Syrie, Israël, Ukraine... Confidences de l'ancien ambassadeur suisse Jean-Daniel Ruch
Né dans le Jura bernois à Moutier, Jean-Daniel Ruch revient sur un parcours riche en défis diplomatiques, marqué par des engagements dans des zones sensibles comme le Moyen-Orient, les Balkans et la Turquie. Sa carrière, à la fois brillante et controversée, illustre les complexités d'un monde diplomatique où s'entrelacent diplomatie, politique et intérêts nationaux.
Jean-Daniel Ruch a débuté sa carrière en se consacrant aux enjeux de sécurité européenne, notamment dans les Balkans, avant de s’impliquer dans des théâtres encore plus complexes comme le Moyen-Orient. De 2008 à 2012, il fut Représentant spécial de la Suisse pour le Moyen-Orient, puis ambassadeur en Israël de 2016 à 2021, après avoir occupé des fonctions similaires en Serbie et en Turquie. Il a ainsi navigué entre crises diplomatiques, questions de sécurité et enjeux humanitaires majeurs.
En Turquie, il a notamment dû faire face à une année 2020 dramatique, marquée par un séisme dévastateur ayant causé jusqu’à 150 000 morts. À cela s’ajoutait une crise économique profonde frappant directement le personnel de son ambassade, une situation exacerbée par l’inflation galopante. Ses appels à Berne pour ajuster les salaires de ses collaborateurs n’ont rencontré que des refus, une incompréhension qui l’a marqué. En 2022, alors qu’il venait d’être nommé Secrétaire d’État, Jean-Daniel Ruch a été contraint de démissionner sous la pression d’une campagne de dénigrement ciblée. Selon lui, des rumeurs infondées sur sa vie privée ont été relayées par la presse sans preuves concrètes.
L’Interview accordée à la chaîne Youtube «Antithèse»:
Antithèse: Vous avez démissionné après avoir été nommé secrétaire d’État. Que s’est-il passé ?
Jean-Daniel Ruch : Cela a défrayé la chronique dans la presse romande. Peu après ma nomination, une campagne de dénigrement a été lancée contre moi, avec des accusations basées sur des ragots concernant ma vie privée. Il n’y a jamais eu de procédures disciplinaires, administratives ou pénales. Cette situation a été aggravée par l’absence de soutien de ma hiérarchie au DDPS. Face à ce manque de soutien et à une année éprouvante en Turquie marquée par un tremblement de terre dévastateur et une crise économique, j’ai décidé de démissionner.
Antithèse: Vous avez mentionné des « intérêts puissants » opposés à votre nomination. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Jean-Daniel Ruch : Il est difficile de savoir précisément. L’unique enquête sérieuse menée, par Die Weltwoche, suggère des pressions venant de différents lobbies, dont peut-être le lobby israélien. J’ai aussi exprimé des opinions divergentes sur des sujets sensibles, comme la menace russe, lors de réunions internes, ce qui a pu déplaire à certains cercles influents.
Antithèse: Vous avez été ambassadeur en Israël. Quelle est votre lecture de la situation actuelle au Proche-Orient ?
Jean-Daniel Ruch : La région est marquée par des défis complexes : gouvernance, justice, et réconciliation après des décennies de conflits. Par exemple, en Syrie, la transition devra préserver les institutions existantes pour éviter un chaos comme en Libye ou en Irak. Au-delà, la situation à Gaza reflète une logique sécuritaire israélienne visant à rétablir une dissuasion après le 7 octobre 2023, combinée à des dynamiques nationalistes et messianiques favorisant un nettoyage ethnique. Cette approche risque d’aggraver la situation humanitaire et de compromettre toute solution durable.
Antithèse: Pensez-vous que la solution à deux États soit encore possible ?
Jean-Daniel Ruch : À l’époque où je travaillais sur ce dossier, elle semblait à portée de main. Cependant, les extrémismes des deux côtés ont empêché sa mise en œuvre. Aujourd’hui, elle reste théoriquement soutenue par la communauté internationale, mais la réalité sur le terrain, notamment la colonisation en Cisjordanie, rend cette solution de plus en plus irréaliste.
Antithèse: Quelle est votre position sur la neutralité suisse ?
Jean-Daniel Ruch : La neutralité fait partie de l’ADN de la Suisse et constitue une composante essentielle de son soft power. Cependant, elle doit évoluer avec le contexte mondial. Nous devrions envisager une « neutralité 3.0 », adaptée aux nouveaux enjeux internationaux. La Suisse pourrait jouer un rôle de médiateur entre les grandes puissances et promouvoir la maîtrise des armements et le désarmement.
Antithèse: Comment percevez-vous les relations entre la Suisse et l’OTAN ?
Jean-Daniel Ruch : Je suis sceptique quant à un rapprochement trop rapide avec l’OTAN. La Suisse bénéficie d’une interopérabilité militaire suffisante et doit préserver son indépendance. Se précipiter dans cette alliance pourrait compromettre notre neutralité et notre rôle unique sur la scène internationale.
Antithèse: Vous avez évoqué la justice internationale. Quelle est votre opinion sur la Cour pénale internationale (CPI) ?
Jean-Daniel Ruch : La CPI est essentielle pour inculper les responsables de crimes graves, quelle que soit leur nationalité. Cependant, elle est sous pression, notamment de la part d’États comme les États-Unis et Israël. Il est crucial que les pays européens soutiennent cette institution pour préserver la justice internationale et éviter que des puissants échappent à leurs responsabilités.
Antithèse: Quels enseignements tirez-vous de vos expériences diplomatiques ?
Jean-Daniel Ruch : Mon parcours m’a montré l’importance du dialogue, même avec des adversaires idéologiques. Qu’il s’agisse de travailler avec des représentants du Hamas ou d’autres acteurs difficiles, il faut toujours chercher des solutions inclusives pour créer des dynamiques positives. Cela nécessite du temps, de la patience, et souvent une vision à long terme.
L’Entretien vidéo
00:00 Intro
02:39 Présentation
04:15 Poussé à la démission
11:35 Les enjeux en Syrie
23:22 Le Hamas
25:40 En Palestine, la solution à deux États
31:35 Messianisme, nationalisme et militarisme en Israël
35:38 Gaza et nettoyage ethnique
41:36 Cisjordanie et colonisation
48:51 L'Iran
52:45 Les États-Unis au Proche-Orient
58:17 Port de Tartous et intérêts russes
1:00:35 La CPI et la justice internationale
1:10:38 Géorgie, Slovaquie et Roumanie
1:18:01 Les révolutions de couleurs
1:20:25 Ukraine: l'échec des négociations d'Istanbul
1:28:50 La Suisse et l'OTAN
1:43:28 Carte blanche - La neutralité suisse
Cet entretien a été enregistré le 9 décembre 2024.
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