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Le Média Libre pour une Suisse indépendante et neutre...

La liberté d’expression et ses ennemis

2 Janvier 2026, 11:48am

Publié par Eliot M. Ryder

Lorsque la désinformation change de camp...

 

De nos jours, la désinformation ne se définit plus par le mensonge, mais par la non-conformité au récit dominant. Des faits exacts, documentés et contextualisés sont aujourd’hui disqualifiés non parce qu’ils seraient faux, mais parce qu’ils dérangent. Sous couvert de lutte contre la désinformation, un nouveau mécanisme s’est imposé: l’anathème remplace le débat, et l’invisibilisation tient lieu de réfutation.

La liberté d’expression et ses ennemis

Des médias indépendants comme «Consortium News», ainsi que des auteurs tels que Julian Assange, Patrick Lawrence ou Jacques Baud, ont été frappés non pour désinformation, mais pour avoir mis en cause des récits officiellement sanctuarisés. Dans ce renversement orwellien, ceux qui prétendent lutter contre la désinformation en deviennent les principaux producteurs.

Ce déplacement est décisif: la question n’est plus de savoir ce qui est vrai ou faux, mais ce qui est autorisé à être dit.

«Consortium News» est l’un des plus anciens médias indépendants américains (fondé en 1995 par Robert Parry, ancien journaliste d’investigation de l’Associated Press).

 

Caractéristiques clés du média:

journalisme d’enquête long format; critique documentée de la politique étrangère américaine; défense du droit international; scepticisme constant vis-à-vis des récits officiels (Irak, Syrie, Ukraine, Gaza, Russiagate, etc.).

«Consortium News» ne pratique pas la désinformation factuelle; cite ses sources; publie des auteurs expérimentés (anciens diplomates, officiers, universitaires); mais conteste la narration dominante occidentale.

Or, aujourd’hui, ce n’est plus la véracité qui détermine la visibilité, mais la conformité narrative.

C’est ce positionnement qui le place hors du “périmètre autorisé», dit mainstream.

 

Le cas de l’auteur «Patrick Lawrence»

Le journaliste Patrick Lawrence n’est pas un marginal. C’est un ancien correspondant de l’International Herald Tribune. Il est journaliste “mainstream” de formation.

Son écriture se veut rigoureuse et résolument non «complotiste»; ses critiques sont rigoureuses, argumentées, jamais hystériques. Ce qui le rend problématique n’est pas ce qu’il invente, mais ce qu’il relie.

Il fait trois choses devenues «interdites»: il historicise (Ukraine, OTAN, Israël, l’empire américain). Il nomme les responsabilités occidentales et refuse le lexique moral imposé (“agression non provoquée”, “ordre fondé sur des règles”, etc.).

Dans le système actuel, cela suffit à basculer dans la catégorie “désinformation”, même lorsque les faits sont précis, exacts.

 

Le rôle de Facebook et des autres réseaux sociaux

Facebook (comme X, YouTube, Google News) fonctionne selon trois couches de censure:

a) La censure algorithmique invisible, baisse de portée, impossibilité de repartager, liens bloqués sans notification, shadow banning. C’est ce que décrivent les lecteurs de Consortium News.

b) Les listes noires réputationnelles. Des médias comme Consortium News sont classés “problématiques” par des organismes type NewsGuard, et sont signalés comme “à risque informationnel”, rétrogradés dans les flux. Aucune interdiction officielle. Juste une asphyxie progressive.

c) Externalisation morale - Les plateformes disent: “Nous ne censurons pas, nous luttons contre la désinformation.”

Mais la définition de la désinformation est politique, non factuelle.

Le point clé: le “camp de la vérité” n’existe plus comme espace neutre

Ce “camp” a muté. Nous sommes passés de «vérité/erreur» à «conformité/déviance narrative»

Aujourd’hui: dire vrai contre le récit dominant = désinformation,

mentir dans le récit dominant = toléré, parfois promu.

C’est ce que Lawrence décrit quand il écrit que: «ceux qui diffusent la désinformation prétendent lutter contre la désinformation.»

 

Pourquoi c’est plus grave que de la censure classique ?

La censure classique interdit. La censure contemporaine disqualifie.

Elle dit: “ce média n’est pas fiable”, “cet auteur est problématique”, “ce lien ne mérite pas d’être partagé”. Sans procès. Sans débat. Sans réfutation.

C’est exactement ce qui arrive à «Consortium News», Patrick Lawrence, mais aussi à des figures comme Julian Assange, Seymour Hersh, Glenn Greenwald, Francesca Albanese, Jacques Baud.

 

Conclusion:

Il n’y a aucun problème journalistique avec «Consortium News» ou Patrick Lawrence.

Leur “faute” est: de ne pas participer à la fabrication du consentement, de documenter ce que le pouvoir préfère invisibiliser, de parler quand le silence est requis.

C’est pour cela qu’ils sont ralentis, masqués, étouffés — mais rarement interdits frontalement, car l’Occident doit conserver l’apparence de la liberté.

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Deux siècles de russophobie et de rejet de la paix

2 Janvier 2026, 00:09am

Publié par Jeffrey Sachs

L’hostilité occidentale envers la Russie ne relève ni de l’accident ni de l’émotion. Elle constitue une structure mentale durable, intégrée aux réflexes diplomatiques européens. Alors que les intérêts de sécurité des autres puissances sont présumés légitimes, ceux de la Russie sont disqualifiés par principe. Cette asymétrie n’a pas produit la sécurité. Elle a produit la guerre.

Le continent européen, y compris ses États officiellement neutres, a intégré un cadre moral dans lequel la reconnaissance des préoccupations sécuritaires russes est tenue pour suspecte avant même d’être discutée. La Suisse n’échappe pas à ce schéma. Elle n’y participe pas par la contrainte, mais par l’adhésion cognitive, lexicale et médiatique.

On observe une constante historique: chaque fois qu’une paix négociée avec la Russie fut possible, elle fut rejetée non par impossibilité stratégique, mais par refus moral d’admettre la légitimité des craintes russes. Le résultat est toujours identique: un conflit plus long, plus coûteux, plus destructeur.

 

La faute originelle: quand la Russie cesse d’être une puissance normale

Après 1815, la Russie est l’un des piliers du Concert européen. Elle a vaincu Napoléon, garanti l’équilibre continental, participé à l’architecture de paix. En moins d’une génération, elle est pourtant requalifiée. Elle cesse d’être une puissance parmi d’autres pour devenir une anomalie politique.

Ce basculement ne procède pas d’actes précis, mais d’une mutation morale du regard européen. Les conquêtes coloniales britanniques et françaises sont perçues comme naturelles; les mouvements russes dans leur voisinage immédiat sont dénoncés comme expansionnistes. Cette dissymétrie fonde la russophobie moderne.

Le mémorandum de Mikhaïl Pogodine de 1853 en offre la formulation la plus lucide. Il ne décrit pas une hostilité conjoncturelle, mais un double standard systémique. Lorsque le tsar Nicolas Ier note en marge «C’est bien là tout le problème», il ne s’agit pas d’un trait d’humeur, mais d’un diagnostic stratégique.

 

La guerre de Crimée: une guerre choisie

La guerre de Crimée n’est pas une fatalité géopolitique. Un compromis existait. Il fut écarté parce qu’un accord avec la Russie était devenu politiquement inavouable à Londres et à Paris. Ce conflit inaugure un schéma durable: l’Europe préfère la guerre à la reconnaissance formelle des intérêts russes. Elle y perd des dizaines de milliers d’hommes, n’en retire aucune architecture de sécurité stable, mais installe un réflexe idéologique appelé à durer: traiter la Russie comme une exception aux règles ordinaires de la diplomatie.

 

1917–1921: l’intervention fondatrice

La révolution bolchevique aurait pu ouvrir une phase de neutralité prudente. Elle déclenche au contraire une intervention militaire occidentale massive sur l’ensemble du territoire russe.

Après 1918, les justifications officielles tombent. L’objectif demeure: empêcher la Russie d’exister comme puissance autonome hors tutelle occidentale. Cette intervention, loin d’affaiblir le pouvoir bolchevique, le consolide. Elle lui confère une légitimité nationale et ancre durablement la conviction russe que l’Occident n’accepte la souveraineté russe que lorsqu’elle lui est subordonnée.

 

L’entre-deux-guerres: préférer Hitler à Moscou

Dans les années 1930, l’Europe est confrontée à un choix clair: intégrer l’Union soviétique dans un système de sécurité collective ou la maintenir à l’écart. Elle choisit l’exclusion.

Les propositions soviétiques d’alliance antifasciste sont documentées, répétées, précises. Elles sont rejetées. L’anticommunisme l’emporte sur l’antifascisme. La Pologne refuse le transit soviétique. La France et le Royaume-Uni temporisent. L’Allemagne nazie progresse.

Le pacte germano-soviétique ne constitue pas l’origine du désastre; il en est l’ultime conséquence. La guerre mondiale qui s’ensuit détruit l’Europe et la prive de toute autonomie stratégique.

 

1945–1955: Potsdam trahi

Après 1945, une leçon aurait pu être tirée. Elle ne l’est pas. Les accords de Potsdam prévoyaient une Allemagne démilitarisée et neutre. Cette garantie était existentielle pour l’Union soviétique, frappée par deux invasions allemandes en une génération.

Très vite, les priorités occidentales se déplacent. L’Allemagne occidentale est intégrée, réarmée, alignée. Le blocus de Berlin est présenté comme une agression alors qu’il constitue une tentative de préserver l’accord initial.

L’adhésion de la République fédérale d’Allemagne à l’OTAN en 1955 marque la rupture définitive. La sécurité occidentale se construit contre la Russie, non avec elle.

 

1952: la paix refusée

La note Staline proposait une Allemagne réunifiée, neutre, démilitarisée. Les archives confirment la sincérité de l’offre. Elle est rejetée non par crainte de Moscou, mais par peur de la démocratie allemande elle-même.

Une Allemagne neutre aurait contraint les États européens à négocier directement avec la Russie. L’atlantisme offre une solution plus confortable: sécurité déléguée, responsabilité évitée, division acceptée.

L’Autriche démontre pourtant que la neutralité fonctionne. L’Allemagne en est privée. La guerre froide se fige pour plusieurs décennies.

 

1990: l’occasion manquée

La fin de la guerre froide ne résulte pas d’une défaite militaire russe, mais d’un retrait volontaire. Mikhaïl Gorbatchev propose une sécurité indivisible, paneuropéenne, fondée sur l’inclusion.

L’OTAN survit, puis s’étend. Les assurances données à Moscou sont contournées. La Russie est consultée, jamais associée. L’élargissement devient un impératif moral, soustrait à toute discussion stratégique.

George Kennan avertit: humilier une grande puissance prépare le conflit. L’avertissement est ignoré.

 

Ukraine: le point de rupture

Depuis 2014, la crise ukrainienne condense toutes les erreurs précédentes. Le renversement du pouvoir à Kiev, l’extension de l’OTAN, l’échec assumé des accords de Minsk, puis le refus de négocier en 2021 ferment toute issue diplomatique.

Les négociations d’Istanbul en 2022 démontrent pourtant qu’un compromis était possible. Il est bloqué. La guerre s’installe. L’Europe en supporte les conséquences économiques, industrielles, sociales et stratégiques. La Suisse, officiellement neutre, s’inscrit néanmoins dans le même cadre interprétatif et normatif.

 

La leçon refusée

Deux siècles d’histoire livrent un enseignement constant: refuser de reconnaître les intérêts de sécurité russes ne produit ni paix ni stabilité. Cela engendre des guerres plus vastes et plus coûteuses. Reconnaître ces intérêts ne suppose ni naïveté ni complaisance. Cela exige d’abandonner une posture morale qui transforme toute négociation en faute.

Tant que l’Europe, y compris ses États formellement neutres, persistera à traiter la Russie comme une anomalie plutôt que comme un acteur de sécurité à part entière, elle reproduira le même scénario et en paiera, encore, le prix.

 

Adaptation: L. GIROUD,  d’après «Jeffrey Sachs «Two Centuries of Russophobia & Rejection of Peace» - Consortium News 24 12.202

La prise de Sébastopol par les armées alliées britanniques, le 8 septembre 1855, à l’issue d’un siège de 318 jours.

La prise de Sébastopol par les armées alliées britanniques, le 8 septembre 1855, à l’issue d’un siège de 318 jours.

L’incendie de Moscou, du 15 au 18 septembre 1812, après l’entrée de Napoléon dans la ville.

L’incendie de Moscou, du 15 au 18 septembre 1812, après l’entrée de Napoléon dans la ville.

Troupes américaines à Vladivostok (Russie), défilant devant le bâtiment occupé par l’état-major tchécoslovaque. Des marins japonais se tiennent au garde-à-vous lors de leur passage. Sibérie, août 1918.

Troupes américaines à Vladivostok (Russie), défilant devant le bâtiment occupé par l’état-major tchécoslovaque. Des marins japonais se tiennent au garde-à-vous lors de leur passage. Sibérie, août 1918.

Direction soviétique en avril 1925. Photographie prise au Kremlin : Joseph Staline, secrétaire général du Parti communiste ; Alexeï Rykov, président du Conseil des commissaires du peuple (Premier ministre) ; Lev Kamenev, vice-président du Conseil des commissaires du peuple (vice-Premier ministre).

Direction soviétique en avril 1925. Photographie prise au Kremlin : Joseph Staline, secrétaire général du Parti communiste ; Alexeï Rykov, président du Conseil des commissaires du peuple (Premier ministre) ; Lev Kamenev, vice-président du Conseil des commissaires du peuple (vice-Premier ministre).

De gauche à droite : le Premier ministre britannique Winston Churchill, le président des États-Unis Harry S. Truman et le dirigeant soviétique Joseph Staline, lors de la conférence de Potsdam, en 1945.

De gauche à droite : le Premier ministre britannique Winston Churchill, le président des États-Unis Harry S. Truman et le dirigeant soviétique Joseph Staline, lors de la conférence de Potsdam, en 1945.

Le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev, devant la porte de Brandebourg en 1986, lors d’une visite en République démocratique allemande.

Le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev, devant la porte de Brandebourg en 1986, lors d’une visite en République démocratique allemande.

12 février 2015 : le président russe Vladimir Poutine, le président français François Hollande, la chancelière allemande Angela Merkel et le président ukrainien Petro Porochenko, lors des négociations du « format Normandie » à Minsk, en Biélorussie.

12 février 2015 : le président russe Vladimir Poutine, le président français François Hollande, la chancelière allemande Angela Merkel et le président ukrainien Petro Porochenko, lors des négociations du « format Normandie » à Minsk, en Biélorussie.

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L’époque de l’inquisition est de retour

1 Janvier 2026, 13:36pm

Publié par Thomas Kaiser (ZIF) - L. Giroud (SLR)

« Les sanctions de l’UE contre Jacques Baud sont
une grave violation du droit »

 

Entretien avec le professeur Alfred de Zayas, historien et professeur de droit. Ancien haut fonctionnaire des Nations unies

 

Publié le 23 décembre 2025 – Zeitgeschehen im Fokus

 

Il a fallu des siècles pour que les droits fondamentaux s’imposent comme des principes non négociables et soient intégrés dans les constitutions démocratiques. Interrogé sur l’évolution historique de la liberté d’opinion et de la liberté de croyance, le professeur Alfred de Zayas rappelle que la liberté d’expression est un produit direct des Lumières. Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu ou encore Emmanuel Kant en furent des défenseurs majeurs. Dès 1677, Baruch Spinoza plaidait déjà, dans son Tractatus Politicus, pour la liberté d’opinion et la paix.

L’époque de l’inquisition est de retour

Ce droit fondamental ne naît pas avec l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948: il le précède largement. Mais encore faut-il en comprendre la portée réelle. La liberté d’opinion implique la liberté de dire non, la liberté d’exprimer une opinion dissidente. Elle suppose surtout la liberté d’information: nul ne peut formuler un jugement sans accès aux faits. Une liberté d’expression réduite à la répétition mécanique de discours entendus la veille sur une chaîne dominante perd toute valeur.

 

La liberté d’opinion implique le droit d’accéder à toutes les informations, de les rechercher activement, de les étudier et de les discuter librement, sans intimidation, sans inquisition étatique, sans règles de censure imposées par des institutions supranationales. L’alternative est connue: la terreur de l’opinion, le conformisme collectif, le totalitarisme.

Selon Alfred de Zayas, les États-Unis et l’Europe connaissent aujourd’hui une régression grave dans la mise en œuvre des droits humains. Le monde occidental retourne à une logique inquisitoriale: la pensée indépendante n’est plus encouragée mais combattue. Les chercheurs indépendants sont sanctionnés, à l’image de l’ancien officier suisse du renseignement Jacques Baud.

 

La liberté de croyance, quant à elle, signifie le droit d’avoir une croyance ou de n’en avoir aucune. Elle relève de la sphère privée. Croire en Dieu ou non, adhérer à une religion catholique, protestante, juive ou musulmane est un droit garanti par l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

 

Les racines historiques des droits humains

La source première des droits humains réside dans la dignitas humana, la dignité humaine. L’invention de l’imprimerie par Johannes Gutenberg et la diffusion du savoir à partir de 1450 ont joué un rôle décisif. Grâce aux livres et aux pamphlets — notamment les 95 thèses de Luther — le savoir est sorti du monopole des clercs et des élites. La Renaissance a nourri un appétit intellectuel nouveau, fondement de la pensée critique.

 

Dans toute démocratie fonctionnelle, la liberté d’opinion et la liberté d’information sont indispensables. Les gouvernements démocratiques devraient donc soutenir la recherche libre et protéger les lanceurs d’alerte, et non les combattre. Des figures comme Edward Snowden ou Julian Assange sont essentielles à la vitalité démocratique. De même, une presse libre et pluraliste, offrant une diversité d’informations et d’interprétations, est une condition sine qua non de la démocratie.

 

Or, depuis plusieurs décennies, le monde occidental évolue vers un absolutisme qui rappelle le Léviathan de Thomas Hobbes: une opinion unique, une « souveraineté interprétative » exercée par l’État. C’est le début du totalitarisme. Cette évolution est incompatible avec la démocratie. Des milliards d’argent public sont désormais consacrés à la propagande et aux relations publiques. Les citoyens sont saturés de récits fabriqués, de « fausses informations » et de narratifs imposés, qui dictent ce qu’il convient d’aimer ou de haïr.

 

Les grandes périodes de répression de la liberté d’expression

Historiquement, la liberté d’expression n’a jamais été acquise définitivement. En 1600, Giordano Bruno fut brûlé par l’Inquisition. Trente ans plus tard, Galilée se trouva confronté à une situation similaire. Il ne dut sa survie qu’à sa rétractation formelle de l’héliocentrisme.

 

Après la Révolution française, la censure fut largement pratiquée. Napoléon fit détruire dix mille exemplaires de De l’Allemagne de Madame de Staël. Le Congrès de Vienne freina également la diffusion des idées libérales. En Allemagne, ce furent les associations étudiantes et les cercles intellectuels qui défendirent sans relâche la liberté de pensée, dans l’esprit de Cicéron: liberae sunt nostrae cogitationes.

 

Le XIXᵉ siècle fut marqué par de nouvelles vagues de censure, notamment lors des révolutions de 1830 et 1848, ainsi que dans la Russie tsariste. Mais la négation la plus radicale de la liberté d’opinion et de la liberté de la presse survint sous le national-socialisme en Allemagne: arrestations arbitraires, confiscation de biens, internements, exécutions sans procès.

Dans tout régime totalitaire, il n’existe ni liberté de la presse, ni liberté scientifique, ni liberté d’opinion. La peur devient un instrument permanent de gouvernement.

 

La liberté d’expression dans le droit international

La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 n’avait qu’une valeur déclarative. Ce n’est qu’avec l’entrée en vigueur, le 23 mars 1976, du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) que ces droits sont devenus juridiquement contraignants. Les articles 18 et 19 en constituent les piliers.

Les gouvernements ne peuvent restreindre la liberté d’expression que dans des circonstances très limitées et strictement encadrées par l’article 19 § 3 du Pacte. Ces restrictions doivent être nécessaires, proportionnées et justifiées, notamment pour protéger les droits d’autrui ou la sécurité nationale — notion que le Comité des droits de l’homme de l’ONU a toujours interprétée de manière restrictive.

Dans le cas de Jacques Baud, aucune de ces exceptions n’est applicable. Le Comité des droits de l’homme a rappelé, dans son Observation générale n° 34, que les lois relatives à la sécurité nationale ne peuvent être utilisées pour faire taire des journalistes, chercheurs ou analystes diffusant des informations d’intérêt public.

 

Les analyses de Jacques Baud: une menace pour la démocratie ?

Selon Alfred de Zayas, les analyses de Jacques Baud ne constituent en aucun cas une menace pour l’ordre démocratique européen. Bien au contraire: si elles avaient été prises en compte dès le départ, la crise ukrainienne aurait pu suivre une trajectoire plus pacifique et des centaines de milliers de vies auraient pu être épargnées.

Plutôt que de débattre des faits, les autorités préfèrent disqualifier ces analyses en les qualifiant de « propagande » ou de « théories du complot ». Cette stratégie d’évitement entretient la poursuite du conflit et le drame humain qui l’accompagne.

 

Les « sanctions » contre des individus: une illégalité manifeste

Le terme même de « sanctions » est trompeur. En droit international, il convient de parler de « mesures coercitives unilatérales ». Seules les sanctions adoptées par le Conseil de sécurité des Nations unies sont légales. Toute autre mesure à portée extraterritoriale constitue une violation de la Charte des Nations unies, notamment de son article 2 § 4.

Les mesures imposées à Jacques Baud sont contraires au droit international, aux droits humains et aux principes fondamentaux de l’État de droit. Aucun crime n’a été commis. Aucun procès n’a eu lieu. Aucun droit à la défense n’a été garanti. Les principes élémentaires — nullum crimen sine lege, nulla poena sine lege — ont été bafoués.

Ces mesures violent notamment les articles 19, 25 et 26 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, relatifs à la liberté d’opinion, à la participation à la vie politique et à la non-discrimination fondée sur les opinions politiques.

 

Une dérive inquiétante des « valeurs européennes »

L’Union européenne, en sanctionnant des individus pour leurs opinions ou leurs analyses, trahit ses propres engagements juridiques: les traités de Maastricht et de Lisbonne, la Convention européenne des droits de l’homme et la Charte des droits fondamentaux de l’UE.

 

Selon Alfred de Zayas, l’Europe connaît un recul massif de l’État de droit et une dérive autoritaire qui vise à empêcher toute véritable discussion démocratique. Criminaliser des interprétations historiques ou des opinions divergentes est incompatible avec les obligations internationales des États.

Le droit de se tromper — the right to be wrong — est une composante essentielle de la liberté d’expression. Comme le rappelait déjà Cicéron: errare humanum est.

 

Le devoir de protection de l’État suisse

Face à la confiscation des biens et au gel des comptes de Jacques Baud, citoyen suisse, la Confédération a l’obligation d’exercer la protection diplomatique. L’inaction constituerait une atteinte grave à l’honneur de la Suisse et à ses engagements en matière de droit international.

Ce dossier dépasse le cas individuel de Jacques Baud. Il engage la crédibilité même des démocraties occidentales et pose la question du devenir de la liberté intellectuelle en Europe.

 

Entretien réalisé par Thomas Kaiser - Traduction et rewriting: Louis Giroud

 

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Alfred-Maurice de Zayas est juriste internationaliste, historien et professeur de droit. Ancien haut fonctionnaire des Nations unies, il a été secrétaire du Comité des droits de l’homme de l’ONU puis, de 2012 à 2018, Expert indépendant des Nations unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et équitable. Docteur en droit et en histoire (Harvard, Göttingen), il enseigne le droit international et est l’auteur de nombreux ouvrages et rapports de référence sur les droits humains, la liberté d’expression et le droit international public.

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