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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

Trump, la norme et la folie des grandeurs

24 Janvier 2026, 20:49pm

Publié par Transcription (SLR) - Louis GIROUD

Dans un moment où la politique étrangère américaine semble osciller entre provocation et improvisation stratégique, le professeur Jeffrey Sachs répond aux questions du juge Andrew Napolitano sur le plateau de Judging Freedom. Au cœur de l’échange, la notion de « diplomatie par l’insulte » et le cas singulier du Groenland, devenu objet de convoitise et symbole du désordre diplomatique provoqué par la présidence Trump. L’entretien examine les conséquences de cette instabilité sur l’Europe, la Russie, l’OTAN et le système international, tout en soulignant la passivité européenne face aux dérives américaines. Jeffrey Sachs met en perspective ces événements avec une longue histoire de guerres illégales, de coups d’État et d’opérations clandestines, invitant à reconsidérer les rapports de force et la responsabilité morale des alliés des États-Unis.

Trump, la norme et la folie des grandeurs

Andrew Napolitano ouvre la discussion avec une question directe : par quelle autorité juridique, quel précédent diplomatique ou quel principe moral un chef d’État peut-il exiger le départ du chef d’un autre État qui ne représente aucune menace pour sa sécurité nationale ?

 

Le vide légal et l’arrogance

Sachs répond sans détour : par aucune autorité. Il rappelle l’existence de la Charte des Nations Unies, un traité qui interdit explicitement l’usage ou la menace de l’usage de la force contre d’autres pays. Il souligne que c’est le cœur même du droit international. Il note que le président américain a ouvertement foulé ce principe aux pieds, revendiquant le droit du plus fort et l’idée qu’aucune contrainte ne l’oblige, sinon sa propre volonté. Sachs insiste : il s’agit d’une situation extraordinaire, avec un président déconnecté, délirant, sans sens du droit, de la décence ou même de la simple retenue. Il dépeint un dirigeant qui se plaint constamment, accusant le monde de tromper les États-Unis, dans un registre qu’il compare à celui d’un enfant de trois ans éternellement froissé.

 

L’affaire du Premier ministre norvégien

Napolitano enchaîne. Il fait afficher un courriel de Donald Trump adressé au Premier ministre norvégien, Jonas Gahr Støre. Trump se plaint que la Norvège ne lui ait pas décerné le prix Nobel de la paix malgré l’argument qu’il aurait arrêté « huit guerres plus ». Il affirme qu’en conséquence, il ne se sentirait plus obligé de penser à la paix, et qu’il pense désormais à ce qui est bon pour les États-Unis. Il évoque le Danemark, l’impuissance de celui-ci à protéger le Groenland face à la Russie ou à la Chine, et Napolitano s’arrête à la dimension insultante du message : comment prendre un tel président au sérieux après cela ?

 

Réponse de Sachs – Trois constats et une bascule psychologique

Sachs pose trois observations. D’abord, dit-il, les États-Unis se comportent depuis longtemps comme un pays qui renverse des gouvernements et fait la guerre sur de faux prétextes. Ensuite, Trump multiplie depuis le début les menaces tous azimuts. Mais ce qui inquiète désormais Sachs est l’hypothèse qu’un seuil vient d’être franchi, quelque chose de plus profond : la possibilité d’une rupture psychologique, au-delà de la brutalité ou du cynisme stratégiques.

Les dernières semaines lui paraissent « complètement débridées » : attaques militaires, bravade, giddiness, menaces, tarifs punitifs, revendication absurde sur le Groenland. Sachs évoque une scène récente où Trump aurait laissé entendre que l’absence de prise du Groenland par la force n’était due qu’à une chute du marché boursier la veille, laissant entendre que le seul garde-fou consistant pourrait être l’intérêt personnel du président pour sa propre fortune. Il déplore l’absence totale de garde-fous du côté de la décence ou de la maturité : se plaindre de ne pas avoir eu le Nobel, dit-il, est l’exact contraire de ce qu’on enseignerait à un enfant.

 

La crédibilité et les engagements trahis

Andrew Napolitano rebondit : comment le croire lorsqu’il affirme renoncer à la force ? Sachs rappelle l’épisode des négociations avortées avec l’Iran où, après avoir invité les négociateurs iraniens à discuter avec deux agents immobiliers faisant office de diplomates, les États-Unis et Israël avaient frappé l’Iran moins de 24 heures plus tard. Sachs confirme : personne ne peut croire Trump. Il le décrit comme whimsical, instable, chroniquement confabulant, au point où il devient impossible de savoir s’il croit ce qu’il dit — ou si cela a la moindre importance.

 

La réaction britannique

Napolitano diffuse ensuite une intervention flamboyante d’un député britannique, membre du parti du Premier ministre Starmer, dénonçant Trump en le qualifiant de gangster international, de menace pour l’économie et la sécurité européenne, de président corrompu, persuadé de pouvoir tout saisir par la force. Le député conclut qu’il n’existe que deux façons de faire reculer Trump : le soudoyer ou lui tenir tête comme face à tout tyran.

Napolitano demande alors si ce discours va pousser l’Europe ou l’OTAN à réagir autrement qu’en se couchant.

 

Le retournement de la peur

Sachs commence par un rappel historique acéré : la Grande-Bretagne est un bully, dit-il. Une bonne part des Européens qui se plaignent aujourd’hui ont participé à des politiques identiques. Ils sont restés silencieux face au soutien occidental au massacre à Gaza, silencieux quand les États-Unis et Israël ont bombardé l’Iran, complices d’innombrables illégalités.

 

Ce qui les énerve aujourd’hui, dit-il, n’est pas la brutalité en soi, mais le fait qu’elle se retourne contre eux. Il approuve le fond de la critique européenne — la situation est grotesque, illégale, inconstitutionnelle — mais rappelle que la liste des crimes américains ne date pas d’hier, et que l’Europe y a souvent participé.

Sachs décrit ensuite une séance du Conseil de sécurité où, après un bombardement contre l’Iran, l’ambassadrice danoise exigea que l’Iran fasse preuve de retenue sans même mentionner que le pays venait d’être bombardé.

 

Quand Sachs lui fit remarquer, elle lui tourna le dos. Et maintenant, conclut-il, le Danemark est à son tour menacé. Les Européens découvrent tardivement ce qu’ils jugeaient supportable tant que la violence se projetait ailleurs. Il note qu’il est étrange de voir le New York Times découvrir que les États-Unis se comportent « comme un empire », alors qu’ils le font depuis des décennies — contre les Palestiniens, les Iraniens, les Soudanais, les Libyens — mais que soudain, cela ne devient scandaleux que lorsqu’il s’agit de l’Europe.

 

Sachs espère que cela force une prise de conscience plus large : les États-Unis agissent de manière illégale depuis l’après-guerre, depuis la création de la CIA en 1947, avec des coups d’État, des assassinats, des guerres clandestines. Il trouve triste que les Européens n’aient réagi qu’au moment où ils devenaient les prochaines cibles.

 

Le Kremlin se réjouit-il ?

Napolitano pose ensuite une question qui entend sonder l’autre pôle de la crise : le Kremlin se réjouit-il de voir l’Amérique déstabiliser l’OTAN ? Cherche-t-il à tirer profit du chaos, ou bien l’affaire du Groenland est-elle indifférente à Moscou ?

 

Aucun cynisme, juste du danger

Sachs répond qu’il ne pense pas que la Russie se réjouisse de quoi que ce soit. Il insiste qu’il n’y a rien de « réjouissant » dans un président américain devenu imprévisible et potentiellement dangereux. Pour lui, l’environnement mondial actuel est explosif : les États-Unis ont bombardé le Venezuela, menacé d’autres pays, et pourraient frapper l’Iran dès que le groupe aéronaval américain atteindra sa zone d’opération. Il précise que Trump a simplement cessé de mentionner l’Iran quelques jours plus tôt, mais que le déploiement américain se poursuit en direction du Golfe persique. Tout cela installe une incertitude stratégique. Sachs affirme qu’il ne s’agit ni d’un jeu ni d’un tableau de scores : le monde réel n’est pas une partie de Monopoly.

Pour lui, l’idée que des États puissent en tirer avantage est fausse. Ce chaos n’a rien d’amusant. Aucun État sérieux n’a intérêt à une Amérique déraillée. Quant à la Russie, elle ne va pas « intervenir » si les États-Unis prétendaient s’emparer du Groenland. Ce serait absurde et irréaliste.

 

Le Groenland “nous appartient” ?

Le Juge suggère d’autres hypothèses : et si Trump déclarait que le Groenland appartient aux États-Unis ? Sachs imagine alors le scénario : si Trump annonce que le Groenland est à l’Amérique, personne ne va se battre pour empêcher cette déclaration — mais cela ne la rendra pas vraie pour autant. Il explique que de telles élucubrations appartiennent au monde imaginaire de Trump et de ses affidés, qualifié de « gangsterisme » par le député britannique cité précédemment. Il affirme que rien de tout cela ne « tiendra ». Les États-Unis n’ont pas annexé le Venezuela, ils n’ont pas pris son pétrole, et même Exxon Mobil ne juge pas rentable d’y entrer. Beaucoup de choses peuvent se produire sur le très court terme, mais sans réalité durable.

 

La comparaison de Lavrov : Groenland / Crimée

Andrew Napolitano introduit ensuite une intervention de Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères. Lavrov fait un parallèle : si le Groenland est crucial pour la sécurité américaine, la Crimée l’est pour la sécurité russe. Le ton est presque didactique, comme pour retourner la logique américaine contre elle-même.

 

Une jalousie infantile

Sachs balaye l’argument en expliquant que rien ne menace le Groenland. Ni la Russie ni la Chine ne convoitent ce territoire ni n’y installent de bases. Pour lui, Trump agit par jalousie géopolitique : la Russie possède un long littoral arctique, les États-Unis non. La Russie couvre 17 millions de kilomètres carrés, l’Amérique environ 9 millions. Trump réagirait comme un enfant envieux qui veut des jouets parce que l’autre en a.

Il insistait déjà dans la première partie sur la dimension psychologique ; ici, il l’étend au terrain géostratégique. Le Groenland ne représente aucune urgence sécuritaire. L’argument d’une menace russo-chinoise est « une absurdité affabulée ».

 

L’Europe comprend-elle ?

Napolitano demande si les Européens comprennent cette dimension ou s’ils vivent terrifiés par la rhétorique américaine. Sachs répond qu’il faut distinguer : Trump pourrait peut-être essayer de prendre le Groenland, mais la menace ne vient pas de Moscou ou Pékin — elle vient directement de Washington.

Il raille l’automatisme discursif américain qui consiste à prononcer « Russie » ou « Chine » pour déclencher panique, sueurs froides et obéissance réflexe. C’est un mécanisme comique, dit-il, mais qui structure la politique de Washington depuis des années.

Pour Sachs, la véritable contrainte qui retient Trump n’est ni le droit ni l’alliance ni le système institutionnel, mais le marché boursier : la chute brutale du lendemain de ses menaces a probablement suffi à le dissuader temporairement.

 

La voix inattendue : Gavin Newsom

Napolitano diffuse ensuite un extrait d’un acteur inattendu de la politique étrangère : le gouverneur de Californie Gavin Newsom. Celui-ci appelle les Européens à « se ressaisir », à arrêter d’être complices, à ne plus se montrer serviles, et à cesser de ramper devant Washington. Il fustige une Europe « à genoux », distribuant couronnes et prix Nobel, pathetiquement soumise sur la scène internationale. Il conclut que ce que l’Europe ne peut plus faire est précisément ce qu’elle a fait jusqu’ici.

 

Réaction de Sachs — Prévision réalisée

Sachs accueille le passage en riant. Il raconte qu’un an plus tôt, en février 2025, il avait prononcé un discours au Parlement européen, dans lequel il les exhortait à se doter d’une vraie politique étrangère, car ils allaient devoir affronter la menace d’une invasion américaine — du Groenland. À l’époque, dit-il, les députés avaient probablement pensé qu’il exagérait. Mais pour lui, c’était déjà manifeste. Il énumère les fautes stratégiques européennes : suivre Washington en tout, sans jamais anticiper que la brutalité américaine pourrait se retourner contre eux ; soutenir les actions illégales tant qu’elles frappaient Iran, Syrie, Libye, Palestine ou Ukraine ; oublier la participation américaine au coup d’État de Kiev en 2014 ; oublier les promesses sur l’élargissement de l’OTAN ; oublier Gaza. Il cite Kennedy : ceux qui chevauchent un tigre finissent souvent dans son estomac.

 

Et si l’Europe avait été cohérente ?

Sachs insiste ensuite : l’Europe n’a pas besoin d’une politique étrangère hypocrite, mais d’une vraie politique étrangère qui reconnaisse que les États-Unis constituent une menace stratégique. Il estime que l’Europe doit renouer avec la diplomatie avec la Russie, conflit dans lequel elle s’est laissée entraîner par Washington dans l’espoir d’une victoire américaine en Ukraine. Washington s’est entre-temps détourné, laissant l’Europe gérer la suite. Il qualifie l’Europe de « profondément confuse ». Sur ce point, il admet que Gavin Newsom avait raison : l’Europe doit cesser d’être servile.

 

Un contre-exemple Nord-Américain : le Canada

Sachs rend ensuite hommage au Premier ministre canadien Mark Carney, qu’il qualifie de véritable homme d’État. Carney s’est récemment rendu en Chine, non pas pour moraliser ou menacer, mais pour négocier sérieusement, conclure des accords mutuellement bénéfiques, et restaurer un usage adulte de la diplomatie.

Il a ensuite prononcé un discours à Davos où il soulignait que le monde glisse dans un environnement « sans loi », sans jamais nommer les États-Unis, mais en laissant entendre que l’allusion était limpide.

Sachs conclut qu’il faut davantage de dirigeants de ce calibre.

 

Clin d’œil final : George Galloway

Napolitano termine par un extrait de George Galloway, plus mordant et ironique. Galloway souligne que depuis des décennies, on a expliqué au Royaume-Uni que « les Russes arrivent », justifiant dépenses militaires et posture nucléaire. Or, dit-il, ce sont finalement les Américains qui arrivent — et les Russes n’y prêtent même pas d’intérêt. Le rire éclate. Napolitano conclut l’entretien en saluant le talent comique de Galloway.

 

Transcription et rewriting de l’anglais en français: (SLR) - Louis GIROUD

 

BIOGRAPHIE — JEFFREY SACHS

Jeffrey D. Sachs (né en 1954) est un économiste américain reconnu internationalement pour ses travaux sur le développement, la géopolitique et les politiques publiques. Ancien professeur à Harvard et directeur de l’Earth Institute à Columbia University, il a été conseiller auprès de gouvernements, de Nations Unies et de plusieurs institutions internationales. Longtemps associé à des programmes de transition économique en Europe de l’Est et en Amérique latine, il s’est progressivement imposé comme l’une des voix critiques de la politique étrangère américaine. Auteur prolifique, il a publié de nombreux ouvrages sur la pauvreté, le développement durable, la mondialisation et la multipolarité. Sachs intervient régulièrement dans les médias et les forums internationaux, défendant une diplomatie multilatérale, le retour au droit international et la coopération Est-Ouest. Sa pensée récente met en garde contre les risques d’une politique américaine centrée sur la confrontation, l’extraterritorialité et l’expansion militaire.

 

BIOGRAPHIE — ANDREW NAPOLITANO

Andrew P. Napolitano (né en 1950) est un juriste, magistrat et commentateur politique américain. Ancien juge à la Cour supérieure du New Jersey, il est largement connu pour son travail médiatique autour des libertés publiques, du droit constitutionnel et du libertarianisme. Napolitano a longtemps été chroniqueur et analyste juridique sur Fox News avant de lancer sa propre émission, Judging Freedom, consacrée au décryptage des enjeux géopolitiques et aux limites du pouvoir exécutif. Auteur de plusieurs ouvrages sur la Constitution américaine, le Patriot Act, le pouvoir judiciaire et les abus de l’État, il défend un cadre politique fondé sur le respect strict des libertés individuelles. Son positionnement critique face aux guerres sans déclaration du Congrès et à la politique de surveillance l’a rapproché des milieux anti-interventionnistes et libertariens. Aujourd’hui, il intervient comme une figure juridique singulière, à la fois conservatrice, anti-guerre et attachée à la séparation des pouvoirs.

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