Un monde sans boussole : l’inquiétude lucide d’Amin Maalouf - Une époque fascinante et effrayante
L’écrivain et académicien Amin Maalouf, aujourd’hui secrétaire perpétuel de Académie française, vient de regrouper quatre de ses essais majeurs dans un volume intitulé Un monde sans boussole, publié dans la prestigieuse collection Bouquins. À travers cette œuvre synthétique, l’auteur livre un diagnostic saisissant sur l’état du monde contemporain. - Il s'est entretenu avec Patrick Simonin sur TV5 Monde.
Pour Maalouf, nous vivons une époque à double visage : « fascinante » en raison des progrès technologiques fulgurants qui rapprochent les individus et rendent le savoir universellement accessible, mais aussi « extrêmement inquiétante », car marquée par une perte totale de repères. Le monde est devenu imprévisible. « Nous ne savons pas où nous allons. Nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’il y aura dans les cinq ans, dans les dix ans à venir. » Cette incertitude radicale, souligne-t-il, est porteuse à la fois de possibles apothéoses et de catastrophes monumentales.
La guerre, à nouveau possible
Le sentiment de sécurité qui s’était imposé en Europe après la fin de la guerre froide s’est effrité brutalement. Maalouf rappelle que l’idée d’une paix durable s’est effondrée lorsque le continent a vu, trois ans auparavant, le retour de la guerre sur son sol. La possibilité d’un affrontement nucléaire ne peut plus être écartée : « Évidemment, il faut espérer qu’on va y échapper. Mais en même temps, on ne peut rien exclure. »
Les tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine illustrent cette absence de boussole. Tantôt partenaires économiques étroitement liés, tantôt rivaux stratégiques semblant se préparer à l’affrontement, les deux puissances incarnent cette incertitude globale. Maalouf décrit un monde « où il n’y a plus de véritable ordre », un monde livré à « la loi de la jungle ».
L’avenir n’est pas soumis à référendum
Face à cette situation, l’auteur insiste sur l’impossibilité de freiner l’évolution technologique. L’intelligence artificielle, par exemple, ne peut être « désinventée ». Elle impose un avenir qui échappe au contrôle des sociétés. L’enjeu, selon lui, n’est pas d’arrêter cette marche, mais de trouver les moyens de la maîtriser : « Le monde tel qu’il est, nous devons faire avec, nous devons faire au mieux pour le détourner à l’avantage de l’humanité, mais on ne pourra plus jamais dormir tranquille. »
L’explosion identitaire et la fin de l’universalisme
Parmi les grandes lignes de réflexion qui traversent ces quatre essais, l’affirmation identitaire occupe une place centrale. Depuis trois décennies, le monde connaît une véritable « explosion » de revendications identitaires. La mondialisation a rapproché les individus comme jamais auparavant, mais ce rapprochement n’a pas produit d’harmonie. Au contraire, explique Maalouf, il a renforcé les méfiances.
L’humanité est « rassemblée sur une sorte d’agora universel », mais chacun insiste davantage sur sa différence que sur ce qui unit. Paradoxe d’une époque où « jamais on ne s’est autant ressemblés » tout en « se méfiant les uns des autres comme jamais ». Ce moment historique n’a, selon lui, « aucun équivalent dans l’histoire ».
Une sortie de la guerre froide mal gérée
Maalouf établit un parallèle entre les lendemains de la Première Guerre mondiale et ceux de la guerre froide : dans les deux cas, la sortie du conflit a été « extrêmement mal gérée ». Le chaos de l’entre-deux-guerres avait conduit à la Seconde Guerre mondiale. Le désordre actuel pourrait déboucher sur des crises d’ampleur comparable si rien n’est réparé.
Il refuse toutefois le fatalisme : « Le désespoir n’est jamais une solution. » L’auteur appelle à reconstruire des perspectives communes, à convaincre les sociétés qu’il est encore possible d’éviter le cataclysme : « Nous vivons une époque merveilleuse et il serait dommage d’aller vers des cataclysmes. »
Révolution conservatrice et monde inversé
Autre transformation majeure pointée par Maalouf : le bouleversement des repères idéologiques. Jusqu’à la fin des années 1970, les frontières entre révolution et conservatisme semblaient nettes. Puis vint le tournant incarné par Margaret Thatcher et Ronald Reagan : une « révolution conservatrice » s’est imposée, transformant le conservatisme en force de rupture.
Ce schéma ne concerne pas seulement l’Occident. Dans le monde musulman, la révolution iranienne en est un exemple : un mouvement conservateur utilisant la dynamique révolutionnaire pour instaurer un ordre social traditionnel. Cette inversion des rôles idéologiques a redessiné les lignes de fracture politiques à l’échelle planétaire.
L’échec du communautarisme politique
Cette perte de repères se retrouve également dans les débats contemporains autour du wokisme, du populisme et des démocraties illibérales. Maalouf souligne notamment l’échec de la stratégie communautariste d’une certaine gauche américaine : « Elle disait, si nous avons la majorité des Latinos, des Noirs, des communautés diverses, nous allons gagner les élections. Et en réalité, c’était un échec. »
Pour lui, l’erreur a été de troquer l’universalisme pour une approche fragmentée. Le salut de la gauche passe, selon lui, par un retour à son inspiration première : parler à l’humanité entière plutôt qu’à des groupes particuliers.
L’accélération de l’histoire
Enfin, l’auteur insiste sur une donnée structurante : la vitesse. Contrairement aux révolutions technologiques espacées de plusieurs décennies dans le passé, nous vivons aujourd’hui une « accélération dans l’accélération ». Des bouleversements majeurs apparaissent tous les trois ou quatre ans, portés notamment par l’intelligence artificielle, transformant profondément la dynamique historique.
Une accélération vertigineuse et irréversible
Pour Amin Maalouf, la révolution technologique que nous vivons n’est plus simplement rapide : elle est devenue vertigineuse. Ce qui semblait hier une innovation majeure, comme ChatGPT il y a trois ans, appartient déjà au passé. Les grandes avancées se succèdent à un rythme trimestriel. « Nous n’avons pas d’autre choix que de suivre », affirme-t-il. Se refermer au nom d’une nostalgie rassurante serait illusoire : « Nous avons l’obligation de comprendre le monde. »
Cette compréhension ne passe pas par une posture de peur, mais par un regard lucide et ouvert. Maalouf invite à observer cette mutation « avec sympathie » plutôt qu’hostilité. Les progrès dans des domaines comme la médecine en sont une illustration éclatante : ils transforment les conditions de vie à une vitesse sans précédent. « C’est une époque fascinante », répète-t-il, insistant sur la nécessité d’être « en phase avec cette époque » plutôt que de la subir.
Le retour possible des totalitarismes
L’optimisme technologique ne suffit pourtant pas à dissiper les inquiétudes politiques. L’auteur rappelle que son premier essai de la série, Un monde sans boussole, s’ouvrait sur la guerre en ex-Yougoslavie, symbole d’un moment où la chute des régimes autoritaires semblait annoncer un monde meilleur. L’histoire récente a montré que cet espoir était fragile.
« Rien n’est jamais réglé une fois pour toutes », prévient Maalouf. La démocratie n’est pas une conquête définitive. Elle peut s’éroder, même dans des nations qui paraissent solides. Les États-Unis, souvent présentés comme le modèle démocratique par excellence, n’échappent pas à cette incertitude : « Il n’est pas certain que l’avenir soit fait de la démocratie telle que nous l’avons connue jusqu’à présent. »
La « dérive suicidaire »
Interrogé sur l’idée de « réparer le monde », Maalouf évoque ce qu’il nomme une « dérive suicidaire ». Celle-ci naît de l’incapacité des sociétés à unir leurs forces face à des menaces globales pourtant identifiées : crise climatique, risques liés à l’intelligence artificielle, désordre géopolitique. L’exemple de la gouvernance internationale est au cœur de cette inquiétude.
Il cite l’avertissement du scientifique Geoffrey Hinton, souvent surnommé « le parrain de l’intelligence artificielle » : l’IA est « comme un bébé tigre » — charmante aujourd’hui, mais potentiellement redoutable demain. L’humanité n’anticipe pas suffisamment le moment où cette créature deviendra adulte.
Pour Maalouf, le vrai danger réside dans cette désunion planétaire : « Le monde va en ordre divisé, sans aucune solidarité, vers l’inconnu. » Les progrès technologiques s’emballent, mais les structures politiques piétinent. « En termes de gouvernance, l’humanité a atteint son seuil d’incompétence », observe-t-il, sans détour. Cette fracture entre puissance technologique et impuissance politique pourrait précipiter une véritable tragédie globale si elle n’est pas corrigée.
Comprendre pour agir
Au terme de cette réflexion dense, Amin Maalouf souligne que le rôle de la pensée, de la lucidité et de la vigilance collective n’a jamais été aussi crucial. Si le monde semble privé de boussole, c’est moins une fatalité qu’un appel à réinventer les instruments de navigation. Observer le monde, le comprendre, anticiper les dérives et tenter de les corriger : telle est la ligne directrice de ces quatre essais rassemblés dans la collection Bouquins.
Plus que jamais, l’écrivain rappelle que « rien n’est acquis » et que tout — démocratie, progrès, stabilité — doit être défendu et repensé. L’époque est incertaine, mais elle est aussi, à ses yeux, une chance à saisir pour bâtir un avenir qui ne soit pas celui du suicide collectif, mais celui d’une humanité consciente et lucide.
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