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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

L’invention de la quadrature du cercle… sans même rougir

25 Novembre 2025, 12:48pm

Publié par Eliot M. Ryder

Les religions monothéistes ont trouvé le moyen de trébucher sur la même peau de banane métaphysique pendant deux millénaires: si Dieu crée tout, et s’il est infiniment bon, qui a coché la case «mal» dans le menu déroulant de la Création?

Lactance, antique mais lucide, met les pieds dans le plat: un Dieu qui veut le bien et ne peut pas est impuissant; un Dieu qui peut le bien et ne veut pas est malveillant; un Dieu qui veut et peut devrait supprimer le mal… et pourtant le mal flambe comme un barbecue à ciel ouvert. Cherchez l’erreur.

Pour éviter le naufrage théologique, on a trouvé un paravent: la «Liberté». Adam aurait choisi librement, comme un étudiant qui signe un prêt bancaire en imaginant que «ça ira». On répète que Dieu n’y est pour rien, que l’homme est fautif, que la boucle est bouclée. Oui, mais en forme de nœud coulant.

 

La façade se lézarde

Si Dieu laisse traîner un serpent dans le Jardin d’Éden, ce n’est pas une épreuve, c’est un guet-apens. Adam n’avait pas une liberté: il avait un piège à déclenchement automatique. Et Dieu, omniscient, connaissait la fin du film avant d’avoir écrit le générique.

 

La Création se transforme en traquenard cosmique, le premier escape game truqué de l’histoire.

Pierre Bayle (1647–1706) arrive, regarde l’édifice, et souffle dessus: tout s’effondre.

Il pose LA question que personne dans l’Église ne voulait entendre: comment un Dieu «miséricordieux» peut-il fabriquer des milliards d’âmes en sachant pertinemment que la majorité finira grillée à perpétuité? Même les mères les plus distraites retireraient leurs filles du bal si elles savaient ce qui les attendait — pourquoi Dieu, lui, passe-t-il commande de damnés au kilomètre sans lever un sourcil ?

 

Un monarque sadique tout-puissant?

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1716), le philosophe au sourire crispé, résume la situation comme s’il rédigeait la notice d’un appareil défectueux: Dieu dit aimer l’humanité, sauve un minuscule lot d’élus, et livre les autres au Diable pour un péché commis par leurs ancêtres avant même qu’ils aient un cerveau opérationnel. On atteint ici les sommets administratifs du grotesque.

Dans cette mécanique céleste, des enfants meurent sans connaître le Christ et sont néanmoins condamnés par un protocole dont ils ignoraient tout. Certains damnés seraient même moins fautifs que les élus, ces VIP de la grâce réservée. Si un État moderne fonctionnait ainsi, on verrait descendre dans la rue même les citoyens les plus anesthésiés.

 

L’apothéose de la brutalité doctrinale

Puis arrive Luther. Lui ne discute pas: il matraque. Il cite saint Paul comme on brandit un mandat d’arrêt, et affirme que Dieu fabrique ses créatures comme un potier fabrique des vases de luxe ou… des pots de chambre. Les pots ne sont pas conviés au débat.

Luther admet que cette vision scandalise la raison, mais cela l’enchante presque. Pour lui, la raison est «prostituée du diable», galeuse, lépreuse, à éliminer à coups de talon.

La foi doit triompher parce qu’elle est illogique. Le Credo quia incredibile devient l’équivalent théologique d’un tatouage initiatique: plus c’est fou, plus c’est vrai.

Croire que Dieu condamne l’immense majorité des humains tout en restant «miséricordieux» relève d’un acrobatisme mental que même les contorsionnistes du Cirque du Soleil n’oseraient pas tenter.

 

Érasme tente d’éviter la catastrophe

Érasme, humaniste poli mais crispé, veut remettre un peu d’ordre dans cette foire.

Il note que si tout est prédestiné, la croix devient inutile, l’Église superflue, la morale décorative. Pourquoi sermonner les fidèles si leur destin est déjà scellé depuis le Big Bang ?

Érasme reconnaît l’impossibilité de concilier la prescience divine et la liberté humaine. Sa solution: remettre la question à plus tard, au Jour du Jugement. En politique, on appellerait ça «créer une commission». En théologie, c’est censé faire sérieux.

 

Un scandale assumé

Passent les siècles, et un cardinal comme Daniélou affirme que le christianisme doit rester scandaleux pour rester vrai. Ambiance.

Pascal, lui, avait déjà annoncé la couleur: le péché originel est incompréhensible — et il faut l’accepter tel quel. La foi ne doit pas passer à la moulinette de la raison: elle doit résister, grincer, choquer. Pascal avertit le lecteur: «Vous ne pouvez me reprocher l’absence de raison: je vous dis d’avance qu’il n’y en a pas.» C’est honnête. Brutal, mais honnête.

L’irrationnel cesse alors d’être un problème. Il devient un drapeau, un logo, une carte de membre. La théologie se change en théâtre où la raison n’est plus admise, même au balcon.

 

La foi comme vertige ou la pensée comme exigence

Si les croyants d’aujourd’hui veulent prolonger la tradition du scandale sacré, ils doivent aller jusqu’au bout: cesser de maquiller la contradiction.

Aucune apologétique rationnelle ne tient deux minutes sous lumière crue.

Deux voies demeurent: la foi comme vertige, ou la pensée comme exigence.

Mais les deux refusent catégoriquement de cohabiter sous le même toit, sauf à installer des murs coupe-feu.

 

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Références:

 

Lactance, c’est Lucius Caelius Firmianus Lactantius, un écrivain chrétien du IVᵉ siècle, mort vers 325 après J.-C. C’est l’un des tout premiers « intellectuels » du christianisme, souvent surnommé — avec un peu d’exagération mais beaucoup d’admiration — le “Cicéron chrétien”.

 

Pierre Bayle (1647–1706) est l’une des grandes figures de la pensée critique européenne, souvent considéré comme le père du rationalisme sceptique moderne. Né dans une famille protestante, Bayle vit les persécutions religieuses, l’exil et la guerre civile larvée qui accompagne la Révocation de l’Édit de Nantes. Son expérience nourrit une méfiance radicale envers toutes les autorités religieuses.

 

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1716) est l’un des derniers génies « totaux » de l’histoire européenne : philosophe, mathématicien, juriste, diplomate, logicien, théologien, inventeur, bibliothécaire, et même précurseur de l’informatique.

 

Martin Luther (1483–1546) est le déclencheur explosif de la Réforme protestante. Il impose la primauté de l’Écriture, la justification par la foi… et développe une théologie brutale sur la prédestination et la raison.

 

Érasme (1466–1536) est un humaniste de la Renaissance, érudit européen par excellence, champion du texte, de la philologie et de la réforme morale sans rupture. Critique des abus de l’Église, il prône une foi éclairée, mesurée, raisonnable. Son affrontement avec Luther marque l’un des grands duels spirituels du XVIᵉ siècle.

 

Blaise Pascal (1623–1662) est un génie des mathématiques, de la physique et de la philosophie, auteur des Pensées et inventeur du fameux pari sur l’existence de Dieu. Mystique tourmenté, il combine logique tranchante et foi ardente, et défend l’idée que les dogmes chrétiens doivent être acceptés précisément parce qu’ils défient la raison.