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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

Ueli Maurer brise le silence sur la Chine, l’Europe et la démocratie

25 Décembre 2025, 21:08pm

Publié par Louis GIROUD

Dans la série «Weltwoche Daily», le média alémanique s’est entretenu avec Ueli Maurer à son retour d’un déplacement à Pékin. L’ancien conseiller fédéral avait été invité personnellement par les autorités chinoises à l’occasion des célébrations marquant la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’entretien revient sur les circonstances de cette invitation en Chine et sur la signification politique de l’événement. Il aborde également, de manière progressive, les évolutions géopolitiques en cours, la crise du débat démocratique en Europe, la situation politique allemande, les relations entre la Suisse et l’Union européenne, ainsi que l’état de la démocratie suisse.

 

Ueli Maurer n’intervient ni comme représentant officiel du Conseil fédéral ni comme mandataire institutionnel. Il s’exprime à titre personnel, en tant qu’ancien chef du Département fédéral de la défense puis des finances, ancien président de l’UDC/SVP, et observateur direct des transformations politiques contemporaines.

 

Ueli Maurer décrit une Chine entrée dans une phase de pleine conscience stratégique. Lors de la grande parade militaire à Pékin, il observe chez Xi Jinping une assurance nouvelle, calme, maîtrisée, sans emphase agressive. Les discours présidentiels insistent sur la paix mondiale et sur l’équilibre, loin de toute rhétorique de conquête. La démonstration militaire, spectaculaire, vise avant tout à rappeler une capacité de défense, non à provoquer.

 

Cette posture s’inscrit dans une logique historique classique: toute puissance économique majeure finit par assumer son rang. La Chine ne fait pas exception. Elle n’a jamais été une puissance expansionniste globale au sens occidental du terme, mais elle se montre désormais capable de défendre ses intérêts, ses routes commerciales et sa sécurité.

 

Mémoire de la guerre et légitimité historique

La parade s’inscrit dans une date clé pour la Chine: la commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Asie. Le pays rappelle un traumatisme majeur, près de 30 millions de morts, et une libération obtenue par la défaite japonaise, avec l’aide soviétique et américaine. Tous les dix ans, cette mémoire est marquée par un défilé militaire. Ce n’est donc pas un événement exceptionnel, mais un rituel national devenu plus visible à mesure que la Chine s’impose comme puissance mondiale.

 

Pour Maurer, le message principal n’est pas la guerre, mais la paix défendue par la dissuasion. La Chine se présente comme un acteur stabilisateur, conscient de sa force et soucieux de ne pas être entraîné dans une confrontation directe.

 

Neutralité suisse et invitation chinoise

Invité personnellement par les autorités chinoises, Ueli Maurer précise qu’il ne représentait pas officiellement la Suisse. L’ambassadeur suisse à Pékin assurait la représentation diplomatique. Sa présence, unique côté suisse, reflète selon lui les ambiguïtés actuelles de la politique helvétique: officiellement neutre, mais de plus en plus alignée sur les postures européennes critiques envers Pékin.

 

Il souligne pourtant que la Chine a toujours traité la Suisse avec respect et considération, et qu’elle reste un partenaire fiable. Pour un petit État, rappelle-t-il, il vaut mieux entretenir des relations stables avec toutes les grandes puissances que de se laisser entraîner dans des logiques de blocs.

 

Déplacement des centres de pouvoir mondiaux

Maurer insiste sur un point souvent sous-estimé en Europe: le monde n’est plus centré sur l’Occident. La Chine, l’Inde, l’Asie du Sud-Est représentent désormais une part décisive de la population mondiale, de la croissance économique et de l’innovation technologique. Dans des domaines clés comme les terres rares, la finance numérique ou l’intelligence artificielle, la Chine occupe une position dominante.

 

L’erreur occidentale consiste à juger ces évolutions avec des grilles de lecture obsolètes, héritées d’un monde bipolaire ou atlantocentré. Le nouvel ordre mondial est en train de se recomposer, et tenter de le freiner par la pression morale ou idéologique accroît les risques de confrontation.

 

Europe, morale et crise du débat démocratique

Une large part de l’entretien porte sur l’état du débat public en Europe. Maurer dénonce une moralisation systématique qui remplace l’argumentation. Les opinions divergentes sont rapidement disqualifiées par des étiquettes infamantes, ce qui pousse une partie croissante de la population au silence.

Les médias, selon lui, portent une responsabilité majeure dans cette dérive. En réduisant la pluralité des points de vue, ils alimentent la défiance et l’autocensure. La critique, pourtant essentielle à la démocratie, est désormais perçue comme suspecte, voire dangereuse.

 

Allemagne: exclusion politique et impasse stratégique

L’exemple allemand illustre cette crise. Maurer exprime ses doutes quant à la capacité de Friedrich Merz à rassembler au-delà de son camp. Il estime que la stratégie de mise à l’écart de l’AfD a créé une impasse démocratique. Exclure durablement un parti représentant une part massive de l’électorat fragilise l’État, d’autant plus que l’administration elle-même finit par refuser toute coopération. Il juge peu réaliste une arrivée de l’AfD seule au pouvoir, faute d’expérience et de substance administrative, mais considère que cette faiblesse est en partie le produit de son exclusion. Une intégration progressive, notamment avec la CDU, aurait selon lui permis plus de stabilité.

 

Suisse et accord institutionnel avec l’Union européenne

Sur le plan intérieur, Maurer se montre très critique envers le projet d’accord institutionnel avec l’UE. Il estime que ce texte comporte plus de défauts que d’avantages, tant sur le plan économique que politique. À long terme, il y voit une menace directe pour la démocratie directe, pilier du système suisse.

L’argument de la sécurité juridique ne le convainc pas. Contrairement à 1992, une partie significative de l’économie, notamment les PME et l’agriculture, exprime aujourd’hui des réserves. Il craint surtout une importation progressive de la bureaucratie européenne, qui étouffe déjà de nombreuses entreprises en France ou en Allemagne.

 

Démocratie directe contre centralisation

Maurer défend une vision exigeante de la démocratie directe: lente parfois, mais garante de liberté, de responsabilité et de modération. Le danger, selon lui, ne réside pas dans une décision isolée, mais dans l’accumulation de micro-décisions transférées à Bruxelles, hors de portée du contrôle populaire.

Cette érosion est insidieuse. On ne la perçoit pas immédiatement, mais dix ans plus tard, le centre de gravité décisionnel a basculé. Il juge la discussion actuelle sur cet accord trop superficielle, et dangereuse pour les générations futures.

 

Médias, information et conformisme

Maurer observe en Suisse un intérêt croissant pour la politique, notamment chez les jeunes, mais une dégradation parallèle de la qualité de l’information. Le discours médiatique dominant tend à l’uniformité, que ce soit sur le coronavirus, le climat ou les grands choix stratégiques. Les voix critiques ont été marginalisées, parfois disqualifiées comme extrémistes. Cette évolution affaiblit le débat démocratique. La personnalisation excessive des émissions politiques, centrées sur les animateurs plus que sur les idées, accentue cette perte de substance.

 

SVP, leadership et figures historiques

Sur la SVP, Maurer décrit un parti globalement stable, mais confronté à une évolution sociologique. L’engagement demeure, mais la cohésion est plus difficile à maintenir qu’à l’époque où il en était président. Il insiste sur l’importance de thèmes clairs, constants, et d’un travail permanent de motivation.

Concernant Christoph Blocher, il récuse toute relation de dépendance. Il reconnaît son rôle historique déterminant, affirmant que sans lui la Suisse serait probablement entrée dans l’UE, mais souligne que le parti fonctionne aujourd’hui sans tutelle personnelle.

 

Gouverner, collégialité et voix dissidentes

Ancien conseiller fédéral, Maurer rappelle les contraintes du principe de collégialité. Une fois une décision prise, elle doit être portée collectivement. Il regrette cependant que ce principe laisse trop peu de place à l’expression publique des divergences, privant les citoyens du sentiment que leurs doutes existent aussi au sommet de l’État. Il évoque notamment la période du coronavirus, durant laquelle il a cherché à maintenir une voix critique. Les retours qu’il reçoit encore aujourd’hui confirment, selon lui, que cette pluralité est nécessaire.

 

Engagement politique et coût personnel

Enfin, Maurer exclut tout retour en politique exécutive. Il souligne le coût personnel élevé de l’exposition publique: pression médiatique constante, atteintes à la vie privée, impact sur la famille. Ce prix, il ne souhaite plus le payer. Ce qui l’a porté face aux attaques et aux tempêtes médiatiques, explique-t-il, ce sont les « gens simples », souvent invisibles, qui se reconnaissaient dans ses positions. Donner une voix à ceux qui ne l’ont pas, rester fidèle à cet ancrage populaire, a constitué le moteur profond de son engagement.

L’action politique, conclut-il implicitement, peut avoir du sens et de la portée. Mais elle exige une endurance humaine que peu sont prêts à assumer durablement.

 

Transcription - rewriting : Louis Giroud

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