Trump à la conquête du Groenland sous le regard de la «dissidence»
Dans une chronique dense et documentée, l’historien et essayiste Youssef Hindi(*) raconte ce qu’il considère comme un tournant significatif dans la recomposition géopolitique mondiale: la volonté américaine de s’emparer du Groenland. Une ambition anciennement formulée, aujourd’hui remise sur la table par l’administration Trump, et dont les implications touchent autant la Russie que l’Europe. L’intervenant situe ce dossier dans une histoire longue — celle de la rivalité entre puissances, de la doctrine Monroe élargie, des grands espaces, du pillage économique et de la redéfinition des rapports de force dans un monde post-occidental.
Une actualité géopolitique surchargée
Hindi explique que l’actualité internationale demeure chargée et que, la semaine précédente, il a consacré une chronique à la crise iranienne. Cette fois, il s’intéresse à un dossier liant l’Europe et les États-Unis: l’intention américaine de mettre la main sur le Groenland. Il rappelle avoir évoqué ce projet dès ses premières chroniques, un an avant l’investiture de Donald Trump, en mentionnant l’idée d’annexer le Canada puis, dans un premier temps, le Groenland. Selon lui, certaines étapes ont été mises entre parenthèses, mais l’objectif d’arracher le Groenland au bloc européen demeure central.
Le Groenland et la stratégie du « toit du monde »
Hindi avance que plusieurs objectifs motivent les Américains dans cette manœuvre. Le premier serait géopolitique et géographique: le Groenland constitue une position stratégique majeure au sommet du globe. Il évoque le géographe britannique Halford John Mackinder, auteur en 1904 du texte The Geographical Pivot of History, où la Russie est définie comme « pivot mondial ».
Hindi lit un extrait dans lequel Mackinder décrit la Russie comme position centrale, capable de frapper de tous côtés tout en étant difficilement attaquable par le nord. Le Groenland, comme la Russie, occupe selon lui ce « toit du monde », offrant des possibilités stratégiques considérables. Hindi précise que Vladimir Poutine a récemment rappelé que l’envie américaine de mettre la main sur le Groenland remonterait aux années 1860, signe d’un projet ancien. La logique anglo-américaine consisterait donc à affaiblir la Russie, à fragmenter son influence et à contrôler les zones polaires pour des raisons militaires et stratégiques. Hindi affirme que nombre des décisions géopolitiques de Washington s’effectuent en fonction de Moscou et de Pékin, mais surtout de Moscou.
Le grand espace américain
Hindi présente ensuite ce qu’il nomme la doctrine du « grand espace » américain. Selon lui, dans un monde où émergent des puissances continentales structurées — Russie et Chine — les États-Unis cherchent à constituer leur propre grand espace géopolitique. Il cite la doctrine Monroe, mais rappelle qu’avant même Monroe, Thomas Jefferson avait évoqué l’idée d’un hémisphère occidental américain. George Washington, dans un registre différent, appelait déjà à se distancier de l’Europe. L’annexion du Groenland s’inscrirait dans cette vision: contrôler l’hémisphère occidental, établir un bloc, rivaliser avec d’autres centres de décision.
Les ressources naturelles du Groenland
Troisième objectif: les ressources. Hindi rappelle que le Groenland possède de l’uranium, des hydrocarbures et surtout d’importants gisements de terres rares, essentiels aux batteries, aux véhicules électriques, à l’électronique, aux éoliennes et à l’armement. La Chine domine actuellement ce marché stratégique. Washington chercherait donc à réduire sa dépendance et à sécuriser un accès direct aux ressources — dimension qu’il relie également à des acteurs industriels comme Elon Musk.
L’Europe découvre sa propre impuissance
Hindi aborde ensuite la dimension européenne. Il souligne que le Groenland est un territoire européen et que l’annonce américaine avait suscité agitation et stupéfaction parmi les dirigeants européens, qui semblaient découvrir que leurs intérêts n’avaient aucune importance aux yeux de Washington. Hindi évoque son ouvrage La guerre des États-Unis contre l’Europe, dans lequel il affirme que l’Europe a cessé d’être un acteur géopolitique depuis la Seconde Guerre mondiale et qu’elle constitue désormais un instrument américain. L’agressivité, le mépris et la prédation américaine à l’égard du continent ne seraient ni récents ni imputables à Trump: il s’agirait d’une continuité.
Washington n’a pas d’amis — seulement des rapports de force
Hindi insiste sur un point central: les États-Unis ne font pas la distinction entre amis et ennemis, mais entre faibles et forts. Ils n’auraient pas d’alliés, seulement des vassaux utiles. Il oppose l’hégémon américain à l’idée d’empire. L’empire, dit-il, absorbe, intègre, élargit; l’hégémon, lui, pille, méprise et distingue nettement centre et périphérie. Il cite Rome, Byzance ou le monde musulman comme empires durables parce qu’intégrateurs, à l’inverse d’Athènes et des États-Unis, qu’il décrit comme inégalitaires dans leur structure mentale et incapables d’assimiler les territoires dominés.
L’hégémon américain comme système de prédation
Hindi souligne que l’hégémon américain distingue radicalement le centre — la nation américaine — de la périphérie, composée des nations dominées. Non seulement il les distingue, mais il les méprise, ce qu’il qualifie de « ségrégationnisme géopolitique »: une manière d’organiser les relations internationales sur une base inégalitaire. Il rattache cette vision à l’héritage britannique et au tempérament culturel anglo-américain, qu’il décrit comme « libéral inégalitaire », en référence aux travaux d’Emmanuel Todd sur les structures familiales. Hindi rappelle qu’Athènes, hégémon inégalitaire, ne dura qu’environ quatre-vingts ans, alors que Rome, empire intégrateur, fut un système de plusieurs siècles, prolongé par Byzance.
L’Amérique en déclin et le modèle économique de la sangsue
Si cette nature hégémonique n’apparaissait pas clairement plus tôt, selon Hindi, c’est parce que les États-Unis étaient riches et puissants. Tant que l’Amérique prospérait, les Européens y voyaient un protecteur, voire un allié. Mais le déclin industriel et économique américain — amorcé dans les années 1970, accéléré dans les années 1980 et 1990 — aurait révélé la vraie nature du système: un modèle fondé sur l’extraction de richesses des nations vassalisées.
Hindi cite la déclaration du secrétaire d’État Warren Christopher, le 13 janvier 1993 devant le Congrès, affirmant que la « sécurité économique américaine » devait devenir la priorité absolue de la politique étrangère américaine, avec autant de ressources que pour la guerre froide. Pour Hindi, il s’agit explicitement de recourir à la politique étrangère pour capter des richesses extérieures, non de réindustrialiser le pays.
Ce modèle, qu’il nomme « modèle économique de la sangsue », consisterait à maintenir la puissance américaine non par la production mais par le prélèvement. Il ajoute que quelques années plus tard, le 8 janvier 1997, Madeleine Albright déclarait au Senate Committee on Foreign Relations qu’il fallait « continuer à façonner un système économique global qui travaille pour l’Amérique ». Hindi observe qu’il s’agit bien de faire travailler le monde entier pour l’Amérique — fonctionnement qu’il qualifie de « ségrégationniste » et même « esclavagiste » dans son principe.
La preuve par la balance commerciale
Hindi appuie son propos par des chiffres tirés de la balance commerciale américaine. Il égrène une série d’années et de déficits:
• 1984: −102 milliards de dollars
• 1998: −162 milliards
• 2006: −770 milliards
• 2016: −521 milliards (année de la victoire de Trump)
• 2020: −651 milliards
• 2021: −861 milliards
• 2024: −909 milliards
Pour Hindi, ces chiffres attestent du modèle économique américain fondé sur l’endettement, la financiarisation et la désindustrialisation liée au libre-échange, système qu’il considère comme imposé au monde par Washington. Il compare avec la Chine, qui affiche en 2024 un excédent commercial de +533 milliards. Entre les −909 milliards américains et les +533 chinois, il voit un écart de plus de 1 400 milliards de dollars, révélateur d’un basculement profond. Il évoque ensuite un graphique montrant le croisement des deux courbes depuis le début des années 1990: montée de la Chine, déclin des États-Unis.
Corrélation entre agressivité et déclin
Hindi établit une corrélation directe entre l’agressivité militaire et géopolitique des États-Unis et leur affaiblissement économique. Selon lui, à mesure que la tendance au déficit s’aggrave, Washington adopte une posture plus offensive. Il mentionne également une dimension néoconservatrice, qu’il dit avoir traitée ailleurs, mais insiste sur le facteur économique comme clé de lecture.
L’Europe comme victime du pillage américain
Hindi affirme que les Européens font les frais de cette doctrine américaine de prédation. Il compare frontalement le cas américain à Athènes dans l’Antiquité: l’hégémon impose une discipline économique, capture les ressources et vampirise la périphérie. Il évoque des exemples contemporains: le rachat de fleurons industriels européens par des entreprises américaines. Il cite le cas d’Alstom, évoquant l’arrestation d’un cadre supérieur aux États-Unis et dénonçant un climat de « grand banditisme », allant jusqu’à parler de « braquages de diligences » et de « système de cow-boys ». Hindi assure que la spoliation économique américaine est structurelle, massive et non anecdotique. Les acquisitions se seraient multipliées ces dernières décennies, mais surtout en 2022, année de l’entrée de la Russie en guerre sur le sol ukrainien.
2022: sabotage énergétique et opportunisme industriel
Selon Hindi, 2022 est une année charnière où s’imbriquent plusieurs événements. Les États-Unis imposent des sanctions à la Russie; l’Europe en applique les conséquences, notamment sur le plan énergétique. Pendant cette période, les opérations de fusion-acquisition au bénéfice de firmes américaines s’accélèrent. Hindi évoque ensuite la destruction des gazoducs russes Nord Stream, citant l’enquête du journaliste Seymour Hersh sur l’implication américaine, avec le concours supposé de la Norvège. Il insiste sur la séquence: destruction de l’infrastructure stratégique, explosion du coût de l’énergie, et démarchage immédiat des entreprises allemandes par Washington pour les convaincre de délocaliser aux États-Unis. Il ajoute que l’administration Biden a débloqué 370 milliards de dollars de subventions destinées aux entreprises américaines et européennes prêtes à s’installer sur le sol américain. Dans cette logique, Washington détruirait d’abord le lien énergétique entre l’Europe et la Russie — un gaz bon marché, fiable et abondant — puis offrirait l’alternative américaine, en récupérant à la fois l’industrie et la dépendance énergétique.
Délocalisations allemandes et affaiblissement du continent
Hindi indique qu’en 2022, 60 entreprises allemandes projetaient déjà de s’implanter en Oklahoma, citant Lufthansa, Aldi, Fresenius ou Siemens. Selon les études disponibles en 2025, environ 10 % des entreprises allemandesenvisageraient de déplacer des sites de production vers les États-Unis — pour Hindi, un chiffre considérable qui atteste du dépècement silencieux de la puissance industrielle allemande.
Trump, révélateur plus que perturbateur
Hindi conclut que la politique américaine à l’égard de l’Europe ne dépend ni de Trump ni de l’alternance à la Maison Blanche. Il y aurait, selon lui, une continuité profonde qui traverse les administrations successives. Trump ne ferait qu’exposer au grand jour ce qui, jusque-là, restait dissimulé derrière un vernis diplomatique. Il affirme que Trump porte des projets géopolitiques qui le dépassent et qu’il ne comprend peut-être qu’à moitié, mais dont le style brutal révèle la réalité du fonctionnement américain: une doctrine hégémonique de pillage économique, d’autant plus agressive que le déclin industriel s’accentue.
Humiliations européennes et divergences idéologiques
Hindi évoque ensuite les divergences idéologiques entre l’administration Trump et l’Union européenne, qui exacerbent les tensions. Il rappelle un épisode survenu sous Biden: aux côtés du chancelier allemand Olaf Scholz, le président américain avait déclaré que si la Russie entrait militairement en Ukraine, il n’y aurait plus de gazoducs Nord Stream. Pour Hindi, il s’agit d’une humiliation publique d’un dirigeant européen incapable de réagir face à la menace directe contre la principale source d’approvisionnement énergétique de son pays.
Trump, estime Hindi, ne change rien au fond mais rend l’humiliation spectaculaire. Les Européens subissent à la fois le mépris idéologique et l’exploitation économique, ce qui intensifie le sentiment d’infériorité et de dépendance.
L’Europe livrée par ses propres dirigeants
Hindi insiste sur le fait que les dirigeants européens — non seulement les actuels mais ceux de plusieurs générations depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale — ont livré leurs pays aux États-Unis. Washington aurait monté l’Europe contre ses partenaires énergétiques, commerciaux et géoéconomiques naturels: la Russie, avant tout, mais aussi la Chine. Il souligne l’absence totale d’intérêt européen à entretenir de mauvaises relations avec Moscou, fournisseur de gaz et partenaire énergétique majeur, ni avec Pékin, partenaire économique central. pourtant, l’Union européenne se serait alignée docilement sur la posture américaine, jusqu’à sacrifier ses propres intérêts.
La double dévoration: guerre et dépècement
Hindi décrit un mécanisme à double détente. D’une part, les Américains poussent les Européens à rompre leurs relations avec la Russie et la Chine — au nom de l’idéologie, de la sécurité ou du discours sur la démocratie. D’autre part, ils dépècent l’Europe économiquement en rachetant ses industries, en captant ses entreprises et en absorbant son énergie industrielle.
Il ajoute qu’après avoir isolé l’Europe du reste du monde, Washington a repris des négociations avec la Russie tout en menant une politique tarifaire agressive contre l’Union européenne. Trump aurait même annoncé des barrières tarifaires contre certains pays européens, dont la France, car ils refusaient l’annexion américaine du Groenland — situation que Hindi juge « incroyable ».
Un nouveau partage du monde
Hindi avance que les Américains visent désormais directement l’intégrité territoriale de l’Europe. L’affaire du Groenland s’inscrirait dans un partage du monde entre grandes puissances, dans lequel la Russie et la Chine occupent des positions de premier plan et dans lequel l’Europe ne figure plus comme puissance autonome. Les États-Unis seraient entrés dans une confrontation directe ou indirecte avec Moscou et Pékin, sur fond de rivalités systémiques, économiques, militaires et idéologiques. Ce rapport de forces déboucherait sur un redécoupage géopolitique dont l’Europe devient la victime périphérique.
L’Europe, dindon de la farce
Dans ce partage du monde, Hindi estime que les Européens sont les « dindons de la farce ». Incapables de défendre leurs intérêts, alignés sur Washington mais méprisés par lui, ils subissent le coût des sanctions, la destruction de leurs industries et la perte de leur énergie, tout en voyant les États-Unis repartir discuter avec leurs adversaires. Hindi décrit le mythe occidentaliste — celui d’un Occident unifié composé d’Europe et d’Amérique — comme un mythe construit sur la base d’une colonisation culturelle américaine. Ce mythe s’effondrerait aujourd’hui, en même temps que l’Europe découvre sa propre faiblesse. L’occidentalisme conduirait non à la solidarité mais à la destruction économique du continent.
Le crépuscule du « monde blanc »
Hindi conclut en notant que les partisans européens d’un « monde blanc occidental » se retrouvent, eux aussi, piégés. Ceux qui défendaient l’idée d’un bloc civilisationnel blanc, homogène et solidaire découvriraient que les États-Unis ne défendent pas l’Europe mais la pillent, et que les États-Unis ne se considèrent pas comme appartenant à un même destin civilisationnel mais comme centre hégémonique autonome.
La séquence se referme sur l’idée d’un retournement historique: l’Europe, jadis acteur géopolitique, devient objet de prédation; l’Occident cesse d’être un bloc; la puissance américaine ne protège plus — elle ponctionne; l’Amérique se tourne vers le Groenland comme vers un territoire à annexer dans un monde redevenu multipolaire.
Transcription et rewriting: (SLR) - Louis Giroud
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(*) Biographie Hindi
Youssef Hindi (né en 1985) est un historien, essayiste et conférencier franco-marocain travaillant sur l’histoire des idées, la géopolitique contemporaine et les stratégies de puissance. Formé en histoire et en philosophie, il revendique une position de chercheur indépendant. Ses travaux portent notamment sur le néoconservatisme, le messianisme politique, l’hégémonie américaine et la multipolarité. Ses analyses circulent surtout dans les milieux souverainistes, géopolitico-alternatifs et anti-atlantistes, tandis que sa réception médiatique est contrastée. Des observatoires controversés tells que Conspiracy Watch, le classent parmi les auteurs « conspirationnistes » ou « hétérodoxes », en lien avec certains réseaux dissidents. Youssef Hindi situe son travail dans une critique de l’Occident contemporain et de sa fabrique du consentement. Hindi est un ardent défenseur de la liberté d’expression militant contre la désinformation des médias dits «mainstream».
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