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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

Europe–Russie: un malentendu stratégique devenu naufrage politique

30 Novembre 2025, 13:47pm

Publié par Louis Giroud

Depuis près de deux ans, l’Europe évolue dans une forme de brouillard moral qui absorbe tout, y compris les données les plus simples. À Moscou, Vladimir Poutine répète qu’il n’a « aucune intention d’envahir l’Union européenne », qu’il serait prêt à cesser les hostilités si les forces ukrainiennes se retiraient des territoires revendiqués par la Russie, et qu’il pourrait même « le mettre par écrit » pour dissiper les suspicions occidentales.

Dans un monde rationnel, ces déclarations seraient au moins examinées, ne serait-ce que pour tester la cohérence de la position russe et mesurer les marges d’un possible cessez-le-feu. Mais l’Europe a fait de l’écoute de l’ennemi une faute morale. La parole russe est devenue inaudible, moins en raison de son contenu que de l’injonction idéologique qui exige de la considérer comme mensongère par nature. Dans ce réflexe pavlovien, un élément s’est imposé discrètement: l’Europe ne se définit plus par ses intérêts matériels mais par sa disposition à s’indigner. Elle interprète chaque geste, chaque phrase, chaque mise au point russe à travers une grille morale qui ne produit que des certitudes auto-alimentées. Cette incapacité d’entendre n’est pas qu’un handicap diplomatique; elle révèle une perte de maîtrise de soi qui se dissimule derrière des proclamations de fermeté.

 

Une guerre régionale devenue une affaire européenne

La guerre en Ukraine est née d’un entrelacement historique que les diplomaties occidentales n’ont jamais pris le temps d’analyser dans sa profondeur. L’histoire commune des Russes et des Ukrainiens ne relève pas du folklore: elle structure la mémoire des peuples beaucoup plus sûrement que les résolutions parlementaires votées à Bruxelles. Le baptême du peuple russe à Kiev en 988, la Crimée ancrée dans l’histoire russe jusqu’en 1954, les régions russophones du Donbass liées à Moscou par la langue et par les liens familiaux: autant de données fondamentales que l’Europe traite avec la légèreté d’une puissance qui a perdu sa propre histoire et se venge en déclarant la leur illégitime.

 

Cette guerre, au lieu d’être observée comme un conflit interne entre deux nations issues d’un même corps historique, a été requalifiée en croisade universelle. L’Ukraine, soudain, n’est plus un pays fracturé mais la frontière sacrée d’une démocratie européenne mythifiée. La Russie, inversement, cesse d’être un acteur géopolitique complexe pour devenir une entité abstraite, un mal absolu, un condensé fantasmé de toutes les angoisses occidentales. Ce glissement du réel vers la narration permet d’éviter les questions embarrassantes: l’Europe n’a pas à comprendre, elle doit croire.

 

L’OTAN, les promesses et le piège géopolitique

Dans les faits, deux décisions occidentales ont préparé le terrain du conflit. L’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine fut annoncé comme un simple ajustement technique, alors qu’il touchait à la zone la plus sensible de la sécurité russe. Aucune chancellerie ne pouvait ignorer que cette perspective franchissait une ligne rouge clairement définie par Moscou depuis trois décennies. La diplomatie américaine la connaissait parfaitement; elle a choisi de l’ignorer, convaincue que la puissance militaire et médiatique suffirait à neutraliser les réactions adverses.

 

Le sabotage d’Angela Merkel et de François Hollande

Le non respect des accords de Minsk, confirmé par Angela Merkel et François Hollande eux-mêmes, constitue l’autre élément déterminant. Admettre que ces accords n’avaient pas vocation à être appliqués mais seulement à «gagner du temps» pour armer l’Ukraine, c’était reconnaître que la parole diplomatique occidentale était devenue un outil circonstanciel, dénué de toute sincérité stratégique. À Moscou, cette confession n’a pas été oubliée; elle a renforcé l’idée que l’Europe n’était plus un partenaire fiable, mais un acteur erratique dissimulant ses intentions derrière des formules abstraites.

 

Un front qui s’effondre lentement, un récit qui reste immobile

Sur le terrain, la dynamique militaire ne laisse guère de place au doute. Les lignes avancent, lentement, mais toujours dans le même sens. Les armées ukrainiennes, épuisées, manquent d’effectifs, de munitions, d’équipements lourds. Les signes de démoralisation et les désertions ne sont plus anecdotiques. La perspective d’une reconquête totale, encore répétée dans les chancelleries au printemps 2022, ne trouve plus aucun appui sérieux parmi les experts militaires.

 

«Désengagement» pragmatique américain

Le désengagement progressif des États-Unis n’est pas idéologique; il est pragmatique. Washington s’oriente vers la gestion d’un conflit figé, un affrontement durable, acceptable tant qu’il immobilise la Russie sans mobiliser directement les forces américaines. Cette évolution laisse l’Europe seule face à ses propres illusions. Elle découvre qu’elle n’a ni l’industrie de défense, ni l’autonomie stratégique, ni la cohésion politique nécessaires pour soutenir un effort militaire prolongé. Les milliards versés à Kiev ont renforcé la dépendance, sans modifier le rapport de force.

 

Ukraine: ces scandales de corruption réccurents

Le départ du directeur de cabinet de Zelensky, les démissions ministérielles, les enquêtes ouvertes par le parquet anticorruption composent un ensemble qui, dans n’importe quel autre contexte, aurait provoqué une relecture globale du soutien politique européen. Ici, il n’en est rien : la machine narrative exige un héros, et tout ce qui pourrait ternir la statue est relégué dans les marges.

 

L’Europe, consumérisée par ses alliés et convoitée par ses rivaux

Au-delà du front ukrainien, la situation européenne se déploie comme une démonstration involontaire de faiblesse structurelle. Les États-Unis ne perçoivent plus l’Europe comme un partenaire stratégique mais comme un auxiliaire fonctionnel. Le discours transatlantique conserve ses formules de façade, mais la réalité est plus sèche : l’Europe fournit la caution morale, finance la reconstruction hypothétique, absorbe les chocs économiques, pendant que Washington gère sa propre stratégie asiatique.

La Chine, elle, avance sans discours. Elle rachète des ports, s’installe dans les réseaux logistiques, infiltre le Green Deal européen par la vente massive de composants stratégiques. Elle ne conquiert pas: elle achète. Et l’Europe, persuadée d’inventer la transition écologique, ne voit pas que son modèle industriel se dissout dans les chaînes d’approvisionnement chinoises.

La Russie, exclue du système européen, s’ancre dans une alliance de circonstance avec Pékin. L’Eurasie se réorganise sans l’Europe, et souvent contre elle. Ce réalignement, qui aurait dû faire l’objet d’une analyse stratégique profonde, est traité comme une anomalie temporaire que suffiraient à résoudre quelques sanctions supplémentaires.

 

Brzezinski, le scénario révélé et l’Europe qui tombe dedans à pieds joints

La fragmentation du continent européen n’a pourtant rien de mystérieux. Zbigniew Brzezinski l’avait théorisée dès 1997: la puissance qui contrôlera l’Eurasie dominera le monde; pour l’empêcher, il fallait utiliser les Européens comme proxys et les couper définitivement de la Russie. Ce modèle, appliqué sans nuances, a transformé l’Europe en instrument plutôt qu’en acteur. Ce rôle subalterne est aujourd’hui assumé par Bruxelles sans même en percevoir les conséquences stratégiques.

 

Le retour de la géographie, cette ennemie du dogme

Dans cette crise, un principe simple réapparaît avec une netteté brutale: la géographie impose ses lois à ceux qui l'oublient. La Russie restera toujours un voisin continental, un acteur essentiel de la sécurité européenne. La volonté de l’exclure, de l’isoler, de la réduire à une fonction hostile est une illusion stratégique. La stabilité du continent dépendra un jour, qu’on le veuille ou non, d’une forme de réconciliation géopolitique avec Moscou. Le dire aujourd’hui expose à l’anathème; demain, ce sera une évidence.

 

Les alternatives: confrontation ou réconciliation ?

L’alternative européenne se résume désormais clairement: persister dans un alignement atlantiste qui prolonge un conflit sans vainqueur, ou préparer le terrain d’un dialogue stratégique avec la Russie lorsque la guerre se figera. Le premier scénario mène à l’épuisement économique, à la dépendance militaire et à une marginalisation géopolitique ; le second exige un courage politique que l’Europe ne semble plus posséder.

 

L’Europe perdue dans sa bureaucratie

Le conflit ukrainien est devenu le miroir d’une Europe incapable de se penser comme puissance. Elle se déclare morale mais ignore les conséquences de ses choix ; elle prône l’unité mais délègue sa souveraineté; elle se croit forte mais se découvre dépendante. La Russie a défini sa stratégie. Les États-Unis ont clarifié la leur. La Chine avance, imperturbable.
Au centre de l’échiquier, l’Europe hésite, s’agite, proclame, mais ne décide plus.

La question n’est pas de savoir ce que veut Moscou; elle est de savoir si l’Europe veut encore quelque chose pour elle-même.

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«Bilatérales III»: La Suisse n'aurait de valeur que lorsqu’elle s’abolit elle-même ?

29 Novembre 2025, 04:41am

Publié par Louis Giroud

Depuis la chute du « mur », un étrange ballet agite les hauteurs fédérales : des politiciens virevoltent sous le parapluie des organisations internationales comme de petits notables persuadés d’avoir reçu la Grâce de démontrer que la Suisse n’est pas un repaire d’idiots dont les ancêtres auraient trop tiré sur la « fée verte », mais un terreau d’esprits éclairés capables de relever la tête au moment opportun. Autrement dit : un pays prêt à s’aplatir avec l’enthousiasme appliqué d’un élève modèle rêvant d’être enfin convié à la table « étoilée ». Quant à la démocratie directe, elle glisse au rang de relique embarrassante, reléguée aux côtés des cors des Alpes, des toupins et des potets… Le Grütli peut bien se racornir ; l’essentiel, désormais, est que Bruxelles approuve.

Les élites helvétiques, qui pour la plupart n’ont jamais vraiment accepté d’être surveillées par le souverain, ont dès lors trouvé dans l’internationalisme institutionnel un refuge enthousiasmant. Là-haut, dans les étages feutrés de l’ONU, de l’OTAN ou de l’UE, aucun citoyen n’interrompt leurs rêves, aucun référendum ne vient saboter leurs élans visionnaires, aucune initiative populaire ne vient rappeler que le mot « peuple » n’est pas un concept rural mais une réalité organique. Dès que ça brille « là-haut », on accourt, on signe, on se prosterne, on s’invite à des conférences où l’on parle un anglais « fédéral » hésitant mais approbateur…

 

Une antiquité encombrante

Le problème pour tous ces gens-là : la neutralité est une antiquité encombrante. Et la souveraineté populaire, une anomalie embarrassante qui les empêche d’exprimer leurs visions éclairées. La démocratie directe apparaît comme un anachronisme rural, une coutume que l’on tolère encore faute d’avoir trouvé la procédure adéquate pour la dissoudre sans scandale — parce que, même avec le garde-fou de la double majorité peuple-cantons, elle fonctionne encore trop bien. Voilà le problème. Enfin, la neutralité, autrefois le joyau de la couronne helvétique, se voit traitée comme un bibelot embarrassant que l’on essaie de cacher avant l’arrivée des invités prestigieux.

 

Le jour où le peuple a cassé la machine

Souvenir cuisant des hautes sphères : décembre 1992. Le peuple et les cantons disent non à l’EEE. Une claque magistrale. Un rappel brutal : ici, ce n’est pas le Conseil fédéral qui commande. Le souverain, dans sa vulgaire obstination démocratique, rappela que la Suisse n’était pas un terrain vague disponible pour un projet impérial. Depuis, l’élite rumine cette humiliation comme un vieux fromage oublié dans une cave humide.

Relire aujourd’hui les procès-verbaux de l’époque a quelque chose de baroque. On y découvre un Conseil fédéral qui panique comme un étudiant surpris en train de copier. Certains s’effondrent dans le pathos, d’autres invoquent le destin historique, d’autres encore accusent le peuple de croire les « menteurs » — formule audacieuse, surtout venant de ceux qui, quelques années plus tard, prédisaient une immigration maximale de 8 000 personnes par an. On connaît la suite : ce fut dix fois plus. Les chiffres sont têtus, contrairement à la foi européiste.

 

Le grand cirque du « pas d’adhésion »

À défaut d’avoir obtenu la fusion directe par l’EEE, l’élite inventa le compromis à rallonge, un tour de passe-passe linguistique appelé « voie bilatérale ». Il suffisait de remplacer le mot « adhésion » par le mot « accord » pour rendre l’ensemble digeste, un peu comme on remplace l’odeur d’un médicament soluble par une fausse saveur de citron. Le résultat est toujours amer, mais l’arôme rassure. Une vraie trouvaille marketing.

Avec les bilatérales, la Suisse entra dans une longue suite d’arrangements où l’on donnait beaucoup en espérant ne pas recevoir trop d’injonctions. On promit à la population un ciel sans nuages : moins de criminalité, moins de demandeurs d’asile, moins de chaos.

En coulisses pourtant, les négociations ressemblent à une liquidation d’inventaire :
– libre circulation mal calibrée ;
– clause guillotine pensée par un esprit sadique ;
– promesses coûteuses emballées dans un optimisme technocratique délirant.

On a même eu droit à la grande fantaisie Schengen/Dublin : « moins d’asile », « moins de criminalité », « seulement 7,4 millions par an ». Aujourd’hui, les coûts dépassent les cent millions. Le mensonge technocratique a encore une fois tenu la distance d’une fusée en papier mâché.

 

L’UE 2.0, un empire qui ne cache plus son jeu

En 2008, Bruxelles annonce officiellement que la voie bilatérale est « finie ».
Fini le cabaret, place au vrai cinoche IMAX : la Suisse doit reprendre l’acquis communautaire, se soumettre aux juges étrangers, accepter une tutelle institutionnelle permanente. Une sorte de protectorat chic.

Viviane Reding résume l’idée avec une franchise presque rafraîchissante : les accords bilatéraux ont fait leur temps. Traduction : « Arrêtez vos bricolages helvétiques, passez au régime adulte : l’obéissance. »

 

Le Père Noël pour Bruxelles, le Père Fouettard pour la Suisse

Le dernier traité en date, négocié dans l’ombre et sans nom officiel, incarne cette volonté de faire croire que l’on avance vers un accord d’égal à égal tout en organisant une hiérarchie absolue. Le texte exige que l’UE fixe les règles, que sa juridiction dise le droit, que la Suisse finance le dispositif. Ce n’est plus une discussion, mais une prise d’otage en gants blancs.

Un texte qui promet :
– lois suisses déterminées ailleurs ;
– juges européens au sommet de la pyramide ;
– 350 millions par an, comme loyer de soumission.

Un traité qui ne ressemble à rien de bilatéral, mais bien à une version moderne du servage administratif. Le Conseil fédéral l’avait rejeté en 2021. En 2024, il l’accepte. Le courage change, les critiques restent.

 

L’illusion bilatérale : un décor qui s’appelle tutelle

La Suisse est sommée d’accepter que l’UE décide des normes, tranche les litiges, impose ses priorités, sanctionne les écarts et prélève son tribut. On nous assure qu’il ne s’agit que de continuité, qu’il n’y a aucune abdication, qu’il s’agit d’une modernisation, d’une consolidation, d’un progrès. Mais la vérité, elle, ne suit pas la liturgie officielle : aucun pays souverain n’accepterait de déléguer la production de son droit à un organe étranger sans reconnaître simultanément qu’il cesse d’être maître de lui-même.

Ce traité n’a rien d’un partenariat : c’est un acte d’obédience maquillé. La colonisation moderne n’a plus besoin de drapeaux ni de garnisons. Elle s’installe dans les traités, se glisse dans les clauses, se dissimule derrière des dispositifs juridiques où la souveraineté se dissout comme un sucre dans un café tiède.

La vérité est nue comme une statistique : ce n’est pas l’invite à une « table étoilée », c’est une «commission» emballée dans son papier hygiénique… Et ceux qui continuent à appeler ça « voie bilatérale » sont au mieux des illusionnistes. Des vendeurs de poudre de perlimpinpin. Des politiciens qui rêvent d’un pays sans peuple — un pays enfin gouverné par eux seuls...

 

La résistance d’un pays qui refuse de mourir proprement

La tragédie helvétique tient à cette contradiction: la population continue de vouloir un pays indépendant, tandis qu’une partie de l’élite rêve d’un État, dissous, délivré du fardeau d’un peuple qui vote mal de plus en plus souvent.

Cette tension donne à la Suisse un visage presque romanesque : celui d’une nation qui refuse de mourir proprement, malgré les efforts persistants de ceux qui aimeraient tant l’installer dans le grand cimetière doux des États qui ont abdiqué.

Reste à savoir si la lucidité l’emportera ou si le pays finira absorbé par une structure qui confond la puissance avec l’uniformité, et la modernité avec la capitulation.

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Dans les coulisses d’un Empire drogué à ses propres mensonges

27 Novembre 2025, 11:19am

Publié par Louis Giroud

Depuis un siècle, Washington rabâche la fable du sauveteur planétaire, mais l’histoire réelle ressemble davantage à un western filmé dans un sanatorium moral : les mêmes cow-boys séniles, les mêmes flingues, les mêmes rideaux de fumée. Même quand Tulsi Gabbard, directrice du renseignement prétend sonner la fin de la récréation, on imagine derrière elle les inamovibles tireurs de ficelles du complexe militaro-industriel, dicter les «Écritures» au Pentagone.

Même si l’on affirme officiellement que les États-Unis auraient fini par comprendre les ravages de leurs croisades — cimetières multiples, milliards réduits en cendres, peuples dévastés, terroristes dopés par les bombes des libérateurs — on assisterait presque à une autocritique christique, si l’on ne voyait pas en même temps les porte-avions filer vers les Caraïbes pour transformer le Venezuela en station-service privatisée. Le renoncement messianique tourne au gag macabre. L’Empire n’abdique jamais : il somnole un instant, digère, puis repart en chasse.

 

Les chiffres qui accusent

La confession de Tulsi Gabbard aurait pu choquer si elle n’avait été confirmée depuis longtemps par la comptabilité même de l’État américain. Le Congressional Research Service — cette mécanique austère comparable au service scientifique du Bundestag — dénombre 251 interventions militaires entre 1991 et 2022. Une moyenne de huit par an. Une précision clinique qui n’inclut ni les coups d’État téléguidés, ni les opérations clandestines des services secrets, ni les ingérences dont aucun rapport officiel ne souhaite porter la trace.

Le discours humanitaire qui accompagne ces interventions sonne comme une rengaine coloniale : on parle de liberté, on vend la démocratie comme un produit empaqueté, on invoque la lutte contre le terrorisme. Résultat : les ennemis se multiplient, les peuples s’enfoncent, et les États-Unis accumulent fiascos et désastres.

La directrice du renseignement ne dit rien que l’Histoire n’ait déjà hurlé. Cette fois, pourtant, c’est l’Empire lui-même qui murmure l’aveu : la démesure a un prix, mesuré en vies, en villes détruites, en menaces nouvelles. L’un des fruits familiers de ces décennies de chaos porte un nom devenu tristement banal : l’« État islamique », enfant monstrueux né des guerres américaines, dont la généalogie remonte directement aux déserts que Washington a déchirés au nom du Bien.

 

Washington promet de se “retenir…”

La contradiction ne gêne personne à Washington. Alors que Tulsi Gabbard évoque la nécessité de renoncer aux interventions, Donald Trump agite — comme à son habitude — la menace d’un conflit contre le Nigeria. Et comme si l’aveu de Gabbard n’avait jamais existé, des bâtiments de guerre américains se massent au large du Venezuela, tandis qu’un ballet meurtrier dans les Caraïbes aligne les bateaux coulés au nom d’une croisade antidrogue sans fin. Les juristes parlent d’« exécutions extrajudiciaires ». À Washington, ce vocabulaire passe comme une note de bas de page.

Depuis le 11 septembre, les États-Unis ont perfectionné une doctrine qui consiste à tuer avant de juger. Doctrine raffinée sous Barack Obama — prix Nobel de la paix au titre tragiquement ironique — qui ordonna des milliers d’assassinats par drones, réduisant des civils à des « dommages collatéraux » comme on corrige une faute sur un rapport. L’annonce de Gabbard aurait pu marquer un tournant. En réalité, elle ne fait que commenter une mécanique qui ne s’arrête jamais.

 

Le Venezuela, une vieille obsession

Aucun diplomate sérieux ni analyste lucide n’ignore ce qui se joue au Venezuela. Washington ne mène pas une croisade contre les trafiquants : il prépare un changement de gouvernement, une opération de récupération énergétique. Le pays, autrefois station-service des multinationales américaines, possède l’une des plus vastes réserves pétrolières du monde. Et la demande mondiale en gaz et pétrole grimpera encore. Il suffit de regarder les cartes géologiques pour comprendre la frénésie américaine.

Nicolás Maduro est décrit comme le complice d’un cartel fantôme — le fameux « Cartel de los Soles ». Une construction fictionnelle, explique Pino Arlacchi, ancien directeur exécutif de l’ONUDC, qui compare cette accusation à un monstre de cinéma : une créature mythologique, utile à justifier sanctions, embargos et menaces militaires.

 

Un verrou géostratégique

Quarante ans de lutte américaine contre la drogue n’ont produit qu’un paysage saturé de bases militaires dans les Andes. Officiellement, elles servent à éradiquer les cultures illégales. En réalité, elles constituent un dispositif sophistiqué de contre-insurrection, un verrou géostratégique sur l’arrière-cour latino-américaine. La CIA, dans les années 1980, s’était déjà forgé la réputation de « plus grand trafiquant de drogue des États-Unis ». Au Vietnam, les services de renseignement avaient compris que l’opium pouvait financer les guerres que le Congrès n’aurait jamais votées.

 

Dès son premier mandat, Trump a densifié la présence militaire autour du Venezuela. Il a renforcé les sanctions entamées vingt ans plus tôt, lorsque Hugo Chávez — l’ancien officier devenu figure du « socialisme du XXIe siècle » — avait osé nationaliser le pétrole et les industries clés. Crime impardonnable pour Washington, qui ne tolère la souveraineté qu’au sein de son propre camp. Maduro est aujourd’hui rangé dans le même tiroir que Kim Jong-un : celui des nuisibles incompatibles avec le récit impérial.

 

Trump, élu pour en finir avec les guerres, mais piégé dès le départ

Tulsi Gabbard n’a pas tort : une partie du peuple américain a effectivement élu Trump pour mettre fin à la prolifération des interventions militaires. Peut-être en a-t-il eu l’intention, par moments. Peut-être certains de ses conseillers ont-ils lu Emmanuel Todd, qui explique dans L’Occident en déclin que l’OTAN, rongée par la peur de son propre affaiblissement, préfère l’escalade au compromis.

Mais la question n’a jamais été ce que Trump voulait. La question était : qu’est-ce que le système lui permettait ?
Le président américain apparaît comme un géant théorique coincé dans un enclos politique balisé et gardé par des forces invisibles mais permanentes :

  • Wall Street contrôle la finance,
  • Big Oil verrouille l’énergie,
  • le complexe militaro-industriel pilote l’essentiel de la politique étrangère,
  • les services de renseignement relient ces blocs,
  • et les médias servent d’amplificateurs et d'influenceurs dociles.

La moindre tentative de rapprochement avec la Russie, d’ouverture vers la Corée du Nord ou de réduction des forces armées déclencha un ouragan médiatique méticuleusement orchestré.

 

Russiagate : une tempête fabriquée

Ce qui a suivi relève du délire collectif, orchestré avec une précision industrielle. Lorsque WikiLeaks publia vingt mille courriels du Comité national démocrate, l’équipe d’Hillary Clinton réagit avec une célérité quasi mécanique : les services secrets avaient — affirmait-on — identifié une cyberattaque russe. Le récit était prêt, calibré : Poutine voulait abattre Clinton et installer Trump.

Les médias, déjà avides de revanche contre ce président qui les bravait, se ruèrent sur cette histoire comme sur une drogue dure. Pendant des années, ils firent tourner la fable, alimentée par de nouveaux « indices » produits par les officines du renseignement. La mise en scène fut si totale qu’on en oublia l’essentiel : l’enquête de Robert Mueller, homme du système par excellence, n’a rien trouvé.

Le Sénat convoqua, en 2017, sous serment, ceux qui prétendaient détenir des preuves. Aucun ne put confirmer quoi que ce soit. Le cœur du mythe se vida en silence. Mais les médias se turent. Pas de mea culpa. Pas d’introspection.

 

Ce n’est qu’en avril 2020 — trois ans plus tard — que la vérité fut timidement évoquée : Russiagate s’était effondré de lui-même, illusion trop lourde pour se soutenir. Patrick Lawrence, journaliste chevronné, ancien correspondant en Asie, raconte dans Journalists and Their Shadows le prix payé pour avoir dénoncé l’hystérie médiatique : limogé de The Nation, honni par ses pairs, persécuté pour avoir osé qualifier l’affaire de « job interne » à l’entourage de Clinton. Il décrit un climat où les médias américains ont infligé à la démocratie des dégâts comparables à ceux que la guerre froide avait causés aux esprits : une dévastation lente, prolongée, invisible. Les services secrets avaient fini par cibler leur propre population, comme autrefois dans les régimes du bloc de l’Est. La guerre froide n’a jamais été un simple affrontement extérieur : elle fut également une entreprise de manipulation domestique.

 

Au commencement était Dulles : l’âge d’or de la presse infiltrée

Pour comprendre la profondeur de cette mécanique, il faut revenir au début : 1953.
Cette année-là, Allen Dulles — frère du secrétaire d’État John Foster Dulles — prend la tête de la CIA. La presse américaine devient un terrain d’expérimentation, l’opinion publique un instrument, les rédactions des avant-postes. On recrute des journalistes-influenceurs, on les forme, on les finance.

On fabrique des articles, on distille des commentaires, on glisse des informations dans les journaux comme un poison dans une coupe de vin. Le système fonctionne si bien que, lorsque l’existence de ces « journalistes-collaborateurs » finit par filtrer, la CIA orchestre une fuite contrôlée : trois douzaines d’entre eux seraient sur sa liste de paie.

Le scandale entraîne la mise en place du Frank Church Committee au Sénat. Six volumes d’enquête qui éclairent à peine plus qu’un couloir sombre. Les journalistes compromis ne sont pas contraints de témoigner. On protège l’édifice.Des années plus tard, des enquêtes indépendantes révèlent l’ampleur réelle : plus de 400 journalistes travaillaient pour la CIA.

En 1963 déjà, l’ancien président Harry Truman s’alarme publiquement : il n’avait jamais imaginé que la CIA deviendrait l’architecte de « sombres complots d’assassinat en temps de paix ». Il appelle à restreindre ses opérations. Mais les monstres ne se laissent pas refermer.

 

L’obsession américaine pour une Europe indépendante

Lorsque Truman publie ce texte, Charles de Gaulle échappe à plusieurs attentats. Le général est convaincu : derrière les tueurs se profile une ombre américaine. La presse française dévoile des connexions troubles entre Allen Dulles et des officiers putschistes. Le climat devient si tendu que John F. Kennedy appelle de Gaulle pour tenter de l’apaiser — et obtenir des informations sur les agissements de son propre patron de l’espionnage.

De Gaulle portait une vision insupportable pour Washington : une Europe souveraine, unie de Londres à Moscou, une « Europe des patries » libérée de la tutelle américaine. Et lorsqu’il accepte la décolonisation de l’Algérie, les faucons américains y voient une trahison : pour eux, Alger libre signifie Alger livrée au communisme.

Dans l’esprit des stratèges américains, l’Europe demeure un champ de bataille, une ligne de front, jamais un partenaire. L’indépendance gaullienne ne pouvait qu’attirer les balles.

 

Le “deep state” : ni fantasme ni caste unique, mais organisme en auto-allumage

On se trompe toujours sur l’« État profond ». On lui prête des catacombes, des conspirations nocturnes, des maîtres cachés. La réalité est plus banale et plus inquiétante : un biotope de carriéristes permanents, un compost d’agences, de diplomates, de généraux prudents, de technocrates indéboulonnables et de journalistes institutionnels qui, sans jamais coordonner leurs actions, pensent de la même manière.

Pas besoin de complot : l’habitus suffit. Ce milieu ne se réunit pas : il réagit. Il ne conspire pas : il s’autoprotège. Qu’un élu ose toucher au dogme — sécurité, alliance sacrée, marché sanctifié — et l’appareil s’embrase tout seul, comme un vieux moteur saturé d’huile idéologique.

 

Aucun chef, mais une réaction immunitaire parfaitement synchronisée

La clé n’est pas l’unité, mais la ressemblance : mêmes écoles, mêmes promotions, mêmes loyautés transatlantiques, mêmes réflexes de prudence « responsable ». De loin, cela ressemble à une volonté unique ; de près, c’est la convergence mécanique de milliers de carrières soucieuses de perdurer.

Les rivalités internes sont réelles, les coups de poignard fréquents, mais rien n’altère l’horizon : la continuité sacrée des doctrines. Les scrutins passent comme pluie sur un pare-brise ; la route, elle, reste identique.

Ce n’est ni un mythe, ni une conjuration, ni une oligarchie secrète. C’est pire : une inertie organisée, nichée dans les zones du pouvoir où il n’existe ni élections, ni responsabilités, ni fin.

En 2010, le Washington Post révèle que 854 000 personnes travaillent aux États-Unis pour des programmes classifiés, réparties sur 10 000 sites. Un archipel tentaculaire, un pays dans le pays.

 

Cet appareil n’est pas homogène :

  • au Pentagone, certains généraux ont résisté à ceux qui voulaient armer l’Ukraine avec des missiles capables de frapper Moscou ;
  • en 2007, sous Bush, les services secrets contredisent la Maison-Blanche en affirmant que l’Iran a interrompu son programme nucléaire militaire ;
  • en 2013, Obama renonce in extremis à frapper la Syrie faute de preuves reliant l’attaque au sarin à Assad.

Les présidents passent. Les machines administratives demeurent — contradictoires entre elles, mais toujours souveraines.

 

John F. Kennedy face à la bête

Lorsque Kennedy entre en fonction, il souhaite éviter une guerre nucléaire et maintenir une coexistence relative avec l’URSS. La CIA n’en veut pas. L’épisode de la Baie des Cochons en est l’illustration parfaite : Kennedy souhaite camoufler l’opération en révolte interne des anticastristes ; Dulles veut une intervention militaire ouverte.

Voyant le président réticent, Dulles l’abreuve d’informations tronquées, espérant provoquer un échec qui obligerait Kennedy à frapper plus fort. Kennedy refuse. Il refuse le piège, il refuse la logique du « toujours plus ».
Il paiera quelques années plus tard, d’un prix que l’Histoire officielle préfère envelopper de mythologies rassurantes.

 

Trump, cabotin malgré lui

On peut voir en Trump le cabotin décrit par ses adversaires : bluffeur, joueur compulsif, improvisateur. Mais réduire ses zigzags diplomatiques à un trait de caractère serait une erreur : aucun président américain n’évolue en apesanteur. Chacun entre dans un nid déjà occupé, dont le premier habitant est cet immense coucou qu’est le complexe militaro-industriel, qui éjecte tout ce qui ne nourrit pas son appétit.

Trump n’y a pas échappé.

 

Le pouvoir absolu du président : l’une des farces les mieux entretenues

Sous ses rodomontades isolationnistes, il a dû céder aux impératifs du système. Il lui fallait fournir des preuves de force — même artificielles — pour éviter que l’appareil ne le renverse de l’intérieur.
Son errance entre « America First » et démonstrations militaires s’explique ainsi : ce n’est pas lui qui oscillait, c’est la cage qui imposait ses mouvements.

Aucun président n’y échappe. Aucun.

 

L’économie des armes : la logique implacable du profit

Günther Anders, philosophe à la lucidité glaciale, résumait la vérité que les technocrates de la guerre préfèrent enfouir :« Les armes ne sont pas faites pour les guerres : les guerres sont faites pour les armes. »

Toute la structure économique occidentale repose sur un triangle presque parfait :

  1. Réarmement : on fabrique, on finance, on justifie.
  2. Guerre : on déploie, on détruit, on consomme.
  3. Reconstruction : les mêmes entreprises rebâtissent ce qu’elles ont contribué à raser.

Une boucle sans morale, sans fin. Le numérique s’y est ajouté : la guerre cybernétique a intégré l’industrie informatique à cette danse macabre.

 

Le Projet pour un Nouveau Siècle : manifeste pour un empire perpétuel

En 1997, des stratèges et lobbyistes rédigent le Project for a New American Century (PNAC), plaidoyer brut pour une domination américaine garantie par la force. La diplomatie y apparaît comme un supplément d’âme facultatif ; l’avenir doit se bâtir par des interventions, des démonstrations de puissance, des guerres préventives.

Cette pensée persiste. En 2019, la RAND Corporation publie Overextending and Unbalancing Russia, manuel pour pousser Moscou à la rupture stratégique. Seuls les noms des rapports changent.

 

Un empire profond qui dépasse les présidents

Le conflit entre Trump et ses services secrets n’était pas un caprice : c’était une bataille contre un système ancien, affiné depuis la guerre froide. Allen Dulles méprisait Kennedy ; Kennedy le lui rendait bien. En façade, protocole. En coulisse, guerre ouverte. John F. Kennedy voulait une coexistence prudente. La CIA voulait la confrontation. Et au centre de cette lutte demeurait la question fondamentale : Qui gouverne ? Le président élu, ou l’appareil permanent qui se renouvelle sans jamais répondre de rien ?

Kennedy commit l’erreur cardinale : croire qu’il dirigeait l’État. Son destin tragique — quelles qu’en soient les interprétations — demeure le rappel le plus brutal de la vérité souterraine des États-Unis : le pouvoir élu se heurte toujours au pouvoir permanent.

 

Trump, dernier avatar d’une longue lignée d’illusions

On peut railler Trump pour son instabilité ou son impulsivité. Mais son errance diplomatique ne fut jamais un trait psychologique : elle fut le résultat d’une mécanique qui exige qu’un président parle d’isolationnisme tout en agissant en gendarme global, prêche la paix en livrant des armes, vante la souveraineté tout en orchestrant sanctions et blocus.

Ce n’est pas Trump qui dirigeait : c’est l’infrastructure impériale qui dictait.
Le slalom entre « America First » et frappes ciblées est la stratégie elle-même, imposée par l’appareil militaro-industriel.

 

Quand l’Empire se raconte des histoires pour survivre

Le discours de Tulsi Gabbard, annonçant la fin des aventures de « regimea change », pourrait presque séduire : l’image d’un pays qui se réveillerait enfin.
Mais le même jour, les navires américains avançaient vers le Venezuela.
Le même mois, la Maison-Blanche menaçait le Nigeria.
La même année, des bateaux étaient coulés dans les Caraïbes, équipages exécutés sans procès, conformément à une doctrine inaugurée sous Obama : tuer plutôt que capturer.

L’Amérique promet la fin de ses travers au moment exact où elle les reproduit.
Ce n’est pas un accident : c’est la nature même de l’Empire.

 

Un système né de la guerre froide, consolidé par la désinformation

Rien ne disparaît dans l’architecture du pouvoir américain : les vieux réflexes survivent, recyclés pour le présent. Le complexe militaro-industriel demeure l’un des moteurs les plus puissants de l’économie occidentale. Les services secrets, censés protéger la nation, se retrouvent régulièrement en position de saper leur propre gouvernement lorsqu’il tente de dévier la trajectoire impériale.

 

Les interventions militaires des États-Unis depuis 1991

 

1991 - Deuxième guerre du Golfe contre l’Irak : la première démonstration américaine de l’ère post-soviétique, mise en scène mondiale de la supériorité militaire.

1992 - Imposition d’une zone d’exclusion aérienne en Irak, contrôle permanent du ciel étranger.

1992–1994 - Intervention militaire en Somalie, sous couvert humanitaire, terminée dans le chaos.

1993 - Bombardement de Bagdad par des navires de guerre américains.

1994 - Intervention militaire en Haïti, nouvelle démonstration d’« exportation de la démocratie ».

1994–1995 - Bombardement massif de la Bosnie-Herzégovine, prélude à la fragmentation des Balkans.

1998 - Raid aérien contre une prétendue usine d’armes chimiques au Soudan — qui n’en était pas une.

1999 - Guerre de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie, pivot stratégique de l’élargissement vers l’Est.

2001–2021 - Vingt ans de guerre en Afghanistan : l’intervention la plus longue de l’histoire américaine.

2003 - Troisième guerre du Golfe contre l’Irak : invasion fondée sur des armes imaginaires.

2011 - Guerre de l’OTAN contre la Libye : chute de Kadhafi, chaos durable.

Depuis 2014 - Guerre contre l’État islamique (EI) au Moyen-Orient.

Depuis 2015 - Interventions militaires au Yémen, dans un conflit meurtrier oublié des médias.

Depuis 2017 - Participation directe à la guerre en Syrie, au-delà des opérations clandestines précédentes.

2020 - Assassinat ciblé du général iranien Qassem Soleimani : acte de guerre unilatéral.

2024 - Attaques de missiles contre les zones contrôlées par les Houthis au Yémen.

2024 - Frappe contre les Gardiens de la Révolution en Irak.

2025 - Attaques contre des installations nucléaires iraniennes.

 

Remarque finale:

À ces interventions officielles s’ajoutent les opérations clandestines, les actions de la CIA, les tentatives de changement de régime et autres ingérences invisibles,
dont aucune liste ne sera jamais exhaustive.

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LE PROJET MORTIFÈRE DE MACRON : UN NOUVEAU SERVICE MILITAIRE

27 Novembre 2025, 00:10am

Publié par GPTV - Nicolas Stoquer

La Matinale de Géopolitique Profonde du 26 novembre 2025

La stratégie française sur l’Ukraine glisse vers une ligne dure qui contredit la dynamique diplomatique voulue par Washington. En présentant le cessez-le-feu comme seule porte d’entrée, sans horizon politique clair, Paris entretient l’idée d’un conflit gelé et réversible, loin de toute stabilisation réelle. La régénération militaire de l’Ukraine devient la priorité, plaçant la France dans une posture de soutien prolongé qui frôle la co-belligérance.

 

L’évocation de forces occidentales déployées après un cessez-le-feu marque une rupture profonde avec les dogmes initiaux de l’OTAN. Cette option introduit une ambiguïté stratégique majeure : jusqu’où l’Europe acceptera-t-elle de s’engager dans un rapport de force direct avec Moscou ? Elle risque aussi d’accentuer les fractures internes, alors que plusieurs capitales privilégient une sortie progressive de la confrontation.

 

À cela s’ajoute une inflation autour des « guerres hybrides », présentées comme une menace diffuse mêlant cyberattaques, manipulations sociales et opérations clandestines. Une menace élargie à ce point ouvre la voie à toutes les interprétations et facilite l’expansion silencieuse des mécanismes de gouvernance cachée.

 

Cette trajectoire isole Paris au moment où l’Europe peine à articuler une stratégie cohérente. Entre pressions militaires, diplomatie contrainte et risques d’escalade, se joue une bataille cruciale pour la souveraineté européenne et la place de la France dans l’ordre mondial qui se recompose.

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L’OLIGARCHIE A TROUVÉ SON NOUVEAU CHAMPION !

26 Novembre 2025, 23:52pm

Publié par GPTV

Le paysage politique français est en train d’être redessiné par une ingénierie sociale assumée. La montée en puissance artificielle de Jordan Bardella s’inscrit dans une stratégie de gouvernance cachée qui vise à produire un candidat compatible avec l’UE, l’OTAN et la BCE.

La disparition méthodique de Marine Le Pen dans les sondages n’est pas un accident : elle révèle un basculement orchestré par les médias alignés et les instituts d’opinion, qui préparent une alternance contrôlée plutôt qu’un véritable choix démocratique.

Ce repositionnement sert un objectif clair : neutraliser toute expression souverainiste en offrant à Bruxelles et Washington un successeur docile au macronisme. La construction médiatique du « favori de 2027 » efface les lignes de fracture réelles entre souveraineté nationale et mondialisme institutionnel. La neutralisation parallèle de Marine Le Pen, judiciaire, symbolique et médiatique, montre comment l’État profond français organise l’effacement des voix perçues comme trop indépendantes. L’illusion démocratique se poursuit : offrir au public un ersatz d’opposition pour maintenir le verrou technocratique intact. Ce processus d’invisibilisation n’est que le symptôme d’un effondrement occidental piloté par les élites, déterminées à empêcher l’émergence d’une véritable alternative populaire. Nicolas Stoquer explore la stratégie médiatique qui prépare une alternance sous contrôle, en direct sur Géopolitique Profonde.

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France 2030: Une machine de guerre médiatique en surchauffe

26 Novembre 2025, 08:03am

Publié par Louis Giroud

La France officielle s’est lancée dans une entreprise de formatage et de conditionnement massif. Il ne s’agit plus d’informer, encore moins de réfléchir: il faut produire de la sidération. Le pays se transforme en chambre d’écho où chaque déclaration doit dépasser la précédente, où la nuance disparaît sous la pression du spectaculaire. La Russie sert d’écran total. On y projette tous les scénarios anxiogènes possibles. L’histoire n’a plus droit de cité. La cohérence encore moins.

Les médias en transe

Les rédactions ressemblent à des chaînes de montage où l’on assemble, heure après heure, le même message agressif, la même injonction alarmiste, les mêmes frissons recyclés. Les intervenants se succèdent dans un ballet parfaitement huilé: chacun transforme l’actualité en menace imminente et grave. Pas d’hypothèse alternative. Pas de contre-argument. Pas de frein. Le rôle des journalistes se réduit à amplifier le bruit de fond voulu par l’appareil politico-administratif. Ils ne posent plus de questions. Ils valident, confirment, répètent. Ils revendiquent leur soumission comme une compétence. Leur sécurité professionnelle dépend de cette fidélité absolue à la dramaturgie du moment.

 

L’angoisse comme outil de gestion

Depuis des années, les pouvoirs en place misent sur la peur comme méthode de gouvernement. L’alternance d’alertes extrêmes et d’accalmies trompeuses fonctionne comme un système de pression continue. L’attention publique reste captive. L’opinion n’analyse plus: elle sursaute.

Cette technique a été perfectionnée jusqu’à devenir un réflexe d’État. Le citoyen est transformé en consommateur d’alertes. On lui apprend à anticiper le pire pour mieux accepter l’arbitraire. À force, la population vit dans un état d’attente nerveuse permanente, conditionnée à réagir au signal plutôt qu’aux faits.

 

Les experts automatiques

Pour valider cette mécanique, on convoque les «spécialistes». Le général «traquenard» par exemple, celui qui s’est échoué sur toutes ses analyses passées, parade à nouveau en mentor géopolitique. Il sermonne ceux qui, malgré tout, pensent encore par eux-mêmes. Il revêt sa tenue de guerre conceptuelle, bardée de certitudes déjà périmées.

 

Le rôle de ces gens consiste à servir de caution pseudo-scientifique à une vision déjà écrite à l’avance. L’imagination remplace la connaissance. On annonce des offensives impossibles, des frontières fantasmées, des scénarios grotesques d’invasions dignes de bandes dessinées. Cela suffit pour fabriquer du contenu, pour occuper l’espace, pour saturer les écrans.

 

Les personnalités publiques en roue libre

Certaines figures politiques ou médiatiques dépassent même le besoin d’exister: elles cherchent à dominer la scène en poussant à l’escalade. Elles parlent de guerre comme d’un événement ordinaire, d’un simple plan de carrière. Elles manipulent les dates, inventent des échéances, mettent en scène une Europe prête à l’affrontement comme si cela relevait de la bonne gestion.

D’autres se rêvent stratèges. Ils expliquent doctement ce qu’il faudrait faire, comment tenir tête, comment «envoyer un signal». On peine à croire qu’ils comprennent ce qu’impliquerait un conflit réel. Quand le danger se rapproche, ce sont les premiers à disparaître des radars. Ils savent très bien que l’héroïsme ne sera pas leur rôle. Ils préfèrent la posture.

 

Les illusions de courage

On les observe avec un certain amusement: ces mêmes voix qui réclament des mesures toujours plus radicales ne montrent jamais le moindre signe de responsabilité personnelle. Leur vision de la guerre reste théorique. Leur implication se limite à des formules sonores, des phrases martelées pour impressionner le public.

Lorsqu’on mesure leur constance, on s’aperçoit qu’ils ne tiennent debout que grâce à la scénarisation permanente. Leur témérité n’est qu’un élément de décor. Ils misent sur la catastrophe pour se donner un rôle dans l’histoire, mais leur premier réflexe serait la désertion si le réel surgissait à leur porte.

 

Un système qui tourne à vide

La France de 2030 n’a pas besoin d’ennemi extérieur pour se tromper de combat. Le pays tourne sur une machine narrative devenue incontrôlable. La russophobie n’est qu’un carburant parmi d’autres. Le but réel consiste à maintenir la population dans un état où l’angoisse remplace la lucidité, où l’imaginaire de crise recouvre toute possibilité de débat.

Les responsables politiques entretiennent la menace pour masquer leurs propres échecs. Les médias répètent ces menaces pour préserver leur place. Les experts les justifient pour sauver leur crédibilité. Et le public, pris dans ce système de signaux répétitifs, finit par confondre la fiction avec l’analyse.

 

Dans la population, les plus fragiles finissent par trembler au bruit d’une cuillère

Le pays s’est habitué à ce théâtre anxiogène. On lui a pris son libre arbitre, on lui a substitué un réflexe pavlovien. À chaque alerte, il lève la tête. À chaque répit, il panique encore plus. L’État n’a plus besoin d’autorité : la peur s’en charge.

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Sergueï Lavrov: L'interview accordée à Irina Dubois (Dialogue franco-russe) - Compte rendu exhaustif

25 Novembre 2025, 14:46pm

Publié par Louis Giroud

Irina Dubois ouvre l’entretien: Elle souligne que ce dialogue est très important pour tous ceux qui suivent l’émission à un moment où les relations entre la Russie et la France sont au plus mal. Elle rappelle que le «Dialogue franco-russe» accorde une priorité aux relations entre la France et la Russie. Elle propose deux sujets de discussion fréquemment rapportés dans les médias français depuis des mois, dans le contexte du conflit en Ukraine. Le premier: l’idée que l’armée russe frappe délibérément des cibles civiles en Ukraine. Le second: la position du président Emmanuel Macron, qui affirme que la Russie aurait choisi la France comme ennemie. Et aussi, cette idée que la Russie se prépare à une guerre à grande échelle contre les pays de l’OTAN dans quelques années. Et enfin, cette déclaration de l’actuel chef d’état-major des armées qui s’est adressé aux maires de France, puis aux Français, en disant que les Français «devraient être prêts à sacrifier leurs enfants dans une guerre contre la Russie». Elle demande à Lavrov de commenter cette déclaration.

Serguei Lavrov déclare avoir entendu cette déclaration selon laquelle il faut être prêt à sacrifier la vie de ses enfants. Il rappelle également que ce général a parlé de l’économie, affirmant qu’il faudrait souffrir parce qu’il serait impossible de permettre à la Russie de gagner et de «conquérir l’Europe». Lavrov ajoute que personne ne sait d’où leur viennent de telles idées. Selon lui, il existe déjà en France une vague d’indignation à l’égard de cette volonté affichée de sacrifier les enfants des concitoyens. Il affirme ne pas savoir d’où viennent ces chefs militaires ni dans quelles universités ils ont été formés, mais suppose qu’ils veulent jouer le jeu du dirigeant actuel, Emmanuel Macron.

 

«La France traite la Russie de manière malhonnête»

Lavrov poursuit: selon lui, la France traite la Russie de manière malhonnête depuis longtemps, notamment depuis les accords de Minsk que la France, représentée alors par François Hollande, a garantis par sa signature avec Angela Merkel en 2015 aux côtés de Vladimir Poutine et Petro Porochenko. Il rappelle qu’en 2022, au début des hostilités, la question a ressurgi: pourquoi personne n’avait respecté les accords de Minsk? Et que Porochenko, Merkel et Hollande avaient admis qu’aucun d’eux n’avait eu l’intention de les appliquer.

 

Irina Dubois lui demande s’il avait compris que ces accords seraient un compromis «à un moment donné». Serguei Lavrov répond que le président Poutine est une personne très honnête et que, juste après le début de l’opération militaire spéciale, il a évoqué les accords de Minsk, les relations avec l’Occident et la question ukrainienne en général. Poutine avait alors déclaré que la Russie avait eu, dans les années 2000, beaucoup d’illusions concernant l’Occident, puis que ces illusions avaient progressivement disparu. Il restait cependant un espoir: l’espoir de la capacité à négocier, et surtout l’espoir de la décence des partenaires européens, principalement les Européens occidentaux. Tous ces espoirs ont disparu, a affirmé Poutine en février 2022.

 

«Empêcher des menaces de l’OTAN à nos frontières»

Serguei Lavrov insiste: jusqu’en février 2022, avant que la Russie ne comprenne qu’elle n’avait pas d’autre choix que de lancer une opération militaire spéciale, cet espoir existait encore et s’était incarné dans des initiatives concrètes. En décembre 2021, alors que l’Occident déclarait que la Russie préparait une intervention, Bill Burns, directeur de la CIA, était venu à Moscou pour mettre en garde. Les Russes avaient alors déclaré que leur objectif était d’empêcher la création de menaces militaires de l’OTAN à leurs frontières, en militarisant l’Ukraine et en la soumettant aux doctrines de l’OTAN qualifiant la Russie d’« adversaire ».

 

En décembre 2021, pour montrer qu’une alternative existait, la Russie avait soumis au nom du président Poutine des projets d’accords Russie–OTAN et Russie–États-Unis, destinés à garantir la sécurité et résoudre les problèmes de menaces. Ces projets visaient à codifier les engagements politiques que tous les pays européens, les États-Unis et le Canada avaient solennellement signés dans le cadre de l’OSCE en 1999, puis confirmés en 2010 à Astana. Pourtant, rien n’avait changé et l’OTAN avait continué de s’élargir. Lavrov rappelle qu’il y a eu cinq vagues d’élargissement, et qu’une sixième est en cours.

 

Lorsqu’ils ont attiré l’attention de leurs partenaires sur le fait que leur signature était violée par des actions pratiques, ceux-ci avaient répondu qu’il s’agissait d’engagements politiques, non juridiques. Serguei Lavrov juge cela comme un cynisme sophistiqué. Au moment où Medvedev était président, la Russie avait proposé de transformer ces engagements en obligations légales. Les Occidentaux avaient refusé, disant que seules des garanties de sécurité juridiques de l’OTAN pouvaient être obtenues. Lavrov commente: conceptuellement, mentalement, ils voulaient préserver l’OTAN comme aimant, même après la disparition de l’URSS et du pacte de Varsovie.

 

Il explique: «Si nous vous emmenons dans nos rangs, nous assurerons votre sécurité, mais vous devrez nous obéir. Et comment obéir? En attaquant la Russie.» Il cite l’exemple récent de la pression exercée sur la Serbie pour qu’elle reconnaisse l’indépendance du Kosovo et rejoigne la politique russophobe de l’UE. Les Européens occidentaux et les «jeunes Européens» — Polonais et Baltes — dirigent selon lui cette ligne.

 

Il évoque également la France. Macron, affirme Lavrov, a déclaré que la Russie avait inventé cette guerre, qu’il n’y avait pas de menace réelle, qu’il s’agissait d’une «mystification» et même des «convulsions d’un pouvoir pleurant la perte de son statut impérial et colonial». Lavrov observe que la cote de Macron est mauvaise. Il cite aussi le ministre allemand de la Défense — qu’il désigne à tort comme français, mais rectifie implicitement — Boris Pistorius, affirmant que la Russie attaquerait d’ici 2030. Lavrov ironise: peut-être en 2029 ou 2028.

 

Selon Lavrov, les Européens préparent leur peuple en affirmant que c’est inévitable, et militarisent leur économie. Il dit avoir lu que même le système de santé français serait maintenant militarisé pour soigner les soldats.

Il revient sur la phrase concernant le sacrifice des enfants «pour la liberté, l’égalité, la fraternité». Il ironise: «Marianne doit se retourner sur toutes ces toiles où elle est représentée.» Lavrov affirme que rien ne prouve que la Russie veut attaquer la France. Il rappelle que la Russie est déjà allée deux fois à Paris, pour libérer les Français avec de Gaulle et aider à effacer la honte nationale après l’occupation nazie.

 

Absurdité logique

Il ajoute un raisonnement: les Européens prétendent que la Russie n’atteint pas ses objectifs en Ukraine, qu’elle ne prend pas 100 % du territoire ukrainien, et concluent: «Alors n’ayez pas peur, notre armée européenne est beaucoup plus forte. Nous vaincrons la Russie facilement avec des armes classiques. Nous avons cinq fois plus de gens.» Lavrov souligne l’absurdité logique: si la Russie n’arriverait déjà pas à prendre l’Ukraine, pourquoi auraient-ils peur qu’elle attaque Paris? Selon lui, les élites européennes misent sur la guerre, elles ont lié leur carrière au slogan d’infliger une défaite stratégique à la Russie. Elles veulent étrangler la Russie par les sanctions, annonçant régulièrement que son économie va craquer. Il estime que ces élites ont oublié les leçons de la Seconde Guerre mondiale: un peuple qui défend sa dignité nationale peut s’unir et résoudre tous ses problèmes.

 

Serguei Lavrov évoque les visites de Poutine au quartier général des forces armées, et estime que les informations publiées parlent d’elles-mêmes. Il juge que l’arrogance affichée par Macron, par les dirigeants des Pays-Bas et d’autres Européens reflète surtout leur confusion. Ils ignorent quoi faire: s’ils imitaient Viktor Orbán ou Robert Fico et déclaraient qu’il faut parler avec la Russie, ils craindraient de perdre le pouvoir.

 

Irina Dubois précise la position de certains experts et analystes venant sur la plateforme du «Dialogue franco-russe»: évidemment, dit-elle, ils ne veulent pas combattre la Russie et expriment au contraire des sentiments amicaux. Elle revient à la question initiale sur les accusations selon lesquelles la Russie frapperait délibérément des cibles civiles en Ukraine. Lavrov répond que la Russie n’a vu aucune preuve et qu’elle a vu à plusieurs reprises des preuves contraires. Dès qu’un projectile frappe une cible civile en Ukraine, les autorités de Kiev et les capitales occidentales accusent immédiatement la Russie.

 

Personne ne répond jamais à la demande russe

Il rappelle qu’hier encore, une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU s’est tenue à ce sujet. Personne ne répond jamais à la demande russe: «montrez-nous les faits». Il juge triste que le secrétariat de l’ONU reprenne systématiquement l’accusation contre la Russie, même lorsque les faits sont, selon lui, évidents. Il cite Antonio Guterres et son porte-parole Stéphane Dujarric, qui condamnent immédiatement la Russie quand un projectile tombe sur une installation civile ukrainienne. Mais lorsque l’Ukraine bombarde depuis plus d’un an des territoires russes incontestés comme Belgorod ou Koursk, détruisant maisons, hôpitaux, jardins d’enfants, alors — selon Lavrov — le secrétariat de l’ONU répond seulement qu’il est «préoccupé» et qu’il étudie la situation.

 

Lavrov rappelle plusieurs épisodes: l’affaire de Kramatorsk, où un missile avait frappé une gare, tuant des civils. Les Occidentaux avaient immédiatement accusé la Russie, mais selon Lavrov, des spécialistes honnêtes ont montré que le missile venait de la zone ukrainienne. Il cite ensuite la maternité de Marioupol, où des femmes présentées comme victimes avaient ensuite affirmé qu’il n’y avait pas eu d’attaque russe. Puis il évoque Boutcha, qu’il décrit comme «la plus grande mystification». Il déroule en détail l’épisode: au moment où les négociateurs ukrainiens à Istanbul remettaient des principes de règlement acceptés par la Russie, la Russie avait retiré ses troupes de la banlieue de Kiev, y compris Boutcha, comme geste de bonne volonté. Deux jours durant, le maire avait annoncé le départ des Russes. Le troisième jour, des correspondants de la BBC étaient arrivés et avaient filmé des cadavres «soigneusement disposés» le long d’une rue, mains liées. Lavrov affirme que leurs vêtements étaient propres alors qu’il faisait boueux en avril, suggérant que la scène avait été mise en scène. Il note que personne n’a répondu à la demande d'enquête de la Russie.

 

Depuis, affirme-t-il, la Russie demande régulièrement à l’ONU de fournir la liste des corps filmés. Il regarde Antonio Guterres «dans les yeux» chaque année en lui demandant au moins cette liste. Selon Lavrov, l’ONU refuse, invoquant des règles de confidentialité, ce qu’il juge être un aveu. Il enchaîne: la Russie connaît la machine de propagande occidentale et reste prête, dit-il, à siéger avec l’ONU et la Croix-Rouge pour examiner des faits concrets — mais à chaque fois qu’elle propose cela, «ils disparaissent».

 

Les États-Unis ont toujours eu l’intérêt de couper la Russie de l’Europe

Irina Dubois ramène l’entretien vers l’actualité. Elle évoque l’opinion répandue en Europe et en Russie selon laquelle Donald Trump serait un visionnaire capable d’arrêter les guerres. Mais elle rappelle aussi que les États-Unis ont toujours eu l’intérêt de couper la Russie de l’Europe. Elle évoque un «nouveau plan de paix» présenté dans les médias, composé de 28 points, que Zelensky semble accepter. Elle demande à Lavrov ce qu’il en pense.

 

Serguei Lavrov répond que c’est trop flou. D’abord, Zelensky dit être prêt à discuter; ensuite ses représentants disent le contraire. Il est difficile, selon lui, de commenter ces spéculations. La position russe reste qu’un règlement diplomatique est préférable. Il rappelle qu’après le sommet en Alaska, selon lui, un envoyé de Donald Trump avait apporté des paramètres de règlement prenant en compte les approches de principe de la Russie, notamment la nécessité de s’attaquer aux causes profondes du conflit: la tentative occidentale d’intégrer l’Ukraine dans l’OTAN en créant des menaces militaires pour la Russie, en violation des promesses faites à l’URSS et des accords de l’OSCE; et la politique «du régime nazi» mis au pouvoir par un coup d’État en 2014, qui aurait pour objectif d’«exterminer tout ce qui est russe». Lavrov rappelle une déclaration de Zelensky conseillant aux Ukrainiens russophones de «partir en Russie» s’ils se sentaient appartenir à la culture russe. Il dit: «Le Donbass et la Novorossia ont suivi son conseil.»

 

«Les États-Unis ont seulement changé de méthodes, non d’objectif»

Trump est venu au pouvoir avec le slogan MAGA, critiquant Biden pour l’ingérence idéologique dans le monde. Trump avait promis que les États-Unis ne pratiqueraient pas ce type d’imposition idéologique. Mais selon Lavrov, les États-Unis ont seulement changé de méthodes, non d’objectif: dicter leur volonté à tout le monde. L’Europe dépendant davantage des États-Unis, elle n’a pas de véritable autonomie. Lavrov affirme que les élites européennes ont misé leur carrière sur une défaite stratégique de la Russie par «les mains du régime nazi à Kiev». Il rappelle que Boris Johnson a, selon lui, interdit à Zelensky de signer le document paraphé en avril 2022.

 

Sur les sanctions, Serguei Lavrov note que Trump en avait déjà imposé, mais que Biden les a multipliées, et que les Européens vont encore plus loin. Il évoque la fin de la mondialisation telle que conçue par les États-Unis: FMI, Banque mondiale, OMC ne remplissent plus leur rôle, les règles de marché ne sont plus respectées, la propriété privée n’est plus inviolable. Il cite l’abandon de l’étalon-or sous Nixon, et l’époque où les États-Unis garantissaient que le dollar appartenait « à l’humanité ». Cette époque est, selon lui, révolue. Il parle d’un quasi-chaos dans le commerce international et l’investissement mondial. Les actions américaines ne visent pas seulement à soumettre l’Europe, mais à tirer profit partout. Il reconnaît que Trump a gelé huit guerres et que la Russie apprécie ce désir d’arrêter les conflits, mais estime que ces initiatives n’attaquaient pas les causes profondes. Aujourd’hui, tous ces conflits ont repris ou se sont aggravés.

 

Irina Dubois souligne que cette interview sera aussi qualifiée de propagande. Elle rappelle que, depuis des mois, les médias français répètent que la Russie mène des cyberattaques contre les pays occidentaux, y compris la France. Elle observe que beaucoup de petits médias peinent à émerger et que la guerre de l’information est une guerre mondiale. Qui la domine? Qui la gagnera?

 

Lavrov répond que quantitativement, les Occidentaux dominent, avec une immense quantité de médias financés aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Europe. Mais selon lui, un autre critère compte: la confiance des utilisateurs. Et là, dit-il, RT et Sputnik occupent «les postes les plus avancés» en termes de fréquentation et de confiance. Il affirme que ces médias disent la vérité, ce qui déplaît à l’Occident. Il cite Victoria Nuland déclarant que les États-Unis avaient investi 5 milliards de dollars dans la préparation du coup d’État de 2014 en Ukraine. Il évoque la rencontre Poutine–Macron à Brégançon en 2019 et rappelle que RT et Sputnik étaient déjà privés d’accréditation à l’Élysée avant même la guerre. Un porte-parole français avait dit: «Ce ne sont pas des médias, ce sont des instruments de propagande.»

 

Lavrov évoque ensuite une journée internationale contre l’impunité des crimes contre les journalistes. Il cite Kaja Kallas parlant de liberté d’expression comme fondement de l’UE, ce qu’il qualifie de mensonge, rappelant l’interdiction de RT et Sputnik en Europe bien avant l’opération militaire spéciale.

 

Irina Dubois rappelle que le Dialogue franco-russe a été créé il y a vingt ans par Chirac et Poutine. Elle évoque la «longue table» entre Macron et Poutine que tout le monde a encore en mémoire. Lavrov répond que c’était en pleine pandémie, et que la Russie est constamment accusée d’avoir trahi des idéaux européens, alors que ce sont les Européens, selon lui, qui ont trahi leurs engagements, notamment ceux de la charte de Paris de 1990. Il rappelle que ce document garantissait l’accès libre à l’information, y compris depuis l’étranger. Selon lui, l’UE ignore désormais ces principes.

 

Il évoque la disparition de l’URSS, les tentatives occidentales de « charmer » Gorbatchev et l’adoption de normes garantissant l’accès libre à l’information. Pour Lavrov, les dirigeants actuels de l’Occident n’ont plus rien à voir avec ces principes. Il cite Victor Orbán, Fico et récemment Petr Fiala (mal nommé Babich dans la transcription), qu’il décrit comme pragmatiques, non prorusses, mais soucieux de leurs citoyens. Ils ne veulent pas dire à leurs citoyens de sacrifier leurs enfants pour soutenir « le régime nazi de Kiev ».

 

L’idéologie russophobe repose sur l’idée que la Finlande avait quelque chose à revendiquer contre la Russie

Lavrov évoque ensuite Alexander Stubb, ancien ministre finlandais, devenu président. Il dénonce sa russophobie, affirmant que les Finlandais n’ont jamais abandonné les germes d’un passé nazi lorsqu’ils s’étaient alliés à Hitler et avaient participé au blocus de Leningrad. Il évoque les villes frontalières où les citoyens finlandais venaient sans visa participer à des festivals de cinéma, musique et danse avec des Russes. Tout cela, dit-il, a été détruit par la fermeture de la frontière et l’installation d’infrastructures de l’OTAN. Il affirme que l’idéologie russophobe repose sur la vieille idée que la Finlande avait quelque chose à revendiquer contre la Russie, et que cette mémoire historique explique la politique actuelle. Pourtant, Stubb lui-même, dit Lavrov, admet parfois qu’il faudra un jour parler à la Russie.

 

Irina Dubois évoque un paradoxe: la Russie avance sur le front, ces résultats sont visibles, mais les grands pays occidentaux agissent comme s’ils n’existaient pas. Zelensky est venu neuf fois à Paris et a signé avec Macron une lettre d’intention pour l’achat de cent Rafale. Elle demande qui va payer. Elle demande aussi quelle est la stratégie de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, qui continuent d’envoyer de l’argent à l’Ukraine tout en affirmant croire à la victoire de cette dernière.

 

«Depuis 500 ans, toutes les grandes catastrophes viennent d’Europe»

Lavrov dit ne pas pouvoir analyser cela du point de vue du bon sens. Il ironise sur le «chiffre 100» — 100 Rafale, contrat de 100 ans avec Keir Starmer, et 100 millions «volés» récemment dans une affaire de pots-de-vin. Il suppose que des fonctionnaires corrompus en profitent, peut-être à Bruxelles. Il affirme que la russophobie de ces dirigeants est ancienne et profonde. Tous leurs « sourires » envers la Russie avant la crise étaient un jeu : selon Lavrov, ils ont toujours voulu du mal à la Russie. Il dit que leurs prédictions d’effondrement de l’économie russe révèlent un vieux schéma européen : depuis 500 ans, toutes les grandes catastrophes viennent d’Europe. Les deux guerres mondiales ont commencé en Europe. Selon lui, ce « code historique » n’a pas disparu : l’agressivité russophobe existe toujours.

 

Irina Dubois note que les récentes années ont vu une tendance à minimiser le rôle de l’URSS dans la victoire de la Seconde Guerre mondiale. Elle cite Kaja Kallas. Lavrov répond qu’elle n’est pas une «excellente élève», y compris en histoire. Il raconte qu’une ministre estonienne avait déclaré que l’URSS avait commencé la Seconde Guerre mondiale et occupé la moitié du monde. Il estime que les jeunes Estoniens reçoivent probablement la même désinformation.

 

L’URSS a fourni 75 % de l’effort militaire de la coalition anti-hitlérienne

Pour rétablir la réalité historique, Serguei Lavrov rappelle la conférence de réparations de février 1945, qui avait présenté des statistiques militaires montrant que l’Allemagne avait engagé dix fois plus de journées d’activité militaire contre l’URSS que contre tous les autres fronts réunis. 75 % des chars et des avions allemands avaient été détruits sur le front soviétique. L’URSS avait fourni 75 % de l’effort militaire de la coalition anti-hitlérienne. La Chine avait assuré 90 % de l’effort contre le Japon. Il cite Roosevelt et Churchill, reconnaissant que l’URSS avait « éventré la machine de guerre allemande ». Il indique que Churchill, parallèlement, planifiait déjà une opération contre l’URSS (« opération impensable »).

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L’invention de la quadrature du cercle… sans même rougir

25 Novembre 2025, 12:48pm

Publié par Eliot M. Ryder

Les religions monothéistes ont trouvé le moyen de trébucher sur la même peau de banane métaphysique pendant deux millénaires: si Dieu crée tout, et s’il est infiniment bon, qui a coché la case «mal» dans le menu déroulant de la Création?

Lactance, antique mais lucide, met les pieds dans le plat: un Dieu qui veut le bien et ne peut pas est impuissant; un Dieu qui peut le bien et ne veut pas est malveillant; un Dieu qui veut et peut devrait supprimer le mal… et pourtant le mal flambe comme un barbecue à ciel ouvert. Cherchez l’erreur.

Pour éviter le naufrage théologique, on a trouvé un paravent: la «Liberté». Adam aurait choisi librement, comme un étudiant qui signe un prêt bancaire en imaginant que «ça ira». On répète que Dieu n’y est pour rien, que l’homme est fautif, que la boucle est bouclée. Oui, mais en forme de nœud coulant.

 

La façade se lézarde

Si Dieu laisse traîner un serpent dans le Jardin d’Éden, ce n’est pas une épreuve, c’est un guet-apens. Adam n’avait pas une liberté: il avait un piège à déclenchement automatique. Et Dieu, omniscient, connaissait la fin du film avant d’avoir écrit le générique.

 

La Création se transforme en traquenard cosmique, le premier escape game truqué de l’histoire.

Pierre Bayle (1647–1706) arrive, regarde l’édifice, et souffle dessus: tout s’effondre.

Il pose LA question que personne dans l’Église ne voulait entendre: comment un Dieu «miséricordieux» peut-il fabriquer des milliards d’âmes en sachant pertinemment que la majorité finira grillée à perpétuité? Même les mères les plus distraites retireraient leurs filles du bal si elles savaient ce qui les attendait — pourquoi Dieu, lui, passe-t-il commande de damnés au kilomètre sans lever un sourcil ?

 

Un monarque sadique tout-puissant?

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1716), le philosophe au sourire crispé, résume la situation comme s’il rédigeait la notice d’un appareil défectueux: Dieu dit aimer l’humanité, sauve un minuscule lot d’élus, et livre les autres au Diable pour un péché commis par leurs ancêtres avant même qu’ils aient un cerveau opérationnel. On atteint ici les sommets administratifs du grotesque.

Dans cette mécanique céleste, des enfants meurent sans connaître le Christ et sont néanmoins condamnés par un protocole dont ils ignoraient tout. Certains damnés seraient même moins fautifs que les élus, ces VIP de la grâce réservée. Si un État moderne fonctionnait ainsi, on verrait descendre dans la rue même les citoyens les plus anesthésiés.

 

L’apothéose de la brutalité doctrinale

Puis arrive Luther. Lui ne discute pas: il matraque. Il cite saint Paul comme on brandit un mandat d’arrêt, et affirme que Dieu fabrique ses créatures comme un potier fabrique des vases de luxe ou… des pots de chambre. Les pots ne sont pas conviés au débat.

Luther admet que cette vision scandalise la raison, mais cela l’enchante presque. Pour lui, la raison est «prostituée du diable», galeuse, lépreuse, à éliminer à coups de talon.

La foi doit triompher parce qu’elle est illogique. Le Credo quia incredibile devient l’équivalent théologique d’un tatouage initiatique: plus c’est fou, plus c’est vrai.

Croire que Dieu condamne l’immense majorité des humains tout en restant «miséricordieux» relève d’un acrobatisme mental que même les contorsionnistes du Cirque du Soleil n’oseraient pas tenter.

 

Érasme tente d’éviter la catastrophe

Érasme, humaniste poli mais crispé, veut remettre un peu d’ordre dans cette foire.

Il note que si tout est prédestiné, la croix devient inutile, l’Église superflue, la morale décorative. Pourquoi sermonner les fidèles si leur destin est déjà scellé depuis le Big Bang ?

Érasme reconnaît l’impossibilité de concilier la prescience divine et la liberté humaine. Sa solution: remettre la question à plus tard, au Jour du Jugement. En politique, on appellerait ça «créer une commission». En théologie, c’est censé faire sérieux.

 

Un scandale assumé

Passent les siècles, et un cardinal comme Daniélou affirme que le christianisme doit rester scandaleux pour rester vrai. Ambiance.

Pascal, lui, avait déjà annoncé la couleur: le péché originel est incompréhensible — et il faut l’accepter tel quel. La foi ne doit pas passer à la moulinette de la raison: elle doit résister, grincer, choquer. Pascal avertit le lecteur: «Vous ne pouvez me reprocher l’absence de raison: je vous dis d’avance qu’il n’y en a pas.» C’est honnête. Brutal, mais honnête.

L’irrationnel cesse alors d’être un problème. Il devient un drapeau, un logo, une carte de membre. La théologie se change en théâtre où la raison n’est plus admise, même au balcon.

 

La foi comme vertige ou la pensée comme exigence

Si les croyants d’aujourd’hui veulent prolonger la tradition du scandale sacré, ils doivent aller jusqu’au bout: cesser de maquiller la contradiction.

Aucune apologétique rationnelle ne tient deux minutes sous lumière crue.

Deux voies demeurent: la foi comme vertige, ou la pensée comme exigence.

Mais les deux refusent catégoriquement de cohabiter sous le même toit, sauf à installer des murs coupe-feu.

 

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Références:

 

Lactance, c’est Lucius Caelius Firmianus Lactantius, un écrivain chrétien du IVᵉ siècle, mort vers 325 après J.-C. C’est l’un des tout premiers « intellectuels » du christianisme, souvent surnommé — avec un peu d’exagération mais beaucoup d’admiration — le “Cicéron chrétien”.

 

Pierre Bayle (1647–1706) est l’une des grandes figures de la pensée critique européenne, souvent considéré comme le père du rationalisme sceptique moderne. Né dans une famille protestante, Bayle vit les persécutions religieuses, l’exil et la guerre civile larvée qui accompagne la Révocation de l’Édit de Nantes. Son expérience nourrit une méfiance radicale envers toutes les autorités religieuses.

 

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1716) est l’un des derniers génies « totaux » de l’histoire européenne : philosophe, mathématicien, juriste, diplomate, logicien, théologien, inventeur, bibliothécaire, et même précurseur de l’informatique.

 

Martin Luther (1483–1546) est le déclencheur explosif de la Réforme protestante. Il impose la primauté de l’Écriture, la justification par la foi… et développe une théologie brutale sur la prédestination et la raison.

 

Érasme (1466–1536) est un humaniste de la Renaissance, érudit européen par excellence, champion du texte, de la philologie et de la réforme morale sans rupture. Critique des abus de l’Église, il prône une foi éclairée, mesurée, raisonnable. Son affrontement avec Luther marque l’un des grands duels spirituels du XVIᵉ siècle.

 

Blaise Pascal (1623–1662) est un génie des mathématiques, de la physique et de la philosophie, auteur des Pensées et inventeur du fameux pari sur l’existence de Dieu. Mystique tourmenté, il combine logique tranchante et foi ardente, et défend l’idée que les dogmes chrétiens doivent être acceptés précisément parce qu’ils défient la raison.

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« L'égalité, cette imposture ! »

25 Novembre 2025, 11:02am

Publié par Eliot M. Ryder

Les vivants n’ont jamais eu leur mot à dire. Ils ont été enrôlés avant même de comprendre ce qu’était un rôle. Le monde, avant de devenir un parc à thèmes pour consciences dépressives, fonctionnait sur un principe plus simple : l’espèce exige, les corps obéissent. Le contrat est unilatéral, la signature arrachée au berceau. Le plus étonnant c'est l’enthousiasme avec lequel chaque bête s’y précipite. On se croit libre, on n’est que pressé d’obéir. On parle de “vie”, mais le mot juste serait “service obligatoire”, corvée perpétuelle où le sang, la sueur, la ponte et le renoncement sont les seules monnaies autorisées.

La nature organise ses jeux du cirque sans gradins

Le mâle ne réfléchit pas; il charge. C’est son identité, sa vocation, sa seule forme de poésie. Un rival apparaît, une femelle traîne dans le décor, et voilà la cervelle transformée en tambour de guerre. On l’a doté d’armes, de fanfaronnades, d’une pulsion de risque qui dévore toute prudence. La disproportion? Une gourmandise supplémentaire. Le petit chien fonce sur le grand comme un militant sous amphétamine. La logique s’efface, la biologie applaudit.

 

Le mâle programmé pour l'arène

Le mâle combat non pour vivre, mais pour se supprimer proprement. Il se rue vers la mort avec la joie d’un volontaire. Il ne connaît ni l’esquive, ni la paix, ni le salut. Il connaît l’ennemi, même quand celui-ci n'est qu’une version plus massive de lui-même. La nature l’a programmé pour l’arène. Il y entre comme d’autres entrent en religion : avec l’illusion exaltante d’accomplir une mission grandiose, alors qu’il ne fait que rejouer une consigne vieille de plusieurs millions d’années.

 

Destination servitude pour les femelles

La femelle n’a pas choisi d’être un sanctuaire, mais elle s’en accommode — c’est là son génie. On lui a confié la lourde intendance du futur : porter, nourrir, protéger, réparer. Rien n’est à elle, pas même son sommeil. La félicité promise n’est qu’une stratégie d’exploitation raffinée. La nature l’a piégée avec des récompenses minuscules, et elle accepte l’enfermement avec la docilité d’une prêtresse convaincue. Pas d’héroïsme, jamais: seulement l’ordre impérieux du ventre et la douce tyrannie du lait.

Elle s’efface, elle endure, elle s’oublie. Une jouissance minuscule lui sert de récompense symbolique. Après cela, c’est la longue liste des obligations : trembler, nourrir, surveiller, se ronger. Le plaisir du corps est un prétexte ; la vraie nourriture, c’est la dette éternelle.

 

L'espèce, cet invisible tyran

On croyait le monde partagé entre vivants autonomes. Erreur. Le maître unique, l’absolu souverain, l’invisible tyran, c’est l’espèce. Elle ne se nourrit pas de bonheur, mais de sacrifices. Elle distribue deux programmes distincts : conserver la vie quand il faut attendre, l’offrir quand il faut continuer. L’individu se débat entre deux instincts secondaires — survivre, reproduire — et un instinct majeur, impérieux, totalitaire : servir.

Ce troisième instinct, personne ne le glorifie ; tout le monde l’exécute. Le mâle saigne pour lui. La femelle se consume pour lui. Ce qui reste, c’est une armée de serviteurs qui croient vivre alors qu’ils ne font que s’user. L’espèce jubile : la soumission est parfaite.

 

Le «héros», cette caricature d’un programme biologique

Le héros ne triomphe jamais. Il se prend pour une statue, il n’est qu’un levier. La nature le pousse au combat, et il y va en geignant de bonheur. On lui attribue la gloire après coup, pour masquer le ridicule fondamental: il n'a rien décidé. Il est juste la version jubilatoire d’une consigne inscrite dans les fibres. Il souffre, il recommence, il se croit sublime, il n’est que docile. Il rêve d’une mort propre, d’une disparition utile. Il envie les cadavres qui ont eu l’élégance de s’effacer au bon moment.

 

L’Enfant: la dernière enclave d'un corps non encore enrôlé

L’enfant ne sert personne, il se sert lui-même. Il joue, il piaille, il exige. Rien n’a encore activé en lui la grande mécanique du sacrifice. Il est insouciant, il n’a aucune vocation pour le renoncement, aucune disposition pour la douleur consentie. Il échappe encore à la consigne. On le trouve attendrissant parce qu’il représente, avant l’embrigadement, la dernière enclave du corps non encore enrôlé.

 

L’Abnégation, la liturgie des êtres épuisés

Le monde vivant n’a qu’une seule liturgie: le renoncement. Se priver, s’annuler, s’effacer. On ne devient pas mère, on devient instrument. On ne devient pas héros, on devient offrande. On ne devient pas adulte, on devient serviteur. La performance ultime n’est pas la victoire, mais la disparition propre, celle qui rassure l’espèce sur son avenir.

 

Le bonheur est un délit

Le confort est une déchéance. La quête de soi, une hérésie. L’existence entière est un châtiment administratif mal déguisé. Les parents culpabilisent, les combattants s’accusent, les vivants s’excusent d’être encore là. La nature ne veut pas de joie, seulement de la continuité. Le reste n’est que supercherie sentimentale.

 

La Vie comme «service après-vente»

Quiconque refuse l’usure trahit le théâtre. Quiconque fuit le risque déserte la consigne. Quiconque cherche un bonheur qui ne servirait que lui se met hors-jeu. La nature a bâti un empire sans droit d’appel: les vivants sont les consommables, l’espèce est la seule bénéficiaire.

 

Dans ce monde où chaque acte individuel n’est qu’un tribut cyniquement arraché au corps, la recherche du bonheur facile n’est pas une faute morale, mais une insulte à l’ordre des choses. Une lèse-majesté. Un crime contre la grande administration du sacrifice.

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LE CABARET DES ILLUSIONS CROISÉES

24 Novembre 2025, 15:42pm

Publié par Eliot M. Ryder

L’Europe des «ultras» enrôlée dans la grande foire des fidélités interchangeables

 

Une vieille inquiétude ronge les travées d'une célèbre «Communauté» inquiète par sa démographie qui décline, par sa diaspora qui s'effiloche, par la rue et les foules qui s'énervent; et la sombre idée qu'un monde est prêt à s’embraser au premier prétexte. Le décor ressemble à une brocante d’angoisses où l'on cherche sa position de repli, son bunker moral. Subitement, les pulsions de survie deviennent stratégiques et s’habillent de grands mots: alliance, front commun, civilisation assiégée...

Dans cette atmosphère trouble, une étrange manœuvre s’est déployée: la quête de fantassins idéologiques chez ceux qui, hier encore, servaient d’épouvantails.

 

Les noces de la panique et de la stratégie

Chaque période agitée fabrique ses opportunistes visionnaires. Ici, les ingénieurs de la peur ont réactivé une vieille recette: trouver des supplétifs, monter des escouades idéologiques, recruter dans le camp même qui servait naguère de repoussoir.

 

Le passé colonial fournit commodément quelques images d’archives: des officiers tricolores découvrant soudain des affinités méditerranéennes, des militants qui se découvrent des fidélités transversales, des alliances de circonstance maquillées en évidences morales.

La version contemporaine reprend les mêmes ficelles, simplement mieux éclairées, mieux maquillées. Dans les couloirs de l’Europe énervée, on trouve désormais des médiateurs, des entremetteurs, des conjurés volontaires. Leur discours est limpide: la menace vient d’un même bloc, donc rassemblons les nôtres. Le «nous» étant, comme toujours, une invention du moment.

 

Les directeurs de conscience de l’extrême droite mondialisée

Le casting est varié. On y trouve des chroniqueurs omniprésents, des romanciers fascinés par la décadence, des éditorialistes obsédés par l’effondrement, des réseaux discrets prêts à murmurer à l’oreille des plus énervés.

Certains tiennent la plume, d’autres tiennent le chéquier.

Certains se prétendent iconoclastes, d’autres philanthropes de l’identité.

Tous jouent une partition identique: évoquer la ruine imminente, souligner l’effritement civilisationnel, désigner l’ennemi structurel et proposer une mystique d’alliance.

 

Un professionnel du verbe, magnétiseur médiatique

Un nom concentre particulièrement l’attention: celui d’un professionnel du verbe, magnétiseur médiatique devenu totem d’une droite qui cherche désespérément une figure à acclamer. Un homme érudit, souriant, farouche, impeccablement relié à ses réseaux d’origine. Une opération de prestige se monte alors comme un lancement de marque: interviews, roman initiatique, cris d’alarme, piques autorisées. La droite radicale, hypnotisée, applaudit sans comprendre qu’on lui tend un miroir maquillé.

 

Le grand théâtre des spontanéités

Dans les partis en quête d’un destin, certains cadres se découvrent une vocation diplomatique: améliorer leurs relations avec la «Communauté», participer à des groupes transnationaux, signer des pétitions en gage de reconnaissance.

Les plus dociles se félicitent ouvertement d’un climat radieux. Les directions se taisent, profitant du courant. Le silence devient stratégie, le mutisme devient approbation.

La scène politique offre alors un spectacle saisissant: de jeunes populistes en quête de respectabilité posent avec des sourires bienveillants dans les salons où l’on bénit l’Occident assiégé.

Ailleurs, certaines héritières du vieux nationalisme se parent d’un enthousiasme exotique pour des capitales où elles rêvent d’aller défiler comme des pèlerines neuves.

 

L’âge des mécènes ambigus

La pièce prend une tournure plus grotesque lorsqu’apparaissent des millionnaires nomades. Des personnages aux origines incertaines, aux portefeuilles bavards, aux intentions parfumées de philanthropie continentale.

Ils promettent des fondations, des congrès internationaux, des financements discrets.

Ils jurent aimer l’Europe, sa tradition, sa mémoire.

Ils exigent simplement une fidélité non négociable: soutenir une puissance étrangère sans poser de question.

 

Leur storytelling est poignant: voyage initiatique, larmes devant les monuments sacrés, révélation mystique sur la symbiose civilisationnelle. On parle de voyages organisés, de pèlerinages politiques, de fraternité géopolitique. La naïveté de certains militants frise la performance artistique.

Les rares chefs lucides coupent net les liens avec ces mécènes inspirés. Ils ferment la porte et découvrent, stupéfaits, que les financements prétendument privés ressemblent étrangement à des budgets d’influence.

 

Le marché transatlantique de la peur religieuse

Dans d’autres pays, les tribuns populistes se réinventent en croisés mondialisés. Ils vont prêcher la sainte frayeur dans les auditoriums américains, parlent d’Occident menacé, d’alliance sacrée, de civilisation encerclée.

Leur rhétorique s’exporte facilement: ligne de front, phare de l’Occident, bastion de la démocratie, danger absolu.

Le marketing fonctionne à merveille: plus c’est apocalyptique, plus ça convainc.

Sur les réseaux, les propagandistes s’en donnent à cœur joie et baptisent leurs ennemis avec des néologismes hystériques. Les nuances disparaissent, les catégories s’aplatissent, l’ennemi grossit comme un ballon de baudruche.

 

Dans les coulisses des alliances de rechange

Un même phénomène se répète partout: les mouvements populaires qui montent dans les urnes deviennent perméables aux opérations d’influence.

L’alibi est toujours identique: lutte contre l’immigration.

Le prix à payer est identique aussi: loyauté politique.

Peu se rendent compte qu’ils troquent leur horizon stratégique contre une cause extérieure à la leur.

La manipulation devient presque comique: des partis nés pour défendre leur peuple se retrouvent enrôlés comme forces auxiliaires d’intérêts qui les dépassent.

 

Les fidélités impossibles en débandade

À l'issue du spectacle, une homélie en patchwok: une chimère politique par un bricolage idéologique, où chaque phrase sert de mot de passe. On y mélange la presse, les migrations, les guerres lointaines, les querelles théologiques, les provocateurs médiatiques, les dettes américaines, les quartiers populaires.

Une avalanche d’arguments devient prêche, une colère devient doctrine, une obsession devient drapeau.

On invoque la morale, la tradition, le sacré, le territoire, tout cela dans un chaos spectaculaire où plus personne ne sait qui parle, ni pour qui.

 

Le grand miroir truqué

Au terme de cette parade, une évidence surgit: c’est l’Europe énervée qu’on recrute, pas pour elle-même mais comme garnison de substitution.

Une armée de réserve, destinée à défendre une cause qui n’est pas la sienne.

Le décor change, les slogans s’accordent, les alliances s’empressent.

Le piège est simple: transformer la défense identitaire en mission étrangère.

L’Europe radicale devient la vigie d’un autre navire.

 

Une stratégie d’influence se déploie, parfaitement maquillée, parfaitement huilée.

Et dans ce carnaval, les dupes n’ont même pas conscience que la musique ne sort pas de leur orchestre.

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La Censure du «Bien» : chronique d’un Occident qui ne veut surtout pas savoir…

18 Novembre 2025, 22:09pm

Publié par Louis Giroud

Le Corriere della Sera a refusé de publier une interview de Sergueï Lavrov. Il fallait s’y attendre. L’époque aime les mensonges comme un enfant aime son doudou : violemment, viscéralement, avec une tendresse hystérique. La vérité, elle, n’a plus droit de cité ; elle dérange, elle fait tache, elle pue le soufre. Elle rappelle que le monde n’est pas une salle d’attente climatisée du «Bien», mais un lieu affreusement réel, incontrôlable, imprévisible.

Le refus du Corriere ne révèle rien sur Lavrov. Il révèle tout sur l’Occident contemporain : une civilisation transformée en secte hygiéniste qui traque le réel comme une maladie honteuse, qui purifie les discours comme d’autres purifiaient les races, qui filtre la pensée comme on filtre l’eau contaminée.

Ce n’est pas un journal qui rejette une interview.
C’est un temple qui chasse l’impur.

La peur de l’homme qui ne récite pas un catéchisme

Lavrov répond. Le Corriere panique. La rédaction a vu surgir dans le texte quelque chose d’effrayant, de rarement observé dans un quotidien occidental : un point de vue non homologué par Bruxelles, non tamponné par Washington, non béni par le clergé médiatique qui dicte ce que le lectorat doit absorber sans s’étrangler.

Le journal parle de « nombreuses déclarations controversées ».
Le mot controversé signifie aujourd’hui : interdit.

Dès qu'un propos exige autre chose qu’une réaction réflexe conditionnée par les brumes morales du moment, il devient dangereux. Le Corriere agit comme s’il venait de trouver une grenade dans une boîte aux lettres. Il retire les passages gênants, comme on retire une moustache d’Hitler sur une photo de famille. L’époque adore réécrire.

Pourquoi avoir interrogé Lavrov ? Pour fabriquer un simulacre, un fantôme décoratif, un Lavrov de carton à agiter devant les lecteurs apeurés. S’il s’avise de penser, de répondre, d’expliquer, l’objet devient inutilisable. Il faut alors le découper, le tailler, le réduire à ce que les prêtres de l’Information jugent tolérable.

L’Occident médiatique ne parle jamais avec ses adversaires.
Il parle à la place de ses adversaires.

La censure moderne : une sucrerie nappée d’arguments moraux

La censure classique avait le mérite d’être franche : elle brûlait, elle frappait, elle interdisait. Aujourd’hui, elle cajole. Elle sourit. Elle justifie. Elle se drape dans des velléités éducatives. Elle se donne des airs de diététicienne soucieuse du bien-être intestinal du public.

Elle dit : « ce n’est pas de la censure, c’est de la vérification »; « ce n’est pas un refus, c’est une précaution»; « ce n’est pas une suppression, c’est une responsabilité ».

Le mensonge devient vertu civique. L’époque adore « protéger » les citoyens. Toujours contre eux-mêmes.

Le Corriere supprime donc tout ce qui pourrait troubler la fragile digestion idéologique de la population italienne. Le public est devenu un organisme délicat, une créature translucide qu’il faut préserver du moindre choc. La parole russe pourrait fissurer cette bulle. On la supprime donc, comme on supprime un élément tranchant dans une crèche.

La russophobie sentimentale : opéra moral d’une civilisation anesthésiée

On ne se contente plus d’être hostile à la Russie. On cultive une russophobie mystique, liturgique, émotionnelle. Une russophobie de salon, parfumée, livrée en kit, prête à l’emploi. Un bon occidental se doit de frémir à la simple évocation de Moscou. C’est devenu un rituel identitaire, un signe de reconnaissance entre gens bien.

Dans ce climat, tout ce qui vient de Russie est réputé toxique avant d’être lu. La culture russe ? Bannie. La musique russe ? Interdite. La parole russe ? Radiée. Les orchestres s’engagent dans des purges nationales dignes de ministères du Bon Goût. Les universités suspendent des cours comme si Tolstoï s’était soudain transformé en terroriste de salon.

La russophobie n’est plus une opinion ; c’est un gage de moralité, qui sert à prouver que l’on fait partie du camp des Gentils.

Ce journalisme qui donne des leçons

Le Corriere en apothéose de suffisance morale. Le journal reproche à la Russie une « propagande » contenue dans les réponses. On croirait entendre un pompier pyromane dénoncer l’odeur de fumée.

Puis vient l’aveu suprême :
« Lorsque le ministre Lavrov respectera les principes du journalisme libre… »

Autrement dit :
« Nous acceptons de publier Lavrov quand il dira ce que nous voulons qu’il dise. »

La liberté de la presse se transforme en liberté de filtrer la presse.

L’Occident aime les dissidents étrangers tant qu’ils dissident dans le bon sens. Les autres deviennent des non-personnes. L’information se résume alors à une pièce de théâtre avec un seul acteur, répété ad nauseam, applaudi par lui-même.

Le Lecteur Occidental : un enfant qu’on borde avant de lui lire le monde

Le citoyen italien ne doit pas savoir. Il doit croire. Il doit répéter. Il doit ressentir. L’information n’est plus un outil : c’est un produit d’ambiance. Elle doit créer le sentiment correct, la réaction pavlovienne attendue.

Le Corriere agit comme un parent nerveux qui retire les ciseaux d’un enfant de dix ans, de peur qu’il ne s’ouvre la joue. Sauf que l’enfant a cinquante ans, possède un droit de vote et paie un abonnement. Mais peu importe : dans l’Occident moral, l’adulte est traité comme un mineur pour son propre bien.

On lui sert une Ukraine mythologique, triée, filtrée, dessinée avec les crayons d’un cours d’éducation civique. On lui distribue des récits simplistes où la réalité se fait petite pour tenir dans les cases du Bien. On lui apprend à haïr avec docilité. On lui apprend à applaudir la censure comme on applaudit un sauvetage.

La Démocratie sous Perfusion : un régime de papier glacé

La démocratie occidentale adore se mettre en scène comme gardienne de la liberté d’expression. Elle brandit l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle cite, elle proclame, elle déclame. Pendant ce temps, elle étouffe dans sa cage dorée, elle filtre tout ce qui bouge, elle dissimule tout ce qui dérange.

Le pluralisme se réduit à une chorale qui chante la même note.
La liberté se réduit à la possibilité d’exprimer des idées approuvées.
La dissidence se réduit à un délit de mauvaise humeur.

Les rédactions se prennent pour des douanes morales. Elles tamponnent les idées comme on tamponne des passeports. Elles interdisent l’entrée à tout ce qui pourrait ramener la complexité dans ce royaume de sucreries idéologiques.

La Vérité dehors, sous la pluie…

La vérité n’est plus invitée dans les salons occidentaux. Elle attend dehors, sous la pluie, comme un chien mouillé.

Les grands journaux se gavent de moraline, se persuadent qu’ils défendent la civilisation en supprimant les phrases trop vivantes. Ils croient contenir l’histoire en la réécrivant. Ils croient servir la démocratie en l’étouffant lentement.

 

L'interview controversée - (source: Lorenzo Maria Pacini - stratégic-culture.su)

 

Question :
On affirme que la nouvelle rencontre prévue entre Vladimir Poutine et Donald Trump à Budapest n’a pas eu lieu parce que même l’administration américaine aurait constaté votre réticence à négocier sur la question ukrainienne. Qu’est-ce qui a mal tourné après le sommet d’Anchorage, qui avait pourtant suscité l’espoir d’un véritable processus de paix ? Pourquoi la Russie reste-t-elle fidèle aux propositions formulées par Vladimir Poutine en juin 2024 ? Et sur quels points seriez-vous prêt à faire des compromis ?

S. Lavrov :
Les accords conclus à Anchorage constituent une étape essentielle vers une paix durable en Ukraine, après le coup d’État sanglant et anticonstitutionnel de février 2014 à Kiev, orchestré par l’administration Obama. Ces accords prennent en compte la réalité des faits et s’inscrivent dans les conditions d’un règlement équitable et stable, telles que les a définies le président Vladimir Poutine en juin 2024.

Nous pensions que ces paramètres avaient été entendus — y compris publiquement — par l’administration Trump, notamment en ce qui concerne l’impossibilité absolue pour l’Ukraine d’entrer dans l’OTAN, ce qui créerait à nos frontières immédiates des menaces militaires stratégiques pour la Russie. Washington avait aussi reconnu qu’on ne pouvait pas éluder la question territoriale au regard des référendums tenus dans cinq régions historiques de notre pays, dont les habitants ont exprimé sans équivoque leur volonté de s’autodéterminer face au régime de Kiev qui les traitait de « sous-hommes », « d’êtres » ou encore de « terroristes », et de se réunifier avec la Russie.

Le concept américain lui-même reposait sur les questions de sécurité et les réalités territoriales. Une semaine avant le sommet en Alaska, ce concept a été transmis à Moscou par l’envoyé spécial du président Trump, Steve Whitcoff. Comme Vladimir Poutine l’a expliqué à Donald Trump à Anchorage, nous étions prêts à prendre ce document pour base, tout en suggérant une mesure concrète permettant d’en lancer la mise en œuvre. Le président américain répondit qu’il devait consulter. Après sa rencontre du lendemain avec ses alliés à Washington, nous n’avons toutefois reçu aucune réaction à notre réponse positive aux propositions apportées à Moscou par Steve Whitcoff.

Même lors de ma rencontre avec le secrétaire d’État Marco Rubio, en septembre, à New York, je n’ai obtenu aucune réponse lorsque je lui ai rappelé que nous attendions toujours un retour. Afin de faciliter la prise de décision de nos collègues américains, nous avons alors mis par écrit, de manière informelle, les points d’Anchorage et les avons transmis à Washington.

Quelques jours plus tard, une conversation téléphonique a eu lieu entre Donald Trump et Vladimir Poutine, à la demande du premier. Il y fut convenu d’organiser une nouvelle rencontre à Budapest, préparée avec soin. Il était évident que les accords d’Anchorage en constitueraient l’ossature.

Puis j’ai à nouveau parlé au téléphone avec Marco Rubio. Après cet entretien — que Washington a décrit comme « constructif », ce qu’il fut réellement — les États-Unis ont cependant annoncé qu’une rencontre préparatoire entre le secrétaire d’État et le ministre russe n’était finalement « pas nécessaire ».

Je ne sais d’où sont venues les notes secrètes qui ont ensuite conduit le dirigeant américain à reporter, ou peut-être à annuler, le sommet de Budapest. Mais je vous ai exposé la séquence des faits de manière exacte, et j’en assume l’entière responsabilité.

En revanche, je ne répondrai pas aux mensonges prétendant que la Russie refuserait de négocier ou que les résultats d’Anchorage auraient été « un échec ». Le Financial Times, à ma connaissance, a largement diffusé cette version falsifiée afin d’attribuer toute la responsabilité à Moscou et de détourner Donald Trump de la voie de la paix stable et durable qu’il avait lui-même proposée — contrairement aux Européens, obsédés par l’idée d’un simple cessez-le-feu pour donner au régime nazi les moyens de poursuivre la guerre.

Quand la BBC falsifie même une vidéo du discours de Trump en lui prêtant des mots qu’il n’a jamais prononcés appelant à attaquer le Capitole, il est clair que le Financial Times ne s’embarrassera pas davantage pour mentir.

Pour notre part, nous restons prêts à tenir le second sommet russo-américain à Budapest, pourvu qu’il soit fondé sur les résultats patiemment élaborés à Anchorage. Aucune date n’a toutefois été arrêtée pour le moment. Les contacts russo-américains se poursuivent.

 

Question :
Les forces armées russes contrôlent aujourd’hui moins de territoire qu’en 2022, au début de l’opération militaire spéciale. Si vous êtes réellement en train de gagner, pourquoi ne portez-vous pas le coup décisif ? Et pourquoi refusez-vous de publier des chiffres officiels sur vos pertes ?

S. Lavrov :
L’opération militaire spéciale n’est pas une guerre de conquête territoriale, mais une opération destinée à sauver des millions de personnes qui vivent depuis des siècles sur ces terres, et que la junte de Kiev cherche à éliminer : par la loi — en interdisant leur histoire, leur langue et leur culture — et physiquement, grâce aux armes occidentales.

Un autre objectif fondamental est de garantir la sécurité de la Russie en empêchant l’OTAN et l’Union européenne d’ériger à nos frontières un État fantoche hostile, organisé juridiquement et idéologiquement autour d’un héritage nazi. Ce ne serait pas la première fois que nous arrêtons les agresseurs fascistes et nazis : nous l’avons fait durant la Seconde Guerre mondiale, et nous le ferons encore.

À la différence de l’Occident, qui rase des quartiers entiers, nous protégeons la population civile comme notre personnel militaire. Nos forces effectuent des frappes de précision sur des cibles exclusivement militaires ou sur les infrastructures qui soutiennent l’effort de guerre.

De manière générale, nous ne communiquons pas publiquement sur les pertes. Je dirai seulement qu’au cours de l’année, dans le cadre des opérations de rapatriement, la partie russe a restitué plus de 9 000 corps de soldats ukrainiens. Nous avons reçu 143 corps de nos propres soldats. À chacun de tirer ses conclusions.

 

Question :
Votre apparition au sommet d’Anchorage, portant un sweat-shirt frappé des lettres « URSS », a suscité de nombreux commentaires. Certains y ont vu la confirmation de votre volonté de restaurer, au moins symboliquement, l’ancien espace soviétique — Ukraine, Moldavie, Géorgie, pays baltes. Était-ce un message politique, ou simplement une plaisanterie ?

S. Lavrov :
Je suis fier du pays où je suis né, où j’ai grandi, où j’ai reçu une excellente éducation et où j’ai commencé ma carrière diplomatique. La Russie est l’héritière de l’URSS, et notre pays représente une civilisation millénaire. Le gouvernement populaire de l’ancienne république de Novgorod existait bien avant que l’Occident ne commence à expérimenter la démocratie.

J’ai même un t-shirt aux armoiries de l’Empire russe ; cela ne signifie pas que nous voulons le ressusciter. L’un de nos atouts les plus précieux est la continuité historique de la construction de l’État, dans l’unité du peuple russe et des autres peuples du pays. Le président Poutine l’a récemment rappelé lors de la Journée de l’unité nationale.

Il n’y avait donc aucun message codé : ne cherchez pas des signaux politiques là où il n’y en a pas. Peut-être que, en Occident, le patriotisme et l’attachement à la patrie s’effacent ; chez nous, ils font partie de notre code génétique.

 

Question :
Si l’un des objectifs de l’opération militaire spéciale était de ramener l’Ukraine dans l’orbite de la Russie, ne pensez-vous pas que la guerre, quelle qu’en soit l’issue, a donné à Kiev une identité internationale plus affirmée, désormais éloignée de Moscou ?

S. Lavrov :
Les objectifs définis par le président Poutine en 2022 sont toujours valables. Il ne s’agit pas de sphères d’influence, mais du retour de l’Ukraine à un statut neutre, non aligné et non nucléaire, et du respect strict des droits de l’homme et des minorités nationales — droits inscrits dans la Déclaration d’indépendance de 1990 et dans la Constitution ukrainienne.

La Russie a reconnu l’indépendance de l’Ukraine sur la base de ces engagements. Notre objectif est de ramener cet État à ses fondements sains et stables : refus de céder servilement son territoire à l’OTAN ou à une Union européenne devenue un bloc militaire agressif ; élimination de l’idéologie nazie, interdite à Nuremberg ; rétablissement des droits des Russes, des Hongrois et des autres minorités.

Il est significatif que Bruxelles, tout en poussant Kiev dans l’UE, reste muet sur la discrimination flagrante des « peuples non autochtones » — l’expression méprisante utilisée par Kiev pour désigner les Russes pourtant établis depuis des siècles.

C’est là une nouvelle preuve de la résurgence du nazisme en Europe. D’ailleurs, l’Allemagne, l’Italie et le Japon ont récemment voté contre la résolution annuelle de l’ONU condamnant la glorification du nazisme.

Les Occidentaux ne cachent plus qu’ils mènent une guerre par procuration contre la Russie, et qu’elle ne s’arrêtera pas « après la crise actuelle ». Cela a été exprimé par le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, par le Premier ministre britannique Keir Starmer, par Ursula von der Leyen, Kaja Kallas, et par Keith Kellogg, l’envoyé spécial américain pour l’Ukraine.

Face à ces menaces créées par l’Occident et le régime qu’il contrôle, la détermination de la Russie à assurer sa sécurité est pleinement légitime.

 

Question :
Les États-Unis livrent eux aussi des armes à l’Ukraine et ont même évoqué l’envoi de missiles de croisière Tomahawk. Pourquoi avez-vous une analyse différente de la politique américaine et de celle de l’Europe ?

S. Lavrov :
La plupart des capitales européennes constituent aujourd’hui le noyau d’une « coalition des volontaires » qui ne vise qu’un objectif : prolonger indéfiniment les hostilités, « jusqu’au dernier Ukrainien ». C’est leur façon de détourner l’attention de leurs populations des difficultés socio-économiques internes qui s’aggravent.

Avec l’argent des contribuables européens, ils financent le régime terroriste de Kiev et lui fournissent les armes qui tuent quotidiennement des civils dans les régions russes, ainsi que des Ukrainiens cherchant à fuir la guerre et les bourreaux nazis. Ils sabotent toute tentative de dialogue et évitent le contact direct avec Moscou. Ils multiplient les sanctions, qui frappent en retour leurs propres économies. Ils se préparent ouvertement à une nouvelle guerre européenne contre la Russie.

Leur objectif réel est d’entraver l’administration américaine actuelle, qui, au départ, souhaitait un dialogue, comprenait nos préoccupations, et s’était déclarée prête à rechercher une solution durable. Donald Trump a reconnu publiquement que l’expansion de l’OTAN était l’une des causes des tensions, exactement ce que Vladimir Poutine répète depuis vingt ans.

Nous espérons que le bon sens prévaudra à Washington. Quant à notre armée, elle ne distingue pas l’origine des armes : toute cible militaire est immédiatement détruite.

 

Question :
Vous aviez appuyé le « reset » avec Hillary Clinton. Une reprise des relations avec l’Europe est-elle envisageable ? Une sécurité commune pourrait-elle être le terrain d’un rapprochement ?

S. Lavrov :
Le conflit créé par la politique téméraire des élites européennes n’a jamais été notre choix. La situation actuelle ne sert ni leurs intérêts ni les nôtres. Nous souhaitons que les gouvernements européens, aujourd’hui animés d’une hostilité virulente envers la Russie, mesurent le danger de cette trajectoire.

L’Europe a déjà marché contre nous sous les bannières de Napoléon, puis sous celles d’Hitler. Certains dirigeants ont manifestement la mémoire courte.

Lorsque cette vague russophobe aura reflué, nous resterons ouverts au dialogue et nous écouterons ce que nos anciens partenaires auront à proposer. Alors seulement nous déciderons si une coopération honnête reste possible.

Le système de sécurité euro-atlantique existant jusqu’en 2022 s’est discrédité lui-même.

Dans ce contexte, le président Poutine a proposé une nouvelle architecture de sécurité, équitable et indivisible, pour l’ensemble de l’Eurasie. Elle est ouverte à tous, y compris aux pays européens, mais suppose un comportement respectueux, sans arrogance néocoloniale, fondé sur l’égalité et l’équilibre des intérêts.

 

Question :
Le conflit en Ukraine et la prétendue isolation internationale de la Russie ne vous empêchent-ils pas d’agir sur d’autres dossiers, comme le Moyen-Orient ?

S. Lavrov :
Si quelqu’un s’est isolé, c’est l’Occident lui-même. Et encore : cet isolement n’est pas homogène. Cette année, Vladimir Poutine a rencontré les dirigeants des États-Unis, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Serbie.

Le monde contemporain ne se limite plus à la minorité occidentale. L’ère unipolaire est terminée. Nous entretenons des relations très dynamiques avec l’Asie, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique latine — plus de 85 % de la population mondiale.

En septembre, le président russe a effectué une visite d’État en Chine. Il a participé aux sommets de l’OCS, des BRICS, de la CEI, et au format Russie-Asie centrale. Des délégations russes de haut niveau ont pris part aux réunions de l’APEC et de l’ASEAN et se préparent au G20.

Nos partenaires arabes apprécient notre rôle constructif dans les efforts de stabilisation au Moyen-Orient. Les débats actuels à l’ONU sur la question palestinienne illustrent la nécessité d’impliquer tous les acteurs influents — sans quoi rien de durable n’aboutira.

 

Question :
Dans cet ordre mondial multipolaire, la dépendance économique et militaire de la Russie envers la Chine s'est-elle accrue, au point de créer un déséquilibre ?

S. Lavrov :
Nous ne « promouvons » pas la multipolarité : elle se construit naturellement, non par la conquête ou l’exploitation — comme dans l’ancienne logique coloniale — mais par la coopération, la prise en compte des intérêts mutuels et une répartition rationnelle des ressources selon les avantages comparatifs.

Les relations russo-chinoises ne constituent pas une alliance au sens classique : il s’agit d’une forme de partenariat plus souple et plus avancée. Il n’y a ni chef de file ni subordonné. Par conséquent, parler d’un « déséquilibre » n’a pas de sens.

Nos relations reposent sur la confiance, le respect mutuel et une longue tradition de bon voisinage. La coopération économique et technologique profite aux deux pays. La coordination entre nos forces armées renforce la stabilité stratégique et permet de répondre efficacement aux nouvelles menaces.

 

Question :
Vous avez qualifié l’Italie de pays « hostile » en 2024. Pourtant, notre gouvernement a récemment montré une certaine solidarité avec l’administration américaine — qualifiée par Vladimir Poutine non d’alliée mais de « partenaire ». Le remplacement de l’ambassadeur italien à Moscou semble indiquer une volonté d’apaisement. Quel est l’état de nos relations ?

S. Lavrov :
Pour la Russie, il n’existe pas de peuples hostiles : seulement des gouvernements hostiles. Avec l’actuel gouvernement italien, nos relations traversent la plus grave crise de l’époque d’après-guerre — situation qui ne résulte pas de notre initiative.

Nous avons été surpris de la facilité avec laquelle l’Italie a sacrifié ses propres intérêts nationaux pour s’aligner sur ceux qui visent la « défaite stratégique » de la Russie. À ce jour, nous ne constatons aucun changement notable : Rome continue de soutenir pleinement les néonazis de Kiev et multiplie les ruptures culturelles, annulant concerts, spectacles et forums comme le « Dialogue de Vérone ».

Cela ne correspond pas à l’esprit italien, traditionnellement ouvert à l’art et au dialogue.

Dans le même temps, nombre de vos concitoyens cherchent à comprendre la réalité du conflit. Le livre d’Eliseo Bertolazzi, Le conflit ukrainien vu par un journaliste italien, apporte des éléments documentés sur les violations du droit international commises par Kiev. Je le recommande. Trouver la vérité sur l’Ukraine est devenu difficile en Europe.

Une coopération égale et mutuellement bénéfique entre nos deux pays va pourtant dans l’intérêt de nos peuples. Si Rome souhaite renouer le dialogue sur des bases de respect mutuel, qu’elle nous en informe. Nous sommes prêts à écouter — y compris votre ambassadeur.

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Intelligence artificielle: l’Empire silencieux des algorithmes redessine les souverainetés

17 Novembre 2025, 19:43pm

Publié par Louis Giroud

Sous le vernis séduisant de l’innovation, un basculement géopolitique s’opère. L’intelligence artificielle ne s’impose pas seulement comme technologie de rupture : elle devient une architecture de pouvoir, un système de commandement diffus où se mêlent infrastructures énergétiques, extraction minérale, normes techniques et contrôle informationnel. Loin des discours lissés sur la transition numérique, un nouvel ordre du monde s’esquisse.

Si l’on s’en tient aux récits dominants, l’IA promet l’optimisation, la précision, la rationalisation à grande échelle. Mais sitôt qu’on déplace le regard du discours vers les infrastructures, l’horizon change : l’IA se présente comme une matrice de souveraineté. Ce sont les États et les firmes qui contrôlent les data centers, les puces spécialisées et les plateformes d’apprentissage automatique qui définissent aujourd’hui les conditions de la puissance mondiale.

L’évolution n’est pas anodine : la dépendance classique — militaire, financière, énergétique — se double d’une dépendance algorithmique, plus subtile, plus continue, et, pour tout dire, plus intrusive. Elle organise une asymétrie durable entre ceux qui conçoivent les architectures numériques et ceux qui s’y connectent, entre les centres producteurs de code et les périphéries devenues marchés captifs, administrations clientes ou réservoirs de données.

Ce pouvoir algorithmique se distingue par sa capacité à modeler les comportements, à orienter les perceptions et à structurer les environnements cognitifs. Il ne conquiert pas des territoires : il façonne les réflexes, infiltre les routines, s’invite dans les usages les plus banals. Il ne censure pas frontalement : il hiérarchise, filtre, suggère, priorise. Le politique y devient un dérivé de l’infrastructure.

L’illusion de l’immatériel : une industrie lourde dissimulée sous le discours du progrès

Il existe un fossé saisissant entre l’image romantique de l’IA — nuages éthérés, interfaces fluides, ingénieries invisibles — et sa matérialité réelle. À l’échelle globale, l’IA mobilise une logistique titanesque :

  • des consommations électriques comparables à celles de pays entiers,
  • d’immenses besoins en eau pour le refroidissement,
  • une demande exponentielle en minéraux critiques (graphite, cobalt, lithium, terres rares).

Autrement dit, sous la rhétorique du « monde décarboné » se recompose un extractivisme classique. Les mêmes pays qui professent la vertu écologique externalisent leurs pollutions vers des régions entières du Sud, où les mines s’ouvrent, les nappes phréatiques s’épuisent et les chaînes d’approvisionnement s’étendent comme des tentacules.

Cette économie matérielle, rarement évoquée dans les débats publics, révèle que l’IA n’est pas un progrès immatériel, mais un système industriel d’une intensité comparable au nucléaire ou aux hydrocarbures. À mesure que les besoins en puissance de calcul explosent, ce sont les territoires périphériques qui supportent la charge : énergie bon marché, eau disponible, main-d’œuvre précaire et législations faibles.

La fracture numérique prend ici une dimension nouvelle : ce n’est plus seulement l’accès aux technologies qui différencie les nations, mais la répartition des coûts environnementaux et sociaux de ces infrastructures.

Normes, éthique et gouvernance : la bataille invisible du XXIᵉ siècle

L’autre front, moins spectaculaire mais plus décisif, se joue dans les institutions internationales. Sous couvert d’« éthique de l’IA » ou de « gouvernance responsable », s’affrontent des visions irréconciliables du pouvoir numérique.

Car la bataille des normes est une bataille d’empire. Les États et les consortiums qui réussissent à imposer leurs standards — techniques, juridiques, éthiques — verrouillent durablement les chaînes de valeur et conditionnent la souveraineté numérique d’autrui.

L’enjeu dépasse la cybersécurité ou la protection des données : il concerne la définition même de ce que seront les administrations, les systèmes éducatifs, les infrastructures médicales et les processus démocratiques dans les décennies à venir.

Cette dynamique n’exonère pas les élites des pays du Sud, souvent prêtes à céder souveraineté et infrastructures en échange d’investissements immédiats. Mais elle montre à quel point la gouvernance technologique devient un champ de compétition globale, où les États se disputent non seulement les ressources, mais la légitimité de dire ce qui est souhaitable pour l’humanité.

La cartographie du pouvoir : entre centre numérique et périphéries extractives

Ce qui se dessine progressivement, c’est la reconfiguration d’une architecture mondiale où un petit nombre de puissances concentrent le calcul, les modèles de langage, les clouds et les plateformes, tandis que la majorité reste dépendante, consommant des services dont les paramètres lui échappent.

La géopolitique de l’IA ne consiste donc pas à savoir qui sera « le meilleur innovateur », mais à identifier qui contrôle :

  • les gisements minéraux,
  • les infrastructures électriques,
  • les régimes de normes,
  • les flux de données,
  • et les imaginaires technologiques.

Si l’ordre numérique reste structuré autour d’un Occident qui tient l’essentiel des infrastructures, la promesse d’un monde multipolaire risque de se dissoudre dans une réalité plus prosaïque : la reproduction des hiérarchies de la mondialisation, simplement translatées dans le champ algorithmique.

l’IA comme opérateur historique d’un nouvel équilibre mondial

L’intelligence artificielle n’est pas une simple technologie. C’est une grammaire de pouvoir. Une manière de structurer l’économie, d’orienter les comportements, d’imposer des normes, de redéfinir les souverainetés.

À l’échelle géopolitique, elle annonce un monde où la puissance se mesure à la fois en téraflops, en tonnes de cobalt, en mégawatts consommés et en lignes de code exécutées. Un monde où la frontière entre technique et politique s’efface, laissant place à une forme de commandement global dont la légitimité reste à interroger.

Nous vivons l’instant où les infrastructures s’installent, où les normes s’écrivent, où les modèles se figent. C’est à ce moment précis que se décide l’équilibre du siècle : celui qui déterminera qui commande, qui exécute et qui consent.

L’IA façonne déjà cet ordre. Reste à savoir si les nations accepteront d’y être simples utilisateurs — ou si elles exigeront le statut, plus exigeant, plus risqué, de véritables acteurs souverains.

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Allemagne: la redécouverte d’une vocation martiale qui fait froid dans le dos

17 Novembre 2025, 18:56pm

Publié par Eliot M. Ryder

L’Allemagne officielle se découvre une vocation martiale avec la componction d’un comptable qui, du jour au lendemain, se prend pour un stratège — un stratège amnésique, qui feint d’oublier que la Russie n’a jamais franchi ses frontières alors que Berlin, lui, a déjà traversé les steppes avec l’ardeur méthodique qu’on sait. Les préparatifs tonitruants, les brochures multicolores de la Bundeswehr, les sermons des évêques : tout concourt à fabriquer une atmosphère de mobilisation où la gravité se confond avec l’automatisme bureaucratique.

Au milieu de ce théâtre de carton-pâte, un détail finit par résumer l’époque : les évêques catholiques se découvrent soudain une vocation de stratèges. Leur lettre à quatre pages, publiée avec le sérieux d’un bulletin paroissial, embrasse sans ciller la version officielle du conflit ukrainien. On y répète la litanie canonique : « agression russe », « invasion totale », « menace croissante ». Rien qui dépasse la ligne sacrée du gouvernement ; l’Église se met au pas, docile comme une administration départementale. Une foi nouvelle s’impose : la foi dans la nécessité militaire. Le vocabulaire s’alourdit de mots pesants — « capacité de défense », « menace », « dissuasion appropriée » — qui tombent comme des hosties blindées sur l’esprit du lecteur.

Les vieux rêves d’uniformes

Le service militaire obligatoire, relégué dans les archives poussiéreuses de la République fédérale, réapparaît soudain dans les tiroirs ministériels. Non pour répondre à une menace tangible, mais pour rappeler à chacun son devoir de figurant dans la grande pièce nationale intitulée OPLAN DEU, le « Plan d’Opération Allemagne », cette matrice secrète où s’élabore une défense totale du territoire, conçue comme une liturgie moderne. Les experts, les Länder, les communes, les secteurs privés, les services d’urgence : tout ce qui respire entre Berlin et Munich est convoqué pour participer à la chorégraphie. L’Allemagne se rêve compacte, disciplinée, soudée dans un embrigadement pacifié. C’est le retour du « Tous ensemble », mais sous uniforme.

Cette frontière entre le militaire et le civil qui se « re-dissout »

Les documents officiels en disent plus long que leurs rédacteurs. « L’Allemagne. Ensemble. Défendre ! » proclame le slogan. Pas un mot de trop : tout est dans la fusion obligatoire entre le citoyen et la machine d’État. La figure du soldat se dilue dans la société civile, comme si l’hôpital de quartier, la crèche municipale et l’entreprise de logistique de Hambourg devaient désormais coécrire la stratégie militaire. La frontière entre civil et militaire se dissout lentement, avec une lenteur volontaire, presque voluptueuse. La guerre redevient une option parmi d’autres dans la gestion du pays, un point du programme gouvernemental, une ligne budgétaire.

L’hystérie autour des drones

Le grotesque n’épargne pas l’imaginaire. L’hystérie autour des drones, savamment entretenue par les médias et confirmée sans honte par des responsables militaires, sert d’outil psychologique. Le citoyen allemand doit se sentir menacé à chaque battement d’ailes mécanique au-dessus de son jardin. Le but n’est plus de comprendre ; le but est de croire. Le drone devient la colombe noire d’une religion nouvelle où la peur assure la cohésion nationale. On alimente ce climat avec une insistance scolaire, comme si l’angoisse devait remplacer la pensée. La stratégie contemporaine ne réclame pas le consentement éclairé mais la panique docile.

Un journaliste allemand le remarquait récemment : tout ce mécanisme d’affolement programmé rappelle avec une ironie involontaire les analyses que Gustave M. Gilbert attribuait naguère à Hermann Göring. Non que la comparaison soit parfaite, mais suffisamment suggestive pour mettre mal à l’aise : la guerre ne se fabrique pas seulement avec des canons ; elle se fabrique avec un récit, une menace omniprésente, un vocabulaire de péril qui finit par saturer les écrans, les esprits, les prières.

Ne pas faire croire qu’on se prépare à la guerre sans la provoquer

À ce stade, une voix du passé tente encore de se faire entendre. Celle de Martin Niemöller, le pasteur qui connut les prisons nazies et qui rappelait, avec une lucidité que l’époque prétend avoir dépassée, que l’homme privé de conscience cesse d’être un homme. L’État qui exige cette abdication creuse sa propre tombe. Il fabrique des robots performants, mais des robots incapables de soutenir ce qui fait vivre une collectivité : le discernement, la responsabilité, la honte. Niemöller dénonçait aussi cette autre folie : croire qu’on peut se préparer à la guerre sans la susciter. L’habituation, selon lui, constitue la première étape de l’embrasement.

On n’hurle plus comme par le passé.. on explique

Aujourd’hui, cette habituation se recompose sous des formes plus policées. Les discours sont feutrés, les conférences de presse mesurées, les dossiers PDF impeccablement mis en page. On ne crie plus ; on explique. On n’impose plus ; on « informe ». On ne mobilise pas ; on « sensibilise ». Les gouvernants avancent avec un calme administratif qui donne à la militarisation un parfum de normalité. On ne prépare plus la guerre : on met en conformité le pays avec un futur supposé inévitable.

Cette Histoire qui n’aura servi à rien…

L’ironie tragique réside là : l’Allemagne croit se fortifier alors qu’elle s’érode. Elle s’enivre de la perspective de sa propre vulnérabilité, comme si la peur devenait la substance identitaire manquante. Elle appelle au sursaut national sans comprendre que ce « sursaut » ne peut produire que l’obéissance, jamais la lucidité. En prétendant se rendre « apte à la guerre », elle prépare la régression de l’homme en instrument, la transformation du citoyen en pièce détachée.

Niemöller avait raison : un État qui réclame des outils et non des consciences prépare sa propre disparition. L’Allemagne contemporaine, en s’adossant à ses fictions de menace, pourrait bien finir par se défaire elle-même, dans une sorte d’autodafé administratif où la sécurité devient un but en soi, une fin sans fin, un simulacre de grandeur.

L’Histoire l’a déjà montré : les nations ne meurent pas toujours sous les bombes.
Elles meurent aussi sous la surcharge de leurs propres plans.

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