Inquiétant ! En muselant la pensée critique, «Bruxelles» a glissé dans la chambre froide de la démocratie
Il existe, dans les régimes politiques avancés, des peurs plus structurantes que la peur de l’ennemi extérieur. La plus profonde n’est ni militaire ni sécuritaire: c’est la peur de la parole qui ne demande pas l’autorisation, de l’analyse qui ne sollicite ni label moral ni visa idéologique, de l’observation qui décrit sans communier. La décision prise à Bruxelles de sanctionner un analyste pour ses écrits s’inscrit intégralement dans cette logique. Elle procède d’un mécanisme bureaucratique mûr, redoutablement assumé.
Un pouvoir sans visage: la perfection fonctionariale
L’appareil bruxellois a atteint une forme d’excellence paradoxale: exercer un pouvoir considérable sans jamais apparaître comme pouvoir. Il ne décide pas, il valide. Il ne condamne pas, il inscrit. Il ne gouverne pas, il harmonise. Tout y est conçu pour dissoudre la responsabilité dans la procédure, pour diluer l’autorité dans la chaîne décisionnelle, pour rendre toute contestation difficile faute d’un visage à interpeller.
Les représentants permanents des États membres incarnent cette mutation. Diplomates de carrière installés dans la durée, ils ne sont ni des élus ni des figures politiques au sens classique. Ils ne répondent pas devant un corps civique, mais devant une continuité administrative. Leur légitimité ne procède pas du suffrage, mais de la compétence reconnue par le système lui-même. Ils incarnent la victoire complète de la fonction sur la décision.
C’est là le cœur du déplacement opéré par la construction européenne : un pouvoir qui ne s’énonce jamais comme tel devient pratiquement incontestable. Il ne dit jamais « nous voulons », mais toujours « il convient ». La politique ne disparaît pas ; elle se dépolitise.
COREPER (*): l’antichambre permanente où tout se décide
Dans cette architecture institutionnelle, le centre de gravité réel ne se situe ni au Parlement européen ni dans les formations ministérielles du Conseil, mises en scène pour la communication publique. Le cœur du système se trouve en amont, dans une antichambre permanente où les décisions sont élaborées, stabilisées et verrouillées avant toute exposition publique.
Là, sans caméras, sans débats contradictoires, sans votes visibles, les textes sont préparés, les sanctions ficelées, les listes arrêtées. Lorsque la décision apparaît officiellement, elle est déjà close politiquement. Elle n’est plus qu’un acte de certification. Le débat est remplacé par la ratification. Le politique devient notaire de ce que l’administration a déjà décidé.
Ce système n’est pas dysfonctionnel. Il est au contraire d’une efficacité redoutable. Il permet d’agir vite, sans heurts, sans conflit apparent. Il permet surtout d’éviter ce qui terrifie le plus l’appareil : le dissensus explicite.
La liste comme forme contemporaine du droit
Le droit européen contemporain manifeste une préférence croissante pour les dispositifs non contradictoires. La confrontation judiciaire est jugée lente, risquée, imprévisible. Elle suppose des preuves, des échanges, des juges identifiables. La liste, à l’inverse, est parfaite. Elle ne démontre rien, elle classe. Elle ne tranche pas, elle qualifie.
Être placé sur une liste ne signifie pas avoir commis un crime. Cela signifie avoir été jugé incompatible : incompatible avec une orientation stratégique, avec une stabilité narrative, avec un écosystème moral. La liste constitue ainsi une peine sans procès, une condamnation sans jugement, une exclusion sans accusation formelle. Elle appartient pleinement à l’État gestionnaire, transformant la politique en opération de tri.
Quand l’écrit devient un acte hostile
La rupture décisive se situe ici. Ce qui est sanctionné n’est pas une action matérielle. Ce n’est ni un financement clandestin, ni une opération d’influence prouvée, ni une activité politique formelle. Ce sont des livres, des conférences, des interventions publiques. Autrement dit, une activité intellectuelle exercée à visage découvert.
Pour rendre cette sanction acceptable, le langage bureaucratique opère une transmutation. Il ne parle pas de pensée, mais d’« activité déstabilisatrice ». Il ne parle pas d’opinion, mais d’« influence hostile ». Il ne parle pas de critique, mais de « propagande ». Ce glissement sémantique est central. Il permet de frapper sans avouer que l’on redéfinit le périmètre du dissible.
Sanction d’un analyste pour ses analyses
Si la sanction visant Jacques Baud repose effectivement sur ses livres, ses conférences et ses interventions médiatiques, alors le cœur dur de la liberté d’expression est directement atteint. Ancien colonel de l’armée suisse, ancien membre des services de renseignement, ancien collaborateur de l’OTAN et aujourd’hui retraité, essayiste et conférencier, il a fait l’objet d’une décision de sanctions adoptée à Bruxelles par les représentants permanents des États membres de l’Union européenne.
Sans débats, sans juges, mieux qu'un dictat !
Cette décision a été prise sans débat public, sans procédure judiciaire, sans confrontation contradictoire. Elle vise non pas des actes matériels, mais ce qu’il a produit dans l’espace public: des analyses jugées favorables à la Russie et susceptibles d’alimenter une propagande hostile.
Les motifs avancés demeurent volontairement généraux, c'est-à-dire flous. Il lui est reproché d’avoir relayé des thèses qualifiées de complotistes, de minimiser la responsabilité russe dans le conflit ukrainien, de remettre en cause la version occidentale dominante des origines et du déroulement de la guerre, et plus largement d’influencer négativement le discours public européen. Aucun lien opérationnel avec un appareil d’État étranger n’est établi. Aucun financement illicite n’est évoqué. Le dossier repose exclusivement sur ses productions intellectuelles.
Des travaux appuyés exclusivement sur des sources occidentales
L’hypothèse implicite est limpide: produire une lecture divergente du conflit constituerait en soi une activité déstabilisatrice. À cette qualification, Jacques Baud oppose une contestation méthodique. Il affirme n’avoir jamais reçu le moindre financement russe, ni entretenu de relation de dépendance avec des structures d’influence étrangères. Il rappelle que ses travaux s’appuient presque exclusivement sur des sources occidentales, ukrainiennes ou onusiennes, choix assumé précisément pour éviter toute accusation de relais propagandiste.
Il insiste sur le caractère non idéologique de sa démarche, centrée sur l’analyse des décisions politiques et militaires, des rapports de force et des erreurs stratégiques, indépendamment de toute sympathie pour un camp. Il réfute surtout l’accusation centrale: décrire des faits, anticiper une issue défavorable, critiquer le traitement médiatique d’un conflit et alerter sur des impasses stratégiques ne relève ni de la propagande ni de la subversion, mais du travail normal d’un analyste. La décision européenne ne répond pas à ces arguments. Elle ne les discute pas, elle les disqualifie administrativement. Jacques Baud n’est pas sanctionné pour ce qu’il aurait fait, mais pour ce qu’il aurait fait penser.
Morale automatisée et idéologie sans idéologues
L’Europe bureaucratique contemporaine ne pense plus. Elle applique une morale pré-encodée. Cette morale n’est plus débattue ; elle est intégrée aux procédures sous forme de catégories, de mots-clés et de grilles d’évaluation. Le système fonctionne sans militants, sans ferveur, sans passion. C’est précisément ce qui le rend implacable. On sanctionne calmement, on neutralise administrativement. C’est la morale du tableur.
La censure qui n’a pas besoin d’être proclamée
Le système n’interdit rien explicitement. Il n’a pas besoin de le faire; il montre. Le message circule immédiatement dans tous les milieux intellectuels. Il ne dit pas «vous n’avez pas le droit». Il dit «voici ce qui arrive quand vous sortez du cadre». L’autocensure devient rationnelle et le silence prudent. C’est la censure la plus efficace jamais inventée; celle qui n’a pas besoin d’être proclamée.
Cette affaire ne concerne pas un homme, mais un seuil. Le seuil où l’Union européenne assume de sanctionner la pensée comme telle. Le seuil où la neutralité proclamée se transforme en orthodoxie administrative. Ce régime ne brûle pas les livres. Il les rend dangereux pour ceux qui les écrivent. Il ne muselle pas les voix. Il les rend coûteuses. Les espaces libres ne meurent pas toujours dans la fureur. Ils s’éteignent souvent dans la paperasse.
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(*) Le COREPER (Comité des représentants permanents) est l'organe central qui prépare les travaux du Conseil de l'Union européenne à Bruxelles. Il est composé des ambassadeurs des 27 États membres auprès de l'UE.
Rôles principaux:
– Préparation législative : Il examine les propositions de la Commission européenne avant qu'elles ne soient soumises aux ministres nationaux.
– Recherche de consensus : Son rôle est de résoudre les différends techniques entre les pays pour que les ministres n'aient plus qu'à valider les accords ou trancher les points politiques majeurs.
– Coordination : Il assure la liaison entre les administrations nationales et les institutions européennes.
Fonctionnement en 2025
Présidence: En 2025, le COREPER est présidé par l'État membre assurant la présidence tournante du Conseil (la Pologne jusqu'au 30 juin, puis le Danemark à partir du 1er juillet 2025).
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