Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

Comprendre la chute du régime de Bachar el-Assad

15 Décembre 2024, 05:16am

Publié par Louis Giroud

La Syrie est au centre d’un conflit où les intérêts internationaux s’affrontent, transformant le pays en champ de bataille géopolitique. L’accord de 2020 entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan, destiné à stabiliser la région, n’aura été qu’un répit temporaire. Le soutien turc aux groupes djihadistes, les ambitions stratégiques des États-Unis, et les bénéfices qu’en tire Israël met en lumière les responsabilités des grandes puissances dans la fragmentation de la Syrie et interroge les scénarios possibles pour un pays désormais au bord du chaos, où les civils demeurent les premières victimes d’une guerre sans fin.

Pour qu’un accord prenne fin, l’une des parties doit déclarer forfait ou quitter la table. Mais pour qu’il implose avec une telle brutalité, il faut un acte plus radical : renverser cette table. Le 5 mars 2020, l’accord obtenu entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan a figé le conflit syrien, qui dévastait le pays depuis près d’une décennie. À travers ce succès diplomatique, Moscou s’érigeait en puissance militaire victorieuse et en artisan de paix, tandis qu’Erdoğan, stratège pragmatique, s’alignait sur l’un des chefs de file d’un « Nouveau Monde » en construction. Pourtant, quatre ans et demi plus tard, c’est bien la Turquie qui semble avoir pris ses distances avec cet accord. À l’évidence, la fulgurante percée de la nébuleuse djihadiste Hayat Tahrir al-Sham (HTS) ne pourrait avoir lieu sans un soutien logistique et renseigné de la Turquie. Mais cette « trahison » apparente n’est qu’une partie d’une stratégie globale orchestrée par un acteur plus vaste : l’axe américano-sioniste.

Une victoire d’Erdogan ?

La Turquie a longtemps protégé un réseau de groupes armés dans la province d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie. Ces milices, pour la plupart sous influence turque, constituaient un outil diplomatique autant qu’une menace latente, permettant à Ankara de peser dans les négociations avec le régime syrien. Cependant, les signes d’impatience étaient perceptibles depuis longtemps : la question des trois millions de réfugiés syriens en Turquie, combinée à celle des Kurdes, ennemis historiques de la Turquie, a enflammé les tensions. Or, Bachar el-Assad a systématiquement refusé de négocier tant que toutes les forces étrangères, y compris turques, n’auraient pas quitté le sol syrien. Cette posture intransigeante de Damas, bien qu’attendue, a placé Erdoğan dans une impasse stratégique.

Alors, pourquoi Ankara aurait-elle permis le renversement de cet équilibre fragile ? Les gains immédiats semblent bien maigres pour la Turquie. Bien que les médias occidentaux présentent Erdoğan comme un opportuniste, détournant les groupes pro-turcs vers les bastions kurdes de Tall Rifaat et Manbij, cette offensive présente un risque considérable. Sans l’équilibre relatif maintenu par le régime syrien, les Kurdes pourraient s’engager dans la réalisation de leur projet d’état, le Kurdistan, une perspective inacceptable pour la Turquie. Cette dernière pourrait être forcée d’intervenir militairement pour contrer ce scénario, avec toutes les conséquences internes et régionales que cela implique.

Donal Trump mis à l’épreuve

Cette situation n’est pas sans rappeler les tragédies afghane, irakienne et libyenne. Le schéma est éprouvé : infiltration et financement de groupes djihadistes par la CIA, déclenchement du chaos et exploitation des résultats au profit des intérêts américains et israéliens. Le leader d’HTS, Abou Mohammed al-Joulani, est un produit de cette dynamique. Ancien cadre de l’État islamique en Irak, il est arrivé en Syrie en 2011, fort de financements et d’un appui logistique américain. Aujourd’hui, sous une image soigneusement polie par des « spin doctors » occidentaux, il présente ses forces comme des « rebelles modernistes », tout en restant fidèle à l’agenda djihadiste.

Mais la véritable question demeure : qui, aux États-Unis, bénéficie du renversement de Bachar el-Assad ? L’administration Biden pourrait y voir un coup stratégique pour affaiblir la Russie, un acteur central de la résistance syrienne. Mais l’ombre de Donald Trump plane également sur cet épisode. Si l’hypothèse d’un état profond trumpiste, opérant parallèlement à l’administration officielle depuis 2020, se confirme, alors la chute d’el-Assad pourrait représenter un atout pour Trump dans ses négociations futures avec la Russie. Privée de la base navale de Tartous, Moscou verrait son influence en Méditerranée gravement compromise, affaiblissant sa position dans les pourparlers sur l’Ukraine.

Israël le grand gagnant, mais jusqu’à quand ?

Enfin, il ne faut pas sous-estimer le rôle d’Israël, grand bénéficiaire de l’effondrement syrien. Privée de son corridor logistique reliant l’Iran au Hezbollah, la Résistance est en danger. L’annexion du plateau du Golan par Tel-Aviv, le 9 décembre, s’inscrit dans cette dynamique : une victoire stratégique pour l’état hébreu, obtenue dans l’indifférence générale. La disparition de Bachar el-Assad affaiblit également la Russie et l’Iran, ouvrant la voie à une domination américano-sioniste accrue dans la région.

Trois scénarios se dessinent pour l’avenir de la Syrie : un partage ethnique du territoire, une domination complète par un régime sunnite pro-américain, ou un chaos incontrôlable, semblable à celui de l’Irak post-2003. Tous ces scénarios laissent peu d’espoir pour une stabilisation durable. Le partage ethnique pourrait satisfaire temporairement les grandes puissances, mais il accentuerait les tensions avec la Turquie, hostile à toute reconnaissance officielle d’un Kurdistan. La domination sunnite, en revanche, renforcerait la mainmise américano-israélienne tout en marginalisant l’Iran et la Russie. Enfin, le chaos généralisé, bien qu’imprévisible, pourrait profiter à ceux qui sément la division et prospèrent dans le désordre.

Un État hors contrôle

Il convient également de se demander si la CIA contrôle pleinement la nébuleuse djihadiste qu’elle a contribué à armer et à structurer. Une dérive incontrôlée, semblable à l’apparition de l’État islamique en 2014, pourrait provoquer un embrasement général. Les milliers de combattants de l’EI encore emprisonnés dans les camps kurdes du nord-est syrien constituent une bombe à retardement, susceptible d’exploser à tout moment. Un tel scénario pourrait déstabiliser toutes les parties impliquées – Américains, Turcs, Russes et Iraniens –, sauf ceux qui prospèrent dans le chaos et l’anarchie : les acteurs cyniques qui orchestrent cette stratégie au service de leurs propres intérêts.

Le conflit syrien reste un échiquier complexe où chaque coup révèle les alliances et les ambitions des puissances mondiales. Ce drame, qui a coûté la vie à des centaines de milliers de personnes, illustre les limites des discours sur la paix et la stabilité. Il rappelle que, dans ce jeu cynique, les véritables perdants sont toujours les peuples pris au piège des grandes manœuvres géopolitiques.

Commenter cet article