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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

Venezuela, effondrement constitutionnel américain et abdication européenne

4 Janvier 2026, 13:41pm

Publié par Eliot M. RYDER

Une intervention illégale dans un continuum de brutalité

 

L’intervention militaire américaine au Venezuela, assortie de l’arrestation du président Nicolás Maduro, constitue une violation flagrante du droit international. Elle ne relève ni de l’urgence ni de l’improvisation. Elle s’inscrit dans une continuité: celle de la banalisation progressive du recours à la force et de l’abandon des cadres juridiques censés en limiter l’usage.

Bombardements sans mandat, menaces explicites contre des États souverains, revendications territoriales assumées, y compris à l’encontre d’États alliés : l’opération vénézuélienne ne marque pas une rupture, mais un seuil supplémentaire dans l’érosion des normes fondamentales du droit international. Elle s’inscrit dans un continuum de brutalité désormais assumé.

 

Effondrement constitutionnel américain

Cette dérive extérieure reflète une transformation interne profonde. Les États-Unis ne fonctionnent plus, dans les faits, comme un ordre constitutionnel effectif. La séparation des pouvoirs subsiste formellement, mais le Congrès a largement renoncé à son rôle de contrôle sur les décisions engageant la guerre et la paix. L’exécutif gouverne par décrets, affranchi de toute contrainte réelle.

La Constitution demeure un symbole invoqué, non une règle opérante. Toute référence à celle-ci est désormais tournée en dérision, comme si le droit constitutionnel relevait d’un archaïsme inutile. Ce basculement marque l’entrée dans un ordre post-constitutionnel où la légalité devient un obstacle à neutraliser plutôt qu’un cadre à respecter.

 

Un État sans freins, une politique étrangère sans limites

Un État privé de contre-pouvoirs internes produit mécaniquement une politique étrangère sans retenue. Libéré de toute contrainte juridique sérieuse à l’intérieur, le pouvoir exécutif agit à l’extérieur selon la même logique d’unilatéralisme.

L’intervention au Venezuela n’est donc pas seulement illégale au regard du droit international : elle est le produit cohérent d’un système politique dont les mécanismes de retenue ont été méthodiquement affaiblis. Elle illustre la transformation de la force en instrument ordinaire de gouvernement.

 

Illusion de la décapitation politique

Dans ce contexte, l’idée selon laquelle l’arrestation d’un chef d’État suffirait à résoudre une crise relève d’une illusion dangereuse. Le Venezuela ne disparaît pas avec la capture de son président. Le pays conserve des institutions, une armée, une société profondément polarisée et une circulation massive d’armes.

L’histoire des opérations de changement de régime menées par les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale montre au contraire que ces interventions produisent rarement les effets escomptés. Elles ouvrent le plus souvent des phases prolongées d’instabilité, dont les conséquences échappent rapidement à leurs initiateurs.

 

Changement de régime : une mécanique de l’instabilité

Les opérations de changement de régime menées par les États-Unis obéissent à une logique désormais bien documentée. Coups d’État avortés, assassinats politiques, guerres civiles prolongées, effondrement des structures étatiques : l’instabilité n’est pas un accident, mais une conséquence structurelle de ce type d’ingérence.

Penser que le Venezuela ferait exception relève d’un aveuglement historique. Les précédents sont nombreux et convergents. Dans la majorité des cas, les objectifs affichés ne sont pas atteints, tandis que les effets réels — fragmentation du pouvoir, violences prolongées, chaos institutionnel — s’installent durablement. L’efficacité stratégique de ces interventions relève davantage du mythe que de l’analyse empirique.

 

Normalisation de l’illégalité

Cette réalité rend d’autant plus frappante l’absence quasi totale de débat public aux États-Unis sur la légalité de l’intervention. Aucun questionnement sérieux n’a émergé dans les grands médias. La question pourtant élémentaire de la conformité de cette action avec le droit international est évacuée, comme si elle était devenue secondaire, voire inconvenante.

Cette omerta médiatique contribue à transformer l’illégalité en option politique ordinaire. Lorsqu’une violation flagrante du droit international n’est plus nommée comme telle, elle cesse progressivement d’apparaître comme une transgression. Elle devient un outil parmi d’autres dans l’arsenal de la politique étrangère.

 

Paralysie institutionnelle et irresponsabilité politique

Cette normalisation s’accompagne d’une paralysie institutionnelle tout aussi préoccupante. Le Congrès, censé incarner le contrôle démocratique sur l’usage de la force, apparaît incapable de jouer son rôle. Les décisions engageant potentiellement la stabilité mondiale sont prises par l’exécutif dans un vide de responsabilité politique.

L’absence de débat interne affaiblit toute possibilité de correction démocratique. Elle transforme des choix stratégiques majeurs en actes unilatéraux dépourvus de légitimation réelle, tout en réduisant la capacité de la société américaine à exercer un contrôle sur sa propre politique étrangère.

 

L’abdication européenne face à la loi du plus fort

La réaction européenne constitue un autre révélateur majeur de la crise actuelle. Loin de jouer un rôle de contrepoids, les gouvernements européens se sont contentés de déclarations vagues appelant à la stabilité, sans condamnation claire d’une violation pourtant manifeste de la Charte des Nations unies.

Ce silence n’est pas neutre. Il traduit un renoncement profond à l’idée même d’un ordre international fondé sur des règles. Plus encore, il révèle une vassalisation stratégique assumée. Les principes juridiques sont invoqués de manière sélective, selon l’identité de l’acteur concerné.

 

Le droit comme instrument à géométrie variable

Lorsqu’il s’agit d’adversaires désignés, le langage du droit est mobilisé avec vigueur. Les concepts de souveraineté, de légalité et de respect des normes internationales sont brandis comme des évidences morales. Lorsqu’il s’agit des États-Unis, ce langage disparaît.

Cette asymétrie n’échappe pas au reste du monde. Elle mine durablement la crédibilité du discours occidental et alimente l’idée que le droit international n’est plus un cadre commun, mais un outil de domination réservé à certains usages.

 

Inversion morale et dérive symbolique

L’attribution d’un prix Nobel de la paix à une personnalité ayant publiquement appelé à une intervention militaire américaine contre le Venezuela illustre de manière presque caricaturale cette inversion morale. Ce qui était conçu comme une récompense pour la promotion de la paix devient un instrument de légitimation de la guerre.

Cette dérive symbolique accompagne la dérive politique. Elle contribue à dissoudre les repères normatifs et à rendre indistinctes les notions mêmes de paix, de droit et de légalité. Lorsque la guerre peut être célébrée au nom de la paix, toute distinction morale s’effondre.

 

ONU marginalisée, retour à l’arbitraire

Dans ce contexte, l’Organisation des Nations unies apparaît de plus en plus marginalisée. Créée pour prévenir le retour des catastrophes du premier XXᵉ siècle, elle est contournée, affaiblie, parfois délibérément sabotée par les grandes puissances lorsque ses principes deviennent contraignants.

La situation rappelle celle de la Société des Nations à la veille de la Seconde Guerre mondiale : une institution encore debout formellement, mais privée de toute capacité réelle à contenir les logiques impériales. À l’ère nucléaire, cette impuissance est particulièrement inquiétante.

 

L’un des piliers idéologiques mobilisés pour justifier les interventions occidentales repose sur une équation présentée comme évidente : la démocratie serait naturellement porteuse de paix. Cette croyance, largement répandue dans le discours politique contemporain, ne résiste ni à l’examen historique ni à l’analyse empirique.

Athènes, souvent célébrée comme la matrice de la démocratie, fut également une puissance impérialiste. Elle mena des guerres répétées, imposa sa domination à d’autres cités et s’engagea dans l’expédition de Syracuse, aventure militaire démesurée qui précipita son effondrement stratégique. Loin d’être une anomalie, ce précédent illustre une constante : la démocratie n’abolit pas la logique de puissance, elle peut en devenir le vecteur.

 

Les démocraties impériales dans l’histoire moderne

Ce schéma se reproduit à l’époque moderne. Au XIXᵉ siècle, la Grande-Bretagne, alors considérée comme la démocratie la plus avancée de son temps, bâtit son empire par la guerre, la coercition et la domination économique. La démocratie parlementaire ne constitua nullement un frein à l’expansion impériale ; elle en fournit le cadre institutionnel et idéologique.

Le XXᵉ siècle prolonge cette logique à une échelle accrue. Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis émergent comme la puissance dominante aspirant à succéder à l’empire britannique. Cette période est marquée par une multiplication des guerres dites « de choix » et par près d’une centaine d’opérations de changement de régime, inscrivant la guerre dans un état quasi permanent.

 

La démocratie comme langage de légitimation

Dans ce contexte, la démocratie ne fonctionne pas comme un principe de modération, mais comme un langage de légitimation. Elle permet de présenter des interventions militaires comme des entreprises morales, voire altruistes. Défense des droits humains, promotion de la liberté, protection des peuples opprimés : ces récits masquent rarement les objectifs stratégiques sous-jacents.

Ce renversement sémantique rappelle une construction orwellienne dans laquelle les mots sont inversés pour neutraliser leur sens. La guerre devient un vecteur de paix, la coercition une forme de libération, et la destruction d’États souverains une étape nécessaire vers la démocratie.

 

Iran et Venezuela : une logique structurelle

Le cas iranien illustre de manière exemplaire cette logique de long terme. L’ingérence américaine ne débute pas avec les tensions contemporaines, mais en 1953, lorsque le gouvernement démocratiquement élu de Mohammad Mossadegh est renversé pour avoir affirmé que le pétrole iranien devait appartenir à l’Iran.

Depuis lors, sanctions économiques, pressions diplomatiques et tentatives de déstabilisation se succèdent. Lorsque l’Iran accepte un accord destiné à démontrer la limitation de son programme nucléaire, celui-ci est rejeté. La diplomatie devient un obstacle, non un outil. L’objectif n’est pas la non-prolifération, mais l’affaiblissement structurel du régime.

Le Venezuela obéit au même schéma. Les contextes diffèrent, mais la logique reste identique : empêcher un État souverain de contrôler ses ressources et sa trajectoire politique en dehors de l’orbite américaine.

 

Escalade permanente et marginalisation de l’ONU

Cette stratégie s’inscrit dans un contexte de marginalisation croissante des institutions internationales. L’Organisation des Nations unies est contournée dès lors que ses principes entrent en contradiction avec les objectifs stratégiques américains. Les résolutions sont ignorées, les mécanismes juridiques neutralisés, la Charte traitée comme un document optionnel.

La situation rappelle dangereusement celle de la Société des Nations dans les années 1930 : une institution encore existante sur le plan formel, mais privée de toute capacité réelle à contraindre les grandes puissances. À l’ère nucléaire, cette impuissance est particulièrement alarmante.

 

Ukraine, Venezuela : une même logique de puissance

La guerre en Ukraine ne peut être comprise comme un événement isolé. Elle s’inscrit dans un projet américain de long terme visant à intégrer ce pays dans l’orbite militaire occidentale, en dépit des avertissements répétés sur ses conséquences pour la stabilité régionale.

Comparer l’Ukraine et le Venezuela ne revient pas à effacer les différences de contexte, mais à reconnaître une logique commune : dans les deux cas, des projets géopolitiques de longue durée ont été poursuivis en dehors des mécanismes de sécurité collective, au nom de l’expansion stratégique.

 

L’anarchie internationale comme horizon

Lorsque les règles cessent d’être universelles, elles cessent d’être des règles. Chaque violation crée un précédent, chaque précédent affaiblit un peu plus les mécanismes de retenue collective. À l’ère nucléaire, cette dynamique est particulièrement dangereuse.

La croyance selon laquelle la supériorité militaire pourrait compenser l’effondrement du droit international relève d’une illusion. L’intervention au Venezuela apparaît ainsi non comme une exception, mais comme un symptôme avancé d’une dérive globale : effondrement des contre-pouvoirs internes, abandon du multilatéralisme, normalisation de la coercition.

 

Un avertissement historique

L’histoire montre que les périodes marquées par l’effondrement des règles communes et la montée d’une brutalité impériale finissent rarement sans catastrophes majeures. Les institutions internationales n’ont pas été créées par naïveté, mais par lucidité tragique, après des décennies de guerres dévastatrices.

Les vider de leur substance, les instrumentaliser ou les contourner revient à répéter les erreurs les plus coûteuses du passé, dans un monde où les conséquences seraient incomparablement plus graves. La question n’est plus celle de l’avantage tactique immédiat, mais de la capacité du système international à survivre à la disparition des principes censés empêcher la guerre totale.

 

Eliot M. RYDER -  (d’après Jeffrey Sachs: U.S. Attacks Venezuela & Kidnaps President Maduro - 04.01.26)

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