Apolline de Malherbe "remise en place" par Emmanuel Todd
Décryptage de l'entretien entre Apolline De Malherbe et Emmanuel Todd : une vision critique des enjeux géopolitiques et économiques mondiaux (13 décembre 2024)
Dans un entretien dense et percutant, l'anthropologue et démographe Emmanuel Todd a partagé avec la journaliste Apolline De Malherbe son analyse des tensions géopolitiques actuelles, particulièrement entre l'Occident, l'Ukraine, et la Russie. Il y a dénoncé les choix stratégiques qu'il juge erronés et les illusions qui, selon lui, ont mené à l’impasse actuelle.
Un piège auto-tendu en Ukraine
Apolline De Malherbe : Vous dites que les États-Unis sont tombés dans un piège en Ukraine. Pouvez-vous expliquer ?
Emmanuel Todd : Ce piège, ils se le sont tendu eux-mêmes, en partie à cause de l'illusion d'une faiblesse russe et de la croyance dans leur supériorité industrielle et militaire. Ils ont entretenu l'Ukraine dans l'idée que l'Occident avait les moyens de soutenir la guerre, mais la réalité est différente. Aujourd'hui, les États-Unis doivent faire produire leurs missiles antiaériens Patriot en Allemagne, faute de capacités industrielles suffisantes chez eux. Cela révèle un déclin profond, tant industriel qu'économique.
Todd déplore également les souffrances infligées à l'Ukraine, qu'il attribue à des promesses occidentales irréalistes. Selon lui, l'Europe et les États-Unis ont échoué à prendre en compte l'érosion de leurs propres bases industrielles et humaines, rendant leur soutien militaire de plus en plus difficile à maintenir.
L'Europe face à ses propres contradictions
Apolline De Malherbe : Pensez-vous que l’Europe aurait dû éviter de rompre ses liens avec la Russie ?
Emmanuel Todd : Absolument. Nous aurions dû amarrer l’Europe et la Russie pour en faire une grande entité économique et stratégique. La rupture a poussé la Russie à se replier sur elle-même, la coupant de potentiels partenariats européens, notamment après des périodes d'ouverture comme celle qui a suivi la guerre d'Irak.
Todd pointe également les disparités entre les pays européens. Selon lui, si l'Allemagne semble mieux s'en sortir, la France et surtout l'Angleterre souffrent davantage des effets d'une mondialisation mal maîtrisée et d'une dépendance excessive à l’égard des États-Unis.
Une critique de l’oligarchie libérale
Au-delà de la géopolitique, Todd élargit son analyse au fonctionnement des démocraties occidentales.
Apolline De Malherbe : Vous avez évoqué un passage de la démocratie libérale à ce que vous appelez une "oligarchie libérale". Que voulez-vous dire par là ?
Emmanuel Todd : Nous vivons dans un système où les élites économiques et politiques dominent, avec une perte progressive de pouvoir réel pour les citoyens. En France, par exemple, l'État est devenu impuissant, aligné sur les intérêts américains et sous surveillance, notamment via des outils comme la NSA.
Pour Todd, cette situation reflète un affaiblissement global des démocraties occidentales, où les grands discours sur la souveraineté masquent une dépendance croissante aux États-Unis et à leurs intérêts stratégiques.
Des choix stratégiques à repenser
Apolline De Malherbe : Aurions-nous dû, dès le départ, dire à l’Ukraine qu’on ne pouvait rien pour elle ?
Emmanuel Todd : C'est facile à dire avec le recul, mais mon rôle est d'analyser, pas de donner des conseils politiques. Ce qui est certain, c'est que nous aurions dû négocier avec la Russie bien avant. Il faut comprendre que les tensions actuelles sont le résultat de décennies de choix erronés, notamment une mondialisation qui a affaibli les économies occidentales.
Apolline De Malherbe : Vous affirmez que les États-Unis sont tombés dans un piège en Ukraine. Que voulez-vous dire par là ?
Emmanuel Todd : Les États-Unis se sont piégés eux-mêmes, avec l’aide du nationalisme ukrainien. Ils ont sous-estimé la résilience de la Russie et surestimé leurs capacités industrielles. Ils ont entretenu l’illusion que l’Occident pourrait soutenir une guerre prolongée, mais les faits prouvent le contraire. Aujourd’hui, les États-Unis doivent faire produire leurs missiles antiaériens Patriot en Allemagne, faute de main-d’œuvre et d’ingénieurs qualifiés chez eux. Cela illustre leur déclin industriel.
Selon Todd, cette situation est aggravée par des promesses irréalistes faites à l’Ukraine, qui se traduisent aujourd’hui par des souffrances inutiles. L’Occident aurait, selon lui, manqué de lucidité en ignorant la désindustrialisation de ses économies.
Une Europe désorientée
Apolline De Malherbe : Aurions-nous dû éviter de rompre les liens avec la Russie ?
Emmanuel Todd : Oui. Nous aurions dû intégrer la Russie à l’Europe pour en faire une entité commune. Au lieu de cela, nous avons élargi l’OTAN vers l’Est, provoquant une Russie qui n’allait pourtant pas bien elle-même. Cette rupture a renforcé son isolement et contribué à la situation actuelle. La Russie aurait pu devenir un partenaire stratégique, notamment en période de relative ouverture, comme après la guerre d’Irak.
Todd fait également état des disparités au sein de l’Europe : si l’Allemagne parvient à maintenir une relative stabilité, la France et surtout l’Angleterre subissent les effets d’un déclin industriel et d’une dépendance croissante aux États-Unis.
Illusions industrielles et déclin occidental
Apolline De Malherbe : Votre analyse laisse entendre que l’Occident a entretenu des illusions sur sa capacité à soutenir la guerre en Ukraine. Est-ce le cas ?
Emmanuel Todd : Tout à fait. Les États-Unis ne disposent plus des moyens industriels nécessaires pour produire des équipements de pointe en quantité suffisante. Ce déclin industriel n’est pas un phénomène récent, mais il devient critique dans un contexte de guerre prolongée. Cette réalité est emblématique d’un Occident qui s’est fragilisé en croyant à tort que la mondialisation économique renforcerait sa position.
Pour Todd, cette crise révèle une faille structurelle profonde dans les économies occidentales, amplifiée par des décennies de désindustrialisation et de politiques globalisées.
Une démocratie libérale devenue oligarchie libérale
Apolline De Malherbe : Vous évoquez une transformation de la démocratie libérale en ce que vous appelez une "oligarchie libérale". Que voulez-vous dire par là ?
Emmanuel Todd : Nous ne sommes plus dans une démocratie véritable, mais dans un système où les élites économiques et politiques concentrent le pouvoir. En France, par exemple, l’État est désormais aligné sur les intérêts américains et contrôlé par l’OTAN. Les dirigeants européens, qui auraient pu prendre leurs distances, sont surveillés de près par des institutions comme la NSA.
Cette critique s’accompagne d’une remise en question de la rhétorique politique actuelle. Todd estime que la France a perdu sa capacité d’action indépendante, devenant un acteur secondaire sur l’échiquier géopolitique.
L’Ukraine : des souffrances inutiles ?
Apolline De Malherbe : Aurions-nous dû, dès le départ, dire à l’Ukraine qu’on ne pouvait rien pour elle ?
Emmanuel Todd : Avec le recul, bien sûr. Mais mon rôle est de faire une analyse historique, pas de donner des conseils politiques. Ce qui est certain, c’est que nous aurions dû négocier avec la Russie bien plus tôt. L’illusion que l’Occident pouvait maintenir un soutien durable à l’Ukraine a conduit à des souffrances inutiles pour ce pays.
Pour Todd, cette erreur découle d’une méconnaissance des réalités géopolitiques et industrielles. Une approche plus prudente aurait pu éviter l’escalade actuelle.
Une vision sur le long terme
Apolline De Malherbe : Votre approche, basée sur l’histoire de la longue durée, donne une perspective particulière. Qu’apportez-vous avec cette méthode ?
Emmanuel Todd : Je m’inscris dans la tradition de l’École des Annales, qui analyse les évolutions sur le temps long. Cela permet de comprendre les causes profondes des phénomènes actuels, comme le déclin industriel américain ou la montée en puissance de l’Asie. Ces dynamiques ne se résolvent pas par des décisions ponctuelles, mais nécessitent une refonte des modèles économiques et politiques.
Todd invite à une réflexion critique sur les conséquences de la mondialisation et sur la place de l’Europe dans un monde multipolaire. Il plaide pour une révision des stratégies occidentales, en tenant compte des transformations globales.
Une invitation à repenser les choix géopolitiques
L’entretien avec Emmanuel Todd met en lumière les erreurs stratégiques de l’Occident, qu’il relie à des causes historiques profondes. Il appelle à dépasser les discours simplistes pour mieux comprendre les défis économiques, industriels et politiques qui façonnent les relations internationales. Plus qu’une critique, ses propos sont une invitation à repenser les modèles actuels pour éviter de nouvelles impasses.