Quand les Etats-Unis et l’Allemagne conjuguent leurs démons
Dans un entretien accordé à Diane Lagrange pour la plateforme « Fréquence Populaire »(*), l'historien et démographe Emmanuel Todd dissèque les grandes fractures géopolitiques de l'heure: guerre en Ukraine, crise iranienne, stratégie américaine, dérive européenne et montée en puissance de l'Allemagne.
Emmanuel Todd n'esquive pas l'aveu: il se dit personnellement atteint par l'époque. Une anxiété diffuse, dit-il, née de ce qu'il perçoit comme un glissement inexorable vers davantage de guerre. L'Occident, selon lui, s'enfonce dans le déni et dans une fuite en avant militariste, portée par une russophobie tenace à laquelle vient désormais s'adjoindre une iranophobie en pleine installation dans le discours public.
Ce qu'il décrit, au fond, c'est l'incapacité d'une civilisation à accepter son propre déclin. Un Occident qui a dominé le monde durant plusieurs siècles, qui a cru toucher à son apothéose après l'effondrement du bloc soviétique, se révèle aujourd'hui incapable d'être, selon sa formule, « beau joueur ». Il y voit un manque d'élégance historique, une blessure d'orgueil que rien ne semble pouvoir panser.
L'échec stratégique occidental en Ukraine
Sur la séquence ukrainienne, Todd est catégorique: la trame de l'histoire présente, c'est l'échec américain — et plus largement occidental — face à la Russie. Un échec qu'il qualifie d'inédit dans l'histoire des États-Unis. Les défaites précédentes — Vietnam, Irak, Afghanistan — restaient périphériques, sans remettre en cause le mythe de la supériorité impériale américaine. Celle-ci est d'une autre nature.
Car il ne s'agit pas, insiste-t-il, d'un échec militaire au sens classique du terme, mais d'un échec industriel et économique. L'incapacité du complexe militaro-industriel américain à fournir à l'Ukraine les munitions et les équipements nécessaires a mis à nu une fragilité structurelle que l'on pressentait sans oser la nommer.
Les sanctions contre la Russie constituent, à ses yeux, un second fiasco. Après une phase d'adaptation difficile, Moscou a tenu. Todd cite les analyses de l'économiste Jacques Sapir, selon lesquelles les sanctions auraient paradoxalement favorisé une réindustrialisation russe, en imposant un protectionnisme de fait. Une population hautement éduquée, riche en ingénieurs capables de réorienter l'appareil productif, a rendu possible cette résistance. Mais Todd souligne que cette résilience n'a été possible qu'adossée à un contexte mondial inédit: la montée en puissance industrielle de la Chine, qui n'a jamais quitté le camp russe.
Les États-Unis, dit-il sans détour, « se sont cassé les dents » en Ukraine. Il prend ici ses distances avec John Mearsheimer, qu'il admire par ailleurs: là où le politologue américain analyse la question ukrainienne comme existentielle pour la seule Russie, Todd soutient qu'elle l'est tout autant pour les États-Unis, dont une défaite avérée mettrait à nu la fragilité de l'édifice impérial.
Trump et la logique de la diversion
Donald Trump est présenté comme le «président de la défaite», porté au pouvoir précisément pour gérer les suites d'un échec qu'il s'agit avant tout de dissimuler. Todd décrit ce qu'il nomme le « dilemme de Trump »: se retirer d'Ukraine sans en laisser paraître la signification réelle. De là, une stratégie de diversion tous azimuts — humiliation des Européens, bras de fer avec le Venezuela ou Cuba, postures théâtrales destinées à projeter une image de toute-puissance.
L'épisode de la mise en scène de Zelensky à la Maison-Blanche lui paraît emblématique. Il rappelle que la guerre en Ukraine est, à ses yeux, fondamentalement une guerre par procuration entre Washington et Moscou, les Ukrainiens ayant été délibérément encouragés par les Américains et les Britanniques à refuser toute négociation. En adoptant une posture belliciste à contretemps, les Européens ont paradoxalement rendu service à Trump, qui pouvait ainsi se repositionner en médiateur.
La crise iranienne et ses implications
Todd analyse la séquence iranienne comme une nouvelle tentative de détournement de l'attention. La « guerre des 12 jours », déclenchée par Israël avant une intervention américaine, a constitué selon lui un premier échec israélo-américain. Reprendre les hostilités après un tel revers lui paraît irrationnel — mais explicable: il faut masquer la débâcle ukrainienne.
Il se refuse cependant à assimiler l'Iran à un théâtre secondaire comme le Venezuela ou Cuba. Une frappe durable contre Téhéran rapprocherait mécaniquement la Chine du conflit. Des manœuvres militaires conjointes russo-irano-chinoises ont déjà eu lieu. Todd perçoit dans cette convergence la formation d'un bloc pragmatique qu'il n'hésite pas à comparer — au risque de heurter certaines sensibilités — à l'alliance de circonstance nouée entre Churchill et Staline durant la Seconde Guerre mondiale.
Il juge une attaque américaine contre l'Iran probable. Ce serait, dit-il, le franchissement d'un seuil qualitatif: une forme de maturation de ce qu'il n'hésite pas à désigner comme la Troisième Guerre mondiale. Le paradoxe reste entier: Trump, élu sur la promesse de désengager l'Amérique de ses aventures militaires, pourrait passer à la postérité comme l'homme qui en aura accéléré l'expansion.
L'économie américaine et le piège du dollar
Sur le protectionnisme trumpien, Todd est sceptique. L'idée de renationaliser l'économie américaine supposait logiquement un désengagement militaire. Mais la tentative, selon lui, est vouée à l'échec. Il invoque Friedrich List: le protectionnisme ne produit ses effets que si l'on dispose d'une main-d'œuvre qualifiée capable de refonder une industrie. Or les États-Unis ont perdu cette base productive. Les effectifs industriels américains continuent de s'éroder.
La contradiction est fondamentale: défendre le statut impérial du dollar, c'est maintenir une économie de consommation structurellement dépendante des importations. Produire des dollars est plus rentable que produire des biens. Renoncer à l'empire supposerait d'accepter une chute brutale du niveau de vie américain — une option politiquement intenable. C'est cette impossibilité économique qui alimente la perpétuation de la posture impériale.
La stratégie du chaos
Sur les objectifs réels de l'offensive contre l'Iran, Todd balaie les justifications officielles — démantèlement du programme nucléaire, changement de régime — pour avancer une hypothèse plus radicale: l'objectif serait la désintégration de la société iranienne par la guerre civile. L'Iran d'aujourd'hui, rappelle-t-il, est une société sécularisée en profondeur, où la fécondité est tombée à 1,7 enfant par femme et où le nationalisme a supplanté la ferveur religieuse. Dans ce contexte, un simple changement de régime ne suffirait pas ; seule l'implosion interne servirait les intérêts américains.
Il reconnaît toutefois une part d'incertitude irréductible. Les capacités iraniennes demeurent mal connues, et l'ampleur du soutien russe et chinois reste opaque. Il formule alors une hypothèse que l'on pourrait qualifier de radicale: si un porte-avions américain venait à être touché — non nécessairement coulé, simplement mis hors de combat —, ce serait la fin du système impérial américain tel que nous le connaissons.
Vers une escalade globale ?
Todd voit dans la situation présente un tournant d'histoire mondiale. Si l'affrontement avec l'Iran devait se transformer en confrontation directe entre l'Occident et le bloc Russie-Chine-Iran, on entrerait dans une mondialisation du conflit dont les mécanismes rappellent l'engrenage des alliances qui précipita la Première Guerre mondiale.
Le paradoxe historique est saisissant: Trump, arrivé au pouvoir avec la ferme intention de limiter les dégâts et de recentrer l'Amérique sur elle-même, pourrait entrer dans l'histoire comme celui qui aura précipité la fin de l'empire américain. La situation ressemble, dit-il, à une partie de poker dans laquelle les ressources militaires américaines sont largement connues, tandis que celles du camp adverse demeurent largement opaques — asymétrie qui accroît mécaniquement le risque.
Si la Chine s'engage durablement dans le soutien militaire à l'Iran, une guerre d'attrition pourrait s'installer. Dans ce scénario, les États-Unis « n'auraient aucune chance », et l'empire serait confronté à son terme.
L'Europe dans la recomposition mondiale
Abordant la séquence européenne, Todd reconnaît avoir sous-estimé, dans ses analyses antérieures, le nihilisme des élites du continent. Dans «La Défaite de l'Occident», il avait surtout insisté sur le nihilisme américain, traitant l'Europe comme un acteur dominé ou passif. Il concède aujourd'hui que cette lecture était trop indulgente.
Pour décrire l'état psychologique européen, il convoque un roman de Philip K. Dick, «The Penultimate Truth»: des populations vivent sous terre, convaincues qu'une guerre fait rage en surface, alors que le conflit est terminé depuis longtemps et que les élites entretiennent l'illusion par des mises en scène médiatiques. La métaphore lui semble éclairante face au discours omniprésent sur une menace russe imminente — une menace que Todd juge, pour sa part, largement fictive. Les Russes, dit-il, n'ont aucun intérêt stratégique à envahir l'Europe occidentale. Cette dramatisation permanente lui apparaît comme le symptôme d'un échec structurel de l'Union européenne.
Le tournant allemand
Le point décisif de la séquence actuelle n'est pas, selon lui, l'Europe en général, mais l'évolution spécifique de l'Allemagne. La crise financière de 2007-2008 avait déjà révélé la domination économique allemande sur le continent ; l'Union européenne fonctionne désormais comme un système hiérarchique centré de facto sur Berlin.
L'arrivée au pouvoir de Friedrich Merz marque, à ses yeux, un basculement historique. Le retour de la CDU/CSU signifie un réalignement transatlantique explicite. L'Allemagne, principale victime économique des sanctions antirusses, envisage désormais de résoudre sa crise par la militarisation de son économie. Todd perçoit en gestation un projet industriel-militaire allemand que les États-Unis, incapables de rivaliser seuls avec l'appareil de guerre russe, pourraient instrumentaliser pour prolonger le conflit en Ukraine et « saigner » la Russie.
Il met en garde: une guerre longue pourrait pousser Moscou, si son État se trouvait directement menacé, à envisager l'usage d'armes nucléaires tactiques.
Il cite longuement une récente interview de Friedrich Merz, dans laquelle le chancelier exclut toute reprise des livraisons de gaz russe tant que Poutine poursuivra la guerre, évoque la « barbarie profonde » de la Russie et envisage un conflit qui ne s'achèverait que par l'épuisement d'un des deux camps. Todd juge ces propos d'une extrême gravité. Qu'un chancelier allemand parle de « barbarie » russe constitue, compte tenu de l'histoire — l'armée allemande a tué des dizaines de millions de Soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale —, une inflexion lourde de sens. Ce retour d'un vocabulaire déshumanisant à l'égard des Russes l'inquiète profondément. Il y voit un symptôme du malaise civilisationnel qui traverse l'Europe: déclin démographique, perte de perspective, néobellicisme comme exutoire.
Réponse aux accusations de germanophobie
Confronté à l'accusation de germanophobie, Todd la rejette avec fermeté, rappelant qu'il a longuement travaillé sur l'Allemagne, y a vécu, et l'a abordée en anthropologue. Il souligne avoir défendu par le passé une Europe franco-allemande intégrée, allant jusqu'à proposer que la France partage son siège au Conseil de sécurité de l'ONU avec Berlin. Il concède aujourd'hui avoir été excessivement optimiste.
Ses erreurs de prospective, explique-t-il, tiennent à ses tentatives d'échapper à son propre modèle anthropologique: la structure familiale allemande, qu'il décrit comme inégalitaire et hiérarchique entre frères, se transposerait dans les représentations politiques, favorisant une conception hiérarchique des rapports entre peuples. Une fois en position dominante, l'Allemagne ne peut, selon lui, concevoir qu'un ordre européen organisé autour d'elle. Elle accepte sa propre subordination aux États-Unis dans la hiérarchie atlantique, mais en contrepartie exerce sa domination sur le reste du continent.
La dissuasion nucléaire et l'illusion du partage
À l'idée, de plus en plus évoquée, d'un partage de la dissuasion nucléaire française avec l'Allemagne, Todd oppose une fin de non-recevoir. Il juge cette perspective historiquement et stratégiquement absurde: la force de frappe française a précisément été conçue pour garantir l'autonomie stratégique de la France, notamment à l'égard de l'Allemagne. Envisager de la mutualiser révèle, à ses yeux, l'inculture historique des élites actuelles. L'arme nucléaire repose sur un engagement existentiel propre à la nation qui la détient ; elle ne se partage pas.
Une inquiétude personnelle assumée
En guise de conclusion, Todd revient à son sentiment initial. Il dit éprouver une inquiétude profonde face à la convergence entre l'escalade au Moyen-Orient et le tournant allemand en Europe. Il ne se fait plus d'illusions: si l'Allemagne a le choix entre une bonne et une mauvaise solution historique, elle choisira la mauvaise. Il le dit avec tristesse, non avec animosité — mais avec la conviction que l'examen de l'histoire impose de reconnaître la puissance et la dangerosité potentielles de certaines dynamiques culturelles.
Le risque d'un dérapage allemand
Ce qui l'inquiète le plus en Europe, poursuit-il, c'est précisément ce tournant allemand. Contrairement à la France ou au Royaume-Uni, une Allemagne réellement militarisée représenterait un problème industriel sérieux pour la Russie. Todd observe que, jusqu'à présent, les Russes ont fait preuve d'une retenue remarquable: ils discutent avec les Américains, répondent de manière calibrée, n'élèvent pas systématiquement la voix face aux insultes. Un self-control qu'il qualifie d'« admirable » au regard de la virulence des discours européens.
Mais cette patience a des limites. Si l'Allemagne poursuit sa trajectoire de militarisation et adopte un ton de plus en plus hostile, un moment d'exaspération russe n'est pas à exclure. Il rappelle que la Wehrmacht a infligé des pertes colossales à l'Union soviétique, et que l'on ne peut indéfiniment multiplier les déclarations moralisatrices et humiliantes sans provoquer une réaction.
Il en tire un constat paradoxal: la stabilité mondiale repose aujourd'hui sur la retenue des Russes et des Chinois. L'ironie est cruelle — on en est réduit à compter sur des régimes qualifiés d'autoritaires pour éviter l'escalade, tandis que les démocraties occidentales adoptent des postures de plus en plus imprudentes.
La France face à l'alignement
Sur la position française, Todd est direct. Il suggère que la France devrait éviter de s'associer mécaniquement à la militarisation allemande. Il perçoit un mouvement général de recentrage national: les Américains redeviendraient « simplement américains », les Allemands « simplement allemands » ; les Français devraient peut-être, eux aussi, redevenir « simplement français ». La France, dit-il, ne doit pas s'exposer aux conséquences d'une trajectoire allemande qu'il juge dangereuse — non par hostilité irrationnelle, mais par lecture historique.
Qui portera la responsabilité historique ?
Il revient enfin sur la question de la germanophobie. Il reconnaît qu'il n'échappera probablement pas à l'accusation. Mais il renverse la perspective: la vraie question n'est pas de savoir s'il est germanophobe, c'est de savoir si les élites françaises qui acceptent un alignement stratégique risqué ne pourraient pas être qualifiées, un jour, de traîtres à leur propre pays.
Si l'Occident perd la guerre en cours — ce qu'il tient pour probable —, l'histoire sera écrite par les vainqueurs. Et dans ce récit futur, les responsables politiques occidentaux ne seront pas du bon côté. Le débat français, conclut-il, ne devrait pas se réduire à choisir entre obéir aux États-Unis ou obéir à l'Allemagne. Cette alternative révèle une défaillance démocratique profonde.
L'entretien s'achève sur une réflexion d'ordre théorique. Il existe, rappelle Todd, deux grandes écoles d'analyse des conflits: l'une voit dans les États des acteurs rationnels guidés par leurs intérêts ; l'autre insiste sur les dimensions irrationnelles — montée aux extrêmes, crises culturelles, dynamiques mimétiques. Todd se situe résolument dans la seconde, anthropologique, attentive aux forces souterraines — culturelles, religieuses, psychologiques — qui peuvent emporter les sociétés vers la confrontation bien au-delà de tout calcul initial.
Il admet que la guerre, une fois enclenchée, produit sa propre dynamique, souvent indépendante des intentions premières. Et il laisse entendre que nous sommes peut-être déjà engagés dans cette montée aux extrêmes.
Compte rendu: Louis Giroud
* Fréquence Populaire est une chaîne YouTube qui décrypte l'actualité politique, économique et géopolitique avec un regard critique, populaire et audacieux. Aux côtés de Georges Kuzmanovic, Pedro Guanaes et l'équipe de Fréquence Populaire, la chaîne accueille des intellectuels et experts de renom tels que : Jacques Sapir, Emmanuel Todd, Razika Adnani, François Cocq, Olivier Delorme, Caroline Galactéros.
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