Amérique piégeante, guerre froide tardive, Trump, MI6 et la tentation du choc
Exposé de l’interview conduite par le politologue Glenn Diesen avec l’ancien inspecteur des armes de l’ONU et officier du renseignement américain Scott Ritter. L'entretien s’inscrit dans un moment de bascule stratégique. Quatre ans après les alertes convergentes de 2022 — époque où Jacques Baud et d’autres observateurs notaient déjà la dérive cumulative du conflit ukrainien vers une confrontation OTAN–Russie — le paysage géopolitique s’est transformé en architecture de guerre assumée. L’élection de Donald Trump pour un second mandat, la guerre indirecte menée via le renseignement et l’industrie militaire, l’escalade nucléaire doctrinale en Europe, la disruption du contrôle des armements et l’effondrement de la fiction d’un ordre international régulé forment désormais un tableau cohérent.
L'entretien explore cette mutation en temps réel: le rôle singulier de Londres, l’ingénierie psychologique appliquée à l’Ukraine, la défaillance structurelle des armées européennes, la possibilité d’une frappe sur Moscou, la perception russe d’un découplage stratégique avec Washington et la thèse la plus dérangeante de Ritter: non pas une tentative de rapprochement entre Moscou et Washington sous Trump, mais un piège minutieusement construit visant à déstabiliser le Kremlin, affaiblir Poutine et prolonger la guerre. Ce qui n’était en 2022 qu’un faisceau d’indices devient ici un système.
Londres, théâtre stratégique et missile conceptuel
L'échange s’ouvre sur la trajectoire britannique. Le ministère de la Défense annonce le développement d’un missile balistique à longue portée destiné à l’Ukraine, baptisé Nightfall. Une ogive de deux cents kilos, une portée de cinq cents kilomètres, de quoi frapper Moscou. La prétention diplomatique à maintenir le conflit dans un périmètre strictement ukrainien s’effrite, tandis que la retenue russe — motivée par la crainte d’une troisième guerre mondiale — continue d’être interprétée en Occident comme une faiblesse exploitable.
Scott Ritter note que la manœuvre ne tiendrait qu’une fois: un tir contre Moscou entraînerait une frappe russe sur la Grande-Bretagne, potentiellement nucléaire. La relation anglo-russe, rappelle-t-il, n’a jamais été cordiale. L’élite politique russe nourrit une hostilité ancienne envers Londres, perçue comme un acteur décadent, arrogant et stratégiquement nuisible. Mais l’argument le plus cinglant porte sur la faisabilité: Nightfall n’est pas un missile, mais un concept sous-financé. Neuf millions de livres: le montant ne couvre même pas la masse salariale d’une chaîne de production. Pas de prototype, pas de test, pas de preuve. Des ingénieurs dessinent, Westminster communique, et l’Europe se rassure en s’illusionnant.
Keep ukraine in the fight
Londres enchaîne les postures militaires impossibles. Les généraux britanniques agitent l’idée de déployer des troupes en Ukraine tout en reconnaissant manquer de tout: effectifs, financement, logistique, consensus politique. L'ex agent de renseignement qualifie la scène de théâtre de l’absurde. L’objectif stratégique britannique porte un nom: keep Ukraine in the fight. Maintenir Kiev dans une guerre qui ne peut plus être gagnée, prolonger la résistance, ralentir la débâcle, offrir des symboles de combat à un public occidental en quête de narratif.
Cet effort est intégralement psychologique. Les frappes ukrainiennes contre des plateformes pétrolières en mer Caspienne n’ont pas d’impact stratégique, mais offrent des images. Zelenski s’affiche devant les nouvelles têtes du renseignement ukrainien en vantant la capacité de frapper en profondeur. La Russie, elle, frappe des infrastructures. De larges zones de Kiev manquent d’électricité et d’eau; d’autres villes suivent. Le silence ukrainien après la seconde vague de missiles russes laisse entendre que les objectifs ont été atteints.
Europe: volontaires incapables
Les Européens réunissent à Paris une « coalition de volontaires ». Volontaires peut-être, capables non. Scott Ritter convoque une image triviale: un vieil homme enthousiaste face à une starlette — la volonté ne compense pas l’impuissance. L’armée britannique compte soixante-seize mille hommes. La part réellement projetable en opération extérieure fond à mesure que l’on retranche les personnels non combattants, les soutiens, les contraintes de rotation et les besoins logistiques. Déployer sept mille six cents soldats supposerait autant pour la relève, et autant encore en préparation. La capacité de projection est nulle. La capacité de secours est inexistante. Une armée ainsi engagée se ferait massacrer.
Le même écart entre discours et puissance traverse l’Europe. Les annonces de missiles, de coalitions improvisées et de déclarations musclées ne reposent sur aucun socle matériel. L’Ukraine, elle, continue de brûler des ressources humaines pour obtenir quelques épisodes de propagande opérationnelle.
L’entrée nucléaire par l’intermédiaire
La discussion glisse vers l’option nucléaire intermédiaire. Nightfall, même s’il voyait le jour, ne percerait pas les défenses russes et transformerait simplement Londres en cible prioritaire. En Russie, certains députés évoquent ouvertement l’hypothèse de frappe nucléaire sur l’Europe. Karaganov formule le principe qui hante désormais les stratèges: Washington n’échangerait pas Boston contre Poznań. L’idée que l’Europe puisse être frappée sans riposte américaine s’installe dans les calculs russes. Ritter conteste le réalisme d’un tel scénario, mais reconnaît le danger conceptuel: si Moscou commence à y croire, la stabilité disparaît.
La France insiste sur sa dissuasion. Londres prétend disposer encore de la sienne. Moscou, elle, installe durablement l’Iskander dans sa doctrine stratégique, ressuscitant un dispositif intermédiaire à la manière de l’ancien traité INF. Le contrôle des armements s’effrite. Washington augmente massivement son budget militaire, finance Golden Dome, et rend toute relance du traité New START impossible. Les Russes annulent des exercices universitaires destinés à reconstituer des négociations de contrôle des armements. Le décor est posé: l’ère du traité s’achève, l’ère des missiles réapparaît.
Viser la triade: drones, radars, bombardiers
Glenn Diesen déplace le regard vers une série d’attaques qui, mises bout à bout, composent un tableau autrement plus grave que les frappes symboliques de propagande. L’Ukraine a visé, en juin 2025, les bombardiers nucléaires russes, c’est-à-dire la composante aérienne de la dissuasion. Un an plus tôt, en mai 2024, avaient été frappés les radars d’alerte avancée du réseau de détection nucléaire. Des drones ont frappé la base d’Engels, centre nerveux pour les bombardiers stratégiques. Une attaque a visé la résidence où séjourne Vladimir Poutine, où la véritable cible se serait trouvée en sous-sol: un poste de commandement nucléaire. Ritter confirme que Moscou voit Londres derrière ces opérations. Durant la guerre froide, une seule de ces actions aurait suffi à déclencher l’alerte maximale. En 2026, elles s’enchaînent presque sans commentaire international.
L’erreur britannique et la main américaine
Pour Ritter, la clé n’est pas dans l’audace ukrainienne, mais dans l’incompétence britannique. Le MI6, dit-il, est faible en Russie, structurellement surclassé et réduit au bricolage, souvent via des réseaux d’immigrés anti-Poutine à Londres. L’oligarque Khodorkovski y joue un rôle central: fortune, ressentiment politique, propagande, influence sur une génération d’anciens diplomates et de journalistes reconvertis dans la dissidence médiatique. Le schéma britannique est simple: affaiblir la crédibilité de Poutine à travers des coups ciblés, espérant provoquer une agitation interne capable de fissurer l’élite russe.
Mais le cœur du récit ne se joue pas à Londres. Selon Ritter, l’attaque de drones contre la résidence de Poutine est américaine. La CIA, via Palantir, pilote une technologie de navigation autonome qui contourne le GPS brouillé. Les puces des drones, récupérées intactes par Moscou, révèlent la nature des capteurs, des données cartographiques et des mises à jour de renseignement. Les Russes rétroconçoivent ces puces et remontent chaque étape: collecte, fusion, traitement, intégration, distribution. Un seul centre en Europe maîtrise ce chaînage: un organisme du département de la Défense américain, dédié au ciblage de missiles de croisière. Lorsque Moscou transmet ces éléments aux États-Unis, au moment même où Trump nie toute implication, la supercherie éclate. Washington est pris en flagrant délit.
Echec de la guerre psychologique
L’objectif n’était pas la mort de Poutine, mais sa vulnérabilisation politique. Montrer qu’il peut être atteint, que son système de commandement n’est pas étanche, et que Trump — faussement perçu comme favorable à Moscou — exerce une forme de tutelle psychologique sur le Kremlin. Le geste devait ouvrir un espace aux élites économiques russes persuadées qu’un allègement des sanctions stimulerait une renaissance économique. Les projets de Kirill Dmitriev pour l’Arctique et l’énergie ont donné corps à cette attente. Moscou a commencé à planifier l’après-sanctions, croyant possible un dégel avec Washington.
Puis Trump rompt la fiction: les sanctions ne seront pas levées. Ce n’est plus une divergence diplomatique, mais une opération de guerre psychologique visant à créer une cinquième colonne d’intérêts économiques piégés. Poutine devient le problème, l’obstacle à l’enrichissement et à la normalisation. L’attaque de drones devait achever le dispositif: la vulnérabilité personnelle comme signal, l’exaspération économique comme levier, l’illusion diplomatique comme appât. Mais les Russes, en découvrant le rôle américain, inversent la charge. L’échec est total. Et la patience russe, estime Ritter, a été l’élément le plus responsable du système international depuis quatre ans.
La fin du contrôle des armements
La séquence suivante déploie une autre conséquence du piège: la mort du contrôle des armements. L’ashnik — ce missile intermédiaire russe testé puis déployé — entre désormais dans la doctrine de dissuasion. Le traité New START arrive à expiration, sans perspective de prolongation. Les exercices universitaires de simulation de négociations, auxquels Ritter devait participer à Saint-Pétersbourg en 2026, sont annulés. La Russie ne cherche même plus à faire semblant. Le contexte n’est plus négociable: Washington augmente son budget militaire à 1,5 billion de dollars, sanctuarise Golden Dome, et détruit l’hypothèse d’un retour à l’INF.
Ritter dresse un inventaire brut: l’arsenal nucléaire russe est plus moderne, plus diversifié et plus performant que celui des États-Unis. Les bombardiers américains sont fatigués, les sous-marins vieillissent, les missiles doivent être remplacés. La Russie déploie des capacités intermédiaires inédites, recompose l’architecture de dissuasion, et ajoute Poséidon au calcul stratégique sous-marin. Les États-Unis entrent dans une course aux armements qu’ils ne peuvent ni financer ni gagner. La doctrine de paix par la force se transforme en bluff par le budget.
La responsabilité du survivant
Deux lignes deviennent parallèles. Moscou s’aime encore, dit Ritter. Une civilisation qui se projette, qui croit à sa durée, ne choisit pas la falaise. L’Amérique, elle, entre dans un régime paradoxal: un président qui se moque du droit international, du droit constitutionnel et de la séparation des pouvoirs, tandis que le contrôle des armements — unique garde-fou contre l’anéantissement — disparaît. Le contraste nourrit la dernière hypothèse: la survie repose désormais davantage sur la rationalité russe que sur la rationalité américaine. Un renversement historique impensable en 1985.
L’illusion d’un second mandat
L’élection de Donald Trump pour un second mandat avait suscité un optimisme prudent à Moscou. Certains stratèges russes voyaient dans la disparition du communisme, puis dans l’effondrement du bloc soviétique, l’occasion historique de sortir d’un siècle de confrontation avec les États-Unis. Dans un monde multipolaire naissant, il semblait possible de substituer à la logique de l’endiguement une normalisation stratégique. Trump lui-même évoquait régulièrement l’idée, simple mais bouleversante, qu’il serait rationnel de s’entendre avec la Russie.
Mais une nouvelle ligne américaine apparaît rapidement. Les sanctions contre Moscou sont revendiquées comme un instrument économique assumé. L’armement, le renseignement, la guerre indirecte — tout converge pour maintenir la Russie dans un statut d’adversaire prioritaire. Le New York Times révèle que Trump a donné son feu vert à des attaques contre les raffineries et les navires russes. L’Ukraine cesse d’être une guerre par procuration pour devenir une confrontation directe, gérée par la CIA, armée par le complexe militaro-industriel, et financée par un budget militaire en expansion rapide.
L’entourage russophobe
Ritter insiste: l’erreur fut de croire que Trump affrontait l’« État profond ». En réalité, il s’en est entouré. Les figures économiques et politiques les plus hostiles à Moscou peuplent son administration. Le secrétaire au Trésor ambitionne d’étrangler physiquement l’économie russe. Le Congrès le suit. Loin d’être un contrepoids pacificateur, Trump devient le vecteur de cette agressivité.
L’exemple le plus troublant concerne Julia Gagarina, ancienne responsable du renseignement national pour la Russie en 2016. Elle avait supervisé l’évaluation du renseignement accusant Trump d’avoir volé l’élection de 2016 avec l’aide du Kremlin — une accusation qu’elle savait fausse. Lorsque cette manipulation risque d’être exposée, elle est exfiltrée vers un think tank, puis blanchie par un mémorandum déclassifié du directeur du renseignement. Gagarina, ouvertement anti-Trump et anti-russe, se retrouve pourtant à briefier Trump avant sa rencontre avec Poutine. Ritter pensait, naguère, à une erreur bureaucratique. Il y voit désormais une stratégie: Trump aurait rassuré la CIA, présenté ses gages, et démontré son utilité dans une opération visant à piéger Poutine.
Le piège alaskien
Le cœur du piège se joue autour des sanctions. Kirill Dmitriev, figure centrale du fonds souverain russe, ouvre une fenêtre d’espoir économique. La perspective d’un dégel financier fait naître un scénario de renaissance. Des projets se dessinent, des gouverneurs et des maires sont consultés, des plans industriels avancent, comme si l’avenir post-sanctions existait déjà. En réalité, c’est une guerre psychologique: créer à l’intérieur de la Russie un groupe d’intérêts dépendant de la levée des sanctions, puis rendre cette levée impossible en imputant la faute à Poutine. La frustration se transforme en levier politique. La dixième année d’un président russe devient un terrain d’ingénierie comportementale.
Dans cette séquence, la CIA révèle son existence par excès de confiance. Le New York Times publie un article trop précis pour ne pas provenir du renseignement. Les paragraphes les plus explosifs semblent avoir été modifiés in extremis, mais suffisamment de matière subsiste pour tracer la liaison directe entre la CIA et les opérations contre les infrastructures énergétiques russes. La simultanéité avec l’attaque de drones contre la résidence de Poutine est trop parfaite pour tenir du hasard. L’article devait initialement dire ce que l’opération avait échoué à produire: Trump mène la danse, la CIA frappe, et la Russie s’effondre. Au lieu de cela, les Russes révèlent le traçage des puces, exposent la chaîne du renseignement, et retournent la table.
Rubio, double visage
Une autre figure apparaît: Marco Rubio. Ritter le décrit comme le pivot perfide du dispositif américain. Rubio fréquentait l’arène diplomatique sous le masque du secrétaire d’État. Ton feutré, humour de connivence, références personnalisées — « Serge, comment ça va ? » — comme pour suggérer une camaraderie avec Sergueï Lavrov. Mais la plaisanterie était une couverture: Rubio déteste Lavrov, déteste les Russes, et dirige la campagne antirusse depuis son poste parallèle de conseiller à la sécurité nationale, une fonction qui n’est responsable devant personne sinon le président.
La diplomatie devient un théâtre; la guerre, une opération logée dans l’ombre. Le département du Trésor étouffe l’économie, la CIA frappe les infrastructures, le conseiller à la sécurité nationale coordonne, et Trump tranche. La dissonance entre façade diplomatique et pratique stratégique devient totale.
Une négociation impossible
Diesen demande s’il existe encore une voie vers la paix. Ritter répond que l’idée même est hors sujet. La paix suppose un compromis, et le compromis suppose la confiance. La Russie ne peut faire confiance à aucun acteur du camp occidental. Et même si elle le pouvait, Trump n’offrirait aucune garantie. Les Russes continueront de simuler des discussions pour maintenir les canaux de prévention de crise ouverts — un réflexe de stratégie raisonnée — mais sans aucun espoir de règlement.
OTAN: architecture obsolète
L’entretien glisse ensuite vers l’OTAN, dont Ritter annonce la mort prochaine. L’action américaine au Groenland pourrait provoquer une rupture violente ou révélatrice. Le Groenland, possession stratégique du Danemark, deviendrait théâtre d’occupation américaine par les forces d’opérations spéciales. Les commandos ne feront pas de sentiment. Toute résistance danoise se soldera par une élimination rapide. Si ce scénario se matérialise, l’OTAN s’effondrera immédiatement. Les Européens n’ont aucun plan B. Leur chef de défense, interrogé, admet que la sécurité de l’Europe dépend des États-Unis. Or Washington s’en retire déjà. L’Europe se trouve devant un paradoxe historique: une architecture militaire conçue pour la guerre froide, incapable de se réformer, et vouée à disparaître non par la paix, mais par l’indifférence américaine.
Diviser pour dominer
La disparition de l’OTAN n’entraînerait pas un retrait américain, mais une reconfiguration impériale. Trump excelle à diviser pour régner. Des accords bilatéraux remplaceront le système multilatéral. Chaque nation européenne se retrouvera en position de dépendance directe à Washington, privée de souveraineté stratégique et de marge de négociation collective. L’Europe deviendra mosaïque de protectorats disciplinés. Le vieux rêve américain d’une Europe alignée — mais sans institutions intermédiaires — devient soudain plausible.
Renversement lexical
La section se referme sur un constat amer. Les mots ont changé de sens. « America first » signifiait autrefois une politique non interventionniste: sauver la République plutôt que l’Empire. En 2026, il signifie l’inverse: restaurer la grandeur impériale par la guerre, le budget militaire, le contrôle technologique et l’intimidation. Le lexique a basculé, la politique a suivi.
République ou empire: la bifurcation américaine
Diesen en revient à la question décisive: comment comprendre la transformation de Donald Trump ? Celui qui promettait la fin des « guerres sans fin » bombarde désormais le Venezuela, soutient l’opération israélienne à Gaza, s’attaque à l’Iran, imagine la conquête du Groenland, et durcit la confrontation avec la Russie. L’homme qui moquait Biden pour avoir frappé le Yémen en vient à revendiquer le même modèle d’intervention. L’ambivalence de la campagne — restaurer la prospérité intérieure, mettre fin au messianisme militaire — se dissout dans une logique inverse: la grandeur américaine redevient le nom d’une projection de force.
Pour Diesen, Trump semblait avoir compris la bifurcation fondamentale: la République américaine et l’Empire sont des projets incompatibles. On ne sauve pas simultanément la Constitution et l’hégémonie. Or la seconde présidence choisit l’Empire, à rebours de ses promesses initiales. Ce renversement déçoit ceux qui avaient perçu l’élection comme un référendum civilisationnel sur la fin d’un cycle impérial.
La mort de la Constitution
Ritter tranche: la République constitutionnelle est morte, et Trump ne le dissimule même plus. Son rejet du droit international équivaut à un rejet de la Charte des Nations unies, qui, ratifiée par le Sénat, constitue juridiquement la loi suprême du pays. Ignorer le droit international revient à ignorer la Constitution — une position jadis inconcevable pour un président américain.
La distinction entre les trois branches du pouvoir, cœur de l’architecture républicaine, se trouve effacée. L’exécutif piétine le Congrès, réduit le judiciaire à un instrument supplétif et fait de la sécurité nationale un champ opaque, soustrait aux contre-pouvoirs. Quelques résolutions parlementaires émergent encore, notamment sur les pouvoirs de guerre, mais sans capacité coercitive réelle. L’exécutif s’affirme comme source de légalité par simple application de la force.
L’État introuvable: ICE comme outil d’occupation
Ritter évoque la face intérieure de cette mutation. L’ICE, agence chargée à l’origine du contrôle migratoire, est devenue un instrument paramilitaire disposant du droit implicite d’effectuer des opérations coercitives à l’intérieur du territoire, au besoin létales. Les grandes villes américaines sont traitées comme zones grises. L’État n’y administre plus par le droit, mais par la présence armée. La Constitution n’encadrait jamais une telle configuration; elle la rendait même impossible. La rupture avec l’héritage républicain est consommée.
Post-vérité: le mensonge comme régime
Diesen décrit une époque gouvernée par la post-vérité. Les déclarations présidentielles s’autosuffisent. Trump accuse Maduro d’avoir tué des millions de personnes — assertion délirante autant que performative — et passe immédiatement à autre chose. L’important n’est plus que le propos soit vrai, mais qu’il serve un objectif. Le mensonge devient une méthode. Ritter note un trait presque orwellien: ce que Trump affirme est régulièrement l’inverse de la réalité. L’homme réclame le prix Nobel de la paix alors même qu’il incarne la présidence la plus belliciste de l’histoire récente.
Le piège du vote: voler ce qu’on dénonçait
La boucle se referme sur la question du suffrage. Une démocratie constitutionnelle suppose la possibilité de corriger ses erreurs par l’élection. Or Ritter estime que Trump prépare, pour les élections de mi-mandat, un dispositif de manipulation du vote. La phrase attribuée à Staline — ce ne sont pas ceux qui votent qui comptent, mais ceux qui comptent les votes — prend soudain valeur opérationnelle. Trump accuse Biden d’avoir volé l’élection de 2020, mais se prépare à commettre l’acte qu’il dénonçait. Le renversement est total, mais cohérent: l’accusation préparait la méthode. Dans cette séquence, la Constitution n’est pas abrogée; elle est rendue inopérante. L’apparence démocratique subsiste, mais sa fonction disparaît. Le mécanisme de la correction populaire — la respiration de la République — est neutralisé. L’Amérique perd son dernier organe d’auto-régulation civile.
Fin de la résolution politique
Ritter insiste sur le caractère irréversible de la dynamique. Si les élections de mi-mandat sont verrouillées, la contestation constitutionnelle devient impossible. L’État fédéral ne redevient plus un contrat, mais une autorité. La capacité américaine à produire un changement politique sans violence s’éteint. Diesen conclut en relevant la dimension tragique: Trump avait identifié les pathologies du système — l’hyper-interventionnisme, l’inflation morale, le moralisme impérial, la désindustrialisation — et semblait prêt à y répondre. Mais l’homme qui nommait le problème finit par incarner sa forme la plus extrême. Ce n’est pas un nouveau Trump, corrige Ritter, mais le Trump authentique — celui dont le narcissisme, la guerre et le pouvoir formaient depuis le début la maîtresse secrète d’une relation politique devenue adultère.
Epilogue stratégique: le renversement moral
La discussion retourne à la scène internationale, comme pour mieux mesurer l’inversion des coordonnées morales. Ceux qui prétendaient incarner la paix pilotent désormais la guerre. Ceux qui dénonçaient la censure et la manipulation de l’opinion s’appuient sur l’appareil du renseignement et de la propagande. Ceux qui évoquaient la souveraineté populaire verrouillent désormais les mécanismes électoraux. La République américaine, autrefois présentée comme modèle institutionnel, devient laboratoire expérimental d’un autoritarisme fondé non sur la terreur, mais sur l’enthousiasme, la communication et le spectacle.
Diesen note l’ironie: Trump avait mis le doigt sur la maladie — le moralisme impérial, la crise industrielle, la dépendance financière, la guerre infinie — et semblait en déduire la bonne thérapie: restaurer la normalité constitutionnelle, cesser de mener des opérations extérieures improductives, rebâtir le marché intérieur. Mais l’opposant à l’Empire aura finalement choisi l’Empire, comme si l’ivresse du pouvoir avait balayé la lucidité de la campagne. Le seul homme qui avait correctement diagnostiqué le problème aura incarné sa version extrême.
Effondrement des médiations
Il n’existe plus de médiation institutionnelle pour absorber le conflit. L’OTAN agonise, l’Europe n’a aucun plan B stratégique, la diplomatie américaine est biface, la CIA mène sa propre guerre, le Congrès est neutralisé, le judiciaire relégué à une formalité. Le système international devient un espace de rapports de force sans parapets. La situation n’est pas encore explosive; elle est pire: elle est stable, mais instable dans sa stabilité même. Un ordre où l’escalade se paie en symboles, jusqu’au jour où elle se paiera en vies.
Le contraste entre l’Europe et la Russie se creuse. Moscou a une vision de soi, un horizon civilisationnel, une cohérence territoriale et stratégique. L’Europe se contente d’être un décor pour les ambitions d’autrui. Les dirigeants européens sautent d’une posture à une autre, persuadés que la communication suffit à combler le gouffre de la puissance. L’aveuglement n’est plus doctrinal, il est sociologique.
La responsabilité russe
Ritter revient à ce qui, depuis quatre ans, évite la catastrophe: la patience russe. La Russie aurait pu réagir à la tentative d’assassinat contre son président, aux frappes contre ses bombardiers nucléaires, contre ses radars, contre son commandement stratégique. Une Amérique frappée par des drones à Camp David aurait répondu par un embrasement planétaire. La Russie, elle, a calibré sa riposte. Le pays se comporte de manière responsable dans un système international qui ne l’est plus.
Cette asymétrie morale inquiète autant qu’elle rassure. Qu’une civilisation soit devenue le dernier garant de la stabilité nucléaire mondiale est un paradoxe de l’histoire. Qu’elle soit la Russie, dont l’Occident pensait depuis trente ans qu’elle était l’élément de désordre, en est un autre. Le retournement géopolitique de 2026 se lit là: Moscou incarne ce que Washington prétendait incarner.
Le piège refermé: démocratie sans sortie
Ritter estime qu’aucune respiration démocratique n’est plus possible tant que Trump verrouille le calendrier électoral. Si le contrôle du vote disparaît, si l’ICE occupe l’espace public, si la Constitution devient facultative, la mécanique républicaine cesse de fonctionner. On ne conteste plus un président, on le subit. L’Amérique se prive alors de son ressort politique le plus profond: la possibilité de corriger pacifiquement ses erreurs.
L’entretien glisse sur une image domestique, presque intime, comme pour rendre la tragédie lisible. Le public américain est comparé à un amant flatté, séduit, conquis. Trump offrait des fleurs, la rhétorique séduisante, l’attention permanente. Puis, une fois la relation scellée par les urnes, l’adultère se révèle: la maîtresse était la guerre, le pouvoir et le narcissisme. L’Amérique découvre qu’on ne divorce pas facilement d’un homme marié à la guerre.
La chute: l’époque des temps intéressants
La conversation se termine sur un adage chinois: « Que vous viviez des temps intéressants. » Ritter et Diesen conviennent que la malédiction se réalise. Ce ne sont pas des temps dramatiques au sens classique; ils sont plus dangereux parce qu’ils sont structurés, cohérents, rationnels dans leur irrationalité même. L’histoire ne se vit pas dans le fracas, mais dans la continuité des petites escalades, des budgets militaires, des opérations de renseignement, des sanctions, des drones, des chaînes logistiques, des votes truqués, des navires arraisonnés, des constitutions neutralisées.
Le plus inquiétant, conclut implicitement l’entretien, n’est pas que la guerre soit imminente. C’est qu’elle soit déjà là, diffuse, normalisée, intégrée dans l’économie politique du pouvoir américain. Le monde d’avant n’est pas mort dans une explosion; il s’est dissous dans une administration.
L’échange se clôt, presque abruptement, sur un remerciement poli. Suffisamment pour indiquer que tout a été dit, ou du moins tout ce qui pouvait l’être dans le cadre d’un entretien. Le reste appartient désormais à la séquence historique.
Compte rendu: Louis GIROUD
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