Calomnies d’État contre un espion imaginaire
Jacques Baud lâché par les siens: l’art d’empoisonner la critique par l’idiotie
L’affaire Jacques Baud aura eu au moins un mérite: révéler comment une démocratie moderne traite un dissident rationnel. Pas un excité du clavier, pas un prophète de l’Apocalypse, pas un adepte des tunnels sous Washington — mais un militaire suisse, ancien analyste du renseignement, qui s’obstine à expliquer les guerres plutôt qu’à les fantasmer.
Le crime de Baud n’est pas d’avoir inventé des histoires pour enfumer son auditoire. Il est sans doute d’avoir décrit une réalité. À propos de Gaza, par exemple, il a osé prononcer les mots qu’il ne faut pas prononcer, ceux qui ne s’épuisent pas dans l’indignation morale, mais qui relèvent du droit. Crime de guerre. Complicité. Cassis. Il n’a pas accablé “l’Occident”, ni “les élites”, ni “le système” — toutes catégories utiles au bavardage mais inutilisables devant un juge. Il a nommé des ministres et des responsabilités. C’est là que la politique s’arrête et que le risque commence.
La suite, avec ses propos sur la guerre en Ukraine, fut instructive: sanction européenne, lâchage feutré du Conseil fédéral, désolidarisation polie des ministres, et cette forme très suisse de la mort sociale: l’invisibilisation. On ne censure pas, on ne poursuit pas, on ne s’abaisse pas à débattre. On retire simplement le tapis sous les pieds. L’homme ne disparaît pas, il cesse d’exister.
Les orateurs hystériques: première technique pour discréditer la critique
On observera au passage que Bruxelles n’a pas jugé utile de sanctionner les orateurs hystériques ni les conspirationnistes créatifs. Ceux-là ne menacent rien. Ils accusent trop pour accuser juste. Ils excitent sans mobiliser. Ils hurlent contre le vide, et le vide ne porte pas plainte. Baud, en revanche, a commis l’impardonnable: il a relié un événement, un ministre, un conflit et une catégorie juridique. Le puzzle du réel, pièce par pièce.
C’est ici que se dévoile le rôle politique du complotisme contemporain. Le système ne le combat plus; il s’en sert. Le complotiste stupide occupe le terrain critique pendant que le pouvoir travaille. Il teinte la dissidence d’un halo de folie douce, l’empêche de parler sérieusement, empêche le public de l’écouter. Grâce à lui, la contestation devient une pathologie, un caprice, un folklore. Et lorsqu’un Baud apparaît, on le range discrètement dans le rayon des hurluberlus, sans même prendre la peine de le réfuter. L’affaire est close.
Le complotisme stupide comme décor
Le système ne débat plus avec la dissidence rationnelle, il la met dans la mauvaise pièce. Le complotisme stupide s’occupe du décor: il repeint la critique en excentricité et la dissidence en dérangement. Dans ce brouillard, un discours précis devient une anomalie, un risque, ou simplement une gêne. Jacques Baud n’a pas été réduit au silence: il a été noyé dans l’aquarium des hurluberlus. L’eau était trouble, il suffisait d’attendre.
C’est que Baud ne conspire pas, il explique. Et l’explication est la forme la plus aboutie de la dissidence. Celui qui explique est irrécupérable: on ne l’achète pas, on ne le flatte pas, on ne le fait pas taire. On le dissout. Dans le vacarme, dans la masse, dans l’idiotie. C’est le destin contemporain des gens précis.
Le pouvoir moderne ne tolère pas d’être démasqué
Son crime n’est pas d’avoir accusé Israël, ni Cassis, ni les journalistes. Son crime est d’avoir employé la bonne catégorie: le crime de guerre. Un concept en apparence poussiéreux, mais dont l’efficacité n’a jamais disparu. Le pouvoir moderne tolère les accusations morales (elles excitent, mais n’engagent rien), il supporte les accusations idéologiques (elles structurent des plateaux télé), mais il ne pardonne pas l’accusation juridiquement exploitable. Une insulte passe; une qualification pénale ne passe pas.
La dissidence n’est pas une affaire de volume sonore, mais de précision. Et le système n’a pas peur du bruit. Il a peur de la précision. Le bruit distrait, la précision désigne. Le complotisme désigne “le système”, “l’Otan”, “les élites”, ce qui est commode mais juridiquement inexploitable: on ne traduit pas “les élites” devant un tribunal. Baud, lui, désigne Cassis, Barrot, Netanyahou, des journalistes, des gouvernements. Là commence l’indécence.
La vilenie comme certificat de décès symbolique
La réaction suisse a été d’une discrétion exemplaire. On ne s’attaque pas frontalement à l’homme, on feint plutôt de ne pas le voir. Le Conseil fédéral n’a pas eu besoin de le contredire, ni même de le condamner: il lui a simplement tourné le dos au moment précis où Bruxelles le plaçait sur la liste noire. Le geste valait certificat de décès symbolique. En Suisse, le coup de grâce s’administre sans éclaboussures — la pitié est une vertu nationale.
Le plus ironique dans l’histoire est que tout cela s’est fait sans le moindre complot. Pas de réunion secrète, pas de coordination, pas de stratégie. Juste un marché cognitif saturé d’idioties où la dissidence rationnelle devient illisible. La politique moderne n’a pas inventé la censure; elle a inventé le bruit. Et le bruit est un anesthésiant plus efficace que la peur.
L’ignorance comme police auxiliaire
On pourra bien sûr continuer à se rassurer en répétant que le complotisme est un danger pour la démocratie. La vérité est plus embarrassante: il est devenu sa police auxiliaire. Les démocraties tardives ne censurent plus ce qui les menace; elles le noient. Elles ne tuent pas les analyses dangereuses; elles les font baigner dans l’idiotie ambiante jusqu’à ce qu’on les confonde avec le reste.
Jacques Baud a été lâché par les siens, non parce qu’il se trompait, mais parce qu’il avait raison de la mauvaise manière: avec rigueur, avec droit, avec noms, avec ministères. La dissidence moderne ne doit pas être intelligente; elle doit être folle. La folie amuse et fatigue. L’intelligence, elle, pourrait un jour demander des comptes.
Louis GIROUD
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