Deux siècles de russophobie et de rejet de la paix
L’hostilité occidentale envers la Russie ne relève ni de l’accident ni de l’émotion. Elle constitue une structure mentale durable, intégrée aux réflexes diplomatiques européens. Alors que les intérêts de sécurité des autres puissances sont présumés légitimes, ceux de la Russie sont disqualifiés par principe. Cette asymétrie n’a pas produit la sécurité. Elle a produit la guerre.
Le continent européen, y compris ses États officiellement neutres, a intégré un cadre moral dans lequel la reconnaissance des préoccupations sécuritaires russes est tenue pour suspecte avant même d’être discutée. La Suisse n’échappe pas à ce schéma. Elle n’y participe pas par la contrainte, mais par l’adhésion cognitive, lexicale et médiatique.
On observe une constante historique: chaque fois qu’une paix négociée avec la Russie fut possible, elle fut rejetée non par impossibilité stratégique, mais par refus moral d’admettre la légitimité des craintes russes. Le résultat est toujours identique: un conflit plus long, plus coûteux, plus destructeur.
La faute originelle: quand la Russie cesse d’être une puissance normale
Après 1815, la Russie est l’un des piliers du Concert européen. Elle a vaincu Napoléon, garanti l’équilibre continental, participé à l’architecture de paix. En moins d’une génération, elle est pourtant requalifiée. Elle cesse d’être une puissance parmi d’autres pour devenir une anomalie politique.
Ce basculement ne procède pas d’actes précis, mais d’une mutation morale du regard européen. Les conquêtes coloniales britanniques et françaises sont perçues comme naturelles; les mouvements russes dans leur voisinage immédiat sont dénoncés comme expansionnistes. Cette dissymétrie fonde la russophobie moderne.
Le mémorandum de Mikhaïl Pogodine de 1853 en offre la formulation la plus lucide. Il ne décrit pas une hostilité conjoncturelle, mais un double standard systémique. Lorsque le tsar Nicolas Ier note en marge «C’est bien là tout le problème», il ne s’agit pas d’un trait d’humeur, mais d’un diagnostic stratégique.
La guerre de Crimée: une guerre choisie
La guerre de Crimée n’est pas une fatalité géopolitique. Un compromis existait. Il fut écarté parce qu’un accord avec la Russie était devenu politiquement inavouable à Londres et à Paris. Ce conflit inaugure un schéma durable: l’Europe préfère la guerre à la reconnaissance formelle des intérêts russes. Elle y perd des dizaines de milliers d’hommes, n’en retire aucune architecture de sécurité stable, mais installe un réflexe idéologique appelé à durer: traiter la Russie comme une exception aux règles ordinaires de la diplomatie.
1917–1921: l’intervention fondatrice
La révolution bolchevique aurait pu ouvrir une phase de neutralité prudente. Elle déclenche au contraire une intervention militaire occidentale massive sur l’ensemble du territoire russe.
Après 1918, les justifications officielles tombent. L’objectif demeure: empêcher la Russie d’exister comme puissance autonome hors tutelle occidentale. Cette intervention, loin d’affaiblir le pouvoir bolchevique, le consolide. Elle lui confère une légitimité nationale et ancre durablement la conviction russe que l’Occident n’accepte la souveraineté russe que lorsqu’elle lui est subordonnée.
L’entre-deux-guerres: préférer Hitler à Moscou
Dans les années 1930, l’Europe est confrontée à un choix clair: intégrer l’Union soviétique dans un système de sécurité collective ou la maintenir à l’écart. Elle choisit l’exclusion.
Les propositions soviétiques d’alliance antifasciste sont documentées, répétées, précises. Elles sont rejetées. L’anticommunisme l’emporte sur l’antifascisme. La Pologne refuse le transit soviétique. La France et le Royaume-Uni temporisent. L’Allemagne nazie progresse.
Le pacte germano-soviétique ne constitue pas l’origine du désastre; il en est l’ultime conséquence. La guerre mondiale qui s’ensuit détruit l’Europe et la prive de toute autonomie stratégique.
1945–1955: Potsdam trahi
Après 1945, une leçon aurait pu être tirée. Elle ne l’est pas. Les accords de Potsdam prévoyaient une Allemagne démilitarisée et neutre. Cette garantie était existentielle pour l’Union soviétique, frappée par deux invasions allemandes en une génération.
Très vite, les priorités occidentales se déplacent. L’Allemagne occidentale est intégrée, réarmée, alignée. Le blocus de Berlin est présenté comme une agression alors qu’il constitue une tentative de préserver l’accord initial.
L’adhésion de la République fédérale d’Allemagne à l’OTAN en 1955 marque la rupture définitive. La sécurité occidentale se construit contre la Russie, non avec elle.
1952: la paix refusée
La note Staline proposait une Allemagne réunifiée, neutre, démilitarisée. Les archives confirment la sincérité de l’offre. Elle est rejetée non par crainte de Moscou, mais par peur de la démocratie allemande elle-même.
Une Allemagne neutre aurait contraint les États européens à négocier directement avec la Russie. L’atlantisme offre une solution plus confortable: sécurité déléguée, responsabilité évitée, division acceptée.
L’Autriche démontre pourtant que la neutralité fonctionne. L’Allemagne en est privée. La guerre froide se fige pour plusieurs décennies.
1990: l’occasion manquée
La fin de la guerre froide ne résulte pas d’une défaite militaire russe, mais d’un retrait volontaire. Mikhaïl Gorbatchev propose une sécurité indivisible, paneuropéenne, fondée sur l’inclusion.
L’OTAN survit, puis s’étend. Les assurances données à Moscou sont contournées. La Russie est consultée, jamais associée. L’élargissement devient un impératif moral, soustrait à toute discussion stratégique.
George Kennan avertit: humilier une grande puissance prépare le conflit. L’avertissement est ignoré.
Ukraine: le point de rupture
Depuis 2014, la crise ukrainienne condense toutes les erreurs précédentes. Le renversement du pouvoir à Kiev, l’extension de l’OTAN, l’échec assumé des accords de Minsk, puis le refus de négocier en 2021 ferment toute issue diplomatique.
Les négociations d’Istanbul en 2022 démontrent pourtant qu’un compromis était possible. Il est bloqué. La guerre s’installe. L’Europe en supporte les conséquences économiques, industrielles, sociales et stratégiques. La Suisse, officiellement neutre, s’inscrit néanmoins dans le même cadre interprétatif et normatif.
La leçon refusée
Deux siècles d’histoire livrent un enseignement constant: refuser de reconnaître les intérêts de sécurité russes ne produit ni paix ni stabilité. Cela engendre des guerres plus vastes et plus coûteuses. Reconnaître ces intérêts ne suppose ni naïveté ni complaisance. Cela exige d’abandonner une posture morale qui transforme toute négociation en faute.
Tant que l’Europe, y compris ses États formellement neutres, persistera à traiter la Russie comme une anomalie plutôt que comme un acteur de sécurité à part entière, elle reproduira le même scénario et en paiera, encore, le prix.
Adaptation: L. GIROUD, d’après «Jeffrey Sachs «Two Centuries of Russophobia & Rejection of Peace» - Consortium News 24 12.202
La prise de Sébastopol par les armées alliées britanniques, le 8 septembre 1855, à l’issue d’un siège de 318 jours.
Troupes américaines à Vladivostok (Russie), défilant devant le bâtiment occupé par l’état-major tchécoslovaque. Des marins japonais se tiennent au garde-à-vous lors de leur passage. Sibérie, août 1918.
Direction soviétique en avril 1925. Photographie prise au Kremlin : Joseph Staline, secrétaire général du Parti communiste ; Alexeï Rykov, président du Conseil des commissaires du peuple (Premier ministre) ; Lev Kamenev, vice-président du Conseil des commissaires du peuple (vice-Premier ministre).
De gauche à droite : le Premier ministre britannique Winston Churchill, le président des États-Unis Harry S. Truman et le dirigeant soviétique Joseph Staline, lors de la conférence de Potsdam, en 1945.
Le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev, devant la porte de Brandebourg en 1986, lors d’une visite en République démocratique allemande.
/image%2F6893887%2F20260102%2Fob_49be8f_sevastopol.jpg)
/image%2F6893887%2F20260102%2Fob_99be14_fire-of-moscou.jpg)
/image%2F6893887%2F20260102%2Fob_2fb322_american-troops.jpg)
/image%2F6893887%2F20260102%2Fob_9e93a4_soviet-leadership.jpg)
/image%2F6893887%2F20260102%2Fob_bcb52d_potsdam-conference.jpg)
/image%2F6893887%2F20260102%2Fob_f5e609_soviet-leader-gorbatchev.jpg)
/image%2F6893887%2F20260102%2Fob_70770f_merkel-poroshenko.jpg)