Iran, MAGA, pétrole: la semaine où les certitudes ont tenu
Depuis Abu Dhabi, Moscou et Paris, trois observateurs (Fabrice Sorin, Xavier Moureau, Alexis Tarrade), passent en revue la désignation du nouveau guide suprême iranien Mojtaba Khamenei, les fractures profondes au sein du camp MAGA, la montée vertigineuse des prix du pétrole et ses bénéficiaires directs, les tensions croissantes entre Trump et Netanyahou, le rôle possible de la Russie comme médiateur, et les ressorts religieux qui orientent la politique américaine.
Iran: un Khamenei chasse l'autre
Mojtaba Khamenei, fils de l'ayatollah Ali Khamenei, vient d'être désigné nouveau guide suprême d'Iran par le Conseil des experts — 99 membres, eux-mêmes élus par le peuple iranien.
Le personnage: engagé à 17 ans dans l'armée iranienne pendant la guerre Iran-Irak, soutenu par les Gardiens de la révolution et par la rue. En l'espace d'une semaine, il a perdu son père, sa mère assassinée, sa femme, son fils, sa sœur, son beau-frère, sa nièce et son neveu.
Dix jours de guerre et des milliards dépensés pour substituer à un ayatollah de 86 ans un fils de la guerre, la cinquantaine, plus conservateur et plus antioccidental que le précédent. Fabrice souligne la bascule de génération. C'est ce renouvellement — involontaire, mécanique — que produisent parfois les assassinats de leaders. Hassan Nasrallah avait été à son tour le jeune de la bande quand Xavier l'avait croisé au Liban en 1996. Il était encore là trente ans plus tard. Ces assassinats permettent un renouvellement qui n'est pas toujours en faveur de l'ennemi.
Sur les réseaux, Trump répète que l'Iran a perdu et qu'une reddition totale est en cours. Mais la désignation du nouveau guide s'est faite sans lui. Il l'a dit lui-même, agacé de ne pas avoir été consulté. La remarque d'Xavier: Kim Jong-un n'a pas davantage demandé l'avis de Washington pour nommer sa fille successeure. Trump n'a pas bronché dans ce cas-là. Le niveau de réflexion est le même.
Les manifestations de rue en Iran au lendemain de la désignation ne sont pas des manifestations contre le pouvoir. Ce sont des manifestations de soutien. Le pays n'a jamais été aussi uni.
Xavier formule l'équation directement: si l'Iran avait eu l'arme nucléaire, il ne serait pas bombardé aujourd'hui. Ce que Lavrov a lui aussi dit, sans détour. Ce qui se passe en Iran est actuellement la meilleure publicité au monde pour la prolifération nucléaire.
Fractures MAGA
Marjorie Taylor Greene a repris un mouvement lancé par la blogueuse Caroline Levit sous le slogan "Not my son" — refus d'envoyer les enfants américains mourir en Iran pour une guerre qui n'est pas la leur. La contestation à l'intérieur du camp MAGA est massive.
Trump a répondu en insultant Tucker Carlson, l'accusant de ne plus être suffisamment intelligent et d'avoir "perdu son chemin". Joe Rogan a pris position. Candace Owens appelle à la désertion — ouvertement, elle demande aux soldats américains de ne pas exercer leurs obligations militaires.
De l'autre côté du spectre républicain, Lindsey Graham s'est félicité de la situation: entre le Venezuela et l'Iran, les États-Unis deviendraient maîtres de 30 % du pétrole mondial. "Extrêmement positif pour l'Amérique."
Sur la parenté du terme "MAGA": l'expression "Make America Great Again" vient d'un discours de Reagan en 1980. C'est Donald Trump qui fonde le mouvement MAGA au sein des républicains en 2015, en reprenant cette formule.
La lecture de Fabrice: MAGA dans la tête de Trump signifie retrouver la superpuissance américaine telle qu'elle commençait à ne plus l'être sous Obama puis Biden. Le moteur en est le pétrodollar. C'est ce schéma qui a présidé à l'opération Venezuela, et c'est le même qui oriente l'opération iranienne. L'impérialisme américain n'a pas changé de nature.
L'influenceur Nicholas Fuentes, très suivi par les jeunes aux États-Unis, tire à boulets rouges sur la soumission américaine vis-à-vis d'Israël. Il a appelé à voter démocrate aux prochaines élections.
Trump a cru les mauvais renseignements
Xavier revient sur une mise en garde formulée à plusieurs reprises dans cette émission: Trump risquait d'entrer en guerre s'il commettait la même erreur cognitive que les démocrates en 2022 — croire que l'économie adverse allait s'effondrer, que l'armée en face était incapable de tenir dans la durée. Bruno Le Maire disait que l'économie russe allait s'effondrer ; Blinken disait la même chose au même moment. Trump a reproduit le schéma.
Tulsi Gabbard, directrice du renseignement, était hostile à toute action contre l'Iran. Rubio était contre. Vance aussi. La source probable de l'erreur: Pete Hegseth, la CIA et Benjamin Netanyahou. Trump est entré dans une spirale comparable à l'engrenage vietnamien de la fin des années 60.
Deux issues possibles. Soit il parvient à écarter ceux qui l'ont conduit à cette situation et retrouve l'initiative — l'échéance des midterms est en novembre, il reste une fenêtre. Les électeurs oublient vite, en France comme aux États-Unis. Soit il va dans le mur. La marge se rétrécit.
Les quatre scénarios de LCI
LCI a présenté quatre scénarios: capitulation de l'Iran, retrait américain, retour aux négociations, enlisement.
Xavier résume la critique sans ménagement: ces quatre scénarios reviennent à dire que l'eau mouille et que le feu brûle. Toute guerre finit soit par une capitulation, soit par une négociation, soit par un retrait, soit par un enlisement. Le cadrage n'apporte rien.
Ce qui compte: si les États-Unis veulent aller plus loin, ils doivent envoyer des soldats au sol. Quand ils ont décapité le régime le 28 février, ils attendaient une révolution spontanée, que les Iraniens eux-mêmes prennent le pouvoir. Ça ne s'est pas produit. Les tentatives de recruter des proxies — Kurdes, Azerbaïdjan — ont échoué. Les Kurdes ont refusé, échaudés par les multiples trahisons américaines à leur encontre. L'Azerbaïdjan, après un incident de drone sur l'un de ses aéroports, a rouvert le fret avec l'Iran à la suite d'un appel téléphonique entre les deux présidents.
Une fake news diffusée par des médias israéliens a tenté de faire croire que les pays du Golfe avaient lancé un missile sur une usine de dessalement iranienne — l'objectif étant de forcer l'Iran à répliquer et de contraindre les pays du Golfe à entrer dans le conflit. Ni l'Iran, ni le Qatar, ni les Émirats ne sont tombés dans le piège.
Les parachutistes américains se rassemblent en nombre croissant dans la région. L'hypothèse qui circule: prendre une île du Golfe Persique par laquelle transitent 90 % des exportations de pétrole iranien. Ce serait la victoire symbolique permettant à Trump de dire "job done" et de sortir. Mais même dans ce cas, Netanyahou ne laisserait pas les Américains quitter le champ de bataille. C'est sa fenêtre unique — aucun autre président américain ne refera ce que Trump a fait. C'est ça qui rend le conflit extrêmement dangereux.
Tensions Trump / Netanyahou
Netanyahou a bombardé les usines de dessalement et les raffineries iraniennes. Ce qui déplaît fortement aux Américains: si on gagne, on récupère le pétrole — et des raffineries détruites, ça ne se récupère pas facilement. Trump a tenté d'envoyer Witkoff et Kushner discuter de stratégie avec Netanyahou. Fin de non-recevoir. La réunion a été annulée.
Les deux agendas sont différents. Trump cherche à restaurer le pétrodollar, il a besoin d'une victoire rapide économiquement tenable. Netanyahou mène une guerre politico-religieuse: la création du Grand Israël, la reconstruction du Temple de Salomon sur l'esplanade des mosquées. Il l'a dit lui-même en début de conflit: "Cela fait 40 ans que j'attends ce moment, que j'attends que les États-Unis soient avec nous pour lancer cette guerre contre l'Iran."
Ce projet n'a rien de rationnel au sens stratégique du terme. C'est une lutte à mort. Et Netanyahou ne laissera pas passer. Même si l'économie mondiale commence à flancher dans quelques mois, il fera tout pour maintenir les Américains sur le théâtre des opérations. La question — quand et comment ça s'arrête — n'a pas de bonne réponse pour l'instant.
Une première inflexion dans le discours de Trump: pour la première fois en dix jours, il a dit "nous arrêterons la guerre d'un commun accord avec Netanyahou après discussion." Non plus "l'Iran va capituler". Pour Fabrice, ce glissement suggère qu'il cherche désormais, en son for intérieur, une sortie.
Position russe: popcorn time
Poutine a félicité le nouveau guide suprême en des termes qui valent reconnaissance et continuité. Lavrov a convoqué les ambassadeurs des pays du Golfe pour leur rappeler trois choses: ils avaient promis que leur territoire ne servirait pas à attaquer l'Iran — promesse non tenue ; ils n'avaient condamné ni Israël ni les États-Unis ; et en condamnant l'Iran qui se défend, ils incitent de fait les agresseurs à continuer.
La situation économique russe, elle, est décrite avec une concision que Xavier assume: popcorn time. Le budget fédéral russe 2026 a été calculé sur une moyenne annuelle à 59 dollars le baril. L'Oural dépasse 100 dollars. Si cette configuration tient trois mois, la Russie sera en excédent budgétaire tout en finançant l'opération militaire spéciale, les familles nombreuses et les grands projets d'infrastructure.
La Chine et la Russie ont immédiatement mis en place des barrières à l'exportation d'hydrocarbures pour protéger leurs marchés intérieurs. Aux États-Unis, c'est le free market — les producteurs vendent là où les prix sont les plus élevés. Trump serait contraint de prendre des mesures antilibérales pour protéger le consommateur américain. Xavier formule la contradiction avec un plaisir à peine dissimulé: en tenant ce discours, Trump ressemble à un socialiste français.
Par ailleurs, les systèmes antimissiles les plus modernes déployés en soutien aux opérations — radars THAAD à 500 millions de dollars pièce — ont été détruits. Il n'y aurait plus de missiles AMRAAM pour les F-16 ukrainiens depuis plusieurs mois. Pour l'Ukraine, conséquence directe: tarissement des équipements de défense au profit du théâtre iranien.
QatarÉnergie, 2 000 milliards et puits à l'arrêt
Qatar Énergie — numéro 1 mondial du LNG — a été contraint d'arrêter sa production. Non parce que ses installations sont détruites, mais parce que les capacités de stockage sont saturées. Relancer un puits, c'est plusieurs semaines voire plusieurs mois de travail, onéreux, complexe. Ce n'est pas un bouton.
L'Arabie Saoudite, les Émirats et le Qatar avaient signé pour 2 000 milliards de dollars d'investissements aux États-Unis. Ces engagements sont en train d'être revus. La logique est simple: comment continuer à investir chez quelqu'un dont la protection est censée couvrir vos aéroports — et dont les missiles iraniens passent quand même ?
Le message que l'Iran fait passer dans la région: fermez les bases américaines chez vous et tout ira bien. Les 2 000 milliards de promesses d'investissement sont la première conséquence visible. Derrière, si la crise dure encore quelques semaines ou quelques mois, c'est l'économie mondiale qui s'emballe — et tous les regards se tourneront vers Trump, pas vers Netanyahou.
Xavier pousse l'analogie: la Pologne et les pays baltes devraient s'interroger de la même façon. Être l'allié américain en première ligne, c'est être la première cible en cas d'escalade avec la Russie. Les Saoudiens l'ont compris avant eux.
La guerre côté iranien
L'Iran a changé de tactique. Pendant la guerre des 12 jours, il lançait des dizaines de missiles simultanément pour espérer en faire passer quelques-uns. Depuis dix jours, il envoie quelques drones, quelques missiles — avec un taux de rendement nettement supérieur. En opérant ainsi, il a méthodiquement épuisé les stocks antimissiles américains. Les déclarations iraniennes — à lire avec précaution en temps de guerre — annoncent qu'ils vont désormais déployer les armes de dernière génération, puisqu'il n'y aurait plus grand-chose en face pour les intercepter.
Ce qui ferait fléchir Trump n'est pas le prix de l'essence, selon Fabrice. Ce sont des cercueils drapés, des bateaux coulés, des images. Pour l'instant, l'Iran ne produit pas ce type d'images — en partie parce qu'une partie de l'information est sous chape de plomb: Bahreïn vote une peine de mort pour quiconque photographierait les dégâts causés par les missiles iraniens. En Israël, plusieurs années de prison. On ne sait donc pas si les pertes américaines sont de 8, 300 ou 500 personnes. Les Iraniens déclarent avoir fait quelques prisonniers américains. Impossible à vérifier.
Indice indirect de la situation réelle: les États-Unis négocient avec des pays d'Asie du Sud-Est pour y entreposer navires et avions de chasse. Si les bases autour de l'Iran étaient encore opérationnelles, cette négociation n'aurait pas lieu. Des témoignages en provenance du Qatar et de Dubaï confirment que des drones et missiles ont frappé des bases américaines dans ces pays — censés être protégés, et qui ont payé très cher pour ça.
À cela s'ajoutent des morts officiellement annoncés comme décédés de maladie ou d'accident — un procédé déjà observé au Venezuela, où un Black Hawk s'est écrasé une semaine après l'opération, causant 25 morts.
La Russie comme issue
Breaking news pendant l'émission: Trump a appelé Poutine. Ils ont parlé de l'Iran et de l'Ukraine. Xavier n'est pas surpris. La Russie peut se porter garante d'une sortie de crise: garantir que l'Iran ne fabriquera pas l'arme nucléaire, prendre en charge l'uranium enrichi à 60 %, jouer le rôle de médiateur crédible pour les deux parties. Les accords de coopération sur l'uranium civil existent déjà. Ce cadre offrirait à Trump une sortie honorable — il pourrait dire qu'il a obtenu quelque chose, sans que l'Iran soit obligé de reconnaître une défaite. Et potentiellement de régler le dossier ukrainien dans la foulée.
Israël pourrait-il frapper nucléairement l'Iran ?
La question est revenue plusieurs fois dans le chat au cours de l'émission.
Xavier: rationnellement, non. Militairement, ça n'aurait aucun effet décisif. Envoyer une bombe nucléaire sur une cible militaire que des B-52 peuvent atteindre avec des munitions conventionnelles ne change pas l'issue. Hiroshima et Nagasaki ont été choisies pour la sidération, pas pour l'efficacité militaire stricte. Une frappe nucléaire sur Téhéran galvaniserait l'Iran, discréditerait Israël définitivement à l'international. Ce serait la fin d'Israël en tant qu'État reconnu.
Fabrice est plus prudent: en avril 2022, toutes les raisons rationnelles étaient là pour que la guerre en Ukraine s'arrête. Ça n'a pas suffi. Netanyahou a l'arme nucléaire. Il mène une guerre politico-religieuse, il est dans une fuite en avant. Il est capable de le faire. Militairement, ça n'aura pas les effets qu'il croit. Mais les gens fanatiques ne font pas de pronostic rationnel. Fabrice ne fait donc aucun pronostic.
Le tweet transgenre et la base MAGA
Trump a publié sur Truth Social une liste de mesures pour "sauver l'Amérique". Au point 5: interdire les mutilations transgenres pour enfants "sans l'autorisation expresse et écrite des parents." La réaction de la base MAGA a été immédiate: il ne doit pas y avoir de mutilations transgenres pour enfants, point. Pas de condition parentale. Ce sont les parents gauchistes qui poussent à ces opérations.
Trump a dû réécrire son message pour supprimer la condition parentale et poser une interdiction absolue. Fabrice y voit un calcul de politique intérieure: en guerre, Trump a besoin du Congrès, cherche à ne pas s'aliéner les démocrates trop frontalement, envoie des signaux faibles. Quand il a compris que ça divisait sa propre base, il a fait marche arrière.
La dimension évangélique
Le Financial Times a titré sur la discrétion de JD Vance ces dernières semaines. Lors d'une prière dans le Bureau ovale, ni Rubio ni Vance n'étaient présents — aucun catholique. Une conseillère religieuse évangélique de Trump aurait eu sa part de responsabilité dans son engagement dans l'opération iranienne. Le culte filmé — "complètement barré" selon Xavier — repose sur la conviction que Dieu a choisi les États-Unis pour régner et policer le monde entier.
Ce n'est pas une rupture. C'est la continuation directe des politiques Obama et Biden. Bolton, viré à coups de pied au derrière lors du premier mandat, est à nouveau audible et pousse dans le sens de Trump. Les pires néoconservateurs sont de retour. Et ce discours, note Xavier, n'a rien à voir avec la civilisation européenne, avec le catholicisme, avec l'idée qu'on pardonne à ses ennemis. Il faut s'en éloigner tant qu'ils n'auront pas retrouvé la raison. Sortir de l'OTAN, s'extraire de ce monde absurde.
Ukraine: en retrait, mais pas finie
L'Ukraine n'apparaît plus sur les chaînes françaises depuis 15 jours. Les Russes continuent d'avancer village par village, sans les percées fulgurantes d'un an auparavant. Sur la chaîne YouTube de LCI, pas un sujet sur la Russie ou l'Ukraine — signe que ça va très mal, ou qu'ils ne savent plus quoi dire.
Xavier pense qu'il se prépare quelque chose sur le terrain. La campagne de printemps pourrait remettre l'Ukraine au premier plan. Mais l'effondrement progressif de l'armée ukrainienne, la disparition des systèmes de défense antiaériens au profit du théâtre iranien et la priorité stratégique déplacée vers le Moyen-Orient rendent difficile d'imaginer un changement de donne rapide.
Ce que les deux analystes retiennent: ce qui se passe en Iran est aujourd'hui plus important encore que ce qui se passe en Ukraine. L'Ukraine concerne l'Europe. L'Iran, avec l'impact énergétique, c'est le monde entier.
Compte-rendu, transcription et rewriting: Louis Giroud