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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

«Bilatérales III»: La Suisse n'aurait de valeur que lorsqu’elle s’abolit elle-même ?

29 Novembre 2025, 04:41am

Publié par Louis Giroud

Depuis la chute du « mur », un étrange ballet agite les hauteurs fédérales : des politiciens virevoltent sous le parapluie des organisations internationales comme de petits notables persuadés d’avoir reçu la Grâce de démontrer que la Suisse n’est pas un repaire d’idiots dont les ancêtres auraient trop tiré sur la « fée verte », mais un terreau d’esprits éclairés capables de relever la tête au moment opportun. Autrement dit : un pays prêt à s’aplatir avec l’enthousiasme appliqué d’un élève modèle rêvant d’être enfin convié à la table « étoilée ». Quant à la démocratie directe, elle glisse au rang de relique embarrassante, reléguée aux côtés des cors des Alpes, des toupins et des potets… Le Grütli peut bien se racornir ; l’essentiel, désormais, est que Bruxelles approuve.

Les élites helvétiques, qui pour la plupart n’ont jamais vraiment accepté d’être surveillées par le souverain, ont dès lors trouvé dans l’internationalisme institutionnel un refuge enthousiasmant. Là-haut, dans les étages feutrés de l’ONU, de l’OTAN ou de l’UE, aucun citoyen n’interrompt leurs rêves, aucun référendum ne vient saboter leurs élans visionnaires, aucune initiative populaire ne vient rappeler que le mot « peuple » n’est pas un concept rural mais une réalité organique. Dès que ça brille « là-haut », on accourt, on signe, on se prosterne, on s’invite à des conférences où l’on parle un anglais « fédéral » hésitant mais approbateur…

 

Une antiquité encombrante

Le problème pour tous ces gens-là : la neutralité est une antiquité encombrante. Et la souveraineté populaire, une anomalie embarrassante qui les empêche d’exprimer leurs visions éclairées. La démocratie directe apparaît comme un anachronisme rural, une coutume que l’on tolère encore faute d’avoir trouvé la procédure adéquate pour la dissoudre sans scandale — parce que, même avec le garde-fou de la double majorité peuple-cantons, elle fonctionne encore trop bien. Voilà le problème. Enfin, la neutralité, autrefois le joyau de la couronne helvétique, se voit traitée comme un bibelot embarrassant que l’on essaie de cacher avant l’arrivée des invités prestigieux.

 

Le jour où le peuple a cassé la machine

Souvenir cuisant des hautes sphères : décembre 1992. Le peuple et les cantons disent non à l’EEE. Une claque magistrale. Un rappel brutal : ici, ce n’est pas le Conseil fédéral qui commande. Le souverain, dans sa vulgaire obstination démocratique, rappela que la Suisse n’était pas un terrain vague disponible pour un projet impérial. Depuis, l’élite rumine cette humiliation comme un vieux fromage oublié dans une cave humide.

Relire aujourd’hui les procès-verbaux de l’époque a quelque chose de baroque. On y découvre un Conseil fédéral qui panique comme un étudiant surpris en train de copier. Certains s’effondrent dans le pathos, d’autres invoquent le destin historique, d’autres encore accusent le peuple de croire les « menteurs » — formule audacieuse, surtout venant de ceux qui, quelques années plus tard, prédisaient une immigration maximale de 8 000 personnes par an. On connaît la suite : ce fut dix fois plus. Les chiffres sont têtus, contrairement à la foi européiste.

 

Le grand cirque du « pas d’adhésion »

À défaut d’avoir obtenu la fusion directe par l’EEE, l’élite inventa le compromis à rallonge, un tour de passe-passe linguistique appelé « voie bilatérale ». Il suffisait de remplacer le mot « adhésion » par le mot « accord » pour rendre l’ensemble digeste, un peu comme on remplace l’odeur d’un médicament soluble par une fausse saveur de citron. Le résultat est toujours amer, mais l’arôme rassure. Une vraie trouvaille marketing.

Avec les bilatérales, la Suisse entra dans une longue suite d’arrangements où l’on donnait beaucoup en espérant ne pas recevoir trop d’injonctions. On promit à la population un ciel sans nuages : moins de criminalité, moins de demandeurs d’asile, moins de chaos.

En coulisses pourtant, les négociations ressemblent à une liquidation d’inventaire :
– libre circulation mal calibrée ;
– clause guillotine pensée par un esprit sadique ;
– promesses coûteuses emballées dans un optimisme technocratique délirant.

On a même eu droit à la grande fantaisie Schengen/Dublin : « moins d’asile », « moins de criminalité », « seulement 7,4 millions par an ». Aujourd’hui, les coûts dépassent les cent millions. Le mensonge technocratique a encore une fois tenu la distance d’une fusée en papier mâché.

 

L’UE 2.0, un empire qui ne cache plus son jeu

En 2008, Bruxelles annonce officiellement que la voie bilatérale est « finie ».
Fini le cabaret, place au vrai cinoche IMAX : la Suisse doit reprendre l’acquis communautaire, se soumettre aux juges étrangers, accepter une tutelle institutionnelle permanente. Une sorte de protectorat chic.

Viviane Reding résume l’idée avec une franchise presque rafraîchissante : les accords bilatéraux ont fait leur temps. Traduction : « Arrêtez vos bricolages helvétiques, passez au régime adulte : l’obéissance. »

 

Le Père Noël pour Bruxelles, le Père Fouettard pour la Suisse

Le dernier traité en date, négocié dans l’ombre et sans nom officiel, incarne cette volonté de faire croire que l’on avance vers un accord d’égal à égal tout en organisant une hiérarchie absolue. Le texte exige que l’UE fixe les règles, que sa juridiction dise le droit, que la Suisse finance le dispositif. Ce n’est plus une discussion, mais une prise d’otage en gants blancs.

Un texte qui promet :
– lois suisses déterminées ailleurs ;
– juges européens au sommet de la pyramide ;
– 350 millions par an, comme loyer de soumission.

Un traité qui ne ressemble à rien de bilatéral, mais bien à une version moderne du servage administratif. Le Conseil fédéral l’avait rejeté en 2021. En 2024, il l’accepte. Le courage change, les critiques restent.

 

L’illusion bilatérale : un décor qui s’appelle tutelle

La Suisse est sommée d’accepter que l’UE décide des normes, tranche les litiges, impose ses priorités, sanctionne les écarts et prélève son tribut. On nous assure qu’il ne s’agit que de continuité, qu’il n’y a aucune abdication, qu’il s’agit d’une modernisation, d’une consolidation, d’un progrès. Mais la vérité, elle, ne suit pas la liturgie officielle : aucun pays souverain n’accepterait de déléguer la production de son droit à un organe étranger sans reconnaître simultanément qu’il cesse d’être maître de lui-même.

Ce traité n’a rien d’un partenariat : c’est un acte d’obédience maquillé. La colonisation moderne n’a plus besoin de drapeaux ni de garnisons. Elle s’installe dans les traités, se glisse dans les clauses, se dissimule derrière des dispositifs juridiques où la souveraineté se dissout comme un sucre dans un café tiède.

La vérité est nue comme une statistique : ce n’est pas l’invite à une « table étoilée », c’est une «commission» emballée dans son papier hygiénique… Et ceux qui continuent à appeler ça « voie bilatérale » sont au mieux des illusionnistes. Des vendeurs de poudre de perlimpinpin. Des politiciens qui rêvent d’un pays sans peuple — un pays enfin gouverné par eux seuls...

 

La résistance d’un pays qui refuse de mourir proprement

La tragédie helvétique tient à cette contradiction: la population continue de vouloir un pays indépendant, tandis qu’une partie de l’élite rêve d’un État, dissous, délivré du fardeau d’un peuple qui vote mal de plus en plus souvent.

Cette tension donne à la Suisse un visage presque romanesque : celui d’une nation qui refuse de mourir proprement, malgré les efforts persistants de ceux qui aimeraient tant l’installer dans le grand cimetière doux des États qui ont abdiqué.

Reste à savoir si la lucidité l’emportera ou si le pays finira absorbé par une structure qui confond la puissance avec l’uniformité, et la modernité avec la capitulation.