Iran-Israël: Est-ce la fuite en avant vers un choc nucléaire ?
22 jours après le lancement de l'offensive américano-israélienne contre l'Iran, Téhéran n'est pas tombée. Le détroit d'Ormuz est fermé, le baril dépasse 115 dollars, l'USS Gerald R. Ford est hors service (*) et Joe Kent, ancien directeur du contre-terrorisme américain, a claqué la porte en accusant Israël d'avoir entraîné Washington dans ce conflit. Dans ce numéro du Samedi Politique de TV Liberté, le colonel Jacques Hogard (**), ancien officier de la Légion étrangère, analyse l'engrenage: absence de vision stratégique américaine, résilience du système iranien, OTAN fracturée, risque nucléaire et position française.
Washington a-t-il jamais été à la manœuvre ?
La question de savoir si Washington contrôle cette guerre mérite d'être posée autrement: l'a-t-elle jamais contrôlée ? Les États-Unis ont suivi Israël de manière très servile. Trump a emboîté le pas à Netanyahou très rapidement, sans distance apparente. C'est précisément ce point de départ qui lui vaut aujourd'hui une contestation forte, y compris dans son propre camp.
Tucker Carlson, l'un de ses défenseurs les plus actifs pendant la campagne présidentielle, est aujourd'hui en rupture. Marjorie Taylor Greene dit qu'elle ne le comprend plus, qu'elle ne le suit plus, et affirme que le mouvement MAGA — qui a pourtant porté Trump au pouvoir — est mort. Ce n'est pas sans conséquences. S'y ajoute la crise énergétique, déjà réelle, avec derrière elle la crise financière. Pour Trump, cette guerre est une erreur stratégique qui se retourne contre lui.
Les déclarations triomphales se succèdent chaque jour. Mais loin des médias occidentaux, qui regardent ce conflit avec une certaine cécité, la réalité quotidienne pour Israël, pour l'Iran et pour les bases américaines de la région est moins favorable. Seul Netanyahou, dans une fuite en avant d'inspiration messianique, peut espérer tirer quelques avantages de cette guerre. Encore n'est-il pas certain que cette violence et ces effets collatéraux immenses n'amènent pas, à un moment, l'existence même d'Israël à être en jeu.
La menace nucléaire iranienne: un prétexte fabriqué
Trump a déclaré que l'Iran était à deux semaines d'une arme nucléaire. Joe Kent, directeur du Centre national de contre-terrorisme américain, a démissionné avec fracas. Sa lettre, disponible publiquement, est explicite: il n'existait aucune menace nucléaire militaire, aucune menace pour les États-Unis. Il n'est pas le seul à le dire.
Le colonel Hogard se rend en Iran régulièrement depuis la période entourant l'accord nucléaire de 2015, jusqu'en 2020. Il a rencontré des dirigeants, des intellectuels, des journalistes. Il rappelle que le programme nucléaire iranien avait été lancé sous le Shah, puis stoppé brutalement par l'ayatollah Khomeini en 1979 pour des raisons religieuses et morales — la fatwa contre l'arme atomique. Son successeur Khamenei a renouvelé cette fatwa. Lors d'une réunion avec l'ex-président Ahmadinejad, pourtant très décrié en Occident mais non religieux, celui-ci a déclaré sans détour qu'il était hors de question de s'engager sur la voie de l'arme nucléaire. Discours sincère ou de dissimulation ? Le débat reste ouvert. Mais la conviction personnelle du colonel est que l'Iran voulait le nucléaire civil pour développer un pays de 90 millions d'habitants, avec une population très éduquée, un centre de recherche à une quarantaine de kilomètres de Téhéran — Pardis, parfois présenté comme la Silicon Valley iranienne — et une industrie qui a survécu à toutes les sanctions.
Plus de 60 % des étudiants iraniens sont des femmes. Les idées reçues sur ce pays sont nombreuses et fausses.
Les événements actuels peuvent faire évoluer les esprits : Khamenei a été tué au début des frappes, et son fils n'est pas tenu de reconduire la fatwa. Mais la responsabilité de l'Occident dans la radicalisation progressive de l'Iran est lourde. En 2018, lorsque Trump a rompu l'accord nucléaire, il existait une véritable ouverture. Ce pays pouvait rejoindre le concert des nations de manière paisible. Cet élan a été brisé volontairement.
Le schéma se répète. Les Iraniens l'ont déjà vécu : négociations en cours, puis rupture brutale et attaque. C'était déjà le cas en juin 2024, lors de la guerre des 12 jours. Un an plus tard, même scénario, alors que des pourparlers étaient en cours à Oman. La réaction du ministre des Affaires étrangères omanais et du sultan d'Oman traduit une exaspération croissante d'être traités en figurants — et en dommages collatéraux, puisqu'ils subissent des représailles iraniennes alors qu'ils jouaient un rôle d'intermédiaire.
Ce procédé n'est pas nouveau. En 1999, les négociations de Rambouillet sur le Kosovo ont servi de prétexte pour justifier des frappes, après avoir été délibérément sabotées. La fiole du général Powell pour l'Irak relève du même registre. Les Américains sont coutumiers du fait. Mieux vaut être leur ennemi que leur ami : au moins sait-on à quoi s'en tenir.
L'Iran : un système résilient, pas un appareil décapitable
Khamenei a été tué. Une partie de sa famille aussi. Le chef des Gardiens de la Révolution Ali Larijani est mort, de même que le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale — qui travaillait en permanence avec le guide suprême — et récemment le patron du renseignement gouvernemental, distinct du renseignement des Gardiens.
Pourtant, le pouvoir iranien poursuit ses ripostes et affiche une cohérence qui déconcerte. L'explication tient à la structure même du système. L'Iran n'est pas un appareil centralisé sur quelques têtes. Il compte plusieurs organismes principaux qui détiennent chacun une fraction du pouvoir. L'image de la blockchain est pertinente : détruire un nœud ne désactive pas l'ensemble.
Il faut cesser de traiter les Iraniens comme un peuple sans profondeur. Ce sont des Perses avec une civilisation ancienne, une culture scientifique et intellectuelle très développée. Ali Larijani était spécialiste d'Emmanuel Kant et lui a consacré trois ouvrages. Cela n'empêche pas l'autoritarisme — le régime est dur, comme le montrent les récentes pendaisons de trois jeunes gens pour blasphème — mais cela signifie que la construction institutionnelle iranienne est sophistiquée et opérationnelle.
Les frappes consolident d'ailleurs le régime plus qu'elles ne le fragilisent. Il existe un fort nationalisme iranien transconfessionnel. Des chrétiens et des juifs iraniens rencontrés à Téhéran ont dit clairement : « Nous sommes iraniens. Si on touche à l'Iran, on nous touche, et nous mourrons pour lui. » Une offensive étrangère est le meilleur moyen de souder une population autour de son gouvernement.
Absence totale de vision stratégique américaine
Il n'y a pas d'opération militaire qui réussisse sans but stratégique supérieur. Quel est-il ici ? Au départ : faire tomber le régime. Puis : fragmenter l'Iran en jouant sur les minorités — Kurdes iraniens, Azéris et autres communautés — une stratégie qui semble davantage israélienne qu'américaine.
Trump, lui, a réagi par affinité avec Netanyahou, sans ombre de réflexion stratégique. Il le voit aujourd'hui, lui qui dit maintenant que « ce sont eux qui m'ont conseillé d'aller faire la guerre ». C'est dramatique pour la première nation du monde occidental.
Son chef d'état-major interarmées, le général Dan Kane, l'avait pourtant prévenu : les États-Unis n'ont pas les moyens d'abattre l'Iran, les stocks de munitions défensives — Patriot et autres systèmes antiaériens — sont insuffisants. La disproportion est totale : des missiles d'interception à plusieurs millions de dollars contre des drones à 25 000 dollars l'unité. Et du côté des radars : quatre systèmes AN/TPY-2 ont été détruits par les Iraniens, chacun valant entre un et un milliard et demi de dollars, impossibles à reconstituer du jour au lendemain.
La capacité de production de munitions offensives peut être relancée industriellement. Celle des systèmes antimissiles et antiaériens est infiniment plus complexe et coûteuse. Rien de tout cela n'a été anticipé.
Le détroit d'Ormuz : une évidence ignorée
La fermeture du détroit d'Ormuz par l'Iran était prévisible. Qu'un état-major américain, réputé pour sa planification minutieuse, ne l'ait pas identifié comme centre de gravité stratégique dès le lancement de l'opération est inexplicable.
Les compagnies d'assurance et Lloyd's jouent aujourd'hui autant que les forces iraniennes dans la fermeture effective du détroit : la peur se transmet aux armateurs, qui renoncent à emprunter le passage. À cela s'ajoute l'effet multiplicateur des sanctions décidées contre la Russie sur son énergie : les alternatives déjà réduites rendent la fermeture d'Ormuz d'autant plus dévastatrice. La Russie en profite directement pour financer sa guerre en Ukraine à un niveau confortable.
L'OTAN refuse de suivre
Trump a demandé à ses alliés de l'OTAN d'intervenir. La majorité a refusé. Sa réaction — « Nous n'avons besoin de personne, je voulais juste voir comment ils réagissaient » — ressemble à celle d'un enfant à qui on retire son jouet.
L'OTAN est une organisation défensive. Elle n'a rien à voir avec des aventures militaires au Moyen-Orient. L'Afghanistan l'a déjà prouvé : vingt ans de guerre, des milliards de dollars, des soldats sacrifiés, pour remettre les talibans au pouvoir. Les membres de l'Alliance qui refusent de s'engager font preuve de lucidité. Ils sont déjà engagés en Ukraine — une autre erreur stratégique — et évitent d'en commettre une deuxième.
L'OTAN ne survivra probablement pas à l'ensemble de ces épreuves. C'est peut-être une bonne chose. Elle n'avait de raison d'être que face au Pacte de Varsovie. Après sa dissolution, elle s'est muée d'organisation défensive en organisation offensive. C'est cette transformation qui a provoqué la guerre en Ukraine.
La France : entre deux eaux
La France a déployé le Charles-de-Gaulle en Méditerranée, avant de le faire revenir. Quel était l'objectif ? Afficher sa puissance, montrer qu'elle existait dans la région. Mais à quel prix : un adjudant-chef, Arnaud Frion, a été tué par un groupe chiite irakien en Irak, lors d'une mission de formation antiterroriste. Sans doute sans consigne directe de l'Iran, mais en réaction locale au déploiement français visible.
L'ironie est que ces groupes chiites irakiens combattent Daesh. L'Iran a perdu entre 8 000 et 10 000 combattants en Syrie contre Daesh, dont les tombes sont visibles à l'entrée de Téhéran. On l'oublie constamment.
Sur la position de Macron — prêt à escorter des navires dans le détroit une fois « les bombardements terminés » — le colonel Hogard juge qu'il préfère cela à un engagement direct, mais que c'est « un peu pathétique » d'attendre que tout soit réglé pour arriver. Ce qu'il aurait voulu, c'est cette même prudence appliquée à l'Ukraine, plutôt que de soutenir un régime qu'il juge corrompu.
La France est malade au plus haut niveau. Sa pensée stratégique est stérilisée, son alignement total. D'autres pays bougent : la Suède a pris des distances claires avec Israël pour la première fois. La France reste « entre deux eaux » selon la méthode Macron, qui n'est pas la bonne.
Pendant ce temps, elle reçoit à l'Élysée avec tapis rouge Ahmad al-Charaa — ex-chef de Hayat Tahrir al-Sham, issu des rangs de Daesh, dont Fabius disait autrefois qu'il « faisait du bon travail » en Syrie — au moment où Trump et Netanyahou lui déroulent eux aussi le tapis rouge à Damas. Certains disent que c'est un agent du Mossade. Est-ce vrai ? Impossible à affirmer. Mais l'accepter comme président démocrate fréquentable, avec barbe bien taillée, est une fiction. Une imposture validée par les Américains, les Israéliens et les Européens à leur traîne.
Les intérêts nationaux devraient être la seule boussole. Ils sont remplacés par l'émotion, le retournement de veste et l'incohérence.
L'avenir des porte-avions en question
La guerre des drones et des missiles hypersoniques a ouvert une révolution dans l'art de la guerre. Le porte-avion, symbole de la projection de puissance, n'est peut-être plus le vecteur le plus pertinent. Ce débat concerne directement la France : deuxième domaine maritime mondial, avec une flotte notoirement insuffisante pour en assurer la souveraineté — de la Polynésie à la Nouvelle-Calédonie. La commande d'un nouveau porte-avion mérite d'être réexaminée à l'aune de ces nouvelles réalités.
Scénarios pour la suite
Trump perdra probablement ses midterms de novembre. Une procédure de destitution n'est pas exclue : il s'est affranchi de plusieurs règles démocratiques pour en arriver là.
Du côté iranien, la position s'est radicalisée. Il n'y aura plus de négociation dans l'immédiat — à chaque cycle de pourparlers, ils ont été frappés par surprise. Ils veulent « en mettre un coup », forcer Israël à demander des négociations à son parrain américain. C'est ce qui s'était esquissé il y a quelques jours avant que les Iraniens ne refusent.
Israël a rouvert un front au Liban-Sud, ce qui ne s'est jamais bien terminé pour Tel-Aviv. Le Hezbollah n'a pas été décapité par la mort de Hassan Nasrallah : comme l'Iran, c'est un système complexe qui se régénère. Israël est un petit pays au milieu d'une masse humaine considérable. Les accords d'Abraham sont loin. La situation est très dangereuse pour Tel-Aviv elle-même.
Netanyahou et Ben-Gvir sont capables, avec leur messianisme de guerre, d'entraîner leur pays vers la disparition. Le seul qui puisse réellement mettre le holà à Netanyahou reste Trump.
La guerre s'arrêtera faute de combattants, non pas côté américain — qui dispose de ressources — mais peut-être côté israélien, dont la capacité humaine est limitée.
L'Iran est soutenu en renseignement par la Russie, en technologie par la Chine. Des vols commerciaux Mahan Air entre Pékin et Téhéran ont été signalés ces dernières 24 heures. Ces vols, probablement d'intérêt défensif, signalent que Pékin ne laissera pas tomber Téhéran.
Le Pakistan parapluie nucéaire contre Israël
Le risque d'embrasement général existe. Israël dispose de l'arme nucléaire, non reconnue officiellement. Des dirigeants pakistanais ont déclaré publiquement que si Israël l'utilisait contre l'Iran, le Pakistan utiliserait la sienne contre Israël. C'est de la dissuasion réciproque — ce qui est en soi rassurant — mais le niveau de tension atteint est sans ambiguïté.
Conpte rendu: Louis Giroud
(*) En date du 21 mars, L'USS Gerald R. Ford (CVN-78) n'est plus "en feu" au sens actif, mais il a été contraint d'interrompre ses opérations en raison des dégâts causés par un incendie majeur survenu le 12 mars 2026. Le navire doit rejoindre la base navale de Souda Bay en Crête.
État du navire et avaries
Le feu s'était déclaré le 12 mars dans la blanchisserie principale alors que le porte-avions opérait en mer Rouge. Bien que "maîtrisé", l'incendie a duré près de 30 heures, causant des dégâts matériels importants.
Bilan humain: Deux marins ont été blessés et des dizaines d'autres ont été traités pour inhalation de fumée.
Logistique: Plus de 600 couchettes ont été détruites, forçant une partie de l'équipage à dormir sur les sols et les tables.
Problèmes cumulés
Outre l'incendie, le bâtiment souffre de pannes chroniques de son système sanitaire (toilettes bouchées), ce qui pèse lourdement sur le moral des 4 600 marins à bord.
En raison de ces avaries, l'USS Gerald R. Ford est temporairement remplacé dans la région par l'USS George H.W. Bush.
La Marine américaine assure que le système de propulsion nucléaire n'a pas été touché et que le navire reste techniquement opérationnel, même si ses capacités de vie à bord sont fortement dégradées.
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(**) Jacques Hogard (né en 1955) est un ancien officier supérieur français de la Légion étrangère et du Commandement des opérations spéciales (COS), aujourd'hui chef d'entreprise et auteur.
Carrière militaire
Il a servi pendant 26 ans dans l'armée de terre (1974-2000), principalement comme parachutiste à la Légion. Son parcours est marqué par deux engagements majeurs:
Rwanda (1994): Pendant l'opération Turquoise, il commande le Groupement de la Légion étrangère (Sud-Rwanda). Il a tiré de cette expérience le livre Les Larmes de l'honneur, où il défend l'action de l'armée française face aux critiques.
Kosovo (1999): Membre du COS, il dirige le groupement des forces spéciales françaises lors de l'entrée des troupes de l'OTAN. Son expérience à Pristina, qu'il décrit comme "l'opération de trop", l'a conduit à quitter l'armée.
Activités civiles et prises de position
Après sa retraite militaire avec le grade de colonel, il s'est tourné vers le secteur privé et l'écriture: Il a fondé et préside EPEE (Experts Partenaires pour l'Entreprise à l'Étranger), une société d'intelligence stratégique et de diplomatie d'entreprise.
Auteur et Conférencier: Il publie régulièrement des ouvrages et intervient dans les médias sur des sujets géopolitiques. Ses positions sont souvent critiques vis-à-vis de la politique étrangère occidentale, notamment sur le Kosovo (dont il conteste l'indépendance) et plus récemment sur le conflit en Ukraine.
Il est issu d'une lignée de militaires; son père, le général Jacques Hogard, était un théoricien reconnu de la contre-insurrection.
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