« Pourquoi Moscou ne peut pas échapper à Tel-Aviv »
Chapitres :
00:00:00 Introduction et héritage soviétique au Moyen-Orient
00:07:09 Le pragmatisme de la Russie en Syrie : accepter Al-Julani
00:12:27 Les racines russes du sionisme et les premiers liens URSS-Israël
00:20:53 Le facteur tchétchène : comment les guerres passées influencent la perception d’Israël
00:24:01 Pourquoi la Russie reste passive sur Gaza : la contrainte de la guerre en Ukraine
00:29:38 « Notre Gaza » : pourquoi les libéraux russes ont tendance à soutenir Israël
00:36:20 L’absence de discours et de littérature antisionistes en Russie
00:42:53 Relations avec les monarchies du Golfe : l’OPEP et les « affaires douteuses »
Après une première exploration du positionnement chinois vis-à-vis de la Palestine et de l’Asie occidentale, Pascal Lottaz (Neutrality Studies) [1] se penche vers le positionnement de Moscou. L’objectif: comprendre la relation complexe et évolutive que la Russie entretient avec le Moyen-Orient, de la Palestine à l’Iran en passant par la Syrie.
Pour éclairer ces enjeux, l’entretien s’appuie sur l’expertise de la professeure Maria Kicha, docteure en droit et professeure associée à l’Université d’État de Justice de Russie, à Rostov-sur-le-Don. Spécialiste reconnue de la région, elle étudie depuis longtemps l’Asie de l’Ouest et la politique russe qui s’y déploie.
Transcription de l’entretien du Dr Pascal Lottaz, révision et compte-rendu, par la Rédaction (Louis Giroud
La professeure Kicha rappelle que la présence russe au Moyen-Orient s’inscrit dans un continuum historique. Dès la période soviétique, l’URSS ambitionnait déjà de jouer un rôle central dans les affaires de la région.
À la fin des années 1940 et au début des années 1950, Moscou soutient d’abord la création de l’État d’Israël, mais ce soutien s'interrompt lorsque l’URSS comprend qu’Israël s’aligne entièrement sur les États-Unis. Dans le contexte de la guerre froide, la planète se divise alors en deux blocs antagonistes : un camp pro-américain et un camp pro-soviétique.
L’URSS s’oriente rapidement vers le soutien des républiques arabes, considérées comme proches idéologiquement : la Syrie, parfois l’Irak, ainsi que les mouvements palestiniens.
Face à cela, les États-Unis renforcent leur appui aux monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Qatar, Émirats arabes unis) et à certaines républiques pro-occidentales comme le Liban. Une véritable guerre froide intra-arabe s’installe, opposant les monarchies conservatrices aux républiques nationalistes soutenues par Moscou.
Une relation ancienne avec l’Iran, complexe et mémorielle
L’Iran occupe une place à part dans cette configuration. Non arabe, héritier d’une civilisation ancienne, il entretient avec la Russie une histoire longue et tourmentée. À l’époque impériale, les deux pays sont voisins dans le Caucase du Nord, où se croisent les territoires de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie. Certaines régions aujourd’hui azerbaïdjanaises faisaient alors partie de l’Iran historique, ce qui nourrit encore aujourd’hui tensions et susceptibilités.
Les guerres russo-persanes marquent profondément la mémoire iranienne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Iran est même divisé entre l’URSS et la Grande-Bretagne dans le cadre de l’opération Accor :
- le nord est occupé par les troupes soviétiques,
- le sud par les forces britanniques.
C’est dans ce contexte qu’a lieu la conférence de Téhéran de 1943, réunissant Churchill, Staline et Roosevelt. La Dre Kicha souligne aussi l’échange culturel inattendu produit par ces interactions : l’adoption iranienne du samovar, devenu un objet quotidien presque identitaire, bien que ses origines rappellent une période de guerre et d’occupation. Les Iraniens, note-t-elle, ont une mémoire historique particulièrement vive, ce qui influence encore largement leur perception de la Russie contemporaine.
Recomposition stratégique après la chute de l’URSS
L’effondrement soviétique redéfinit profondément la politique russe au Moyen-Orient. La Fédération de Russie, plus petite et dépourvue de nombreuses républiques soviétiques, doit reconstruire ses réseaux et son influence sans le cadre du Pacte de Varsovie.
Dans cette nouvelle configuration, Moscou consolide des relations durables avec plusieurs acteurs régionaux, notamment la Syrie, où les liens restent forts depuis l’époque de Hafez al-Assad et se poursuivent avec Bachar al-Assad.
La Russie affirme qu’elle ne soutient pas un homme, mais un pays et une nation; elle entend préserver des relations enracinées et une présence stratégique, notamment militaire.
Continuité stratégique avec la Syrie malgré un nouveau régime
La récente visite à Moscou de M. al-Jolani, nouveau dirigeant syrien, a surpris l’opinion internationale, mais la Dre Kicha rappelle que ce changement était largement anticipé par les experts russes. Contrairement à l’Occident, qui tend à isoler les gouvernements jugés illégitimes ou hostiles, Moscou adopte une posture pragmatique:
les gouvernements passent, le pays demeure.
Ainsi, même si al-Jolani a évincé Bachar al-Assad – longtemps soutenu par la Russie –, Moscou compose avec ce nouveau pouvoir afin de préserver:
– ses bases militaires;
– ses investissements;
– ses liens avec la population syrienne;
– sa position géopolitique dans la région.
La Dre Kicha compare cette approche pragmatique à celle adoptée à l’égard des talibans en Afghanistan : une fois au pouvoir, ils deviennent un gouvernement avec lequel il faut traiter, quelles que soient les positions antérieures.
Elle estime également qu’al-Jolani est un personnage plus complexe que la simple étiquette “ex-terroriste”, évoquant les parallèles parfois établis avec Volodymyr Zelensky en Ukraine.
Al-Jolani, une figure plus complexe qu’attendu
L’éviction de Bachar al-Assad et l’émergence de M. al-Jolani ont d’abord suscité surprise et scepticisme, notamment en Occident, où certains observateurs ont vu dans ce nouveau dirigeant une possible marionnette imposée de l’extérieur. Sa transformation physique, son rasage de barbe et son repositionnement politique ont alimenté les spéculations. Pourtant, comme le souligne la Dre Kicha, la réalité semble plus nuancée :
Al-Jolani s’affirme désormais comme un acteur capable d’entretenir des relations variées – notamment avec la Russie – même si certains scénarios, comme une normalisation avec Israël, paraissent pour l’instant improbables.
Les limites de la normalisation arabe avec Israël
Selon la Dre Kicha, les pays arabes, y compris l’Arabie saoudite, ne semblent pas prêts aujourd’hui à établir des relations diplomatiques formelles avec Israël. Ce contexte explique pourquoi les accords d’Abraham, qui visent à créer des ponts entre Israël et plusieurs États musulmans, s’étendent plutôt à des pays non arabes comme l’Azerbaïdjan ou le Kazakhstan.
Ces États, moins impliqués dans l’histoire du conflit israélo-palestinien, n’ont aucun contentieux historique avec Israël, ce qui facilite une normalisation politique et économique.
Une relation russo-israélienne façonnée par l’histoire et les migrations
La relation entre la Russie et Israël se révèle particulièrement complexe, non seulement en raison des dynamiques géopolitiques, mais aussi en raison de l’importante population d’origine russe en Israël. La question même du terme à employer – diaspora russe, Juifs russes, ou diaspora israélienne en Russie – reflète cette ambiguïté.
L’URSS avait soutenu Israël à ses débuts, notamment parce que nombre de pionniers et idéologues sionistes étaient originaires de l’Empire russe:
- David Ben-Gurion, né David Grün,
- Golda Meir, née Golda Mabovitch,
- Léon Pinsker,
- et de nombreux autres militants ou penseurs du mouvement sioniste.
Ces personnalités venaient souvent de régions autrefois intégrées à l’Empire russe : la Pologne actuelle, des zones moldaves, ukrainiennes ou baltes. Beaucoup avaient également été impliquées dans des mouvements anti-monarchistes, ce qui pouvait les rapprocher, sur certains plans, des idéaux soviétiques.
Le sionisme travailliste et l’influence soviétique
Si certaines idées du sionisme travailliste pouvaient sembler compatibles avec la vision économique soviétique, la Dre Kicha rappelle qu’il ne s’agissait en rien d’un « sionisme communiste ».
Le projet sioniste excluait explicitement toute participation arabe au système de travail palestinien :
- pas de solidarité ouvrière;
- pas de coopération commune;
- pas d’intégration sociale ou syndicale.
Néanmoins, les structures socio-économiques comme les kolkhozes soviétiques inspirèrent les kibboutzim israéliens, soulignant une forme de transfert idéologique partiel qui avait séduit le Kremlin.
Voyant ces similitudes, l’URSS avait initialement perçu le jeune État d’Israël comme un partenaire naturel : ses leaders venaient de Russie, ils
Désillusion soviétique et réalignement américain d’Israël
Toutefois, la rupture intervient rapidement lorsqu’Israël adopte une orientation pro-américaine affirmée. Dès lors, le soutien soviétique initial apparaît comme une erreur stratégique majeure.
La Dre Kicha souligne que cette période constitue l’un des épisodes les plus tragiques de la diplomatie soviétique : l’URSS, tout juste sortie victorieuse de sa lutte contre le Troisième Reich, n’a pas vu venir l’évolution idéologique et géopolitique du mouvement sioniste.
Pour comprendre cette transition, elle cite les travaux de John Quigley, universitaire américain et expert du droit international. Quigley décrit en détail comment, malgré l’opposition d’une majorité d’États, seuls deux pays puissants ont soutenu l’admission d’Israël à l’ONU :
- les États-Unis,
- l’URSS.
Un soutien paradoxal, compte tenu du nettoyage ethnique déjà documenté dès 1948.
Nationalismes exclusifs : un parallèle troublant
Les idéologies fondatrices de l’État israélien, note la Dre Kicha, comportent des aspects difficiles à distinguer d’autres formes de nationalisme exclusif. Certaines déclarations de leaders sionistes ressemblent, dans leur formulation, à celles de dirigeants fascistes ou nazis.
Un phénomène dont certains se sont amusés sur les réseaux sociaux à travers des « quiz » consistant à deviner la provenance de citations – exercice révélateur d’une proximité idéologique inattendue.
Elle rappelle également l’épisode historique où un cadre nazi effectue une visite d’étude en Palestine sous guide sioniste, une réalité attestée par des objets d’archives comme une médaille commémorative gravée « Un nazi part en Palestine ». Ces éléments témoignent de convergences historiques complexes autour d’une idée alors partagée : déplacer les Juifs d’Europe et les installer ailleurs — en Palestine notamment.
Le réalignement soviétique vers les régimes arabes
Après la Seconde Guerre mondiale, la déception du Kremlin vis-à-vis d’Israël entraîne un basculement net : l’URSS soutient dès lors ouvertement les républiques arabes nationalistes, perçues comme des alliées naturelles dans le champ géopolitique.
C’est à cette époque que s’intensifie également le rôle d’Hasbara, la diplomatie publique israélienne, que la Dre Kicha qualifie plus directement de propagande.
Ce dispositif englobe :
- des responsables politiques;
- des journalistes;
- des diplomates;
- des influenceurs;
- une armée d’utilisateurs et de bénévoles sur les réseaux sociaux.
Tous mobilisés pour défendre un récit dominant : Israël serait la seule démocratie du Moyen-Orient, un petit État menacé par des voisins arabes décrits comme arriérés ou barbares, engagé dans une lutte permanente contre le terrorisme islamique.
Le traumatisme tchétchène et l’écho russe à la rhétorique israélienne
La question du terrorisme islamiste résonne profondément en Russie, qui a vécu deux guerres meurtrières en Tchétchénie dans les années 1990 et au début des années 2000.
La Tchétchénie, région du Caucase du Nord intégrée à la Fédération de Russie, est associée à l’un des épisodes les plus violents et traumatiques de l’histoire post-soviétique.
Cette expérience contribue à expliquer pourquoi une partie de la société russe peut être sensible à certains aspects du récit israélien, notamment dans sa dimension sécuritaire.
La Tchétchénie, les soutiens étrangers et les cicatrices toujours vives
Les guerres de Tchétchénie demeurent un traumatisme majeur pour la Russie contemporaine. Les Tchétchènes sont des citoyens russes, titulaires de passeports de la Fédération de Russie, mais le conflit a été d’une violence extrême, marqué par un affrontement sanglant qui a coûté la vie à de nombreux soldats russes et combattants étrangers.
Une partie des groupes armés tchétchènes a bénéficié de soutiens extérieurs :
- Arabie saoudite;
- Turquie;
- Émirats arabes unis.
Ces liens sont aujourd’hui officiellement « oubliés » pour des raisons diplomatiques, mais ils n’en demeurent pas moins présents dans la mémoire politique russe. La Dre Kicha rappelle par exemple que le président turc Recep Tayyip Erdogan inaugure parfois des parcs ou des équipements publics portant le nom de Djokhar Doudaev, chef séparatiste tchétchène. En Russie, cela alimente une forme d’amertume, souvent résumée par une plaisanterie amère:
« Si Erdogan donne le nom de Djokhar Doudaev à une rue en Turquie, alors nous devrions baptiser une rue Abdullah Öcalan en Russie. »
Ce type de référence montre à quel point les souvenirs de la Tchétchénie restent sensibles lorsqu’il est question de terrorisme, de séparatisme et de politique moyen-orientale.
La position officielle de Moscou sur la Palestine et Gaza
Sur la question palestinienne, la Russie adopte une ligne officiellement critique envers la violence israélienne, mais calibrée. Le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a maintes fois appelé aux Nations unies à mettre fin à « l’effusion de sang » et au carnage à Gaza, sans toutefois employer le terme de « génocide ». Moscou tente de pousser Israël à cesser son assaut tout en évitant une rupture ouverte.
Un épisode récent a suscité des interrogations : lors d’un vote au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie ne met pas son veto à une résolution largement perçue comme coloniale dans son esprit, qui entérine de fait un cadre politique favorable aux intérêts américains et israéliens. Cette attitude a semblé en contradiction avec l’image que Moscou cherche à construire dans le cadre des BRICS et du «Sud global». La Dre Kicha propose une grille de lecture:
- la Russie soutient politiquement la Palestine;
- reconnaît l’État palestinien avec Jérusalem comme capitale,
- invite des délégations du Hamas à Moscou;
- entretient des relations partenariales avec plusieurs composantes de l’axe de résistance pro-iranien;
- et bénéficie aujourd’hui de relations très étroites avec la République islamique d’Iran.
Mais ce soutien se heurte aux réalités d’une autre guerre.
L’ombre portée de la guerre en Ukraine
La Russie mène ce qu’elle appelle officiellement une « opération militaire spéciale » en Ukraine, mais qui, en pratique, absorbe une part majeure de ses ressources humaines, économiques et politiques.
La Dre Kicha, originaire de Rostov-sur-le-Don, ville du sud de la Russie proche du Donbass, décrit un impact quotidien et concret :
- l’aéroport civil de Rostov a été fermé le 24 février 2022 et ne fonctionne plus,
- la ville, qui compte plus d’un million d’habitants, a perdu ses liaisons aériennes normales,
- les déplacements vers Moscou, d’autres villes russes ou l’étranger sont devenus plus difficiles,
- la population vit avec des rappels constants de la guerre : proximité du front, drones, mesures de sécurité.
Dans ce contexte, Moscou cherche à ne pas ouvrir de second front diplomatique majeur avec l’Occident autour de la question palestinienne, tout en gardant un discours critique vis-à-vis d’Israël. L’abstention au Conseil de sécurité s’inscrit ainsi dans une logique de gestion de priorités : préserver sa marge de manœuvre internationale tout en concentrant l’essentiel de ses forces sur le conflit ukrainien.
Une politique étrangère revendiquée comme « équilibrée »
La Dre Kicha insiste sur un point : la Russie, comme la Chine, revendique une politique internationale équilibrée.
Cela signifie:
- reconnaître officiellement l’État d’Israël;
- tenir compte de la présence de nombreux citoyens russes en Israël;
- préserver des canaux politiques, économiques et sécuritaires avec Tel-Aviv;
- tout en affichant un soutien à la Palestine, en particulier sur le plan diplomatique.
Depuis les années 1990, puis au début des années 2000, et à nouveau après le début de la guerre en Ukraine, la Russie a connu plusieurs vagues d’émigration vers Israël. Beaucoup de ces nouveaux arrivants conservent leur citoyenneté russe.
Dans certains milieux instruits et libéraux, une vision relativement positive d’Israël reste répandue:
- Israël perçu comme « patrie historique des Juifs »;
- « seule démocratie du Moyen-Orient »;
- pays où les droits humains seraient globalement respectés, au moins pour les citoyens juifs.
Les Palestiniens, eux, sont souvent relégués à l’arrière-plan de ce récit.
Un intérêt limité pour le Moyen-Orient au sein de la société russe
Contrairement à la Chine, où la violence à Gaza a suscité une forte empathie parmi les jeunes en résonance avec le « siècle de l’humiliation », le Moyen-Orient n’occupe pas une place centrale dans le débat public russe.
Plusieurs facteurs sont avancés:
- l’immensité territoriale de la Russie et la masse de problèmes internes à gérer;
- la difficulté, pour beaucoup de citoyens, à suivre déjà ce qui se passe dans leur propre pays;
- la priorité accordée aux enjeux domestiques et au conflit en Ukraine.
Dans la vie quotidienne, la relation personnelle joue un rôle important dans la perception du conflit. Lorsqu’un ami, un collègue ou un ancien camarade part vivre en Israël pour des raisons privées, la plupart des Russes ne rompent pas les liens pour des motifs politiques. Les propos agressifs ou haineux tenus parfois contre les Arabes sont souvent relativisés par un réflexe du type:
«Ils ont leur propre histoire, leur propre atmosphère là-bas. Ce n’est pas mon affaire.»
Cela n’empêche pas l’existence d’un public plus politisé, qui s’informe activement sur Gaza, suit les événements, et a « ouvert les yeux » sur la nature de la politique israélienne, surtout depuis l’intensification des bombardements et des destructions.
La mémoire de la Seconde Guerre mondiale comme prisme moral
Un élément central de la sensibilité russe demeure le souvenir de la lutte contre l’Allemagne nazie.
Dans presque chaque famille, on compte un grand-père tué, blessé ou traumatisé par la guerre. Cette mémoire collective est entretenue par la célébration du 9 mai, le Jour de la Victoire, principale fête civile du pays, plus importante que le Nouvel An.
Ce passé forge un référentiel moral très fort face à ce qui est perçu comme :
- des politiques de nettoyage ethnique;
- des bombardements massifs contre des civils;
- des discours déshumanisants.
Pour une partie de la société russe, les images de Gaza réactivent ce souvenir de la barbarie nazie. Pour d’autres, le sujet reste périphérique face à l’urgence des questions internes.
Entre attachement personnel et dissonance cognitive
La Dre Kicha illustre cette complexité par une anecdote tirée de sa propre expérience académique. Après près de vingt ans d’enseignement universitaire, certains de ses anciens étudiants ont émigré en Israël. Ce sont aujourd’hui des adultes, parents, avec leur propre trajectoire.
Un jour, en faisant défiler les réseaux sociaux, elle tombe sur la photo d’une ancienne étudiante – une jeune femme brillante, joyeuse, dont elle garde un souvenir positif – posant avec une amie en Israël. La légende de la photo indique :
« Nos enfants vivront dans notre Gaza. »
Ce slogan de revanche ou de militarisation identitaire provoque un choc :
l’ancienne étudiante ne vient pas de Gaza, mais de Taganrog, une ville proche de Rostov-sur-le-Don, en Russie méridionale.
Ce décalage entre la biographie réelle et l’identification à un récit nationaliste exacerbé illustre la puissance des imaginaires, de la propagande et de la socialisation politique au sein d’Israël.
Le pouvoir de l’idéologie sioniste et ses effets en Russie
L’anecdote de l’ancienne étudiante de la Dre Kicha illustre de manière frappante la force de l’idéologie sioniste. Une jeune femme née à Taganrog, ville proche de Rostov-sur-le-Don, descendant de familles enracinées en Russie, se présente sur les réseaux sociaux en affirmant:
«Nos enfants vivront dans notre Gaza.»
Ce glissement identitaire, qui fait de la Russie une simple parenthèse dans une histoire supposément continue « de 3 000 ans en Israël », manifeste la puissance d’un récit nationaliste capable de reconfigurer le rapport aux origines, au lieu de vie et à l’appartenance.
Pour de nombreux Juifs en Russie, explique la Dre Kicha, le sionisme est perçu comme une forme de patriotisme, une idéologie qui légitime l’attachement à Israël en tant que « foyer historique ».
Une opposition juive au sionisme… ailleurs, mais peu visible en Russie
L’interlocuteur rappelle qu’en Occident, plusieurs intellectuels juifs – comme Jeffrey Sachs aux États-Unis ou Yakov (Jacob) Rabkin au Canada – ainsi que des courants de judaïsme orthodoxe, s’opposent au sionisme au nom de principes religieux ou éthiques. Il existe également des Juifs laïcs critiques du projet sioniste. En Russie, en revanche, une opposition juive visible au sionisme est quasi inexistante.
La Dre Kicha souligne que:
- le professeur Yakov Rabkin, russophone originaire de l’URSS (Leningrad / Saint-Pétersbourg), est probablement la figure la plus importante pour penser le judaïsme anti-sioniste;
- ses livres sont traduits et publiés en russe;
- mais ils restent peu discutés, marginalisés dans l’espace public.
Cette situation contribue à l’absence d’un débat structuré sur le sionisme et sur le conflit israélo-palestinien au sein de la société russe.
Un vide éditorial sur la Palestine et les historiens critiques d’Israël
La Dre Kicha insiste sur un point décisif: en Russie, les références critiques majeures sur l’histoire d’Israël et de la Palestine sont quasiment absentes de l’édition grand public.
Ainsi :
- aucun ouvrage des « nouveaux historiens » israéliens n’est disponible en russe:
- ni Benny Morris,
- ni Avi Shlaim,
- ni Tom Segev,
- ni Ilan Pappé ;
- aucun grand auteur palestinien n’est publié:
- ni Rashid Khalidi,
- ni Walid Khalidi,
- ni Nur Masalha,
- ni d’autres historiens et intellectuels majeurs de la cause palestinienne.
La Dre Kicha travaille actuellement à un livre en russe sur le conflit israélo-arabe, mobilisant ces auteurs et d’autres sources académiques internationales. Elle pense qu’il s’agira probablement de l’un des premiers ouvrages de ce type en Russie, ce qui souligne à quel point le sujet reste peu traité dans le champ intellectuel et médiatique national.
Ce vide éditorial contribue largement au fait que la Palestine soit un thème moins présent dans le débat public russe que dans de nombreux pays européens ou nord-américains.
Réseaux sociaux : une présence surtout religieuse, un manque de voix humanistes
Interrogée sur le rôle des réseaux sociaux, la Dre Kicha confirme que, contrairement à la Chine où les plateformes regorgent d’images et d’analyses sur Gaza, les réseaux sociaux russes ne sont pas saturés de contenus pro-palestiniens.
Il existe bien des pages et des comptes qui soutiennent la Palestine, mais :
- ils sont très souvent d’inspiration musulmane;
- ils s’adressent prioritairement à un public croyant;
- ils restent associés à des identités religieuses ou communautaires.
La Dre Kicha exprime un regret profond:
elle souhaiterait voir émerger un discours humaniste, non religieux, non national, fondé sur des principes universels de dignité et de justice, accessible à l’ensemble de la société. Or ce type de voix est rare et difficile à trouver dans l’espace russophone. Elle juge cela « très triste ».
«Ce n’est pas notre affaire»: la tentation de l’indifférence et ses dangers
Une attitude répandue en Russie consiste à considérer la Palestine comme un dossier lointain :
« Ce n’est pas notre affaire. Nous vivons dans un autre pays. Nous avons nos propres problèmes. »
La Dre Kicha rejette fermement cette logique. À ses yeux, ce qu’Israël fait subir aux Palestiniens est absolument inacceptable non seulement moralement, mais aussi politiquement, car la méthode – bombardements massifs, blocus, punition collective – peut devenir un précédent global.
Aujourd’hui, dit-elle, « ce n’est pas votre affaire », mais demain, vous pouvez devenir la victime.
Ce basculement potentiel devrait, selon elle, alerter toutes les sociétés, y compris celles qui se perçoivent comme éloignées du conflit.
La critique d’une vision manichéenne du monde
La Dre Kicha critique également la rhétorique simpliste opposant « forces de la lumière » et « forces des ténèbres », une vision du monde incarnée par des dirigeants comme Benjamín Netanyahou, qui se voit en « homme en blanc combattant le mal global ».
Cette grille de lecture manichéenne :
- masque la réalité complexe des rapports de force,
- légitime des violences extrêmes au nom du Bien absolu,
- encourage une polarisation où toute critique est diabolisée.
Pour elle, parler de Gaza ou de la Palestine, ce n’est pas choisir un camp dans une bataille mystique, mais refuser une méthode de gouvernement par la violence, le nettoyage ethnique et la déshumanisation, méthode qui pourrait un jour être appliquée ailleurs.
Une question périphérique pour la Russie, au croisement de liens personnels et de calculs géopolitiques
En fin d’entretien, l’intervieweur résume l’analyse:
- la Palestine, Gaza et le sionisme sont des sujets moins centraux en Russie que dans de nombreux pays d’Europe ou en Chine;
- l’histoire particulière des liens personnels (émigration vers Israël, familles mixtes, réseaux professionnels) complexifie la prise de position;
- la Russie souhaite maintenir une politique extérieure équilibrée, sans confrontation directe avec Israël ou ses alliés occidentaux,
- d’où une attitude de critique mesurée, sans aller jusqu’à utiliser son veto pour bloquer certaines résolutions onusiennes.
La Dre Kicha se dit globalement d’accord avec cette description, qui rejoint les observations de la collègue chinoise mentionnée au début du cycle d’entretiens.
Monarchies du Golfe : un partenariat pragmatique
Pour compléter le tableau de la politique russe en Asie occidentale, la Dre Kicha attire l’attention sur un autre aspect : les relations avec les monarchies pétrolières arabes, notamment:
- Arabie saoudite,
- Émirats arabes unis,
- mais aussi Jordanie et même Maroc.
Ces pays appartiennent historiquement à un camp pro-américain et pro-britannique, mais ils partagent avec la Russie un intérêt stratégique décisif : la production et la régulation du pétrole, notamment dans le cadre de l’OPEP et de l’OPEP+.
Dans ce contexte, Moscou doit préserver un équilibre délicat:
- coopérer avec les monarchies sur les marchés de l’énergie;
- profiter des opportunités économiques et financières qu’offrent ces pays;
- tout en gardant sa posture de puissance « alternative » à l’Occident.
La Vision 2030 du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, qui vise à diversifier l’économie du royaume et à l’ouvrir davantage, attire de nombreux Russes :
- pour les affaires;
- pour le tourisme;
- pour des séjours prolongés.
Les Émirats arabes unis, eux, deviennent un « second lieu de séjour » pour une partie des élites russes – y compris parfois pour des individus dont le passé professionnel ou financier est décrit comme « un peu douteux ». Dubaï et Abou Dhabi jouent ainsi un rôle de hub pour les capitaux, les entreprises et certaines fortunes russes en quête de stabilité ou de discrétion.
Une politique étrangère multiforme appelée à durer
Au terme de cet entretien, l’image qui se dégage de la politique russe en Asie occidentale est celle d’une diplomatie multiforme, pragmatique et équilibriste :
- soutien politique affiché à la Palestine, mais sans rupture totale avec Israël;
- approfondissement stratégique avec l’Iran et les acteurs de l’« axe de résistance »;
- maintien de liens militaires et historiques avec la Syrie, quelle que soit la couleur du régime en place;
- coopération économique étroite avec les monarchies pétrolières du Golfe;
- gestion prudente de ses ressources diplomatiques et militaires en raison de la priorité accordée au conflit en Ukraine.
La Russie ne cherche pas la confrontation frontale en Asie occidentale. Elle préfère maintenir une relation de travail avec les acteurs clés de la région, en jouant sur plusieurs tableaux à la fois: énergétique, sécuritaire, diplomatique, idéologique.
Dans ce paysage, la question palestinienne reste importante sur le plan moral pour certains segments de la société russe et pour des universitaires comme la Dre Kicha, mais elle demeure relativement périphérique dans la hiérarchie des priorités nationales, façonnée avant tout par la guerre en Ukraine, les défis internes et les impératifs de survie géopolitique.
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L’entretien se conclut sur une note pratique: la Dre Maria Kicha mentionne qu’elle tient une chaîne Telegram en russe, où elle publie analyses et réflexions sur le Moyen-Orient et la politique russe. Ses travaux, et notamment son futur livre sur le conflit israélo-arabe, contribueront probablement à combler une partie du vide intellectuel et éditorial qui entoure encore, en Russie, la question de la Palestine et de l’histoire du sionisme.
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[1] - Pascal Lottaz est Associate Professor à Kyoto University, au sein de la faculté de droit et du Hakubi Center. Suisse alémanique, il découvre le Japon à 18 ans lors d’un échange scolaire décisif qui oriente l’ensemble de son parcours académique. Il y poursuit un master en public policy au National Graduate Institute for Policy Studies, puis un doctorat en relations internationales.
Ses recherches se concentrent très tôt sur les acteurs neutres dans les conflits modernes: sa thèse porte sur la diplomatie de la Suisse, de la Suède ou encore de l’Espagne face au Japon durant la Seconde Guerre mondiale.
Il devient ensuite l’un des spécialistes émergents de la neutralité en relations internationales, un domaine qu’il explore à travers l’histoire, le droit, la diplomatie et la sécurité.
Lottaz fonde le projet Neutrality Studies, à la fois réseau académique international et chaîne YouTube. Il y analyse les enjeux contemporains de la neutralité, interroge les récits dominants et reçoit universitaires, diplomates et experts pour discuter guerre, multipolarité et ordre mondial.
Son travail cherche à éclairer le rôle souvent sous-estimé des États non-alignés et à comprendre comment la neutralité façonne — ou pourrait façonner — la géopolitique contemporaine.