«Bilatérales III»: le grand numéro d’emballage d’EconomieSuisse
Il existe une constante dans l’histoire politique suisse: chaque fois qu’un pan de la souveraineté est menacé, ce n’est jamais au nom de la contrainte, mais au nom de «l’efficacité». Ceux qui demandent d’abandonner une liberté n’ont jamais l’honnêteté de le dire. Ils expliquent que ce n’est pas une perte, mais une optimisation; pas un renoncement, mais une actualisation; pas un basculement, mais un simple ajustement.
Avec les accords «Bilatérales III», EconomieSuisse orchestre ce théâtre-là: une mise en scène savamment calibrée, saturée de chiffres prophétiques, de catastrophes modélisées, de raisonnements tautologiques et d’images destinées à dépolitiser ce qui, depuis 1848, relève pourtant du cœur battant de l’architecture institutionnelle suisse.
Transformer son intérêt sectoriel en impératif national
Nous sommes face à un cas d’école: un lobby économique se prenant pour une autorité morale, transformant son intérêt sectoriel en impératif national. Il faut observer cette mécanique de près, car elle dit bien plus qu’un simple rapport de force entre l’économie et le politique: elle révèle la manière dont une démocratie peut être anesthésiée par ceux qui prétendent la sauver de son propre peuple.
Le lobby et sa fable: l’Europe comme horizon indépassable
Le discours d’EconomieSuisse ne commence jamais par une question. Il commence par une conclusion: la Suisse n’aurait pas le choix. L’Union européenne serait le pivot, l’axe, la matrice et la colonne vertébrale de la prospérité helvétique. Le reste du monde — États-Unis, Chine, Inde — est relégué au rang de folklore commercial. Tout se passe comme si un éternuement à Bruxelles suffisait à faire s’effondrer l’industrie suisse. Nous sommes face à un récit, non à une analyse.
Aucun tableau sérieux n’est produit pour rendre compte de la diversification réelle des exportations suisses hors de l’UE, de l’importance croissante de secteurs peu ou pas dépendants du marché intérieur européen, du rôle déterminant de la stabilité institutionnelle suisse dans l’attraction des capitaux internationaux, ni de la faiblesse structurelle de nombreuses économies européennes. On passe également sous silence le fait que la balance commerciale est favorable à l’UE, faisant de la Suisse un client solvable plutôt qu’un mendiant dépendant.
La Suisse allongée à l’ombre d’un Maître
À la place, on répète que l’UE représente 450 millions de consommateurs comme on psalmodie un dogme. On cite des pourcentages d’exportations sans jamais examiner les secteurs concernés ni leur degré réel de dépendance réglementaire. On oublie surtout que l’économie suisse s’est construite précisément parce qu’elle a toujours refusé de faire dépendre sa souveraineté d’une seule puissance dominante. Ce que raconte EconomieSuisse n’est pas l’avenir, mais une fiction géopolitique où la Suisse deviendrait une principauté allongée à l’ombre d’un Maître. Une fiction qui arrange Bruxelles, évidemment, mais surtout les grandes entreprises incapables d’imaginer un monde où la prophylaxie réglementaire européenne ne leur servirait plus d’aiguillage permanent.
Le terrorisme prédictif: quand l’économie joue à l’apocalypse
Chaque fois qu’on demande à EconomieSuisse d’expliquer pourquoi la Suisse devrait accepter un mécanisme de reprise dynamique du droit européen, la réponse ne prend pas la forme d’une démonstration politique, mais d’une litanie de chiffres. Il ne s’agit jamais de données observées, mais de projections: une baisse du PIB de 7,1% à l’horizon 2045, 685 milliards de pertes cumulées, 50 milliards pour l’électricité, 5’200 francs de PIB par habitant. On se croirait à la lecture d’un bulletin météo pour l’année 2080.
Ces chiffres fonctionnent comme des épouvantails. Ils ne démontrent rien; ils effraient. Ils ne constituent pas une analyse, mais un instrument psychologique. Dans n’importe quel autre domaine, un modèle projeté à vingt ans serait accueilli avec la plus grande prudence. En politique européenne, il devient une loi sacrée. Le problème n’est pas l’existence du modèle en soi, mais ce qu’il remplace: la discussion, l’incertitude, le doute légitime et l’évaluation critique. L’économie cesse d’être un outil pour devenir une théologie, dont EconomieSuisse assume le rôle du clergé.
L’infantilisation technologique: «Votre Constitution est un smartphone»
On touche ici au sommet de la novlangue. Selon les promoteurs des Bilatérales III, ces accords ne constitueraient qu’une «mise à jour». Comme si la Constitution était une interface logicielle, la souveraineté un système d’exploitation et les cantons de simples icônes. Ce cadrage n’est pas anodin: il a pour fonction explicite de dissoudre le politique dans le technique.
On explique ainsi qu’il ne s’agirait pas d’une transformation institutionnelle, mais d’une question de compatibilité; pas d’un changement de régime juridique, mais d’un simple correctif; pas d’un transfert de compétences, mais d’une synchronisation nécessaire. La réalité est pourtant beaucoup plus simple: cette prétendue «mise à jour» impose que le droit européen devienne la référence chaque fois que la Suisse souhaite conserver un accès au marché. Il s’agit d’un mécanisme d’intégration juridique automatique. Non pas une maintenance, mais une absorption. Non pas une adaptation, mais une dépendance programmée. Ce discours ferait sourire s’il ne concernait pas un pays dont l’originalité institutionnelle constitue l’un des rares miracles politiques de l’histoire moderne.
La neutralisation du peuple: un vieux fantasme technocratique
Dans le récit d’EconomieSuisse, le peuple apparaît comme un obstacle plus que comme un sujet politique. On lui concède poliment un référendum, à condition qu’il soit rituel et non décisif: un vote destiné à valider une ligne déjà tracée ailleurs, un geste civique décoratif. Derrière le langage apaisant sur le «respect des processus démocratiques», une vérité nue se dessine: ces accords ne peuvent exister qu’en rendant l’exercice de la démocratie directe impossible.
Une fois la Suisse insérée dans la logique de reprise dynamique du droit européen, tout rejet futur devient simultanément économiquement punissable, juridiquement risqué et politiquement irréversible. Le label «démocratie directe» subsisterait comme une «guirlande», ou comme une boule qu’on accroche au sapin de Noël. Ce que l’Union européenne n’obtiendrait jamais par un vote populaire limpide, ses partisans cherchent à l’obtenir par l’épuisement du droit, par de la sophistication procédurale et la culpabilisation civique.
L’oubli stratégique: la Suisse est forte parce qu’elle est singulière
L’argument le plus dévastateur contre les Bilatérales III n’est pas idéologique; il est historique. La Suisse est prospère parce qu’elle refuse l’alignement, cultive la neutralité comme un outil stratégique, protège son fédéralisme, garantit la lenteur démocratique face à l’accélération technocratique, demeure dépositaire d’une souveraineté normative que d’autres ont abandonnée et offre au capital une stabilité que Bruxelles est incapable de fournir. Elle maintient une qualité de décision politique en phase avec son tissu social et assume le coût de sa liberté pour en récolter les bénéfices. On lui demande aujourd’hui de détruire ce qui fonctionne pour se livrer à ce qui ne fonctionne plus.
L’emballage de la fausse «Fête» devient une faute politique
Les promoteurs de ces accords ne proposent pas un avenir; ils organisent une résignation. Ils souhaitent que la Suisse devienne ce que l’Europe est devenue: une zone administrative où la règle prime sur la liberté, la conformité sur la créativité et la centralisation sur la subsidiarité. Ils oublient que la Suisse n’est pas née dans un bureau bruxellois, mais dans un pacte, une structure fédérale et une méfiance ancestrale envers les appareils supranationaux.
L’emballage d’EconomieSuisse annonce un changement d’époque. Le lobby ne se contente plus d’influencer la politique; il cherche désormais à la remplacer. Dans ce discours, les choix deviennent des obligations, les alternatives des fantasmes, les réserves des archaïsmes et les opposants des irresponsables. Le peuple est progressivement présenté comme un problème, tandis que la souveraineté est réduite à un coût. Ce n’est plus un débat, mais un cadrage intellectuel destiné à rendre toute autre option impensable. Le lobby demande à la Suisse d’être «adulte», c’est-à-dire raisonnable, c’est-à-dire soumise. Ce lexique doit être refusé.
Pour une lucidité sans concession
Dire non à ce paquet institutionnel ne signifie pas dire non à l’Europe. Cela signifie refuser de confondre coopération et absorption, commerce et discipline, partenariat et tutelle. Aucune prospérité durable ne s’est jamais construite sur un renoncement à soi. Aucune innovation véritable ne naît de la conformité. Aucune démocratie digne de ce nom n’accepte que son droit dépende d’une instance extérieure. Aucun pays solide n’abandonne un avantage structurel pour satisfaire les fantasmes d’un lobby.
La Suisse a prospéré en résistant
La Suisse n’a jamais prospéré en s’alignant. Elle a prospéré en résistant. Ce n’est pas une posture, mais une réalité historique. L’enfumage d’EconomieSuisse ne doit pas nous tromper: derrière les modèles et les graphiques se cache une vérité simple. Ce que les partisans appellent «modernisation» est une mutation institutionnelle profonde. Ce qu’ils nomment «mise à jour» est une abdication enjolivée. Ce qu’ils présentent comme une «réalité économique» est un récit performatif destiné à empêcher toute autre pensée.
La Suisse n’a pas besoin de devenir l’annexe normative de Bruxelles pour continuer à inventer son avenir. Elle a besoin, comme toujours, de rester maîtresse de ses choix — même lorsque ceux-ci déplaisent à ceux qui rêvent d’une démocratie sans citoyens.
LOUIS GIROUD
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