relever, ni si les bases seront reconstruites. Si les Américains veulent les reconstruire, tout recommencera. Si ces pays disent non, la réaction américaine est imprévisible. Tout est possible. Voyons s’ils ont un cerveau qui fonctionne. Sinon, ils paieront le prix.
Nima R. Alkhorshid: Beaucoup s’interrogent sur l’avenir du programme nucléaire iranien. Le nouveau guide va-t-il changer la politique ? La Corée du Nord a des armes et personne ne l’attaque. Pourquoi l’Iran resterait-il dans le TNP alors qu’il mène une guerre existentielle ?
Pepe Escobar: Puis-je te poser la question ? Tu es Mostafa Khameini. Tu préserves l’héritage de ton père, qui était le plus grand obstacle à la bombe. Maintenant, c’est fini. L’Iran est en guerre. Que ferais-tu ?
Nima R. Alkhorshid: La voie évidente est de fabriquer des armes nucléaires. C’est un moyen de dissuasion, une garantie pour la sécurité. Je pense que c’est en train de se produire. Le guide suprême a toujours dit que ces armes vont à l’encontre de l’islam, mais il faut accepter la réalité extérieure. La force fait le droit. S’ils suivent la même voie, ils seront attaqués encore et encore. Mathématiquement, ils vont construire des armes nucléaires.
Pepe Escobar: Tu as répondu à la question que tout le monde se pose. C’est rationnel. Je suis sûr que c’est ce que les conseillers de Mostafa Khameini envisagent. Lui-même n’a rien dit, il représente l’idée unificatrice. Je me demande ce qu’il dira en public. Ce pourrait être proche de ce que tu viens de dire.
Transcription à l’aide Deepseek, rewriting/editing: Louis Giroud
(1) Nima Rostami Alkhorshid est un universitaire iranien-brésilien et un créateur de contenu, principalement connu pour être l'hôte du podcast et de la chaîne YouTube Dialogue Works.
Host de Dialogue Works : Il anime une plateforme de discussion centrée sur la géopolitique, l'économie et les affaires mondiales. Il y reçoit régulièrement des experts de renom tels que les économistes Michael Hudson et Richard D. Wolff, ou l'ancien analyste de la CIA Larry C. Johnson, pour débattre de sujets comme le conflit au Moyen-Orient, l'hégémonie américaine ou les dynamiques de puissance mondiales.
Carrière Académique : Il est professeur adjoint de génie civil (spécialisé en géotechnique) à l'Université Fédérale d'Itajubá (UNIFEI) au Brésil.
(2) Pepe Escobar est un journaliste, écrivain et analyste géopolitique brésilien, né en 1954 à São Paulo. Il est principalement connu pour ses analyses critiques de la politique étrangère américaine et son expertise sur l'Eurasie, le Moyen-Orient et les enjeux énergétiques mondiaux.
Carrière journalistique: Il a travaillé pour de nombreux médias internationaux, notamment comme chroniqueur pour Asia Times Online, The Real News Network.
Thématiques de prédilection: Il se concentre sur les relations entre les grandes puissances (États-Unis, Russie, Chine), les alliances comme les BRICS et le concept de «Grand Globalistan» ou de «Route de la Soie».
Auteur prolifique: Il a publié plusieurs ouvrages traduits en plusieurs langues, dont:
- Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War.
- Red Zone Blues: A Snapshot of Baghdad during the Surge.
- Empire of Chaos.
Style et orientation: Son style est décrit comme engagé et provocateur, s'inscrivant dans une perspective multipolaire du monde, très critique envers l'hégémonie occidentale.
Depuis Abu Dhabi, Moscou et Paris, trois observateurs (Fabrice Sorin, Xavier Moureau, Alexis Tarrade), passent en revue la désignation du nouveau guide suprême iranien Mojtaba Khamenei, les fractures profondes au sein du camp MAGA, la montée vertigineuse des prix du pétrole et ses bénéficiaires directs, les tensions croissantes entre Trump et Netanyahou, le rôle possible de la Russie comme médiateur, et les ressorts religieux qui orientent la politique américaine.
Iran: un Khamenei chasse l'autre
Mojtaba Khamenei, fils de l'ayatollah Ali Khamenei, vient d'être désigné nouveau guide suprême d'Iran par le Conseil des experts — 99 membres, eux-mêmes élus par le peuple iranien.
Le personnage: engagé à 17 ans dans l'armée iranienne pendant la guerre Iran-Irak, soutenu par les Gardiens de la révolution et par la rue. En l'espace d'une semaine, il a perdu son père, sa mère assassinée, sa femme, son fils, sa sœur, son beau-frère, sa nièce et son neveu.
Dix jours de guerre et des milliards dépensés pour substituer à un ayatollah de 86 ans un fils de la guerre, la cinquantaine, plus conservateur et plus antioccidental que le précédent. Fabrice souligne la bascule de génération. C'est ce renouvellement — involontaire, mécanique — que produisent parfois les assassinats de leaders. Hassan Nasrallah avait été à son tour le jeune de la bande quand Xavier l'avait croisé au Liban en 1996. Il était encore là trente ans plus tard. Ces assassinats permettent un renouvellement qui n'est pas toujours en faveur de l'ennemi.
Sur les réseaux, Trump répète que l'Iran a perdu et qu'une reddition totale est en cours. Mais la désignation du nouveau guide s'est faite sans lui. Il l'a dit lui-même, agacé de ne pas avoir été consulté. La remarque d'Xavier: Kim Jong-un n'a pas davantage demandé l'avis de Washington pour nommer sa fille successeure. Trump n'a pas bronché dans ce cas-là. Le niveau de réflexion est le même.
Les manifestations de rue en Iran au lendemain de la désignation ne sont pas des manifestations contre le pouvoir. Ce sont des manifestations de soutien. Le pays n'a jamais été aussi uni.
Xavier formule l'équation directement: si l'Iran avait eu l'arme nucléaire, il ne serait pas bombardé aujourd'hui. Ce que Lavrov a lui aussi dit, sans détour. Ce qui se passe en Iran est actuellement la meilleure publicité au monde pour la prolifération nucléaire.
Fractures MAGA
Marjorie Taylor Greene a repris un mouvement lancé par la blogueuse Caroline Levit sous le slogan "Not my son" — refus d'envoyer les enfants américains mourir en Iran pour une guerre qui n'est pas la leur. La contestation à l'intérieur du camp MAGA est massive.
Trump a répondu en insultant Tucker Carlson, l'accusant de ne plus être suffisamment intelligent et d'avoir "perdu son chemin". Joe Rogan a pris position. Candace Owens appelle à la désertion — ouvertement, elle demande aux soldats américains de ne pas exercer leurs obligations militaires.
De l'autre côté du spectre républicain, Lindsey Graham s'est félicité de la situation: entre le Venezuela et l'Iran, les États-Unis deviendraient maîtres de 30 % du pétrole mondial. "Extrêmement positif pour l'Amérique."
Sur la parenté du terme "MAGA": l'expression "Make America Great Again" vient d'un discours de Reagan en 1980. C'est Donald Trump qui fonde le mouvement MAGA au sein des républicains en 2015, en reprenant cette formule.
La lecture de Fabrice: MAGA dans la tête de Trump signifie retrouver la superpuissance américaine telle qu'elle commençait à ne plus l'être sous Obama puis Biden. Le moteur en est le pétrodollar. C'est ce schéma qui a présidé à l'opération Venezuela, et c'est le même qui oriente l'opération iranienne. L'impérialisme américain n'a pas changé de nature.
L'influenceur Nicholas Fuentes, très suivi par les jeunes aux États-Unis, tire à boulets rouges sur la soumission américaine vis-à-vis d'Israël. Il a appelé à voter démocrate aux prochaines élections.
Trump a cru les mauvais renseignements
Xavier revient sur une mise en garde formulée à plusieurs reprises dans cette émission: Trump risquait d'entrer en guerre s'il commettait la même erreur cognitive que les démocrates en 2022 — croire que l'économie adverse allait s'effondrer, que l'armée en face était incapable de tenir dans la durée. Bruno Le Maire disait que l'économie russe allait s'effondrer ; Blinken disait la même chose au même moment. Trump a reproduit le schéma.
Tulsi Gabbard, directrice du renseignement, était hostile à toute action contre l'Iran. Rubio était contre. Vance aussi. La source probable de l'erreur: Pete Hegseth, la CIA et Benjamin Netanyahou. Trump est entré dans une spirale comparable à l'engrenage vietnamien de la fin des années 60.
Deux issues possibles. Soit il parvient à écarter ceux qui l'ont conduit à cette situation et retrouve l'initiative — l'échéance des midterms est en novembre, il reste une fenêtre. Les électeurs oublient vite, en France comme aux États-Unis. Soit il va dans le mur. La marge se rétrécit.
Les quatre scénarios de LCI
LCI a présenté quatre scénarios: capitulation de l'Iran, retrait américain, retour aux négociations, enlisement.
Xavier résume la critique sans ménagement: ces quatre scénarios reviennent à dire que l'eau mouille et que le feu brûle. Toute guerre finit soit par une capitulation, soit par une négociation, soit par un retrait, soit par un enlisement. Le cadrage n'apporte rien.
Ce qui compte: si les États-Unis veulent aller plus loin, ils doivent envoyer des soldats au sol. Quand ils ont décapité le régime le 28 février, ils attendaient une révolution spontanée, que les Iraniens eux-mêmes prennent le pouvoir. Ça ne s'est pas produit. Les tentatives de recruter des proxies — Kurdes, Azerbaïdjan — ont échoué. Les Kurdes ont refusé, échaudés par les multiples trahisons américaines à leur encontre. L'Azerbaïdjan, après un incident de drone sur l'un de ses aéroports, a rouvert le fret avec l'Iran à la suite d'un appel téléphonique entre les deux présidents.
Une fake news diffusée par des médias israéliens a tenté de faire croire que les pays du Golfe avaient lancé un missile sur une usine de dessalement iranienne — l'objectif étant de forcer l'Iran à répliquer et de contraindre les pays du Golfe à entrer dans le conflit. Ni l'Iran, ni le Qatar, ni les Émirats ne sont tombés dans le piège.
Les parachutistes américains se rassemblent en nombre croissant dans la région. L'hypothèse qui circule: prendre une île du Golfe Persique par laquelle transitent 90 % des exportations de pétrole iranien. Ce serait la victoire symbolique permettant à Trump de dire "job done" et de sortir. Mais même dans ce cas, Netanyahou ne laisserait pas les Américains quitter le champ de bataille. C'est sa fenêtre unique — aucun autre président américain ne refera ce que Trump a fait. C'est ça qui rend le conflit extrêmement dangereux.
Tensions Trump / Netanyahou
Netanyahou a bombardé les usines de dessalement et les raffineries iraniennes. Ce qui déplaît fortement aux Américains: si on gagne, on récupère le pétrole — et des raffineries détruites, ça ne se récupère pas facilement. Trump a tenté d'envoyer Witkoff et Kushner discuter de stratégie avec Netanyahou. Fin de non-recevoir. La réunion a été annulée.
Les deux agendas sont différents. Trump cherche à restaurer le pétrodollar, il a besoin d'une victoire rapide économiquement tenable. Netanyahou mène une guerre politico-religieuse: la création du Grand Israël, la reconstruction du Temple de Salomon sur l'esplanade des mosquées. Il l'a dit lui-même en début de conflit: "Cela fait 40 ans que j'attends ce moment, que j'attends que les États-Unis soient avec nous pour lancer cette guerre contre l'Iran."
Ce projet n'a rien de rationnel au sens stratégique du terme. C'est une lutte à mort. Et Netanyahou ne laissera pas passer. Même si l'économie mondiale commence à flancher dans quelques mois, il fera tout pour maintenir les Américains sur le théâtre des opérations. La question — quand et comment ça s'arrête — n'a pas de bonne réponse pour l'instant.
Une première inflexion dans le discours de Trump: pour la première fois en dix jours, il a dit "nous arrêterons la guerre d'un commun accord avec Netanyahou après discussion." Non plus "l'Iran va capituler". Pour Fabrice, ce glissement suggère qu'il cherche désormais, en son for intérieur, une sortie.
Position russe: popcorn time
Poutine a félicité le nouveau guide suprême en des termes qui valent reconnaissance et continuité. Lavrov a convoqué les ambassadeurs des pays du Golfe pour leur rappeler trois choses: ils avaient promis que leur territoire ne servirait pas à attaquer l'Iran — promesse non tenue ; ils n'avaient condamné ni Israël ni les États-Unis ; et en condamnant l'Iran qui se défend, ils incitent de fait les agresseurs à continuer.
La situation économique russe, elle, est décrite avec une concision que Xavier assume: popcorn time. Le budget fédéral russe 2026 a été calculé sur une moyenne annuelle à 59 dollars le baril. L'Oural dépasse 100 dollars. Si cette configuration tient trois mois, la Russie sera en excédent budgétaire tout en finançant l'opération militaire spéciale, les familles nombreuses et les grands projets d'infrastructure.
La Chine et la Russie ont immédiatement mis en place des barrières à l'exportation d'hydrocarbures pour protéger leurs marchés intérieurs. Aux États-Unis, c'est le free market — les producteurs vendent là où les prix sont les plus élevés. Trump serait contraint de prendre des mesures antilibérales pour protéger le consommateur américain. Xavier formule la contradiction avec un plaisir à peine dissimulé: en tenant ce discours, Trump ressemble à un socialiste français.
Par ailleurs, les systèmes antimissiles les plus modernes déployés en soutien aux opérations — radars THAAD à 500 millions de dollars pièce — ont été détruits. Il n'y aurait plus de missiles AMRAAM pour les F-16 ukrainiens depuis plusieurs mois. Pour l'Ukraine, conséquence directe: tarissement des équipements de défense au profit du théâtre iranien.
QatarÉnergie, 2 000 milliards et puits à l'arrêt
Qatar Énergie — numéro 1 mondial du LNG — a été contraint d'arrêter sa production. Non parce que ses installations sont détruites, mais parce que les capacités de stockage sont saturées. Relancer un puits, c'est plusieurs semaines voire plusieurs mois de travail, onéreux, complexe. Ce n'est pas un bouton.
L'Arabie Saoudite, les Émirats et le Qatar avaient signé pour 2 000 milliards de dollars d'investissements aux États-Unis. Ces engagements sont en train d'être revus. La logique est simple: comment continuer à investir chez quelqu'un dont la protection est censée couvrir vos aéroports — et dont les missiles iraniens passent quand même ?
Le message que l'Iran fait passer dans la région: fermez les bases américaines chez vous et tout ira bien. Les 2 000 milliards de promesses d'investissement sont la première conséquence visible. Derrière, si la crise dure encore quelques semaines ou quelques mois, c'est l'économie mondiale qui s'emballe — et tous les regards se tourneront vers Trump, pas vers Netanyahou.
Xavier pousse l'analogie: la Pologne et les pays baltes devraient s'interroger de la même façon. Être l'allié américain en première ligne, c'est être la première cible en cas d'escalade avec la Russie. Les Saoudiens l'ont compris avant eux.
La guerre côté iranien
L'Iran a changé de tactique. Pendant la guerre des 12 jours, il lançait des dizaines de missiles simultanément pour espérer en faire passer quelques-uns. Depuis dix jours, il envoie quelques drones, quelques missiles — avec un taux de rendement nettement supérieur. En opérant ainsi, il a méthodiquement épuisé les stocks antimissiles américains. Les déclarations iraniennes — à lire avec précaution en temps de guerre — annoncent qu'ils vont désormais déployer les armes de dernière génération, puisqu'il n'y aurait plus grand-chose en face pour les intercepter.
Ce qui ferait fléchir Trump n'est pas le prix de l'essence, selon Fabrice. Ce sont des cercueils drapés, des bateaux coulés, des images. Pour l'instant, l'Iran ne produit pas ce type d'images — en partie parce qu'une partie de l'information est sous chape de plomb: Bahreïn vote une peine de mort pour quiconque photographierait les dégâts causés par les missiles iraniens. En Israël, plusieurs années de prison. On ne sait donc pas si les pertes américaines sont de 8, 300 ou 500 personnes. Les Iraniens déclarent avoir fait quelques prisonniers américains. Impossible à vérifier.
Indice indirect de la situation réelle: les États-Unis négocient avec des pays d'Asie du Sud-Est pour y entreposer navires et avions de chasse. Si les bases autour de l'Iran étaient encore opérationnelles, cette négociation n'aurait pas lieu. Des témoignages en provenance du Qatar et de Dubaï confirment que des drones et missiles ont frappé des bases américaines dans ces pays — censés être protégés, et qui ont payé très cher pour ça.
À cela s'ajoutent des morts officiellement annoncés comme décédés de maladie ou d'accident — un procédé déjà observé au Venezuela, où un Black Hawk s'est écrasé une semaine après l'opération, causant 25 morts.
La Russie comme issue
Breaking news pendant l'émission: Trump a appelé Poutine. Ils ont parlé de l'Iran et de l'Ukraine. Xavier n'est pas surpris. La Russie peut se porter garante d'une sortie de crise: garantir que l'Iran ne fabriquera pas l'arme nucléaire, prendre en charge l'uranium enrichi à 60 %, jouer le rôle de médiateur crédible pour les deux parties. Les accords de coopération sur l'uranium civil existent déjà. Ce cadre offrirait à Trump une sortie honorable — il pourrait dire qu'il a obtenu quelque chose, sans que l'Iran soit obligé de reconnaître une défaite. Et potentiellement de régler le dossier ukrainien dans la foulée.
Israël pourrait-il frapper nucléairement l'Iran ?
La question est revenue plusieurs fois dans le chat au cours de l'émission.
Xavier: rationnellement, non. Militairement, ça n'aurait aucun effet décisif. Envoyer une bombe nucléaire sur une cible militaire que des B-52 peuvent atteindre avec des munitions conventionnelles ne change pas l'issue. Hiroshima et Nagasaki ont été choisies pour la sidération, pas pour l'efficacité militaire stricte. Une frappe nucléaire sur Téhéran galvaniserait l'Iran, discréditerait Israël définitivement à l'international. Ce serait la fin d'Israël en tant qu'État reconnu.
Fabrice est plus prudent: en avril 2022, toutes les raisons rationnelles étaient là pour que la guerre en Ukraine s'arrête. Ça n'a pas suffi. Netanyahou a l'arme nucléaire. Il mène une guerre politico-religieuse, il est dans une fuite en avant. Il est capable de le faire. Militairement, ça n'aura pas les effets qu'il croit. Mais les gens fanatiques ne font pas de pronostic rationnel. Fabrice ne fait donc aucun pronostic.
Le tweet transgenre et la base MAGA
Trump a publié sur Truth Social une liste de mesures pour "sauver l'Amérique". Au point 5: interdire les mutilations transgenres pour enfants "sans l'autorisation expresse et écrite des parents." La réaction de la base MAGA a été immédiate: il ne doit pas y avoir de mutilations transgenres pour enfants, point. Pas de condition parentale. Ce sont les parents gauchistes qui poussent à ces opérations.
Trump a dû réécrire son message pour supprimer la condition parentale et poser une interdiction absolue. Fabrice y voit un calcul de politique intérieure: en guerre, Trump a besoin du Congrès, cherche à ne pas s'aliéner les démocrates trop frontalement, envoie des signaux faibles. Quand il a compris que ça divisait sa propre base, il a fait marche arrière.
La dimension évangélique
Le Financial Times a titré sur la discrétion de JD Vance ces dernières semaines. Lors d'une prière dans le Bureau ovale, ni Rubio ni Vance n'étaient présents — aucun catholique. Une conseillère religieuse évangélique de Trump aurait eu sa part de responsabilité dans son engagement dans l'opération iranienne. Le culte filmé — "complètement barré" selon Xavier — repose sur la conviction que Dieu a choisi les États-Unis pour régner et policer le monde entier.
Ce n'est pas une rupture. C'est la continuation directe des politiques Obama et Biden. Bolton, viré à coups de pied au derrière lors du premier mandat, est à nouveau audible et pousse dans le sens de Trump. Les pires néoconservateurs sont de retour. Et ce discours, note Xavier, n'a rien à voir avec la civilisation européenne, avec le catholicisme, avec l'idée qu'on pardonne à ses ennemis. Il faut s'en éloigner tant qu'ils n'auront pas retrouvé la raison. Sortir de l'OTAN, s'extraire de ce monde absurde.
Ukraine: en retrait, mais pas finie
L'Ukraine n'apparaît plus sur les chaînes françaises depuis 15 jours. Les Russes continuent d'avancer village par village, sans les percées fulgurantes d'un an auparavant. Sur la chaîne YouTube de LCI, pas un sujet sur la Russie ou l'Ukraine — signe que ça va très mal, ou qu'ils ne savent plus quoi dire.
Xavier pense qu'il se prépare quelque chose sur le terrain. La campagne de printemps pourrait remettre l'Ukraine au premier plan. Mais l'effondrement progressif de l'armée ukrainienne, la disparition des systèmes de défense antiaériens au profit du théâtre iranien et la priorité stratégique déplacée vers le Moyen-Orient rendent difficile d'imaginer un changement de donne rapide.
Ce que les deux analystes retiennent: ce qui se passe en Iran est aujourd'hui plus important encore que ce qui se passe en Ukraine. L'Ukraine concerne l'Europe. L'Iran, avec l'impact énergétique, c'est le monde entier.
Compte-rendu, transcription et rewriting: Louis Giroud
Dans un entretien accordé à Diane Lagrange pour la plateforme « Fréquence Populaire »(*), l'historien et démographe Emmanuel Todd dissèque les grandes fractures géopolitiques de l'heure: guerre en Ukraine, crise iranienne, stratégie américaine, dérive européenne et montée en puissance de l'Allemagne.
Emmanuel Todd n'esquive pas l'aveu: il se dit personnellement atteint par l'époque. Une anxiété diffuse, dit-il, née de ce qu'il perçoit comme un glissement inexorable vers davantage de guerre. L'Occident, selon lui, s'enfonce dans le déni et dans une fuite en avant militariste, portée par une russophobie tenace à laquelle vient désormais s'adjoindre une iranophobie en pleine installation dans le discours public.
Ce qu'il décrit, au fond, c'est l'incapacité d'une civilisation à accepter son propre déclin. Un Occident qui a dominé le monde durant plusieurs siècles, qui a cru toucher à son apothéose après l'effondrement du bloc soviétique, se révèle aujourd'hui incapable d'être, selon sa formule, « beau joueur ». Il y voit un manque d'élégance historique, une blessure d'orgueil que rien ne semble pouvoir panser.
L'échec stratégique occidental en Ukraine
Sur la séquence ukrainienne, Todd est catégorique: la trame de l'histoire présente, c'est l'échec américain — et plus largement occidental — face à la Russie. Un échec qu'il qualifie d'inédit dans l'histoire des États-Unis. Les défaites précédentes — Vietnam, Irak, Afghanistan — restaient périphériques, sans remettre en cause le mythe de la supériorité impériale américaine. Celle-ci est d'une autre nature.
Car il ne s'agit pas, insiste-t-il, d'un échec militaire au sens classique du terme, mais d'un échec industriel et économique. L'incapacité du complexe militaro-industriel américain à fournir à l'Ukraine les munitions et les équipements nécessaires a mis à nu une fragilité structurelle que l'on pressentait sans oser la nommer.
Les sanctions contre la Russie constituent, à ses yeux, un second fiasco. Après une phase d'adaptation difficile, Moscou a tenu. Todd cite les analyses de l'économiste Jacques Sapir, selon lesquelles les sanctions auraient paradoxalement favorisé une réindustrialisation russe, en imposant un protectionnisme de fait. Une population hautement éduquée, riche en ingénieurs capables de réorienter l'appareil productif, a rendu possible cette résistance. Mais Todd souligne que cette résilience n'a été possible qu'adossée à un contexte mondial inédit: la montée en puissance industrielle de la Chine, qui n'a jamais quitté le camp russe.
Les États-Unis, dit-il sans détour, « se sont cassé les dents » en Ukraine. Il prend ici ses distances avec John Mearsheimer, qu'il admire par ailleurs: là où le politologue américain analyse la question ukrainienne comme existentielle pour la seule Russie, Todd soutient qu'elle l'est tout autant pour les États-Unis, dont une défaite avérée mettrait à nu la fragilité de l'édifice impérial.
Trump et la logique de la diversion
Donald Trump est présenté comme le «président de la défaite», porté au pouvoir précisément pour gérer les suites d'un échec qu'il s'agit avant tout de dissimuler. Todd décrit ce qu'il nomme le « dilemme de Trump »: se retirer d'Ukraine sans en laisser paraître la signification réelle. De là, une stratégie de diversion tous azimuts — humiliation des Européens, bras de fer avec le Venezuela ou Cuba, postures théâtrales destinées à projeter une image de toute-puissance.
L'épisode de la mise en scène de Zelensky à la Maison-Blanche lui paraît emblématique. Il rappelle que la guerre en Ukraine est, à ses yeux, fondamentalement une guerre par procuration entre Washington et Moscou, les Ukrainiens ayant été délibérément encouragés par les Américains et les Britanniques à refuser toute négociation. En adoptant une posture belliciste à contretemps, les Européens ont paradoxalement rendu service à Trump, qui pouvait ainsi se repositionner en médiateur.
La crise iranienne et ses implications
Todd analyse la séquence iranienne comme une nouvelle tentative de détournement de l'attention. La « guerre des 12 jours », déclenchée par Israël avant une intervention américaine, a constitué selon lui un premier échec israélo-américain. Reprendre les hostilités après un tel revers lui paraît irrationnel — mais explicable: il faut masquer la débâcle ukrainienne.
Il se refuse cependant à assimiler l'Iran à un théâtre secondaire comme le Venezuela ou Cuba. Une frappe durable contre Téhéran rapprocherait mécaniquement la Chine du conflit. Des manœuvres militaires conjointes russo-irano-chinoises ont déjà eu lieu. Todd perçoit dans cette convergence la formation d'un bloc pragmatique qu'il n'hésite pas à comparer — au risque de heurter certaines sensibilités — à l'alliance de circonstance nouée entre Churchill et Staline durant la Seconde Guerre mondiale.
Il juge une attaque américaine contre l'Iran probable. Ce serait, dit-il, le franchissement d'un seuil qualitatif: une forme de maturation de ce qu'il n'hésite pas à désigner comme la Troisième Guerre mondiale. Le paradoxe reste entier: Trump, élu sur la promesse de désengager l'Amérique de ses aventures militaires, pourrait passer à la postérité comme l'homme qui en aura accéléré l'expansion.
L'économie américaine et le piège du dollar
Sur le protectionnisme trumpien, Todd est sceptique. L'idée de renationaliser l'économie américaine supposait logiquement un désengagement militaire. Mais la tentative, selon lui, est vouée à l'échec. Il invoque Friedrich List: le protectionnisme ne produit ses effets que si l'on dispose d'une main-d'œuvre qualifiée capable de refonder une industrie. Or les États-Unis ont perdu cette base productive. Les effectifs industriels américains continuent de s'éroder.
La contradiction est fondamentale: défendre le statut impérial du dollar, c'est maintenir une économie de consommation structurellement dépendante des importations. Produire des dollars est plus rentable que produire des biens. Renoncer à l'empire supposerait d'accepter une chute brutale du niveau de vie américain — une option politiquement intenable. C'est cette impossibilité économique qui alimente la perpétuation de la posture impériale.
La stratégie du chaos
Sur les objectifs réels de l'offensive contre l'Iran, Todd balaie les justifications officielles — démantèlement du programme nucléaire, changement de régime — pour avancer une hypothèse plus radicale: l'objectif serait la désintégration de la société iranienne par la guerre civile. L'Iran d'aujourd'hui, rappelle-t-il, est une société sécularisée en profondeur, où la fécondité est tombée à 1,7 enfant par femme et où le nationalisme a supplanté la ferveur religieuse. Dans ce contexte, un simple changement de régime ne suffirait pas ; seule l'implosion interne servirait les intérêts américains.
Il reconnaît toutefois une part d'incertitude irréductible. Les capacités iraniennes demeurent mal connues, et l'ampleur du soutien russe et chinois reste opaque. Il formule alors une hypothèse que l'on pourrait qualifier de radicale: si un porte-avions américain venait à être touché — non nécessairement coulé, simplement mis hors de combat —, ce serait la fin du système impérial américain tel que nous le connaissons.
Vers une escalade globale ?
Todd voit dans la situation présente un tournant d'histoire mondiale. Si l'affrontement avec l'Iran devait se transformer en confrontation directe entre l'Occident et le bloc Russie-Chine-Iran, on entrerait dans une mondialisation du conflit dont les mécanismes rappellent l'engrenage des alliances qui précipita la Première Guerre mondiale.
Le paradoxe historique est saisissant: Trump, arrivé au pouvoir avec la ferme intention de limiter les dégâts et de recentrer l'Amérique sur elle-même, pourrait entrer dans l'histoire comme celui qui aura précipité la fin de l'empire américain. La situation ressemble, dit-il, à une partie de poker dans laquelle les ressources militaires américaines sont largement connues, tandis que celles du camp adverse demeurent largement opaques — asymétrie qui accroît mécaniquement le risque.
Si la Chine s'engage durablement dans le soutien militaire à l'Iran, une guerre d'attrition pourrait s'installer. Dans ce scénario, les États-Unis « n'auraient aucune chance », et l'empire serait confronté à son terme.
L'Europe dans la recomposition mondiale
Abordant la séquence européenne, Todd reconnaît avoir sous-estimé, dans ses analyses antérieures, le nihilisme des élites du continent. Dans «La Défaite de l'Occident», il avait surtout insisté sur le nihilisme américain, traitant l'Europe comme un acteur dominé ou passif. Il concède aujourd'hui que cette lecture était trop indulgente.
Pour décrire l'état psychologique européen, il convoque un roman de Philip K. Dick, «The Penultimate Truth»: des populations vivent sous terre, convaincues qu'une guerre fait rage en surface, alors que le conflit est terminé depuis longtemps et que les élites entretiennent l'illusion par des mises en scène médiatiques. La métaphore lui semble éclairante face au discours omniprésent sur une menace russe imminente — une menace que Todd juge, pour sa part, largement fictive. Les Russes, dit-il, n'ont aucun intérêt stratégique à envahir l'Europe occidentale. Cette dramatisation permanente lui apparaît comme le symptôme d'un échec structurel de l'Union européenne.
Le tournant allemand
Le point décisif de la séquence actuelle n'est pas, selon lui, l'Europe en général, mais l'évolution spécifique de l'Allemagne. La crise financière de 2007-2008 avait déjà révélé la domination économique allemande sur le continent ; l'Union européenne fonctionne désormais comme un système hiérarchique centré de facto sur Berlin.
L'arrivée au pouvoir de Friedrich Merz marque, à ses yeux, un basculement historique. Le retour de la CDU/CSU signifie un réalignement transatlantique explicite. L'Allemagne, principale victime économique des sanctions antirusses, envisage désormais de résoudre sa crise par la militarisation de son économie. Todd perçoit en gestation un projet industriel-militaire allemand que les États-Unis, incapables de rivaliser seuls avec l'appareil de guerre russe, pourraient instrumentaliser pour prolonger le conflit en Ukraine et « saigner » la Russie.
Il met en garde: une guerre longue pourrait pousser Moscou, si son État se trouvait directement menacé, à envisager l'usage d'armes nucléaires tactiques.
Il cite longuement une récente interview de Friedrich Merz, dans laquelle le chancelier exclut toute reprise des livraisons de gaz russe tant que Poutine poursuivra la guerre, évoque la « barbarie profonde » de la Russie et envisage un conflit qui ne s'achèverait que par l'épuisement d'un des deux camps. Todd juge ces propos d'une extrême gravité. Qu'un chancelier allemand parle de « barbarie » russe constitue, compte tenu de l'histoire — l'armée allemande a tué des dizaines de millions de Soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale —, une inflexion lourde de sens. Ce retour d'un vocabulaire déshumanisant à l'égard des Russes l'inquiète profondément. Il y voit un symptôme du malaise civilisationnel qui traverse l'Europe: déclin démographique, perte de perspective, néobellicisme comme exutoire.
Réponse aux accusations de germanophobie
Confronté à l'accusation de germanophobie, Todd la rejette avec fermeté, rappelant qu'il a longuement travaillé sur l'Allemagne, y a vécu, et l'a abordée en anthropologue. Il souligne avoir défendu par le passé une Europe franco-allemande intégrée, allant jusqu'à proposer que la France partage son siège au Conseil de sécurité de l'ONU avec Berlin. Il concède aujourd'hui avoir été excessivement optimiste.
Ses erreurs de prospective, explique-t-il, tiennent à ses tentatives d'échapper à son propre modèle anthropologique: la structure familiale allemande, qu'il décrit comme inégalitaire et hiérarchique entre frères, se transposerait dans les représentations politiques, favorisant une conception hiérarchique des rapports entre peuples. Une fois en position dominante, l'Allemagne ne peut, selon lui, concevoir qu'un ordre européen organisé autour d'elle. Elle accepte sa propre subordination aux États-Unis dans la hiérarchie atlantique, mais en contrepartie exerce sa domination sur le reste du continent.
La dissuasion nucléaire et l'illusion du partage
À l'idée, de plus en plus évoquée, d'un partage de la dissuasion nucléaire française avec l'Allemagne, Todd oppose une fin de non-recevoir. Il juge cette perspective historiquement et stratégiquement absurde: la force de frappe française a précisément été conçue pour garantir l'autonomie stratégique de la France, notamment à l'égard de l'Allemagne. Envisager de la mutualiser révèle, à ses yeux, l'inculture historique des élites actuelles. L'arme nucléaire repose sur un engagement existentiel propre à la nation qui la détient ; elle ne se partage pas.
Une inquiétude personnelle assumée
En guise de conclusion, Todd revient à son sentiment initial. Il dit éprouver une inquiétude profonde face à la convergence entre l'escalade au Moyen-Orient et le tournant allemand en Europe. Il ne se fait plus d'illusions: si l'Allemagne a le choix entre une bonne et une mauvaise solution historique, elle choisira la mauvaise. Il le dit avec tristesse, non avec animosité — mais avec la conviction que l'examen de l'histoire impose de reconnaître la puissance et la dangerosité potentielles de certaines dynamiques culturelles.
Le risque d'un dérapage allemand
Ce qui l'inquiète le plus en Europe, poursuit-il, c'est précisément ce tournant allemand. Contrairement à la France ou au Royaume-Uni, une Allemagne réellement militarisée représenterait un problème industriel sérieux pour la Russie. Todd observe que, jusqu'à présent, les Russes ont fait preuve d'une retenue remarquable: ils discutent avec les Américains, répondent de manière calibrée, n'élèvent pas systématiquement la voix face aux insultes. Un self-control qu'il qualifie d'« admirable » au regard de la virulence des discours européens.
Mais cette patience a des limites. Si l'Allemagne poursuit sa trajectoire de militarisation et adopte un ton de plus en plus hostile, un moment d'exaspération russe n'est pas à exclure. Il rappelle que la Wehrmacht a infligé des pertes colossales à l'Union soviétique, et que l'on ne peut indéfiniment multiplier les déclarations moralisatrices et humiliantes sans provoquer une réaction.
Il en tire un constat paradoxal: la stabilité mondiale repose aujourd'hui sur la retenue des Russes et des Chinois. L'ironie est cruelle — on en est réduit à compter sur des régimes qualifiés d'autoritaires pour éviter l'escalade, tandis que les démocraties occidentales adoptent des postures de plus en plus imprudentes.
La France face à l'alignement
Sur la position française, Todd est direct. Il suggère que la France devrait éviter de s'associer mécaniquement à la militarisation allemande. Il perçoit un mouvement général de recentrage national: les Américains redeviendraient « simplement américains », les Allemands « simplement allemands » ; les Français devraient peut-être, eux aussi, redevenir « simplement français ». La France, dit-il, ne doit pas s'exposer aux conséquences d'une trajectoire allemande qu'il juge dangereuse — non par hostilité irrationnelle, mais par lecture historique.
Qui portera la responsabilité historique ?
Il revient enfin sur la question de la germanophobie. Il reconnaît qu'il n'échappera probablement pas à l'accusation. Mais il renverse la perspective: la vraie question n'est pas de savoir s'il est germanophobe, c'est de savoir si les élites françaises qui acceptent un alignement stratégique risqué ne pourraient pas être qualifiées, un jour, de traîtres à leur propre pays.
Si l'Occident perd la guerre en cours — ce qu'il tient pour probable —, l'histoire sera écrite par les vainqueurs. Et dans ce récit futur, les responsables politiques occidentaux ne seront pas du bon côté. Le débat français, conclut-il, ne devrait pas se réduire à choisir entre obéir aux États-Unis ou obéir à l'Allemagne. Cette alternative révèle une défaillance démocratique profonde.
L'entretien s'achève sur une réflexion d'ordre théorique. Il existe, rappelle Todd, deux grandes écoles d'analyse des conflits: l'une voit dans les États des acteurs rationnels guidés par leurs intérêts ; l'autre insiste sur les dimensions irrationnelles — montée aux extrêmes, crises culturelles, dynamiques mimétiques. Todd se situe résolument dans la seconde, anthropologique, attentive aux forces souterraines — culturelles, religieuses, psychologiques — qui peuvent emporter les sociétés vers la confrontation bien au-delà de tout calcul initial.
Il admet que la guerre, une fois enclenchée, produit sa propre dynamique, souvent indépendante des intentions premières. Et il laisse entendre que nous sommes peut-être déjà engagés dans cette montée aux extrêmes.
Compte rendu: Louis Giroud
* Fréquence Populaire est une chaîne YouTube qui décrypte l'actualité politique, économique et géopolitique avec un regard critique, populaire et audacieux. Aux côtés de Georges Kuzmanovic, Pedro Guanaes et l'équipe de Fréquence Populaire, la chaîne accueille des intellectuels et experts de renom tels que : Jacques Sapir, Emmanuel Todd, Razika Adnani, François Cocq, Olivier Delorme, Caroline Galactéros.
📢 Nouveau numéro de L'Actu Autrement Dans cet entretien avec Emmanuel Todd, animé par Diane Lagrange, nous analysons les grandes tensions géopolitiques actuelles : guerre en Ukraine, situatio...
Plus de trois millions de pages de documents judiciaires, des noms issus des plus hautes sphères politiques et économiques, des accusations de réseaux d'influence internationaux et des débats enflammés sur le rôle potentiel des services de renseignement: l'affaire Jeffrey Epstein a depuis longtemps dépassé le cadre d'un scandale sexuel. Elle s'est transformée en un champ de confrontation médiatique et idéologique où s'entremêlent révélations partielles, demandes de transparence et soupçons de protection institutionnelle.
Les documents du FBI récemment rendus publics, au moins partiellement, feraient apparaître des connexions présumées entre Epstein et un large éventail de figures politiques, économiques et diplomatiques réparties sur plusieurs continents. Sont notamment évoqués des anciens et actuels dirigeants politiques américains, des chefs d'État européens, des membres de familles royales, des dirigeants d'entreprises technologiques majeures ainsi que divers responsables diplomatiques. La dimension transnationale de l'affaire frappe les observateurs, tout comme la diversité des milieux concernés: politique, affaires, diplomatie et cercles aristocratiques.
Un point attire particulièrement l'attention des commentateurs: un nombre significatif de références mènerait vers Tel-Aviv, ce qui nourrit une série d'hypothèses sur d'éventuels liens entre Epstein et des sphères de pouvoir israéliennes.
Ehud Barak et les soupçons de transferts financiers
Parmi les personnalités nommément citées, l'ancien Premier ministre israélien Ehud Barak occupe une place centrale. Selon plusieurs sources concordantes, Barak, également ex-chef du renseignement militaire israélien, aurait séjourné à plusieurs reprises dans l'appartement new-yorkais de Jeffrey Epstein, y compris après la condamnation de ce dernier pour crimes sexuels en 2008. Des rumeurs de transferts financiers entre les deux hommes circulent sans confirmation judiciaire, mais cette proximité alléguée constitue l'un des axes majeurs des investigations en cours.
Virginia Giuffre, l'une des principales plaignantes dans l'affaire Epstein, a nommément accusé Barak de violences sexuelles graves. Ces allégations n'ont pas été examinées par la justice, mais elles alimentent un faisceau de soupçons autour de la nature des liens entre le responsable politique et le financier. La question posée par plusieurs observateurs est directe: qu'est-ce qu'un responsable politique de ce niveau avait à gagner – ou à risquer – en maintenant des contacts avec un individu déjà publiquement compromis ?
D'un scandale sexuel à une possible opération d'influence
Le rapport du FBI, dans ses parties publiées, suggère que Jeffrey Epstein aurait pu travailler en lien avec des services étrangers. Si aucune preuve formelle n'a été rendue publique, de nombreux commentateurs estiment que l'affaire dépasse la seule dimension criminelle pour toucher à des mécanismes d'influence internationale.
Des figures médiatiques conservatrices américaines ont notamment posé la question d'une éventuelle instrumentalisation des activités d'Epstein par des services de renseignement. Le nom d'Alex Acosta, ancien procureur fédéral à Miami devenu secrétaire au Travail, est régulièrement cité: selon certaines sources, il aurait évoqué des "considérations liées au renseignement" pour justifier un accord judiciaire controversé en 2008, qui avait permis à Epstein d'éviter de lourdes poursuites fédérales.
Zones d'ombre et théories concurrentes
Plusieurs points demeurent non élucidés et alimentent les spéculations:
l'existence éventuelle de liens formels avec une agence de renseignement, américaine ou étrangère;
des incohérences dans certains enregistrements officiels;
la décision des autorités judiciaires de ne pas publier davantage de preuves, perçue par une partie de l'opinion comme un facteur de suspicion légitime.
Trois hypothèses principales circulent quant à un éventuel parrainage par un service étranger: britannique, saoudien ou israélien. Cette dernière est jugée plus plausible par plusieurs observateurs en raison de la proximité de Ghislaine Maxwell, figure centrale de l'affaire aujourd'hui incarcérée, avec des milieux israéliens, et des liens complexes de son père, Robert Maxwell, décrit par certains comme ayant été un agent de renseignement.
Une allégation centrale: Epstein, "atout" d'un régime étranger ?
L'une des affirmations les plus marquantes du débat public est celle selon laquelle Jeffrey Epstein aurait été un "atout" ou un "asset" pour un régime étranger. Cette thèse, non établie judiciairement, est régulièrement reprise dans certains cercles médiatiques et d'investigation. Elle repose notamment sur l'idée que l'ampleur des documents – millions de fichiers et photographies – suggère une structure organisée et durable, et non la simple collection d'un individu excentrique.
Les partisans de cette thèse soulignent que les notes personnelles d'Epstein évoqueraient des conversations portant sur des coups d'État, des présidents, des opérations internationales, comme si un individu "normal" – fût-il milliardaire – ne pouvait traiter ce type de sujets sans appartenir, d'une manière ou d'une autre, à un dispositif de renseignement.
MEGA, argent et mécanique du chantage sexuel
Certains analystes avancent qu'Epstein aurait été soutenu par un groupe informel de milliardaires, désigné sous le terme MEGA, décrit comme un réseau d'agents volontaires actifs aux États-Unis. Ce groupe lui aurait permis d'accéder aux plus hautes sphères économiques et politiques, facilité son insertion professionnelle et sociale, et contribué à lui construire une façade d'investisseur.
Selon cette lecture, l'activité principale d'Epstein n'aurait pas été la finance, mais l'organisation d'un système de chantage sexuel visant à compromettre des personnalités influentes. La logique est mécanique: pour faire chanter efficacement, il faut se rendre indispensable, proche, crédible, intégré dans les élites. Epstein aurait donc été poussé à circuler dans tous les cercles – politiques, économiques, diplomatiques – où l'on peut "collecter" de la compromission.
Extension géographique: Ukraine, Inde et opérations sensibles
Les notes issues des archives évoquent des interactions et des tentatives d'influence impliquant des niveaux très élevés de pouvoir, non seulement en Occident, mais aussi dans d'autres régions. L'Ukraine et l'Inde sont explicitement citées.
Concernant l'Inde, certaines analyses affirment que des acteurs liés à Epstein auraient investi des efforts pour influencer des segments du gouvernement indien. Plus largement, l'idée émerge d'un Epstein non pas simple opérateur de chantage, mais intermédiaire multi-usage mobilisé pour diverses opérations internationales sensibles.
Nouvelles pistes: Libye, Somaliland, argent gelé
Des courriels cités dans le débat public mentionnent un partenaire émirati d'Epstein, Sultan Ahmed bin Suleiman, qui aurait discuté de l'usage d'agents du Mossad et du MI6 pour récupérer des fonds libyens gelés après la chute de Kadhafi. D'autres échanges évoquent des projets au Somaliland, notamment des exportations d'eau, destination pour le moins inattendue qui interroge sur la nature réelle des activités d'Epstein et leur échelle planétaire.
Ces mentions, si elles ne constituent pas des preuves, dessinent le portrait d'un personnage évoluant bien au-delà des cercles mondains new-yorkais, dans des zones géopolitiques sensibles où se mêlent intérêts économiques et opérations de renseignement.
Transparence et FOIA: une bataille juridique
Aux États-Unis, le Freedom of Information Act (FOIA) permet théoriquement aux citoyens de demander l'accès à des documents gouvernementaux. Dans le cas Epstein, des demandes existent depuis plusieurs années, mais les publications sont restées partielles et fortement caviardées, souvent au nom de la sécurité nationale ou de la vie privée.
En novembre, sous la pression de plusieurs élus, une loi de transparence a imposé la publication de l'ensemble des informations détenues par le gouvernement sur Epstein avant la fin décembre. Selon plusieurs observateurs, seule une partie des documents a été rendue publique dans les délais – environ la moitié selon certaines estimations – suscitant des interrogations sur le contenu des archives encore non diffusées et sur d'éventuelles réticences institutionnelles.
Des caviardages qui interrogent
La logique des caviardages est également critiquée. Certains documents publiés laissent apparaître des noms de victimes non anonymisés, tandis que ceux des auteurs présumés sont systématiquement masqués. Cette asymétrie soulève des questions sur les critères appliqués et sur d'éventuelles protections. Plusieurs victimes auraient d'ailleurs déclaré être prêtes à voir leur nom publié si, en parallèle, les auteurs étaient exposés au même moment.
L'accusation est formulée par certains commentateurs: les rédactions pourraient avoir été faites non pas prioritairement pour protéger les victimes, mais dans l'intérêt de ceux qui ont perpétré les crimes ou de services de renseignement étrangers.
Un scandale plus large que Watergate ?
Le scandale Epstein suscite un intérêt transpartisan aux États-Unis. Républicains, démocrates et indépendants réclament massivement l'accès complet aux documents. Pour plusieurs commentateurs, cette affaire pourrait révéler des mécanismes de pouvoir d'une ampleur supérieure à celle du Watergate, impliquant non seulement la Maison-Blanche, mais aussi des réseaux bancaires, diplomatiques et aristocratiques internationaux.
L'extension potentielle du scandale à d'autres pays est régulièrement évoquée: implication du prince Andrew et par ricochet de la famille royale britannique, liens avec des responsables canadiens, connexions bancaires internationales. L'idée d'un système ayant "contaminé" l'ensemble des élites occidentales par la compromission est devenue un lieu commun du débat.
43 victimes identifiées, dont 20 mineures
Avant de clore ce chapitre, un dernier chiffre mérite d'être rappelé: 43 noms de victimes apparaissent dans les documents évoqués, dont 20 concernent des personnes mineures au moment des faits. Ce rappel replace la gravité des crimes au centre de l'attention, au-delà des hypothèses géopolitiques et des théories du complot.
Ces victimes, pour beaucoup, ont attendu des années avant d'être entendues. Leurs témoignages ont été le moteur initial des investigations, bien avant que l'affaire ne prenne sa dimension politico-médiatique actuelle. La pression qu'elles ont exercée, aux côtés de certains journalistes, a permis de maintenir le dossier ouvert malgré les obstacles judiciaires et les accords de confidentialité imposés à nombreuses d'entre elles.
La question non résolue de la mort d'Epstein
La mort de Jeffrey Epstein en août 2019, dans sa cellule new-yorkaise, officiellement par suicide, continue de nourrir les interrogations. Les contradictions dans les témoignages des gardiens, les dysfonctionnements des caméras de surveillance, et l'absence de conclusions définitives alimentent les spéculations sur une possible manipulation ou une opération visant à empêcher l'accusé de parler.
Si aucune preuve d'un meurtre n'a été apportée, cette mort survenue dans des conditions troublantes ajoute une couche de mystère à un dossier déjà saturé de zones d'ombre. Elle contribue également à la défiance d'une partie de l'opinion publique envers les explications officielles.
Une demande de transparence qui transcende les clivages
Phénomène rare dans l'Amérique polarisée d'aujourd'hui, la demande de publication intégrale des archives Epstein rassemble au-delà des clivages partisans. Cette soif de transparence traduit un sentiment plus large: celui que des informations essentielles sur le fonctionnement du pouvoir restent délibérément cachées au public.
Que contient l'autre moitié des documents encore non publiés ? La question reste ouverte. Pour certains, elle recèle des révélations qui pourraient ébranler bien des réputations et des institutions. Pour d'autres, elle ne contient que peu d'éléments nouveaux, et l'attente publique est disproportionnée par rapport à la réalité des archives.
Entre ces deux lectures, l'affaire Epstein continue de hanter le débat public américain et international, symptôme d'une époque où la frontière entre information, désinformation et lutte pour le pouvoir devient chaque jour plus difficile à tracer.
SLR - Synthèse:Louis Giroud
Ce compte rendu synthétise les principaux éléments issus d’un débat télévisé consacré aux archives Epstein. Il ne valide ni n’infirme les allégations rapportées, mais vise à en restituer la teneur dans le respect des règles du journalisme d’information.
Quand deux visions du conflit s'affrontent sur le cas Jacques Baud
Sur la plateforme L'Impertinent, un débat de deux heures a opposé Pierre-Jean Duvivier, entrepreneur et cofondateur de la Ligue ODEBI, à Guy Mettan, journaliste et écrivain. Au cœur des échanges: les sanctions européennes contre Jacques Baud, ancien colonel aux renseignements suisses, accusé de propagande pro-russe, et plus largement de deux lectures radicalement opposées du conflit ukrainien. Entre accusations de manipulation, citations de responsables russes et querelles sur la légitimité des interventions militaires, ce face-à-face révèle l'impossibilité croissante d'un dialogue apaisé sur la guerre en Ukraine.
Le débat s'ouvre sur le cas de Jacques Baud, cet ancien officier du renseignement suisse sanctionné par l'Union européenne pour ses prises de position sur le conflit ukrainien. Pour Pierre-Jean Duvivier, le constat est sans appel: «Jacques Baud a deux axes. Un premier axe qui explique la guerre en Ukraine par une série de maladresses occidentales, l'expansion de l'OTAN. Un deuxième axe qui est de légitimer d'un certain point de vue l'invasion russe dans l'est de l'Ukraine en prétendant qu'il y a eu un soulèvement populaire des personnes qui étaient sur place dans le Donbass.»
Pour Duvivier, c'est ce second volet qui pose problème. Nier la présence de troupes russes dès 2014 dans le Donbass, alors que des acteurs comme Igor Girkin l'ont publiquement reconnu, relève de la propagande: dire quelque chose de faux en le sachant faux pour obtenir un résultat dans l'opinion publique.
Guy Mettan conteste vigoureusement cette lecture. Pour le journaliste genevois, Jacques Baud s'appuie uniquement sur des faits avérés, notamment en ce qui concerne le Donbass et l'éclatement du conflit en 2014. Il dénonce une sanction « ignoble », prise sans procès, sans avocat, en violation flagrante des droits fondamentaux. Pour Mettan, c'est l'Union européenne qui transgresse ses propres valeurs démocratiques.
Crimée: intervention militaire et soutien populaire
Le débat bascule sur les événements de février-mars 2014 en Crimée. Pierre-Jean Duvivier rappelle que l'opération a été orchestrée par Moscou, et que Poutine lui-même l'a ouvertement reconnu: «Poutine lui-même admet que les troupes russes ont fait l'opération de Crimée. Il le dit dans une interview à la télévision en rigolant, comme il aime bien rigoler à moitié.»
Cette reconnaissance ne fait effectivement aucun doute: dans un documentaire télévisé diffusé en mars 2015, Poutine confirme avoir donné l'ordre de «ramener la Crimée en Russie» et détaille l'opération des forces spéciales russes, surnommées «petits hommes verts» en raison de leurs uniformes sans insignes.
Guy Mettan ne conteste pas cette intervention militaire. Il la contextualise différemment. Pour lui, plusieurs facteurs se sont combinés: D'abord, le contexte du Maïdan. Le renversement du président Ianoukovitch, élu démocratiquement en 2010, créait une situation d'urgence pour Moscou. La base navale russe de Sébastopol, d'importance stratégique majeure pour la flotte russe en mer Noire, se trouvait soudainement dans un pays dont le nouveau pouvoir affichait une orientation résolument pro-occidentale et anti-russe. Le risque, du point de vue russe, était de voir à terme cette base remplacée par des installations américaines de l'OTAN.
Ensuite, le comportement des garnisons ukrainiennes sur place. Mettan affirme que les troupes ukrainiennes stationnées en Crimée, majoritairement russophones et issues de la région, n'ont opposé qu'une résistance symbolique, voire se sont ralliées. L'opération s'est déroulée sans violence majeure, contrairement à ce qui se passera plus tard dans le Donbass.
Sur ce point précis, les faits sont moins tranchés que ne le suggère Mettan. Si l'opération a effectivement été relativement pacifique (aucun mort lors de la prise de contrôle initiale), il est difficile d'établir dans quelle mesure les soldats ukrainiens se sont «retournés» volontairement ou ont simplement été neutralisés sans possibilité de résistance face à des forces spéciales russes professionnelles. Les témoignages divergent selon les sources.
Enfin, le sentiment de la population criméenne. Mettan rappelle que «la Crimée par deux fois a voté contre son appartenance à l'Ukraine» dans les années 1990. La péninsule, majoritairement russophone et historiquement russe (elle n'a été transférée à l'Ukraine qu'en 1954 par Khrouchtchev), aurait été contrainte de réintégrer l'Ukraine sous pression internationale.
Le référendum de mars 2014, organisé sous contrôle russe, affiche un score écrasant en faveur du rattachement à la Russie (96,77% de « oui »). La communauté internationale le déclare illégal et refuse de le reconnaître, mais Mettan y voit l'expression d'une volonté populaire réelle, même si les conditions de vote n'étaient pas conformes aux standards internationaux.
Pour Mettan, il n'y a donc pas de contradiction entre intervention militaire et soutien populaire: «La Crimée a basculé comme un seul homme. Peu importe qu'il y ait eu des spetsnaz (forces spéciales), ou des Ukrainiens russophones, ils étaient tous d'accord pour changer de camp et redevenir russes comme ils l'avaient voté par deux fois 25 ans auparavant.»
L'opération militaire n'aurait fait que faciliter un processus souhaité par la majorité de la population locale, tout en sécurisant un intérêt stratégique vital pour Moscou.
Pierre-Jean Duvivier ne conteste pas nécessairement le sentiment pro-russe d'une partie importante de la population criméenne. Mais il refuse de voir dans cette réalité sociologique une justification pour l'annexion d'un territoire reconnu internationalement comme ukrainien depuis 1991. Pour lui, la Russie a violé le droit international et le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel elle s'était engagée à respecter l'intégrité territoriale de l'Ukraine.
Donbass: révolte populaire ou manipulation?
C'est sur le Donbass que les positions se heurtent le plus violemment. Pour Pierre-Jean Duvivier, l'histoire est claire: après le succès de l'opération en Crimée, Moscou a tenté de répliquer le même scénario dans cinq autres régions. Le plan a échoué à Dnipro, Kharkiv et Odessa, mais a réussi dans le Donbass grâce à l'intervention directe de forces russes.
La preuve? Les mots mêmes d'Igor Girkin (alias Strelkov), commandant militaire des forces séparatistes, dans une interview de 2014: «C'est moi qui ai tiré la gâchette de cette guerre. Si notre unité n'avait pas traversé la frontière, tout se serait fondu comme à Kharkiv ou à Odessa.»
Cette citation est l'arme principale de Duvivier. Elle constitue, selon lui, un aveu sans équivoque: sans l'intervention de troupes russes, il n'y aurait pas eu de soulèvement dans le Donbass. Les populations locales, décrites comme «apathiques» par quelqu'un qui connaît la région, n'auraient jamais pris les armes spontanément.
Guy Mettan conteste cette lecture frontalement. Pour lui, ce qui s'est passé dans le Donbass relève d'une guerre civile déclenchée par les politiques du nouveau gouvernement ukrainien issu du coup d'État de 2014. La première décision de ce gouvernement? Interdire l'usage du russe dans les administrations et les écoles.
«On a obligé les gens de l'est, de la région du Donbass, à ne plus parler leur propre langue alors que ces gens n'avaient jamais parlé l'ukrainien. C'est comme si en Suisse romande on interdisait l'usage du français pour obliger à parler l'allemand.»
Cette politique d'ukrainisation forcée aurait poussé les populations russophones à se soulever. Les manifestations auraient été réprimées par l'envoi de bataillons d'extrême droite, notamment le régiment Azov, provoquant une escalade militaire.
Duvivier balaye cet argument: «Personne n'a interdit de parler russe entre eux. L'ukrainisation, ils en avaient déjà 15 ans. Il n'y a aucun fait nouveau là-dessus. Si c'était vraiment une révolte populaire, pourquoi elle n'a eu lieu qu'au Donbass et pas à Dnipro, Kharkiv ou Zaporijia, où la majorité parle aussi russe ?»
La question linguistique: prétexte ou cause réelle ?
Le débat sur l'ukrainisation révèle une incompréhension mutuelle profonde. Pour Mettan, interdire le russe dans l'administration d'un pays où deux tiers de la population le parlent constitue une provocation intolérable, une brimade qui justifie une réaction.
Pour Duvivier, cette lecture est biaisée. Il rappelle que l'ukrainisation était une politique déjà en cours depuis les années 1990, visant à renforcer l'identité nationale d'un État jeune.
«Chaque pays a une langue officielle. En France, on parle français devant l'administration. En Espagne, on parle espagnol. C'est une politique classique d'un État qui veut affirmer son identité.»
Ce qui était interdit, selon Duvivier, ce n'était pas de parler russe dans la vie quotidienne, mais de l'utiliser dans les documents administratifs officiels. Une nuance que Mettan juge insuffisante face à l'ampleur du changement imposé aux populations de l'Est.
Le paradoxe émerge ici: si l'ukrainisation était si oppressive, pourquoi seul le Donbass s'est-il soulevé, et pas les autres régions russophones comme Kharkiv, Dnipro ou Zaporijia, qui représentent une population bien plus importante ? Cette question, posée à plusieurs reprises par Duvivier, ne trouve pas de réponse convaincante chez Mettan.
Géorgie et Transnistrie: la répétition d'un schéma
Pierre-Jean Duvivier élargit son argumentation en pointant un schéma récurrent: «Poutine a déjà envahi trois pays indépendants. Le seul point commun de ces trois pays, c'est qu'ils étaient en dehors de l'OTAN.»
Il cite la Moldavie (Transnistrie), la Géorgie (Ossétie du Sud) et l'Ukraine. À chaque fois, selon lui, la Russie intervient militairement dans des territoires où elle peut invoquer la protection de populations russophones.
Mettan répond en rappelant le contexte de la guerre de Géorgie en 2008. Selon lui, c'est le président géorgien Saakachvili qui a attaqué l'Ossétie du Sud le premier, au moment de l'ouverture des Jeux olympiques de Pékin, pensant que Moscou serait pris au dépourvu. Un rapport de l'ambassadrice suisse Heidi Tagliavini, mandatée par le Conseil de l'Europe, aurait conclu que «ce sont les Géorgiens qui ont attaqué. Les Russes n'ont fait que riposter.»
Duvivier rétorque que cette lecture ignore le contexte plus large: si l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie se sont «soulevées», c'est parce que la Russie a organisé et soutenu ces mouvements séparatistes, exactement comme dans le Donbass. À chaque fois, une population minoritaire russophone devient le prétexte d'une intervention.
L'OTAN: menace existentielle ou prétexte ?
Au cœur du débat se trouve la question de l'expansion de l'OTAN. Pour Guy Mettan, c'est la cause profonde du conflit. Il rappelle que Poutine avait averti dès 2007 que l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN constituait une «ligne rouge», un «casus belli». L'Alliance s'est «empressée de le faire six mois après», provoquant délibérément Moscou.
Mettan développe: l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN aurait permis le déploiement de missiles nucléaires à quelques minutes de Moscou, anéantissant la capacité de riposte russe et détruisant l'équilibre de la dissuasion nucléaire. C'était, selon lui, inacceptable pour n'importe quelle grande puissance.
Il invoque également le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel l'Ukraine avait renoncé aux armes nucléaires en échange de garanties territoriales. Mais, précise Mettan, ce mémorandum reposait sur un présupposé: la neutralité de l'Ukraine. En modifiant sa constitution pour viser l'adhésion à l'OTAN, Kiev aurait rompu l'équilibre.
Pierre-Jean Duvivier conteste cette logique. Pour lui, la Russie ne peut pas dicter à un État souverain quelles alliances il peut rejoindre. «Vous reprochez de facto à l'Ukraine indépendante d'avoir fait des choix, et à cause de ces choix, vous justifiez qu'une partie de son territoire a été annexée par la force. Vous excusez une intervention armée au nom de choix faits par un gouvernement indépendant.»
Il ajoute un argument: si la menace de l'OTAN était si préoccupante, pourquoi la Russie n'a-t-elle jamais attaqué les pays baltes ou la Pologne, pourtant membres de l'Alliance et bien plus proches de Moscou ? Pourquoi les seuls pays envahis sont-ils ceux qui «ne sont pas dans l'OTAN» ?
Duvivier retourne alors l'argument: ce n'est pas l'OTAN qui menace la Russie, c'est la Russie qui pousse les pays d'Europe de l'Est à chercher la protection de l'Alliance. La Suède et la Finlande, neutres pendant des décennies, n'ont rejoint l'OTAN qu'après l'invasion de l'Ukraine. «Pourquoi tous les ex-pays de l'Est, sans exception, la première chose qu'ils font quand ils se libèrent du joug communiste, c'est rejoindre l'OTAN ? Parce qu'ils savent très bien que si vous êtes en dehors, vous allez être attaqué.»
Ici, Duvivier affirme que si les ex-pays de l’Est ont rejoint l’OTAN, c’est par crainte légitime d’être attaqués. Cependant, cette lecture occulte délibérément le fait que, depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, une partie des élites politiques et stratégiques russes perçoivent l’expansion de l’OTAN comme un “soft power” de haute intensité. Dans cette optique, les soutiens occidentaux aux mouvements pro-démocratie dans l’espace post-soviétique, les promesses d’adhésion à l’Alliance et le renforcement des partenariats militaires sont interprétés comme une entreprise systématique visant à grignoter la sphère d’influence traditionnelle de la Russie, pour à terme la déstabiliser et la démembrer en entités plus faibles et dociles à l’égard de Washington. Cette peur existentielle – qu’elle soit fondée ou exagérée – est au cœur du ressentiment russe et de sa rhétorique justifiant des actions déstabilisatrices.
Propagande: qui manipule qui ?
C'est sans doute sur la question de la guerre informationnelle que le débat atteint son paroxysme. Les deux intervenants s'accordent sur un point: nous vivons une ère où l'information est devenue une arme stratégique à part entière. Mais sur tout le reste, ils divergent radicalement.
La doctrine russe de la guerre hybride
Pour Pierre-Jean Duvivier, la Russie mène une guerre hybride sophistiquée où l'information occupe une place centrale. Il cite la doctrine Guerassimov, du nom du chef d'état-major russe qui a théorisé dès les années 2000 une approche globale du conflit, intégrant les dimensions militaire, économique, diplomatique et informationnelle. «La guerre de l'information chez eux est une arme à part entière. Ils ont des diplômes de très haut niveau. Dans leurs écoles, ils forment des gens qui ont théorisé des approches de manière tout à fait rigoureuse. Ce qui se passe dans la fabrication d'un récit, comme on peut le voir avec le Donbass, c'est la fabrication d'une histoire cohérente — parce qu'elle est cohérente, elle n'est pas incohérente — vous la propulsez, vous la blanchissez avec des figures d'autorité.»
Selon cette lecture, le récit russe sur l'Ukraine obéit à une logique de copywriting professionnel, comme dans le marketing de haut niveau:
1. Construction d'une histoire émotionnellement puissante (des russophones opprimés, un génocide, des nazis au pouvoir).
2. Diffusion massive via des médias d'État (RT, Sputnik) et des relais sur les réseaux sociaux.
3. Blanchiment par des figures d'autorité occidentales (ex-militaires, journalistes, intellectuels) qui reprennent le récit, consciemment ou non.
Jacques Baud entrerait, selon Duvivier, dans cette troisième catégorie. Ancien officier du renseignement suisse, expert reconnu, il apporte une crédibilité institutionnelle à un discours qui épouse parfaitement les thèses du Kremlin. Que Baud soit conscient ou non de ce rôle devient presque secondaire: l'effet est le même. Cette analyse pousse Duvivier à une conclusion radicale: dans un contexte de guerre, même indirecte, l'Union européenne a le droit — voire le devoir — de neutraliser l'espace informationnel ennemi. «Nous sommes en état de guerre. L'information est une arme au même titre que l'artillerie et l'aviation. Demain, il peut y avoir des affrontements entre des troupes russes et françaises. Jacques Baud fait partie de l'espace informationnel ennemi. Certes, son arme, c'est le micro. Mais cette arme est extraordinairement puissante.»
Les valeurs de l'UE bafouées
Cette posture soulève une contradiction majeure avec les valeurs que l’Union européenne prétend défendre. Pour neutraliser cette «arme», les autorités et les plateformes ont effectivement restreint l'accès aux médias russes et marginalisé les voix, comme celle de Jacques Baud, jugées trop proches de leurs récits. Le problème est que cette sanction est tombée sans procès, sans présentation publique de preuves factuelles démontrant une intention délibérée de nuire ou des liens organiques avec Moscou. Elle repose sur une analyse d'effet (son discours épouse les thèses du Kremlin) et non sur une preuve de culpabilité. Ce faisant, l'Europe agit comme si elle était en guerre officielle, où les libertés sont suspendues, alors qu'aucune guerre n'est déclarée. Elle risque ainsi d'éroder, au nom de leur défense, les principes de débat contradictoire, de présomption de bonne foi et de liberté d'analyse qui fondent l'espace démocratique.
La thèse inverse: l'hégémonie de la propagande occidentale
Guy Mettan rejette intégralement cette vision. Pour lui, présenter la Russie comme le maître de la manipulation relève d'un renversement total de la réalité. Les véritables champions de la guerre informationnelle, ce sont les Anglo-Saxons, et notamment les Britanniques. «Je suis désolé de vous décevoir, mais les Russes sont très mauvais en matière de guerre informationnelle. Ce sont les Anglais et les Américains qui sont les champions. Pourquoi ? Parce qu'en régime démocratique, comme vous devez tenir compte de votre opinion publique, vous devez tout le temps la manipuler pour arriver à vos fins. On a un siècle ou deux de pratique.»
Mettan développe une théorie provocante mais cohérente: paradoxalement, plus un régime est démocratique, plus il excelle dans la propagande. Pourquoi ? Parce qu'il doit constamment convaincre sa population, obtenir son consentement, fabriquer un consensus. Les régimes autoritaires, qui peuvent imposer leurs décisions, ont moins besoin de séduire.
Cette thèse trouve un écho dans les travaux de pionniers de la propagande moderne comme Edward Bernays (neveu de Freud, conseiller de plusieurs présidents américains) ou Serge Tchakhotine, qui ont tous deux théorisé la manipulation des masses en démocratie.
Mettan cite l'exemple du GCHQ, le service de renseignement britannique: «Chaque jour, vous avez 6 à 7 000 agents de désinformation anglais qui prennent leur petit attaché-case pour aller à leur travail pour manipuler les opinions publiques dans les pays occidentaux, pour distribuer le wording, distribuer le récit, fabriquer le narratif que les agences de presse et les médias vont reprendre.»
Ces agents auraient pour mission de discréditer systématiquement la Russie, de monter des opérations de désinformation (comme les accusations d'attaques chimiques en Syrie), et de créer un climat d'hostilité permanent envers Moscou dans l'opinion occidentale.
Le cas du Russiagate: manipulation ou réalité ?
Pour illustrer sa thèse, Mettan prend l'exemple du «Russiagate», cette affaire qui a dominé le premier mandat de Donald Trump. Pendant des années, médias et responsables politiques américains ont accusé Moscou d'avoir manipulé l'élection présidentielle de 2016 en faveur de Trump, notamment via des trolls russes inondant les réseaux sociaux.
«Ça s'est avéré complètement faux. Les deux procureurs spéciaux nommés par les États-Unis pour investiguer ont conclu qu'il y avait eu quelques millions de messages de trolls russes sur internet comparé à des milliards en face de trolls antirusses.»
Cette affaire révélerait selon Mettan un mécanisme typique: on accuse l'adversaire de ce que l'on fait soi-même, à une échelle bien supérieure. L'influence russe sur les réseaux sociaux existait, mais elle était marginale comparée à l'écosystème médiatique occidental qui diffusait massivement une narrative antirusse.
L'asymétrie de la censure
Un autre argument de Mettan porte sur la censure. Selon lui, l'Union européenne a basculé dans un autoritarisme qu'elle reproche habituellement à la Russie. Depuis février 2022, tous les médias russes (RT, Sputnik) ont été interdits sur le territoire européen. Les journalistes russes ne peuvent plus assister aux conférences de presse officielles à Bruxelles.
À l'inverse, rappelle Mettan, tous les grands médias occidentaux ont leurs correspondants à Moscou. Ils travaillent librement, même s'ils critiquent ouvertement le Kremlin. Edward Snowden, lanceur d'alerte persécuté par Washington pour avoir révélé l'espionnage de masse de la NSA, a trouvé refuge en Russie.
«On reproche toujours à la Russie de ne pas être un pays démocratique parce qu'elle pratiquerait la censure. La Russie est beaucoup plus libérale en matière de presse que l'Union européenne.»
Cette asymétrie créerait un paradoxe intenable: l'Occident censure au nom de la liberté d'expression, tandis que la Russie autoritaire tolère davantage la dissidence médiatique.
La naïveté européenne face à la guerre cognitive
Paradoxalement, Duvivier et Mettan finissent par se rejoindre sur un point: l'Europe fait preuve d'une naïveté coupable. Mais ils diagnostiquent cette naïveté de manière opposée.
Pour Duvivier, l'Europe est naïve face à la menace russe. Elle n'a pas créé d'école de guerre informationnelle comparable à celles de Moscou ou de Washington. Elle continue d'acheter du gaz russe tout en prétendant être en guerre. Elle sanctionne Jacques Baud de manière maladroite, lui offrant une tribune et une légitimité accrues.
«L'Union européenne est victime de sa corruption endémique depuis 20 ans. Elle se protège de manière inefficace. Elle devrait être claire : nous sommes en état de guerre, l'espace informationnel ennemi, on l'arrête. Mais elle ne le dit pas. Elle remue sur sa chaise.»
Pour Mettan, l'Europe est naïve parce qu'elle croit sa propre propagande. Elle se pense victime de la désinformation russe, alors qu'elle baigne dans une désinformation occidentale bien plus massive et sophistiquée. Elle censure au nom de valeurs qu'elle viole elle-même.
Les deux hommes s'accordent également sur un point crucial : on ne combat pas efficacement la propagande par la censure.
Duvivier l'admet lui-même: «Si je vous interdis de parler, je ne peux pas vous répondre. Donc pour moi, oui, on ne peut pas répondre efficacement face à une propagande en censurant.»
Cette autocritique est remarquable. Duvivier reconnaît la contradiction: il justifie les sanctions contre Baud au nom de l'état de guerre, tout en admettant que la censure est contre-productive. La sanction contre Baud, loin de le faire taire, lui a offert une notoriété décuplée et a transformé un expert confidentiel en martyr de la liberté d'expression.
Vers une guerre totale de l'information ?
Ce qui émerge de cet échange, c'est la vision d'un monde où l'information est devenue un champ de bataille à part entière. Plus aucune source n'est perçue comme neutre, plus aucun média n'est universellement fiable, plus aucun expert n'est considéré comme désintéressé. Chaque camp accuse l'autre de manipuler et de mentir pour servir un agenda.
Cette vision, poussée à l'extrême, pose un problème philosophique majeur: si toute information est présumée suspecte, comment peut-on encore établir des faits partagés? Si chaque récit se présente comme victime de la propagande adverse, comment le citoyen peut-il trancher?
La réponse de Duvivier consiste à s'appuyer sur des déclarations assumées des acteurs principaux: Poutine reconnaissant le rôle des forces spéciales russes en Crimée, ou Igor Girkin (Strelkov) affirmant avoir «pressé la gâchette» de la guerre dans le Donbass en 2014. Pour Duvivier, ces propos, venant «du camp adverse», ont une valeur de preuve supérieure car ils échappent au soupçon de fabrication occidentale.
Mais cette méthode a ses failles. Guy Mettan pourrait objecter que ces déclarations sont stratégiques et non pas des aveux au sens judiciaire. Elles n'étaient pas cachées car, dans le récit russe, ces actions étaient légitimes et justifiées: la défense de russophones, la correction d'une injustice historique, la réponse à un coup d'État illégitime à Kiev. Les sortir de leur cadre justificatif pour en faire de simples preuves d'agression, c'est ignorer la substance même de l'argumentation russe. De plus, la fiabilité de ces "témoins" est elle-même contestable: Girkin, aujourd'hui emprisonné en Russie pour avoir critiqué la conduite de la guerre, était-il en 2014 un agent fidèle du Kremlin ou un ultra-nationaliste agissant dans une zone grise ?
Ses propos relèvent-ils de la confidence, de la forfanterie ou d'une forme de communication calculée ?
Le débat révèle ainsi une double impasse. Tactique: on s'appuie sur des déclarations de l'adversaire tout en rejetant le sens qu'il leur donne. Épistémologique: dans une guerre de l'information totale, le statut même de la preuve est miné. Chaque fait peut être réinterprété, chaque source peut être disqualifiée par l'autre camp, chaque preuve peut être relativisée en étant renvoyée à un "contexte" plus large qui l'annule.
Cette dissolution de la possibilité d'une vérité factuelle partagée est peut-être le véritable triomphe de la propagande moderne: son but ultime n'est pas tant de faire croire à un mensonge spécifique, que de créer un brouillard tel qu'il devienne impossible de croire en quoi que ce soit, sauf en la version du monde proposée par son propre camp. Le citoyen, perdu dans ce brouillard, est alors réduit à un choix tribale et non à un jugement éclairé.
Les contradictions de Pierre-Jean Duvivier
Sa défense de la censure au nom de l'état de guerre pose problème. Il reconnaît lui-même que «on ne peut pas répondre efficacement face à une propagande en censurant», tout en justifiant les sanctions contre Baud.
Il accuse la Russie de tous les maux tout en admettant que l'Union européenne souffre de «corruption endémique » et se protège « de manière inefficace». Cette critique interne affaiblit son propos sur la supériorité morale de l'Occident.
Il minimise parfois la dimension russophone de l'Ukraine orientale, ce qui fragilise sa lecture purement géopolitique du conflit. La question linguistique et culturelle ne peut être totalement évacuée.
Une impossible synthèse
Ce débat illustre l'impasse du dialogue sur l'Ukraine. Deux lectures du monde se font face, chacune cohérente dans sa logique interne, mais mutuellement exclusives.
Pour Mettan, le conflit résulte d'une provocation occidentale délibérée. L'expansion de l'OTAN, les coups d'État orchestrés par la CIA, l'humiliation systématique de la Russie depuis 1991 ont conduit Moscou à réagir. Les interventions russes sont des ripostes défensives face à une agression qui ne dit pas son nom. La propagande ne vient pas de Moscou, mais de Washington et Londres.
Pour Duvivier, le conflit résulte d'une stratégie impérialiste russe. Incapable de réussir sa transition économique, le régime de Poutine se replie sur le nationalisme et la conquête. Chaque intervention est présentée comme une «protection» de russophones opprimés, mais le schéma se répète systématiquement. L'OTAN n'est pas la cause, mais la conséquence de l'agressivité russe.
Entre ces deux visions, quelques faits incontestables émergent cependant: Poutine a validé l'opération militaire en Crimée en raison notamment de la menace qui pesait sur la Flotte de la Mer Noire; Girkin a admis que sans l'intervention de son unité, il n'y aurait pas eu de guerre dans le Donbass; Les pays d'Europe de l'Est ont choisi l'OTAN après la chute du communisme; L’expansion de l'OTAN a été perçue comme une menace existentielle par Moscou.
Au-delà de l’affaire Jacques Baud
L'affaire Jacques Baud apparaît finalement comme un symptôme d'un malaise plus profond: l'impossibilité croissante de débattre sereinement du conflit ukrainien en Occident. Les sanctions contre l'ancien agent des renseignements suisses, prises sans procès ni possibilité de défense, illustrent une dérive autoritaire de l'Union européenne que même Pierre-Jean Duvivier reconnaît comme problématique.
Mais elles révèlent aussi une vérité inconfortable: dans une guerre de haute intensité, l'espace informationnel devient un champ de bataille. Les États en conflit censurent, manipulent, sanctionnent. L'Union européenne, prise dans une logique de confrontation qu'elle peine à assumer ouvertement, applique des mesures autoritaires tout en prétendant défendre la liberté d'expression.
Guy Mettan a totalement raison sur le fond du sujet: sanctionner Jacques Baud sans lui donner la possibilité de se défendre constitue une violation flagrante des principes démocratiques. Pierre-Jean Duvivier a raison sur un autre: dans un contexte de guerre, l'Union européenne a le droit de se préoccuper de son espace informationnel.
Mais.., de manière non autoritaire, avec des garde-fous...
Ce débat de deux heures révèle surtout l'ampleur du fossé qui sépare désormais des camps irréconciliables, où chacun est certain de détenir la vérité. Dans cette guerre des récits, le doute raisonnable est la première victime sur les certitudes.
Transcription et analyse: Louis Giroud
À propos des intervenants
Guy Mettan, journaliste et écrivain suisse, actif en politique, au sein de l’UDC genevoise. Ancien directeur et rédacteur en chef de la Tribune de Genève, il a ensuite fondé et dirigé le Club suisse de la presse, qu’il a quitté fin 2019. Député au Grand Conseil genevois depuis 2001, il a notamment présidé le parlement cantonal en 2009-2010. Il est aussi connu pour ses essais sur les relations entre la Russie et l’Occident, dont Russie-Occident, une guerre de mille ans, qui s’intéresse à la russophobie, de Charlemagne à la crise ukrainienne.
Pierre-Jean Duvivier dirige depuis plus de quinze ans une entreprise de services numériques et a mené de nombreux projets en Suisse romande. Il est titulaire d’un Executive MBA à Genève et possède une formation en physique. Cofondateur de la Ligue ODEBI, il s’engage pour les libertés sur Internet. Il a été candidat aux élections législatives françaises. Enfin, directement touché par la guerre en Ukraine, il entretient des liens personnels avec ce pays depuis plus de vingt-cinq ans.
Dans un entretien à Davos, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a ouvertement décrit comment les sanctions économiques visent à provoquer l'effondrement monétaire de l'Iran pour pousser sa population dans la rue. Cette confirmation sans ambiguïté d'une stratégie de guerre hybride soulève de graves questions juridiques et éthiques. L'économiste Jeffrey D. Sachs et la spécialiste Sybil Fares démontrent comment cette « diplomatie économique » constitue en réalité une forme de guerre illégale, causant des souffrances civiles comparables à celles d'un conflit armé.
Par Jeffrey D. Sachs et Sybil Fares
John Maynard Keynes écrivait dans Les Conséquences économiques de la paix (1919) :
« Il n'existe pas de moyen plus subtil, plus sûr, de renverser les fondements de la société que de corrompre la monnaie. Ce processus mobilise toutes les forces cachées de la loi économique du côté de la destruction, et il le fait d'une manière qu'un homme sur un million à peine est capable de diagnostiquer. »
Les États-Unis ont maîtrisé cet art de la destruction en transformant le dollar en arme et en recourant aux sanctions économiques ainsi qu'aux politiques financières pour provoquer l'effondrement des monnaies des pays ciblés. Le 19 janvier, nous avons publié « La guerre hybride américano-israélienne contre l'Iran », décrivant comment les États-Unis et Israël mènent des guerres hybrides contre le Venezuela et l'Iran à travers une stratégie coordonnée de sanctions économiques, de coercition financière, d'opérations cybernétiques, de subversion politique et de guerre de l'information.
Cette guerre hybride a été conçue pour briser les monnaies de l'Iran et du Venezuela afin de provoquer des troubles internes et, ultimement, un changement de régime.
Le 20 janvier, un jour seulement après notre article, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a confirmé publiquement, sans réserve, excuse ou ambiguïté, que notre description correspond effectivement à la politique officielle des États-Unis.
Lors d'une interview à Davos, le secrétaire Bessent a expliqué en détail comment les sanctions du Trésor américain ont été délibérément conçues pour provoquer l'effondrement de la monnaie iranienne, paralyser son système bancaire et pousser la population iranienne dans la rue. Il s'agit de la campagne de « pression maximale » visant à priver l'Iran d'accès à la finance internationale, au commerce et aux systèmes de paiement.
Bessent a expliqué: « Le président Trump a ordonné au Trésor et à notre division OFAC, le Bureau de contrôle des avoirs étrangers, d'exercer une pression maximale sur l'Iran. Et cela a fonctionné, car en décembre, leur économie s'est effondrée. Nous avons vu une grande banque faire faillite; la banque centrale s'est mise à imprimer de l'argent. Il y a une pénurie de dollars. Ils ne peuvent plus obtenir d'importations, et c'est pourquoi les gens sont descendus dans la rue. »
Voici la chaîne causale explicite par laquelle les sanctions américaines ont provoqué l'effondrement de la monnaie et la faillite du système bancaire.
Cette instabilité monétaire a conduit à des pénuries d'importations et à des souffrances économiques, provoquant les troubles. Bessent a conclu en qualifiant les actions américaines de «diplomatie économique» et l'effondrement économique de l'Iran comme un développement «positif» :
«Donc, il s'agit de diplomatie économique, aucun coup de feu tiré, et les choses évoluent de manière très positive ici.»
Ce que le secrétaire Bessent décrit n'est évidemment pas de la « diplomatie économique » au sens traditionnel. Il s'agit d'une guerre menée par des moyens économiques, entièrement conçue pour produire une crise économique et des troubles sociaux conduisant à la chute du gouvernement. Cela est fièrement salué comme de la «diplomatie économique».
La souffrance humaine causée par une guerre ouverte et par des sanctions économiques écrasantes n'est pas si différente qu'on pourrait le penser. L'effondrement économique produit des pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant, tout en détruisant les économies, les pensions, les salaires et les services publics.
L'effondrement économique délibéré plonge les populations dans la pauvreté, la malnutrition et la mort prématurée, tout comme le fait une guerre ouverte.
Ce schéma de souffrance résultant des sanctions américaines est bien documenté. Une étude phare publiée dans The Lancet par Francisco Rodríguez et ses collègues montre que les sanctions sont significativement associées à de fortes augmentations de la mortalité, les effets les plus marqués étant observés pour les sanctions unilatérales, économiques et américaines, avec un bilan global de décès comparable à celui d'un conflit armé.
La guerre économique de ce type viole les principes fondamentaux du droit international et de la Charte des Nations unies. Les sanctions unilatérales imposées en dehors de l'autorité du Conseil de sécurité de l'ONU, en particulier lorsqu'elles sont conçues pour causer des difficultés aux civils, sont illégales.
La guerre hybride n'échappe pas au droit international en évitant les bombardements (bien que les États-Unis et Israël aient également bombardé illégalement l'Iran, bien entendu). L'illégalité de la « diplomatie économique » américaine s'applique non seulement à l'Iran et au Venezuela, mais à des dizaines d'autres pays lésés par les sanctions américaines.
L'Europe a peut-être commencé à comprendre qu'être complice des crimes économiques de l'Amérique n'offre aucun salut, puisque le gouvernement Trump se retourne maintenant contre l'Europe de la même manière, quoique avec des tarifs douaniers plutôt que des sanctions.
Trump a menacé l'Europe de tarifs douaniers pour ne pas avoir cédé le Groenland aux États-Unis, bien qu'il ait retiré cette menace, au moins temporairement. Lorsque Trump a « invité » la France à rejoindre son Conseil de la paix, il a menacé d'imposer un tarif douanier de 200 % sur le vin français si la France déclinait l'invitation. Et ainsi de suite.
Les États-Unis peuvent mener ce type de guerre économique globale parce que le dollar est la devise clé du système financier mondial.
Si des pays tiers ne se conforment pas aux sanctions américaines contre l'Iran et le Venezuela, les États-Unis menacent d'imposer des sanctions aux banques de ces pays tiers, spécifiquement pour les exclure des règlements en dollars (connus sous le nom de système SWIFT).
De cette manière, les États-Unis imposent leurs sanctions à des pays qui, autrement, seraient heureux de continuer à commercer avec les pays que les États-Unis tentent de conduire à l'effondrement économique.
Bien que les sanctions américaines fonctionnent à court terme pour créer de la misère, leur utilisation incessante encourage rapidement d'autres économies à se découpler de l'étranglement financier américain.
Les nations BRICS, et bien d'autres, développent le commerce international dans leurs propres monnaies, construisant ainsi des alternatives à l'utilisation du dollar américain et évitant par conséquent ces sanctions. La capacité des États-Unis à imposer leurs sanctions financières et commerciales à d'autres pays diminuera bientôt, probablement de façon précipitée dans les années à venir.
Il est grand temps que les nations du monde affrontent le comportement économique voyou de l'Amérique. Les États-Unis mènent une guerre économique avec une intensité croissante, tout en la qualifiant de «diplomatie économique».
Cette absence de règles est illégale, imprudente, néfaste, déstabilisatrice et, en fin de compte, inefficace pour atteindre les objectifs propres de l'Amérique, sans parler des objectifs mondiaux.
L'Europe a détourné le regard jusqu'à présent. Peut-être maintenant que l'Europe est elle aussi menacée, se réveillera-t-elle et rejoindra-t-elle le reste du monde pour mettre un terme au comportement effronté et illégal de l'Amérique.
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Jeffrey D. Sachs est professeur à l'université Columbia et directeur du Centre pour le développement durable, où il a dirigé l'Earth Institute de 2002 à 2016. Il est également président du Réseau des solutions pour le développement durable (SDSN) de l'ONU et membre de la Commission des Nations unies sur le haut débit au service du développement.
Sybil Fares est spécialiste et conseillère en politique du Moyen-Orient et en développement durable au SDSN.
Emmanuel Todd: la défaite américaine va tout changer
Emmanuel TODD est anthropologue, démographe et historien. Dans cette interview, il déroule une lecture rationnelle du moment historique que nous vivons. Pour lui, ce n’est pas « le monde » qui vacille, mais l’ordre occidental et les élites qui en vivaient, et qui découvrent trop tard que le centre de gravité a basculé. Il replace la Chine au cœur de la réalité industrielle, décrit l’Amérique en perte de contrôle, et l’Europe en posture de dépendance et d’aveuglement. Ukraine, Groenland, Venezuela, Iran : tout est passé en revue pour comprendre le sens de ce qui arrive. Avec les graphiques inédits d'Élucid, et les analyses sans langue de bois d'Olivier Berruyer, Emmanuel Todd propose une synthèse impressionnante et importante de la réalité économique et géopolitique du monde, pour comprendre et anticiper l'avenir.
Entretien: Les États-Unis, un empire en chute libre Invitée: Emmanuel Todd, historien et anthropologue Journaliste: Olivier Berruyer
Olivier Berruyer: Alors, dans le tumulte et presque la folie, pourrait-on dire, des tensions actuelles entre alliés autour du Groenland, on s’est dit que ce serait pas mal de prendre un peu de recul. Et ça tombe bien parce que le recul c’est justement ton domaine, Emmanuel, puisque tu es, entre autres, historien de l’école des Annales. Alors pour commencer, j’ai envie de te demander comment un historien de la longue durée traverse et analyse une crise qui finalement se joue sur le court terme ?
Emmanuel Todd: Alors d’abord, c’est de ne pas prendre le court terme trop au sérieux. C’est-à-dire de rester dans ces fondamentaux. Donc là, je pense qu’on va passer en revue un certain nombre d’événements de la première année de la présidence Trump. Mais la première chose à faire, c’est de ne pas oublier la base. Bon, la base, c’est la défaite des États-Unis, ce que j’avais analysé et prévu dans La Défaite de l’Occident. Alors cette défaite qui est là, qui est en un certain sens définitive, va être le cadre de l’action de cette dernière année.
Je crois que cette défaite a deux dimensions. La première dimension, c’est la défaite face à la Russie. C’est-à-dire que les Américains ont compris à un certain stade qu’ils n’avaient pas les moyens militaro-industriels pour alimenter suffisamment le nationalisme ukrainien et qu’ils ont compris qu’ils n’y arriveraient pas face à la Russie. En face de ça, les Russes ont compris qu’ils allaient gagner, qu’ils avaient les moyens, qu’ils avaient résisté à la pression militaire et aux sanctions occidentales. On sait ce que les Russes vont faire, ça n’est plus un inconnu. Ils n’ont plus aucune confiance en les Occidentaux. Donc, on ne doit pas s’arrêter à ce qu’ils disent. Moi, ça fait très longtemps que je dis que les Russes, pour être tranquilles, pour terminer cet effort d’une guerre qui leur a coûté, ils vont aller jusqu’au Dniepr et ils vont prendre Odessa. Parce que Sébastopol doit être à l’abri des drones navals ou autres qui arrivent d’Odessa. Et puis ils s’arrêteront, et ils n’envahiront pas l’Europe parce que ça ne les intéresse pas du tout. Donc là, on est dans un domaine où il n’y a pas d’inconnu, c’est un cadre général. Ça permet tout de suite de dire que les débats sur les négociations entre ceci, cela, sont juste du théâtre.
L’autre élément structurel, le deuxième, qui est toujours là, qui est de plus en plus là, c’est désormais la puissance économique chinoise. C’est-à-dire que le niveau de supériorité de production de la Chine sur les États-Unis a été atteint avant, pendant la guerre, c’est ce qui a permis la victoire russe puisque la Russie est tout à fait adossée à la Chine, secondairement à l’Inde. On a une situation de domination chinoise qui était là au début et que les gens n’avaient pas vue.
Olivier Berruyer: Pour montrer la montée en puissance de la Chine, on a préparé avec beaucoup de travail un certain nombre de graphiques. Dans celui-là, on voit les parts de marché de la construction mondiale navale de bateaux civils en 2024. Qu’est-ce que ça t’inspire ?
Emmanuel Todd: Ça inspire quelque chose qui va au-delà de la Chine. C’est qu’on voit que les trois grands constructeurs, c’est la Chine avec 55% du marché mondial, puis la Corée du Sud 28% et le Japon 13%. Donc ça évoque un pôle est-asiatique en fait qui a sa cohérence et qui représente... ce diagramme est quand même hallucinant quand on voit le reste du monde. Ça veut dire que 95% des bateaux aujourd’hui sont construits dans ces trois pays. Il reste que 5% des bateaux construits dans tout le reste, y compris les transports maritimes. Les empires sont des structures maritimes. Donc je crois que la part des États-Unis doit être à quelque chose comme 0,1% ou quelque chose comme ça.
Olivier Berruyer: 0,04%. Ah pardon, je surestime comme tout le monde les États-Unis.
Emmanuel Todd: On les surestime parce qu’il y a encore quelques années, autour de 2015, ils avaient une production qui était encore faible mais pas inexistante. Et on voit qu’en une dizaine d’années, ils ont divisé par 10 quasiment leur production. C’est assez impressionnant.
Olivier Berruyer: Oui, c’est le genre de courbe. Il y en a des tonnes comme ça, mais qui montrent que le train descendant de l’économie américaine s’est accéléré en fait dans les 10 dernières années. C’est ça qui est important. Alors, il y a un autre exemple qui nous a semblé extrêmement intéressant, c’est ce qui se passe sur les puces électroniques, qui est finalement l’emblème de ce milieu de 21e siècle qui approche, puisqu’on voit qu’évidemment les ordinateurs, l’intelligence artificielle, les réseaux vont être au cœur de la puissance et des avancées technologiques. Et voici donc ce que ça donne sur la construction de puces électroniques en 2024. Comme pour les constructions navales, on retrouve une prééminence écrasante de l’Asie orientale.
Emmanuel Todd: Les parts ne sont pas exactement les mêmes. La domination de la Chine est moindre: 37% pour la Chine, 16% pour Taïwan, 12% pour la Corée du Sud. Singapour, ça doit être une antenne de la Chine, 11%. La Malaisie, c’est pas loin et il y a une grosse communauté chinoise. Mais de nouveau, on retrouve un centre de production de la modernité qui se trouve en Asie orientale et où, bien entendu, les États-Unis représentent comme d’habitude rien du tout: 5%. Et on voit d’ailleurs, si on se place dans une perspective historique depuis l’an 2000, avec évidemment la forte augmentation de la construction de puces électroniques, et bien quand on voit les parts de marché... si le reste de l’Asie est resté stable, on est frappé par la chute de l’ensemble occidental, États-Unis plus Europe, qui faisait 40% des puces de la planète en l’an 2000 il y a 25 ans, qui n’en font plus que 10% aujourd’hui. À contrario, la Chine faisait à peu près un peu plus de 10%. Aujourd’hui, avec la partie taïwanaise, ils sont à plus de 50%.
Il se passe depuis l’année dernière, allez peut-être 2 ans, quelque chose d’assez intéressant qui est l’explosion des exportations de Taïwan, qui est au cœur de la production des puces très particulières pour l’intelligence artificielle, sur lesquelles ils ont une part de marché colossal, c’est presque 50%. Et on voit qu’une grosse partie des exportations taïwanaises ont donc augmenté, enfin explosé même, à ce niveau-là, mais en grande partie vers les États-Unis. Donc, on voit qu’ils sont en train finalement d’aider les États-Unis à se développer sur ce terrain-là aussi. Mais c’est l’une des caractéristiques très importantes de ce qu’il faut bien appeler l’empire américain, que d’autres appellent le monde occidental: c’est la façon dont ce qu’il existe encore de forces productives dans cet empire s’est déplacé vers les frontières de l’empire. C’est-à-dire que Taïwan, c’est la frontière de l’empire. La Corée du Sud, le Japon, c’est la frontière de l’empire.
Olivier Berruyer: En résumé, c’est aussi intéressant de voir sur ces trois pays assez centraux que sont Taïwan, le Japon et la Corée du Sud, quelles sont les parts de marché dans leur exportation, d’une part des États-Unis en bleu, et d’autre part de la Chine en rouge. Qu’est-ce que ça dit d’après toi ?
Emmanuel Todd: Ce que ça dit, c’est que je viens de définir Taïwan, le Japon et la Corée dans la partie externe de l’empire américain. Mais c’est intéressant de voir comment cette partie externe de l’empire américain interagit avec l’extérieur de l’empire, et en l’occurrence c’est la Chine. Dans ce contexte, on voit que Taïwan, suite à l’augmentation qu’on a vue, est bien dans l’empire en fait commercialement, puisque 36% de ses exportations vont vers les États-Unis et seulement 25% vers la Chine. La situation actuelle fin 2025, il y a encore 2 ans, c’était la Chine qui était majoritaire. Mais ce qui est très intéressant, c’est de voir que des pays comme le Japon, en fait, qui sont de fait contrôlés, où se trouvent des bases américaines très importantes, commercent déjà plus avec la Chine qu’avec les États-Unis. Japon, c’est 24% du commerce extérieur vers la Chine, 17% seulement vers les États-Unis. La Corée, c’est presque la même chose, c’est 23 et 16% respectivement. Ça veut dire que cette partie externe de l’empire en Asie est quelque part prise entre le contrôle américain et un phénomène d’attraction qui semble bien dû pas simplement à la Chine, mais en tant qu’anthropologue, ce que je sens derrière, c’est une culture commune qui a mené à cette industrialisation très spécifique, très intense, qui paraît là très positive, mais qui si on prend d’autres plans de la vie des sociétés apparaîtra négative parce que ce sont aussi des régions à très basse fécondité. Le Japon doit être à 1,3 enfant par femme, la Chine à 1,1 et la Corée du Sud est leader du monde de la basse fécondité à 0,75 enfant par femme. Mais disons qu’il y a une sorte de bloc culturel est-asiatique qui semble en voie de constitution et qui échappe déjà à l’empire.
Olivier Berruyer: Pour finir cette introduction, on peut regarder ce graphique coloré qui montre simplement quelle est la part des États-Unis dans les exportations de plein de pays dans différentes régions de la planète en 2024. Donc on est encore ici sous Joe Biden, avant les politiques de guerre commerciale de Donald Trump. Là aussi, comment tu analyses ça ?
Emmanuel Todd: Ça, c’est très important puisque comme une partie de l’activité de Trump aurait été de menacer tout le monde de tarifs, de droits commerciaux extraordinaires, c’est très important pour comprendre l’effet potentiel des tarifs, et en vérité, ça va être très important pour comprendre l’échec de ces menaces commerciales et la conversion d’ailleurs de ces menaces commerciales en menaces politico-militaires.
Il y a des pays qui semblent invinciblement soudés aux États-Unis, c’est le Mexique et le Canada, qui sont au nord et au sud, qui sont complètement intégrés à l’économie américaine. C’est pour ça que j’ai un peu de peine pour le Canada. On voit la place de certains autres pays latino-américains comme le Venezuela, la Colombie, qui sont très dépendants. On voit la dépendance un peu surprenante et nouvelle du Vietnam, de la Thaïlande, mais on se rend compte que finalement, déjà avant les agressions commerciales ou les menaces commerciales de Trump, la main des États-Unis était déjà devenue très faible. Pour un pays comme le Brésil, les exportations aux États-Unis, c’est seulement 12%. Pour l’Italie, c’est seulement 11%. Pour l’Allemagne, 10%. Très important: pour la Chine, 10%. C’est-à-dire que la Chine ne dépendait, à la veille de la crise, que de 10% d’exportation vers les États-Unis. Autant dire qu’au départ, un type intelligent ou compétent aurait su que la capacité américaine de menace commerciale était extrêmement faible. Pour la France, c’est 8%, c’est très faible. En fait, pour l’Union européenne, c’est 8% seulement. Ça, ça va nous amener à nous interroger sur le sens des peurs européennes qui sont, à mon avis, notablement exagérées et qui n’ont pas complètement à voir avec des problèmes commerciaux.
Mais en fait, ce que montre ce graphique, c’est qu’au moment où s’ouvre la crise, au moment où Trump arrive pour gérer la défaite des États-Unis, les États-Unis ne sont déjà plus le centre économique du monde. Ils produisent la monnaie de réserve dont le rôle diminue sans cesse et à une vitesse accélérée. Mais les États-Unis ne sont déjà plus le centre économique du monde.
Olivier Berruyer: Tu parles des peurs européennes, mais justement on voit qu’il y a beaucoup de tension actuellement. Évidemment, il y a tout cet espèce de sketch, de tragicomédie, de pièce de théâtre autour du Groenland, autour de toutes ces tensions entre alliés qui semblaient inimaginables il y a peut-être encore un an. Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce qui se passe ?
Emmanuel Todd: Bah, je crois, je me suis replongé pour comprendre ce qui se passait dans le dernier grand effondrement, qui était l’effondrement du communisme. En fait, l’effondrement du communisme, ça a été l’effet d’un choc de réalité sur l’incapacité des Russes à faire face à la concurrence militaire américaine, le blocage de l’économie soviétique et toutes sortes de choses. Mais comment dire, la Russie, l’Union soviétique ont été plongées dans quelque chose qui n’était pas simplement un problème technique et économique, mais qui a été l’effondrement de leur système de croyance. Le communisme, c’était devenu la religion de cette sphère. Il y avait des gens qui ne croyaient pas, mais c’était le ciment social, idéologique. Et l’effondrement du communisme, ça a été l’effondrement de la croyance. Et bien entendu, quand une croyance qui organise la vie d’une société s’effondre, les individus, les acteurs sont perdus. Donc les Russes étaient perdus, les dirigeants soviétiques étaient perdus, tout le monde était perdu à des degrés divers. Et je crois que c’est en reprenant ces concepts qu’on peut commencer d’analyser ce qui se passe.
Le sentiment d’égarement, il est manifeste. Quand on ouvre des postes de télévision qui racontent n’importe quoi, qui interprètent tout de travers, je veux dire, il y a quand on voit le comportement des dirigeants, enfin on ne sait plus où donner de la tête. Et je crois que si déjà on part du principe que les États-Unis et l’Occident sont en train de subir un choc de réalité et que leur idéologie à ces sociétés occidentales est en train de s’effondrer comme le communisme s’est effondré, on peut un peu comprendre ce qui se passe. C’est-à-dire qu’il va y avoir des éléments de rationalité et puis il va y avoir des éléments de panique irrationnelle. Donc quand on arrive effectivement à Trump qui veut le Groenland, qui contrôle déjà de fait s’il veut, on est dans une panique irrationnelle. Et ça, je dirais, c’est l’état normal des esprits dans un monde dont la croyance fondamentale est en train de s’effondrer.
Olivier Berruyer: Et c’est quoi cette croyance alors ?
Emmanuel Todd: C’était la croyance inverse du communisme. Le communisme, c’était l’État et tout, l’État qui organise la société. Et nous, notre croyance, c’était le néolibéralisme. C’est: l’État n’est rien, l’individu est tout, le marché est tout, la monnaie est tout, les banques centrales doivent être indépendantes, le commerce doit être libre, le libre-échange doit régner. Donc ça, c’est le noyau économique de la croyance. Il y avait des éléments aussi extra-économiques dans la croyance de l’Occident, dont certaines étaient bonnes. La croyance en l’émancipation des femmes, qui fait partie du système de croyance, est une excellente croyance. La croyance LGBT était devenue bizarre en politique internationale, mais un élément important du message occidental. Et c’est toutes ces croyances, le consensus de Washington et ces choses associées, qui sont en train de s’effondrer.
Ce qui rend la situation un peu plus compliquée, c’est que l’Occident n’est pas uniforme. L’Occident, en gros selon moi, c’est le système impérial militaire américain, mais il a, je dirais, mettons trois grands pôles. Il y a le pôle américain au centre, dominant. Il y a le pôle européen. Et puis il y a le pôle est-asiatique qu’on a vu dans sa nouvelle importance technico-industrielle. Là, je dirais qu’on peut déjà distinguer deux états de développement de la panique ou du délire.
Dans le cas des États-Unis, où Trump vient d’accéder au pouvoir pour gérer cette défaite, le niveau de conscience du désastre est élevé. C’est-à-dire que les trumpistes sont des gens qui ont compris que l’idéologie néolibérale ne fonctionnait pas, devait être dépassée. Trump, c’est le candidat qui est arrivé avec des projets protectionnistes qui en eux-mêmes sont une négation de la croyance néolibérale fondamentale. Il y a des discours d’une lucidité tout à fait cruelle sur la façon dont l’Occident, les États-Unis, se sont vidés de leur puissance industrielle simplement. Et ce dévoilement explique en partie des choses comme les politiques économiques protectionnistes qui ont des éléments de rationalité. Je dirais que le problème, simplement, et ce qui crée de la panique dans ce cœur américain, c’est que la conscience de la chute est à un niveau très élevé, mais cette conscience vient trop tard. C’est-à-dire que c’est trop tard, l’industrie américaine est tombée à un niveau tellement bas que c’est très difficile de la relever. Pour que des mesures protectionnistes soient efficaces, il faut qu’existe une population active qualifiée capable d’en tirer parti. Cette population active qualifiée n’existe absolument pas aux États-Unis. Et donc un désespoir d’un certain genre se répand dans les sphères supérieures du système politique américain devant la réalisation: c’est une sorte de deuxième réalisation, de deuxième choc de réalité de ce que, bon, ben, le néolibéralisme ne marchait pas mais le trumpisme économique ne marche pas non plus.
En Europe, c’est autre chose. J’aurais tendance à dire que les dirigeants n’ont rien compris. Mais en fait, il s’était passé des choses comme ça à l’intérieur de l’Union soviétique. Les gens avaient compris à Moscou, le cœur de la crise, à Moscou. Mais par exemple en Ukraine, au moment où le système politique avait explosé en Russie, les dirigeants communistes ukrainiens n’avaient absolument pas compris et ont traîné dans la réforme et le changement d’attitude. Donc on pourrait dire dans ce contexte que l’Europe serait l’équivalent de l’Ukraine. C’est que les dirigeants européens n’ont absolument pas compris que le libre-échange, c’était mort. Enfin, là, ils sont en train de comprendre de la façon dure parce que Trump est en train de leur apprendre. La société s’empêche pas, von der Leyen est en ce moment même en train de négocier avec lui pour nous faire encore un traité de libre-échange, le Mercosur, sur la vie de la France. Enfin, c’est hallucinant.
Donc on a un effet de retard intellectuel. Et je dirais que l’establishment européen est en train de prendre ce choc de réalité comme un choc externe, c’est un deuxième choc. Alors il y a aussi une complication supplémentaire qui rend l’acceptation de la réalité plus difficile en Europe. C’est que je ne l’ai pas mentionné tout à l’heure, c’était pas nécessaire pour les États-Unis, mais l’un des cœurs de croyance de cette idéologie qui est en train de mourir était le contraire du communisme: c’était le dépassement des nations. C’est-à-dire que, du point de vue des Américains, le dépassement des nations, c’était sympa, c’était l’empire. Donc c’était un dépassement des nations qui profitait, ou qui semblait profiter en terme de pouvoir, au cœur du système, qui de fait était la nation américaine.
Mais dans le cas de l’Europe, dans le système de croyance qui est en train d’imploser, et ben il y avait cette idée que les nations étaient dépassées. Et toute l’Union européenne est construite, ou a essayé de se construire, sur l’idée de dépassement des nations. Donc pour sortir de ces croyances, en fait sortir de la croyance, accepter l’effondrement auquel elle mène, il faudrait en théorie acter la disparition de l’Union européenne.
Alors cela dit, je crois qu’à l’intérieur de l’Europe quand même, on sent déjà dans le comportement des acteurs et des dirigeants des niveaux de conscience différents. Les Allemands, de toute façon, puissance économique dominante du continent, ont toujours su qu’ils existaient comme nation au fond. Quelque part, la conversion des Allemands à l’UE a toujours été en demi-teinte. L’Italie de Meloni est déjà un pays qui agit et négocie en fonction d’intérêts nationaux. C’est pour ça que maintenant les gens sont en train de parler d’un rapprochement italo-allemand. Mais c’est peut-être parce que ce sont les deux pays qui ont compris les premiers que l’Union européenne était en train de disparaître.
Alors, c’est vrai que évidemment, je ne peux que terminer sur le niveau de conscience minimale de ce phénomène de pulvérisation de l’Union européenne et de réémergence des nations, c’est la France. Et avec au sommet le sommet de la non-conscience de crise et des évolutions, notre président à nous, Emmanuel Macron, qui si von der Leyen était à 1/2% de conscience de la réalité, on peut je crois mettre Macron à 0% de conscience de la réalité.
Et pour la troisième partie, l’Asie, finalement, on a déjà commencé à en parler tout à l’heure à propos de l’ascendance industrielle. Je pense que jamais des pays comme la Corée, le Japon et même Taïwan n’ont pu sincèrement se raconter qu’ils étaient des pays occidentaux. Donc je pense, je ne sais pas quel était exactement le degré de conscience, mais je suppose qu’il existe là-bas un substrat culturel est-asiatique qui va leur servir de point de retombée. C’est-à-dire qu’il existe une culture qui leur servira de couche protectrice dans le moment où l’effondrement global de la croyance sera venue. J’aurais tendance à penser que jamais, par exemple, les Japonais n’ont sérieusement cru au libre-échange, à la non-intervention de l’État, à la primauté de l’individu, au développement personnel de la façon dont les Occidentaux, les vrais, ont cru. Donc ça devrait être quand même moins grave pour eux.
Olivier Berruyer: Et ben maintenant, on va se concentrer, analyser en détail les États-Unis et l’action de Donald Trump. Est-ce que tu es capable de voir, de comprendre ce qu’il veut vraiment ?
Emmanuel Todd: Alors oui, on peut le faire, mais il y a une chose qui est importante de voir. C’est-à-dire que quand on ouvre nos postes de télévision, quand on regarde les titres de journaux, nous sommes dans une sorte de délire: Trump maître du monde faisant ce qu’il veut aux États-Unis en interne, menaçant la démocratie. C’est clair, c’est vrai en un certain sens, ou en externe attaquant tel ou tel pays. Je pense que le tableau qu’on vient de dessiner suggère déjà que Trump n’est pas maître du monde et que le gros du monde est à l’extérieur de sa sphère d’activité.
Mais je crois que ce qui était caractéristique quand même de l’école des Annales, fondée conventionnellement par Marc Bloch et Lucien Febvre, c’est de ne pas se focaliser sur les grands personnages de l’histoire et d’être capable de voir les forces profondes qui les animent en fait. Et moi, c’est comme ça que je travaille. Et l’erreur fréquente du journalisme, c’est celle des historiens de l’événementiel d’autrefois, c’est de prendre les acteurs historiques officiels trop au sérieux.
L’exemple récent qu’on avait avant Trump, c’était la perception de Poutine, c’est-à-dire genre Poutine fait ceci, Poutine est un monstre, Poutine fait cela, Poutine est maître de la Russie, etc. Poutine acteur en fait. Non, Poutine est un produit de la culture de la société russe, et en fait c’est la Russie qui a fabriqué Poutine. C’est la Russie qui permet de comprendre Poutine, ce n’est pas Poutine qui permet de comprendre la Russie. Le même problème se pose avec Trump. C’est-à-dire que l’important, l’action de Trump est importante. Je pense qu’il va accélérer le déclin de l’empire d’une bonne dizaine d’années tel qu’il continue à délirer. Mais ce genre de délire, ce genre de personnage ne peut apparaître que dans un certain type de société, une société en décomposition, la société américaine. Et ce qu’il faut bien comprendre, et ce qui va être très important pour nous pour nous mettre à l’abri en fait, c’est bien comprendre que le problème fondamentalement n’est pas Trump. Le problème, c’est l’Amérique, et Trump est une fabrication de l’Amérique. C’est encore plus net parce qu’il a été élu dans un système à élection libre, réélu une deuxième fois, et réélu en circonstances aggravées avec une augmentation de majorité. Donc la première chose concernant Trump, c’est avant même de le considérer comme un acteur de l’histoire, de le considérer comme un produit de la société américaine.
Olivier Berruyer: Oui, mais ça, c’est intéressant, mais on sait que c’est un élément central des propagandes de guerre ou des conflits: ramener tout à une personne. C’est "Trump fait", "Trump fait", ou "Poutine fait", "Poutine fait", mais c’est jamais le gouvernement russe ou c’est jamais le gouvernement américain, alors qu’ils sont évidemment soutenus, Trump par tous ses ministres, par son gouvernement, par tous ses conseillers, par la majorité, enfin en tout cas la totalité même des députés républicains, le parti républicain derrière lui. Enfin voilà, c’est pas juste, contrairement à ce qu’on entend, une personne qui décide de tout.
Emmanuel Todd: Oui. Et dans un contexte où en vérité le parti adverse, le parti démocrate, c’est comme vaporisé. Dans l’évolution idéologique des États-Unis, il y a la montée en puissance... j’ose pas parler d’idéologie trumpiste parce que le niveau d’incohérence est extrêmement élevé, puisque ça correspond à une société en décomposition, l’idéologie elle-même arrive décomposée. Mais dans le processus de décomposition, il y a la décomposition de l’idéologie démocrate impériale et tout ce qui va avec. C’est pour ça qu’il y a si peu de résistance. C’est une société en voie d’atomisation qui produit Trump.
Mais cela dit, Trump est quand même arrivé au pouvoir avec un programme et des problèmes à résoudre. Donc je pense qu’on va parler en détail de ce à quoi il correspond dans le contexte de l’Amérique elle-même. Je voudrais quand même déjà présenter ce que j’appelle le dilemme de Trump arrivant au pouvoir. Donc là, on ne va pas du tout être dans le discours de la surpuissance de Trump. Je me remets dans le contexte d’un Trump qui arrive au pouvoir parce que l’Amérique a été vaincue en Ukraine, parce qu’elle n’arrivait pas à produire assez, parce qu’elle a dû se finalement se coucher devant les Russes et devant l’efficacité inattendue de l’économie russe.
Donc le dilemme de Trump, c’est qu’est-ce que c’est ? Il doit sortir de la guerre d’Ukraine. Il a compris qu’il fallait sortir de la guerre d’Ukraine dont l’Amérique n’a pas les moyens industriels. Mais d’un autre côté, sortir de la guerre d’Ukraine, admettre la défaite face aux Russes, ça sera la première défaite stratégique de l’histoire américaine. Des défaites, l’Amérique en a eu, je dirais que c’est la marque de fabrique de l’armée américaine: la défaite du Vietnam qui a quand même laissé derrière elle 3 millions de morts vietnamiens quand même, des défaites en Irak après avoir désintégré l’Irak, des défaites en Afghanistan. Enfin bon, repli, repli, repli. Mais tout ça n’était pas grave parce que la vision géopolitique des Américains, c’est: l’Amérique est une île dans l’hémisphère occidental, elle ne risque rien, et tout ce qui nous arrive à l’extérieur, c’est des petits échecs, etc. Là non, là vraiment ce qu’on a devant nous, au bout du bout, c’est l’admission de l’effondrement américain face à une puissance qui n’est pas si considérable que ça. La Russie n’a quand même que 145 millions d’habitants, c’est plus de deux fois moins que les États-Unis, et ça, c’était déjà trop gros pour eux.
Et le problème, c’est que si cette chose apparaît trop clairement, ça va produire un effet de prise de conscience générale et d’accélération du déclin de l’empire, d’un empire qui dépend énormément pour son approvisionnement, pour sa nourriture même, d’importations qui sont financées par les missions sous une forme ou une autre de dollar, et donc une sorte d’implosion du niveau de vie au cœur du système. C’est ça le dilemme de Trump. Et je crois que c’est ça qui permet d’analyser sa politique extérieure: comment sortir de la guerre d’Ukraine sans que ça se voie trop, en attirant l’attention sur d’autres théâtres d’opération où l’Amérique apparaît moins minable. C’est ça le cadre de référence.
En fait, on pourrait se représenter Trump arrivant au pouvoir comme confronté à des dilemmes, des contradictions. Il y a ce premier dilemme, cette première contradiction: bon, il faut sortir de la guerre d’Ukraine, mais si on sort de la guerre d’Ukraine et que ça se voit trop, le système impérial s’effondre. Deuxième dilemme ou contradiction: bon, on a compris qu’il fallait sortir du libre-échange, rentrer dans le protectionnisme, mais on a compris trop tard. On établit des barrières tarifaires dans un monde qui n’est déjà plus dépendant des États-Unis, où les pays ne sont pas complètement menacés. On a bien vu cette Chine qui ne dépend qu’à 10% de ses exportations vers les États-Unis. Mais surtout, ce qui est plus grave, on place des barrières protectionnistes, on met la population américaine en état de reconstruire une industrie, mais elle n’en est pas capable pour des raisons éducatives, parce que les Américains font des études de droit, des études de finances, alors qu’ils auraient besoin d’ingénieurs, de techniciens, et en plus dans le contexte d’un niveau éducatif qui est déjà pas très élevé.
Je pense qu’au-delà de ça, Trump a ce choix... c’est typique d’une situation impériale où les problèmes internes et externes sont également importants et en interaction. Donc évidemment, ce à quoi on est le plus sensible directement vu d’Europe au milieu de la guerre d’Ukraine et ces choses-là, c’est la posture internationale de Trump. Mais Trump, il y a un autre truc qui l’intéresse énormément, je dirais, c’est au-delà de la guerre internationale, c’est la guerre civile en fait, puisque il y a quelque chose dans la société américaine qui nourrit un état de rage et de conflit interne qui a sa propre existence. Donc Trump, bien loin d’être l’homme tout-puissant à la tête de la première puissance mondiale, c’est un type très puissant dans le système américain que de plus en plus rien ne peut arrêter, mais dans le contexte d’un empire mondial en décomposition et d’une société américaine en décomposition.
Olivier Berruyer: Il m’a semblé quand même intéressant de refaire un point sur un an de deuxième mandat de Trump pour voir où on en est, analyser du point de vue de la politique intérieure qu’on connaît peut-être un petit peu moins, on en parle moins évidemment que ce qui se fait à l’extérieur des États-Unis. Pourtant, il s’est passé des choses extrêmement importantes durant cette année qu’on peut résumer à peu près en six axes. Alors, le premier, c’est évidemment tout ce qui s’est passé autour de ce qu’on pourrait appeler la guerre culturelle dont tu parlais. Trump a supprimé l’ensemble des programmes, postes, formations qui étaient liés à la diversité, à l’inclusion dans le secteur public fédéral. Il a même supprimé des règles qui étaient en vigueur depuis les années 60 pour interdire les discriminations à l’embauche. Tout ça au nom soit-disant du mérite et de l’égalité des chances. Alors qu’évidemment les défenseurs des droits civiques critiquent tout ça puisqu’ils voient une remise en cause de décennies d’avancée au niveau des égalités. Aussi des restrictions qui visaient les personnes trans au niveau de l’armée, au niveau des soins. L’objectif de Trump, c’était évidemment de rompre avec le pseudo-wokisme et d’imposer un roman national conservateur.
Deuxième point: une réorganisation radicale de l’administration fédérale avec une réduction massive de la fonction publique au nom de l’efficacité, avec la création d’une commission spécialisée qui a été dirigée au début par Elon Musk, le fameux DOJE dont on a beaucoup parlé, cette fameuse idée de donner un coup de tronçonneuse façon Musk dans de nombreuses agences. Alors qui en partie a été faite, en particulier ils ont fermé l’USAID qui était une agence de développement international mais aussi d’influence des États-Unis dans plein de pays. Des milliers de fonctionnaires ont été jugés peu loyaux et licenciés. Mais alors qu’il y avait un objectif annoncé de 2000 milliards d’euros d’économie, Musk a dû réaliser que quelques dizaines ou centaines de millions de dollars d’économie en 5 mois, ce qui est assez dérisoire quand on voit la taille de l’État américain, et qui met évidemment en lumière les limites et les critiques de cette purge bureaucratique.
Troisième point: on est au cœur du programme de Trump, une offensive anti-immigration sans précédent puisqu’en 2025, les États-Unis ont enregistré une migration nette négative pour la première fois en 50 ans, qui est une conséquence des politiques migratoires de Trump qui a durci l’asile, qui a accéléré les expulsions. Plus de 622 000 personnes ont été expulsées en un an. L’administration a massivement renforcé les opérations de ce qu’on appelle l’ICE, la police de l’immigration, qui a fait parler d’elle depuis maintenant quelques jours en ayant a priori le coup de feu très facile. On a même vu des déploiements d’agents fédéraux et militaires dans des villes comme Los Angeles ou Minneapolis pour arrêter des sans-papiers avec des méthodes musclées qui ont fait réagir la population. Un sondage montre que 57% des Américains désapprouvent la manière dont les lois migratoires sont appliquées, ce qui montre la controverse aussi qui a lieu aux États-Unis dans cette croisade de Trump anti-immigration.
Quatrième pilier qui concerne la justice: avec tout d’abord des enquêtes à charge qui visent les adversaires politiques, évidemment l’extrême gauche qu’il qualifie souvent d’organisation terroriste intérieure. À contrario, il y a aussi gracié environ 1500 personnes qui avaient été condamnées après l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021. Enfin, des restrictions fédérales sur l’avortement avec des politiques annoncées pour essayer de limiter tout accès à l’avortement, en particulier pour les anciens combattants, pour interdire aux médecins de pratiquer dans ces hôpitaux-là les interruptions de grossesse.
Cinquième point qui concerne les médias et les universités qui ont été mis sous pression: des pressions judiciaires, de nombreux procès en diffamation et des dommages et intérêts demandés à des niveaux extrêmement élevés. Suppression du financement fédéral de NPR et PBS qui sont des médias publics accusés d’être biaisés politiquement, objet d’une propagande gauchiste financée par les contribuables.
Enfin, dernier point: une réforme fiscale et budgétaire controversée avec sa loi du 4 juillet 2025 qui pérennise les baisses d’impôts de 2017 et surtout qui impose 12% de coupe dans le programme Medicaid qui va priver de couverture maladie peut-être 10 à 11 millions d’Américains. Enfin, il prévoit aussi une hausse massive des dépenses de défense et de sécurité intérieure avec 150 milliards de plus pour le Pentagone et 150 milliards pour le contrôle migratoire, ce qui fait du bureau de l’ICE sans doute l’agence fédérale la mieux dotée à terme. Quand tu vois toutes ces mesures, comment tu interprètes ce qui se passe à l’intérieur des États-Unis ?
Emmanuel Todd: C’est la dynamique générale arrivant en maturité de ces guerres culturelles. Ce qui est très intéressant, c’est que le concept de guerre culturelle américaine est apparu, me semble-t-il, dans un livre très ancien de 1991 de James Davidson Hunter, et que c’est quelque chose qui a cru en bélière. On a cru à un moment donné que ça allait tourner en rond, toutes ces histoires d’avortement, etc., et en fait pas du tout. Je veux dire, ça a cristallisé, ça s’est renforcé. Et je pense pour une raison presque politique structurelle des États-Unis, le moteur de la dislocation nationale américaine et des guerres culturelles, c’est quelque chose qui existe partout. C’est le moteur général de dislocation de la démocratie, hein. La démocratie, c’était l’alphabétisation universelle, tout le monde sait lire et écrire et très peu de gens faire autre chose. Et donc il y a une homogénéité culturelle dans la population. Il y a des inégalités économiques, mais une homogénéité culturelle. Et puis il y a le développement de l’éducation supérieure qui s’est fait d’abord aux États-Unis avec presque une génération d’avance sur le reste, et qui fait qu’émerge partout une masse d’éduqués supérieurs qui va finir par représenter dans une génération 30 à 40% des gens.
Donc, il y a un phénomène de stratification éducative qui s’établit et qui permet d’expliquer partout l’émergence d’un élitisme et d’un populisme. En France, ça va être l’élitisme qui est apparu au moment du débat sur le traité de Maastricht, où les gens d’en haut ont commencé à percevoir les gens des milieux populaires qui allaient voter non au traité comme des sous-développés, et puis du populisme en retour qui se développe en parallèle, qui a pris en France la forme fondamentalement du Front puis du Rassemblement national.
Simplement, dans un pays comme la France qui reste centralisé malgré tout, le lieu focal de fixation des populations géographiquement, malgré l’existence des régions, c’est le département. Le département n’a pas de pouvoir politique. Donc si vous avez un département qui se met à voter majoritairement pour le Rassemblement national, ça ne va pas altérer les comportements politiques locaux, etc. Aux États-Unis, il y a la même évolution culturelle, plutôt le même antagonisme qui s’établit entre éduqué supérieur et éduqué primaire ou secondaire partiel. Simplement, il y a une structure fédérale en État, et les États ont des pouvoirs. Et ces pouvoirs permettent de passer des lois. Les États américains sont autonomes dans toutes sortes de domaines, dont la législation sur l’avortement, dont la législation sur la peine de mort, dont toutes sortes de réglementations économiques. Et l’une des choses qui a fait cristalliser ces guerres culturelles, c’est que le populisme aux États-Unis a eu ses états contrôlés avant même l’arrivée au pouvoir de Trump. Donc, il y a une structure étatique de niveau intermédiaire qui s’est établie et qui a permis à ces choses de croître et embellir.
Et c’est pour ça que j’ai trouvé intéressant qu’on fasse ce travail d’analyse, de corrélation des attitudes au niveau des États, c’est prendre toutes sortes de variables comme l’éducation, la richesse, la mortalité infantile (je vais pas les lister toutes maintenant) au niveau des États, et voir lesquelles de ces variables étaient les plus fortement corrélées avec le vote pour Trump aux dernières élections présidentielles.
Olivier Berruyer: Alors en effet, on a réalisé un gros travail. On a pris plein de données différentes. On a regardé ce qu’elle donnait dans chaque État américain, puis on a croisé pour essayer de voir s’il y avait des liens entre bien ces variables et le fait d’avoir voté plus pour Donald Trump en 2024. Donc voilà ce que ça donne en résumé, les fameuses corrélations que tu viens d’expliquer. Donc autrement dit, plus c’est haut, plus il y a un lien très fort entre la variable qu’on regarde et le fait d’avoir voté Donald Trump en 2024. Est-ce que tu peux nous expliquer tout ça ?
Emmanuel Todd: Ce qui apparaît après examen de tout ce qu’on a pu, c’est que vraiment la présence ou l’absence d’éduqués supérieur est le moteur fondamental. C’est-à-dire que la corrélation la plus élevée, à -0.84, ça veut dire que plus il y a d’éduqués supérieurs, moins on vote Trump. À -0.84, on est au niveau le plus élevé.
Ensuite, très intéressant, on voit une corrélation très importante, positive. Ça montre que ça touche profondément les comportements entre la fécondité des femmes et le vote Trump. Donc la fécondité, de façon très intéressante, est plus élevée dans les États qui ont voté Trump, États conservateurs en fait. On obtient une corrélation de 0.76. En fait, on pourrait l’exprimer plus simplement en calculant la fécondité moyenne des États qui ont voté Trump et des États qui n’ont pas voté Trump. Pour les États qui ont voté Trump, on obtiendrait 1,67 enfant par femme. Et pour ceux qui n’ont pas voté Trump, on obtiendrait 1,47. Alors, ça montre aussi que la différence n’est pas massive. 1,67, c’était la France avant sa récente chute de l’année dernière, et 1,47 c’est un peu au-dessous. Donc la France actuelle serait entre les deux valeurs. Ça montre aussi qu’on ne peut pas postuler une division absolue de la société américaine.
C’est assez normal, je pense, de trouver une corrélation entre la facilité de l’accès à l’interruption volontaire de grossesse et la fécondité. Ce sont les États où c’est le plus difficile d’obtenir cette interruption volontaire de grossesse qui ont la fécondité la plus élevée.
La corrélation entre le vote Trump et l’existence de la peine de mort, elle est plus faible parce que là, le tempérament Trump entre, si on peut dire, en compétition avec des traditions locales anciennes qui n’avaient pas forcément disparu.
Pour la mortalité infantile, il faut regarder deux éléments du tableau. Il y a une corrélation assez forte, 0.54, entre des taux de mortalité infantile élevés et le vote Trump. C’est assez normal puisque la mortalité infantile est forte là où le niveau éducatif est bas. Par contre, si on regarde la mortalité infantile en 2023, on voit que la corrélation est tombée à 0.33. Ça suggère que le vote Trump est en train de s’étendre en fait dans des régions nouvelles.
La corrélation à -0.51 avec l’espérance de vie: l’espérance de vie est plus basse là où le vote Trump est plus élevé. Ça va avec la mortalité infantile, mais pas que, puisque la mortalité infantile 2022-2023 et l’espérance de vie 2022, c’est la même année. Ça veut dire qu’en fait c’est l’espérance de vie des gens adultes qui est atteinte en région Trump. Là, on pense au bord de l’épidémie d’opioïdes en fait, les morts de désespoir.
Et alors, ce qui est intéressant, c’est la corrélation avec le revenu médian qui est significative mais faible en fait. C’est-à-dire que ce qui est frappant, c’est que le niveau d’étude détermine avec un coefficient de corrélation qui en valeur absolue sera de 0.84, mais le revenu médian a 0.35 seulement. Donc ce qui pousse certains États à aller vers Trump, c’est la structure éducative plus que la pauvreté, ce qui paraît vraiment très important.
Olivier Berruyer: Quand on voit ce genre d’analyse avec l’éducation tout en haut et finalement l’économie plutôt tout en bas, on comprend un peu mieux ta vision de la lutte des classes qui n’est pas très marxiste en tout cas, qui n’est plus marxiste, puisque tu as tendance finalement, si je résume un peu, si je simplifie, à dire que le moteur c’est plus fortement l’éducatif que l’économique. Mais est-ce qu’au final ça donne des conflits de classes qui sont plus ou moins violents que dans la vision passée marxiste ?
Emmanuel Todd: Alors, d’abord, c’est pas ma vision. Tous les sondeurs d’opinion constatent que c’est la variable éducative qui est la plus forte, déterminante, et les sondeurs d’opinion dans tous les pays. Alors, il faut, on est dans le contexte de sociétés qui gardent un niveau de vie très élevé et où les questions économiques ou les questions d’inégalité, de richesse, malgré l’augmentation des inégalités, ne sont pas encore cruciales. C’est qu’on vit dans des sociétés où personne ne meurt de faim. Donc c’est quand même le contexte général.
Et dans ce genre de société, je crois que l’erreur ça serait de se dire l’éducation, la culture, c’est secondaire, ça donne quelque chose de moins violent que l’économie. Pour moi, c’est une erreur complète. Il faut bien voir ce que ça représente psychologiquement, ce que représente psychologiquement ce que l’éducation fait aux individus. Le système éducatif actuel est devenu une machine à trier en fait, une machine à définir les destins. C’est-à-dire, on est bon ou mauvais à l’école pour telle ou telle raison, on est face à des professeurs qui sans cesse vous jugent, on est valorisé ou infériorisé, et surtout on est présenté en tant qu’individu comme responsable de ce qui vous arrive. Être pauvre, être ouvrier dans la société ancienne, c’était peut-être être à la limite de la subsistance, mais personne ne vous disait que vous étiez un crétin. En fait, je veux dire, on était juste au milieu, dans la dignité éventuellement. Mais le système actuel est une machine à trier, une machine inégalitaire qui, je pense, marque profondément les individus. Si on parle à des gens, on voit bien que ce qui leur est arrivé à l’école peut être parfois tout à fait valorisant, mais très souvent traumatisant.
Et moi, mon sentiment, c’est que ce processus de tri scolaire a créé des masses de ressentiments, de violence potentielle tout à fait extraordinaire, et que c’est cette violence qui s’exprime à travers la violence pas juste de Trump mais de son électorat, cette violence interne de la société américaine, quelque chose qui n’a rien de traditionnel, quelque chose de nouveau.
Pour comprendre ça, pour sentir ça, ça serait le moment de relire certains trucs de Bourdieu, quand même l’un des sociologues les plus populaires et qui est devenu populaire dans la phase de développement de l’éducation secondaire et supérieure, une époque où les distinctions culturelles sont devenues absolument essentielles. Mais c’est quelque chose qu’on va retrouver en France. Si vous comparez les niveaux de revenus des électeurs de LFI, de la France insoumise, et du Rassemblement national, il n’y aura pas tellement de différence. Les différences seront des différences de niveau éducatif en moyenne, avec beaucoup plus d’éduqués supérieurs pauvres d’ailleurs, et jeunes, dans l’électorat LFI, et beaucoup de gens qui sont restés au stade secondaire, pas primaire, au stade secondaire d’éducation dans le cas des électeurs du Rassemblement national. Et l’erreur serait de sous-estimer... et d’ailleurs dans le cas de la France, avant de repasser aux États-Unis, et ben ça donne deux électorats également opprimés qui se méprisent et se détestent, avec au final à l’Assemblée nationale deux partis politiques ou deux groupes de députés qui refusent de serrer la main. Je veux dire, comme ça ne serait pas arrivé à l’époque des luttes de classe de la 3e République où il y avait encore des ouvriers pauvres.
Donc, il y a une violence implicite dans ce processus d’une éducation qui n’est plus simplement une éducation d’émancipation, mais une éducation de tri social et intellectuel, et qui dit aux gens qui ne sont pas pauvres, ou qu’ils ont raté, non pas par hasard, mais parce qu’ils valent le moins intrinsèquement. Il y a un potentiel de ressentiment extraordinaire qui est probablement l’un des ressorts fondamentaux du trumpisme et de sa vulgarité, et qui est une sorte de réhabilitation de la non-éducation: "Je suis mal élevé, je me conduis comme un porc, et je suis formidable."
Olivier Berruyer: Alors, quand on voit ce genre d’analyse avec l’éducation tout en haut et finalement l’économie plutôt tout en bas, on comprend un peu mieux ta vision de la lutte des classes... Pour finir cette partie sur les États-Unis, comment ça évolue récemment avec Donald Trump ?
Emmanuel Todd: Trump n'est qu'à un an de présidence, et il est absolument impossible de situer des évolutions socioculturelles profondes et significatives sur une seule année. Le système statistique le permettrait à peine. Mais on peut dire: plus ça change, plus c'est la même chose. Si on prend les tendances les plus récentes – l'analphabétisme fonctionnel augmente chez les 16-24 ans (il est passé de 17% à 25% entre 2017 et 2023), le niveau de performance des enfants de 9 ans baisse aussi... Ces variables sont les plus importantes. Je pense qu'il y a encore quelque part un espoir, une volonté de croire que Trump n'est qu'un mauvais moment à passer, même si c'est la deuxième fois qu'il est élu. Mais cette dégradation récente du niveau éducatif, que ce soit pour les 16-24 ans ou pour les enfants de 9 ans, nous indique que ce n'est pas fini. Ça me gêne de le dire, mais ce n'est que le début de la chute de l'Amérique. Nous allons vers encore pire, indépendamment de Trump, indépendamment de ce qui va être élu – même si les démocrates revenaient au pouvoir. Il y a une dynamique régressive de l'Amérique qui est tout à fait spectaculaire.
La chose qu'on peut déjà évaluer de la politique de Trump, c'est l'échec de la réindustrialisation. La chute des effectifs industriels se poursuit. Les États-Unis, qui étaient une formidable puissance agricole, sont passés en déficit commercial agricole. C'est comme si les États-Unis étaient un pays qui ne se nourrissait plus lui-même, c'est quelque chose de tout à fait spectaculaire. Donc, de mon point de vue, en tant que personne qui s'intéresse aux forces profondes et à leur évolution, rien de bon n'est apparu.
C'est très étonnant. Quand j'étais étudiant il y a plus de 30 ans, on avait cette Amérique extrêmement puissante en termes d'exportation agricole. Ce n'était pas le grenier de la planète, mais voir qu'ils sont maintenant en déficit commercial... Mais je dirais qu'on vient de voir aussi que la France est passée en déficit commercial récemment. Qu'il s'agisse d'éducation, de désindustrialisation ou de destruction du secteur agricole, ça me gêne presque de le dire, mais la France est sur une trajectoire assez parallèle à celle des États-Unis. Je pense qu'il y a des phénomènes de frein culturel beaucoup plus puissants en France – la beauté des monuments, des paysages, la France n'a pas l'habitude de raser du jour au lendemain tout ce qui a été construit. Mais il y a quand même quelque chose de commun. Et quand je m'excuse de le dire... et quand à la présence d'un président reflet absurde... je ne pense pas qu'on ait grand-chose à envier à l'Amérique. Si on est un minimum sérieux, si on fait un accès de lucidité, un personnage comme Emmanuel Macron est quelque chose de tout à fait stupéfiant. C'est moins gênant parce que la France n'est pas la première puissance mondiale. Mais imaginez l'état dans lequel serait le monde si la France avait la puissance des États-Unis avec Emmanuel Macron comme président ! Mais sans déc, quand même, d'être arrivé à un niveau où c'est même plus de la désindustrialisation, mais c'est même de la désagriculturisation – quand les pays n'arrivent même plus à se nourrir entièrement par eux-mêmes. Ça, ça va effectivement beaucoup plus loin, dans un état d'inconscience tout à fait spectaculaire. Le traité du Mercosur, de ce point de vue, montre à quel point les élites européennes n'ont pas compris. Mais il est vrai que passer de la destruction de l'industrie à la destruction de l'agriculture évoque un état de gravité et d'urgence supérieur.
Olivier Berruyer: Sur le déficit commercial américain, on voit qu'après un creusement fin 2024/début 2025, il y a une régression spectaculaire depuis juillet 2025. Trump triomphe en disant que sa politique protectionniste marche. On a analysé pourquoi: une très grosse partie de l'amélioration concerne la Suisse (près de 40%), et aussi l'or et l'argent. En fait, il y a eu des mouvements d'or liés aux craintes des taxes de Trump, puis des retours. C'est un effet temporaire. Il y a aussi quelques petites améliorations sur d'autres secteurs, mais un gros échec qui continue sur l'informatique et les télécoms. En conclusion, l'amélioration est en réalité beaucoup moins importante en profondeur que ce qu'on nous vend. Elle est en partie exceptionnelle. C'est assez logique aussi puisque Trump a réussi à mettre des droits de douane sur le reste du monde sans réaction en retour, ce qui ne peut qu'améliorer un tout petit peu la balance. Mais de là à ce que ça fasse ce que promet Trump – une réindustrialisation créant beaucoup d'emplois – ce n'est pas possible. Il faudra voir dans 2, 3, 4 ans pour vraiment conclure sur l'efficacité. Qu'est-ce que ça t'évoque ?
Emmanuel Todd: Ça évoque des données de très court terme. Ça entre un peu en contradiction avec cette diminution qui continue des effectifs industriels. Moi, c'est l'or qui me fascine. L'idée de voir réapparaître l'or comme explication centrale, un or qui semble se diriger vers la Suisse, beaucoup plus qu'une réindustrialisation américaine... ça semble nous ramener à la crise du dollar. La part du dollar dans les réserves des banques mondiales est en train de diminuer. Elle diminue principalement parce que la valeur de l'or augmente. Donc, c'est très curieux de trouver dans la balance commerciale américaine l'un des signes de la dégradation du dollar comme monnaie de réserve.
Olivier Berruyer: On voit que le déficit explose sous Trump, et la dette publique atteint 40 000 milliards. Comment vois-tu ce qui se passe au niveau budgétaire américain ?
Emmanuel Todd: Trump est dans la continuité de ce que l'Amérique fait depuis très longtemps. Là, il n'y a pas de révolution Trump. Il y a une accélération de la non-prise en compte des équilibres comptables internes, ce qui est typique d'une situation impériale, mais je dirais dans le contexte d'un drame qui approche de son dénouement. On a simultanément une augmentation de la dette publique – qui doit financer des importations, donc de la dette extérieure – dans un contexte de dédolarisation de l'économie mondiale. Ça me fait penser à la taille du grand « plouf » qui adviendra un jour inévitablement.
Olivier Berruyer: Pour ne pas se laisser dominer par la stratégie de Trump qui noie l'information, revenons sur la chronologie de son année au pouvoir. Janvier 2025: il commence par le Groenland. Fascinant de voir une continuité, on commence et on finit peut-être par le Groenland. On se rend compte d'une continuité d'intérêt pour cette question, pour ce repli sur l'hémisphère occidental.
Emmanuel Todd: Oui, ce qu'on distingue, c'est le début d'une continuité.
Olivier Berruyer: 14 février: le vice-président américain J.D. Vance se rend à Munich et fait un discours extrêmement antieuropéen.
Emmanuel Todd: C'est très important. Dès le début, on voit se manifester un ressentiment violent contre l'Europe. C'est tout à fait étonnant. Dès le début, il y avait ce que nous vivons maintenant: un conflit potentiel entre les États-Unis et l'Europe, une agression qui vient des États-Unis contre l'Europe, et qui a pris les Européens complètement à froid.
Olivier Berruyer: 28 février: Zelensky est humilié à Washington.
Emmanuel Todd: C'est le premier temps de la stratégie trumpienne de tentative de se dégager de la guerre d'Ukraine. Comment admettre qu'on a perdu sans l'admettre, parce que c'est trop grave pour l'empire ? On entre dans cette phase extraordinaire où les États-Unis, qui ont initié la guerre, vont présenter les Ukrainiens qu'ils ont armés, poussés en avant, et les Européens aussi, comme responsables de la guerre et comme perdants. Je crois que le trumpisme a vécu une sorte de petit miracle: le néobellicisme européen. Alors que Trump dit qu'il faut arrêter cette guerre, les Européens, principales victimes de la guerre (coup de leur gaz, économie mise en faillite par les sanctions), se révèlent, à travers les Britanniques et les Français, complètement volontaires d'une poursuite de la guerre contre la Russie, alors qu'ils seraient les premiers à bénéficier de la paix. Je pense que ce qui est trompeur, c'est de dire "les Européens". Ce ne sont pas les Européens qui sont partisans de la guerre, ce sont les dirigeants européens de la période précédente, ces gens qui n'ont pas compris qu'on changeait d'époque. Je reviens sur cet effet retard, cette idée du conservatisme des zones périphériques qui touche l'Europe. Ce sont des dirigeants européens qui sont toujours dans l'ancien système de domination américain. Pour Trump, ça a été du pain bénit. Il y a eu des moments où je me demandais si ce n'était pas du théâtre, tellement c'était beau pour Trump de se dégager de cette guerre en disant: "C'est un truc d'Européens, les Ukrainiens ont perdu, les Européens ont perdu, mais nous, les États-Unis, on n'y était pour rien." Là, vraiment, je dirais que le service rendu à l'Amérique par les dirigeants européens dans la défaite a été exceptionnel, et continue de l'être d'ailleurs au moment où on se parle.
Olivier Berruyer: Mars: arrêt des livraisons d'armes américaines à l'Ukraine.
Emmanuel Todd: Je crois qu'il ne faut pas voir ça comme une décision de Trump, mais comme faisant suite à l'information de l'administration par le Pentagone du fait que les stocks d'armement américain atteignaient un niveau inquiétant. C'est un état de fait qui s'est imposé de lui-même. C'est la réalité de l'incapacité militaire à produire les armements nécessaires qui a amené à cet arrêt.
Olivier Berruyer: Avril: Trump déclare la guerre commerciale au monde, avec des droits de douane jusqu'à 145% sur la Chine.
Emmanuel Todd: Ça, c'est la déclaration de guerre à la Chine dont on va voir le résultat quelques mois plus tard. Ça suggère, de la part des dirigeants américains qui ont pris cette décision, une méconnaissance de la réalité du monde. C'est à une époque où le taux d'exposition de la Chine aux tarifs américains est de 10% seulement. La Chine est devenue une économie mondialisée pour laquelle l'Amérique n'est plus le centre. Mais la décision est quand même prise. C'est le problème des Américains: quand on joue au poker, il vaut mieux avoir plus qu'une paire de deux.
Olivier Berruyer: 6 mai: nouveau chancelier en Allemagne, Friedrich Merz.
Emmanuel Todd: C'est un événement capital. Jusque-là, il y avait le chancelier Scholz qui acceptait beaucoup de choses des Américains, mais faisait partie des dirigeants les plus prudents. L'arrivée de Merz au pouvoir, c'est un bonus pour les Américains potentiellement, parce que Merz est un atlantiste convaincu et un belliciste convaincu. C'est le retour en Allemagne de ce qu'on pourrait appeler le parti américain. Avec Merz, s'offre la possibilité pour les stratèges américains – j'ose à peine parler de stratégie tant elles sont foireuses – d'une Europe plongeant plus avant dans la guerre.
Olivier Berruyer: 13 juin: début de la guerre des 12 jours entre l'Iran et Israël.
Emmanuel Todd: On est dans la phase où Trump semble vouloir la paix en Ukraine. Il a mis son pays dans une posture incroyable de médiateur alors qu'il est le président du pays qui a déclenché la guerre. L'un des dilemmes de Trump, c'est comment sortir de cette guerre sans que ça se voit trop, et comment ramener l'Amérique dans sa posture de maître du monde ? L'attaque sur l'Iran, menée d'abord par Israël et conclue par les États-Unis, c'est le premier gros élément de détournement de l'attention, de déplacement du champ d'action des États-Unis du domaine où ils sont faibles et vaincus vers un domaine où ils peuvent se penser supérieurement dominants. Ils lâchent leur proxy israélien. Mais cette guerre a été un échec. On s'est rendu compte, comme en Ukraine, que l'important n'était pas la technologie militaire de pointe, mais la masse, la quantité des choses produites. On a découvert une capacité iranienne à produire des quantités de missiles qui tapaient de plus en plus près leurs cibles. Finalement, Israël a perdu cette guerre. C'est un échec de plus de la politique extérieure américaine.
Olivier Berruyer: Juillet 2025: accélération des attaques de drones ukrainiens sur des raffineries et infrastructures énergétiques russes.
Emmanuel Todd: La chronologie est intéressante. Il y a eu après l'investiture de Trump une véritable baisse des attaques. Ça suggère qu'à un moment, Trump a dû croire qu'il pouvait négocier quelque chose avec les Russes. Mais on sait qu'en juin 2025, Trump a donné le feu vert informel à la CIA pour piloter ces attaques de drones. Donc, cette hausse, c'est un retour en guerre des États-Unis contre la Russie sans le dire, tout en continuant à négocier en apparence. C'est une guerre à petit prix que commencent les États-Unis. La main est passée du Pentagone à la CIA. Ce passage du Pentagone à la CIA dans l'action américaine est quelque chose de très important, et dont on n'a pas fini de vivre les conséquences.
Olivier Berruyer: 27 juillet: accord entre les États-Unis et l'UE. Van der Leyen propose 700 milliards d'euros d'achat d'énergie américaine et 600 milliards d'investissements. En échange, elle accepte 15% de droits de douane sur les produits européens aux États-Unis, et 0% de rétorsion en retour.
Emmanuel Todd: Là, on avance dans la continuité: un repliement de l'empire sur l'exploitation des pays qu'il contrôle déjà. Dans le contexte d'une défaite face à la Russie, on évalue ses propres ressources, et parmi elles, l'exploitation de l'Europe, contrôlée depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais je dirais qu'il y a une différence avec le discours de Vance à Munich. Dans son discours, il y avait du ressentiment, de l'affectif, de l'irrationnel ("vous n'êtes pas bien"). Là, l'exploitation, ça me gêne de le dire, mais on revient dans une logique de prédateur rationnel, d'extorsion. C'est assez rigolo: l'une des références culturelles qui revient le plus souvent dans les articles américains autour de Trump, ce n'est plus la Bible, c'est Le Parrain de Mario Puzo. On voit de plus en plus apparaître une identification consciente à des mecs de la mafia.
Olivier Berruyer: 15 août: rencontre Trump-Poutine en Alaska.
Emmanuel Todd: C'est extraordinaire. D'après tout ce qui a été dit, c'est de part et d'autre une comédie totale. Les Russes savent parfaitement que la CIA est derrière les attaques. Les Américains savent parfaitement qu'ils n'obtiendront plus rien de Poutine. Je ne sais même plus ce qui a été dit. Tout ce que je sais, c'est que ça a été beaucoup plus bref que prévu. La signature du fait que tout le monde savait que ça ne servait à rien. Pour les Russes, je pense que l'effet bénéfique, c'est l'effet démoralisateur pour les Ukrainiens et désorientant pour les Européens. La capacité des Russes à faire semblant de négocier est quand même quelque chose d'extraordinaire.
Olivier Berruyer: 18 août: rencontre humiliante avec les dirigeants européens à la Maison Blanche.
Emmanuel Todd: Pour moi, c'est à mettre dans la continuité du discours de Vance. On voit ça ne sert à rien. C'est de nouveau l'émergence visible, planétaire, d'un ressentiment contre les Européens. C'est comme une basse de fond qui revient sans arrêt. C'est très curieux.
Olivier Berruyer: 9 septembre: frappe israélienne sur Doha visant des dirigeants du Hamas.
Emmanuel Todd: C'est le droit international pour les nuls. Les conséquences sont intéressantes. Ça met en évidence cette pratique américano-israélienne commune. La tendance de la politique américaine est de cibler de plus en plus des individus. C'est la guerre à petit prix. Cette habitude de cibler des individus, avec l'utilisation préférentielle des services de renseignement, est quelque chose de très intéressant qui se généralise, et dont nous devons tenir compte en Europe. Ce qui m'intéresse le plus, ce sont les conséquences, catastrophiques. Tous les États du Golfe ont pris peur. L'Arabie saoudite a immédiatement signé un pacte de défense mutuelle avec le Pakistan, puissance nucléaire. À ce moment-là, Trump a compris que les Américains avaient été trop loin. Et dans mon souvenir, c'est juste après que Trump a imposé un cessez-le-feu à Gaza. Ce cessez-le-feu montre deux choses. D'abord, que ce sont les Américains qui décident. L'idée d'un État d'Israël qui menace les États-Unis est ridicule. Trump décide d'un cessez-le-feu, Netanyahou se couche. C'est une règle d'interprétation fondamentale pour le Moyen-Orient. La deuxième chose, plus morale ou métaphysique, c'est que jusque-là, la guerre menée par Israël était tolérée dans la continuité de Biden. Et là, il dit stop. J'ai eu une sorte de représentation visionnaire d'un président qui pouvait un jour nourrir un génocide par les armements fournis, et puis tout d'un coup décréter: "Non, c'est fini le génocide, maintenant je veux le prix Nobel de la paix." Là, j'ai vu dans cette séquence l'expression d'une absence de morale totale. Je crois qu'on n'a pas de plus belle démonstration du fait que les gens qui commandent à Washington n'ont plus aucune moralité. Mais la conclusion sur Doha, c'est la faiblesse américaine. L'action de l'Arabie saoudite les a terrorisés et a montré qu'au Moyen-Orient, ils n'étaient plus les maîtres du jeu. C'est un échec de Trump.
Olivier Berruyer: 14 octobre: nouvelles tensions commerciales avec la Chine, taxe sur les navires chinois. Deux semaines après, rencontre Trump-Xi à Busan.
Emmanuel Todd: La séquence très rapide montre une brutale prise de conscience de l'échec face à la Chine. Il faudrait trouver la date de l'embargo chinois sur les terres rares. C'est le moment où les Américains ont compris qu'ils avaient perdu contre la Chine. C'est un tournant fondamental. C'est le moment où l'Amérique a compris qu'il n'y avait pas de conflit économique possible avec la Chine. Busan, c'est le moment où se sont cumulés dans l'esprit des dirigeants américains le sentiment d'une défaite globale: militaire face à la Russie, économique face à la Chine. Busan, c'est le moment où les États-Unis se sont rendu compte que le seul monde dans lequel ils pouvaient se déplacer en tant que puissance était un monde extérieur, et largement extérieur au cœur de l'Eurasie – la Russie et la Chine. C'est un tournant, la prise de conscience que le phénomène fondamental dans le monde est le passage de la Chine en situation de domination économique et technologique. C'est peut-être le moment de vérité pour les États-Unis.
Olivier Berruyer: Novembre: nouvelle stratégie nationale de sécurité américaine qui met le contrôle de l'hémisphère ouest au centre.
Emmanuel Todd: Immédiatement après l'admission de la défaite face à la Chine, on publie une stratégie qui met le contrôle de l'hémisphère Ouest au centre. La chronologie dit la réalité des choses. Elle évoque une séquence causale. L'admission de la défaite aboutit à la mise en forme de ce qu'on appelle la nouvelle doctrine Monroe.
Olivier Berruyer: 25 décembre: frappes américaines sur le Nigeria.
Emmanuel Todd: Le Nigeria est aussi un pays producteur de pétrole. On pourrait dire que c'est la fantaisie pétrolière. On entre dans une montée d'activité américaine contre des puissances faibles. Dans Après l'Empire, j'avais défini le concept de "micromilitarisme théâtral": des États-Unis qui, pour donner le sentiment d'être essentiels au monde, se lançaient dans des activités militaires contre des puissances faibles (comme l'Irak). Là, je pense qu'on entre dans une phase suivante, où les ressources de l'empire ne sont plus les mêmes. La possibilité d'affronter directement avec l'armée des puissances de la taille de l'Irak n'existe plus. J'évoquais tout à l'heure le passage de la main du Pentagone à la CIA. Un ami m'a fait une suggestion extraordinaire: "On en est plus là maintenant, c'est de plus en plus petit. Maintenant, nous avons le nanomilitarisme théâtral : des attaques sur des adversaires insignifiants pour montrer la puissance de l'Amérique." Je pense que le Nigeria a été l'une des premières victimes de ce nanomilitarisme théâtral. On bombarde pour rien, juste pour... Alors, ça se mêle aussi à une pulsion de violence qui est dans le trumpisme, une volonté de frapper, de tuer, qui fait partie de ce que j'appelle le nihilisme lié à l'état zéro de la religion.
Olivier Berruyer: 28 décembre: début de manifestations en Iran.
Emmanuel Todd: La séquence iranienne est un remake très intéressant. Il y a une dynamique démocratique de la société iranienne. La première phase a été la révolution iranienne, qui était une révolution religieuse (comme la révolution anglaise de Cromwell). Ensuite, il y a eu le régime, pris dans une séquence d'agression externe (guerre avec l'Irak de Saddam Hussein, blocus américains, attaques israéliennes...). L'Iran était le premier pays du monde musulman où les gens votaient, où il y avait des affrontements politiques. Mais des diplomates iraniens m'ont expliqué que toutes ces interventions externes aboutissaient à renforcer la main des conservateurs. Les gens qui réclament une amélioration du sort des femmes en Iran sont souvent sincères et naïfs, mais ne se rendent pas compte qu'en lançant l'Occident dans un soutien verbal déchaîné, ils mettent le nationalisme iranien du côté de la conservation d'un statut des femmes extrêmement bas. La guerre des 12 jours a de nouveau renforcé le conservatisme. Pourtant, le peuple iranien a montré son aptitude à la démocratie. Déjà, le régime avait complètement lâché sur le voile. Un Iran où on n'interviendrait pas, libéré des sanctions, serait un Iran qui développerait la première grande démocratie du monde musulman. Mais au début de ces manifestations de fin 2025, le gouvernement avait dit qu'il considérait les revendications populaires comme légitimes. Ce qui s'est passé, c'est qu'à l'intérieur des manifestants, des groupes armés extrêmement violents ont produit des affrontements, des tirs à l'arme lourde avec les forces de répression, qui ont réprimé avec une sauvagerie difficilement concevable. Ce qui est très intéressant, c'est l'intervention des puissances étrangères dans le processus. Les manifestants étaient équipés de terminaux Starlink fournis par la CIA ou le Mossad, qui n'ont pas marché parce que les Russes avaient fourni aux Iraniens leur expérience et le matériel pour les brouiller. Imaginez une Révolution française où les foules auraient été équipées de terminaux Starlink par les Anglais, et le pouvoir par les Autrichiens pour les brouiller... C'est l'âge de la mondialisation ! Le résultat a été un bain de sang et un nouvel échec – un échec pour la démocratie, dont l'Occident rend la libération impossible par ses interventions. C'est un échec sanglant de la politique américano-israélienne. Pour la démocratie en Iran, il faut quand même rappeler qu'en 1953, il y a eu un coup d'État de la CIA pour virer Mossadegh. Mais la signature des Américains dans ce soulèvement, c'était l'arrivée d'un Pahlavi comme candidat, un type dont on n'avait jamais entendu parler. Ce n'était pas très habile, ça renvoyait tellement à l'époque de Mossadegh. On ne sait pas si c'est terminé. Les Américains entretiennent le porte-avions Abraham Lincoln... peut-être vont-ils se refaire un petit plaisir de bombardement sur l'Iran. Mais on sera toujours dans le contexte de ce que j'appelle le nanomilitarisme théâtral, parce que tous ces événements se passent sur fond de défaite militaro-économique face à la Russie et de défaite économique face à la Chine. Tout ça n'est pas fondamental. Trump est un vaincu de l'histoire, même quand il balance des bombes sur l'Iran ou le Nigeria. C'est parce qu'il est vaincu qu'il balance peut-être ses bombes. Trump, c'est comme le mec qui se fait taper sur la gueule dans une cour de récréation et qui va chercher un plus petit que lui pour se faire les nerfs.
Olivier Berruyer: 3 janvier 2026: réveil difficile pour Maduro au Venezuela.
Emmanuel Todd: Nanomilitarisme théâtral. Nouvel échec américain. De nouveau, l'acteur principal n'est plus le Pentagone, c'est la CIA. C'est un ciblage de personne, ce n'est pas la vraie guerre. C'est du nanomilitarisme théâtral. Est-ce que c'est un échec ? Le régime est toujours en place, et fait deux ou trois choses pour faire plaisir aux Américains, et attend que la situation soit devenue suffisamment compliquée pour les États-Unis ailleurs pour reprendre son autonomie complète.
Olivier Berruyer: 18 janvier 2026: nouvelle escalade sur le Groenland.
Emmanuel Todd: C'est intéressant à deux titres: conjoncturel et structurel. D'abord, parce que c'est un ou deux jours après que tout le monde a admis l'échec en Iran. Donc on entre peut-être dans cette stratégie de détournement de l'attention. Je serais capable d'affirmer que l'attention de Trump s'est retournée vers le Groenland pour détourner de ce nouvel échec. Mais ce n'est pas que ça, puisque au début de la séquence, on avait déjà le Groenland. En fait, on revient sur ce phénomène structurel fondamental: le ressentiment spécifique de l'Amérique trumpiste contre les Européens. Là, clairement, ce n'est même plus du nanomilitarisme théâtral, c'est du théâtre à l'état pur, puisque les États-Unis ont une base au Groenland, ont tous les droits d'y mettre plus de militaires. Et ce qui est bandé, c'est que le Danemark est le meilleur allié des États-Unis en Europe, son agent, puisque la NSA est installée à Copenhague, d'où elle espionne tous les dirigeants et élites européennes. Pour moi, c'est le moment où on a compris que l'Occident est devenu fou. L'image du scorpion qui se pique lui-même me vient à la tête. L'agressivité américaine contre les Européens évoque une Amérique en faillite. Quand on en est simplement à exiger des courbettes de vos serviteurs les plus proches, pour moi, ça évoque un état d'égarement. Là où les gens perçoivent une sorte de toute-puissance de Trump, moi je vois du désespoir, un égarement, quelque chose de tout à fait étonnant.
Olivier Berruyer: Tu penses que c'est sérieux, son histoire du Groenland ? Il veut vraiment, ou c'est juste du théâtre pour nous faire oublier les échecs ?
Emmanuel Todd: Je ne sais pas, puisqu'il s'est déjà couché. Aujourd'hui, à Davos, il a dit: "Non, finalement, je n'occuperai pas militairement le Groenland." Tout le monde se dit: "Ouf, c'était du bluff." Mais pour parler franchement, je suis un peu déçu. Regardez ce qui se serait passé: s'il avait occupé le Groenland, les Danois auraient été contraints de fermer le centre de la NSA à Copenhague. Les élites européennes auraient été libérées du système qui les surveille. Ça aurait été une énorme perte pour les États-Unis par rapport au contrôle du Groenland. Là, il ne se passe rien, et le centre de la NSA est toujours là. Le Danemark peut continuer de fonctionner comme un agent américain. J'avoue que j'ai un petit regret. Enfin, l'Union européenne qui nous protège... peut-être qu'on pourrait aussi exiger du Danemark qu'il arrête d'espionner les dirigeants et qu'il ferme la base de la NSA. C'est quand même surréaliste: entre l'Irlande qui nous pique le pognon, Copenhague qui nous espionne...
Ce que je disais au début de notre discussion, c'est que j'évoquais la comparaison avec le communisme finissant et l'effondrement d'un système de croyance idéologique structurant pour la société. On est là-dedans. Et on ne peut pas exiger des acteurs, des acteurs politiques, une conscience aiguë de ce qui se passe. Je veux dire, on vit dans un système d'égarement. On ne peut même pas leur en vouloir. On est au-delà. Tant qu'ils construisaient un système européen de destruction de la démocratie, on pouvait leur en vouloir. Mais moi, honnêtement, peut-être que je deviens trop gentil, mais je commence à éprouver de la compassion, parce que c'est leur monde qui s'effondre. Moi, j'ai vu les anciens communistes vivre l'effondrement de leur monde. Ça ne doit pas être formidable pour eux. C'est quand même terrible. Non, vraiment, la compassion est nécessaire. Je n'irai pas jusqu'au pardon.
Olivier Berruyer: Oui, parce que tu as pris cher, comme tant d'autres, pendant 30 ans, où dès que tu étais un peu souverainiste, on te tapait dessus. Maintenant, ils arrivent, ils sont tous souverainistes.
Emmanuel Todd: Non, maintenant ils sont souverainistes dans les mots, mais ils ne le sont pas dans la réalité. Et là, ils ne sont actuellement fondamentalement rien. C'est ça. Même Merz, au stade actuel, on ne peut même plus savoir s'il est belliciste antirusse. Macron, on n'a jamais trop su ce qu'il était. Mais "Top Gun", "La Victoire en chantant"... Starmer est dans un état absolument non définissable. Donc on ne peut pas dire. Parmi les pays menacés, qui ont été retirés des droits de douane par Trump après l'envoi de troupes au Groenland, il y avait la plupart des pays scandinaves, par solidarité. Mais les Scandinaves étaient l'axe du contrôle américain sur la guerre d'Ukraine. On est dans le... je crois qu'il y a des moments où on va atterrir un jour, parce que là, on est dans... Mais il y a des moments où il faut admettre qu'on ne peut rien dire, parce qu'aucun des acteurs ne sait ce qu'il fait. Et de toute façon, la réalité, le bout du bout... on est en transition. La guerre d'Ukraine continue. On sait que les Russes l'ont gagnée, mais ce n'est pas encore officiel. L'effondrement de l'armée ukrainienne, l'atteinte par la Russie de ses objectifs, sera le moment ultime de la vérité. Et alors, le vrai drame pour les dirigeants européens, ça va être quand les Russes vont s'arrêter et dire: "Ah bah, nous, c'est fini, on a ce qu'on veut, maintenant débrouillez-vous." Et les Européens seront toujours là, peut-être à s'exciter contre la Russie. Mais honnêtement, un pays comme la France... en fait, la Russie ne nous a rien fait, ne nous menace absolument pas. Il y a un pays qui nous menace et qui nous fait: ce sont les États-Unis. Mais compassion, compassion... Les gens ont passé des examens dans lesquels, s'ils disaient que l'euro n'était pas bien, que l'Union européenne n'était pas bien, ils étaient recalés. Donc, quand même, on avait un système universitaire construit pour la sélection des gens qui n'avaient aucune idée. On va vers un moment un peu difficile, je pense.
Olivier Berruyer: Après cette longue rétrospective, Trump vient de renoncer sur le Groenland pour le moment. Est-ce que tu penses que les choses vont se calmer ?
Emmanuel Todd: Je crois qu'il faut tirer les enseignements de cette chronologie. D'abord, le concept de nanomilitarisme théâtral: détourner l'attention, faire agir de façon violente, parce que c'est l'expression d'un tempérament. C'est le premier enseignement. Le deuxième enseignement, c'est la continuité de l'hostilité à l'Europe, le ressentiment, la haine de l'Europe. Et c'est ça qu'il faut expliquer. Je pense avoir une clé d'interprétation, qui va faire le lien avec l'analyse de la société américaine en interne. J'avais parlé de la violence, des haines de classe culturelle – la haine du dominant, du mec qui a fait des études supérieures. En interne aux États-Unis, ça s'exprime par une haine des éduqués supérieurs en général, mais aussi particulièrement de ceux des grandes universités de la côte Est (Harvard, Yale, l'Ivy League). Et il faut bien voir que, dans l'esprit du trumpiste de base, ces éduqués supérieurs ont un lien avec l'Europe. Il y a une sorte d'identification mystérieuse des éduqués supérieurs qu'on vomit en interne et des Européens comme représentants de cette culture supérieure, en ajoutant que l'Europe va beaucoup mieux que les États-Unis (mortalité infantile plus basse, même en France), que l'Europe n'est pas dans l'état de dégradation de la société américaine. Je pense qu'il y a un effet de causalité circulaire qui se renforce: les haines de classe américaine, le ressentiment contre les éduqués supérieurs et le ressentiment contre les Européens (puisque les éduqués supérieurs sont aussi ceux qui apprécient la culture européenne). C'est pour ça, je pense, qu'on est une cible. Et je pense qu'il faut être très prudent. Vis-à-vis de la Russie (les Russes sont des Européens pour moi), vis-à-vis de la Chine, et même vis-à-vis de l'Amérique latine, on est dans des jeux de puissance. Les jeux de puissance pour moi ne sont pas raisonnables et rationnels, mais les gens les pensent comme dénués d'affect. Dans le cas des rapports entre les Américains et les Européens, il y a un niveau d'affect et de ressentiment lié à des sentiments de classe tout à fait spectaculaires. Et ça, ça veut dire que ça va empirer. Ils ne nous pardonneront jamais. Et donc, on doit être prêt à bien pire encore. À bien pire encore.
Ils ont encore des instruments de contrôle numérique. Nos données ont montré que l'histoire du commerce extérieur comme moyen de pression américain est bidon. Le niveau d'exposition des Européens aux exportations vers les États-Unis est assez faible. Donc, la peur des Américains, elle ne peut être qu'ailleurs, sur des secteurs spécifiques. C'est vrai que la maîtrise américaine des instruments du numérique (les GAFAM, Microsoft...) est très importante, et qu'il y aurait urgence à ce que non pas les Européens, mais les Français, les Allemands, les Italiens, trouvent des instruments de substitution ou se préparent à ça. Mais je pense qu'au-delà de ça, il n'y a pas grand-chose à craindre. Ce qui me frappe, c'est la surestimation par nos dirigeants – ces dirigeants en retard que j'appelle les "euro-américains" ou les Européens tendance Biden – de notre exposition au risque commercial américain, qui est exagérée. On nous fait peur avec une exposition qui n'est pas aussi importante. On pourrait, avec quelques accords de substitution avec d'autres pays, tout à fait sortir de l'emprise américaine. Il subsiste une surestimation pour moi.
C'est ce qu'on a évoqué ce matin: bien loin d'un Trump maître du monde, j'ai essayé d'évoquer un Trump produit de la société américaine en décomposition, immoral, inefficace et erratique comme elle, mauvais joueur de poker, mais un joueur faible, un vaincu de l'histoire. Et on a encore des couches dirigeantes qui sont certainement tout à fait pénétrées par les réseaux américains, par les réseaux de l'OTAN (c'est plus fort en Allemagne qu'en France, et paradoxalement plus en France qu'en Italie peut-être). Il y a une sorte d'incapacité... mais quelque part, il suffirait d'une véritable envie, d'une véritable volonté de se dégager pour qu'on s'aperçoive que c'est très facile de se dégager des États-Unis. Les États-Unis ne sont déjà plus le centre de la vie économique mondiale. Je veux dire, c'est fini. On fait semblant. Nous sommes l'Ukraine en 1990, alors que Moscou bouge et se libéralise.
Olivier Berruyer: Pour finir, qu'est-ce qui fait qu'en 2003, dans Après l'Empire, tu prédisais que la Russie allait se relever, et c'est ce qui s'est passé, mais que tu n'as pas le même espoir pour les États-Unis aujourd'hui ? Tu penses qu'ils vont se casser la figure ?
Emmanuel Todd: Pour moi, l'histoire de la Russie, c'est l'une de mes prédictions réussies – il y en a des fausses aussi ! Mais là, ça a été très réussi. J'avais un chapitre qui s'appelait "Le retour de la Russie". Je n'avais pas assez d'éléments, mais je crois que ma croyance – là, je reviens à mon métier de base – vient de ce que j'ai découvert de fondamental dans l'histoire moderne: la détermination des cultures politiques et des cultures étatiques par les structures familiales anciennes. La structure familiale russe est un modèle communautaire, très dur, avec une forte solidarité père-fils, des valeurs d'autorité et d'égalité. L'explosion de ce système familial a produit le communisme. L'obsession de l'autorité et de l'égalité a été transférée au parti, à l'État, au KGB (qui était le plus proche de la famille, s'occupant des individus personnellement). Dès l'explosion du communisme, j'ai pensé qu'il resterait des traces communautaires, une capacité d'action collective. Et après le temps des troubles des années 90, c'est ça qui s'est manifesté: une aspiration à l'État qui a permis à Poutine et aux gens de l'ancien appareil de reconstruire "la verticale du pouvoir". C'était cette valeur venue du fond familial organisateur qui allait réémerger.
Mais si on applique cette règle aux États-Unis, on obtient exactement l'inverse. La famille nord-américaine, c'est ce que j'appelle la famille nucléaire absolue: papa, maman, les enfants, minimum de solidarité au-delà. Ça ne tenait qu'à l'époque où il n'y avait pas que la famille nucléaire absolue, mais aussi la religion protestante, formidable organisatrice de mœurs, de valeurs, d'éthique du travail, d'honnêteté. Famille nucléaire absolue plus protestantisme, c'était la voie royale vers un développement rapide – la famille donne de la souplesse, du dynamisme, mais encadré par les valeurs religieuses. Mais maintenant, il n'y a plus de valeurs religieuses. C'est l'état zéro de la religion. C'est un pays sans morale. Et la famille nucléaire absolue sans moralité, c'est la voie royale vers une décadence illimitée qui devrait nous faire peur. C'est pour ça que j'ai peur pour les États-Unis, parce qu'il n'y a pas de frein possible. C'est juste le contraire de la Russie.
En ouverture de l’interview de Neutrality Studies, Pascal Lottaz accueille Chandran Nair, chercheur malaisien et fondateur du Global Institute for Tomorrow, récemment auteur de Understanding China. La conversation s’oriente vers le Forum économique mondial de Davos, présenté non comme un simple rendez-vous diplomatique, mais comme une scène révélatrice d’un désordre plus profond au sein du monde occidental.
image d'illustration photo-réaliste générée par AI
Pascal Lottaz considère que le rendez-vous de cette année a très «spécial» dans la mesure où ce qui a été dit et montré, a tourné au ridicule. Il décrit une succession de déclarations contradictoires et de postures politiques qui lui semblent incohérentes. Il évoque notamment des dirigeants nord-américains donnant l’impression que le grand spectacle multilatéral ne sert plus réellement leurs intérêts, tout en soulignant que d’autres responsables européens continuent à y tenir un discours de puissance et de domination.
Depuis l’Asie, Chandran Nair observe des réalités parallèles. Ses interlocuteurs, d’Afrique au Moyen-Orient, lui signalent tous la même déconnexion. Un discours l’a marqué: cette idée que l’Occident devrait se protéger du reste du monde. Dans une salle dominée par les élites occidentales, cette déclaration de supériorité civilisationnelle ignore les épisodes d’exploitation qui ont construit cette richesse.
Pour beaucoup d’observateurs non occidentaux, l’Occident semble avoir besoin d’être protégé de lui-même plutôt que des autres. Le WEF devient progressivement un forum strictement occidental. L’attitude de certains responsables européens face aux dirigeants américains évoque une déférence excessive, presque servile.
Le retour de l’histoire
Lottaz note un retour de bâton symbolique pour des nations qui ont dominé pendant des siècles. Mais ce renversement ne constitue pas une situation saine. L’objectif n’est pas de voir l’ancien colonisateur à son tour dominé, mais d’aboutir à un fonctionnement international plus équilibré.
Nair explique que la surprise tient à la rapidité des changements. Il préconisait depuis longtemps un découplage stratégique de l’Europe vis-à-vis des États-Unis, non par hostilité, mais pour élargir ses options. Cette possibilité n’a jamais été sérieusement envisagée. La relation transatlantique apparaît comme un partenariat inégal, où un acteur dominant impose ses conditions tandis que l’autre s’adapte par habitude.
À mesure que les critiques occidentales envers la Chine s’intensifiaient, certains pays ont comparé les comportements des grandes puissances. La Chine apparaît comme plus constante dans sa communication, plus mesurée dans ses réactions. D’autres pays comme l’Inde ou l’Afrique du Sud adoptent des positions de refus face aux pressions extérieures, suscitant des interrogations: pourquoi l’Europe, dont le poids économique reste considérable, ne s’affirme-t-elle pas davantage?
Une inertie européenne
Pour de nombreux observateurs hors du bloc occidental, la dynamique actuelle entre l’Europe et les États-Unis évoque une relation déséquilibrée dont l’issue paraît inévitable. Cette fragilisation suscite parfois une satisfaction discrète, non par esprit de revanche, mais parce qu’elle marque la fin d’un cycle historique de domination unilatérale.
Nair compare la relation transatlantique à un partenariat où le partenaire faible reste attaché à une structure qui le limite plus qu’elle ne le protège. Lottaz observe une dimension psychologique: l’Europe semble consciente de sa dépendance sans parvenir à s’en extraire. Les élites politiques européennes apparaissent enfermées dans des mécanismes de gestion technique plutôt que dans une stratégie de long terme.
Cette inertie s’explique par la structure des élites occidentales, fortement institutionnalisées et peu enclines à remettre en question leurs cadres. Il ne s’agit pas d’un manque de compétence individuelle, mais d’une difficulté collective à imaginer des alternatives. Dans les milieux économiques et universitaires asiatiques, la retenue européenne face aux décisions américaines est interprétée comme un signe de dépendance stratégique plutôt que comme un choix diplomatique calculé.
Une nouvelle géographie du respect
Le respect international ne découle plus uniquement de la puissance économique ou militaire, mais de la cohérence du discours politique. La Chine et l’Inde ont montré une capacité à refuser certaines pressions, ce qui renforce leur image d’acteurs capables d’assumer leurs choix. Ces pays ne sont pas perçus comme parfaits, mais leur constance dans la communication leur vaut une forme de respect croissant.
Nair souligne une différence culturelle: dans plusieurs pays asiatiques, la parole officielle engage immédiatement la crédibilité de l’État. Cela contraste avec certaines pratiques occidentales où les déclarations spectaculaires peuvent être relativisées. En Asie, une phrase prononcée publiquement est considérée comme un signal politique réel, ce qui incite les dirigeants à une plus grande retenue verbale.
Les systèmes politiques occidentaux sont devenus dépendants de cycles électoraux courts, de logiques partisanes et de financements qui orientent vers des résultats immédiats. Cette configuration rend difficile l’émergence de dirigeants capables d’assumer des décisions structurantes sur la durée. Dans plusieurs pays asiatiques, la légitimité du pouvoir s’appuie davantage sur la performance économique et sociale que sur la rhétorique électorale.
Comprendre la Chine
Nair estime que la Chine ne peut être analysée uniquement à travers les concepts politiques occidentaux. Son système s’est développé dans un contexte historique, démographique et culturel très différent. L’un des éléments majeurs est la place de la méritocratie dans la sélection des dirigeants, décrite comme un processus long, structuré et fondé sur des critères de compétence administrative.
Dans la perception occidentale, ce système est souvent résumé comme un appareil autoritaire dépourvu de soutien populaire. Or, un tel système ne pourrait fonctionner durablement sans une forme d’adhésion sociale. La légitimité politique y est largement associée aux résultats concrets: réduction de la pauvreté, accès à l’éducation, amélioration des infrastructures.
La notion de liberté y est conçue différemment. Elle n’est pas exclusivement centrée sur l’expression politique individuelle, mais orientée vers la stabilité collective et la sécurité économique. Ce contrat social implicite repose sur l’idée que la direction politique doit fournir des résultats tangibles en échange du soutien de la population.
Diplomatie régionale et autonomie
Nair explique que de nombreuses régions disposent déjà des compétences nécessaires pour gérer leurs propres conflits sans dépendre systématiquement de médiateurs occidentaux. Les diplomates singapouriens, malaisiens ou indonésiens possèdent une connaissance fine des contextes culturels et historiques locaux. Cette compétence reste souvent sous-estimée au profit de schémas hérités d’une époque où la médiation internationale était majoritairement occidentale.
La décolonisation ne concerne pas uniquement les structures économiques ou politiques, mais aussi la manière dont les sociétés perçoivent leur propre capacité à résoudre leurs différends. Reconnaître cette capacité constitue un élément essentiel de l’autonomie diplomatique.
Le soft power ne se limite pas à l’exportation de produits ou de marques, mais repose sur la capacité à attirer des étudiants, à promouvoir des échanges universitaires et à développer des institutions éducatives reconnues. La Chine, le Japon et d’autres pays asiatiques investissent de plus en plus dans cette dimension. Cette stratégie vise à proposer une pluralité de références plutôt qu’à remplacer un modèle par un autre.
Le bien commun mondial
Nair expose que la question centrale n’est pas de savoir qui domine, mais comment un État contribue au bien commun mondial. Cette notion renvoie aux mécanismes par lesquels un pays soutient la stabilité internationale, facilite les échanges et offre des cadres de coopération.
Cette idée est historiquement associée aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Ce rôle a progressivement évolué vers une utilisation plus stratégique, parfois perçue comme un levier d’influence plutôt que comme un filet de sécurité partagé. Cette évolution alimente des débats sur la légitimité et la perception internationale de cette influence.
Nair s’efforce de ne pas présenter la Chine comme intrinsèquement positive ou négative, mais de fournir des éléments permettant au lecteur de se forger une opinion informée. La Chine développe progressivement des formes d’influence culturelle, éducative et économique. Cette montée en puissance comporte des risques. Toute nation qui gagne en influence doit faire preuve de prudence afin d’éviter l’arrogance ou la tentation de reproduire les erreurs historiques commises par d’autres puissances.
L’histoire montre comment des puissances, après avoir atteint un sommet d’influence, ont vu leur image se dégrader en raison d’un excès de confiance. Le succès peut devenir un piège s’il entraîne une perte de mesure ou une surestimation de sa propre légitimité.
Un moment charnière
Cette période constitue un moment charnière observé avec attention dans de nombreuses régions du monde. La multipolarité ne doit pas être comprise comme une rivalité permanente entre blocs, mais comme la reconnaissance de plusieurs centres de décision capables de coopérer. Chaque puissance doit veiller à ne pas reproduire des logiques de domination ou d’exclusion.
L’enjeu n’est plus d’affirmer une puissance, mais de maintenir une crédibilité durable dans un environnement international où l’information circule rapidement et où les comparaisons sont constantes. L’Occident n’est plus observé comme un centre d’autorité, mais comme un acteur parmi d’autres dont la trajectoire est désormais scrutée avec la même attention critique qu’il portait autrefois aux autres régions du monde.
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Chandran Nair est un entrepreneur et penseur malaisien, fondateur du Global Institute For Tomorrow, think-tank pan-asiatique basé à Hong Kong et Kuala Lumpur. Ingénieur de formation, il a dirigé Environmental Resources Management en Asie-Pacifique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Consumptionomics, The Sustainable State et Dismantling Global White Privilege. Il a enseigné à la Hong Kong University of Science and Technology et à la Lee Kuan Yew School of Public Policy.
Dans un moment où la politique étrangère américaine semble osciller entre provocation et improvisation stratégique, le professeur Jeffrey Sachs répond aux questions du juge Andrew Napolitano sur le plateau de Judging Freedom. Au cœur de l’échange, la notion de « diplomatie par l’insulte » et le cas singulier du Groenland, devenu objet de convoitise et symbole du désordre diplomatique provoqué par la présidence Trump. L’entretien examine les conséquences de cette instabilité sur l’Europe, la Russie, l’OTAN et le système international, tout en soulignant la passivité européenne face aux dérives américaines. Jeffrey Sachs met en perspective ces événements avec une longue histoire de guerres illégales, de coups d’État et d’opérations clandestines, invitant à reconsidérer les rapports de force et la responsabilité morale des alliés des États-Unis.
Andrew Napolitano ouvre la discussion avec une question directe : par quelle autorité juridique, quel précédent diplomatique ou quel principe moral un chef d’État peut-il exiger le départ du chef d’un autre État qui ne représente aucune menace pour sa sécurité nationale ?
Le vide légal et l’arrogance
Sachs répond sans détour : par aucune autorité. Il rappelle l’existence de la Charte des Nations Unies, un traité qui interdit explicitement l’usage ou la menace de l’usage de la force contre d’autres pays. Il souligne que c’est le cœur même du droit international. Il note que le président américain a ouvertement foulé ce principe aux pieds, revendiquant le droit du plus fort et l’idée qu’aucune contrainte ne l’oblige, sinon sa propre volonté. Sachs insiste : il s’agit d’une situation extraordinaire, avec un président déconnecté, délirant, sans sens du droit, de la décence ou même de la simple retenue. Il dépeint un dirigeant qui se plaint constamment, accusant le monde de tromper les États-Unis, dans un registre qu’il compare à celui d’un enfant de trois ans éternellement froissé.
L’affaire du Premier ministre norvégien
Napolitano enchaîne. Il fait afficher un courriel de Donald Trump adressé au Premier ministre norvégien, Jonas Gahr Støre. Trump se plaint que la Norvège ne lui ait pas décerné le prix Nobel de la paix malgré l’argument qu’il aurait arrêté « huit guerres plus ». Il affirme qu’en conséquence, il ne se sentirait plus obligé de penser à la paix, et qu’il pense désormais à ce qui est bon pour les États-Unis. Il évoque le Danemark, l’impuissance de celui-ci à protéger le Groenland face à la Russie ou à la Chine, et Napolitano s’arrête à la dimension insultante du message : comment prendre un tel président au sérieux après cela ?
Réponse de Sachs – Trois constats et une bascule psychologique
Sachs pose trois observations. D’abord, dit-il, les États-Unis se comportent depuis longtemps comme un pays qui renverse des gouvernements et fait la guerre sur de faux prétextes. Ensuite, Trump multiplie depuis le début les menaces tous azimuts. Mais ce qui inquiète désormais Sachs est l’hypothèse qu’un seuil vient d’être franchi, quelque chose de plus profond : la possibilité d’une rupture psychologique, au-delà de la brutalité ou du cynisme stratégiques.
Les dernières semaines lui paraissent « complètement débridées » : attaques militaires, bravade, giddiness, menaces, tarifs punitifs, revendication absurde sur le Groenland. Sachs évoque une scène récente où Trump aurait laissé entendre que l’absence de prise du Groenland par la force n’était due qu’à une chute du marché boursier la veille, laissant entendre que le seul garde-fou consistant pourrait être l’intérêt personnel du président pour sa propre fortune. Il déplore l’absence totale de garde-fous du côté de la décence ou de la maturité : se plaindre de ne pas avoir eu le Nobel, dit-il, est l’exact contraire de ce qu’on enseignerait à un enfant.
La crédibilité et les engagements trahis
Andrew Napolitano rebondit : comment le croire lorsqu’il affirme renoncer à la force ? Sachs rappelle l’épisode des négociations avortées avec l’Iran où, après avoir invité les négociateurs iraniens à discuter avec deux agents immobiliers faisant office de diplomates, les États-Unis et Israël avaient frappé l’Iran moins de 24 heures plus tard. Sachs confirme : personne ne peut croire Trump. Il le décrit comme whimsical, instable, chroniquement confabulant, au point où il devient impossible de savoir s’il croit ce qu’il dit — ou si cela a la moindre importance.
La réaction britannique
Napolitano diffuse ensuite une intervention flamboyante d’un député britannique, membre du parti du Premier ministre Starmer, dénonçant Trump en le qualifiant de gangster international, de menace pour l’économie et la sécurité européenne, de président corrompu, persuadé de pouvoir tout saisir par la force. Le député conclut qu’il n’existe que deux façons de faire reculer Trump : le soudoyer ou lui tenir tête comme face à tout tyran.
Napolitano demande alors si ce discours va pousser l’Europe ou l’OTAN à réagir autrement qu’en se couchant.
Le retournement de la peur
Sachs commence par un rappel historique acéré : la Grande-Bretagne est un bully, dit-il. Une bonne part des Européens qui se plaignent aujourd’hui ont participé à des politiques identiques. Ils sont restés silencieux face au soutien occidental au massacre à Gaza, silencieux quand les États-Unis et Israël ont bombardé l’Iran, complices d’innombrables illégalités.
Ce qui les énerve aujourd’hui, dit-il, n’est pas la brutalité en soi, mais le fait qu’elle se retourne contre eux. Il approuve le fond de la critique européenne — la situation est grotesque, illégale, inconstitutionnelle — mais rappelle que la liste des crimes américains ne date pas d’hier, et que l’Europe y a souvent participé.
Sachs décrit ensuite une séance du Conseil de sécurité où, après un bombardement contre l’Iran, l’ambassadrice danoise exigea que l’Iran fasse preuve de retenue sans même mentionner que le pays venait d’être bombardé.
Quand Sachs lui fit remarquer, elle lui tourna le dos. Et maintenant, conclut-il, le Danemark est à son tour menacé. Les Européens découvrent tardivement ce qu’ils jugeaient supportable tant que la violence se projetait ailleurs. Il note qu’il est étrange de voir le New York Times découvrir que les États-Unis se comportent « comme un empire », alors qu’ils le font depuis des décennies — contre les Palestiniens, les Iraniens, les Soudanais, les Libyens — mais que soudain, cela ne devient scandaleux que lorsqu’il s’agit de l’Europe.
Sachs espère que cela force une prise de conscience plus large : les États-Unis agissent de manière illégale depuis l’après-guerre, depuis la création de la CIA en 1947, avec des coups d’État, des assassinats, des guerres clandestines. Il trouve triste que les Européens n’aient réagi qu’au moment où ils devenaient les prochaines cibles.
Le Kremlin se réjouit-il ?
Napolitano pose ensuite une question qui entend sonder l’autre pôle de la crise : le Kremlin se réjouit-il de voir l’Amérique déstabiliser l’OTAN ? Cherche-t-il à tirer profit du chaos, ou bien l’affaire du Groenland est-elle indifférente à Moscou ?
Aucun cynisme, juste du danger
Sachs répond qu’il ne pense pas que la Russie se réjouisse de quoi que ce soit. Il insiste qu’il n’y a rien de « réjouissant » dans un président américain devenu imprévisible et potentiellement dangereux. Pour lui, l’environnement mondial actuel est explosif : les États-Unis ont bombardé le Venezuela, menacé d’autres pays, et pourraient frapper l’Iran dès que le groupe aéronaval américain atteindra sa zone d’opération. Il précise que Trump a simplement cessé de mentionner l’Iran quelques jours plus tôt, mais que le déploiement américain se poursuit en direction du Golfe persique. Tout cela installe une incertitude stratégique. Sachs affirme qu’il ne s’agit ni d’un jeu ni d’un tableau de scores : le monde réel n’est pas une partie de Monopoly.
Pour lui, l’idée que des États puissent en tirer avantage est fausse. Ce chaos n’a rien d’amusant. Aucun État sérieux n’a intérêt à une Amérique déraillée. Quant à la Russie, elle ne va pas « intervenir » si les États-Unis prétendaient s’emparer du Groenland. Ce serait absurde et irréaliste.
Le Groenland “nous appartient” ?
Le Juge suggère d’autres hypothèses : et si Trump déclarait que le Groenland appartient aux États-Unis ? Sachs imagine alors le scénario : si Trump annonce que le Groenland est à l’Amérique, personne ne va se battre pour empêcher cette déclaration — mais cela ne la rendra pas vraie pour autant. Il explique que de telles élucubrations appartiennent au monde imaginaire de Trump et de ses affidés, qualifié de « gangsterisme » par le député britannique cité précédemment. Il affirme que rien de tout cela ne « tiendra ». Les États-Unis n’ont pas annexé le Venezuela, ils n’ont pas pris son pétrole, et même Exxon Mobil ne juge pas rentable d’y entrer. Beaucoup de choses peuvent se produire sur le très court terme, mais sans réalité durable.
La comparaison de Lavrov : Groenland / Crimée
Andrew Napolitano introduit ensuite une intervention de Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères. Lavrov fait un parallèle : si le Groenland est crucial pour la sécurité américaine, la Crimée l’est pour la sécurité russe. Le ton est presque didactique, comme pour retourner la logique américaine contre elle-même.
Une jalousie infantile
Sachs balaye l’argument en expliquant que rien ne menace le Groenland. Ni la Russie ni la Chine ne convoitent ce territoire ni n’y installent de bases. Pour lui, Trump agit par jalousie géopolitique : la Russie possède un long littoral arctique, les États-Unis non. La Russie couvre 17 millions de kilomètres carrés, l’Amérique environ 9 millions. Trump réagirait comme un enfant envieux qui veut des jouets parce que l’autre en a.
Il insistait déjà dans la première partie sur la dimension psychologique ; ici, il l’étend au terrain géostratégique. Le Groenland ne représente aucune urgence sécuritaire. L’argument d’une menace russo-chinoise est « une absurdité affabulée ».
L’Europe comprend-elle ?
Napolitano demande si les Européens comprennent cette dimension ou s’ils vivent terrifiés par la rhétorique américaine. Sachs répond qu’il faut distinguer : Trump pourrait peut-être essayer de prendre le Groenland, mais la menace ne vient pas de Moscou ou Pékin — elle vient directement de Washington.
Il raille l’automatisme discursif américain qui consiste à prononcer « Russie » ou « Chine » pour déclencher panique, sueurs froides et obéissance réflexe. C’est un mécanisme comique, dit-il, mais qui structure la politique de Washington depuis des années.
Pour Sachs, la véritable contrainte qui retient Trump n’est ni le droit ni l’alliance ni le système institutionnel, mais le marché boursier : la chute brutale du lendemain de ses menaces a probablement suffi à le dissuader temporairement.
La voix inattendue : Gavin Newsom
Napolitano diffuse ensuite un extrait d’un acteur inattendu de la politique étrangère : le gouverneur de Californie Gavin Newsom. Celui-ci appelle les Européens à « se ressaisir », à arrêter d’être complices, à ne plus se montrer serviles, et à cesser de ramper devant Washington. Il fustige une Europe « à genoux », distribuant couronnes et prix Nobel, pathetiquement soumise sur la scène internationale. Il conclut que ce que l’Europe ne peut plus faire est précisément ce qu’elle a fait jusqu’ici.
Réaction de Sachs — Prévision réalisée
Sachs accueille le passage en riant. Il raconte qu’un an plus tôt, en février 2025, il avait prononcé un discours au Parlement européen, dans lequel il les exhortait à se doter d’une vraie politique étrangère, car ils allaient devoir affronter la menace d’une invasion américaine — du Groenland. À l’époque, dit-il, les députés avaient probablement pensé qu’il exagérait. Mais pour lui, c’était déjà manifeste. Il énumère les fautes stratégiques européennes : suivre Washington en tout, sans jamais anticiper que la brutalité américaine pourrait se retourner contre eux ; soutenir les actions illégales tant qu’elles frappaient Iran, Syrie, Libye, Palestine ou Ukraine ; oublier la participation américaine au coup d’État de Kiev en 2014 ; oublier les promesses sur l’élargissement de l’OTAN ; oublier Gaza. Il cite Kennedy : ceux qui chevauchent un tigre finissent souvent dans son estomac.
Et si l’Europe avait été cohérente ?
Sachs insiste ensuite : l’Europe n’a pas besoin d’une politique étrangère hypocrite, mais d’une vraie politique étrangère qui reconnaisse que les États-Unis constituent une menace stratégique. Il estime que l’Europe doit renouer avec la diplomatie avec la Russie, conflit dans lequel elle s’est laissée entraîner par Washington dans l’espoir d’une victoire américaine en Ukraine. Washington s’est entre-temps détourné, laissant l’Europe gérer la suite. Il qualifie l’Europe de « profondément confuse ». Sur ce point, il admet que Gavin Newsom avait raison : l’Europe doit cesser d’être servile.
Un contre-exemple Nord-Américain : le Canada
Sachs rend ensuite hommage au Premier ministre canadien Mark Carney, qu’il qualifie de véritable homme d’État. Carney s’est récemment rendu en Chine, non pas pour moraliser ou menacer, mais pour négocier sérieusement, conclure des accords mutuellement bénéfiques, et restaurer un usage adulte de la diplomatie.
Il a ensuite prononcé un discours à Davos où il soulignait que le monde glisse dans un environnement « sans loi », sans jamais nommer les États-Unis, mais en laissant entendre que l’allusion était limpide.
Sachs conclut qu’il faut davantage de dirigeants de ce calibre.
Clin d’œil final : George Galloway
Napolitano termine par un extrait de George Galloway, plus mordant et ironique. Galloway souligne que depuis des décennies, on a expliqué au Royaume-Uni que « les Russes arrivent », justifiant dépenses militaires et posture nucléaire. Or, dit-il, ce sont finalement les Américains qui arrivent — et les Russes n’y prêtent même pas d’intérêt. Le rire éclate. Napolitano conclut l’entretien en saluant le talent comique de Galloway.
Transcription et rewriting de l’anglais en français: (SLR) - Louis GIROUD
BIOGRAPHIE — JEFFREY SACHS
Jeffrey D. Sachs (né en 1954) est un économiste américain reconnu internationalement pour ses travaux sur le développement, la géopolitique et les politiques publiques. Ancien professeur à Harvard et directeur de l’Earth Institute à Columbia University, il a été conseiller auprès de gouvernements, de Nations Unies et de plusieurs institutions internationales. Longtemps associé à des programmes de transition économique en Europe de l’Est et en Amérique latine, il s’est progressivement imposé comme l’une des voix critiques de la politique étrangère américaine. Auteur prolifique, il a publié de nombreux ouvrages sur la pauvreté, le développement durable, la mondialisation et la multipolarité. Sachs intervient régulièrement dans les médias et les forums internationaux, défendant une diplomatie multilatérale, le retour au droit international et la coopération Est-Ouest. Sa pensée récente met en garde contre les risques d’une politique américaine centrée sur la confrontation, l’extraterritorialité et l’expansion militaire.
BIOGRAPHIE — ANDREW NAPOLITANO
Andrew P. Napolitano (né en 1950) est un juriste, magistrat et commentateur politique américain. Ancien juge à la Cour supérieure du New Jersey, il est largement connu pour son travail médiatique autour des libertés publiques, du droit constitutionnel et du libertarianisme. Napolitano a longtemps été chroniqueur et analyste juridique sur Fox News avant de lancer sa propre émission, Judging Freedom, consacrée au décryptage des enjeux géopolitiques et aux limites du pouvoir exécutif. Auteur de plusieurs ouvrages sur la Constitution américaine, le Patriot Act, le pouvoir judiciaire et les abus de l’État, il défend un cadre politique fondé sur le respect strict des libertés individuelles. Son positionnement critique face aux guerres sans déclaration du Congrès et à la politique de surveillance l’a rapproché des milieux anti-interventionnistes et libertariens. Aujourd’hui, il intervient comme une figure juridique singulière, à la fois conservatrice, anti-guerre et attachée à la séparation des pouvoirs.
Dans une chronique dense et documentée, l’historien et essayiste Youssef Hindi(*) raconte ce qu’il considère comme un tournant significatif dans la recomposition géopolitique mondiale: la volonté américaine de s’emparer du Groenland. Une ambition anciennement formulée, aujourd’hui remise sur la table par l’administration Trump, et dont les implications touchent autant la Russie que l’Europe. L’intervenant situe ce dossier dans une histoire longue — celle de la rivalité entre puissances, de la doctrine Monroe élargie, des grands espaces, du pillage économique et de la redéfinition des rapports de force dans un monde post-occidental.
Une actualité géopolitique surchargée
Hindi explique que l’actualité internationale demeure chargée et que, la semaine précédente, il a consacré une chronique à la crise iranienne. Cette fois, il s’intéresse à un dossier liant l’Europe et les États-Unis: l’intention américaine de mettre la main sur le Groenland. Il rappelle avoir évoqué ce projet dès ses premières chroniques, un an avant l’investiture de Donald Trump, en mentionnant l’idée d’annexer le Canada puis, dans un premier temps, le Groenland. Selon lui, certaines étapes ont été mises entre parenthèses, mais l’objectif d’arracher le Groenland au bloc européen demeure central.
Le Groenland et la stratégie du « toit du monde »
Hindi avance que plusieurs objectifs motivent les Américains dans cette manœuvre. Le premier serait géopolitique et géographique: le Groenland constitue une position stratégique majeure au sommet du globe. Il évoque le géographe britannique Halford John Mackinder, auteur en 1904 du texte The Geographical Pivot of History, où la Russie est définie comme « pivot mondial ».
Hindi lit un extrait dans lequel Mackinder décrit la Russie comme position centrale, capable de frapper de tous côtés tout en étant difficilement attaquable par le nord. Le Groenland, comme la Russie, occupe selon lui ce « toit du monde », offrant des possibilités stratégiques considérables. Hindi précise que Vladimir Poutine a récemment rappelé que l’envie américaine de mettre la main sur le Groenland remonterait aux années 1860, signe d’un projet ancien. La logique anglo-américaine consisterait donc à affaiblir la Russie, à fragmenter son influence et à contrôler les zones polaires pour des raisons militaires et stratégiques. Hindi affirme que nombre des décisions géopolitiques de Washington s’effectuent en fonction de Moscou et de Pékin, mais surtout de Moscou.
Le grand espace américain
Hindi présente ensuite ce qu’il nomme la doctrine du « grand espace » américain. Selon lui, dans un monde où émergent des puissances continentales structurées — Russie et Chine — les États-Unis cherchent à constituer leur propre grand espace géopolitique. Il cite la doctrine Monroe, mais rappelle qu’avant même Monroe, Thomas Jefferson avait évoqué l’idée d’un hémisphère occidental américain. George Washington, dans un registre différent, appelait déjà à se distancier de l’Europe. L’annexion du Groenland s’inscrirait dans cette vision: contrôler l’hémisphère occidental, établir un bloc, rivaliser avec d’autres centres de décision.
Les ressources naturelles du Groenland
Troisième objectif: les ressources. Hindi rappelle que le Groenland possède de l’uranium, des hydrocarbures et surtout d’importants gisements de terres rares, essentiels aux batteries, aux véhicules électriques, à l’électronique, aux éoliennes et à l’armement. La Chine domine actuellement ce marché stratégique. Washington chercherait donc à réduire sa dépendance et à sécuriser un accès direct aux ressources — dimension qu’il relie également à des acteurs industriels comme Elon Musk.
L’Europe découvre sa propre impuissance
Hindi aborde ensuite la dimension européenne. Il souligne que le Groenland est un territoire européen et que l’annonce américaine avait suscité agitation et stupéfaction parmi les dirigeants européens, qui semblaient découvrir que leurs intérêts n’avaient aucune importance aux yeux de Washington. Hindi évoque son ouvrage La guerre des États-Unis contre l’Europe, dans lequel il affirme que l’Europe a cessé d’être un acteur géopolitique depuis la Seconde Guerre mondiale et qu’elle constitue désormais un instrument américain. L’agressivité, le mépris et la prédation américaine à l’égard du continent ne seraient ni récents ni imputables à Trump: il s’agirait d’une continuité.
Washington n’a pas d’amis — seulement des rapports de force
Hindi insiste sur un point central: les États-Unis ne font pas la distinction entre amis et ennemis, mais entre faibles et forts. Ils n’auraient pas d’alliés, seulement des vassaux utiles. Il oppose l’hégémon américain à l’idée d’empire. L’empire, dit-il, absorbe, intègre, élargit; l’hégémon, lui, pille, méprise et distingue nettement centre et périphérie. Il cite Rome, Byzance ou le monde musulman comme empires durables parce qu’intégrateurs, à l’inverse d’Athènes et des États-Unis, qu’il décrit comme inégalitaires dans leur structure mentale et incapables d’assimiler les territoires dominés.
L’hégémon américain comme système de prédation
Hindi souligne que l’hégémon américain distingue radicalement le centre — la nation américaine — de la périphérie, composée des nations dominées. Non seulement il les distingue, mais il les méprise, ce qu’il qualifie de « ségrégationnisme géopolitique »: une manière d’organiser les relations internationales sur une base inégalitaire. Il rattache cette vision à l’héritage britannique et au tempérament culturel anglo-américain, qu’il décrit comme « libéral inégalitaire », en référence aux travaux d’Emmanuel Todd sur les structures familiales. Hindi rappelle qu’Athènes, hégémon inégalitaire, ne dura qu’environ quatre-vingts ans, alors que Rome, empire intégrateur, fut un système de plusieurs siècles, prolongé par Byzance.
L’Amérique en déclin et le modèle économique de la sangsue
Si cette nature hégémonique n’apparaissait pas clairement plus tôt, selon Hindi, c’est parce que les États-Unis étaient riches et puissants. Tant que l’Amérique prospérait, les Européens y voyaient un protecteur, voire un allié. Mais le déclin industriel et économique américain — amorcé dans les années 1970, accéléré dans les années 1980 et 1990 — aurait révélé la vraie nature du système: un modèle fondé sur l’extraction de richesses des nations vassalisées.
Hindi cite la déclaration du secrétaire d’État Warren Christopher, le 13 janvier 1993 devant le Congrès, affirmant que la « sécurité économique américaine » devait devenir la priorité absolue de la politique étrangère américaine, avec autant de ressources que pour la guerre froide. Pour Hindi, il s’agit explicitement de recourir à la politique étrangère pour capter des richesses extérieures, non de réindustrialiser le pays.
Ce modèle, qu’il nomme « modèle économique de la sangsue », consisterait à maintenir la puissance américaine non par la production mais par le prélèvement. Il ajoute que quelques années plus tard, le 8 janvier 1997, Madeleine Albright déclarait au Senate Committee on Foreign Relations qu’il fallait « continuer à façonner un système économique global qui travaille pour l’Amérique ». Hindi observe qu’il s’agit bien de faire travailler le monde entier pour l’Amérique — fonctionnement qu’il qualifie de « ségrégationniste » et même « esclavagiste » dans son principe.
La preuve par la balance commerciale
Hindi appuie son propos par des chiffres tirés de la balance commerciale américaine. Il égrène une série d’années et de déficits:
• 1984: −102 milliards de dollars
• 1998: −162 milliards
• 2006: −770 milliards
• 2016: −521 milliards (année de la victoire de Trump)
• 2020: −651 milliards
• 2021: −861 milliards
• 2024: −909 milliards
Pour Hindi, ces chiffres attestent du modèle économique américain fondé sur l’endettement, la financiarisation et la désindustrialisation liée au libre-échange, système qu’il considère comme imposé au monde par Washington. Il compare avec la Chine, qui affiche en 2024 un excédent commercial de +533 milliards. Entre les −909 milliards américains et les +533 chinois, il voit un écart de plus de 1 400 milliards de dollars, révélateur d’un basculement profond. Il évoque ensuite un graphique montrant le croisement des deux courbes depuis le début des années 1990: montée de la Chine, déclin des États-Unis.
Corrélation entre agressivité et déclin
Hindi établit une corrélation directe entre l’agressivité militaire et géopolitique des États-Unis et leur affaiblissement économique. Selon lui, à mesure que la tendance au déficit s’aggrave, Washington adopte une posture plus offensive. Il mentionne également une dimension néoconservatrice, qu’il dit avoir traitée ailleurs, mais insiste sur le facteur économique comme clé de lecture.
L’Europe comme victime du pillage américain
Hindi affirme que les Européens font les frais de cette doctrine américaine de prédation. Il compare frontalement le cas américain à Athènes dans l’Antiquité: l’hégémon impose une discipline économique, capture les ressources et vampirise la périphérie. Il évoque des exemples contemporains: le rachat de fleurons industriels européens par des entreprises américaines. Il cite le cas d’Alstom, évoquant l’arrestation d’un cadre supérieur aux États-Unis et dénonçant un climat de « grand banditisme », allant jusqu’à parler de « braquages de diligences » et de « système de cow-boys ». Hindi assure que la spoliation économique américaine est structurelle, massive et non anecdotique. Les acquisitions se seraient multipliées ces dernières décennies, mais surtout en 2022, année de l’entrée de la Russie en guerre sur le sol ukrainien.
2022: sabotage énergétique et opportunisme industriel
Selon Hindi, 2022 est une année charnière où s’imbriquent plusieurs événements. Les États-Unis imposent des sanctions à la Russie; l’Europe en applique les conséquences, notamment sur le plan énergétique. Pendant cette période, les opérations de fusion-acquisition au bénéfice de firmes américaines s’accélèrent. Hindi évoque ensuite la destruction des gazoducs russes Nord Stream, citant l’enquête du journaliste Seymour Hersh sur l’implication américaine, avec le concours supposé de la Norvège. Il insiste sur la séquence: destruction de l’infrastructure stratégique, explosion du coût de l’énergie, et démarchage immédiat des entreprises allemandes par Washington pour les convaincre de délocaliser aux États-Unis. Il ajoute que l’administration Biden a débloqué 370 milliards de dollars de subventions destinées aux entreprises américaines et européennes prêtes à s’installer sur le sol américain. Dans cette logique, Washington détruirait d’abord le lien énergétique entre l’Europe et la Russie — un gaz bon marché, fiable et abondant — puis offrirait l’alternative américaine, en récupérant à la fois l’industrie et la dépendance énergétique.
Délocalisations allemandes et affaiblissement du continent
Hindi indique qu’en 2022, 60 entreprises allemandes projetaient déjà de s’implanter en Oklahoma, citant Lufthansa, Aldi, Fresenius ou Siemens. Selon les études disponibles en 2025, environ 10 % des entreprises allemandesenvisageraient de déplacer des sites de production vers les États-Unis — pour Hindi, un chiffre considérable qui atteste du dépècement silencieux de la puissance industrielle allemande.
Trump, révélateur plus que perturbateur
Hindi conclut que la politique américaine à l’égard de l’Europe ne dépend ni de Trump ni de l’alternance à la Maison Blanche. Il y aurait, selon lui, une continuité profonde qui traverse les administrations successives. Trump ne ferait qu’exposer au grand jour ce qui, jusque-là, restait dissimulé derrière un vernis diplomatique. Il affirme que Trump porte des projets géopolitiques qui le dépassent et qu’il ne comprend peut-être qu’à moitié, mais dont le style brutal révèle la réalité du fonctionnement américain: une doctrine hégémonique de pillage économique, d’autant plus agressive que le déclin industriel s’accentue.
Humiliations européennes et divergences idéologiques
Hindi évoque ensuite les divergences idéologiques entre l’administration Trump et l’Union européenne, qui exacerbent les tensions. Il rappelle un épisode survenu sous Biden: aux côtés du chancelier allemand Olaf Scholz, le président américain avait déclaré que si la Russie entrait militairement en Ukraine, il n’y aurait plus de gazoducs Nord Stream. Pour Hindi, il s’agit d’une humiliation publique d’un dirigeant européen incapable de réagir face à la menace directe contre la principale source d’approvisionnement énergétique de son pays.
Trump, estime Hindi, ne change rien au fond mais rend l’humiliation spectaculaire. Les Européens subissent à la fois le mépris idéologique et l’exploitation économique, ce qui intensifie le sentiment d’infériorité et de dépendance.
L’Europe livrée par ses propres dirigeants
Hindi insiste sur le fait que les dirigeants européens — non seulement les actuels mais ceux de plusieurs générations depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale — ont livré leurs pays aux États-Unis. Washington aurait monté l’Europe contre ses partenaires énergétiques, commerciaux et géoéconomiques naturels: la Russie, avant tout, mais aussi la Chine. Il souligne l’absence totale d’intérêt européen à entretenir de mauvaises relations avec Moscou, fournisseur de gaz et partenaire énergétique majeur, ni avec Pékin, partenaire économique central. pourtant, l’Union européenne se serait alignée docilement sur la posture américaine, jusqu’à sacrifier ses propres intérêts.
La double dévoration: guerre et dépècement
Hindi décrit un mécanisme à double détente. D’une part, les Américains poussent les Européens à rompre leurs relations avec la Russie et la Chine — au nom de l’idéologie, de la sécurité ou du discours sur la démocratie. D’autre part, ils dépècent l’Europe économiquement en rachetant ses industries, en captant ses entreprises et en absorbant son énergie industrielle.
Il ajoute qu’après avoir isolé l’Europe du reste du monde, Washington a repris des négociations avec la Russie tout en menant une politique tarifaire agressive contre l’Union européenne. Trump aurait même annoncé des barrières tarifaires contre certains pays européens, dont la France, car ils refusaient l’annexion américaine du Groenland — situation que Hindi juge « incroyable ».
Un nouveau partage du monde
Hindi avance que les Américains visent désormais directement l’intégrité territoriale de l’Europe. L’affaire du Groenland s’inscrirait dans un partage du monde entre grandes puissances, dans lequel la Russie et la Chine occupent des positions de premier plan et dans lequel l’Europe ne figure plus comme puissance autonome. Les États-Unis seraient entrés dans une confrontation directe ou indirecte avec Moscou et Pékin, sur fond de rivalités systémiques, économiques, militaires et idéologiques. Ce rapport de forces déboucherait sur un redécoupage géopolitique dont l’Europe devient la victime périphérique.
L’Europe, dindon de la farce
Dans ce partage du monde, Hindi estime que les Européens sont les « dindons de la farce ». Incapables de défendre leurs intérêts, alignés sur Washington mais méprisés par lui, ils subissent le coût des sanctions, la destruction de leurs industries et la perte de leur énergie, tout en voyant les États-Unis repartir discuter avec leurs adversaires. Hindi décrit le mythe occidentaliste — celui d’un Occident unifié composé d’Europe et d’Amérique — comme un mythe construit sur la base d’une colonisation culturelle américaine. Ce mythe s’effondrerait aujourd’hui, en même temps que l’Europe découvre sa propre faiblesse. L’occidentalisme conduirait non à la solidarité mais à la destruction économique du continent.
Le crépuscule du « monde blanc »
Hindi conclut en notant que les partisans européens d’un « monde blanc occidental » se retrouvent, eux aussi, piégés. Ceux qui défendaient l’idée d’un bloc civilisationnel blanc, homogène et solidaire découvriraient que les États-Unis ne défendent pas l’Europe mais la pillent, et que les États-Unis ne se considèrent pas comme appartenant à un même destin civilisationnel mais comme centre hégémonique autonome.
La séquence se referme sur l’idée d’un retournement historique: l’Europe, jadis acteur géopolitique, devient objet de prédation; l’Occident cesse d’être un bloc; la puissance américaine ne protège plus — elle ponctionne; l’Amérique se tourne vers le Groenland comme vers un territoire à annexer dans un monde redevenu multipolaire.
Transcription et rewriting: (SLR) - Louis Giroud
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(*) Biographie Hindi
Youssef Hindi (né en 1985) est un historien, essayiste et conférencier franco-marocain travaillant sur l’histoire des idées, la géopolitique contemporaine et les stratégies de puissance. Formé en histoire et en philosophie, il revendique une position de chercheur indépendant. Ses travaux portent notamment sur le néoconservatisme, le messianisme politique, l’hégémonie américaine et la multipolarité. Ses analyses circulent surtout dans les milieux souverainistes, géopolitico-alternatifs et anti-atlantistes, tandis que sa réception médiatique est contrastée. Des observatoires controversés tells que Conspiracy Watch, le classent parmi les auteurs « conspirationnistes » ou « hétérodoxes », en lien avec certains réseaux dissidents. Youssef Hindi situe son travail dans une critique de l’Occident contemporain et de sa fabrique du consentement. Hindi est un ardent défenseur de la liberté d’expression militant contre la désinformation des médias dits «mainstream».