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Le Média Libre pour une Suisse indépendante et neutre...

opinions

Ce monde où chacun s’épuise à jouer le rôle qu’on attend de lui

7 Décembre 2025, 04:56am

Publié par Louis Giroud

L’époque se résume à une scène trop petite où chacun s’agite dans un costume rapiécé: le populiste indigné, le mondialiste contrit, l’Européen somnambule, la Chine silencieuse qui connaît à l’avance la fin du film. Les blocs idéologiques n’entrent même plus en collision ; ils s’empilent, se déforment et s’écrasent comme des meubles suédois mal assemblés. Tous rejouent des rôles usés que le public n’écoute plus, mais entend à moitié.

Dans cet empilement d’identités usées, on retrouve les souverainistes-populistes brandissant l’étendard d’un protectionnisme salvateur, et en face des mondialistes-impérialistes dont le rêve de grand pique-nique amical s’effondre comme peau de chagrin. Et là, Trump, le protectionniste sauveur de la nation, demeure un officiant zélé du temple atlantiste. Il défend l’hégémonie occidentale avec la même ferveur qu’il vend ses casquettes rouges : sans nuance, sans mémoire. Les discours changent, les réflexes demeurent.

 

La Russie et l’idée des mondes multiples

Face à lui, Poutine avance avec le calme du joueur qui a anticipé plusieurs chutes d’empire. Souverainiste, conservateur, mais convaincu que le monde qui vient ne sera plus structuré autour d’un seul centre. Il imagine un système où plusieurs gravités coexistent, où Washington n’aurait plus la télécommande universelle, où les forces ne s’aligneraient plus mais orbiteraient.

 

L’Europe en quête d’un vocabulaire

Au milieu, l’Europe se contorsionne comme un orchestre sans chef qui continue de jouer par habitude. Les États membres ont abandonné le mot « souveraineté » depuis si longtemps qu’ils ne sauraient même plus le retrouver dans le dictionnaire. Mondialistes par habitude, occidentalo-centristes par réflexe, ils suivent la ligne des think tanks comme on emprunte l’échelle d’une via ferrata, sans s’interroger sur ce qui se trouve au bout.

 

Trump–Poutine: une affinité imaginaire

On évoque souvent une proximité entre Trump et Poutine, mais elle ne dépasse jamais le stade du clin d’œil idéologique. On est en présence de deux personnages persuadés d’incarner l’insubordination, où chacun sert sa propre mise en scène de puissance. Deux solitudes politiques qui se frôlent sans se croiser, incapables de partager le même espace mental plus d’un instant.

 

La Chine qui se redécouvre telle qu’elle fut

La Chine n’est pas un camp, encore moins un bloc idéologique : c’est une civilisation qui revient lentement à son poids naturel, comme un fleuve qui regagne le lit qu’on avait cru pouvoir détourner. Aujourd’hui convive silencieux d’un banquet géopolitique qu’elle observe attentivement, elle fut longtemps perçue comme l’usine du monde, simple appendice industriel du rêve occidental. Elle révèle soudain qu’elle a profité des délocalisations pour assembler non seulement nos gadgets, mais aussi sa propre puissance. En lui confiant nos chaînes de production, nous avons oublié qu’elle n’avait jamais perdu l’art de fabriquer des empires.

 

L’Occident vexé par son propre jeu

Aujourd’hui, l’Occident hurle à la concurrence déloyale comme un joueur vexé de perdre avec les cartes qu’il a lui-même distribuées. Washington accuse Pékin de tous les excès du capitalisme mondialisé — celui-là même qu’il a exporté en palettes complètes, persuadé que le Parti communiste finirait par se dissoudre dans le Coca-Cola. Or la Chine a bu la bouteille et conservé l’État.

 

Taïwan et les chevaliers tardifs

Quand l’Occident se découvre soudain défenseur de la souveraineté taïwanaise, il oublie sa propre propension historique à redécouper les cartes du monde selon ses intérêts. Pendant ce temps, Pékin avance méthodiquement, avec la certitude qu’aucune gesticulation n’est nécessaire : l’arithmétique démographique et industrielle fait déjà le travail. Le temps, allié traditionnel des civilisations longues, lui suffit.

 

La politesse glacée de Pékin

Alors même que nous dénonçons l’autoritarisme chinois, Pékin déroule une politique étrangère tout en calme protocolaire, en sourires millimétrés et initiatives d’apaisement parfaitement calibrées. Cette absence de réaction aux provocations rend l’Occident nerveux : rien n’est plus irritant qu’un adversaire qui ne joue pas la scène prévue.

 

Celui qui connaît la fin sans avoir lu le texte

Dans ce monde où chacun s’épuise à interpréter obstinément le rôle que l’époque lui attribue — populiste indigné, mondialiste repentant, Européen hébété — la Chine apparaît comme l’acteur qui connaît déjà la fin de la pièce. Elle écoute les autres se disputer la scène, prend des notes, calcule. Et tandis que l’Occident rêve encore d’organiser le monde comme on organise un festival, Pékin redessine les routes, les flux, les dépendances.

Le véritable malaise occidental ne tient peut-être pas au caractère autoritaire du régime chinois. Il surgit de cette évidence nue : la Chine n’a plus besoin de l’Occident pour exister. Cette autosuffisance relève, aux yeux des puissances qui se croyaient indispensables, d’une insolence insupportable.

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« Pourquoi Moscou ne peut pas échapper à Tel-Aviv »

4 Décembre 2025, 00:13am

Publié par Pascal Lottaz - La rédaction

Chapitres :

 

00:00:00 Introduction et héritage soviétique au Moyen-Orient

00:07:09 Le pragmatisme de la Russie en Syrie : accepter Al-Julani

00:12:27 Les racines russes du sionisme et les premiers liens URSS-Israël

00:20:53 Le facteur tchétchène : comment les guerres passées influencent la perception d’Israël

00:24:01 Pourquoi la Russie reste passive sur Gaza : la contrainte de la guerre en Ukraine

00:29:38 « Notre Gaza » : pourquoi les libéraux russes ont tendance à soutenir Israël

00:36:20 L’absence de discours et de littérature antisionistes en Russie

00:42:53 Relations avec les monarchies du Golfe : l’OPEP et les « affaires douteuses »

Après une première exploration du positionnement chinois vis-à-vis de la Palestine et de l’Asie occidentale, Pascal Lottaz (Neutrality Studies) [1] se penche vers le positionnement de Moscou. L’objectif: comprendre la relation complexe et évolutive que la Russie entretient avec le Moyen-Orient, de la Palestine à l’Iran en passant par la Syrie.
Pour éclairer ces enjeux, l’entretien s’appuie sur l’expertise de la professeure Maria Kicha, docteure en droit et professeure associée à l’Université d’État de Justice de Russie, à Rostov-sur-le-Don. Spécialiste reconnue de la région, elle étudie depuis longtemps l’Asie de l’Ouest et la politique russe qui s’y déploie.

 

Transcription de l’entretien du Dr Pascal Lottaz, révision et compte-rendu, par la Rédaction (Louis Giroud

La professeure Kicha rappelle que la présence russe au Moyen-Orient s’inscrit dans un continuum historique. Dès la période soviétique, l’URSS ambitionnait déjà de jouer un rôle central dans les affaires de la région.
À la fin des années 1940 et au début des années 1950, Moscou soutient d’abord la création de l’État d’Israël, mais ce soutien s'interrompt lorsque l’URSS comprend qu’Israël s’aligne entièrement sur les États-Unis. Dans le contexte de la guerre froide, la planète se divise alors en deux blocs antagonistes : un camp pro-américain et un camp pro-soviétique.

L’URSS s’oriente rapidement vers le soutien des républiques arabes, considérées comme proches idéologiquement : la Syrie, parfois l’Irak, ainsi que les mouvements palestiniens.
Face à cela, les États-Unis renforcent leur appui aux monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Qatar, Émirats arabes unis) et à certaines républiques pro-occidentales comme le Liban. Une véritable guerre froide intra-arabe s’installe, opposant les monarchies conservatrices aux républiques nationalistes soutenues par Moscou.

 

Une relation ancienne avec l’Iran, complexe et mémorielle

L’Iran occupe une place à part dans cette configuration. Non arabe, héritier d’une civilisation ancienne, il entretient avec la Russie une histoire longue et tourmentée. À l’époque impériale, les deux pays sont voisins dans le Caucase du Nord, où se croisent les territoires de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie. Certaines régions aujourd’hui azerbaïdjanaises faisaient alors partie de l’Iran historique, ce qui nourrit encore aujourd’hui tensions et susceptibilités.

Les guerres russo-persanes marquent profondément la mémoire iranienne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Iran est même divisé entre l’URSS et la Grande-Bretagne dans le cadre de l’opération Accor :

  • le nord est occupé par les troupes soviétiques,
  • le sud par les forces britanniques.

C’est dans ce contexte qu’a lieu la conférence de Téhéran de 1943, réunissant Churchill, Staline et Roosevelt. La Dre Kicha souligne aussi l’échange culturel inattendu produit par ces interactions : l’adoption iranienne du samovar, devenu un objet quotidien presque identitaire, bien que ses origines rappellent une période de guerre et d’occupation. Les Iraniens, note-t-elle, ont une mémoire historique particulièrement vive, ce qui influence encore largement leur perception de la Russie contemporaine.

 

Recomposition stratégique après la chute de l’URSS

L’effondrement soviétique redéfinit profondément la politique russe au Moyen-Orient. La Fédération de Russie, plus petite et dépourvue de nombreuses républiques soviétiques, doit reconstruire ses réseaux et son influence sans le cadre du Pacte de Varsovie.

Dans cette nouvelle configuration, Moscou consolide des relations durables avec plusieurs acteurs régionaux, notamment la Syrie, où les liens restent forts depuis l’époque de Hafez al-Assad et se poursuivent avec Bachar al-Assad.
La Russie affirme qu’elle ne soutient pas un homme, mais un pays et une nation; elle entend préserver des relations enracinées et une présence stratégique, notamment militaire.

 

Continuité stratégique avec la Syrie malgré un nouveau régime

La récente visite à Moscou de M. al-Jolani, nouveau dirigeant syrien, a surpris l’opinion internationale, mais la Dre Kicha rappelle que ce changement était largement anticipé par les experts russes. Contrairement à l’Occident, qui tend à isoler les gouvernements jugés illégitimes ou hostiles, Moscou adopte une posture pragmatique:

les gouvernements passent, le pays demeure.

Ainsi, même si al-Jolani a évincé Bachar al-Assad – longtemps soutenu par la Russie –, Moscou compose avec ce nouveau pouvoir afin de préserver:

 

ses bases militaires;

ses investissements;

ses liens avec la population syrienne;

sa position géopolitique dans la région.

 

La Dre Kicha compare cette approche pragmatique à celle adoptée à l’égard des talibans en Afghanistan : une fois au pouvoir, ils deviennent un gouvernement avec lequel il faut traiter, quelles que soient les positions antérieures.

Elle estime également qu’al-Jolani est un personnage plus complexe que la simple étiquette “ex-terroriste”, évoquant les parallèles parfois établis avec Volodymyr Zelensky en Ukraine.

 

Al-Jolani, une figure plus complexe qu’attendu

L’éviction de Bachar al-Assad et l’émergence de M. al-Jolani ont d’abord suscité surprise et scepticisme, notamment en Occident, où certains observateurs ont vu dans ce nouveau dirigeant une possible marionnette imposée de l’extérieur. Sa transformation physique, son rasage de barbe et son repositionnement politique ont alimenté les spéculations. Pourtant, comme le souligne la Dre Kicha, la réalité semble plus nuancée :
Al-Jolani s’affirme désormais comme un acteur capable d’entretenir des relations variées – notamment avec la Russie – même si certains scénarios, comme une normalisation avec Israël, paraissent pour l’instant improbables.

 

Les limites de la normalisation arabe avec Israël

Selon la Dre Kicha, les pays arabes, y compris l’Arabie saoudite, ne semblent pas prêts aujourd’hui à établir des relations diplomatiques formelles avec Israël. Ce contexte explique pourquoi les accords d’Abraham, qui visent à créer des ponts entre Israël et plusieurs États musulmans, s’étendent plutôt à des pays non arabes comme l’Azerbaïdjan ou le Kazakhstan.
Ces États, moins impliqués dans l’histoire du conflit israélo-palestinien, n’ont aucun contentieux historique avec Israël, ce qui facilite une normalisation politique et économique.

 

Une relation russo-israélienne façonnée par l’histoire et les migrations

La relation entre la Russie et Israël se révèle particulièrement complexe, non seulement en raison des dynamiques géopolitiques, mais aussi en raison de l’importante population d’origine russe en Israël. La question même du terme à employer – diaspora russe, Juifs russes, ou diaspora israélienne en Russie – reflète cette ambiguïté.

L’URSS avait soutenu Israël à ses débuts, notamment parce que nombre de pionniers et idéologues sionistes étaient originaires de l’Empire russe:

  • David Ben-Gurion, né David Grün,
  • Golda Meir, née Golda Mabovitch,
  • Léon Pinsker,
  • et de nombreux autres militants ou penseurs du mouvement sioniste.

Ces personnalités venaient souvent de régions autrefois intégrées à l’Empire russe : la Pologne actuelle, des zones moldaves, ukrainiennes ou baltes. Beaucoup avaient également été impliquées dans des mouvements anti-monarchistes, ce qui pouvait les rapprocher, sur certains plans, des idéaux soviétiques.

 

Le sionisme travailliste et l’influence soviétique

Si certaines idées du sionisme travailliste pouvaient sembler compatibles avec la vision économique soviétique, la Dre Kicha rappelle qu’il ne s’agissait en rien d’un « sionisme communiste ».
Le projet sioniste excluait explicitement toute participation arabe au système de travail palestinien :

  • pas de solidarité ouvrière;
  • pas de coopération commune;
  • pas d’intégration sociale ou syndicale.

Néanmoins, les structures socio-économiques comme les kolkhozes soviétiques inspirèrent les kibboutzim israéliens, soulignant une forme de transfert idéologique partiel qui avait séduit le Kremlin.
Voyant ces similitudes, l’URSS avait initialement perçu le jeune État d’Israël comme un partenaire naturel : ses leaders venaient de Russie, ils

 

Désillusion soviétique et réalignement américain d’Israël

Toutefois, la rupture intervient rapidement lorsqu’Israël adopte une orientation pro-américaine affirmée. Dès lors, le soutien soviétique initial apparaît comme une erreur stratégique majeure.
La Dre Kicha souligne que cette période constitue l’un des épisodes les plus tragiques de la diplomatie soviétique : l’URSS, tout juste sortie victorieuse de sa lutte contre le Troisième Reich, n’a pas vu venir l’évolution idéologique et géopolitique du mouvement sioniste.

Pour comprendre cette transition, elle cite les travaux de John Quigley, universitaire américain et expert du droit international. Quigley décrit en détail comment, malgré l’opposition d’une majorité d’États, seuls deux pays puissants ont soutenu l’admission d’Israël à l’ONU :

  • les États-Unis,
  • l’URSS.

Un soutien paradoxal, compte tenu du nettoyage ethnique déjà documenté dès 1948.

 

Nationalismes exclusifs : un parallèle troublant

Les idéologies fondatrices de l’État israélien, note la Dre Kicha, comportent des aspects difficiles à distinguer d’autres formes de nationalisme exclusif. Certaines déclarations de leaders sionistes ressemblent, dans leur formulation, à celles de dirigeants fascistes ou nazis.
Un phénomène dont certains se sont amusés sur les réseaux sociaux à travers des « quiz » consistant à deviner la provenance de citations – exercice révélateur d’une proximité idéologique inattendue.

Elle rappelle également l’épisode historique où un cadre nazi effectue une visite d’étude en Palestine sous guide sioniste, une réalité attestée par des objets d’archives comme une médaille commémorative gravée « Un nazi part en Palestine ». Ces éléments témoignent de convergences historiques complexes autour d’une idée alors partagée : déplacer les Juifs d’Europe et les installer ailleurs — en Palestine notamment.

 

Le réalignement soviétique vers les régimes arabes

Après la Seconde Guerre mondiale, la déception du Kremlin vis-à-vis d’Israël entraîne un basculement net : l’URSS soutient dès lors ouvertement les républiques arabes nationalistes, perçues comme des alliées naturelles dans le champ géopolitique.
C’est à cette époque que s’intensifie également le rôle d’Hasbara, la diplomatie publique israélienne, que la Dre Kicha qualifie plus directement de propagande.
Ce dispositif englobe :

  • des responsables politiques;
  • des journalistes;
  • des diplomates;
  • des influenceurs;
  • une armée d’utilisateurs et de bénévoles sur les réseaux sociaux.

Tous mobilisés pour défendre un récit dominant : Israël serait la seule démocratie du Moyen-Orient, un petit État menacé par des voisins arabes décrits comme arriérés ou barbares, engagé dans une lutte permanente contre le terrorisme islamique.

 

Le traumatisme tchétchène et l’écho russe à la rhétorique israélienne

La question du terrorisme islamiste résonne profondément en Russie, qui a vécu deux guerres meurtrières en Tchétchénie dans les années 1990 et au début des années 2000.
La Tchétchénie, région du Caucase du Nord intégrée à la Fédération de Russie, est associée à l’un des épisodes les plus violents et traumatiques de l’histoire post-soviétique.
Cette expérience contribue à expliquer pourquoi une partie de la société russe peut être sensible à certains aspects du récit israélien, notamment dans sa dimension sécuritaire.

 

La Tchétchénie, les soutiens étrangers et les cicatrices toujours vives

Les guerres de Tchétchénie demeurent un traumatisme majeur pour la Russie contemporaine. Les Tchétchènes sont des citoyens russes, titulaires de passeports de la Fédération de Russie, mais le conflit a été d’une violence extrême, marqué par un affrontement sanglant qui a coûté la vie à de nombreux soldats russes et combattants étrangers.

Une partie des groupes armés tchétchènes a bénéficié de soutiens extérieurs :

  • Arabie saoudite;
  • Turquie;
  • Émirats arabes unis.

Ces liens sont aujourd’hui officiellement « oubliés » pour des raisons diplomatiques, mais ils n’en demeurent pas moins présents dans la mémoire politique russe. La Dre Kicha rappelle par exemple que le président turc Recep Tayyip Erdogan inaugure parfois des parcs ou des équipements publics portant le nom de Djokhar Doudaev, chef séparatiste tchétchène. En Russie, cela alimente une forme d’amertume, souvent résumée par une plaisanterie amère:

« Si Erdogan donne le nom de Djokhar Doudaev à une rue en Turquie, alors nous devrions baptiser une rue Abdullah Öcalan en Russie. »

Ce type de référence montre à quel point les souvenirs de la Tchétchénie restent sensibles lorsqu’il est question de terrorisme, de séparatisme et de politique moyen-orientale.

 

La position officielle de Moscou sur la Palestine et Gaza

Sur la question palestinienne, la Russie adopte une ligne officiellement critique envers la violence israélienne, mais calibrée. Le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a maintes fois appelé aux Nations unies à mettre fin à « l’effusion de sang » et au carnage à Gaza, sans toutefois employer le terme de « génocide ». Moscou tente de pousser Israël à cesser son assaut tout en évitant une rupture ouverte.

Un épisode récent a suscité des interrogations : lors d’un vote au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie ne met pas son veto à une résolution largement perçue comme coloniale dans son esprit, qui entérine de fait un cadre politique favorable aux intérêts américains et israéliens. Cette attitude a semblé en contradiction avec l’image que Moscou cherche à construire dans le cadre des BRICS et du «Sud global». La Dre Kicha propose une grille de lecture:

  • la Russie soutient politiquement la Palestine;
  • reconnaît l’État palestinien avec Jérusalem comme capitale,
  • invite des délégations du Hamas à Moscou;
  • entretient des relations partenariales avec plusieurs composantes de l’axe de résistance pro-iranien;
  • et bénéficie aujourd’hui de relations très étroites avec la République islamique d’Iran.

Mais ce soutien se heurte aux réalités d’une autre guerre.

 

L’ombre portée de la guerre en Ukraine

La Russie mène ce qu’elle appelle officiellement une « opération militaire spéciale » en Ukraine, mais qui, en pratique, absorbe une part majeure de ses ressources humaines, économiques et politiques.
La Dre Kicha, originaire de Rostov-sur-le-Don, ville du sud de la Russie proche du Donbass, décrit un impact quotidien et concret :

  • l’aéroport civil de Rostov a été fermé le 24 février 2022 et ne fonctionne plus,
  • la ville, qui compte plus d’un million d’habitants, a perdu ses liaisons aériennes normales,
  • les déplacements vers Moscou, d’autres villes russes ou l’étranger sont devenus plus difficiles,
  • la population vit avec des rappels constants de la guerre : proximité du front, drones, mesures de sécurité.

Dans ce contexte, Moscou cherche à ne pas ouvrir de second front diplomatique majeur avec l’Occident autour de la question palestinienne, tout en gardant un discours critique vis-à-vis d’Israël. L’abstention au Conseil de sécurité s’inscrit ainsi dans une logique de gestion de priorités : préserver sa marge de manœuvre internationale tout en concentrant l’essentiel de ses forces sur le conflit ukrainien.

 

Une politique étrangère revendiquée comme « équilibrée »

La Dre Kicha insiste sur un point : la Russie, comme la Chine, revendique une politique internationale équilibrée.
Cela signifie:

  • reconnaître officiellement l’État d’Israël;
  • tenir compte de la présence de nombreux citoyens russes en Israël;
  • préserver des canaux politiques, économiques et sécuritaires avec Tel-Aviv;
  • tout en affichant un soutien à la Palestine, en particulier sur le plan diplomatique.

Depuis les années 1990, puis au début des années 2000, et à nouveau après le début de la guerre en Ukraine, la Russie a connu plusieurs vagues d’émigration vers Israël. Beaucoup de ces nouveaux arrivants conservent leur citoyenneté russe.

Dans certains milieux instruits et libéraux, une vision relativement positive d’Israël reste répandue:

  • Israël perçu comme « patrie historique des Juifs »;
  • « seule démocratie du Moyen-Orient »;
  • pays où les droits humains seraient globalement respectés, au moins pour les citoyens juifs.

Les Palestiniens, eux, sont souvent relégués à l’arrière-plan de ce récit.

 

Un intérêt limité pour le Moyen-Orient au sein de la société russe

Contrairement à la Chine, où la violence à Gaza a suscité une forte empathie parmi les jeunes en résonance avec le « siècle de l’humiliation », le Moyen-Orient n’occupe pas une place centrale dans le débat public russe.
Plusieurs facteurs sont avancés:

  • l’immensité territoriale de la Russie et la masse de problèmes internes à gérer;
  • la difficulté, pour beaucoup de citoyens, à suivre déjà ce qui se passe dans leur propre pays;
  • la priorité accordée aux enjeux domestiques et au conflit en Ukraine.

Dans la vie quotidienne, la relation personnelle joue un rôle important dans la perception du conflit. Lorsqu’un ami, un collègue ou un ancien camarade part vivre en Israël pour des raisons privées, la plupart des Russes ne rompent pas les liens pour des motifs politiques. Les propos agressifs ou haineux tenus parfois contre les Arabes sont souvent relativisés par un réflexe du type:

«Ils ont leur propre histoire, leur propre atmosphère là-bas. Ce n’est pas mon affaire.»

Cela n’empêche pas l’existence d’un public plus politisé, qui s’informe activement sur Gaza, suit les événements, et a « ouvert les yeux » sur la nature de la politique israélienne, surtout depuis l’intensification des bombardements et des destructions.

 

La mémoire de la Seconde Guerre mondiale comme prisme moral

Un élément central de la sensibilité russe demeure le souvenir de la lutte contre l’Allemagne nazie.
Dans presque chaque famille, on compte un grand-père tué, blessé ou traumatisé par la guerre. Cette mémoire collective est entretenue par la célébration du 9 mai, le Jour de la Victoire, principale fête civile du pays, plus importante que le Nouvel An.

Ce passé forge un référentiel moral très fort face à ce qui est perçu comme :

  • des politiques de nettoyage ethnique;
  • des bombardements massifs contre des civils;
  • des discours déshumanisants.

Pour une partie de la société russe, les images de Gaza réactivent ce souvenir de la barbarie nazie. Pour d’autres, le sujet reste périphérique face à l’urgence des questions internes.

 

Entre attachement personnel et dissonance cognitive

La Dre Kicha illustre cette complexité par une anecdote tirée de sa propre expérience académique. Après près de vingt ans d’enseignement universitaire, certains de ses anciens étudiants ont émigré en Israël. Ce sont aujourd’hui des adultes, parents, avec leur propre trajectoire.

Un jour, en faisant défiler les réseaux sociaux, elle tombe sur la photo d’une ancienne étudiante – une jeune femme brillante, joyeuse, dont elle garde un souvenir positif – posant avec une amie en Israël. La légende de la photo indique :

« Nos enfants vivront dans notre Gaza. »

Ce slogan de revanche ou de militarisation identitaire provoque un choc :
l’ancienne étudiante ne vient pas de Gaza, mais de Taganrog, une ville proche de Rostov-sur-le-Don, en Russie méridionale.
Ce décalage entre la biographie réelle et l’identification à un récit nationaliste exacerbé illustre la puissance des imaginaires, de la propagande et de la socialisation politique au sein d’Israël.

 

Le pouvoir de l’idéologie sioniste et ses effets en Russie

L’anecdote de l’ancienne étudiante de la Dre Kicha illustre de manière frappante la force de l’idéologie sioniste. Une jeune femme née à Taganrog, ville proche de Rostov-sur-le-Don, descendant de familles enracinées en Russie, se présente sur les réseaux sociaux en affirmant:

«Nos enfants vivront dans notre Gaza.»

Ce glissement identitaire, qui fait de la Russie une simple parenthèse dans une histoire supposément continue « de 3 000 ans en Israël », manifeste la puissance d’un récit nationaliste capable de reconfigurer le rapport aux origines, au lieu de vie et à l’appartenance.
Pour de nombreux Juifs en Russie, explique la Dre Kicha, le sionisme est perçu comme une forme de patriotisme, une idéologie qui légitime l’attachement à Israël en tant que « foyer historique ».

 

Une opposition juive au sionisme… ailleurs, mais peu visible en Russie

L’interlocuteur rappelle qu’en Occident, plusieurs intellectuels juifs – comme Jeffrey Sachs aux États-Unis ou Yakov (Jacob) Rabkin au Canada – ainsi que des courants de judaïsme orthodoxe, s’opposent au sionisme au nom de principes religieux ou éthiques. Il existe également des Juifs laïcs critiques du projet sioniste. En Russie, en revanche, une opposition juive visible au sionisme est quasi inexistante.
La Dre Kicha souligne que:

  • le professeur Yakov Rabkin, russophone originaire de l’URSS (Leningrad / Saint-Pétersbourg), est probablement la figure la plus importante pour penser le judaïsme anti-sioniste;
  • ses livres sont traduits et publiés en russe;
  • mais ils restent peu discutés, marginalisés dans l’espace public.

Cette situation contribue à l’absence d’un débat structuré sur le sionisme et sur le conflit israélo-palestinien au sein de la société russe.

 

Un vide éditorial sur la Palestine et les historiens critiques d’Israël

La Dre Kicha insiste sur un point décisif: en Russie, les références critiques majeures sur l’histoire d’Israël et de la Palestine sont quasiment absentes de l’édition grand public.

Ainsi :

  • aucun ouvrage des « nouveaux historiens » israéliens n’est disponible en russe:
    • ni Benny Morris,
    • ni Avi Shlaim,
    • ni Tom Segev,
    • ni Ilan Pappé ;
  • aucun grand auteur palestinien n’est publié:
    • ni Rashid Khalidi,
    • ni Walid Khalidi,
    • ni Nur Masalha,
    • ni d’autres historiens et intellectuels majeurs de la cause palestinienne.

La Dre Kicha travaille actuellement à un livre en russe sur le conflit israélo-arabe, mobilisant ces auteurs et d’autres sources académiques internationales. Elle pense qu’il s’agira probablement de l’un des premiers ouvrages de ce type en Russie, ce qui souligne à quel point le sujet reste peu traité dans le champ intellectuel et médiatique national.

Ce vide éditorial contribue largement au fait que la Palestine soit un thème moins présent dans le débat public russe que dans de nombreux pays européens ou nord-américains.

 

Réseaux sociaux : une présence surtout religieuse, un manque de voix humanistes

Interrogée sur le rôle des réseaux sociaux, la Dre Kicha confirme que, contrairement à la Chine où les plateformes regorgent d’images et d’analyses sur Gaza, les réseaux sociaux russes ne sont pas saturés de contenus pro-palestiniens.

Il existe bien des pages et des comptes qui soutiennent la Palestine, mais :

  • ils sont très souvent d’inspiration musulmane;
  • ils s’adressent prioritairement à un public croyant;
  • ils restent associés à des identités religieuses ou communautaires.

La Dre Kicha exprime un regret profond:
elle souhaiterait voir émerger un discours humaniste, non religieux, non national, fondé sur des principes universels de dignité et de justice, accessible à l’ensemble de la société. Or ce type de voix est rare et difficile à trouver dans l’espace russophone. Elle juge cela « très triste ».

 

«Ce n’est pas notre affaire»: la tentation de l’indifférence et ses dangers

Une attitude répandue en Russie consiste à considérer la Palestine comme un dossier lointain :

« Ce n’est pas notre affaire. Nous vivons dans un autre pays. Nous avons nos propres problèmes. »

La Dre Kicha rejette fermement cette logique. À ses yeux, ce qu’Israël fait subir aux Palestiniens est absolument inacceptable non seulement moralement, mais aussi politiquement, car la méthode – bombardements massifs, blocus, punition collective – peut devenir un précédent global.

Aujourd’hui, dit-elle, « ce n’est pas votre affaire », mais demain, vous pouvez devenir la victime.
Ce basculement potentiel devrait, selon elle, alerter toutes les sociétés, y compris celles qui se perçoivent comme éloignées du conflit.

 

La critique d’une vision manichéenne du monde

La Dre Kicha critique également la rhétorique simpliste opposant « forces de la lumière » et « forces des ténèbres », une vision du monde incarnée par des dirigeants comme Benjamín Netanyahou, qui se voit en « homme en blanc combattant le mal global ».

Cette grille de lecture manichéenne :

  • masque la réalité complexe des rapports de force,
  • légitime des violences extrêmes au nom du Bien absolu,
  • encourage une polarisation où toute critique est diabolisée.

Pour elle, parler de Gaza ou de la Palestine, ce n’est pas choisir un camp dans une bataille mystique, mais refuser une méthode de gouvernement par la violence, le nettoyage ethnique et la déshumanisation, méthode qui pourrait un jour être appliquée ailleurs.

Une question périphérique pour la Russie, au croisement de liens personnels et de calculs géopolitiques

En fin d’entretien, l’intervieweur résume l’analyse:

  • la Palestine, Gaza et le sionisme sont des sujets moins centraux en Russie que dans de nombreux pays d’Europe ou en Chine;
  • l’histoire particulière des liens personnels (émigration vers Israël, familles mixtes, réseaux professionnels) complexifie la prise de position;
  • la Russie souhaite maintenir une politique extérieure équilibrée, sans confrontation directe avec Israël ou ses alliés occidentaux,
  • d’où une attitude de critique mesurée, sans aller jusqu’à utiliser son veto pour bloquer certaines résolutions onusiennes.

La Dre Kicha se dit globalement d’accord avec cette description, qui rejoint les observations de la collègue chinoise mentionnée au début du cycle d’entretiens.

 

Monarchies du Golfe : un partenariat pragmatique

Pour compléter le tableau de la politique russe en Asie occidentale, la Dre Kicha attire l’attention sur un autre aspect : les relations avec les monarchies pétrolières arabes, notamment:

  • Arabie saoudite,
  • Émirats arabes unis,
  • mais aussi Jordanie et même Maroc.

Ces pays appartiennent historiquement à un camp pro-américain et pro-britannique, mais ils partagent avec la Russie un intérêt stratégique décisif : la production et la régulation du pétrole, notamment dans le cadre de l’OPEP et de l’OPEP+.

Dans ce contexte, Moscou doit préserver un équilibre délicat:

  • coopérer avec les monarchies sur les marchés de l’énergie;
  • profiter des opportunités économiques et financières qu’offrent ces pays;
  • tout en gardant sa posture de puissance « alternative » à l’Occident.

La Vision 2030 du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, qui vise à diversifier l’économie du royaume et à l’ouvrir davantage, attire de nombreux Russes :

  • pour les affaires;
  • pour le tourisme;
  • pour des séjours prolongés.

Les Émirats arabes unis, eux, deviennent un « second lieu de séjour » pour une partie des élites russes – y compris parfois pour des individus dont le passé professionnel ou financier est décrit comme « un peu douteux ». Dubaï et Abou Dhabi jouent ainsi un rôle de hub pour les capitaux, les entreprises et certaines fortunes russes en quête de stabilité ou de discrétion.

 

Une politique étrangère multiforme appelée à durer

Au terme de cet entretien, l’image qui se dégage de la politique russe en Asie occidentale est celle d’une diplomatie multiforme, pragmatique et équilibriste :

  • soutien politique affiché à la Palestine, mais sans rupture totale avec Israël;
  • approfondissement stratégique avec l’Iran et les acteurs de l’« axe de résistance »;
  • maintien de liens militaires et historiques avec la Syrie, quelle que soit la couleur du régime en place;
  • coopération économique étroite avec les monarchies pétrolières du Golfe;
  • gestion prudente de ses ressources diplomatiques et militaires en raison de la priorité accordée au conflit en Ukraine.

La Russie ne cherche pas la confrontation frontale en Asie occidentale. Elle préfère maintenir une relation de travail avec les acteurs clés de la région, en jouant sur plusieurs tableaux à la fois: énergétique, sécuritaire, diplomatique, idéologique.

Dans ce paysage, la question palestinienne reste importante sur le plan moral pour certains segments de la société russe et pour des universitaires comme la Dre Kicha, mais elle demeure relativement périphérique dans la hiérarchie des priorités nationales, façonnée avant tout par la guerre en Ukraine, les défis internes et les impératifs de survie géopolitique.

 

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L’entretien se conclut sur une note pratique: la Dre Maria Kicha mentionne qu’elle tient une chaîne Telegram en russe, où elle publie analyses et réflexions sur le Moyen-Orient et la politique russe. Ses travaux, et notamment son futur livre sur le conflit israélo-arabe, contribueront probablement à combler une partie du vide intellectuel et éditorial qui entoure encore, en Russie, la question de la Palestine et de l’histoire du sionisme.

 

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[1] - Pascal Lottaz est Associate Professor à Kyoto University, au sein de la faculté de droit et du Hakubi Center. Suisse alémanique, il découvre le Japon à 18 ans lors d’un échange scolaire décisif qui oriente l’ensemble de son parcours académique. Il y poursuit un master en public policy au National Graduate Institute for Policy Studies, puis un doctorat en relations internationales.

Ses recherches se concentrent très tôt sur les acteurs neutres dans les conflits modernes: sa thèse porte sur la diplomatie de la Suisse, de la Suède ou encore de l’Espagne face au Japon durant la Seconde Guerre mondiale.

Il devient ensuite l’un des spécialistes émergents de la neutralité en relations internationales, un domaine qu’il explore à travers l’histoire, le droit, la diplomatie et la sécurité.

Lottaz fonde le projet Neutrality Studies, à la fois réseau académique international et chaîne YouTube. Il y analyse les enjeux contemporains de la neutralité, interroge les récits dominants et reçoit universitaires, diplomates et experts pour discuter guerre, multipolarité et ordre mondial.

Son travail cherche à éclairer le rôle souvent sous-estimé des États non-alignés et à comprendre comment la neutralité façonne — ou pourrait façonner — la géopolitique contemporaine.

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Racismes et malentendus: le poids des mots, le choc des sens

3 Décembre 2025, 22:13pm

Publié par Eliot M. Ryder

Dans le vocabulaire scientifique, peu de termes cristallisent autant de malentendus que le mot race. L’expression, héritée à la fois de la zoologie, des idéologies du XIXᵉ siècle et des traditions littéraires humanistes, circule aujourd’hui dans la conversation courante avec une ambiguïté déconcertante. Elle transporte des significations multiples qui se télescopent : biologiques, historiques, idéologiques, esthétiques. Cette polysémie persistante explique une grande partie des conflits intellectuels et moraux actuels autour de l’identité humaine.

Pour comprendre pourquoi la discussion sur les « races » humaines tourne si fréquemment à l’incompréhension, il faut d’abord revenir aux définitions.
En biologie, l’espèce constitue l’unité fondamentale de classification. Elle désigne un groupe d’organismes capables de se reproduire entre eux et de donner une descendance fertile. À ce titre, Homo sapiens — l’être humain moderne — forme une seule et même espèce. Tous les humains, partout sur la planète, sont inter-féconds ; aucun groupe humain n’a divergé assez longtemps pour devenir une sous-espèce distincte. Les variations visibles, aussi spectaculaires soient-elles, ne modifient pas ce constat central.

 

Les races en zoologie: une précision qui ne s’applique pas à l’homme

Dans la terminologie zoologique, le mot race possède un sens précis. Il renvoie à une sous-population:


– stable dans le temps;
– isolée reproductivement;
– génétiquement cohérente.

 

Ces critères impliquent souvent des milliers de générations, séparées par des barrières géographiques strictes ou par une sélection artificielle — comme pour les races de chiens, de chats ou de bovins. Sans isolement reproductif prolongé, il n’y a pas de divergence suffisante pour parler de race au sens biologique. Chez l’être humain, aucun de ces critères n’est rempli: les populations ont migré, échangé, se sont mélangées, ont été conquises, dispersées, remélangées. La variation humaine est continue, fluide, impossible à découper en blocs étanches. Autrement dit: scientifiquement, il n’existe pas de races humaines.

 

Les races comme construction historique : l’héritage du XIXᵉ siècle

Une deuxième acception du mot race, beaucoup plus trouble, apparaît au XIXᵉ siècle. Les idéologies colonialistes et nationalistes y projettent leurs ambitions politiques et leurs hiérarchies morales. La « race » devient alors une fiction classificatoire et hiérarchique, censée expliquer à la fois l’histoire, l’intelligence, la morale et la destinée supposée des peuples.

Cette définition, discréditée par les sciences modernes, appartient aujourd’hui largement au champ de l’histoire des idées. Mais elle continue de hanter l’espace public, à la manière d’un vestige toxique : les mots survivent aux systèmes de pensée qui les ont engendrés.

 

La race humaine : une troisième acception humaniste

À l’opposé de ce passé idéologique, l’expression « race humaine » constitue une troisième acception du terme: littéraire, philosophique, universaliste. On la retrouve chez Rousseau, Hugo, Camus. Elle désigne l’humanité comme communauté naturelle et morale.

Ici, la «race» signifie simplement l’ensemble de tous les humains. Un usage noble, mais non scientifique, qui crée pourtant une nouvelle couche de sens autour d’un mot déjà saturé de nuances contradictoires.

 

Là où tout se brouille: l’acception vernaculaire

Il existe pourtant une quatrième acception, souvent ignorée dans les débats savants mais déterminante dans la vie quotidienne. Elle n’est ni biologique, ni idéologique, ni littéraire. Elle est vernaculaire, intuitive, perceptive. Dans l’expérience ordinaire, le mot race sert d’abord à désigner des différences esthétiques.


On parle ainsi :
– de «races de chiens Husky, Caniche, Labrador, etc.»;
– de «races de chats Bengale, Radgoll, siamois, etc.
»;

 

Ce mot est utilisé pour distinguer ce que l’œil repère immédiatement: la forme, la couleur, la taille, la silhouette, le pelage, la tête. Le grand public ignore que ces « races animales » sont des créations artificielles, façonnées par l’homme, souvent récentes, dépendantes d’un isolement reproductif strict imposé par l’élevage.

Dans la perception commune, le raisonnement est direct, presque enfantin: des différences visibles = des races. Et ce glissement se transpose automatiquement aux humains.

 

Le malentendu fondateur du racisme ordinaire

C’est ici que se loge la véritable racine du racisme banal, celui des rues et des cafés: une confusion intuitive entre différences esthétiques et catégories biologiques.

 

– Un Inuit «n’a pas la même tête» qu’un Éthiopien.
– Un Scandinave «n’a pas le même teint» qu’un Mélanésien.
– Un Pygmée  n’a pas la même stature» qu’un Européen.

 

Le cerveau humain, qui catégorise naturellement par apparence, applique aussitôt son vocabulaire simple : si ces humains « ne se ressemblent pas », alors ils doivent être de « races différentes ».
Il ne s’agit pas d’une doctrine. Il ne s’agit pas d’un programme idéologique. Il ne s’agit même pas d’une intention malveillante. C’est une erreur de classification, née d’un mot mal adapté et d’une analogie intuitive.

 

Un mot à quatre faces, et le piège qui en découle

Le mot race n’a pas un sens, mais quatre :

1. biologique, rigoureux, non applicable à l’humain ;
2. historique-idéologique, discrédité ;
3. humaniste, moral, littéraire ;
4. vernaculaire, fondé sur l’apparence, spontané.

 

C’est cette quatrième acception, la plus invisible et la plus puissante, qui façonne les perceptions populaires. Elle fonctionne comme un réflexe visuel : voir une différence, la nommer par habitude, puis l’interpréter comme une catégorie.

Et c’est précisément là que naissent la quasi-totalité du racisme ordinaire:
non pas dans la haine, mais dans la confusion des mots;
non pas dans la doctrine, mais dans l’analogie esthétique;
non pas dans une idéologie construite, mais dans une catégorie spontanée qui n’a jamais été clarifiée.

Le débat contemporain gagnerait en lucidité s’il reconnaissait cette réalité simple : le racisme le plus répandu n’est pas un système de pensée, mais une erreur de vocabulaire.

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Guy Mettan: au cœur des relations internationales, du journalisme et de la souveraineté suisse

3 Décembre 2025, 02:53am

Publié par Youtube - TheSwissBox Conversation

Figure bien connue du paysage médiatique et politique helvétique, Guy Mettan a traversé les mondes du journalisme, de la diplomatie économique et de l’engagement politique avec une constance rare : celle de défendre la pluralité des points de vue et l’indépendance des nations.

 

Ancien rédacteur en chef de la Tribune de Genève, ex-président du Grand Conseil genevois, fondateur du Business Club Romand et du Club suisse de la presse, Guy Mettan s’est imposé au fil des décennies comme une voix originale, parfois à contre-courant, dans le débat public suisse. Il a également présidé la Croix-Rouge genevoise et siégé pendant près de dix ans au Conseil de la Croix-Rouge suisse.

 

Auteur prolifique, Guy Mettan a notamment publié Russie-Occident, une guerre de mille ans, un essai marquant sur la russophobie, ainsi que Le continent perdu, plaidoyer pour une Europe souveraine, et un opéra-rock sur Guillaume Tell. Son parcours illustre bien ce que certains appellent « le brouillard de la guerre » informationnelle — cette zone d’incertitude où se croisent propagande, diplomatie, et recherche de vérité.

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EU–Suisse : Adrian Amstutz dénonce un «sous-développement souverain» orchestré depuis Bruxelles

1 Décembre 2025, 22:07pm

Publié par Compte rendu: DLLR

À l’heure où la Confédération examine le nouveau paquet d’accords institutionnels négociés avec l’Union européenne, la prise de position d’Adrian Amstutz, figure de Pro Suisse et responsable du dossier Suisse–UE, résonne comme un avertissement. L’ancien conseiller national voit dans ces textes non pas une « modernisation des bilatérales », mais une mise sous tutelle progressive de la démocratie helvétique. Dans un entretien accordé à Zukunft CH, il détaille un scénario qu’il juge préoccupant: « Bruxelles dicte – Bundesbern capitule »

À ceux qui estiment la Suisse mieux arrimée à l’UE qu’aux États-Unis, notamment après les tensions commerciales du mandat Trump, Amstutz répond par un diagnostic inverse. Selon lui, ni la conjoncture américaine ni la situation intérieure de l’Union ne permettent de bâtir une dépendance durable.
L’UE serait « engluée dans les crises économiques, politiques et financières »; quant à la Suisse, elle n’aurait d’autre boussole que ses principes fondateurs : neutralité, fédéralisme, démocratie directe, ouverture contrôlée au monde

 

Un basculement juridique majeur

Au cœur des critiques : l’adoption automatique de pans entiers du droit européen et la reconnaissance du rôle d’arbitre suprême du Cour de justice de l’Union européenne (CJUE).
Pour Amstutz, cette architecture conduirait à un affaiblissement « économique, démocratique et social » du pays, assorti d’obligations financières structurelles envers Bruxelles.
Il pointe le mécanisme de règlement des différends : présenté comme équilibré, il serait selon lui « un dispositif unilatéralement favorable à l’UE », le prétendu tribunal arbitral étant « lié aux décisions et à la doctrine de la CJUE » — un « simple cache-sexe » institutionnel.

 

Une inquiétude démographique

Amstutz insiste sur l’un des points les plus sensibles : l’intégration de la directive sur la citoyenneté européenne, qui élargit considérablement les droits de séjour et de regroupement familial.
Dans son analyse, la Suisse s’exposerait à une « nouvelle vague d’immigration massive », d’autant plus préoccupante que l’UE poursuit son processus d’élargissement vers les Balkans, l’Ukraine, la Géorgie ou la Moldavie.
Un afflux potentiel de « millions de candidats au séjour » mettrait à rude épreuve les infrastructures helvétiques déjà saturées, de la santé aux transports en passant par les loyers et les assurances maladies.

 

La question des référendums: un débat démocratique déplacé

Sur le terrain institutionnel, Amstutz juge «irrecevable» la position du Conseil fédéral, qui refuse l’idée d’un référendum obligatoire soumis au double oui du peuple et des cantons.
Il rappelle que des objets de portée bien moindre — de l’interdiction des cornes de vaches aux semaines de vacances — ont été soumis aux deux majorités.
À ses yeux, il serait incohérent que des accords impliquant la reprise automatique de lois étrangères, des sanctions potentielles contre des décisions populaires ou des contributions financières permanentes se voient exemptés de ce filtre démocratique fondamental.

 

Des accords sectoriels controversés

Trois domaines techniques cristallisent également les critiques:

Electricité : un accord qui, selon Amstutz, ne garantit en rien la sécurité énergétique en cas de pénurie. Les États voisins privilégieraient inévitablement leur propre population. La Suisse devrait, selon lui, rétablir une base de production nationale solide, incluant gaz et nucléaire.

Sécurité alimentaire : un « monstre bureaucratique » imposant aux cantons, aux boulangeries artisanales ou aux fromageries d’alpage des contraintes uniformisées susceptibles de faire disparaître de nombreux petits producteurs, au profit de grands groupes capables d’absorber ces normes.

Santé : un accord qui imposerait des obligations financières et réglementaires importantes tout en excluant la Suisse de toute participation décisionnelle. L’UE, en dernière instance, pourrait restreindre l’accès du pays aux dispositifs communs en cas de désaccord — un « souveraineté zéro, obligations pleines » résume-t-il.

 

La capitulation fédérale face à la logique d’intégration

La thèse centrale d’Amstutz repose sur une logique de glissement involutif:
dépendance juridique;

perte de maîtrise migratoire;

fragilisation des petites entreprises;

érosion du pouvoir populaire;

neutralité relativisée.

Selon lui, le Conseil fédéral et une partie du patronat — « les très grands groupes et leurs dirigeants étrangers » — verraient surtout dans ces accords des opportunités de simplification et de consolidation de marchés, quitte à laisser s’éroder la spécificité institutionnelle helvétique.
Les PME, pilier de l’économie nationale, seraient les grandes perdantes de ce « basculement vers un système bureaucratique hors échelle ».

 

Un débat ouvert, mais un avertissement appuyé

L’entretien se termine sur une invitation aux lecteurs à formuler leur propre position. Mais le message d’Amstutz est net :
accepter ces accords reviendrait à acter la première étape d’un alignement structurel qui ne dit pas son nom.
À ses yeux, seul un objectif peut expliquer un tel choix gouvernemental : le chemin discret mais réel vers un futur rapprochement formel avec l’UE.

 

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Bio - Adrien Amstutzt

Adrian Amstutz (né en 1953 à Sigriswil, BE) est un entrepreneur et ancien conseiller national suisse. Issu du secteur de la construction, il cofonda le bureau Amstutz Abplanalp Birri AG avant d’entrer en politique. Il devint maire de Sigriswil puis député au Grand Conseil bernois. Élu au Conseil national en 2003, il y siégea jusqu’en 2019, avec un bref passage au Conseil des États en 2011. Figure marquante de l’UDC, il fut président du groupe parlementaire à Berne de 2012 à 2017 et dirigea la campagne fédérale du parti en 2019. Après son retrait de la vie parlementaire, il a occupé des fonctions dirigeantes dans plusieurs organisations économiques, dont l’ASTAG, et siège aujourd’hui dans divers conseils d’administration. Il est également membre du comité de Pro Suisse.

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L’invention de la quadrature du cercle… sans même rougir

25 Novembre 2025, 12:48pm

Publié par Eliot M. Ryder

Les religions monothéistes ont trouvé le moyen de trébucher sur la même peau de banane métaphysique pendant deux millénaires: si Dieu crée tout, et s’il est infiniment bon, qui a coché la case «mal» dans le menu déroulant de la Création?

Lactance, antique mais lucide, met les pieds dans le plat: un Dieu qui veut le bien et ne peut pas est impuissant; un Dieu qui peut le bien et ne veut pas est malveillant; un Dieu qui veut et peut devrait supprimer le mal… et pourtant le mal flambe comme un barbecue à ciel ouvert. Cherchez l’erreur.

Pour éviter le naufrage théologique, on a trouvé un paravent: la «Liberté». Adam aurait choisi librement, comme un étudiant qui signe un prêt bancaire en imaginant que «ça ira». On répète que Dieu n’y est pour rien, que l’homme est fautif, que la boucle est bouclée. Oui, mais en forme de nœud coulant.

 

La façade se lézarde

Si Dieu laisse traîner un serpent dans le Jardin d’Éden, ce n’est pas une épreuve, c’est un guet-apens. Adam n’avait pas une liberté: il avait un piège à déclenchement automatique. Et Dieu, omniscient, connaissait la fin du film avant d’avoir écrit le générique.

 

La Création se transforme en traquenard cosmique, le premier escape game truqué de l’histoire.

Pierre Bayle (1647–1706) arrive, regarde l’édifice, et souffle dessus: tout s’effondre.

Il pose LA question que personne dans l’Église ne voulait entendre: comment un Dieu «miséricordieux» peut-il fabriquer des milliards d’âmes en sachant pertinemment que la majorité finira grillée à perpétuité? Même les mères les plus distraites retireraient leurs filles du bal si elles savaient ce qui les attendait — pourquoi Dieu, lui, passe-t-il commande de damnés au kilomètre sans lever un sourcil ?

 

Un monarque sadique tout-puissant?

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1716), le philosophe au sourire crispé, résume la situation comme s’il rédigeait la notice d’un appareil défectueux: Dieu dit aimer l’humanité, sauve un minuscule lot d’élus, et livre les autres au Diable pour un péché commis par leurs ancêtres avant même qu’ils aient un cerveau opérationnel. On atteint ici les sommets administratifs du grotesque.

Dans cette mécanique céleste, des enfants meurent sans connaître le Christ et sont néanmoins condamnés par un protocole dont ils ignoraient tout. Certains damnés seraient même moins fautifs que les élus, ces VIP de la grâce réservée. Si un État moderne fonctionnait ainsi, on verrait descendre dans la rue même les citoyens les plus anesthésiés.

 

L’apothéose de la brutalité doctrinale

Puis arrive Luther. Lui ne discute pas: il matraque. Il cite saint Paul comme on brandit un mandat d’arrêt, et affirme que Dieu fabrique ses créatures comme un potier fabrique des vases de luxe ou… des pots de chambre. Les pots ne sont pas conviés au débat.

Luther admet que cette vision scandalise la raison, mais cela l’enchante presque. Pour lui, la raison est «prostituée du diable», galeuse, lépreuse, à éliminer à coups de talon.

La foi doit triompher parce qu’elle est illogique. Le Credo quia incredibile devient l’équivalent théologique d’un tatouage initiatique: plus c’est fou, plus c’est vrai.

Croire que Dieu condamne l’immense majorité des humains tout en restant «miséricordieux» relève d’un acrobatisme mental que même les contorsionnistes du Cirque du Soleil n’oseraient pas tenter.

 

Érasme tente d’éviter la catastrophe

Érasme, humaniste poli mais crispé, veut remettre un peu d’ordre dans cette foire.

Il note que si tout est prédestiné, la croix devient inutile, l’Église superflue, la morale décorative. Pourquoi sermonner les fidèles si leur destin est déjà scellé depuis le Big Bang ?

Érasme reconnaît l’impossibilité de concilier la prescience divine et la liberté humaine. Sa solution: remettre la question à plus tard, au Jour du Jugement. En politique, on appellerait ça «créer une commission». En théologie, c’est censé faire sérieux.

 

Un scandale assumé

Passent les siècles, et un cardinal comme Daniélou affirme que le christianisme doit rester scandaleux pour rester vrai. Ambiance.

Pascal, lui, avait déjà annoncé la couleur: le péché originel est incompréhensible — et il faut l’accepter tel quel. La foi ne doit pas passer à la moulinette de la raison: elle doit résister, grincer, choquer. Pascal avertit le lecteur: «Vous ne pouvez me reprocher l’absence de raison: je vous dis d’avance qu’il n’y en a pas.» C’est honnête. Brutal, mais honnête.

L’irrationnel cesse alors d’être un problème. Il devient un drapeau, un logo, une carte de membre. La théologie se change en théâtre où la raison n’est plus admise, même au balcon.

 

La foi comme vertige ou la pensée comme exigence

Si les croyants d’aujourd’hui veulent prolonger la tradition du scandale sacré, ils doivent aller jusqu’au bout: cesser de maquiller la contradiction.

Aucune apologétique rationnelle ne tient deux minutes sous lumière crue.

Deux voies demeurent: la foi comme vertige, ou la pensée comme exigence.

Mais les deux refusent catégoriquement de cohabiter sous le même toit, sauf à installer des murs coupe-feu.

 

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Références:

 

Lactance, c’est Lucius Caelius Firmianus Lactantius, un écrivain chrétien du IVᵉ siècle, mort vers 325 après J.-C. C’est l’un des tout premiers « intellectuels » du christianisme, souvent surnommé — avec un peu d’exagération mais beaucoup d’admiration — le “Cicéron chrétien”.

 

Pierre Bayle (1647–1706) est l’une des grandes figures de la pensée critique européenne, souvent considéré comme le père du rationalisme sceptique moderne. Né dans une famille protestante, Bayle vit les persécutions religieuses, l’exil et la guerre civile larvée qui accompagne la Révocation de l’Édit de Nantes. Son expérience nourrit une méfiance radicale envers toutes les autorités religieuses.

 

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1716) est l’un des derniers génies « totaux » de l’histoire européenne : philosophe, mathématicien, juriste, diplomate, logicien, théologien, inventeur, bibliothécaire, et même précurseur de l’informatique.

 

Martin Luther (1483–1546) est le déclencheur explosif de la Réforme protestante. Il impose la primauté de l’Écriture, la justification par la foi… et développe une théologie brutale sur la prédestination et la raison.

 

Érasme (1466–1536) est un humaniste de la Renaissance, érudit européen par excellence, champion du texte, de la philologie et de la réforme morale sans rupture. Critique des abus de l’Église, il prône une foi éclairée, mesurée, raisonnable. Son affrontement avec Luther marque l’un des grands duels spirituels du XVIᵉ siècle.

 

Blaise Pascal (1623–1662) est un génie des mathématiques, de la physique et de la philosophie, auteur des Pensées et inventeur du fameux pari sur l’existence de Dieu. Mystique tourmenté, il combine logique tranchante et foi ardente, et défend l’idée que les dogmes chrétiens doivent être acceptés précisément parce qu’ils défient la raison.

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Affaire Grégory : la mécanique d’une tragédie ordinaire

29 Octobre 2025, 13:40pm

Publié par Eliot Michael Ryder

Ce récit est une reconstitution journalistique et analytique fondée sur les pièces du dossier, les témoignages connus, le compte rendu du non-lieu de Christine Villemin, les transcriptions des appels du corbeau et les éléments du documentaire « Faites entrer l’accusé ». Il ne s’agit pas d’une vérité judiciaire, mais d’une hypothèse rationnelle sur la chaîne des événements et les dynamiques humaines qui ont conduit à la mort du petit Grégory Villemin. Toutes les personnes citées bénéficient de la présomption d’innocence.

La vallée et les rancunes : un monde clos

Dans la vallée de la Vologne, à l’automne 1984, le décor semble figé dans la douceur provinciale des Vosges : un paysage de forêts, de rivières et de manufactures textiles. Mais sous cette apparente tranquillité, se joue une tragédie ancienne, tissée de jalousies familiales et de blessures sociales.

Les familles Villemin, Laroche, Bolle, Jacquel et Jacob vivent à quelques kilomètres les unes des autres. Toutes appartiennent à la même classe ouvrière, travaillent dans les mêmes usines, fréquentent les mêmes bistrots, partagent les mêmes querelles.
Jean-Marie Villemin, jeune contremaître, représente la réussite : il a gravi les échelons à force de rigueur et de discipline.
Bernard Laroche, son cousin, ouvrier sans relief, vit cette ascension comme une offense.
Leur entourage, fait de liens de parenté imbriqués, alimente un climat d’envie, de rancune et de demi-mensonges transmis de génération en génération.

Dans cette vallée où chacun connaît tout du voisin, la réussite de Jean-Marie devient un affront. Le ressentiment s’exprime d’abord par la voix d’un anonyme.

Le corbeau : la haine mise en mots

Dès 1982, un mystérieux corbeau harcèle la famille Villemin par lettres et appels.
Les transcriptions officielles révèlent un ton âpre, des insultes, des menaces de mort.
L’auteur parle comme un homme du coin : accent vosgien, tournures orales, vocabulaire ouvrier.

Il dit :

« Je ferai du mal à ton fils. Tu payeras. »
« Je te ferai du tort, tu n’auras pas la paix. »

Les experts relèvent des bruits d’usine textile en arrière-plan, le sifflement d’un air comprimé, un fond sonore typique des ateliers de la vallée.
Le corbeau connaît intimement la vie des Villemin : les horaires, les habitudes, les fréquentations.
Ses mots ne visent pas Christine, mais Jean-Marie. La haine semble virile, sociale, enracinée dans la jalousie d’un homme pour un autre.

Le non-lieu de Christine Villemin, prononcé en 1993 par la cour de Dijon, confirmera indirectement cette lecture : aucune trace féminine identifiable, ni dans les lettres ni dans les actes préparatoires.

Tout laisse penser que le corbeau est issu du cercle proche, probablement un parent ou un voisin familier des ateliers.
Plusieurs témoins, dont des collègues, décrivent Roger Jacquel, parent par alliance, comme un homme querelleur, souvent sarcastique à propos de Jean-Marie.
Le corbeau, dans sa forme la plus pure, incarne ce ressentiment ouvrier, ce mélange d’envie et de revanche qui fermentera deux ans durant avant d’exploser en octobre 1984.

Le 16 octobre 1984 : disparition et revendication

Mardi 16 octobre, vers 17 heures. À Lépanges-sur-Vologne, le petit Grégory Villemin, quatre ans, joue devant la maison familiale. Christine est à l’intérieur, s’affaire dans la cuisine.
À 17 h 12, le silence. L’enfant a disparu.
Quelques minutes plus tard, un appel anonyme résonne chez le grand-père :

« J’ai pris le petit Grégory. Je me vengerai. »

À 21 h 15, un promeneur découvre le corps du garçon dans la Vologne, ligoté, sans trace de lutte.
Le visage est calme. Les poumons contiennent peu d’eau.
L’autopsie parle d’une noyade, mais la mort par asphyxie douce ou par endormissement préalablen’est pas exclue.

Le lendemain, une lettre anonyme parvient à la famille :

« J’ai vengé. J’ai pris ton fils. Il est dans la Vologne. »

Elle est postée avant la découverte du corps.
Les enquêteurs comprennent : le corbeau a frappé.

L’inculpation, la libération et la mort de Bernard Laroche

Dix jours plus tard, les soupçons se cristallisent sur Bernard Laroche, cousin de Jean-Marie.
Le 7 novembre 1984, Murielle Bolle, 15 ans, belle-sœur de Laroche, affirme aux gendarmes qu’il est venu la chercher à la sortie du collège, accompagné de son fils Sébastien, puis qu’ils ont roulé en direction de Lépanges.
Selon elle, Bernard aurait fait descendre l’enfant de sa voiture et l’aurait emmené quelques instants avant de revenir seul.

Cette déclaration, livrée sous pression et immédiatement relayée par la presse, conduit à l’inculpation de Laroche pour enlèvement et séquestration suivie de mort.
Mais en quelques jours, Murielle se rétracte. Elle affirme avoir subi des pressions, nie avoir dit la vérité.

Le 5 février 1985, après trois mois de détention, le juge Jean-Michel Lambert ordonne la libération de Bernard Laroche.
Aucune preuve matérielle, aucun témoin direct, aucune empreinte : la justice manque de fondement pour le maintenir en prison.

Le 29 mars 1985, à Aumontzey, Jean-Marie Villemin prend les armes.
Convaincu que la justice protège l’assassin de son fils, il se rend chez Laroche et l’abat d’un coup de fusil de chasse.
L’homme tombe, sa femme Marie-Ange hurle, le fils Sébastien assiste à la scène.
Jean-Marie est arrêté, incarcéré. Il avouera sans détour, expliquant qu’il ne supportait plus l’idée d’une impunité.

Ce geste, désespéré, détruit définitivement la possibilité d’un procès Laroche.
Avec la mort du suspect principal, le dossier perd son centre de gravité.
L’enquête s’effiloche, les rancunes se figent. La vallée s’enferme dans le silence.

Le non-lieu pour Christine Villemin

En 1985, pendant que Jean-Marie est détenu pour le meurtre de Laroche, Christine devient à son tour l’objet des soupçons.
Des experts la disent « froide », « distante », voire « manipulatrice ».
Les médias s’emballent, les rumeurs circulent : aurait-elle voulu venger une humiliation conjugale ?

Mais après huit années d’instruction, la chambre d’accusation de Dijon prononce en février 1993 un non-lieu définitif.
Les magistrats rappellent que :

  • aucune preuve matérielle ne relie Christine au crime ;
  • la chronologie des faits l’exclut du rapt ;
  • aucune motivation plausible n’a été démontrée.

La justice clôt le dossier pour elle. Mais l’opinion, marquée par dix ans d’insinuations, ne suit pas toujours le verdict.

Une vengeance locale devenue drame

L’hypothèse la plus cohérente demeure celle d’une vengeance collective, préparée par un petit groupe proche du corbeau.
L’objectif initial : faire peur à Jean-Marie, lui infliger une humiliation symbolique en touchant à son fils.
L’enfant aurait été enlevé par ruse, mis en confiance par la présence du fils de Laroche et de Murielle Bolle, puis endormi pour éviter les cris.

Mais la manœuvre tourne au drame : le dosage, ou la méthode utilisée pour l’endormir, provoque la mort accidentelle de l’enfant.
Pris de panique, les protagonistes décident de mettre en scène une noyade dans la Vologne.
Les liens textiles, les nœuds réguliers, la rigueur des ligatures traduisent la main d’un ouvrier.

Ainsi, le geste initialement punitif devient homicide involontaire, puis crime camouflé.
La mort du petit Grégory ne serait pas un acte de cruauté préméditée, mais un accident tragique survenu dans une opération de vengeance mal maîtrisée.

VII. Les cordelettes et les gestes

Les cordes utilisées pour lier les poignets et les chevilles proviennent des ateliers de tissage locaux.
Les nœuds sont serrés, nets, réguliers : une signature artisanale, propre aux ouvriers de la vallée.
Aucune trace de lutte n’est relevée sur le corps.
L’enfant a été manipulé avec précaution, lavé ou enveloppé avant d’être déposé dans la rivière.
Le geste évoque plus un rituel de peur qu’une barbarie.
Une vengeance sans cri, une mise en scène silencieuse.

VIII. Les silences et l’omerta

Murielle Bolle, adolescente fragile, a été le maillon le plus exposé. Ses versions changent au gré des pressions familiales.
Sa sœur, Marie-Ange Laroche, témoigne avec nervosité, tout en soutenant Bernard.
Le clan se replie sur lui-même, les uns jurant leur innocence, les autres s’enfermant dans des contradictions.
Dans la Vologne, parler, c’est trahir.

Des témoins diront plus tard que certains avaient peur de « salir la famille ».
Ce silence collectif devient la trame invisible du dossier.
Le non-dit pèse plus lourd que les preuves manquantes.

L’affaire face à la science manquante

En 1984, la police scientifique n’a pas les moyens d’aujourd’hui.
Pas de test ADN, des scellés mal conservés, des erreurs de manipulation.
Les empreintes sont partielles, les fibres mélangées, les cordes polluées par les manipulations.

Le temps efface les traces, la rumeur remplace l’analyse.
Les enregistrements du corbeau ne peuvent être comparés qu’à l’oreille : aucun logiciel, aucune empreinte vocale.
Ce manque technologique condamne l’enquête à une forme d’aveuglement.

Le profil du corbeau

Les transcriptions et les expertises linguistiques révèlent un profil cohérent :
un homme du cru, ouvrier, plutôt âgé, doté d’un accent local marqué, d’une colère tenace et d’un vocabulaire limité mais précis.
Il parle comme on parle dans les ateliers de la vallée.

Ses cibles sont toujours les Villemin, jamais les autorités.
Ses formules expriment une rancune intime : « J’ai vengé », « J’ai pris ton fils ».
Les comparaisons de voix désignent un cercle étroit : Roger Jacquel, Bernard Laroche, ou un proche parent.

Ce n’est pas un inconnu : c’est un voisin, un parent, un double envieux.
Le corbeau, dans cette hypothèse, n’est que la bouche de la rancune familiale.

L’erreur du 22 octobre : le faux souvenir fondateur

Deux collégiennes, Sonia et Claude, affirment avoir vu Murielle Bolle monter dans la voiture de Laroche.
Elles croient que c’était le jour du drame : le 16 octobre.
Mais un détail vérifié des années plus tard change tout : le père de l’une d’elles a subi une opération à l’œil le 22 octobre, et c’est ce jour-là qu’elles avaient quitté le collège ensemble.
Leur souvenir datait donc du 22, pas du 16.

Ce 22 octobre, Marie-Ange Laroche se trouvait à la gendarmerie de Bruyères pour une longue audition.
Bernard Laroche, accompagné de son fils Sébastien, attendait dehors.
Des témoins confirment sa présence dans la rue proche du collège.

Le soir, il rentre bouleversé, accompagné de Murielle.
Ce que les jeunes filles ont vu ce jour-là n’était pas un rapt, mais un aller-retour anodin dans un contexte d’inquiétude.
Une scène réelle, déplacée dans le temps, deviendra l’ancrage du faux souvenir collectif qui servira à inculper Laroche.

Ce décalage temporel, entretenu par la confusion médiatique, aura empoisonné l’affaire jusqu’à la caricature.

Le juge Lambert : le cercle du drame

Le juge Jean-Michel Lambert, jeune magistrat de 32 ans, découvre avec effroi la puissance médiatique de l’affaire.
Surnommé « le petit juge », il devient la cible de la presse et des collègues.
Ses décisions sont critiquées, ses hésitations raillées.
Il commet des erreurs de procédure, mais aussi des gestes d’humanité.
C’est lui qui libère Bernard Laroche, convaincu qu’il ne peut maintenir un homme sans preuve.

Trente ans plus tard, en 2017, on le retrouve mort, un sac plastique sur la tête.
Une mort douce, silencieuse, par asphyxie volontaire.
Étrange écho à celle de l’enfant.
Le juge Lambert, qu’on avait accablé de maladresses, meurt comme pour rejouer, à son tour, la scène d’une suffocation apaisée.
Un symbole tragique, une boucle bouclée.

La mécanique d’une tragédie ordinaire

Quarante ans après, l’affaire Grégory demeure une plaie ouverte.
Ce n’est pas un mystère criminel, mais une mécanique humaine :
la jalousie, la rumeur, la peur, la maladresse et la honte.
Un enchaînement de fautes ordinaires, de mensonges protecteurs, d’accidents maquillés.

Aucun monstre, aucune organisation.
Seulement un groupe d’êtres ordinaires emportés par la spirale du ressentiment.
Le crime n’a pas été pensé : il a été subi, puis recouvert de silence.

Le drame de la Vologne reste l’histoire d’un village qui se déchire, d’une justice débordée et d’une vérité noyée sous ses propres échos.

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Un monde sans boussole : l’inquiétude lucide d’Amin Maalouf - Une époque fascinante et effrayante

28 Octobre 2025, 20:57pm

Publié par Louis Giroud

L’écrivain et académicien Amin Maalouf, aujourd’hui secrétaire perpétuel de Académie française, vient de regrouper quatre de ses essais majeurs dans un volume intitulé Un monde sans boussole, publié dans la prestigieuse collection Bouquins. À travers cette œuvre synthétique, l’auteur livre un diagnostic saisissant sur l’état du monde contemporain. - Il s'est entretenu avec Patrick Simonin sur TV5 Monde.

Pour Maalouf, nous vivons une époque à double visage : « fascinante » en raison des progrès technologiques fulgurants qui rapprochent les individus et rendent le savoir universellement accessible, mais aussi « extrêmement inquiétante », car marquée par une perte totale de repères. Le monde est devenu imprévisible. « Nous ne savons pas où nous allons. Nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’il y aura dans les cinq ans, dans les dix ans à venir. » Cette incertitude radicale, souligne-t-il, est porteuse à la fois de possibles apothéoses et de catastrophes monumentales.

La guerre, à nouveau possible

Le sentiment de sécurité qui s’était imposé en Europe après la fin de la guerre froide s’est effrité brutalement. Maalouf rappelle que l’idée d’une paix durable s’est effondrée lorsque le continent a vu, trois ans auparavant, le retour de la guerre sur son sol. La possibilité d’un affrontement nucléaire ne peut plus être écartée : « Évidemment, il faut espérer qu’on va y échapper. Mais en même temps, on ne peut rien exclure. »

Les tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine illustrent cette absence de boussole. Tantôt partenaires économiques étroitement liés, tantôt rivaux stratégiques semblant se préparer à l’affrontement, les deux puissances incarnent cette incertitude globale. Maalouf décrit un monde « où il n’y a plus de véritable ordre », un monde livré à « la loi de la jungle ».

L’avenir n’est pas soumis à référendum

Face à cette situation, l’auteur insiste sur l’impossibilité de freiner l’évolution technologique. L’intelligence artificielle, par exemple, ne peut être « désinventée ». Elle impose un avenir qui échappe au contrôle des sociétés. L’enjeu, selon lui, n’est pas d’arrêter cette marche, mais de trouver les moyens de la maîtriser : « Le monde tel qu’il est, nous devons faire avec, nous devons faire au mieux pour le détourner à l’avantage de l’humanité, mais on ne pourra plus jamais dormir tranquille. »

L’explosion identitaire et la fin de l’universalisme

Parmi les grandes lignes de réflexion qui traversent ces quatre essais, l’affirmation identitaire occupe une place centrale. Depuis trois décennies, le monde connaît une véritable « explosion » de revendications identitaires. La mondialisation a rapproché les individus comme jamais auparavant, mais ce rapprochement n’a pas produit d’harmonie. Au contraire, explique Maalouf, il a renforcé les méfiances.

L’humanité est « rassemblée sur une sorte d’agora universel », mais chacun insiste davantage sur sa différence que sur ce qui unit. Paradoxe d’une époque où « jamais on ne s’est autant ressemblés » tout en « se méfiant les uns des autres comme jamais ». Ce moment historique n’a, selon lui, « aucun équivalent dans l’histoire ».

Une sortie de la guerre froide mal gérée

Maalouf établit un parallèle entre les lendemains de la Première Guerre mondiale et ceux de la guerre froide : dans les deux cas, la sortie du conflit a été « extrêmement mal gérée ». Le chaos de l’entre-deux-guerres avait conduit à la Seconde Guerre mondiale. Le désordre actuel pourrait déboucher sur des crises d’ampleur comparable si rien n’est réparé.

Il refuse toutefois le fatalisme : « Le désespoir n’est jamais une solution. » L’auteur appelle à reconstruire des perspectives communes, à convaincre les sociétés qu’il est encore possible d’éviter le cataclysme : « Nous vivons une époque merveilleuse et il serait dommage d’aller vers des cataclysmes. »

Révolution conservatrice et monde inversé

Autre transformation majeure pointée par Maalouf : le bouleversement des repères idéologiques. Jusqu’à la fin des années 1970, les frontières entre révolution et conservatisme semblaient nettes. Puis vint le tournant incarné par Margaret Thatcher et Ronald Reagan : une « révolution conservatrice » s’est imposée, transformant le conservatisme en force de rupture.

Ce schéma ne concerne pas seulement l’Occident. Dans le monde musulman, la révolution iranienne en est un exemple : un mouvement conservateur utilisant la dynamique révolutionnaire pour instaurer un ordre social traditionnel. Cette inversion des rôles idéologiques a redessiné les lignes de fracture politiques à l’échelle planétaire.

L’échec du communautarisme politique

Cette perte de repères se retrouve également dans les débats contemporains autour du wokisme, du populisme et des démocraties illibérales. Maalouf souligne notamment l’échec de la stratégie communautariste d’une certaine gauche américaine : « Elle disait, si nous avons la majorité des Latinos, des Noirs, des communautés diverses, nous allons gagner les élections. Et en réalité, c’était un échec. »

Pour lui, l’erreur a été de troquer l’universalisme pour une approche fragmentée. Le salut de la gauche passe, selon lui, par un retour à son inspiration première : parler à l’humanité entière plutôt qu’à des groupes particuliers.

L’accélération de l’histoire

Enfin, l’auteur insiste sur une donnée structurante : la vitesse. Contrairement aux révolutions technologiques espacées de plusieurs décennies dans le passé, nous vivons aujourd’hui une « accélération dans l’accélération ». Des bouleversements majeurs apparaissent tous les trois ou quatre ans, portés notamment par l’intelligence artificielle, transformant profondément la dynamique historique.

Une accélération vertigineuse et irréversible

Pour Amin Maalouf, la révolution technologique que nous vivons n’est plus simplement rapide : elle est devenue vertigineuse. Ce qui semblait hier une innovation majeure, comme ChatGPT il y a trois ans, appartient déjà au passé. Les grandes avancées se succèdent à un rythme trimestriel. « Nous n’avons pas d’autre choix que de suivre », affirme-t-il. Se refermer au nom d’une nostalgie rassurante serait illusoire : « Nous avons l’obligation de comprendre le monde. »

Cette compréhension ne passe pas par une posture de peur, mais par un regard lucide et ouvert. Maalouf invite à observer cette mutation « avec sympathie » plutôt qu’hostilité. Les progrès dans des domaines comme la médecine en sont une illustration éclatante : ils transforment les conditions de vie à une vitesse sans précédent. « C’est une époque fascinante », répète-t-il, insistant sur la nécessité d’être « en phase avec cette époque » plutôt que de la subir.

Le retour possible des totalitarismes

L’optimisme technologique ne suffit pourtant pas à dissiper les inquiétudes politiques. L’auteur rappelle que son premier essai de la série, Un monde sans boussole, s’ouvrait sur la guerre en ex-Yougoslavie, symbole d’un moment où la chute des régimes autoritaires semblait annoncer un monde meilleur. L’histoire récente a montré que cet espoir était fragile.

« Rien n’est jamais réglé une fois pour toutes », prévient Maalouf. La démocratie n’est pas une conquête définitive. Elle peut s’éroder, même dans des nations qui paraissent solides. Les États-Unis, souvent présentés comme le modèle démocratique par excellence, n’échappent pas à cette incertitude : « Il n’est pas certain que l’avenir soit fait de la démocratie telle que nous l’avons connue jusqu’à présent. »

La « dérive suicidaire »

Interrogé sur l’idée de « réparer le monde », Maalouf évoque ce qu’il nomme une « dérive suicidaire ». Celle-ci naît de l’incapacité des sociétés à unir leurs forces face à des menaces globales pourtant identifiées : crise climatique, risques liés à l’intelligence artificielle, désordre géopolitique. L’exemple de la gouvernance internationale est au cœur de cette inquiétude.

Il cite l’avertissement du scientifique Geoffrey Hinton, souvent surnommé « le parrain de l’intelligence artificielle » : l’IA est « comme un bébé tigre » — charmante aujourd’hui, mais potentiellement redoutable demain. L’humanité n’anticipe pas suffisamment le moment où cette créature deviendra adulte.

Pour Maalouf, le vrai danger réside dans cette désunion planétaire : « Le monde va en ordre divisé, sans aucune solidarité, vers l’inconnu. » Les progrès technologiques s’emballent, mais les structures politiques piétinent. « En termes de gouvernance, l’humanité a atteint son seuil d’incompétence », observe-t-il, sans détour. Cette fracture entre puissance technologique et impuissance politique pourrait précipiter une véritable tragédie globale si elle n’est pas corrigée.

Comprendre pour agir

Au terme de cette réflexion dense, Amin Maalouf souligne que le rôle de la pensée, de la lucidité et de la vigilance collective n’a jamais été aussi crucial. Si le monde semble privé de boussole, c’est moins une fatalité qu’un appel à réinventer les instruments de navigation. Observer le monde, le comprendre, anticiper les dérives et tenter de les corriger : telle est la ligne directrice de ces quatre essais rassemblés dans la collection Bouquins.

Plus que jamais, l’écrivain rappelle que « rien n’est acquis » et que tout — démocratie, progrès, stabilité — doit être défendu et repensé. L’époque est incertaine, mais elle est aussi, à ses yeux, une chance à saisir pour bâtir un avenir qui ne soit pas celui du suicide collectif, mais celui d’une humanité consciente et lucide.

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« Chute de Bachar al-Assad : une Syrie sous domination étrangère ? »

18 Décembre 2024, 00:32am

Publié par Louis Giroud

Entre conflits géopolitiques, agendas messianiques et stratégies occidentales, les défis pour la Syrie et le Proche-Orient se multiplient.

 

Historien des religions, géopolitologue et écrivain, Youssef Hindi, auteur de Israël et la guerre mondiale des religions : géopolitique et millénarisme, analyse les événements récents au Proche-Orient. La chute de Bachar al-Assad, qui rappelle le scénario libyen, légitime-t-elle l’intervention de groupes djihadistes comme Hayat Tahrir al-Cham, anciens membres d’Al-Qaïda ? Quels en sont les impacts régionaux et internationaux? Voici son analyse rapportée au «Média en 4-4-2»:

 

Un régime ébranlé : contextes et enjeux internes « Il faut distinguer la personne de Bachar al-Assad et le régime syrien. » L’intervenant rappelle que le dirigeant syrien n’était initialement pas destiné à gouverner. Ophthalmologue de formation, il est rappelé à Damas après la mort de son frère, prévu pour succéder à leur père Hafez al-Assad. Selon Youssef Hindi, Bachar al-Assad a tenté des réformes à deux reprises avant d’être confronté à la lourdeur institutionnelle et à l’inertie d’un système étatique régi par le parti Baas.

«Diriger un pays ne se fait jamais seul, il faut composer avec la culture, l’anthropologie locale et les structures en place. » Il reconnaît toutefois les abus du régime, tout en nuançant : «Si tous les pays qui pratiquent la torture devaient tomber, les trois quarts des gouvernements du monde s’effondreraient.»

 

L’agenda étranger : quand l’état syrien vacille La chute d’Assad, présentée comme une étape vers la démocratie, masque pour Youssef Hindi une réalité bien différente : « La Syrie tombe sous la domination étrangère. Hayat Tahrir al-Cham, dirigé par Al-Joulani, un ancien cadre d’Al-Qaïda et de Daech, prend le pouvoir. Les Syriens ont déjà vu ces factions à l’œuvre : destructions, massacres, persécutions.»

La rapidité des événements a permis à Israël de consolider ses positions dans le Golan, à quelques kilomètres de Damas. Youssef rappelle que Netanyahou s’est ouvertement réjoui de la situation, confirmant une stratégie expansionniste : «Israël est un État sans frontières fixes. Leur projet repose sur les frontières bibliques, du Nil à l’Euphrate.»

 

L’échiquier régional : intérêts croisés et alliances ambiguës Pour Youssef Hindi, les interventions étrangères à travers des factions islamistes servent des intérêts occidentaux et israéliens : « Les Frères musulmans et les groupes wahhabites sont des auxiliaires des anglo-américains. L’Histoire le prouve : ces groupes ont été utilisés pour déstabiliser les régimes nationalistes arabes comme celui de Kadhafi en Libye.»

La Turquie, par ailleurs, joue un rôle central : « Erdogan a soutenu des groupes comme Daech, facilité le passage du pétrole volé en Syrie et en Irak vers Israël. Ses ambitions géopolitiques priment sur tout soutien réel à la cause palestinienne.»

 

Un axe de la résistance affaibli ? Interrogé sur l’avenir de l’axe de la résistance reliant l’Iran, la Syrie, le Hezbollah et la Palestine, Youssef Hindi reconnaît un coup dur. La chute de Bachar al-Assad affaiblit cet axe stratégique, mais « ce n’est pas la fin. Les oppositions internes au nouveau pouvoir syrien, composé de factions disparates, émergeront. Ce gouvernement dirigé par des anciens d’Al-Qaïda n’est pas viable.»

Quant à l’Iran, «s’il abandonne la Syrie et le Hezbollah, il s’expose directement à une attaque israélienne. L’histoire montre que l’Iran reste au centre de l’agenda israélien depuis plusieurs décennies.»

 

Une diversion pour Gaza ? Enfin, Youssef Hindi souligne une évidence : la chute de Bachar al-Assad détourne l’attention internationale du génocide en cours à Gaza. « Les crimes commis par Israël passent sous silence. Les médias occidentaux, qui soutiennent aujourd’hui des membres d’Al-Qaïda rebaptisés « rebelles pragmatiques », participent à cette opération de propagande. »

________________

 

Youssef Hindi est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence, dont le récent Israël et la guerre mondiale des religions co-écrit avec Pierre-Antoine Plaquevent.

L'entretien de Youssef Hindi au Média en 4-4-2:

https://www.youtube.com/watch?v=18QMJKmR1ik

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Une nouvelle carte géopolitique se dessine: La fin de la Syrie et de la « Palestine » pour l’instant...

17 Décembre 2024, 16:18pm

Publié par Alastair Crooke

Les Israéliens célèbrent généralement leurs « victoires ». Les élites économiques américaines seront-elles sensibles à cette euphorie ?

Les Israéliens célèbrent généralement leurs « victoires ». Les élites économiques américaines seront-elles sensibles à cette euphorie ?

La Syrie est entrée dans l’abîme – les démons d’Al-Qaïda, de l’Etat islamique et les éléments les plus intransigeants des Frères musulmans rodent dans le ciel. C’est le chaos, le pillage, la peur, et une terrible ardeur de  vengeance brule les esprits. Les exécutions de rue sont monnaie courante.

 

Peut-être que Hayat Tahrir Al-Sham (HTS) et son chef, Al-Joulani, (suivant les instructions turques), ont pensé contrôler les choses. Mais HTS est un label parapluie comme Al-Qaida, l’Etat islamique et Al-Nosra, et ses factions ont déjà sombré dans les combats entre factions. L’« État » syrien s’est dissous au milieu de la nuit ; la police et l’armée sont rentrées chez elles, laissant les dépôts d’armes ouverts au pillage des Shebab. Les portes des prisons ont été ouvertes (ou forcées). Certains étaient sans doute des prisonniers politiques, mais beaucoup ne l’étaient pas. Certains des détenus les plus dangereux errent désormais dans les rues.

 

En quelques jours, les Israéliens ont totalement éviscéré l’infrastructure de défense de l’État en effectuant plus de 450 frappes aériennes: défenses anti-missiles, hélicoptères et avions de l’armée de l’air syrienne, marine et armureries – tous détruits lors de la « plus grande opération aérienne de l’histoire d’Israël ».

 

La Syrie n’existe plus en tant qu’entité géopolitique. À l’est, les forces kurdes (avec le soutien militaire des États-Unis) s’emparent des ressources pétrolières et agricoles de l’ancien État. Les forces d’Erdogan et ses mandataires tentent d’écraser complètement l’enclave kurde (bien que les États-Unis aient maintenant négocié une sorte de cessez-le-feu). Dans le sud-ouest, les chars israéliens se sont emparés du Golan et des terres situées au-delà, à moins de 20 km de Damas. En 2015, le magazine The Economist a écrit : « L’or noir sous le Golan : des géologues israéliens pensent avoir trouvé du pétrole – dans un territoire très difficile ». Les pétroliers israéliens et américains pensent avoir découvert une mine d’or dans ce site des plus incommodes.

 

Et un obstacle de taille – la Syrie – aux ambitions énergétiques de l’Occident vient de se dissiper. L’équilibre politique stratégique d’Israël qu’était la Syrie depuis 1948 a disparu. Et l’apaisement des tensions entre la sphère sunnite et l’Iran a été perturbé par l’intervention brutale de l’Etat islamique et par le revanchisme ottoman qui œuvre avec Israël, par le biais des intermédiaires américains (et britanniques). Les Turcs ne se sont jamais vraiment réconciliés avec le traité de 1923 qui a conclu la Première Guerre mondiale, par lequel ils ont cédé ce qui est aujourd’hui le nord de la Syrie au nouvel État syrien.

 

En quelques jours, la Syrie a été démembrée, divisée et balkanisée. Alors pourquoi Israël et la Turquie continuent-ils à bombarder ? Les bombardements ont commencé dès le départ de Bachar Al-Assad, parce que la Turquie et Israël craignent que les conquérants d’aujourd’hui ne se révèlent éphémères et ne soient bientôt eux-mêmes déplacés. Il n’est pas nécessaire de posséder une chose pour la contrôler. En tant qu’États puissants dans la région, Israël et la Turquie souhaitent exercer un contrôle non seulement sur les ressources, mais aussi sur le carrefour régional vital et la voie de passage qu’était la Syrie.

 

Inévitablement, le « Grand Israël » risque toutefois, à un moment donné, de se heurter au revanchisme ottoman d’Erdogan. De même, le front saoudo-égypto-émirati n’accueillera pas favorablement la résurgence des nouvelles marques d’Etat islamique, ni celle des Frères musulmans d’inspiration turque et ottomane. Ces derniers représentent une menace immédiate pour la Jordanie, qui borde désormais la nouvelle entité révolutionnaire.

 

Ces préoccupations pourraient pousser les États du Golfe à se rapprocher de l’Iran. Le Qatar, qui fournit des armes et des fonds au cartel HTS, pourrait à nouveau être ostracisé par les autres dirigeants du Golfe.

 

La nouvelle carte géopolitique pose de nombreuses questions directes sur l’Iran, la Russie, la Chine et les BRICS. La Russie a joué un rôle complexe au Moyen-Orient – d’une part, en menant une guerre défensive contre les puissances de l’OTAN et en gérant des intérêts énergétiques clés ; d’autre part, en essayant de modérer les opérations de la résistance à l’égard d’Israël afin d’éviter que les relations avec les États-Unis ne se détériorent totalement. Moscou espère – sans grande conviction – qu’un dialogue avec le nouveau président américain pourrait voir le jour, à un moment ou à un autre.

 

Moscou en tirera probablement la conclusion que les « accords » de cessez-le-feu tels que l’accord d’Astana sur le confinement des djihadistes dans les limites de la zone autonome d’Idlib en Syrie ne valent pas le papier sur lequel ils ont été écrits. La Turquie, garante de l’accord d’Astana, a poignardé Moscou dans le dos. Il est probable que cela rendra les dirigeants russes plus intransigeants à l’égard de l’Ukraine et de tout discours occidental sur le cessez-le-feu.

 

Le 11 décembre, le guide suprême iranien s’est exprimé en ces termes: « Il ne fait aucun doute que ce qui s’est passé en Syrie a été planifié dans les salles de commandement des États-Unis et d’Israël. Nous en avons la preuve. L’un des pays voisins de la Syrie a également joué un rôle, mais les principaux planificateurs sont les États-Unis et le régime sioniste ». Dans ce contexte, l’ayatollah Khamenei a mis un terme aux spéculations sur un éventuel affaiblissement de la volonté de résistance.

 

La victoire par procuration de la Turquie en Syrie pourrait néanmoins s’avérer à la Pyrrhus. Le ministre des affaires étrangères d’Erdogan, Hakan Fidan, a menti à la Russie, aux États du Golfe et à l’Iran sur la nature de ce qui se préparait en Syrie. Mais c’est Erdogan qui est à l’origine de ce gâchis. Ceux qu’il a doublés vont, à un moment ou à un autre, se venger.

 

L’Iran, semble-t-il, reviendra à sa position antérieure consistant à rassembler les fils disparates de la résistance régionale pour lutter contre la réincarnation d’Al-Qaida. Il ne tournera pas le dos à la Chine, ni au projet des BRICS. L’Irak – se souvenant des atrocités commises par l’Etat islamique au cours de sa guerre civile – se joindra à l’Iran, tout comme le Yémen. L’Iran sera conscient que les nœuds restants de l’ancienne armée syrienne pourraient bien, à un moment donné, entrer dans la lutte contre le cartel HTS. Maher Al-Assad a emmené toute sa division blindée en exil en Irak la nuit du départ de Bachar Al-Assad.

 

La Chine ne va pas apprécier les événements en Syrie. Les Ouïghours ont joué un rôle important dans le soulèvement syrien (on estime à 30 000 le nombre d’Ouïghours à Idlib, entraînés par la Turquie, qui considère les Ouïghours comme la composante originelle de la nation turque). La Chine, elle aussi, considérera probablement que le renversement de l’Etat syrien souligne les menaces occidentales présumées pour ses propres lignes de sécurité énergétique qui passent par l’Iran, l’Arabie saoudite et l’Irak.

 

Enfin, les intérêts occidentaux se disputent les ressources du Moyen-Orient depuis des siècles – et c’est en fin de compte ce qui sous-tend la guerre d’aujourd’hui.

 

« Est-il, ou n’est-il pas, favorable à la guerre ?« . C’est ce que l’on demande à Trump, qui a déjà indiqué que la domination de l’énergie serait une stratégie clé de son administration.

 

Les pays occidentaux sont très endettés ; leur marge de manœuvre budgétaire se réduit rapidement et les détenteurs d’obligations commencent à se raréfier. Une course est engagée pour trouver une nouvelle garantie pour les monnaies fiduciaires. Autrefois, c’était l’or ; depuis les années 1970, c’était le pétrole, mais le pétrodollar s’est effondré. Les Anglo-Américains aimeraient bien récupérer le pétrole iranien – comme ils l’ont fait jusque dans les années 1970 – pour garantir et construire un nouveau système monétaire lié à la valeur réelle inhérente aux matières premières.

 

Mais Trump dit qu’il veut « mettre fin aux guerres » et non les commencer. Le redécoupage de la carte géopolitique rend-il plus ou moins probable une entente mondiale entre l’Est et l’Ouest ?

 

Malgré toutes les discussions sur les possibles « accords » de Trump avec l’Iran et la Russie, il est probablement trop tôt pour dire s’ils se matérialiseront – ou s’ils pourront se matérialiser.

 

Il semblerait que Trump doive d’abord conclure un « accord » national avant de savoir s’il a la possibilité de conclure des accords de politique étrangère. Les structures dirigeantes (notamment l’élément « Never-Trump » au Sénat) accorderont à Trump une latitude considérable sur les nominations clés pour les ministères et agences nationaux qui gèrent les affaires politiques et économiques des États-Unis (ce qui est la principale préoccupation de Trump) – et permettront également une certaine discrétion sur, disons, les départements « de guerre » qui ont ciblé Trump au cours des dernières années, tels que le FBI et le ministère de la Justice.

 

L’« accord » potentiel semble être que ses nominations devront toujours être confirmées par le Sénat et qu’elles devront être globalement « en accord » avec la politique étrangère de l’Inter-Agence (notamment en ce qui concerne Israël).

 

Les grands de l’inter-agence, cependant, insisteraient sur leur droit de veto sur les nominations affectant les structures les plus profondes de la politique étrangère. Et c’est là que réside le nœud du problème.

 

Les Israéliens célèbrent généralement leurs « victoires ». Cette euphorie aura-t-elle un écho auprès des élites du monde des affaires américain ? Le Hezbollah est contenu, la Syrie est démilitarisée et l’Iran n’est pas à la frontière d’Israël. La menace qui pèse aujourd’hui sur Israël est d’un ordre qualitatif inférieur. Cela suffit-il en soi à apaiser les tensions ou à faire émerger des accords plus larges ? Beaucoup dépendra de la situation politique de Netanyahou. Si le Premier ministre sort relativement indemne de son procès pénal, devra-t-il prendre le grand « pari » d’une action militaire contre l’Iran, alors que la carte géopolitique s’est soudainement transformée ?

 

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Alastair Crooke est un ancien diplomate britannique installé à Beyrouth.

 

Source: Strategic-culture

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La Syrie, un joyau de coexistence sombre dans le chaos

16 Décembre 2024, 21:12pm

Publié par James Nole

La coalition réunissant Israël, les Anglo-Saxons, l’Union européenne et le Qatar a franchi une nouvelle étape dans son entreprise de pillage du Proche-Orient, imposant sa loi par la violence et le chaos. Les propos glaçants du général américain Wesley Clark en 2007 résonnent comme une prophétie funeste : « Nous allons éliminer sept pays en cinq ans : Irak, Libye, Liban, Syrie, Somalie, Soudan, et enfin l’Iran. » Treize ans plus tard, ce sombre dessein est presque accompli.

Pour ceux qui ont eu le privilège de connaître la Syrie avant son délitement, le souvenir de ce pays est celui d’un sanctuaire de tolérance et de diversité. Pays laïc par essence, la Syrie accueillait en son sein un dialogue harmonieux entre les confessions, où chaque religion trouvait sa place dans le respect mutuel.

À Alep, l’Église orthodoxe, autrefois rasée par les combats, avait retrouvé sa splendeur grâce à la persévérance des habitants. La grande mosquée d’Alep, dynamitée par les islamistes, renaissait peu à peu de ses ruines. À Damas, la mosquée des Omeyyades, chef-d'œuvre architectural datant des années 706-715, abritait encore le tombeau de Jean-Baptiste, symbole unique d’un patrimoine partagé entre chrétiens et musulmans. Là-bas, dans la salle de prière, les prosternations musulmanes coexistaient avec les signes de croix des chrétiens, illustrant une ferveur qui transcende les clivages.

Une société où les femmes brillaient

Dans cette Syrie aujourd’hui disparue, les femmes jouissaient d’une liberté précieuse. Elles n’étaient pas contraintes de porter le hijab, choisissant leurs vêtements selon leurs envies. Loin des clichés diffusés par les médias, elles occupaient une place égale à celle des hommes. Avocates, professeures, députées, ministres : les femmes syriennes s’illustraient dans toutes les sphères de la société. En 2021, j’eus l’honneur de rencontrer la ministre de la Culture, une femme érudite et francophone, reflet de cette émancipation.

Les plaisirs simples d’une vie syrienne

Il était doux de flâner dans le quartier chrétien de Damas, de partager un verre d’arak entre amis, puis de traverser les souks animés du secteur musulman. Le souk al-Hamidiya, avec ses étoffes somptueuses, ses brocarts d’or et ses montagnes de fruits confits, émerveillait les sens. Non loin de là, la Maison de Saint Ananie, lieu emblématique où saint Paul fut baptisé, racontait une histoire sacrée et intemporelle.

La gastronomie syrienne, elle aussi, était une fête. Le célèbre glacier Bakdash de Damas proposait sa glace à la vanille parsemée d’amandes, un délice dont la saveur originelle avait toutefois pâti de l’embargo, contraignant les artisans à remplacer le lait frais par du lait en poudre.

Des acquis sociaux balayés par la guerre

La Syrie offrait à son peuple des droits enviables, rares dans cette région tourmentée. L’éducation gratuite, y compris au niveau supérieur, permettait à tous de s’élever. Le système de santé, également gratuit, était un modèle d’excellence. Malgré les affres de la guerre, les Syriens maintenaient leurs infrastructures et cultivaient leurs terres, résistant avec courage aux privations imposées par un embargo inhumain. Hélas, sous les coups de boutoir des terroristes financés par les puissances occidentales, la Syrie moderne et progressiste s’effondre. Ce pays, autrefois modèle de coexistence et de prospérité, sombre dans l’obscurantisme.À tous les Syriens qui ont fait preuve d’un courage inébranlable face à une machine de destruction implacable, je rends hommage. Vous incarnez la dignité et la résistance. Puissiez-vous trouver la force de préserver votre héritage face à l’adversité.

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