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Propagande et contre-propagande: le grand théâtre hongrois, et ses miroirs occidentaux

19 Avril 2026, 15:04pm

Publié par Louis Giroud

Propagande et contre-propagande: le grand théâtre hongrois, et ses miroirs occidentaux

Dans la couverture que CNN consacre à la montée d'une opposition hongroise dénonçant la « machine Orbán », quelque chose accroche. Non pas que les faits soient faux — ils sont largement documentés. Mais le cadrage, lui, mérite examen. Car à trop vouloir distinguer les bons communicants des mauvais propagandistes, la presse internationale risque de reproduire exactement ce qu'elle prétend dénoncer.

Le récit commode du sauveur démocratique

L'article de CNN suit un schéma narratif bien rodé: d'un côté, un appareil d'État hongrois saturant l'espace médiatique de messages contrôlés ; de l'autre, de nouveaux élus courageux qui osent nommer la chose. Le contraste est saisissant, la lecture rassurante. Elle l'est peut-être trop.

 

Car si la concentration médiatique autour du pouvoir Orbán est réelle — vérifiable, chiffrée, attestée par Reporters sans frontières comme par le Parlement européen —, présenter les opposants comme simples porteurs de vérité revient à escamoter la moitié du tableau. Ces nouveaux élus ne sortent pas de nulle part. Ils ont appris à jouer d'un réseau de soutiens internationaux, à calibrer leurs sorties pour capter l'attention des rédactions occidentales, à nourrir un récit de la résistance qui, précisément, les rend médiatiquement attractifs. Ce n'est pas un reproche. C'est de la politique. Mais c'est aussi, techniquement, de la communication stratégique — c'est-à-dire de la propagande au sens premier, neutre, du terme.

 

Le problème n'est donc pas qu'ils mentent. C'est que CNN, en les relayant sans distance, adopte leur grille de lecture plutôt que d'en proposer une propre.

 

Le narratif de la presse au crible de ChatGPT

L'analyse de l’article de CNN par ChatGPT est révélatrice de la posture « politiquement correcte » de l’info mainstream.  L’IA identifie la «symétrie partielle» entre les techniques de communication des deux camps, elle note le rôle amplificateur des médias internationaux, elle concède que la vérité «se fragmente». Tout cela est correct. Mais le rendu souffre d'un défaut structurel propre aux modèles de langage: il équilibre par réflexe. Chaque accusation est compensée par une nuance, chaque nuance par une contre-nuance, jusqu'à produire une bouillie de prudences qui ne dérange personne. On appelle cela, en rhétorique journalistique, le « on the other hand » compulsif — cette manie d'offrir une sortie de secours à chaque camp pour ne froisser aucune sensibilité. Le résultat est un article qui, à force de ne rien trancher, ne convainc pas davantage qu'il ne dérange.

 

Ce que l’analyse IA évite soigneusement, c'est la question la plus inconfortable: pourquoi ce traitement à géométrie variable ? Pourquoi ce qui s'appelle «propagande» à Budapest s'appelle «orientation éditoriale» à Paris ?

 

Le biais de la maison de verre

Prenons le cas français, puisqu'il s'impose. La quasi-totalité des grands médias audiovisuels et de la presse quotidienne nationale y affichent, sans complexe, une ligne favorable à la construction européenne. Ce n'est pas un secret — c'est revendiqué, parfois présenté comme une évidence progressiste. TF1, France Télévisions, Le Monde, Les Échos, BFM TV: leurs lignes éditoriales sur l'Europe ne prêtent guère à ambiguïté. Or personne, dans la presse internationale, ne parle de « machine de propagande pro-Bruxelles » en France.

 

La différence invoquée sera celle-ci: en France, les médias sont indépendants du pouvoir politique, même s'ils partagent certaines de ses orientations. En Hongrie, les liens financiers et personnels entre l'État et les groupes médiatiques dominants sont documentés et directs. L'argument tient, jusqu'à un certain point. Mais il suppose que l'indépendance juridique garantit la pluralité réelle — ce qui est loin d'être démontré quand actionnaires, annonceurs et cercles de décision partagent les mêmes intérêts fondamentaux.

 

En d'autres termes: la propagande institutionnelle et la convergence éditoriale spontanée produisent des effets similaires sur le citoyen, même si leurs mécanismes diffèrent. L'une est contrainte, l'autre est consentie. Mais dans les deux cas, certaines questions ne sont pas posées, certains récits ne sont pas contredits.

 

Orbán, bouc émissaire pratique

Il y a dans l'acharnement médiatique occidental sur la Hongrie quelque chose qui dépasse le simple constat journalistique. Orbán est devenu, au fil des années, un personnage fonctionnel dans le récit européen: il cristallise tout ce que les démocraties libérales veulent croire qu'elles ne sont pas. Autoritaire, populiste, souverainiste, il est la figure repoussoir idéale — celle qui permet, par contraste, de ne pas trop examiner les dérives propres aux systèmes qui le dénoncent.

Cela ne signifie pas qu'il faudrait le défendre. Ses atteintes à l'indépendance judiciaire, au pluralisme médiatique, aux droits des minorités, sont réelles et graves. Mais l'usage politique qui est fait de sa figure — transformer chaque article sur la Hongrie en démonstration des vertus de l'Occident libéral — est lui-même un acte éditorial. Orienté. Reproductible à volonté.

 

Et c'est précisément ce que les nouveaux élus hongrois qui s'adressent à CNN ont compris: dans ce marché de la légitimité internationale, parler la langue des médias atlantiques, c'est déjà gagner la moitié de la bataille.

 

La propagande que l'on ne voit pas

Une analyse critique digne de ce nom ne se contente pas de relativiser les deux camps pour conclure à leur équivalence. Elle pose la question du cadre lui-même: qui décide de ce qui est propagande et de ce qui ne l'est pas ? Qui a le pouvoir de nommer ?

 

Dans le cas hongrois, ce pouvoir appartient largement aux institutions européennes et aux médias qui leur sont structurellement proches. Ce n'est pas complot — c'est alignement d'intérêts, phénomène autrement plus courant et moins visible. L'Union européenne a ses propres instruments de communication, ses campagnes d'influence, ses partenariats avec des ONG, ses financements à des médias « indépendants » dans les pays membres. Tout cela est légal, souvent utile, parfois légitime. Mais ce n'est pas neutre.

 

Prétendre qu'il existe, d'un côté, les démocraties qui informent, et de l'autre, les régimes qui propagandent, c'est entretenir une fiction commode. La réalité est que toute communication politique est mise en scène, que toute rédaction opère des choix qui sont aussi des partis pris, et que l'honnêteté intellectuelle consiste non pas à s'en indigner sélectivement, mais à en prendre acte systématiquement — y compris, et surtout, quand les partis pris en question coïncident avec les nôtres.

 

Les nouveaux élus hongrois dénoncent une machine. Ils en construisent une autre. CNN couvre leur dénonciation sans couvrir leur construction. Et le lecteur, pris dans ce jeu de miroirs, devra décider par lui-même où s'arrête l'information et où commence le récit.

 

Louis Giroud

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