L’Amérique, un empire qui gouverne par la force
Dans une charge implacable, Chris Hedges(*) décrit une superpuissance livrée aux « gangsters » du pouvoir, démantelant ses institutions, foulant le droit international et exportant la violence au gré de ses intérêts énergétiques et stratégiques. L’Amérique n’agit plus comme une démocratie libérale mais comme un empire finissant — brutal, cynique et paranoïaque — pour lequel la destruction devient un langage diplomatique. À travers le cas vénézuélien, l’auteur dresse le portrait d’un monde où règne moins la loi que la menace, moins la légitimité que la prédation.
Les Irakiens — un million d’entre eux ont péri durant la guerre et l’occupation américaines — savent ce qui attend le Venezuela. Les gangsters au pouvoir utilisent la menace de mort et de destruction pour obtenir la soumission.
La classe dirigeante des États-Unis, séparée du réel et aveuglée par l’idiotie, la cupidité et l’hubris, a incendié les mécanismes internes qui empêchent la dictature et détruit les mécanismes externes qui devaient protéger contre un monde sans droit, fait de colonialisme et de diplomatie canonnière.
Les institutions démocratiques américaines sont moribondes. Incapables ou peu disposées à contraindre la caste des gangsters, elles ont cessé d’exercer toute fonction. Le Congrès, saturé de lobbies, n’est plus qu’un appendice inutile. Il a abandonné depuis longtemps ses prérogatives constitutionnelles, dont le droit de déclarer la guerre et celui de légiférer.
L’an dernier, il n’a transmis à Donald Trump que trente-huit lois à signer, la plupart étant de simples résolutions « de désapprobation » annulant des réglementations adoptées sous l’administration Biden. Trump gouverne par décret impérial, à coups d’ordres exécutifs.
Les médias convertis en chambre d’écho
Les médias, propriété de corporations et d’oligarques — de Jeff Bezos à Larry Ellison — ne sont plus qu’une chambre d’écho des crimes d’État : génocide en cours contre les Palestiniens, attaques contre l’Iran, le Yémen, le Venezuela, pillage organisé par la caste des milliardaires. Les élections, saturées d’argent, relèvent de la farce.
Démantèlement de la diplomatie, domestication de la justice
Le corps diplomatique, chargé de négocier traités et alliances, d’éviter les guerres et de bâtir des partenariats, a été démantelé. Les tribunaux, malgré quelques décisions courageuses — notamment pour bloquer le déploiement de la Garde nationale à Los Angeles, Portland et Chicago — servent les intérêts du pouvoir économique et sont supervisés par un ministère de la Justice dont la fonction essentielle est de réduire au silence les ennemis politiques de Trump.
Une opposition en trompe-l’œil
Le Parti démocrate, asservi aux grandes entreprises et prétendue opposition, bloque le seul mécanisme susceptible de sauver les Américains : les grands mouvements populaires et les grèves. Il sait que la corruption et l’impopularité de sa direction entraîneraient sa chute immédiate.
Ses dirigeants traitent Zohran Mamdani, maire de New York — l’un des rares points lumineux — comme un pestiféré. Mieux vaut laisser sombrer le navire que renoncer au prestige et aux privilèges.
La politique réduite à son essence brutale
Les dictatures sont unidimensionnelles. Elles réduisent la politique à sa forme la plus simple : obéis, ou sois détruit.
Nuance, complexité, compromis — sans parler d’empathie ou de compréhension — échappent au spectre émotionnel étroit des gangsters, y compris du gangster-en-chef.
Inversion morale et règne des médiocres
Les dictatures font le paradis des brutes. Qu’ils opèrent à Wall Street, dans la Silicon Valley ou à la Maison-Blanche, les gangsters cannibalisent leur propre pays et pillent les ressources des autres.
Elles inversent l’ordre social : honnêteté, travail, compassion, solidarité, sacrifice deviennent suspectes. Ceux qui les incarnent sont marginalisés et persécutés. Les êtres sans cœur, corrompus, menteurs, cruels et médiocres prospèrent.
La coercition comme politique intérieure et extérieure
Les dictatures mobilisent des nervis pour maintenir les victimes immobiles — chez elles comme à l’étranger. Nervis de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement). Nervis de Delta Force, des Navy Seals, des équipes clandestines de la CIA — les escadrons de la mort les plus meurtriers de la planète, diront les Irakiens ou les Afghans.
Nervis du FBI et de la DEA — ceux-là mêmes qui escortaient le président Nicolás Maduro menotté à New York — mais aussi du DHS (Department of Homeland Security) et des polices locales.
Qui peut encore parler de démocratie ?
Qui peut sérieusement prétendre que les États-Unis sont une démocratie ? Existe-t-il une seule institution démocratique qui fonctionne ? Existe-t-il le moindre contre-pouvoir ?
Quel mécanisme impose encore l’État de droit, dans un pays où des résidents légaux sont enlevés dans la rue par des hommes masqués, où un « radicalisme de gauche » fantôme sert d’alibi à la criminalisation de la dissidence, où la plus haute cour du pays octroie à Trump un pouvoir quasi monarchique et une immunité de fait? Et comment prétendre, après la destruction méthodique des agences environnementales — censées nous aider à affronter l’écocide imminent, menace suprême contre l’humanité — qu’il subsiste le moindre souci du bien commun ?
Le masque humanitaire du pouvoir impérial
Qui peut faire croire que les États-Unis défendent les droits de l’homme, la démocratie, un ordre fondé sur des règles ou les « vertus » de la civilisation occidentale ?
Les gangsters accélèrent la chute. Ils volent autant qu’ils peuvent, aussi vite qu’ils le peuvent. La famille Trump a engrangé plus de 1,8 milliard de dollars en espèces et cadeaux depuis la réélection de 2024. Elle se moque du droit et resserre son emprise.
La clôture du monde libre
Les murs se referment. La liberté d’expression disparaît sur les campus et dans les médias. Ceux qui dénoncent le génocide perdent leur emploi ou sont expulsés.
Les journalistes sont calomniés et censurés. L’ICE, doté d’un budget de 170 milliards de dollars sur quatre ans et renforcé par Palantir, bâtit l’infrastructure d’un État policier.
Les effectifs ont augmenté de 120 %. Un réseau national de centres de détention est en construction — pas uniquement pour les sans-papiers, mais pour tous. Hors frontières, un budget militaire d’un trillion de dollars attend ceux qui se trouvent hors des murailles de l’empire.
Le cas vénézuélien : droit international à ciel ouvert
Et nous voici au Venezuela, où un chef d’État et son épouse, Cilia Flores, ont été enlevés et transférés à New York en violation ouverte du droit international et de la Charte de l’ONU.
Les États-Unis n’ont pas déclaré la guerre au Venezuela — pas plus qu’ils ne l’avaient fait lorsqu’ils ont bombardé l’Iran ou le Yémen. Le Congrès n’a pas autorisé l’enlèvement ni les bombardements à Caracas : il n’était même pas informé.
L’administration Trump a maquillé le crime — qui a coûté la vie à quatre-vingts personnes — en opération antidrogue et, plus étonnant encore, en violation de lois américaines sur les armes :
« possession de mitrailleuses et d’engins destructeurs ; et conspiration en vue de posséder des mitrailleuses et des engins destructeurs ».
Accusations aussi absurdes que celles visant à justifier le génocide à Gaza par le « droit à se défendre » d’Israël.
Accuser Maduro de trafic de drogue n’a aucun sens. Si tel était l’enjeu, l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández n’aurait pas été gracié par Trump le mois dernier, alors même qu’il avait été condamné à quarante-cinq ans de prison pour avoir conspiré à distribuer plus de quatre cents tonnes de cocaïne aux États-Unis — une condamnation appuyée sur des preuves infiniment plus solides que celles brandies contre Maduro.
Mais la drogue n’est qu’un prétexte.
La tentation de l’expansion sans limites
Enivrés par leur succès, Trump et ses officiels évoquent déjà l’Iran, Cuba, le Groenland, et peut-être la Colombie, le Mexique, voire le Canada.
Le pouvoir absolu à l’intérieur nourrit le pouvoir absolu à l’extérieur. Chaque transgression du droit alimente la suivante. Le basculement vers le totalitarisme et l’aventurisme militaire se fait par effet boule de neige. Quand la société comprend ce qui s’est passé, il est trop tard.
Qui gouvernera le Venezuela ? Qui gouvernera Gaza ? À vrai dire, peu importe.
Lorsque les nations ou les peuples refusent de s’agenouiller devant le grand Moloch de Washington, ils sont bombardés. Il ne s’agit ni de légitimité, ni d’élections équitables, mais d’utiliser la menace de mort et de destruction pour obtenir la soumission totale.
Trump l’a dit sans détour en avertissant la présidente par intérim vénézuélienne Delcy Rodríguez que « si elle ne fait pas ce qu’il faut, elle paiera un très grand prix, sans doute plus élevé que Maduro ».
L’enjeu central: le pétrole «faire tourner le Vénézuela»
L’enlèvement de Maduro n’a pas été orchestré à cause de stupéfiants ou d’armes automatiques. L’affaire concerne le pétrole. Il s’agit, comme le disait Trump, de « faire tourner » le Venezuela.
« Nous allons faire venir nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus grandes du monde ; elles vont investir des milliards, réparer l’infrastructure pétrolière en ruine, et commencer à faire de l’argent pour le pays », a-t-il déclaré samedi lors d’une conférence de presse.
Le précédent irakien: un avertissement
Les Irakiens — un million de morts durant la guerre et l’occupation — connaissent la suite. L’infrastructure, moderne et efficace sous Saddam Hussein — j’ai couvert l’Irak à l’époque et peux en témoigner — a été détruite. Les marionnettes installées par Washington n’avaient aucun intérêt à gouverner et auraient détourné quelque 150 milliards de dollars de revenus pétroliers.
À la fin, les États-Unis ont été chassés d’Irak, même s’ils contrôlent encore les revenus pétroliers du pays, transférés vers la Federal Reserve Bank de New York. Le gouvernement de Bagdad est allié à l’Iran. Son armée inclut des milices pro-iraniennes au sein des Forces de mobilisation populaire. Les principaux partenaires commerciaux de l’Irak sont la Chine, les Émirats arabes unis, l’Inde et la Turquie.
Les fiascos afghan et irakien, qui ont coûté au public américain entre quatre et six trillions de dollars, sont les plus coûteux de l’histoire du pays. Aucun architecte de ces désastres n’a été tenu pour responsable.
Les laboratoires du chaos: Haïti, Honduras, Libye…
Les pays ciblés pour un « changement de régime » implosent. L’exemple haïtien est édifiant : les États-Unis, avec le Canada et la France, ont renversé Jean-Bertrand Aristide en 1991 puis en 2004. Le résultat fut l’effondrement social et institutionnel, la guerre des gangs et l’aggravation de la misère.
Le même scénario s’est joué au Honduras après le coup d’État soutenu par Washington en 2009 contre Manuel Zelaya. Le récemment gracié Hernández devint président en 2014 et transforma le pays en narco-État — tout comme le pantin Hamid Karzaï en Afghanistan, pays qui produisit sous son règne 90 % de l’héroïne mondiale.
Puis vint la Libye, autre État pétrolier. Lorsque Muammar Kadhafi fut renversé par l’OTAN en 2011 sous l’administration Obama, la Libye se fragmenta en enclaves contrôlées par des seigneurs de guerre et des milices rivales.
La liste des tentatives américaines de « changement de régime » est longue : Kosovo, Syrie, Ukraine, Yémen… Toutes illustrent la folie de la démesure impériale. Toutes annoncent ce qui nous attend.
Le Venezuela sous pression depuis 1998
Les États-Unis ont ciblé le Venezuela dès l’élection d’Hugo Chávez en 1998. Washington fut derrière un coup d’État avorté en 2002. Des sanctions écrasantes ont été imposées pendant deux décennies. Les États-Unis ont tenté de faire de Juan Guaidó un « président intérimaire » sans qu’il ait jamais été élu à cette fonction.
Lorsque la manœuvre a échoué, Guaidó fut abandonné — aussi froidement que Trump avait abandonné l’opposante María Corina Machado, pourtant lauréate du prix Nobel de la paix. En 2020, une tentative grotesque menée par des mercenaires mal entraînés visa à provoquer un soulèvement. Échec complet.
L’enlèvement de Maduro inaugure un nouveau désastre. Trump et ses complices ne sont ni plus compétents, ni plus lucides que leurs prédécesseurs, qui avaient déjà tenté de plier le monde à leur volonté.
Un empire incapable d’apprendre
Notre empire décadent avance comme un animal blessé : incapable d’apprendre de ses fiascos, paralysé par l’arrogance et l’incompétence, incendiant l’État de droit tout en se persuadant que la violence industrielle et indiscriminée peut restaurer une hégémonie perdue.
Capable de projeter une puissance militaire dévastatrice, il obtient d’abord des succès rapides qui se transforment inévitablement en bourbiers coûteux et autodestructeurs.
La tragédie n’est pas la mort de l’empire américain, mais le nombre d’innocents qu’il entraîne dans sa chute.
Texte: Chris Hedges (Scheerpost). Traduction française et adaptation éditoriale: SLR
(*) Chris Hedges est journaliste, ancien correspondant international du New York Times, lauréat du prix Pulitzer, et animateur de « The Chris Hedges Report ».
Note de la rédaction:
Dans le fond, l’option de Conserver le pouvoir bolivarien, mais sous tutelle, c’est éviter d’avoir à gérer des insurrections, des opposants ou des révolutions. Trump se fiche des Vénézuéliens, de la démocratie ou des élections : ce n’est pas pour le peuple qu’il intervient, c’est pour le pétrole. Tout le reste n’est que décor.
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