Iran : les États-Unis sont-ils en train de perdre la guerre ?
Avec Jacques Sapir, Sébastien Regnault et Karim Emile Bitar — émission diffusée en direct sur QG, J+20 du déclenchement des hostilités
Militairement, les États-Unis et Israël dominent encore le conflit ouvert contre l'Iran le 28 février 2026. Mais trois semaines de bombardements intensifs et d'éliminations ciblées suffisent à faire surgir une question que peu osaient formuler au premier jour : les Américains sont-ils déjà en train de perdre ? La République islamique fait preuve d'une résilience que Washington n'avait pas anticipée, le détroit d'Ormuz pèse sur l'économie mondiale, et le spectre de l'enlisement gagne les cercles stratégiques américains — alors même que Donald Trump avait été élu sur la promesse d'en finir avec les aventures guerrières au Moyen-Orient.
Introduction — Aude Lancelin
Trois semaines de guerre. Nous serons à trois semaines ce week-end. Nous sommes encore loin d'un Vietnam. Mais beaucoup voient déjà se profiler un nouvel Irak ou un nouvel Afghanistan, alors que Donald Trump avait été élu précisément sur la promesse de mettre fin aux aventures guerrières américaines au Moyen-Orient. Politiquement, économiquement, stratégiquement, rien ne se passe comme prévu — et ses alliés israéliens veulent encore durcir le conflit.
Sébastien Regnault — La guerre suit le plan iranien, pas le plan américain
Pour moi, il n'y a pas beaucoup de surprises. Connaissant le dossier iranien, tout ce qui se passe aujourd'hui avait été annoncé avant la guerre. Les événements suivent plus spontanément le plan iranien que le plan américain — et d'ailleurs, on se demande s'il existe véritablement un plan américain.
Je n'avais pas cru à la guerre, précisément parce que j'estimais que les états-majors israéliens et américains, informés, savaient ce qui les attendait. Les Iraniens avaient clairement explicité leur feuille de route en cas d'attaque : dans une première phase, absorber les chocs, amortir le début du conflit, sans chercher à résister frontalement à la puissance militaire américano-israélienne. Sur le terrain militaire, ils savaient ne pas pouvoir tenir. C'est donc sur le terrain économique que la guerre devait être menée — faire payer le coût le plus élevé possible pour dissuader l'adversaire.
Dans cette optique, les Iraniens avaient effectué un tour complet des chancelleries arabes, expliquant que si les États-Unis les attaquaient, ils frapperaient tous les intérêts économiques américains dans la région. Comme des bases américaines sont présentes dans l'ensemble des pays voisins, la pression était inévitable. Les pays arabes avaient d'ailleurs exercé une forte pression sur Washington pour éviter le déclenchement de la guerre. Les Iraniens avaient également annoncé que le détroit d'Ormuz — le talon d'Achille occidental — constituerait leur levier central, non seulement pour l'Europe mais pour l'ensemble de l'économie mondiale.
Ce qui se passe aujourd'hui, c'est que même la menace suffit. Il n'y a pas encore de blocage physique, pas de mines — pas encore. Car ça, c'est la phase suivante. Nous sommes actuellement en phase 2 du plan iranien tel qu'il avait été décrit. La phase 3, c'est le minage du détroit. La phase 4, la mobilisation des chiites du monde entier.
Après avoir absorbé les chocs des premiers jours, l'Iran met en place la stratégie qu'il avait délimitée : des ripostes permanentes sur les intérêts américains dans la région — complexes pétroliers, gaziers, pression sur Ormuz.
On a vu dans les premiers jours un triomphalisme américain entièrement fondé sur le rapport de force militaire brut. Puis, progressivement, un glissement sémantique dans l'ensemble des discours médiatiques : le problème, dit-on maintenant, n'est plus militaire, il est économique. On en est au cœur aujourd'hui. South Pars vient d'être frappé par Israël. En riposte, les Iraniens ont attaqué.
South Pars, c'est la plus grande réserve de gaz au monde — de quoi alimenter la consommation américaine en gaz pendant cinquante ans. Elle se situe à la frontière maritime entre l'Iran et le Qatar. Israël a frappé le côté iranien. Les Iraniens ont frappé les complexes pétroliers côté qatari — des complexes liés à des intérêts américains, même si des questions demeurent sur la nature exacte de ces liens.
La situation est donc celle-ci : Israël suit un plan déterminé, avec une préparation poussée. Ce qui ressort de Washington, en revanche, c'est un manque total de préparation politique — pas nécessairement militaire, mais politique. Pas d'objectif clair. Les marchés sont dans l'expectative. Très nerveux.
Karim Emile Bitar — Une guerre de caprice, une impréparation stratégique totale
Donald Trump a pu avoir le sentiment qu'en décapitant les figures emblématiques du régime dans les 48 premières heures, ce régime allait s'effondrer. C'est loin d'être le cas.
Ce qui est surprenant, ce n'est pas tant la réaction iranienne — elle était largement prévisible. C'est la surprise de Donald Trump lui-même. Lors de sa première conférence de presse bilan, une semaine après le début de la guerre, il a dit : « Il y a une surprise majeure, c'est que les Iraniens aient répliqué en frappant les pays voisins. » Or quiconque connaît un minimum ce dossier aurait pu prévoir que ce serait précisément leur modus operandi dès lors que la survie du régime est en jeu, dès lors qu'ils perçoivent la menace comme existentielle.
On pensait avoir tout vu en matière d'amateurisme et d'imprévisibilité avec la guerre d'Irak en 2003. Cette guerre-ci dépasse ce phénomène. La guerre de 2003 avait au moins été précédée d'une longue mobilisation de l'opinion publique américaine. Dès les jours suivant le 11 septembre, Dick Cheney et toute une série d'idéologues néoconservateurs avaient commencé à préparer les esprits — avec des justificatifs qui se sont tous révélés fallacieux, mais il y avait eu ce travail. Cette fois, la guerre a été déclenchée sur un caprice. Aux États-Unis, on distingue les guerres de choix des guerres de nécessité. Un éditorialiste a formulé la chose hier : ce n'est même pas une guerre de choix, c'est une guerre de caprice. La guerre du caprice de Donald Trump. Et depuis le début, on a eu quatre ou cinq justifications différentes.
L'erreur principale : croire qu'on pouvait décapiter un régime comme on avait fait tomber Saddam ou Kadhafi. Le régime iranien est considérablement plus solide. Il dispose d'un organigramme très clair.
Cela dit, les chocs ont été réels côté iranien. Non seulement la décapitation de plusieurs dirigeants, mais les chaînes de commandement ont été partiellement rompues. Il y a eu des frappes contre le sultanat d'Oman, qui abritait des négociations en cours. Larijani, avant d'être lui-même assassiné, avait déclaré : « Nous n'avions pas prévu d'attaquer Oman. Ce n'était pas le plan d'avant-guerre. Nous avions délocalisé une partie de la prise de décision en anticipant ce type de frappes, et la décision a été prise sans qu'il y ait eu de volonté politique d'attaquer Oman. »
Ce qui s'est passé à Oman est très important parce que révélateur. On a appris aujourd'hui — d'abord par un témoignage direct du ministre des affaires étrangères, dans un long article publié dans le magazine Time, indiquant que les négociations avaient bien avancé et que l'Amérique s'était laissée entraîner dans cette guerre — et on a eu confirmation par Jonathan Powell, conseiller à la sécurité nationale de Keir Starmer, personnage très influent en Grande-Bretagne, celui qui avait négocié les accords du Vendredi saint en Irlande du Nord. Powell était présent à Oman et a déclaré être très étonné : les Iraniens avaient fait énormément de concessions, ils étaient prêts à céder leur uranium enrichi.
Trump a dit aujourd'hui qu'il fallait jouer l'effet de surprise. Mais le gain obtenu par cette surprise est loin d'avoir été contrebalancé par l'impréparation stratégique totale qui en découle.
Ce qui passe avant les enjeux économiques, c'est la vie des hommes et des femmes, des êtres de chair et de sang qui vivent dans cette région et qui ne sont plus que des ombres muettes. Ce qui frappe, c'est cette déshumanisation, cette trivialisation du politique. Tout devient un jeu vidéo. On a le sentiment d'être tombé dans une réalité parallèle.
Jacques Sapir — Épuisement militaire américain et indifférence médiatique
Je suis d'accord avec mes deux collègues. J'ajouterai simplement que même militairement, l'Iran se défend mieux que prévu.
La première salve iranienne — celle qui répond immédiatement à la mort de Khamenei, partie grosso modo une heure à une heure trente après — a été très efficace. C'est là que les Américains enregistrent leurs premières pertes. On observe la destruction de radars extrêmement précieux, de batteries anti-aériennes — les radars de deux batteries détruits immédiatement. Dans les milieux militaires, on dit que la capacité résiduelle de tir allait baisser. Elle a effectivement baissé. Mais on ne sait pas si cette baisse provient des bombardements américano-israéliens ou simplement du fait que les Iraniens, s'installant dans une guerre longue, ont choisi de ne pas tout tirer dès le premier jour. Et ce que l'on constate depuis trois jours, c'est que le nombre de missiles et de drones remonte.
Deuxième point : les responsables politiques de la région — Émirats, Qatar, Oman — me semblent infiniment plus responsables et plus adultes que les Américains. Je mets de côté les Israéliens, parce que je pense que les Israéliens ne sont plus dans un monde rationnel. La volonté des extrémistes qui contrôlent aujourd'hui le gouvernement israélien, c'est de détruire l'Iran — pas de négocier. Mais si l'on compare le comportement des dirigeants américains à celui des dirigeants de ces pays, les seconds sont nettement plus matures, nettement plus raisonnables.
Troisième point : cette guerre met en lumière l'état d'épuisement de l'appareil militaire américain. Oui, cet appareil reste impressionnant. Il demeure très probablement le premier au monde — les Américains ont plus d'expérience que les Chinois. Mais c'est une force à très court terme. Les Américains ne possèdent pas ce que le langage militaire soviétique et russe appelle la stabilité de force. Ils sont en train d'arriver au bout de leur batterie de missiles. Un responsable du Pentagone a déclaré aujourd'hui que le nombre de missiles restants est devenu critically low — critiquement bas. Sur leurs onze porte-avions, on savait déjà qu'il n'y en avait que six d'opérationnels. De ces six, il apparaît désormais que deux ne sont que marginalement opérationnels. Ça commence à faire beaucoup. La capacité à maintenir une force significative sur théâtre se révèle beaucoup plus difficile que prévu. Les dirigeants de l'US Navy ont d'ailleurs annoncé qu'ils n'entreraient pas dans le Golfe pour l'instant, et qu'il n'était pas question de se lancer dans des opérations de déminage. Quiconque connaît un peu la situation militaire dans le Golfe — ou simplement la géographie des lieux — comprend tout à fait pourquoi. Ils n'ont aucune envie de perdre bêtement des bateaux.
Quatrième point : l'indifférence des médias occidentaux face aux vies iraniennes. On a vu sur LCI une journaliste du Figaro déclarer que ce que font les Iraniens, c'est du terrorisme. On tue les membres de votre gouvernement — qu'on les apprécie ou non, c'est une autre question. On bombarde votre pays. Vous répliquez. Et on vous traite de terroristes. Il faut être un minimum sérieux.
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