Les révélations inédites de Thierry Meyssan sur les événements en Syrie
Dans cet entretien croisé entre Eric Verhaeghe du Courrier des Stratèges et Edouard Husson avec Thierry Meyssan, ce dernier fait des révélations fracassantes sur le conflit en Syrie... et sur le nouvel ordre mondial qui s'annonce.
Comment comprendre les événements récents en Syrie dans un contexte plus large ?
Thierry Meyssan :
Pour comprendre ce qui s'est passé, il faut adopter une vision à la fois globale et historique. Selon moi, deux projets s’affrontent depuis 20 ans, menés par des acteurs issus des mêmes cercles de pouvoir aux États-Unis.
Le premier, conçu par Donald Rumsfeld et l’amiral Arthur Cebrowski, vise à détruire systématiquement les structures étatiques des pays riches en ressources ou situés dans des zones stratégiques. C’est dans ce cadre qu’ont eu lieu les destructions de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Libye, et maintenant de la Syrie.
Le deuxième projet est celui des nostalgiques de la Seconde Guerre mondiale, comme les sionistes révisionnistes en Israël, les nationalistes intégraux en Ukraine ou encore les impérialistes japonais. Leur objectif est de provoquer une confrontation directe avec la Russie et la Chine, tout en instaurant des régimes autoritaires.
Que s’est-il passé en Syrie, selon vous ?
Thierry Meyssan :
La destruction de la Syrie a suivi un schéma similaire à celui de l’Irak ou de la Libye. Tout d’abord, l’économie a été affaiblie, notamment par des sanctions et des famines organisées. Ensuite, les djihadistes ont été armés et financés via des canaux comme le Qatar, avant d’être déployés massivement contre un État déjà exsangue.
En parallèle, il y a eu des trahisons internes. Par exemple, certains généraux syriens ont fui, comme ce fut le cas en Irak où de nombreux officiers ont quitté le pays avant l'invasion américaine.
La Russie et l’Iran n’ont-ils pas anticipé cette situation ?
Thierry Meyssan :
Ni la Russie ni l’Iran n’ont anticipé l’effondrement rapide de la Syrie. La Russie a d’ailleurs négocié, lors d’une réunion au format d’Astana tenue à Doha le 8 décembre, des garanties minimales pour préserver certains sanctuaires chiites et chrétiens, ainsi que la sécurité des soldats syriens. Cela montre qu’elle était déjà dépassée par la situation.
En Iran, il y a également eu des divisions internes. Selon mes sources, l’actuel président iranien aurait permis l’affaiblissement de l’axe de la résistance, notamment en transmettant des informations ayant conduit à des assassinats ciblés de figures comme Hassan Nasrallah du Hezbollah.
Quelle est la position de la Turquie dans cette crise ?
Édouard Husson :
La Turquie, dirigée par Recep Tayyip Erdogan, a été surprise par l’ampleur de la progression des djihadistes. Elle a rapidement envoyé des troupes pour soutenir ces groupes, mais son objectif est clair : prendre Alep en Syrie, puis Mossoul en Irak, dans une logique d’expansion néo-ottomane.
Cependant, cet engagement détourne Erdogan de son projet initial d’expansion vers l’Asie centrale et complique la situation interne de la Turquie, notamment avec les Kurdes.
Israël a-t-il joué un rôle dans cette crise ?
Thierry Meyssan :
Israël a soutenu les djihadistes en Syrie, notamment en leur fournissant un appui aérien lors de leurs offensives contre l’armée syrienne. Benjamin Netanyahou avait déjà accueilli des membres d’Al-Qaïda dans des hôpitaux israéliens au début du conflit, et l’armée israélienne a bombardé à plusieurs reprises les positions syriennes pour faciliter la progression des djihadistes.
Quel pourrait être l’avenir de l’axe de la résistance, notamment le Hezbollah ?
Thierry Meyssan :
L’organisation en tant que telle est affaiblie. Son leadership actuel, incarné par Naim Kassem, manque de vision stratégique. Cependant, le réseau de résistance qu’elle représente, dirigé par des figures comme Wafiq Safa, reste puissant. Ses combattants sont bien entraînés et disposent toujours d’armes. Il sera impossible pour Israël d’occuper le Liban.
Peut-on parler d’une victoire des États-Unis dans ce contexte ?
Thierry Meyssan :
Oui, les États-Unis ont réussi à détruire la structure étatique syrienne, comme ils l’ont fait ailleurs. Cependant, cette stratégie n’est pas le fait du Département d’État, mais bien du Pentagone, qui agit indépendamment. Cela montre que le Pentagone est le véritable moteur de l’impérialisme américain.
Édouard Husson :
C’est une victoire, mais à quel prix ? Les États-Unis et leurs alliés devront gérer un chaos syrien qui risque de s’étendre. Israël, par exemple, pourrait se retrouver confronté à des djihadistes qu’il a pourtant soutenus. De plus, ce chaos complique les projets énergétiques comme les pipelines régionaux.
L’Iran pourrait-il se rapprocher des États-Unis et de l’Occident ?
Thierry Meyssan :
Selon moi, une faction au pouvoir en Iran a déjà conclu un accord avec les États-Unis. Cependant, il existe une autre faction, plus populaire et numériquement dominante, qui s’y oppose. Cette division interne influence les décisions stratégiques iraniennes.
Quel est le rôle de la Chine dans cette situation ?
Édouard Husson :
La Chine est sans doute la grande perdante de cette guerre. Elle comptait relancer la route de la soie via la Syrie, mais ce projet est compromis par le chaos actuel. Cela pourrait également nuire à ses intérêts stratégiques dans la région.
Conclusion :
Cet échange met en lumière la complexité des jeux d’influence en Syrie. Alors que Meyssan voit dans cette guerre une étape cruciale pour les États-Unis dans leur quête hégémonique, Husson souligne les risques d’un chaos incontrôlable, avec des répercussions pour tous les acteurs, y compris Israël, la Turquie et l’Iran. La Syrie apparaît ainsi comme le théâtre d’un affrontement global dont les conséquences pourraient redéfinir les équilibres mondiaux.
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