Ray McGovern: Trump’s Russia Strategy Will Soon Be Obvious
La stratégie russe de Trump va bientôt sauter aux yeux...
Dans cet entretien approfondi, le politologue Glenn Diesen s’entretient avec Ray McGovern, ancien analyste de la CIA et ex-responsable des briefings présidentiels quotidiens, sur les recompositions stratégiques en cours autour de la guerre en Ukraine et des relations entre les États-Unis et la Russie. Ray McGovern a été officier de la CIA pendant 27 ans, il a présidé les Estimations nationales du renseignement et préparé les comptes rendus quotidiens présidentiels de la CIA. McGovern explique pourquoi l’ambiguïté stratégique de Trump touchera bientôt à sa fin.
Au cœur de la discussion figure l’hypothèse d’un tournant politique majeur impulsé par Donald Trump, dont la stratégie vis-à-vis de Moscou apparaît, selon Ray McGovern, marquée par des revirements constants, des pressions internes contradictoires et une incertitude structurelle quant à sa capacité réelle à imposer ses décisions à l’appareil sécuritaire américain. L’entretien revient longuement sur la perception russe de cette instabilité, sur la mémoire toujours vive de l’affaire du RussiaGate, ainsi que sur les raisons profondes de la défiance persistante du Kremlin à l’égard des institutions américaines, indépendamment des déclarations présidentielles.
Au fil des échanges, Ray McGovern propose une lecture stratégique globale dans laquelle la guerre en Ukraine n’apparaît plus comme une fin en soi, mais comme un théâtre parmi d’autres dans une négociation beaucoup plus large portant sur l’architecture de sécurité européenne, l’avenir de l’OTAN et la reconnaissance — ou non — des intérêts fondamentaux russes par Washington.
Le rôle des Européens, largement marginalisés dans ce processus, la dynamique interne du pouvoir ukrainien, la question d’Odessa, ainsi que l’influence déterminante du complexe militaro-industriel et des médias occidentaux sont également examinés avec précision.
Glenn Diesen - Il y a eu récemment un développement majeur qui semble modifier profondément la dynamique entre l’Ukraine, la Russie, l’Union européenne et les États-Unis. La nouvelle année commence de manière particulièrement mouvementée et cela pourrait indiquer que la guerre entre dans une nouvelle phase. On évoque également la possibilité d’un changement dans les relations entre Washington et Moscou. Comment analysez-vous les événements récents ?
Ray McGovern - Vous connaissez la langue russe et vous vous souvenez sans doute de cette formule attribuée à Lénine selon laquelle la révolution avance en zigzag. Je ne sais pas exactement d’où vient cette déclinaison, mais ce qui est certain, c’est que non seulement la révolution progresse en zigzag, mais que les politiques et les actions du président Poutine — pardon, du président Trump — avancent elles aussi de manière extrêmement erratique.
Il est utile de revenir au point de départ, puisque nous entamons une nouvelle année. À la même période l’an dernier, le régime Biden avait été, pour l’essentiel, disqualifié par les Russes. Ceux-ci considéraient qu’il était incapable de conclure un accord. Le terme russe dogovor désigne un accord, un traité, et les Russes estimaient que l’administration Biden était nesposobny, c’est-à-dire incapable.
Ils ajoutaient également, ce que l’on soulignait moins souvent, que razgovor signifie conversation. Or il n’y avait même plus de conversation possible. Les contacts diplomatiques étaient inexistants. La situation était extrêmement grave. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, déclarait encore récemment que, durant les derniers mois de l’administration Biden, nous avions été plus proches d’une guerre nucléaire que depuis très longtemps. Et ce n’était pas seulement l’avis d’analystes occidentaux : les Russes eux-mêmes en avaient conscience et en étaient profondément inquiets.
Puis un nouveau président arrive. Est-il capable de parler ? Oui, incontestablement. Il parle beaucoup, parfois sans limite. Il a déjà échangé, je crois, à neuf reprises avec le président Poutine. Riabkov, de son côté, a également passé plusieurs heures à discuter avec lui. Il y a donc une volonté manifeste de dialoguer.
Glenn Diesen - Mais la question centrale est la suivante : est-il capable de conclure un accord ? Et surtout, est-il réellement maître de ses décisions ?
Depuis plusieurs mois, nous assistons à une succession de zigzags. À certains moments, il semble contrôler la situation. Puis intervient le général Kellogg, qui lui explique que l’Ukraine peut encore gagner et que l’économie russe est sur le point de s’effondrer. Le président Trump reprend alors ces éléments de langage, avant de se rendre compte, quelques mois plus tard, qu’il a été très mal informé. Il écarte alors Kellogg et choisit des négociateurs en qui il a davantage confiance.
Si l’on observe le seul mois d’octobre, la chronologie est particulièrement révélatrice. Le 16 octobre, Trump et Poutine s’entretiennent directement. Le lendemain, le président Zelenski est attendu à Washington. Le président Poutine fait alors passer un message clair : ne pas livrer de missiles Tomahawk à l’Ukraine, ce qui constituerait, selon lui, une très mauvaise décision.
Le lendemain, Trump dit explicitement à Zelenski qu’il n’y aura pas de Tomahawk.
Il ajoute ensuite que le sujet sera discuté plus avant, et que le secrétaire d’État Rubio s’entretiendra avec Sergueï Lavrov le lundi suivant. L’échange a effectivement lieu et semble relativement constructif. Mais, de manière totalement inattendue, Trump impose ensuite de lourdes sanctions contre Lukoil et Rosneft, les principales compagnies pétrolières russes. À ce moment-là, tout se bloque. Il annonce également l’abandon du projet de sommet à Budapest.
Pourquoi ce revirement ? En raison des pressions considérables exercées sur lui pour avoir refusé les armes à l’Ukraine et pour avoir envisagé un sommet avec la Russie. Le même jour, on interroge le président Poutine sur ces nouvelles sanctions. Il répond avec une ironie à peine voilée, en évoquant le commerce paradoxal entre l’Europe et la Russie, notamment autour de produits du quotidien, et souligne l’absurdité de la politique européenne.
Peu après, il envoie l’un de ses proches collaborateurs, Kirill Dmitriev, en Floride, afin de travailler avec Steve Witkoff et Jared Kushner à l’élaboration d’un projet d’accord. Nous savons aujourd’hui que ce document a été en grande partie rédigé à cette occasion.
Une réunion de plus de cinq heures se tient ensuite avec le président Poutine, Witkoff et Kushner. Poutine déclarera ensuite, non sans humour, que la réunion était longue, mais utile, car les vingt-huit points du document ont été examinés un par un et que des avancées ont été réalisées.
Cependant, une nouvelle réaction hostile intervient rapidement. Le président Poutine annonce publiquement que plus de dix mille soldats ukrainiens sont encerclés sur le front et qu’il ne souhaite pas les anéantir, mais leur laisser la possibilité de se rendre. Il évoque également l’existence d’une nouvelle arme stratégique, capable de voler sur de très longues distances. Le message est limpide : il s’agit d’un avertissement stratégique clair.
Les événements les plus récents concernent ensuite l’attaque de drones contre la résidence présidentielle située près de Valdaï. Il ne fait désormais plus de doute qu’il s’agissait d’une attaque ukrainienne, ce que la CIA reconnaît, tout en affirmant qu’elle ne visait pas directement la résidence.
Les Russes ont transmis aux Américains des fragments de ces drones. Si le président Trump reçoit une analyse honnête de ces éléments, il est très probable qu’ils révèlent l’utilisation de composants sophistiqués de l’OTAN et un ciblage précis de la résidence présidentielle.
Si je me place du point de vue du président Poutine, une série de questions se pose alors : les Américains savent-ils ce qui s’est réellement passé ? Oui, bien sûr. Diront-ils la vérité au président Trump ? Rien ne permet de l’affirmer. Et même si cette vérité lui est transmise, sera-t-il en mesure d’agir en conséquence ?
Malgré cette attaque, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a déclaré, sur instruction du président Poutine, que la Russie n’avait aucune intention de se retirer des négociations avec les États-Unis. Cela montre que l’objectif stratégique russe demeure inchangé: améliorer les relations avec Washington.
Glenn Diesen - Vous avez évoqué le fait que le président Poutine observe attentivement les actes du président Trump afin d’évaluer sa capacité réelle à tenir ses engagements. Dans le même temps, il apparaît que le président Zelenski et les dirigeants européens cherchent désormais à ramener les États-Unis plus profondément dans cette guerre.
Or, la rhétorique américaine actuelle laisse entendre que la guerre est perdue, qu’elle ne peut pas être gagnée et qu’il faudrait accepter les pertes et rechercher un accord avec la Russie, plutôt que de la pousser davantage dans les bras de la Chine.
Comment analysez-vous cette tentative européenne et ukrainienne de réengagement américain, et comment voyez-vous la position de Trump face à cette pression ?
Ray McGovern - Cette stratégie est en réalité très transparente. Il suffit de lire les grands titres de la presse européenne, quel que soit le pays. On y trouve toujours les mêmes éléments : des attaques spectaculaires de l’Ukraine, des frappes présentées comme décisives, des affirmations selon lesquelles la Russie serait à bout de souffle ou sur le point de s’effondrer.
Ce n’est pas de l’information, c’est de la promotion de guerre. L’objectif n’est pas de décrire la réalité du conflit, mais de maintenir l’illusion qu’une victoire reste possible, à condition d’une escalade supplémentaire.
Nous sommes à un moment critique où le président Trump devra trancher. Soit il cède à la pression européenne et ukrainienne et accepte une nouvelle escalade, soit il commence à reconnaître publiquement que la guerre ne peut pas être gagnée et qu’une autre voie est nécessaire.
Lors de la tentative de frappe contre la résidence du président Poutine, Trump a semblé vouloir prendre ses distances. Mais une critique fréquente à son égard est qu’il chercherait surtout à déléguer la guerre aux Européens, en les encourageant verbalement, tout en tentant de laver les mains de l’Amérique.
Il existe des arguments sérieux des deux côtés. Certains estiment que Trump reconnaît l’existence d’un nouvel équilibre des puissances et qu’il n’a aucun sens de continuer à traiter la Russie comme si elle était encore l’Union soviétique. Mais il doit composer avec ses propres faucons, qui restent très influents.
D’autres pensent qu’il agit comme de nombreux dirigeants américains avant lui : annoncer un changement, puis, sous pression, revenir aux pratiques traditionnelles et finalement trahir les attentes russes.
À Moscou, on se pose exactement la même question. Trump demeure extrêmement ambigu, tant dans ses discours que dans ses actes, et cette ambiguïté nourrit une profonde méfiance.
Permettez-moi d’évoquer l’opinion publique européenne. Un article très révélateur est récemment paru dans le journal allemand le plus diffusé. Il parlait de « vérités douloureuses ». Le constat y était clair : l’Ukraine va perdre la guerre contre la Russie, et les Européens doivent l’admettre, même si cela est politiquement et moralement difficile.
À mon sens, ce n’est pas un simple signal passager, mais un indicateur de ce qui est en train de se produire.
J’estime que l’OTAN est aujourd’hui pratiquement terminée. Elle n’a plus de raison d’être sans les États-Unis. Le président Poutine l’a lui-même souligné dans un discours récent, en rappelant que l’OTAN avait été créée contre la Russie, mais que, selon la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine, la Russie n’est plus l’ennemi principal des États-Unis. Si tel est le cas, la question se pose : que représente encore l’OTAN ?
L’Union européenne, de son côté, s’est largement discréditée, notamment avec la tentative de saisie des avoirs russes, qui s’est heurtée à des obstacles juridiques considérables. Des responsables européens ont tenu des propos trompeurs à ce sujet. Les sondages en Russie montrent que les États-Unis ne sont plus perçus comme l’ennemi principal. Ce rôle est désormais attribué, très largement, à l’Allemagne. Cela en dit long sur l’évolution des perceptions.
Il faut aussi comprendre que le peuple russe perçoit Trump différemment de son prédécesseur. En revanche, le peuple américain a été soumis pendant plusieurs années à une forme d’endoctrinement à travers l’affaire du RussiaGate, présentant la Russie et son président comme une menace existentielle.
Cela a des conséquences concrètes. Si le président Trump décidait d’envoyer des troupes américaines pour superviser un cessez-le-feu en Ukraine, une grande partie de l’opinion publique américaine l’approuverait, convaincue qu’il faut contenir ces « méchants Russes ».
La guerre en Ukraine n’a pas été non provoquée. Elle a été provoquée. John Mearsheimer l’a expliqué il y a plus de dix ans dans un article publié dans Foreign Affairs. Il y démontrait que la poursuite de l’expansion de l’OTAN conduirait à la destruction de l’Ukraine. Il avait raison à l’époque, et il a raison aujourd’hui.
Ce qui est tragique, c’est que certains responsables politiques américains se félicitent ouvertement de mener cette guerre jusqu’au dernier Ukrainien, tout en soulignant qu’aucun soldat américain n’aura à se battre. Dès le départ, cette entreprise était insensée. Tout officier apprend qu’on ne lance jamais une opération sans une évaluation sérieuse des forces adverses, de la logistique et des capacités réelles. Ici, on a menti à plusieurs reprises.
On a menti en affirmant que la Russie manquait de munitions. On a menti en affirmant que son économie allait s’effondrer. La question centrale est désormais de savoir si le président Trump a réellement corrigé la chaîne de renseignement dont il dépend. Il pourrait le faire s’il s’appuyait sur certaines nouvelles figures, mais certainement pas sur la CIA telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.
L’Europe est, à ce stade, largement hors jeu. Elle s’est exclue elle-même du processus. Les véritables négociateurs sont désormais des émissaires directement mandatés par Trump. Les dirigeants européens, quant à eux, ont engagé des sommes considérables dans une guerre perdue. Revenir devant leurs électeurs pour reconnaître cet échec serait politiquement suicidaire. Beaucoup risquent de perdre le pouvoir dans l’année à venir.
À mon sens, l’année en cours verra le dénouement militaire, lorsque l’Ukraine manquera de troupes. La démilitarisation sera effective. La dénazification sera plus complexe, mais la question demeure : que feront les bataillons néonazis lorsque l’État ukrainien s’effondrera ?
L’objectif russe ne se limite pas à une victoire militaire. Il s’agit d’obtenir un accord garantissant que cette situation ne se reproduira pas. Cela implique une neutralisation durable de l’Ukraine, des limitations militaires strictes et l’exclusion définitive de son adhésion à l’OTAN.
Les grandes lignes de ce scénario sont déjà visibles, et il me semble désormais inévitable.
Glenn Diesen - On observe depuis peu, y compris dans certains médias occidentaux, une reconnaissance partielle du fait que la guerre ne se déroule pas comme prévu. Beaucoup expliquent désormais cet échec en affirmant que les experts se sont trompés ou qu’ils ont été victimes d’illusions.
Or, dès le départ, certains avertissaient que refuser toute négociation sérieuse avec la Russie conduirait à une issue beaucoup plus brutale pour l’Ukraine. Comment analysez-vous ce moment de bascule dans le récit dominant ?
Ray McGovern - On assiste effectivement à une tentative tardive de reprise de contrôle du récit. La nouvelle ligne consiste à dire que les experts se sont trompés, qu’ils ont été victimes de pensées irréalistes. C’est une manière commode d’éviter de parler de propagande de guerre et de censure.
Mais le fond du problème demeure inchangé : le refus persistant de toute négociation crédible avec la Russie rendait inévitable une solution militaire bien plus dure.
En l’absence d’accord, la garantie que cette situation ne se reproduira pas passera nécessairement par la force. Cela signifie la perte d’une partie importante du territoire ukrainien, la destruction de l’infrastructure et l’anéantissement de l’armée ukrainienne.
Ce sera brutal. Et pourtant, il est quasiment impossible d’exprimer cet argument dans l’espace public occidental sans être immédiatement accusé d’être un relais de la propagande russe.
Le contexte général est également marqué par le fait que les États-Unis ne sont plus engagés dans l’OTAN comme ils l’étaient auparavant. Lors du dernier sommet de l’Alliance, le président Trump est arrivé en retard et le secrétaire général de l’OTAN a plaisanté en disant : « papa est là ».
Mais un père qui ne verse plus de pension alimentaire est un père qui s’est retiré. Et c’est exactement ce que Trump a fait en disant aux Européens : « vous avez mené ma guerre, j’ai déjà payé, à vous maintenant ».
Que font alors les Européens ? Ils tentent de financer la poursuite du conflit en saisissant des fonds russes. Cette démarche a révélé une profonde incompétence juridique et politique.
Après ce sommet, Trump a même évoqué l’idée d’un prochain sommet de l’OTAN en Albanie. À l’époque, j’avais estimé qu’il n’y en aurait pas. Sans les États-Unis, l’OTAN n’a plus de raison d’être.
Il est d’ailleurs ironique qu’il ait fallu que le président Poutine lui-même rappelle cette réalité aux Européens dans un discours récent, lorsqu’il a évoqué l’idée d’une Europe commune.
Par le passé, il existait de véritables hommes d’État, comme Egon Bahr, l’architecte de l’Ostpolitik et proche collaborateur de Willy Brandt, qui comprenaient qu’il n’avait aucun sens de faire de la Russie un ennemi permanent.
Aujourd’hui, les dirigeants européens vont devoir expliquer à leurs populations pourquoi les prix de l’énergie ont explosé. Et il n’existe pas de réponse convaincante, sinon celle-ci : ils ont cru au récit selon lequel cette guerre pouvait être gagnée.
Glenn Diesen - Si l’on se tourne maintenant vers la situation interne ukrainienne, on observe une instabilité croissante, marquée par des luttes de pouvoir, des enquêtes anticorruption et l’émergence de nouvelles figures. Le président Zelenski semble affaibli. Comment interprétez-vous cette recomposition du pouvoir à Kiev ?
Ray McGovern - C’est une situation extrêmement complexe, presque un nid de guêpes. Je serais très prudent avant de tirer des conclusions définitives. Il est difficile de croire que le président Zelenski soit fondamentalement différent des autres responsables ukrainiens en matière de corruption. Certaines figures émergentes présentent une image plus lisse, plus disciplinée, mais les apparences peuvent être trompeuses. Il est possible que ceux qui exercent une influence déterminante, notamment les services américains et britanniques, considèrent certaines personnalités comme plus acceptables ou plus présentables. D’autres acteurs pourraient également réapparaître.
Du point de vue russe, la question essentielle est relativement simple: quel est le passé de ces hommes, en particulier leur relation avec les groupes néonazis ? Qui leur est le plus redevable ou complaisant ? C’est un critère central dans l’analyse russe.
Les Russes observent cette situation de très près et disposent d’informations extrêmement détaillées. Mais il est aussi possible que cette question perde progressivement de son importance à mesure que l’État ukrainien se désagrège.
Lorsque les structures étatiques auront été détruites, celui qui exercera le pouvoir n’aura d’autre choix que d’accepter les conditions imposées par la réalité du terrain.
Un point territorial majeur mérite une attention particulière : Odessa. Odessa est une ville russe au sens historique du terme, fondée par Catherine la Grande. Les Russes ne souhaitent pas la détruire. Ils coupent les lignes logistiques, mais évitent de frapper la ville de manière décisive.
Il pourrait exister une solution négociée spécifique pour Odessa. Les Russes pourraient considérer qu’il est dans leur intérêt que l’Ukraine conserve un accès à la mer, afin de ne pas devenir un simple territoire agricole enclavé.
On pourrait imaginer une administration internationale ou multinationale chargée de réguler l’accès maritime. Dans un tel scénario, le président Trump pourrait affirmer qu’il a « sauvé Odessa ».
Il existe d’ailleurs un indice ancien. En octobre 2022, lors d’une séance de questions-réponses, le président Poutine avait été interrogé sur la question de savoir s’il faudrait un visa russe ou ukrainien pour se rendre à Odessa.
Il avait alors parlé d’Odessa comme d’un point de discorde possible, mais aussi comme d’un point potentiel de réconciliation, en référence à la mythologie grecque. Il avait souligné la beauté de la ville et exprimé son souhait qu’il ne lui arrive rien de tragique.
Je pense donc qu’un arrangement territorial reste possible, permettant à une Ukraine neutralisée de conserver un accès à la mer.
Mais tout dépendra, en dernière analyse, de la capacité du président Trump à reconnaître la réalité de certains événements récents, notamment l’attaque de Valdaï, et à admettre que les informations fournies par certains services américains ont été trompeuses.
Glenn Diesen - Vous avez souligné à plusieurs reprises le poids durable de l’affaire du RussiaGate dans la perception russe des États-Unis. En quoi cet épisode continue-t-il d’influencer la manière dont Moscou évalue aujourd’hui la crédibilité du président Trump et, plus largement, celle de l’État américain ?
Ray McGovern - Le RussiaGate est absolument central. Du point de vue russe, il constitue la démonstration la plus claire que la politique intérieure américaine peut neutraliser, voire détruire, toute tentative de politique étrangère cohérente.
Le président Trump est en fonction depuis un an entier, et pourtant aucune responsabilité n’a été établie pour les manœuvres qui visaient à l’empêcher d’accéder au pouvoir, puis à le paralyser une fois élu.
James Comey, l’ancien directeur du FBI, a joué un rôle déterminant dans cette affaire, et rien ne lui est arrivé. Le Congrès a recommandé des poursuites contre John Brennan, ancien directeur de la CIA, mais là encore, aucune suite n’a été donnée.
Si je me place du point de vue du président Poutine, je vois un président américain qui tient parfois un discours conciliant, mais qui n’est manifestement pas maître de son propre appareil d’État.
De plus en plus d’analystes russes en tirent la conclusion que le président Trump est structurellement faible. À court terme, cela ne change pas fondamentalement la conduite des opérations. Mais à moyen et long terme, c’est déterminant, car Moscou ne cherche pas seulement à mettre fin à la guerre en Ukraine.
L’objectif russe est plus large : obtenir un cadre durable dans lequel les intérêts fondamentaux de la Russie seraient reconnus et respectés par les États-Unis. Il ne s’agit pas nécessairement d’un traité formel. Cela peut prendre la forme d’un accord politique, d’engagements vérifiables, de limitations mutuelles de forces, et de mécanismes permanents de dialogue destinés à éviter les escalades incontrôlées. Mais pour parvenir à un tel cadre, il faut un interlocuteur fiable.
Glenn Diesen - Cela signifie-t-il que, du point de vue russe, l’Ukraine est désormais un dossier secondaire par rapport à cette négociation stratégique plus large avec Washington ?
Ray McGovern - Oui, très clairement. L’Ukraine est devenue un théâtre, non l’objectif final.
Le président Zelenski est, à mon sens, politiquement fini. Les Russes traiteront avec celui qui émergera après lui, qu’il soit soutenu par la CIA, le MI6 ou d’autres acteurs, mais cette personne n’aura aucun pouvoir réel. Elle devra accepter la situation telle qu’elle se présentera sur le terrain.
Dans les mois à venir, les forces russes continueront à avancer lentement, méthodiquement, pour prendre le contrôle de villes stratégiques. Les Européens ont peut-être encore réussi à réunir des fonds suffisants pour permettre à l’Ukraine de tenir jusqu’à la fin de l’été ou au début de l’automne. Mais ensuite, il n’y a rien.
C’est une entreprise vouée à l’échec.
Sur ce point précis, je rejoins le président Trump lorsqu’il dit qu’il faut arrêter les combats. On parle de milliers de morts chaque semaine. Ce sont des êtres humains.
Il est par ailleurs historiquement établi que cette guerre a été provoquée. John Mearsheimer l’a démontré il y a plus de dix ans. Le véritable drame est que personne, à Washington, n’a voulu l’écouter.
Glenn Diesen - Vous avez également beaucoup insisté sur le rôle des médias et du complexe militaro-industriel. Quelle est, selon vous, leur responsabilité dans l’impasse actuelle ?
Ray McGovern - Elle est immense. Noam Chomsky l’a formulé de manière très claire: il n’est pas nécessaire de donner des ordres explicites aux journalistes ou aux responsables politiques. S’ils occupent ces postes, c’est précisément parce qu’ils partagent déjà le cadre idéologique dominant. Ceux qui pensent différemment n’y accèdent pas.
Nous avons observé exactement le même mécanisme lors de la guerre en Irak. Ceux qui avaient tort ont poursuivi leur carrière sans encombre. Ceux qui avaient raison ont été marginalisés.
Ce système ne récompense pas la justesse de l’analyse, mais la loyauté envers le pouvoir et le récit dominant.
Je me souviens très bien d’un épisode en 2006, lorsque j’ai interrogé Donald Rumsfeld sur les armes de destruction massive et les liens supposés avec Al-Qaïda.
Après cette intervention, un journaliste de premier plan m’a demandé si je n’avais pas eu peur. Cette question est révélatrice. Ces personnes ont peur de poser de vraies questions.
Elles ont peur de perdre leur statut, leur accès, leur carrière. Et cette peur alimente directement la machine de guerre.
Glenn Diesen - Pour conclure, comment voyez-vous les mois à venir ? Quel est, selon vous, le scénario le plus probable ?
Ray McGovern - Le président Trump devra faire face à une alternative simple. Soit aucun accord n’est conclu sur l’Ukraine, et il apparaîtra comme un perdant, même s’il tente d’en rejeter la responsabilité sur son prédécesseur. Soit un accord est trouvé, et il pourra déclarer qu’il a obtenu le meilleur accord possible.
Je pense que le président Poutine est suffisamment pragmatique pour permettre à Trump de sauver la face. Lors d’un épisode précédent, alors que Trump menaçait d’imposer de nouvelles sanctions à la Russie, à la Chine et à l’Inde, il a finalement envoyé un émissaire à Moscou.
Les Russes ont posé deux conditions claires: pas de cessez-le-feu destiné uniquement à permettre à l’Ukraine de se réarmer, et pas de sabotage du processus de règlement par le président Zelenski. Trump a donné son accord de principe.
Tout dépendra désormais de sa capacité à s’opposer à son propre appareil institutionnel, à reconnaître les informations erronées qui lui ont été transmises, et à agir en conséquence.
Le président Poutine, de son côté, peut se permettre d’attendre. Il est en position de force et avancera sans précipitation, jusqu’à ce que la réalité du terrain s’impose à tous.
Transcription et rewriting SLR - Source: «Ray McGovern: Trump’s Russia Strategy Will Soon Be Obvious»
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