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Guerre Iran-États-Unis: impasse stratégique, recomposition régionale et basculement nucléaire

14 Mars 2026, 05:33am

Publié par Transcription: Louis Giroud

Dans cet échange entre Nima R. Alkhorshid (1) et Pepe Escobar (2), les intervenants analysent la situation après treize jours de guerre entre l'Iran et les États-Unis. Escobar décrit un conflit que Téhéran contrôle désormais de manière asymétrique, une administration américaine acculée militairement et économiquement, et un détroit d’Ormuz privatisé en quatre niveaux de transit. Il examine la perte de crédibilité des récits américains, le rôle ambigu de l’Inde, l’effondrement du modèle des pétromonarchies du Golfe, et la paralysie stratégique de l’Europe. Enfin, il aborde la question nucléaire iranienne: la logique de dissuasion pousse désormais Téhéran vers l’option de la bombe.

Guerre Iran-États-Unis: impasse stratégique, recomposition régionale et basculement nucléaire

Pepe Escobar: Ce n’est pas un conflit, Nima, je suis désolé. C’est une véritable guerre, très violente, horrible à tout point de vue. Nous devons employer la terminologie correcte partout. Par exemple, je suis en Asie du Sud-Est et la guerre se déroule en Asie du Sud-Ouest, en Iran. J’y travaille jour et nuit. J’ai annulé tous mes déplacements, je devais partir en Chine mais j’ai décidé de rester en Thaïlande. Je travaille à plein temps jusqu’à 5 heures du matin, je dors la journée. Je garde mes canaux ouverts avec la Chine, la Russie et l’Iran.

 

Après treize jours, nous atteignons les deux semaines ce week-end. Les deux positions sont figées maintenant. Ce n’est pas une exagération du point de vue de « l’empire du chaos ». J’ai entendu cela d’abord de la part des Chinois : le « babouin de Mar-a-Lago ». C’est ainsi que Trump est désigné sur l’internet chinois. Pour le prouver, allez sur ma chaîne Telegram. J’ai mis en ligne une enquête en deux parties de Democracy Defender. Elle cite les noms en détail et montre comment chaque membre de l’administration Trump, de Howard Lutnick à Witkoff, Kushner, ou ce clone culturiste chrétien sioniste fou qui se fait passer pour le secrétaire des guerres éternelles, Hegseth, tirent des profits colossaux de la guerre contre l’Iran. Cette guerre était destinée à éclater, planifiée par le groupe habituel de suspects néoconservateurs et le lobby sioniste à Washington. Ils ont attendu le bon président pour la déclencher, et ce président, c’est le babouin de Mar-a-Lago.

 

C’est un détail d’un tableau plus vaste. Les élites américaines ont besoin de cette guerre, et Trump en est le messager. Aussi insignifiant soit-il, sa dernière trouvaille est de qualifier cette guerre d'« excursion ». La planète entière ne peut pas le prendre au sérieux, mais il prend la planète en otage avec ses sautes d’humeur et la psychologie d’un enfant de deux ans. Ils bombardent massivement l’Iran et cela va s’intensifier, comme l’a répété le secrétaire des guerres éternelles. Il n’y a aucun débat dans les grands médias américains sur leurs pertes effroyables en Asie de l’Ouest : bases militaires, installations, cellules de la CIA, hôtels hébergeant du personnel transféré depuis les bases bombardées. Tout y passe.

 

En même temps, nous avons l’élément « Taco ». Trump se dégonfle toujours. Beaucoup d’entre nous les comptent. Nous en avons déjà identifié quatre ces derniers jours. Aujourd’hui, nous avons eu la confirmation qu’il y avait au moins deux Tacos impliquant Oman. La Turquie, le Qatar, Oman, et dans le cas de la Russie, directement. Trump a appelé Poutine, pas l’inverse. Quatre cas de Taco. Il est désespéré de trouver une porte de sortie. Il ne peut pas le dire en public, il parle de manière énigmatique : « Je peux mettre fin à cette guerre quand je veux », « Nous gagnons », « Nous en avons assez de gagner », « Il n’y a plus rien à bombarder ». C’est un langage codé pour dire : je peux déclarer la victoire quand je veux. Ce qu’il fera finalement, ce ne sera pas à cause des pertes américaines, mais parce que les marchés l’y contraindront. Sinon, il restera dans l’histoire comme celui qui a provoqué l’effondrement total de l’économie mondiale, déjà en cours. Le détroit d’Ormuz n’est qu’un élément de ce vaste tableau.

 

La situation devient plus compliquée chaque jour. Il existe désormais quatre niveaux de transit ou de non-transit par le détroit d’Ormuz, qui était jusqu’à il y a quelques jours le goulet d’étranglement le plus important du monde.

 

Premier niveau : la Chine. Vous pouvez aller et venir à tout moment, aller en Chine, ou revenir du Golfe Persique pour faire le plein, aucun problème. Il existe un accord bilatéral Téhéran-Pékin conclu jeudi dernier. Il y avait d’abord un accord de principe oral, puis un véritable accord a été signé.

 

Deuxième niveau : les pays qui demandent à l’Iran un passage libre. Deux cas sont différents. Le Bangladesh a demandé diplomatiquement, les Iraniens ont répondu : « Pas de problème, tant que vous vous identifiez comme venant du Bangladesh ». Ensuite, il y a l’Inde, c’est extrêmement complexe. Il y a eu un appel il y a quelques jours entre Jaishankar et Araghchi. Jaishankar demandait un passage libre. Araghchi a accepté en gentleman, mais a dit : « Vu comment vous nous avez traités ces dernières semaines, il faudra en reparler. Continuons à vivre notre relation, votre ambiguïté stratégique, nous comprenons pourquoi vous la pratiquez. » Aujourd’hui, les Iraniens ont déclaré ne pas avoir autorisé les pétroliers se rendant en Inde ou battant pavillon indien. Il y a une divergence entre ce que dit le ministère des Affaires étrangères à Téhéran et ce que disent les Gardiens de la révolution.

 

Troisième niveau, probablement le plus complexe : toute personne ayant des liens avec les États-Unis, Israël, l’Europe ou d’autres nations hostiles (cela peut inclure le Japon, mais peut-être pas la Corée du Sud) est interdite. Vous ne pouvez pas traverser Ormuz. N’essayez même pas de demander un permis.

 

Quatrième niveau, aussi complexe que les autres : si vous avez un pétrolier, quel que soit son pavillon, et que vous prenez le risque de traverser sans demander la permission à l’Iran, vous allez être frappé. C’est arrivé à un pétrolier ces dernières heures. Il se dirigeait vers la Thaïlande, il n’a pas demandé l’autorisation, et il en paie le prix. Les Iraniens peuvent techniquement dire que le détroit est ouvert, mais en même temps, il est fermé. Tout dépend de qui vous parlez et si vous avez une autorisation ou non.

 

Vous pouvez imaginer les répercussions. La semaine prochaine sera pire qu’aujourd’hui car la plupart du pétrole et du gaz ne vont nulle part. C’est 20 % du pétrole mondial. Tout va être chamboulé. Les compagnies aériennes paniquent déjà car le prix du kérosène va grimper, les céréales, les pénuries alimentaires partout. Les marchés ne peuvent pas intégrer cela dans leurs prix car ils ne savent pas comment cela va évoluer.

 

C’est à cela que les Américains vont devoir se confronter. Nous avons déjà quatre pétroliers, dans les prochains jours, trois ou quatre de plus seront touchés. Trump devra trouver une issue : proclamer la victoire et partir. Mais s’il le fait, la défaite stratégique sera évidente pour la planète. Ce sera la fin de sa présidence, la fin de l’hégémonie américaine en Asie occidentale, et la fin de l’hégémonie mondiale. Qui peut respecter une superpuissance qui entre en guerre sans l’avoir planifiée et se fait battre sévèrement par une puissance de taille moyenne sous sanctions depuis 47 ans ?

 

Côté iranien, ils ne bougent pas. On l’entend d’Araghchi, de Qalibaf, de tous. Leur liste de conditions, c’est la « feuille d’expulsion » adressée aux Américains. C’est un savoir partagé par le nouvel ayatollah invisible, Mostafa Khameini, la direction politique, le Majlis, le CGRI, l’armée et la population. Si vous ne le faites pas, voici votre feuille d’expulsion. Vous n’en voulez pas ? Très bien. Alors la guerre continue, et elle se terminera quand nous, l’Iran, le déciderons, pas les États-Unis. C’est insensé. Tout le système des relations internationales est bouleversé. Personne ne sait où cela mène. C’est un affrontement direct, à quitte ou double. La question est de savoir qui clignera des yeux le premier. Ce ne sera pas l’Iran. Le prix payé est horrible, mais il n’y a pas d’autre voix.

 

Nima R. Alkhorshid: Donald Trump tente de manipuler le marché par une nouvelle rhétorique. En Allemagne et en France, ils puisent dans leurs réserves de pétrole. Les États-Unis ont annoncé qu’ils feraient de même, mais ces réserves sont censées durer deux à trois mois. Quelle est la stratégie après ? Trump peut-il convaincre le marché ?

 

Pepe Escobar: Non, les marchés ne sont pas convaincus. Si les États-Unis libèrent une partie de leur réserve stratégique, selon les meilleures estimations, cela durera une semaine. Ensuite, ils devront en libérer davantage et ils commenceront à paniquer sérieusement. Ce sont des mesures mineures qui ne changent rien au champ de bataille.

 

L’Iran a ajusté sa stratégie et lance désormais des salves ultra-puissantes de ses missiles les plus performants, y compris le Kheibar Shekan, qui est un missile moderne doté de mini missiles pouvant être dirigés électroniquement. Israël, c’est une condamnation à mort. Dans leurs villes souterraines de missiles, à l’est de l’Iran, ils en ont des centaines, voire des milliers. Ce qu’on entend du département des guerres éternelles, c’est « on bombarde tout ». Il n’y a aucune preuve qu’ils infligent des dégâts sérieux à l’Iran. Ils bombardent sans discernement, et maintenant, presque tous les assistants d’Asie occidentale dans les pétromonarchies sont partis. Ceux en Jordanie et à Erbil aussi. La marge de manœuvre pour les essaims de drones et les nouvelles séries de super-missiles augmente chaque jour.

 

Tout revient à la perception politique. Ces gens-là ne regardent pas le champ de bataille. Ils doivent vendre un récit à l’opinion publique américaine. C’est impossible car dans tout récit, la défaite stratégique sera implicite. C’est pourquoi la situation devient chaque jour plus dangereuse : ils seront tentés de faire quelque chose d’apocalyptique. Cela correspond à l’état d’esprit de beaucoup dans l’administration. Je ne parle pas du culte de la mort en Asie occidentale, mais de l’axe sioniste à Washington qui pense en termes apocalyptiques. La voie est ouverte aux armes nucléaires tactiques, ou pire. C’est encore sur la table, et c’est terrifiant.

 

Nima R. Alkhorshid: Militairement, en regardant la carte, la plupart des cibles sont à l’ouest de l’Iran. Hegseth dit : « Nous contrôlons tout, l’espace aérien est à nous ». Ce n’est pas le cas. Ils utilisent l’espace aérien irakien, se rapprochent des frontières, puis tirent. Ils ne survolent pas l’Iran. Vous avez mentionné les radars dans le Golfe et en Israël. La plupart sont détruits. Comment un système fonctionne sans radars ?

 

Pepe Escobar: Il y a des photos de nuées de missiles balistiques iraniens survolant Israël. Ils ne peuvent pas être interceptés. Des marins chinois ou japonais ont filmé des séquences : les intercepteurs s’affolent partout sauf sur leurs cibles. Il manque d’intercepteurs partout. Dans leur désespoir, les Américains ont rapatrié les THAAD et les Patriot de Corée du Sud. Les Sud-Coréens sont furieux. Les Américains les ont forcés à accueillir ces systèmes, et quelques jours plus tard, ils les rapatrient sans consulter Séoul. Voilà comment ils traitent leurs vassaux. Le seul vassal connu est Israël.

 

Ces pétromonarchies du Golfe vont-elles réévaluer leur relation avec les Américains, ou seront-elles assez stupides pour maintenir l’ancien système ? Certaines sont en voie d’extinction. Le modèle économique de Dubaï est mort, les Émirats sont sur le point de s’effondrer.

 

L’effet à court terme, c’est la liste envoyée par l’Iran aux Américains par divers canaux. Ils ont dit : si vous ne suivez pas notre liste de revendications point par point, il n’y aura ni cessez-le-feu ni fin à cette guerre. La liste comprend tout : la fin des sanctions, des réparations, et la poursuite du programme nucléaire civil iranien comme il l’entend, sans inspections. Un des neuf points inclut des excuses personnelles de Trump à l’ayatollah Khamenei. Cela n’arrivera jamais. C’est la « feuille d’expulsion ». Une puissance moyenne fait la leçon à la plus grande armada de l’histoire. Les conditions de reddition ont été remises par l’Iran aux États-Unis. En termes géopolitiques, c’est la mère de toutes les surprises.

 

Nima R. Alkhorshid: Un quart des missiles Tomahawk a déjà été utilisé, et nous ne sommes même pas à deux semaines. Côté défense, c’est pire : ils ont transféré des systèmes de Corée du Sud vers Israël. Les capacités offensives et défensives des États-Unis et d’Israël déclinent. Israël vit quelque chose d’inédit. Les États arabes du Golfe, à qui Trump avait promis une guerre finie en quatre jours, regardent la situation.

 

Pepe Escobar: C’est absolument absurde. Cela ne mérite même pas d’être une page du manifeste surréaliste. Tout le monde reste sans voix parce que ça vient du président des États-Unis. « Cette guerre est une excursion », « Je peux y mettre fin quand je veux », « Nous en avons assez de gagner ». Et au milieu de ça, il dit : « Je suis entré dans cette guerre à cause de Steve, Marco, Pete ». Il jette sa bande de clones sous le bus. C’était sa décision. S’il dit que ces gens l’ont forcé avec de fausses informations, ce sont des traîtres. C’est un motif de prison. Ils excellent dans la construction de récits, et là, ils doivent ajuster le récit au plus vite.

 

On assiste à ce spectacle effroyable: jeter les bouffons sous le bus, refuser les conséquences, se vanter de gagner alors qu’il est nourri de fausses informations et cherche une issue impossible. S’il emprunte cette voie, c’est la reconnaissance d’une défaite stratégique massive. Comparé à cela, le Vietnam, l’Irak, l’Afghanistan étaient un jeu d’enfant. Cela le rend encore plus dangereux. L’image chinoise du babouin incontrôlable s’applique. Un babouin orange acculé, très en colère, sans issue, qui va déchaîner sa fureur. C’est extrêmement dangereux.

 

Nima R. Alkhorshid: On voit la menace d’opérations sous fausse bannière aux États-Unis. Le FBI a averti la police de Californie. Ils inventent des choses. Pensez-vous que cette escalade mènera à des opérations sous faux drapeau ?

 

Pepe Escobar: Même s’il lance de fausses opérations, cela ne suffira pas à convaincre les Américains. La population américaine a un QI supérieur à dix. La guerre est déjà impopulaire, environ 60 % la considèrent comme une aventure absurde. Ils doivent changer le récit, mais il n’y a rien à vendre à part « on bombarde l’Iran à fond ». Ils ne parlent pas des pertes. Ils inventent des choses, et les cas de fausses bannières vont exploser. Nous n’en sommes qu’à la deuxième semaine. Il y a une possibilité réelle que cela dure encore trois ou quatre semaines, jusqu’à la destruction de l’économie mondiale. Même si cela s’arrêtait la semaine prochaine, ce qui n’arrivera pas car les Iraniens ne veulent pas que cela s’arrête, ils ont l’initiative de la guerre asymétrique. Leur stratégie de dissuasion est réglée et passe à la vitesse supérieure. Ils n’ont aucun intérêt à y mettre fin.

 

Nima R. Alkhorshid:  Les responsables iraniens disent : pas de cessez-le-feu, plus de négociations avec les États-Unis, personne ne leur fait confiance. Si des démarches politiques ont lieu, ce sera via la Russie, la Chine, la communauté internationale. Plus personne ne se soucie des États-Unis ou d’Israël. On ne voit plus Steve Witkoff. Plus personne ne voudrait négocier avec eux.

 

Pepe Escobar: Voyons si les Russes ont retenu la leçon. Vous avez mentionné l’appel Trump-Poutine. Nous ne savons pas quel en était l’objectif. Les fuites sont sélectives, le compte-rendu du Kremlin est énigmatique. La manière dont Ouchakov l’a formulé est fascinante. Il disait, sans le dire, que Trump avait appelé Poutine à l’aide. C’est la clé. Les Russes ont eu la politesse de ne pas l’étaler. C’est une carte que Poutine peut jouer. Mais cela dépend de la capacité des Russes à convaincre les Iraniens qu’ils peuvent être médiateurs. L’Iran ne veut ni médiation ni diplomatie. La seule chose qu’ils ont, c’est l’ultimatum, la « feuille d’expulsion ». Si Trump s’y conforme : retrait des bases américaines d’Asie de l’Ouest, fin des sanctions, et poursuite du programme nucléaire civil sans inspections. L’establishment américain n’acceptera jamais cela. C’est une guerre d’usure. Si Trump dit la semaine prochaine « j’ai gagné », que se passe-t-il ? Les États-Unis laissent Israël seul, qui sera dévasté ? Impossible. Se retirent-ils de toutes leurs bases ? Peu probable. Concluent-ils un accord avec l’Iran sur le libre passage ? Non, l’Iran a privatisé Ormuz. C’est une impasse pour la présidence Trump. Leur seul mouvement serait de détruire la volonté de résistance de l’Iran, ce qui est stratosphériquement impossible.

 

Nima R. Alkhorshid: Netanyahou a parlé à Poutine pour dire qu’Israël n’allait pas attaquer l’Iran. Personne, même à Moscou, ne croit Trump ou Netanyahou. Ils savent qu’ils ont trompé les Russes en Ukraine pendant des années avec de fausses négociations. Le concept des BRICS est important car l’Iran en est la fondation. Si l’Iran n’existe pas, la structure s’effondre. Les Israéliens ont essayé de manipuler le Caucase du Sud, l’Azerbaïdjan, par une opération sous faux drapeau. Mais la Russie et l’Iran contrôlent la situation. Comment voyez-vous le partenariat stratégique États-Unis-Azerbaïdjan signé par la vice-présidente, et les tensions autour du corridor de Zanguezour ?

 

Pepe Escobar: La Turquie et l’Azerbaïdjan ne sont pas assez stupides pour s’opposer à l’Iran maintenant. L’Iran a anticipé en disant: nous n’attaquerons aucune nation qui ne nous attaque pas. Message à la Turquie et à l’Azerbaïdjan: restez où vous êtes. La Turquie l’a compris. L’Azerbaïdjan est plus compliqué, le clan Aliyev est très proche d’Israël. L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) est essentiel. L’Iran ne l’attaquerait pas directement, mais pourrait cibler les cargos transportant ce pétrole vers Israël en Méditerranée. Si l’Azerbaïdjan, la Turquie et la Géorgie ne font rien contre l’Iran, il n’y a pas de raison d’attaquer le BTC. Erdogan est rusé, il reste silencieux. L’Iran sait que si la Turquie est attaquée, Bruxelles hurlera à l’Article 5. Il y a des limites. L’Azerbaïdjan pourrait bénéficier du corridor nord-sud, mais on ne sait pas si l’Iran permettra à l’Inde de rester partenaire à Chabahar. Un scénario possible est un corridor Russie-Iran-Chine, sans l’Inde. La Russie et l’Iran ont été trahis par l’Inde, qui n’a aucun soutien. Ce qu’ils ont fait est perçu comme une trahison, avec le risque de faire exploser les BRICS de l’intérieur. Le rôle de l’Inde cette année, alors qu’elle assure la présidence et accueille le sommet, est compromis. Ils se sont rangés du côté des États-Unis et d’Israël, à l’encontre des intérêts des BRICS. La situation des BRICS est désespérée, au-delà de l’horrible. Ils sont dans un profond coma.

 

Si cette guerre continue quelques semaines, ce sera l’effondrement total de l’économie mondiale. Toutes les prévisions tombent à l’eau. La démence intrinsèque de l’administration actuelle à Washington pourrait les pousser à détruire l’économie mondiale. « Nous sommes acculés, nous perdons. Tout le monde perdra aussi. » C’est la mentalité de ces gangsters. C’est terrifiant.

 

Nima R. Alkhorshid: Donald Trump va se rendre en Chine pour essayer de convaincre les Chinois d’acheter du pétrole américain. Est-ce possible ?

 

Pepe Escobar: Pas question. Les Chinois n’en ont pas besoin. Ils ont tout avec Power of Siberia, Power of Siberia 2 achevé dans deux ans, le pétrole du Kazakhstan, le gaz du Turkménistan et du Myanmar. C’est une question de sécurité nationale: ils ne peuvent pas acheter de l’énergie à un pays qui veut entrer en guerre contre eux. Le voyage est mort avant d’avoir lieu. Les Chinois respecteront le protocole, organiseront une occasion photo, mais ce sera un événement mineur sans conséquence.

 

Nima R. Alkhorshid: Que veut Trump de la Chine concernant la Russie et l’Iran ?

 

Pepe Escobar: Personne ne sait. Lui non plus. Ce n’est pas un stratège. Sa stratégie contre la Chine était la guerre tarifaire. Il a perdu. Il n’y a pas de plan B. Les Chinois apprennent tout sur la machinerie militaire de l’empire en action. Ils accumulent des tsunamis d’information inestimables, et ils aident l’Iran avec du renseignement haute technologie en temps réel. À quoi bon ce voyage ? Pour la photo.

 

Nima R. Alkhorshid: L’Europe est touchée par la guerre en Ukraine et en Asie de l’Ouest. Elle ne reçoit plus d’énergie de Russie ni d’Asie de l’Ouest. Quelle est la stratégie des Européens ?

 

Pepe Escobar: Leur seule stratégie, le plan A, consiste à tout rejeter sur la Russie et maintenant sur l’Iran. Il suffit de lire les communiqués de presse de Bruxelles, d’écouter ces deux femmes. Rien d’autre. Pas de réflexion. Ils refusent de voir que leur politique entraîne l’Europe dans une crise énergétique phénoménale, et ça n’a pas vraiment commencé. Plus de gaz du Qatar, plus de gaz de Russie. Où vont-ils trouver du gaz ? Personne ne va les sauver, personne ne s’en soucie. Ils peuvent acheter de l’énergie russe à un prix énorme, ou de l’énergie américaine à un prix qu’ils ne peuvent pas se permettre. Ils peuvent acheter sur le marché spot avec des prêts qu’ils ne pourront pas rembourser. Le Wall Street Journal a rapporté que l’Iran exporte plus de pétrole qu’avant la guerre. Indirectement, oui, ils achètent de l’énergie russe de manière indirecte.

 

Nima R. Alkhorshid: Comment cette guerre transforme-t-elle les États arabes du Golfe ? Ils accueillent des bases américaines, et cette guerre les impacte directement. Que se passe-t-il dans l’esprit de leurs dirigeants ? Dubaï, ses milliardaires, ses affaires.

 

Pepe Escobar: Vont-ils tirer la leçon ? Il est trop tôt pour le dire. Il faudra attendre la fin de la guerre. Ensuite, on verra s’ils ont appris ou s’ils continueront à être des vaisseaux jetables. Ils sont fiers, tribaux, et ont été traités comme moins que rien par la superpuissance censée les protéger. S’ils tirent les conclusions, on assistera à une réorganisation géopolitique radicale de l’Asie occidentale. Les Russes et les Chinois observent. Si ces États ne restent pas sous le parapluie américain, ils pourraient passer sous un parapluie russo-chinois. Le pétrodollar sera impacté, le pétroyuan deviendra plus solide. Pour l’instant, ils sont sous le choc. En deux semaines, le modèle économique de Dubaï a disparu. C’est fini, ça ne reviendra pas. On ne sait pas comment le Qatar va se relever, ni si les bases seront reconstruites. Si les Américains veulent les reconstruire, tout recommencera. Si ces pays disent non, la réaction américaine est imprévisible. Tout est possible. Voyons s’ils ont un cerveau qui fonctionne. Sinon, ils paieront le prix.

 

Nima R. Alkhorshid: Beaucoup s’interrogent sur l’avenir du programme nucléaire iranien. Le nouveau guide va-t-il changer la politique ? La Corée du Nord a des armes et personne ne l’attaque. Pourquoi l’Iran resterait-il dans le TNP alors qu’il mène une guerre existentielle ?

 

Pepe Escobar: Puis-je te poser la question ? Tu es Mostafa Khameini. Tu préserves l’héritage de ton père, qui était le plus grand obstacle à la bombe. Maintenant, c’est fini. L’Iran est en guerre. Que ferais-tu ?

 

Nima R. Alkhorshid: La voie évidente est de fabriquer des armes nucléaires. C’est un moyen de dissuasion, une garantie pour la sécurité. Je pense que c’est en train de se produire. Le guide suprême a toujours dit que ces armes vont à l’encontre de l’islam, mais il faut accepter la réalité extérieure. La force fait le droit. S’ils suivent la même voie, ils seront attaqués encore et encore. Mathématiquement, ils vont construire des armes nucléaires.

 

Pepe Escobar: Tu as répondu à la question que tout le monde se pose. C’est rationnel. Je suis sûr que c’est ce que les conseillers de Mostafa Khameini envisagent. Lui-même n’a rien dit, il représente l’idée unificatrice. Je me demande ce qu’il dira en public. Ce pourrait être proche de ce que tu viens de dire.

 

Transcription à l’aide Deepseek, rewriting/editing: Louis Giroud

 

 

(1) Nima Rostami Alkhorshid est un universitaire iranien-brésilien et un créateur de contenu, principalement connu pour être l'hôte du podcast et de la chaîne YouTube Dialogue Works.

Host de Dialogue Works : Il anime une plateforme de discussion centrée sur la géopolitique, l'économie et les affaires mondiales. Il y reçoit régulièrement des experts de renom tels que les économistes Michael Hudson et Richard D. Wolff, ou l'ancien analyste de la CIA Larry C. Johnson, pour débattre de sujets comme le conflit au Moyen-Orient, l'hégémonie américaine ou les dynamiques de puissance mondiales.

Carrière Académique : Il est professeur adjoint de génie civil (spécialisé en géotechnique) à l'Université Fédérale d'Itajubá (UNIFEI) au Brésil.

 

(2) Pepe Escobar est un journaliste, écrivain et analyste géopolitique brésilien, né en 1954 à São Paulo. Il est principalement connu pour ses analyses critiques de la politique étrangère américaine et son expertise sur l'Eurasie, le Moyen-Orient et les enjeux énergétiques mondiaux.

Carrière journalistique: Il a travaillé pour de nombreux médias internationaux, notamment comme chroniqueur pour Asia Times Online, The Real News Network.

Thématiques de prédilection: Il se concentre sur les relations entre les grandes puissances (États-Unis, Russie, Chine), les alliances comme les BRICS et le concept de «Grand Globalistan» ou de «Route de la Soie».

Auteur prolifique: Il a publié plusieurs ouvrages traduits en plusieurs langues, dont:

- Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War.

- Red Zone Blues: A Snapshot of Baghdad during the Surge.

- Empire of Chaos.

Style et orientation: Son style est décrit comme engagé et provocateur, s'inscrivant dans une perspective multipolaire du monde, très critique envers l'hégémonie occidentale.

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