Entretien avec Graham Fuller : Éclairages sur le conflit syrien et les enjeux géostratégiques mondiaux
Le lundi 9 décembre, Graham Fuller, ancien officier de renseignement de la CIA et analyste géopolitique, s’est exprimé au micro de Pascal Lottaz pour analyser les événements récents en Syrie. Cet échange, d’une grande densité, aborde la chute de Bachar al-Assad, les implications pour la Russie, les États-Unis, et les régimes islamistes, ainsi que les conséquences sur les équilibres au sein des BRICS. Voici une retranscription et analyse structurée des questions et réponses clés.
Pascal Lottaz : Quelle est votre analyse de l’évolution récente en Syrie, notamment depuis la chute du régime de Bachar al-Assad ?
Graham Fuller : La situation actuelle en Syrie est l’une des plus complexes sur le plan géopolitique. La perception dominante, à court terme, présente la Russie, l’Iran et la Syrie comme les grands perdants, tandis qu’Israël et les États-Unis semblent gagnants. Cependant, l’histoire régionale nous enseigne que ces équilibres sont souvent éphémères.
Un point central est que les États-Unis n’ont pas une bonne expérience dans leur gestion des mouvements djihadistes. Qu’ils coopèrent avec eux ou les combattent, ces groupes échappent souvent à leur contrôle et finissent par se retourner contre eux. Cela soulève des questions stratégiques : les intérêts américains et israéliens seront-ils mieux servis avec un régime djihadiste à Damas ? C’est un débat ouvert.
P.L. : Pourquoi ce nouveau régime islamiste semble-t-il trouver des terrains d’entente avec Israël ?
G.F. : Il est probable que ce nouveau pouvoir islamiste à Damas cherche pour l’instant à éviter toute confrontation avec Washington et Tel-Aviv. Cela pourrait être stratégique, pour asseoir son pouvoir sans provoquer une réaction immédiate de la part des États-Unis et d’Israël. Cependant, un changement profond et durable dans leurs relations reste peu plausible. Historiquement, les mouvements djihadistes ont rarement coopéré durablement avec des acteurs occidentaux ou israéliens.
P.L. : Quelle est la position de la Russie dans cette crise, et pourquoi n’est-elle pas intervenue davantage pour soutenir Assad ?
G.F. : La décision russe de ne pas s’impliquer plus fortement à ce stade semble prudente. S’engager davantage en Syrie aurait mobilisé d’importantes ressources militaires, risquant de compromettre leurs priorités stratégiques, notamment en Ukraine. La Russie a probablement évalué qu’elle pouvait négocier avec tout nouveau pouvoir à Damas à long terme, tout en évitant un éventuel « piège syrien » qui aurait épuisé ses moyens militaires.
P.L. : Comment interprétez-vous les tensions entre les intérêts turcs, kurdes et ceux des États-Unis en Syrie ?
G.F. : Les contradictions entre les acteurs de l’OTAN en Syrie, notamment la Turquie et les États-Unis, sont évidentes. La Turquie demeure focalisée sur la suppression du mouvement kurde, qui reste sa priorité géopolitique. Cette opposition fondamentale avec les États-Unis, qui soutiennent les Kurdes dans le nord-est syrien, pourrait provoquer de sérieux clivages au sein de l’OTAN.
P.L. : Les ambitions israéliennes, notamment sur le plateau du Golan, évoluent-elles dans ce contexte ?
G.F. : La situation actuelle pourrait renforcer un sentiment triomphaliste en Israël. Le pays cherche à étendre ses frontières stratégiques, notamment sur le plateau du Golan. Cependant, une expansion excessive risque de provoquer des réactions violentes et de raviver des tensions dans une région déjà instable.
P.L. : Quelles sont les implications pour les BRICS, compte tenu des récents événements en Syrie ?
G.F. : Les BRICS traversent une phase d’expansion, mais l’épisode syrien met en évidence les tensions potentielles entre leurs membres, comme la Turquie et la Russie. La Turquie, bien qu’aspirante, joue un jeu risqué en soutenant des groupes djihadistes qui affaiblissent la position russe en Syrie. Cela pourrait néanmoins renforcer la capacité des BRICS à gérer des désaccords internes si ces différences sont surmontées.
Conclusion : Cet entretien illustre les dynamiques fluctuantes du Moyen-Orient, où aucun acteur ne peut prétendre à une victoire définitive. La Russie adopte une posture prudente, évitant de s’enliser dans un nouveau conflit, tandis que les États-Unis et Israël naviguent des alliances incertaines avec des groupes djihadistes. Dans ce contexte, la stabilité future de la région dépendra de la capacité des acteurs locaux et mondiaux à éviter des escalades inutiles et à négocier des arrangements pragmatiques.