Iran: La menace nucléaire d’Israël désigne qui dirige la politique étrangère américaine
N’est-ce pas l’aveu d’un double échec — celui de la politique étrangère américaine et celui d’Israël — que de voir une guerre contre l’Iran présentée comme la dernière planche de salut d’une hégémonie américaine qui vacille ?
Depuis des décennies, on s’interroge : qui, de Washington ou de Tel-Aviv, tient réellement la barre ? Dans les années 1970, sous Nixon, la plupart des analystes demeuraient convaincus — malgré l’ombre portée par l’assassinat de JFK — que les États-Unis restaient les maîtres du jeu et qu’Israël n’était qu’un instrument commode, utilisé pour discipliner un ensemble d’États arabes jugés turbulents et les maintenir alignés sur les intérêts américains. C’est pourtant à la lumière des événements les plus récents qu’il faut désormais évaluer si Israël a réellement rempli cette mission avec la rigueur et l’efficacité qu’exigeait Washington, surtout au moment où l’on s’accorde largement à reconnaître qu’Israël et les États-Unis se préparent ensemble à l’épreuve de force avec l’Iran.
Si la vocation d’Israël était de maintenir l’ordre régional au bénéfice de l’hégémonie américaine et de ses besoins énergétiques, comment ne pas voir, dans la perspective d’une guerre contre l’Iran, l’échec simultané de la stratégie américaine et de son allié ? Et comment ignorer que ce scénario se révèle au grand jour, avec une netteté presque brutale ?
Une dépendance malsaine
Deux révélations récentes concernant les attaques d’Israël contre l’Iran en juin — rebaptisées la « guerre des douze jours » — donnent à réfléchir. Elles illustrent à quel point la relation entre Washington et Tel-Aviv a dérivé vers une dépendance malsaine, Israël jouant le rôle de l’enfant capricieux brandissant l’arme de son père. L’ancien lanceur d’alerte de la CIA John Kiriakou, ainsi que l’influent universitaire John Mearsheimer, ont confirmé qu’Israël avait bel et bien menacé Donald Trump: si ce dernier refusait de livrer des bombes « brise-bunker » destinées à frapper les installations nucléaires souterraines iraniennes, Israël recourrait à l’arme nucléaire. Trump, fidèle à lui-même, s’est aussitôt exécuté.
Un signal politique et des dégâts limités
Un tel chantage révèle l’ampleur du déséquilibre qui caractérise désormais la relation entre les deux pays — une relation presque nabokovienne, où la figure de Lolita manipule son tuteur. Désormais, pour tout président américain tenté de résister aux injonctions israéliennes, la perspective d’un conflit mondial impliquant l’arme nucléaire n’est plus une abstraction. Elle constitue une option mise sur la table. Quant au raid lui-même, il n’a nullement été à la hauteur des espoirs de ses concepteurs. L’Iran, prévenu ou du moins conscient de ce qui se préparait, avait déplacé une partie de ses matériaux sensibles. Les frappes, loin de dévaster les infrastructures iraniennes, n’ont produit que des dégâts limités. Elles furent, au fond, davantage un signal politique qu’une opération décisive: un message envoyé à Téhéran indiquant que de telles attaques restaient possibles tant que Trump occupait la Maison-Blanche.
Pour les Iraniens, cette agression s’est presque muée en opportunité. Elle les a contraints à revoir leurs priorités, à identifier les failles de leur système défensif, à repenser leurs capacités militaires. Ils en ont fait un exercice grandeur nature, riche d’enseignements.
Pour les États-Unis, en revanche, difficile d’y déceler la moindre victoire.
Si les frappes avaient réellement réussi à démanteler la capacité nucléaire iranienne, même le plus médiocre des éditorialistes de Washington aurait fini par poser la question que redoutent tant les faucons : pourquoi entrer en guerre contre l’Iran si la menace nucléaire a déjà été éliminée ?
Sévère riposte iranienne
Ces dernières semaines, la présence navale américaine dans la région s’est renforcée, accompagnée de préparatifs pour assurer le ravitaillement en vol des avions israéliens — une condition sine qua non d’un conflit avec un pays aussi éloigné qu’un Iran désormais sur ses gardes. Cela confirme deux points essentiels. D’abord, la riposte iranienne lors de la première confrontation a porté un coup sévère aux infrastructures militaires israéliennes — un fait presque occulté par les médias américains. Ensuite, les États-Unis eux-mêmes ont vu leurs stocks s’épuiser, ce qui explique la pause rapide observée après ces douze jours de tension.
Besoin de « souffler » pour préparer une seconde phase
Washington et Tel-Aviv ont eu besoin de souffler, de se réarmer, de préparer une seconde phase, tandis que l’Iran consolidait sa défense aérienne et sollicitait la Russie et la Chine pour renforcer son arsenal.
Ainsi, Israël parvient à entraîner Donald Trump dans ce qui pourrait devenir une confrontation d’une ampleur inédite — une guerre que même les stratèges les plus pessimistes n’auraient osé imaginer. L’Iran, mieux préparé, ne sera plus surpris. L’utilisation de l’espace aérien azerbaïdjanais ne pourra être répétée. Les Israéliens ne disposent plus du moindre effet de surprise, ce qui laisse penser à certains observateurs qu’une attaque plus vaste, plus directe se prépare, cette fois avec les États-Unis comme acteurs à part entière plutôt que simples fournisseurs.
Le pire scénario envisageable
Le pire serait un scénario dans lequel Israël ou Washington justifieraient l’usage de l’arme nucléaire si une offensive conventionnelle venait à échouer. Et tout cela sous la présidence d’un homme élu sur la promesse d’en finir avec les « guerres sans fin » au Moyen-Orient. Comment Trump expliquera-t-il à son électorat que l’envoi de soldats américains mourir en Iran ne dépend plus vraiment de lui — mais d’Israël?
Source: Strategic Culture Foundation
Version originale en anglais: https://strategic-culture.su/
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L’auteur:
Martin Jay est un journaliste britannique mainte fois primés. Basé au Maroc, il travaille pour le Daily Mail. Il a couvert le Printemps arabe pour CNN et Euronews, puis, de 2012 à 2019, a exercé à Beyrouth pour de grands médias internationaux tels que la BBC. Il a collaboré au Sunday Times, à TRT World et travaillé dans près de cinquante pays en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe. Il a vécu au Maroc, en Belgique, au Kenya et au Liban.