Le Vénézuela, nouvel épicentre d’un affrontement géopolitique
Les États-Unis, champions des changements de régime
Les États-Unis ont lancé une intervention militaire contre le Venezuela, une opération présentée officiellement comme une lutte contre les trafiquants de drogue, mais qui dissimule en réalité une justification géostratégique ciblée, fondée sur la défense des intérêts nationaux américains. Selon le discours tenu dans les médias par Donald Trump, il s’agirait d’une action dirigée contre des réseaux de narcotrafic. Mais au-delà de ces gesticulations officielles, une analyse sérieuse ne résiste pas à de tels arguments, largement fallacieux. Il s’agit bien plutôt d’une opération relevant pleinement de la sphère d’influence américaine, dans la continuité de la doctrine de Monroe.
Des frappes ont notamment touché la capitale, Caracas, causant des pertes militaires, tandis que le président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse auraient été directement visés. La motivation centrale est classique: le Venezuela représenterait une menace pour les intérêts stratégiques des États-Unis, notamment en raison de ses relations étroites avec la Chine et la Russie.
Les lois de la puissance et la fin des illusions morales
Cette intervention illustre une règle constante des relations internationales: les grandes puissances défendent militairement leurs zones d’influence lorsqu’elles estiment leurs intérêts menacés. Le droit des peuples, invoqué à géométrie variable, s’efface alors derrière les impératifs stratégiques.
Ce schéma peut être mis en parallèle avec la situation en Ukraine. La Russie affirme que l’expansion de l’OTAN constitue une menace directe pour sa sécurité et a justifié son intervention par une «opération militaire spéciale». Les États-Unis, de leur côté, ont adopté un raisonnement comparable dans le cas du Venezuela.
Dans les deux situations, les principes moraux et juridiques sont ajustés aux intérêts du moment. Ce ne sont pas les droits des peuples qui dictent l’action, mais la logique brute de la puissance.
Un double standard médiatique assumé
L’un des points les plus sensibles concerne le traitement médiatique différencié de ces conflits. L’intervention américaine au Venezuela est présentée comme fondamentalement différente de celle menée par la Russie en Ukraine. Cette distinction repose moins sur des critères juridiques objectifs que sur l’image des dirigeants concernés et leur place dans l’imaginaire politique occidental.
Maduro, figure peu appréciée en Europe, est aisément qualifié de dictateur illégitime. À l’inverse, les justifications américaines bénéficient d’une indulgence médiatique manifeste. Pourtant, sur le plan strictement géopolitique, les mécanismes à l’œuvre sont similaires: lorsqu’une grande puissance se sent menacée, elle agit, puis adapte a posteriori son discours moral.
Un monde dangereux et instable
En réalité, ce qui inquiète, c’est l’entrée du monde dans une phase de grande instabilité. Après trente ans de domination unipolaire américaine, cet ordre est désormais contesté. Plus on s’éloigne des frontières des États-Unis, plus leur capacité à imposer leur volonté s’affaiblit.
Cette recomposition explique la volonté américaine de désengagement relatif en Ukraine et la recherche d’un apaisement avec la Russie, afin d’éviter un rapprochement stratégique trop étroit entre Moscou et Pékin. La Chine — et en particulier la question de Taïwan — demeure le véritable rival stratégique à long terme. Dans ce contexte, l’Amérique latine redevient une zone prioritaire de la sphère d’influence américaine. Le Venezuela, riche en ressources et étroitement lié à la Russie et à la Chine, cristallise ces tensions. Les arguments avancés — lutte contre la drogue, défense de la démocratie, sécurité nationale — relèvent d’une stratégie de mise en récit destinée à orienter et façonner l’opinion publique à grande échelle.
Logique des grandes puissances et fin des illusions morales
Il convient de rappeler que, du côté russe, l’objectif fondamental était d’empêcher l’extension de l’OTAN en Ukraine. Il importe également de souligner que l’Ukraine constitue un espace historiquement et stratégiquement sensible pour la Russie, marqué par des liens politiques, culturels et sécuritaires profonds. L’intégration de ce territoire dans la sphère d’influence occidentale, accompagnée par l’OTAN, aurait représenté un facteur de déstabilisation majeur pour l’ensemble de la région.
Dans cette optique, les stratégies américaines peuvent être perçues comme conscientes de cette fragilité. Les États-Unis auraient identifié l’Ukraine comme un point névralgique de la stabilité régionale, précisément parce que le président russe, Vladimir Poutine, est présenté comme un dirigeant indépendant, peu enclin à se laisser « éduquer » ou contraindre par des puissances extérieures, et fermement attaché à la défense des intérêts nationaux russes. Cette posture rend les relations avec d’autres grandes puissances inévitablement conflictuelles et tendues.
Les grandes puissances et le droit des Nations unies aux oubliettes
Constatons désormais que les grandes puissances agissent en fonction de leurs intérêts économiques et de sécurité, sans se plier aux normes habituellement exigées des États plus faibles. Les États-Unis comme la Russie interviennent militairement lorsque leurs intérêts sont en jeu. Ces interventions peuvent être justifiées par des récits officiels ou, parfois, par des arguments mensongers, mais elles poursuivent toujours le même objectif: défendre et optimiser leurs propres intérêts.
À ce titre, il convient de rejeter toute lecture strictement morale des conflits et d’écarter toute approche moraliste consistant à désigner un «camp du bien» et un «camp du mal». L’inverse reviendrait à condamner certaines interventions tout en en excusant d’autres. Dans les faits, la différence de traitement au sein de la «communauté occidentale» est criante: le changement de régime au Venezuela tend à être implicitement légitimé, à l’inverse de l’intervention russe en Ukraine, jugée moralement inacceptable par de nombreux responsables occidentaux.
Le droit des peuples et l’incohérence occidentale
Dans cette logique, si les Européens appliquaient de manière constante et cohérente le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ils devraient également envisager des mesures à l’encontre des États-Unis pour certaines de leurs actions, notamment vis-à-vis du Venezuela. Or, aucune sanction n’est aujourd’hui envisagée contre Washington, alors même que certaines de ses interventions peuvent être considérées comme tout aussi contraires à ce principe.
Il en découle que les sanctions imposées à la Russie relèvent moins d’une application uniforme du droit international que d’un choix politique et idéologique assumé. Cette asymétrie révèle une lecture sélective des normes juridiques internationales, à laquelle contribuent l’Union européenne et une partie de ses relais médiatiques, en particulier dans l’espace transatlantique germanophone, participant ainsi à une interprétation partielle des conflits internationaux.
Le point de vue suisse : une neutralité à géométrie variable
Il est difficile de ne pas constater qu’au regard des événements récents, la Suisse se trouve dans une situation d’ambiguïté stratégique. En toute logique, elle devrait, a minima, condamner l’intervention américaine au Venezuela ou, à défaut, envisager des mesures comparables à celles adoptées dans d’autres contextes. Or, une telle hypothèse apparaît largement irréaliste et politiquement inconcevable.
Cette situation met en lumière l’erreur majeure commise par les autorités suisses lorsqu’elles ont choisi de s’engager aussi nettement en faveur de l’Ukraine et de s’aligner politiquement sur un régime de sanctions dirigé contre la Russie. Ce positionnement fragilise la cohérence de la posture traditionnelle de neutralité helvétique. Il serait cohérent que la Suisse revienne à ses fondamentaux, en réaffirmant une neutralité pleine et entière: absence de participation militaire, refus des sanctions économiques, et maintien d’une distance claire vis-à-vis des guerres par procuration et des affrontements économiques entre grandes puissances. Cette neutralité constitue historiquement une condition essentielle de crédibilité, de stabilité et de sécurité pour un petit État évoluant dans un environnement dominé par des acteurs nettement plus puissants.
En tant que citoyen ou responsable politique, chacun peut condamner moralement les actions de dirigeants étrangers, qu’il s’agisse de Donald Trump au Venezuela ou de Vladimir Poutine en Ukraine. En revanche, en tant qu’État, la Suisse devrait s’abstenir de juger et se concentrer sur une posture neutre, calme et cohérente.
Les États-Unis, champions des changements de régime
Il est établi que les États-Unis ont historiquement joué un rôle central dans les politiques de renversement de régimes jugés indésirables, souvent justifiées au nom de valeurs universelles, mais répondant avant tout à la défense de leurs propres intérêts stratégiques. Les exemples de l’Irak sous Saddam Hussein, de la Libye sous Mouammar Kadhafi, ou plus largement de certaines interventions en Afrique du Nord, illustrent cette dynamique. Ces opérations ont fréquemment débouché sur des situations de chaos durable, favorisant l’instabilité régionale et la montée du terrorisme, notamment avec l’émergence de groupes tels que l’organisation État islamique.
Cette logique interventionniste est en grande partie portée par des courants néo-conservateurs influents, présents aussi bien au sein du Parti républicain que du Parti démocrate. Si Donald Trump a cherché à s’en démarquer sur le plan rhétorique, ses décisions relèvent néanmoins davantage d’un pragmatisme fondé sur la défense des intérêts américains que d’un renoncement réel à cette tradition interventionniste.
Limites et spécificités de l’action russe
À l’inverse, la Russie semble éprouver des difficultés à mener à terme ce type d’action sans susciter une réprobation internationale immédiate. La question est historiquement sensible, notamment au regard de l’héritage soviétique : Budapest en 1956 et la Tchécoslovaquie en 1968 demeurent des références marquantes dans la mémoire collective internationale.
S’agissant de l’Ukraine, même si un changement de régime a pu être envisagé à Kiev, les tentatives en ce sens ont échoué. L’hypothèse d’une opération rapide visant à neutraliser le pouvoir en place aurait été mal exécutée et s’est heurtée à des résistances inattendues. À cela s’ajoute la dimension émotionnelle et historique de la relation entre la Russie et l’Ukraine. Pour une part significative de la population russe, l’Ukraine demeure perçue comme un espace intimement lié à l’histoire et à l’identité nationales. Cette perception contribue à expliquer, au moins en partie, le soutien dont bénéficie Vladimir Poutine au sein de l’opinion publique russe.
Humilité, ignorance et refus de l’illusion de toute-puissance
L’histoire du monde apparaît avant tout comme une chronique d’incompréhensions. Pourtant, il existe toujours des individus convaincus de tout savoir, tout en se révélant incapables d’écouter réellement. Dans le contexte contemporain, « entendre » — au sens d’accueillir les arguments adverses, de prendre en compte les réalités culturelles ou d’appréhender des logiques géopolitiques différentes — devient de plus en plus difficile, voire socialement disqualifié.
La neutralité suisse comme éthique politique
Il convient de le rappeler avec clarté : la neutralité suisse, telle qu’elle est inscrite dans les principes fondamentaux de l’État, ne constitue pas uniquement une posture stratégique, mais une discipline morale et politique. Elle confère à la Suisse une capacité de modération indispensable dans un monde marqué par les excès, les passions idéologiques et les affrontements de puissances.
Or, il est préoccupant de constater avec quelle légèreté les autorités actuelles semblent considérer les combats menés par les générations précédentes pour préserver la souveraineté et l’indépendance du pays.
Louis GIROUD