La guerre de trop
Barbarie légitimée, monde imaginaire et détroit d'Ormuz
(Blast) Denis Robert s’entretient avec Olivier Berruyer (Élucid)
Olivier Berruyer, fondateur et directeur de la rédaction de Élucid — site d'analyses géostratégiques et économiques sur abonnement —, revient sur l'attaque israélo-américaine contre l'Iran et ses conséquences. Ancien ingénieur statisticien, il co-signe avec Carla Constantini un article intitulé « Les États-Unis et Israël nous entraînent dans une barbarie suicidaire ». Au fil de cet entretien, il développe trois lectures du conflit: la rupture du droit international et de ses conditions de maintien, la déconnexion entre le réel et le traitement médiatique dominant, et les conséquences concrètes sur les économies mondiales.
Le choc de l'offensive et le contexte des négociations
L'article cosigné avec Carla Constantini s'ouvre sur un chapeau que l'animateur lit à voix haute: « Nous y voilà. C'est le plongeon fatal dans l'abîme que les puissances occidentales ont obstinément creusé au fil des dernières décennies. Le cap de la barbarie est définitivement franchi avec l'insouciance meurtrière de ceux qui ne comprennent pas bien le chaos historique qui se prépare. L'ancien ordre qui faisait le pari du droit contre la force brute vient brutalement d'achever de s'effondrer sous nos yeux en 2026. Cette nouvelle guerre est celle de trop. Par son ampleur et par sa nature, elle annonce un tournant majeur dans l'histoire des relations internationales. »
Berruyer précise que la stupéfaction, pour lui, n'a pas porté tant sur l'existence du conflit que sur la façon dont il a démarré. Plusieurs trimestres de travail de lecture et d'écoute de spécialistes avaient installé la conviction que la dégradation de l'ordre international allait mal finir. Ce qui était inattendu, c'est le niveau de l'erreur stratégique commise.
Il replace l'événement dans un enchaînement qui court depuis vingt-cinq ans: l'Afghanistan, où l'intervention militaire s'est terminée par le remplacement des talibans par les talibans. La guerre d'Irak, bâtie sur un mensonge certes rendu crédible, mais qui a déchaîné le malheur sur la région — 500 000 à un million de morts, selon les estimations. George Bush et Tony Blair restent libres. La Libye ensuite, dont la destruction porte l'insistante empreinte de Bernard-Henri Lévy, pays toujours en crise depuis 2012. La Syrie, enfin, où la chute du tyran Bachar el-Assad s'est soldée par l'installation au pouvoir de l'ancien dirigeant d'Al-Qaïda, activement recherché par les États-Unis.
Ce qui change de nature cette fois, c'est ce que Berruyer nomme le « changement de paradigme ». Trois éléments l'ont frappé simultanément.
Première rupture: la barbarie au niveau du droit international
L'historique des négociations avec l'Iran est rappelé rapidement. Au début des années 2010, les États-Unis imposent des sanctions en réponse à l'accumulation de combustible nucléaire par l'Iran. En 2015, un accord multilatéral est trouvé entre les États-Unis, les Européens et l'Iran: Téhéran cesse d'enrichir son uranium, les sanctions sont levées. L'accord fonctionne pendant trois ans et est validé par le Conseil de sécurité de l'ONU.
Trump arrive et se retire unilatéralement de l'accord. L'Iran se retrouve alors dans une position absurde: toujours lié par l'accord vis-à-vis des Européens, mais de nouveau soumis aux sanctions américaines. Les Européens, qui avaient signé l'accord, auraient dû soit sanctionner les États-Unis, soit compenser les effets de ces sanctions sur un Iran qui respectait sa parole. Ils ne font rien. L'Iran commence logiquement à s'estimer bafoué.
En 2025, de nouvelles négociations s'ouvrent entre Washington et Téhéran. Elles avancent. Trois ou quatre jours avant le début de la guerre, les Iraniens ont cédé sur l'essentiel, notamment sur l'arrêt de l'enrichissement. Le ministre des affaires étrangères iranien Araghchi, qui conduisait les négociations, déclare publiquement qu'ils sont « à deux doigts de conclure la paix ». Un nouveau round est planifié pour la semaine suivante. C'est dans ce contexte précis, lors de ces négociations actives, que l'attaque est lancée dans la nuit, sans déclaration de guerre, sans ultimatum.
Berruyer insiste sur le terme juridique applicable: la perfidie. Définie dans les conventions de Genève, elle désigne le fait d'attaquer un adversaire sans l'avoir prévenu, en maintenant jusqu'au dernier moment la façade d'une relation diplomatique normale. Il précise qu'il ne soutient pas le régime iranien, n'est pas un chiite intégriste, ne souhaite pas de République islamique en France: il essaie d'avoir une analyse froide et rationnelle.
Mais cette fois, l'attaque ne porte pas sur des sites nucléaires enfouis dans des montagnes. Elle vise directement l'appareil d'État: l'état-major, les membres du gouvernement, les gardiens de la révolution, l'armée. Tenter de « couper la tête du serpent ». Berruyer souligne qu'une telle opération n'a pas d'équivalent dans l'histoire récente — il faut peut-être remonter à Constantinople pour trouver un précédent.
Il cite Hugo Grotius, diplomate néerlandais auteur du Droit de la guerre et de la paix en 1625, ouvrage fondateur du droit international. Grotius affirmait que même avec des adversaires perfides, il fallait maintenir un minimum de confiance entre dirigeants pour rendre la paix possible — et que « l'État qui transgresse les lois de la nature et des nations coupe aussi les remparts qui protègent sa propre paix future ». C'est exactement, dit Berruyer, ce qui est en train de se produire.
Le nouveau guide suprême iranien, fils du précédent tué dans les bombardements, a perdu dans la même offensive sa mère, sa sœur, son beau-frère, sa nièce de 14 mois et sa femme. Lui-même a été blessé et n'a pas réapparu publiquement. Les Américains, comprenant rapidement l'étendue de l'erreur, envoient des signaux de négociation. Ils renvoient l'envoyé Witkoff, le même homme qui avait dit aux Iraniens « à mardi pour un nouveau round » — et qui a été assassiné entre-temps. Berruyer est lapidaire: imaginer qu'un homme dans cette situation acceptera un cessez-le-feu à court terme relève du monde imaginaire. Il faut un pays pour déclencher une guerre, il en faut deux pour l'arrêter.
La valeur de la parole américaine, après trois trahisons successives dans les négociations — retrait de l'accord de 2015, bombardements en pleine guerre des Douze Jours de 2025, puis cette attaque en pleine négociation finale —, est à zéro. Aucun cessez-le-feu ne sera signé dans ces conditions, même si Trump le demande, même s'il retire ses forces.
Trump, Netanyahou et la fin de l'hypothèse stratégique
Sur Trump, Berruyer est sans ambiguïté: l'hypothèse selon laquelle il serait un stratège est définitivement close. Il rappelle que Netanyahou a dit depuis quarante ans que provoquer cette guerre contre l'Iran était son objectif. Naftali Bennett, autre ancien Premier ministre israélien, déclarait récemment avoir « poussé les États-Unis pendant dix ans vers un tel conflit ». Du côté israélien, la satisfaction est totale et clairement assumée.
Rubio a lui-même expliqué pourquoi les Américains ont suivi: Israël leur avait fait comprendre qu'il attaquerait seul si nécessaire, auquel cas l'Iran s'en prendrait aussi aux Américains. C'est un chantage permanent qui a fonctionné à chaque fois: « Si vous nous aidez pas, on y va tout seul et vous aurez les problèmes. » Les Américains ont cédé.
Les objectifs affichés changent tous les jours: destruction des sites nucléaires, changement de régime, élimination des missiles balistiques, neutralisation de la marine iranienne, désarmement général. La sénatrice démocrate Elizabeth Warren, après un briefing gouvernemental confidentiel, a déclaré: « Je suis entrée inquiète, j'en suis ressortie très inquiète. » Tous les services de renseignement américains avaient pourtant conclu qu'il n'y avait pas de danger nucléaire iranien imminent — l'Iran accumulait du combustible pour des négociations, non pour fabriquer une bombe. Aucun sénateur républicain n'a voté contre la guerre. Aucun recours au Congrès, pourtant constitutionnellement requis pour déclarer la guerre, n'a eu lieu.
Une conférence de presse de Trump, deux jours avant l'entretien, illustre l'état dans lequel se trouve la prise de décision américaine. Sur la mort de 160 écolières iraniennes tuées par un missile tombé sur leur école — probablement un Tomahawk, filmé, visible —, Trump répond que les Tomahawks ont été vendus à beaucoup de pays et que ce n'est peut-être pas le leur. Vraisemblablement, c'étaient des Américains. Ils visaient probablement un site militaire à proximité. L'école n'était pas la cible — mais les morts sont là, et tout l'Iran a vu les images. Des articles circulent sur le rôle possible de l'intelligence artificielle dans la sélection des cibles.
Deuxième rupture: le monde imaginaire médiatique
Le matin du déclenchement de l'offensive, Berruyer allume les chaînes d'information en continu — geste qu'il accomplit rarement, estimant leur fréquentation dangereuse pour la pensée. Il note une uniformité frappante: CNews, BFM, France Info, LCI développent le même discours pro-Trump et pro-Netanyahou, présentant la guerre comme une affaire réglée en une semaine, avec un peuple iranien en attente de la chute du régime.
La réalité qu'il observe en parallèle: des dizaines de cortèges funèbres dans toute l'Iran, au Pakistan, dans le nord de l'Inde, au Liban. Des gens qui pleurent. En France, l'élément de langage dominant est « personne ne regrettera ces types-là ». C'est vrai en Europe. Pas ailleurs.
Sur la composition réelle de la société iranienne, il corrige le récit médiatique. Affirmer que 99 % des Iraniens veulent le départ des mollahs est une invention. Le candidat le plus dur à la dernière présidentielle a obtenu près de 25 % des voix — 15 à 20 millions de personnes. En ajoutant ceux qui préfèrent garder une forme de République islamique même en souhaitant des réformes, le camp des partisans du régime dépasse peut-être 35 à 40 % avec les bombardements en cours, qui ont tendance à souder les populations derrière leurs gouvernements, même mal aimés.
Les chaînes françaises montrent des femmes de la diaspora — avec lesquelles Berruyer dit être en empathie — mais jamais une chiite intégriste qui exprimerait sa douleur et sa soif de martyre pour son fils. Ce profil existe, c'est aussi l'Iran. Ne montrer qu'une partie de la réalité n'est pas du journalisme: c'est de la fabrication d'émotion au service d'un récit préconçu.
Sur les plateaux, Netanyahou apparaît malgré son mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale. Le porte-parole de l'armée israélienne passe sans difficulté. L'ambassadeur d'Israël revient toutes les douze minutes. L'ambassadeur d'Iran — le pays agressé — est invisible. Il sera invité une fois sur un média alternatif, pas dans les médias mainstream.
Berruyer identifie dans ce paysage le produit de plusieurs décennies d'une construction narrative: les antiracistes présentés comme des racistes, les antifascistes comme des fascistes, un parti fondé par des personnages à l'histoire trouble décrit comme le meilleur ami des juifs. Des minutes de silence organisées pour des victimes proches de milieux néonazis. Une rhétorique permanente sur « l'invasion musulmane » dont on voit maintenant, en 2026, ce qu'une décennie d'islamophobie rageuse a produit: la conviction collective qu'on peut frapper un pays musulman sans conséquences. Un Hervé Morin, ancien ministre de la Défense, se déclarant « ravi que les Israéliens et les Américains tapent, tapent, tapent encore sur l'Iran ».
Ce monde imaginaire a ses mécanismes propres. Répéter mille fois un mensonge finit par en faire une vérité ressentie — pas une réalité. Et les dirigeants eux-mêmes, nourris de ce récit, ont pris des décisions en croyant que trois bombes suffiraient à faire s'effondrer un pays, que la rue se soulèverait en 48 heures, que la paix serait négociée en trois jours.
Pour s'informer autrement, Berruyer consulte la presse internationale — journaux indiens, chinois, japonais —, les réseaux sociaux pour accéder à des articles de qualité, et des chercheurs spécialisés sur l'Iran qui parlent la langue, se rendent sur place et décrivent la société dans toute sa complexité. Il cite pêle-mêle Thierry Coville et Emmanuel Todd. Ce dernier remarquait que le taux de fécondité iranien est de 1,7 enfant par femme — identique au taux français. Ce n'est pas un signe de société médiévale. C'est un signe que les femmes iraniennes sont en train de se libérer de l'intérieur, par l'éducation. Beaucoup sont ingénieures, médecins. Certains des missiles qui tombent actuellement ont été conçus par des femmes.
La première mention du fils du Shah comme futur dirigeant potentiel de l'Iran est traitée avec ironie: le personnage passe son temps à Tel Aviv, est fabriqué par les Israéliens, et le schéma rappelle que personne en Syrie n'attend le retour du fils de Bachar el-Assad.
Il note en passant, sans s'y attarder, que Trump est en train d'affamer Cuba en lui coupant tout approvisionnement en pétrole, que l'élecricité y est coupée, et que personne ne s'en préoccupe. Que dans les discours de « libération de la femme », on n'entend jamais parler de libérer la femme saoudienne ou la femme qatarie. Que les 700 000 Libanais chassés de chez eux par l'invasion israélienne du Liban n'ont pas suscité une fraction de l'indignation provoquée par l'invasion russe de l'Ukraine. Une étude citée dans le journal The Lancet, publiée environ l'année précédente, estime que les sanctions américaines, depuis 1970, ont causé 38 millions de morts dans le monde.
L'intimidation permanente est l'autre mécanisme de ce monde imaginaire. Dire que l'Iran est un pays souverain avec lequel il faut négocier vous vaut d'être taxé d'antisémitisme ou de soutien au régime islamiste. Tenir une ligne analytique sobre devient un acte de résistance. « La table est blanche, elle n'est pas noire, elle n'est même pas grise. » Berruyer constate que ceux qui répétaient qu'elle était noire commencent à atterrir.
L'Iran: une puissance industrielle mal connue
Berruyer insiste sur ce que l'Iran est réellement. 90 millions d'habitants, soit trois fois la France. 20e puissance industrielle mondiale en parité de pouvoir d'achat. Le pays produit à peu près autant d'ingénieurs que les États-Unis — des ingénieurs qui ne font pas de l'ingénierie financière ni du traitement automatique du langage, mais essentiellement de l'armement.
L'Iran n'est pas l'Afghanistan. Ce n'est pas un camp de Bédouins. C'est un État parmi les plus vieux du monde — six mille ans de présence sur le plateau iranien — avec une bureaucratie d'État ancienne et des cadres militaires qui ont analysé méthodiquement chaque défaite américaine. À leur frontière ouest, l'Irak, d'où les Américains sont partis en courant. À leur frontière est, l'Afghanistan, même résultat. Les gardiens de la révolution ont étudié ces échecs et élaboré une doctrine en conséquence.
La doctrine est simple: ne pas affronter la puissance américaine frontalement, mais attaquer tout ce qui est à portée à l'extérieur. Stocks de missiles considérables, conservés précieusement. Drones: estimations autour de 80 000 unités, assez pour en vendre massivement à la Russie en soutien à la guerre en Ukraine. L'Iran fait la loi dans la région.
Un officiel iranien a fait une déclaration que Berruyer qualifie de « rigolote parce qu'hélas pas si fausse »: « C'est bien d'avoir beaucoup de muscles, mais ça laisse moins de place au cerveau. »
La comparaison avec le Vietnam est développée: 500 000 soldats américains plus un million de soldats sud-vietnamiens contre un million de Viet Cong, avec la totalité de l'aviation. Les Américains ont perdu. Aujourd'hui, en Iran, il n'y a pas de Sud-Vietnam. Pas de pays frontalier qui accueillerait des troupes au sol — l'Afghanistan est hostile, le Pakistan peu probable, l'Azerbaïdjan s'exposant immédiatement à des bombardements iraniens et à une guerre préventive dès que cinq mille soldats américains poseraient le pied sur son territoire.
Russie, Chine et recomposition géopolitique
Des articles font état de transmissions de renseignements satellitaires russes et chinois vers l'Iran. Les Russes ont démenti auprès des Américains, mais leur parole n'est pas considérée comme fiable, d'autant que les Américains eux-mêmes transmettent des renseignements aux Ukrainiens pour viser des cibles russes. L'analyse de Berruyer est que, compte tenu de l'ampleur du conflit et du chaos en cours, la Chine et la Russie ont probablement un soutien de plus en plus actif à l'Iran, dans leur intérêt immédiat.
Ce conflit accélère une recomposition géopolitique visible. Les pays du Golfe, liés depuis vingt à trente ans aux États-Unis par des accords de protection, voient leur garde du corps provoquer des ennemis puis se replier en ville dès que les missiles commencent à tomber. Les bases américaines au Moyen-Orient sont pratiquement toutes détruites. Il ne reste qu'une base en Turquie, épargnée pour l'instant. L'ambassade en Arabie Saoudite a été évacuée quand le bilan américain avoisinait sept morts. « Ce n'est pas un garde du corps. » L'OTAN en sortira affaibli: si les États-Unis n'ont pas défendu Bahreïn, ils ne défendront pas l'Allemagne.
Troisième rupture: le détroit d'Ormuz et les conséquences économiques mondiales
Le détroit d'Ormuz fait environ 30 kilomètres de large, avec des parties atteignant seulement 10 mètres de profondeur. Il comporte deux passes navigables d'environ 3 kilomètres chacune. Des drones sous-marins iraniens opèrent dans ces eaux depuis leurs bases côtières, capables d'atteindre un navire en quelques secondes. L'Iran dispose de centaines et de centaines de ces engins. Couler dix bateaux suffit à bloquer le transit: les épaves obstruent les passes.
Le détroit n'est pas formellement miné pour l'instant — ce qui laisse à l'Iran la capacité de choisir qui passe. Un accord vient d'être signé avec le Bangladesh — 170 millions d'habitants qui souffrent de pénuries d'énergie — pour laisser passer leurs bateaux. L'Iran se fabrique des alliés en exerçant ce pouvoir de passage. Les navires européens et occidentaux en sont exclus. Le deuxième armateur mondial, Maersk, vient d'annoncer la suspension de ses opérations vers le Moyen-Orient.
Par le détroit transitent le pétrole et le gaz — notamment le gaz qatari. Mais aussi toutes les marchandises: nourriture, matériaux, équipements. Bloquer le transit, c'est arrêter des chaînes d'approvisionnement entières. L'Arabie Saoudite explore des alternatives de transport par son flanc occidental, mais le Yémen — allié de l'Iran — menace de fermer cette option.
La comparaison avec 1973-74 est instructive mais insuffisante. Le premier choc pétrolier avait fait monter les prix, mais le pétrole était physiquement là. Cette fois, il y aura une pénurie physique. Le prix montera, et la quantité ne sera pas au rendez-vous. Ce n'est pas juste plus cher: c'est absent.
Le pétrole sert à produire des engrais. Une crise énergétique prolongée entraîne des crises alimentaires. Des famines dans des pays qui n'ont aucun lien avec le conflit. La Chine, le Japon, l'Afrique. Les pays touchés par ces conséquences sauront qu'Israël a attaqué l'Iran en pleine négociation, à cause de choix faits à Tel Aviv et à Washington par des gens qui, comme le dit Berruyer, vivent dans les réalités du Ve siècle avant Jésus-Christ.
La propagande déjà en cours désigne l'Iran comme preneur d'otage de la planète. Berruyer retourne l'argument: l'Iran ne prend personne en otage. Il sanctionne les pays qui n'ont pas respecté la Charte de l'ONU, la convention sur le génocide, la Cour pénale internationale. Ce sont exactement les mêmes sanctions qu'il a subies pendant des années — pour ne pas avoir respecté le traité de non-prolifération, alors qu'il n'avait jamais dit vouloir la bombe et qu'il n'en a pas fabriqué. La déclaration iranienne formelle mérite d'être retenue: « Ce sera la sécurité pour tous ou la sécurité pour personne. »
Trump a été élu sur une promesse explicite de ne pas faire la guerre à l'Iran. Il a déjà perdu la moitié de son électorat sur ce point, avant même que les conséquences économiques ne se matérialisent. L'étranglement par le prix de l'énergie sera pire que 1974. Il a déclenché un mécanisme dont il n'a pas les moyens de sortir seul.
L'Europe, la France et ce que Macron pourrait faire
La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni ont publié une déclaration commune condamnant la réaction de l'Iran. Pas un mot sur l'attaque israélo-américaine. Le Secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a pour sa part condamné les deux parties — et « fait son boulot ».
Sur 27 pays de l'Union européenne, un seul a pris position contraire: l'Espagne, avec Pedro Sanchez. Trump l'a aussitôt menacé de sanctions. Le chancelier allemand a renchéri en estimant que l'Espagne devrait dépenser davantage pour l'OTAN — scène qualifiée de « délirante » par Berruyer: un pays tiers menace un membre de l'Union européenne, et un autre membre de l'Union trouve que c'est une position légitime.
Macron a envoyé le porte-avions Charles de Gaulle à Chypre. Il a annoncé vouloir créer « une coalition internationale pour forcer le détroit d'Ormuz » — déclaration qui a fait le tour de la planète, déclenchant une vague de moqueries. Quelqu'un a dû expliquer en interne que l'idée était militairement intenable. L'annonce a disparu des actualités.
Sa position générale est résumée de façon acide: « Il n'est à 100 % nulle part. » En même temps. La formule colle au personnage.
Berruyer formule trois conseils concrets.
Premier conseil: prendre son téléphone, chercher Bernard-Henri Lévy dans ses contacts et appuyer sur « bloquer ». Cela peut sembler une boutade. Ce n'en est pas une. Un article du Monde de l'année précédente décrivait BHL comme « l'éminence grise — noire » de Macron, avec une boucle Telegram commune entre les deux hommes, des échanges nocturnes à 4 heures du matin. Le premier tweet de BHL après l'attaque raillait les « prudents de profession ». Dans ce monde imaginaire, la prudence est devenue une insulte.
Deuxième conseil: s'entourer de diplomates professionnels. Macron a méthodiquement détruit le corps diplomatique depuis le début de son mandat, nommant à des postes clés des proches sans formation. La cellule arabe du Quai d'Orsay a été « piétinée au profit d'Israël ». Ses diplomates, qualifiés, attendent d'être entendus. Dans le monde actuel, qui n'est pas en état de tension extrême, des diplomates de qualité peuvent résoudre des problèmes que des milliards d'euros en armements ne règlent pas.
Troisième conseil: appliquer à Israël exactement le régime de sanctions appliqué à la Russie. L'exercice est simple: reprendre sous traitement de texte le premier paquet de sanctions voté contre Moscou début mars 2022, faire un « Contrôle H » — remplacer « Russie » par « Israël » — et le soumettre au vote. Coupure de Swift, gel des réserves de la Banque centrale. Cette sanction fonctionnerait beaucoup plus vite contre Israël que contre la Russie, parce que l'économie israélienne repose entièrement sur la division internationale du travail: Israël ne produit pas grand-chose lui-même. Couper les flux, c'est arrêter la guerre. La seule sanction « potentielle » discutée à ce jour — l'arrêt de l'accord de libre-échange UE-Israël — revient à traiter Israël « comme la Bolivie ou le Sri Lanka ». Berruyer ne comprend pas pourquoi un pays qui viole le droit international plus gravement que la Russie se voit appliquer moins de conséquences.
Quatrième proposition — un ajout final: la France pourrait prendre l'initiative de créer un tribunal pénal international pour juger Trump et Netanyahou, et y ajouter Bush et Blair pour 2003. Si ces dirigeants avaient été poursuivis après la guerre d'Irak, 2026 n'aurait pas eu lieu. Quiconque estime que les dirigeants qui violent les principes fondamentaux du droit international devraient répondre de leurs actes devant un tribunal n'est pas « pas normal ». C'est la condition pour éviter une troisième guerre mondiale.
Stratégie iranienne et perspectives
La stratégie iranienne devient lisible. Face aux tapis de bombes américains — 5 000 bombes annoncées sur un territoire trois fois grand comme la France, soit l'équivalent de 20 bombes par département français —, l'Iran a planqué l'essentiel sous terre. La logique des gros bras qui ne laisse pas de place au cerveau, dit l'officiel iranien cité plus haut, joue en leur faveur.
La doctrine est asymétrique: toucher un équipement en Iran, c'est voir un équipement équivalent détruit en Israël. Attaquer une infrastructure iranienne, c'est déclencher des tirs sur des banques dans les États du Golfe — y compris sur des banques européennes présentes dans la région. Le mécanisme est appliqué systématiquement. Hier, des banques ont été touchées. Ce matin, l'annonce de tirs éventuels sur des ponts et infrastructures en Israël.
Israël, la taille de deux départements français, sera détruit bien avant que l'Iran, la taille de 300 départements, n'ait subi de dommages comparables — même si le Dôme de fer tient, même s'il s'épuise jour après jour. Envoyer dix missiles par jour n'est pas l'objectif de destruction totale. C'est une guerre d'usure: mettre les Israéliens en bunker deux fois par jour arrête l'économie. Au bout de quelques semaines, quelques mois, la question se posera.
Le scénario d'une fin rapide du conflit n'est pas visible. Un deus ex machina est possible — Berruyer ne prétend pas prévoir l'avenir. Mais le scénario crédible pour un arrêt rapide ne se dessine pas. Les Iraniens ne négocieront pas avec des gens qui ont prouvé trois fois de suite qu'ils trahissaient leurs engagements. En 1953 déjà, les puissances occidentales avaient détruit une démocratie naissante en Iran pour des intérêts pétroliers. Ce matin vient s'ajouter à une longue mémoire.
Un appel à l'information de qualité
Berruyer conclut par un appel direct. Trouver ce type d'information est extrêmement difficile dans le paysage médiatique audiovisuel actuel. L'article co-signé avec Carla Constantini est accessible en libre accès sur le site Lucide. La rédaction parisienne de Lucide, précise-t-il sans fausse modestie, dispose de moins de moyens que le salon de maquillage de certaines chaînes d'information en continu. Les abonnements permettent de maintenir un travail analytique sérieux.
L'animateur, Denis Robert, ajoute un appel aux abonnés de Blast, et signale les derniers jours de la campagne de souscription pour Blitz — la maison d'édition lancée par Blast — autour d'un livre intitulé Le mensonge et la colère, disponible en préachat sur Ulule.
Dernière formule de Berruyer: « Mal s'informer, ça tue. Mal s'informer, ça fait la guerre. Mal s'informer, c'est vraiment pas bon pour votre niveau de vie. »
Transcription de la vidéo, « IA Claude » - rewriting/editing: Louis Giroud
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Les États-Unis et Israël nous entraînent dans une barbarie suicidaire
L'ancien ordre qui faisait le pari du droit contre la force brute vient brutalement d'achever de s'effondrer sous nos yeux...
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