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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

«Bilatétales III»: homologation d'une mise sous tutelle

7 Décembre 2025, 23:13pm

Publié par Louis Giroud

Un matin, le Conseil fédéral s’est levé avec l’idée lumineuse d’adopter le vocabulaire des lobbyistes européens. Pas un débat, pas un soupçon de décence institutionnelle. Juste un copier-coller direct de Bruxelles, comme si la Suisse avait enfin décidé d’abandonner les préliminaires pour entrer dans la relation toxique par la grande porte.

Le pays de la démocratie directe se retrouve à reprendre le jargon de ceux qui rêvent de voir sa démocratie sous tutelle. Le tour de magie est simple: rebaptiser un paquet d’accords explosifs en “Bilatérales III” pour le faire passer pour une suite logique, une continuité, une évidence quasi administrative. Le genre de manipulation linguistique qu’affectionnent les régimes qui ne veulent surtout pas qu’on lise les petites lignes.

 

Un label en trompe-l’œil, un pipeline vers la soumission

On vend au public un prolongement de la voie bilatérale. En réalité, l’intitulé sert à maquiller un virage brutal: l’abandon de l’égalité contractuelle au profit d’une relation verticale où l’UE donne les ordres et la Suisse coche les cases. Les “accords bilatéraux” avaient le mérite de la clarté: deux partenaires négocient, signent, appliquent. Le nouveau paquet appartient à une tout autre zoologie juridique. C’est un accord institutionnel: la Suisse reprend automatiquement le droit européen, se met sous la coupe d’un juge étranger, accepte des sanctions si elle ose respirer trop fort. Le marketing s’appelle “Bilatérales III”. Le produit réel: “Soumission 1.0”.

 

Un Conseil fédéral noyé dans les «lobbying papers»

La concordance voulait des conseillers fédéraux capables de se tenir à distance des propagandes, même quand elles sentent bon la moquette neuve de Bruxelles. Manifestement, cette capacité se perd. Le collège reprend un terme militant soufflé par les milieux économiques les plus euro-compatibles. Le Conseil fédéral n’explique rien, il répète. Il ne délibère plus, il s’aligne. On devine l’ambiance: les lobbying papers s’empilent, les arguments sont servis clé en main, les ministres hochent la tête comme des figurants dans leur propre film.

 

Des “clauses de sauvegarde” pour calmer les naïfs

Pour calmer les naïfs, on a inventé une “clause de sauvegarde”. Le genre de formule qui rassure les gens qui n’ont pas encore découvert les notes en bas de page. Officiellement, cette clause permettrait de freiner l’immigration “en cas de graves problèmes économiques ou sociaux”. Dans la réalité, elle exige l’autorisation préalable d’un comité mixte où Bruxelles distribue les permissions comme des jetons de parking. Il n’y a pas de sauvegarde: il y a demande d’indulgence. Et même lorsque Bruxelles consentirait à laisser la Suisse s’auto-défendre quinze minutes chrono, elle garderait le droit d’imposer des “mesures compensatoires”, c’est-à-dire des sanctions en costume trois pièces. Un garde-fou qui punit celui qui l’utilise: du jamais vu depuis les assurances-vie vendues aux naufragés.

 

Le leurre peint en rouge...

On ajoute ensuite une “clause unilatérale” dans le droit suisse, pour donner une impression d’indépendance. Du théâtre. Cette clause n’existe pas dans le traité, Bruxelles ne la reconnaît pas, et son activation violerait l’accord et déclencherait immédiatement les foudres européennes. C’est une alarme qui sonne dès qu’on l’effleure, et dont la notice d’utilisation commence par: “Ne pas utiliser”. Le Conseil fédéral la brandit pourtant comme preuve que la Suisse reste maîtresse chez elle. Une preuve qui n’a pas plus de valeur juridique qu’un post-it.

 

L’illusion du contrôle: la grande spécialité bruxelloise

Les deux clauses – la contractuelle et l’unilatérale – sont parfaitement synchronisées pour ne rien produire. Elles créent une illusion de maîtrise, un simulacre de souveraineté, une marionnette institutionnelle agitée devant un public distrait. La libre circulation reste intégrale, l’immigration continue sans frein, et chaque geste helvétique passe désormais au contrôle technique européen. “Bilatérales III”, c’est la version suisse du piège à guêpes: on attire avec un mot rassurant, et on referme la grille derrière.

 

La Suisse doit signer pour être punie

Les promoteurs du paquet racontent qu’il s’agit d’avancer dans la coopération. Le texte, lui, raconte autre chose: la Suisse doit reprendre le droit européen, s’exposer à des sanctions automatiques, renoncer à toute autodéfense juridique, et avaler une terminologie qui masque la nature réelle du projet. Le Conseil fédéral et les partis qui l’encouragent espèrent que la population suive sans regarder les détails. Mais l’histoire helvétique a parfois ce sursaut étonnant: quand le peuple lit les petites lignes, il devient subversif.

 

Mots clé de l’article

Bilatérales III, accord institutionnel Suisse–UE, Suisse Union européenne, Conseil fédéral, souveraineté suisse, reprise du droit européen, clause de sauvegarde, libre circulation des personnes, sanctions européennes, juge européen, relations Suisse–UE, lobbying européen, accord-cadre, comité mixte Suisse–UE, mesures compensatoires, clause unilatérale suisse, accord bilatéral, perte de souveraineté, immigration Suisse UE, voie bilatérale, analyse critique Bilatérales III, démocratie directe suisse, Bruxelles Suisse relations

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Ce monde où chacun s’épuise à jouer le rôle qu’on attend de lui

7 Décembre 2025, 04:56am

Publié par Louis Giroud

L’époque se résume à une scène trop petite où chacun s’agite dans un costume rapiécé: le populiste indigné, le mondialiste contrit, l’Européen somnambule, la Chine silencieuse qui connaît à l’avance la fin du film. Les blocs idéologiques n’entrent même plus en collision ; ils s’empilent, se déforment et s’écrasent comme des meubles suédois mal assemblés. Tous rejouent des rôles usés que le public n’écoute plus, mais entend à moitié.

Dans cet empilement d’identités usées, on retrouve les souverainistes-populistes brandissant l’étendard d’un protectionnisme salvateur, et en face des mondialistes-impérialistes dont le rêve de grand pique-nique amical s’effondre comme peau de chagrin. Et là, Trump, le protectionniste sauveur de la nation, demeure un officiant zélé du temple atlantiste. Il défend l’hégémonie occidentale avec la même ferveur qu’il vend ses casquettes rouges : sans nuance, sans mémoire. Les discours changent, les réflexes demeurent.

 

La Russie et l’idée des mondes multiples

Face à lui, Poutine avance avec le calme du joueur qui a anticipé plusieurs chutes d’empire. Souverainiste, conservateur, mais convaincu que le monde qui vient ne sera plus structuré autour d’un seul centre. Il imagine un système où plusieurs gravités coexistent, où Washington n’aurait plus la télécommande universelle, où les forces ne s’aligneraient plus mais orbiteraient.

 

L’Europe en quête d’un vocabulaire

Au milieu, l’Europe se contorsionne comme un orchestre sans chef qui continue de jouer par habitude. Les États membres ont abandonné le mot « souveraineté » depuis si longtemps qu’ils ne sauraient même plus le retrouver dans le dictionnaire. Mondialistes par habitude, occidentalo-centristes par réflexe, ils suivent la ligne des think tanks comme on emprunte l’échelle d’une via ferrata, sans s’interroger sur ce qui se trouve au bout.

 

Trump–Poutine: une affinité imaginaire

On évoque souvent une proximité entre Trump et Poutine, mais elle ne dépasse jamais le stade du clin d’œil idéologique. On est en présence de deux personnages persuadés d’incarner l’insubordination, où chacun sert sa propre mise en scène de puissance. Deux solitudes politiques qui se frôlent sans se croiser, incapables de partager le même espace mental plus d’un instant.

 

La Chine qui se redécouvre telle qu’elle fut

La Chine n’est pas un camp, encore moins un bloc idéologique : c’est une civilisation qui revient lentement à son poids naturel, comme un fleuve qui regagne le lit qu’on avait cru pouvoir détourner. Aujourd’hui convive silencieux d’un banquet géopolitique qu’elle observe attentivement, elle fut longtemps perçue comme l’usine du monde, simple appendice industriel du rêve occidental. Elle révèle soudain qu’elle a profité des délocalisations pour assembler non seulement nos gadgets, mais aussi sa propre puissance. En lui confiant nos chaînes de production, nous avons oublié qu’elle n’avait jamais perdu l’art de fabriquer des empires.

 

L’Occident vexé par son propre jeu

Aujourd’hui, l’Occident hurle à la concurrence déloyale comme un joueur vexé de perdre avec les cartes qu’il a lui-même distribuées. Washington accuse Pékin de tous les excès du capitalisme mondialisé — celui-là même qu’il a exporté en palettes complètes, persuadé que le Parti communiste finirait par se dissoudre dans le Coca-Cola. Or la Chine a bu la bouteille et conservé l’État.

 

Taïwan et les chevaliers tardifs

Quand l’Occident se découvre soudain défenseur de la souveraineté taïwanaise, il oublie sa propre propension historique à redécouper les cartes du monde selon ses intérêts. Pendant ce temps, Pékin avance méthodiquement, avec la certitude qu’aucune gesticulation n’est nécessaire : l’arithmétique démographique et industrielle fait déjà le travail. Le temps, allié traditionnel des civilisations longues, lui suffit.

 

La politesse glacée de Pékin

Alors même que nous dénonçons l’autoritarisme chinois, Pékin déroule une politique étrangère tout en calme protocolaire, en sourires millimétrés et initiatives d’apaisement parfaitement calibrées. Cette absence de réaction aux provocations rend l’Occident nerveux : rien n’est plus irritant qu’un adversaire qui ne joue pas la scène prévue.

 

Celui qui connaît la fin sans avoir lu le texte

Dans ce monde où chacun s’épuise à interpréter obstinément le rôle que l’époque lui attribue — populiste indigné, mondialiste repentant, Européen hébété — la Chine apparaît comme l’acteur qui connaît déjà la fin de la pièce. Elle écoute les autres se disputer la scène, prend des notes, calcule. Et tandis que l’Occident rêve encore d’organiser le monde comme on organise un festival, Pékin redessine les routes, les flux, les dépendances.

Le véritable malaise occidental ne tient peut-être pas au caractère autoritaire du régime chinois. Il surgit de cette évidence nue : la Chine n’a plus besoin de l’Occident pour exister. Cette autosuffisance relève, aux yeux des puissances qui se croyaient indispensables, d’une insolence insupportable.

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Quand Emmanuel Macron dégomme Rome, Giorgia Meloni dégaine au vitriol

5 Décembre 2025, 18:52pm

Publié par Louis Giroud

L’escalade verbale entre Emmanuel Macron et Giorgia Meloni dépasse le simple duel politique. Elle révèle les tensions structurelles qui traversent l’Union européenne, de la gestion des migrations aux héritages post-coloniaux en passant par la rivalité franco-italienne en Méditerranée. En réponse aux propos attribués au président français, la dirigeante italienne renvoie Paris à ses choix stratégiques en Libye et à son influence persistante en Afrique, transformant un échange d’invectives en affrontement géopolitique majeur.

Dans une courte intervention, Giorgia Meloni a répondu avec force aux propos attribués à Emmanuel Macron. Le chef de l’État français aurait qualifié les responsables italiens de « vomitevolli », « chini-chi » et « irresponsabili ». La réaction de Meloni a été immédiate, tranchante et chargée d’une dimension historique et géopolitique que la dirigeante entend remettre au premier plan.

Meloni rappelle le précédent libyen : un tournant aux conséquences migratoires

Pour Giorgia Meloni, accuser l’Italie d’« irresponsabilité » est un contresens. Elle renvoie l’accusation vers la France en évoquant l’un des dossiers les plus sensibles de la politique méditerranéenne : l’intervention militaire en Libye.
Selon elle, ceux qui méritent d’être qualifiés d’irresponsables sont ceux qui ont « bombardé la Libye » au moment où l’Italie entretenait un partenariat énergétique privilégié avec Mouammar Kadhafi. Cette décision, estime-t-elle, aurait plongé la région dans un chaos politique et migratoire dont l’Europe — et particulièrement l’Italie — paie encore le prix.

Dans cette perspective, la crise migratoire n’est pas née à Rome : elle découle, affirme Meloni, de choix stratégiques faits à Paris.

Sur la gestion des frontières : critique de la politique française

Abordant l’expression « chini-chi », Giorgia Meloni attaque frontalement la politique migratoire française. Elle accuse Paris de faire repousser systématiquement les migrants à la frontière de Vintimille par la gendarmerie, renvoyant les exilés dans des conditions qu’elle juge inacceptables.
Elle souligne l’incohérence qu’elle perçoit dans le fait de pointer l’Italie du doigt tout en pratiquant une politique de refoulement « à 20 milles » de la frontière.

« Vomitevolli » : Meloni retourne l’accusation vers la France

Lorsque Macron aurait utilisé le terme « vomitevolli », Meloni affirme que l’expression décrit mieux, selon elle, ceux qui continuent d’exploiter l’Afrique. Elle évoque trois axes principaux :

  1. Le contrôle monétaire exercé sur 14 pays africains.
    Elle accuse la France de produire la monnaie utilisée par plusieurs nations africaines et de bénéficier du « signoraggio » associé, perpétuant selon elle un rapport de domination économique.
  2. Les conditions d’extraction des matières premières.
    Meloni évoque le travail d’enfants dans certaines mines africaines, symbole, à ses yeux, des contradictions de l’Europe lorsqu’il est question de solidarité et d’humanisme.
  3. Le cas du Niger et l’uranium.
    Elle rappelle que la France extrait environ 30 % de l’uranium nécessaire à son parc nucléaire au Niger, tandis que près de 90 % des habitants de ce pays n’ont pas accès à l’électricité. Ce déséquilibre incarne, pour Meloni, une injustice majeure et un héritage post-colonial mal assumé.

Dans ce cadre, dit-elle, la France ne saurait dicter à l’Italie ce que serait une gestion responsable.

Un message clair adressé à Macron : « Ne nous donnez pas de leçons »

La conclusion de Giorgia Meloni est sans ambiguïté :
— L’Afrique « s’échappe » de la France, affirme-t-elle.
— La solution aux migrations ne consiste pas à déplacer les Africains vers l’Europe.
— Il s’agit plutôt de « libérer l’Afrique de certains Européens ».

Pour Meloni, les problèmes structurels du continent ne s’expliquent pas par des politiques d’accueil, mais par une reconfiguration profonde des relations entre l’Europe et l’Afrique — en particulier par la fin des mécanismes d’exploitation qu’elle attribue à Paris.

Rappel historique et avertissement diplomatique

En replaçant Giorgia Meloni au centre du discours, cet échange apparaît comme un affrontement politique assumé entre deux visions opposées de l’Europe, de l’Afrique et des migrations. La dirigeante italienne ne se limite pas à répondre à une insulte : elle renvoie à Emmanuel Macron un ensemble de critiques géopolitiques, économiques et morales, tout en revendiquant la légitimité de l’Italie sur ces sujets.

Ce discours s’inscrit dans une dynamique plus large où Rome entend redéfinir sa place dans le débat européen — parfois contre Paris — et remettre en question les équilibres hérités du passé colonial et des interventions militaires occidentales.

 

Mots-clés du sujet
Emmanuel Macron, Giorgia Meloni, Relations franco-italiennes, Tensions UE–Italie, Crise migratoire, Libye, Politique méditerranéenne, Afrique Post-colonialisme français, Souveraineté européenne, Vintimille, Uranium, Niger, Intervention, occidentale, Géopolitique, européenne, Migrations, France–Italie

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Un ex-espion balance: le vrai plan de l’OTAN pour détruire la Russie et l’Europe ?

4 Décembre 2025, 01:21am

Publié par La rédaction - Pascal Lottaz

Liens :

  

Page d’accueil de Rainer : https://www.rainerrupp.de/

Livre de Rainer : https://www.eulenspiegel.com/buecher/...

Substack Neutrality Studies : https://pascallottaz.substack.com

Boutique : https://neutralitystudies-shop.fourth...

 

Chapitres: 


00:00:00 Introduction  
00:00:50 Motivation : la guerre du Vietnam et le recrutement par l’Allemagne de l’Est  
00:09:34 Infiltrer l’OTAN : de Bruxelles au centre de situation  
00:25:42 L’espionnage a-t-il empêché la Troisième Guerre mondiale ? (Théorie des jeux et stratégie)  
00:30:22 L’agression de l’OTAN et le plan à long terme pour la Russie  
00:38:31 Propagande actuelle, risque nucléaire et les « Screaming Eagles »  
00:45:58 Réalité opérationnelle vs. mythe d’une invasion russe  
00:50:15 Les élites occidentales : loyauté envers l’empire plutôt qu’envers la nation  
00:56:24 L’avenir de l’OTAN et la souveraineté européenne  
01:00:16 Conclusion

Rainer Rupp, ancien espion de la RDA infiltré au cœur de l’OTAN pendant plus de vingt ans, retrace son parcours : une jeunesse marquée par la propagande pro-américaine, une désillusion profonde face à la guerre du Vietnam, puis un basculement vers les mouvements de gauche et le renseignement est-allemand. Recruté à l’OTAN comme analyste outsider, il accède aux documents les plus sensibles, participe aux simulations nucléaires Wintex et devient expert Chine de l’Alliance. Il affirme avoir transmis ces informations non pour aider l’URSS à gagner une guerre, mais pour éviter un affrontement nucléaire fondé sur des malentendus stratégiques. Selon lui, l’OTAN a conservé une posture fondamentalement offensive, tandis que les élites occidentales, désormais transnationales et disciplinées, restent alignées sur Washington au détriment de leurs propres populations. Il dénonce l’écart croissant entre récits officiels et réalités géopolitiques, notamment autour de la Russie et de l’Ukraine. Pour Rupp, l’Occident se dirige vers une crise systémique : fragmentation des États européens, déclin industriel, hystérisation politique et affaiblissement de l’OTAN. L’avenir dépendra, dit-il, d’un choix clair : glisser vers un autoritarisme occidental ou revenir à une démocratie bourgeoise rationnelle.

 

Transcription de la vidéo du Dr Pascal Lottaz [1], révision et compte-rendu, par la Rédaction (Louis Giroud)

Rainer Rupp : un espion est-allemand au cœur de l’OTAN

Rainer Rupp, né en 1945 en Allemagne de l’Ouest, est recruté par les services de renseignement de la RDA à la fin des années 1960, tout en travaillant pour l’OTAN à partir de 1967. Pendant plus de vingt ans, il transmet des dizaines de milliers de documents classifiés à l’Est, avant d’être arrêté en 1993 et emprisonné jusqu’en 2000.

L’entretien commence par une exploration de ses motivations : une profonde désillusion face à la politique américaine, née pendant la guerre du Vietnam, l’évolution de sa conscience politique, et sa découverte des écrits de Marx et Engels.

 

La radicalisation politique et la rencontre avec un agent est-allemand

À la fin des années 1960, Rupp s’engage dans les mouvements étudiants contre les lois d’exception en RFA. C’est dans ce contexte qu’il rencontre un « dénicheur de talents » du HVA (renseignement extérieur de la RDA). Une relation intellectuelle se noue.

Un voyage d’une semaine en RDA achève de le convaincre : il ne veut pas y vivre, mais il veut aider à protéger ce qu’il perçoit comme un projet socialiste réel. Ses premières missions consistent à infiltrer des réunions du NPD, parti néofasciste allemand alors en plein essor.

 

Bruxelles, lobbying européen et entrée à l’OTAN

Après ses études, il part à Bruxelles grâce à une bourse. Il y rencontre celle qui deviendra sa femme. Une carrière s’ouvre à lui dans une banque britannique, puis dans un cabinet de lobbying auprès de la Commission européenne, où il apprend les mécanismes concrets d’influence au sein des institutions.

Grâce à une recommandation de son épouse, il postule à un poste analytique à l’OTAN. Après un long processus, il est recruté — un rare cas de recrutement externe, les analystes venant en général des services de renseignement nationaux.

 

Rupp au cœur du renseignement : analyses, réseaux et accès privilégié

À l’OTAN, Rupp travaille avec des officiers issus du MI6, de la CIA, du renseignement français et italien. Son expérience du lobbying l’aide à naviguer dans cette bureaucratie complexe. Rapidement, il gagne la confiance de ses supérieurs, qui lui donnent accès à un large flux de documents. Il devient aussi expert Chine de l’OTAN, participant aux réunions spécialisées impliquant les services de renseignement des grands États membres (DIA, CIA, etc.) et contribuant aux documents stratégiques diffusés à tous les pays de l’Alliance.

 

L’accès au « Saint Graal »: le centre de situation de l’OTAN

L’un de ses rôles les plus sensibles concerne sa participation au Current Intelligence Group, chargé d’analyser chaque matin les informations stratégiques collectées dans le centre de situation — un espace hautement restreint où convergent les données militaires, politiques et économiques des 24 dernières heures.

Cet accès lui permet de transmettre à l’Est des informations essentielles, notamment lors des exercices nucléaires Wintex, où l’OTAN simule des scénarios conduisant systématiquement à une première frappe nucléaire contre l’URSS.

 

Sa motivation: prévenir la guerre, pas la gagner

Rupp insiste : il n’a jamais cherché à aider l’Union soviétique à gagner une guerre. Son objectif était d’éviter un malentendu stratégique pouvant provoquer un conflit nucléaire. Il cite le document militaire MC 161, où l’OTAN reconnaît explicitement que l’Union soviétique ne veut pas la guerre.

Il juge l’OTAN — et particulièrement les généraux américains — fondamentalement agressive, masquant ses intentions sous une rhétorique de défense. Son procès reflètera cette ambiguïté : sa motivation non financière lui vaut une réduction de peine.

 

Après la Guerre froide: l’OTAN n’a pas changé, mais le contexte oui

Pour Rupp, l’OTAN reste animée par la même logique expansionniste, mais la confiance populaire envers l’Occident est plus fragile qu’avant. Il considère que la politique occidentale actuelle, notamment vis-à-vis de la Russie et de l’Ukraine, repose sur:

  • une propagande plus agressive et théâtrale;
  • une dissonance croissante entre discours officiel et réalité;
  • une provocation permanente visant à pousser la Russie à réagir.

Selon lui, ces dynamiques rappellent la fin de l’URSS, lorsque le récit officiel ne correspondait plus à la réalité vécue.

 

Les élites occidentales: un réseau transnational discipliné

Rupp affirme que les élites occidentales ne sont plus loyales à leurs nations mais à un réseau transnational centré sur Washington. Il cite plusieurs exemples de dirigeants allemands contraints à la démission pour avoir tenu des propos jugés contraires à cette ligne.

Cette cohésion élitaire — qu’il décrit comme une forme de « discipline impériale » — explique la persistance de choix contre-productifs pour les populations européennes.

 

Un Occident en crise systémique

Enfin, il estime que l’OTAN est fragilisée :

  • les États européens divergent de plus en plus (Hongrie, Slovaquie);
  • les élites américaines exploitent désormais leurs propres alliés;
  • le discours public occidental s’éloigne de la réalité économique;
  • un « point Gorbachev » pourrait survenir si un seul grand pays brise le consensus.

Il prédit que l’OTAN n’existera pas dans 70 ans et que l’Occident devra choisir entre :

  • un glissement vers un État autoritaire;
  • ou un retour à une démocratie bourgeoise rationnelle.

 

—————

 

[1] - Pascal Lottaz est Associate Professor à Kyoto University, au sein de la faculté de droit et du Hakubi Center. Suisse alémanique, il découvre le Japon à 18 ans lors d’un échange scolaire décisif qui oriente l’ensemble de son parcours académique. Il y poursuit un master en public policy au National Graduate Institute for Policy Studies, puis un doctorat en relations internationales.

Ses recherches se concentrent très tôt sur les acteurs neutres dans les conflits modernes: sa thèse porte sur la diplomatie de la Suisse, de la Suède ou encore de l’Espagne face au Japon durant la Seconde Guerre mondiale.

Il devient ensuite l’un des spécialistes émergents de la neutralité en relations internationales, un domaine qu’il explore à travers l’histoire, le droit, la diplomatie et la sécurité.

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« Pourquoi Moscou ne peut pas échapper à Tel-Aviv »

4 Décembre 2025, 00:13am

Publié par Pascal Lottaz - La rédaction

Chapitres :

 

00:00:00 Introduction et héritage soviétique au Moyen-Orient

00:07:09 Le pragmatisme de la Russie en Syrie : accepter Al-Julani

00:12:27 Les racines russes du sionisme et les premiers liens URSS-Israël

00:20:53 Le facteur tchétchène : comment les guerres passées influencent la perception d’Israël

00:24:01 Pourquoi la Russie reste passive sur Gaza : la contrainte de la guerre en Ukraine

00:29:38 « Notre Gaza » : pourquoi les libéraux russes ont tendance à soutenir Israël

00:36:20 L’absence de discours et de littérature antisionistes en Russie

00:42:53 Relations avec les monarchies du Golfe : l’OPEP et les « affaires douteuses »

Après une première exploration du positionnement chinois vis-à-vis de la Palestine et de l’Asie occidentale, Pascal Lottaz (Neutrality Studies) [1] se penche vers le positionnement de Moscou. L’objectif: comprendre la relation complexe et évolutive que la Russie entretient avec le Moyen-Orient, de la Palestine à l’Iran en passant par la Syrie.
Pour éclairer ces enjeux, l’entretien s’appuie sur l’expertise de la professeure Maria Kicha, docteure en droit et professeure associée à l’Université d’État de Justice de Russie, à Rostov-sur-le-Don. Spécialiste reconnue de la région, elle étudie depuis longtemps l’Asie de l’Ouest et la politique russe qui s’y déploie.

 

Transcription de l’entretien du Dr Pascal Lottaz, révision et compte-rendu, par la Rédaction (Louis Giroud

La professeure Kicha rappelle que la présence russe au Moyen-Orient s’inscrit dans un continuum historique. Dès la période soviétique, l’URSS ambitionnait déjà de jouer un rôle central dans les affaires de la région.
À la fin des années 1940 et au début des années 1950, Moscou soutient d’abord la création de l’État d’Israël, mais ce soutien s'interrompt lorsque l’URSS comprend qu’Israël s’aligne entièrement sur les États-Unis. Dans le contexte de la guerre froide, la planète se divise alors en deux blocs antagonistes : un camp pro-américain et un camp pro-soviétique.

L’URSS s’oriente rapidement vers le soutien des républiques arabes, considérées comme proches idéologiquement : la Syrie, parfois l’Irak, ainsi que les mouvements palestiniens.
Face à cela, les États-Unis renforcent leur appui aux monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Qatar, Émirats arabes unis) et à certaines républiques pro-occidentales comme le Liban. Une véritable guerre froide intra-arabe s’installe, opposant les monarchies conservatrices aux républiques nationalistes soutenues par Moscou.

 

Une relation ancienne avec l’Iran, complexe et mémorielle

L’Iran occupe une place à part dans cette configuration. Non arabe, héritier d’une civilisation ancienne, il entretient avec la Russie une histoire longue et tourmentée. À l’époque impériale, les deux pays sont voisins dans le Caucase du Nord, où se croisent les territoires de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie. Certaines régions aujourd’hui azerbaïdjanaises faisaient alors partie de l’Iran historique, ce qui nourrit encore aujourd’hui tensions et susceptibilités.

Les guerres russo-persanes marquent profondément la mémoire iranienne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Iran est même divisé entre l’URSS et la Grande-Bretagne dans le cadre de l’opération Accor :

  • le nord est occupé par les troupes soviétiques,
  • le sud par les forces britanniques.

C’est dans ce contexte qu’a lieu la conférence de Téhéran de 1943, réunissant Churchill, Staline et Roosevelt. La Dre Kicha souligne aussi l’échange culturel inattendu produit par ces interactions : l’adoption iranienne du samovar, devenu un objet quotidien presque identitaire, bien que ses origines rappellent une période de guerre et d’occupation. Les Iraniens, note-t-elle, ont une mémoire historique particulièrement vive, ce qui influence encore largement leur perception de la Russie contemporaine.

 

Recomposition stratégique après la chute de l’URSS

L’effondrement soviétique redéfinit profondément la politique russe au Moyen-Orient. La Fédération de Russie, plus petite et dépourvue de nombreuses républiques soviétiques, doit reconstruire ses réseaux et son influence sans le cadre du Pacte de Varsovie.

Dans cette nouvelle configuration, Moscou consolide des relations durables avec plusieurs acteurs régionaux, notamment la Syrie, où les liens restent forts depuis l’époque de Hafez al-Assad et se poursuivent avec Bachar al-Assad.
La Russie affirme qu’elle ne soutient pas un homme, mais un pays et une nation; elle entend préserver des relations enracinées et une présence stratégique, notamment militaire.

 

Continuité stratégique avec la Syrie malgré un nouveau régime

La récente visite à Moscou de M. al-Jolani, nouveau dirigeant syrien, a surpris l’opinion internationale, mais la Dre Kicha rappelle que ce changement était largement anticipé par les experts russes. Contrairement à l’Occident, qui tend à isoler les gouvernements jugés illégitimes ou hostiles, Moscou adopte une posture pragmatique:

les gouvernements passent, le pays demeure.

Ainsi, même si al-Jolani a évincé Bachar al-Assad – longtemps soutenu par la Russie –, Moscou compose avec ce nouveau pouvoir afin de préserver:

 

ses bases militaires;

ses investissements;

ses liens avec la population syrienne;

sa position géopolitique dans la région.

 

La Dre Kicha compare cette approche pragmatique à celle adoptée à l’égard des talibans en Afghanistan : une fois au pouvoir, ils deviennent un gouvernement avec lequel il faut traiter, quelles que soient les positions antérieures.

Elle estime également qu’al-Jolani est un personnage plus complexe que la simple étiquette “ex-terroriste”, évoquant les parallèles parfois établis avec Volodymyr Zelensky en Ukraine.

 

Al-Jolani, une figure plus complexe qu’attendu

L’éviction de Bachar al-Assad et l’émergence de M. al-Jolani ont d’abord suscité surprise et scepticisme, notamment en Occident, où certains observateurs ont vu dans ce nouveau dirigeant une possible marionnette imposée de l’extérieur. Sa transformation physique, son rasage de barbe et son repositionnement politique ont alimenté les spéculations. Pourtant, comme le souligne la Dre Kicha, la réalité semble plus nuancée :
Al-Jolani s’affirme désormais comme un acteur capable d’entretenir des relations variées – notamment avec la Russie – même si certains scénarios, comme une normalisation avec Israël, paraissent pour l’instant improbables.

 

Les limites de la normalisation arabe avec Israël

Selon la Dre Kicha, les pays arabes, y compris l’Arabie saoudite, ne semblent pas prêts aujourd’hui à établir des relations diplomatiques formelles avec Israël. Ce contexte explique pourquoi les accords d’Abraham, qui visent à créer des ponts entre Israël et plusieurs États musulmans, s’étendent plutôt à des pays non arabes comme l’Azerbaïdjan ou le Kazakhstan.
Ces États, moins impliqués dans l’histoire du conflit israélo-palestinien, n’ont aucun contentieux historique avec Israël, ce qui facilite une normalisation politique et économique.

 

Une relation russo-israélienne façonnée par l’histoire et les migrations

La relation entre la Russie et Israël se révèle particulièrement complexe, non seulement en raison des dynamiques géopolitiques, mais aussi en raison de l’importante population d’origine russe en Israël. La question même du terme à employer – diaspora russe, Juifs russes, ou diaspora israélienne en Russie – reflète cette ambiguïté.

L’URSS avait soutenu Israël à ses débuts, notamment parce que nombre de pionniers et idéologues sionistes étaient originaires de l’Empire russe:

  • David Ben-Gurion, né David Grün,
  • Golda Meir, née Golda Mabovitch,
  • Léon Pinsker,
  • et de nombreux autres militants ou penseurs du mouvement sioniste.

Ces personnalités venaient souvent de régions autrefois intégrées à l’Empire russe : la Pologne actuelle, des zones moldaves, ukrainiennes ou baltes. Beaucoup avaient également été impliquées dans des mouvements anti-monarchistes, ce qui pouvait les rapprocher, sur certains plans, des idéaux soviétiques.

 

Le sionisme travailliste et l’influence soviétique

Si certaines idées du sionisme travailliste pouvaient sembler compatibles avec la vision économique soviétique, la Dre Kicha rappelle qu’il ne s’agissait en rien d’un « sionisme communiste ».
Le projet sioniste excluait explicitement toute participation arabe au système de travail palestinien :

  • pas de solidarité ouvrière;
  • pas de coopération commune;
  • pas d’intégration sociale ou syndicale.

Néanmoins, les structures socio-économiques comme les kolkhozes soviétiques inspirèrent les kibboutzim israéliens, soulignant une forme de transfert idéologique partiel qui avait séduit le Kremlin.
Voyant ces similitudes, l’URSS avait initialement perçu le jeune État d’Israël comme un partenaire naturel : ses leaders venaient de Russie, ils

 

Désillusion soviétique et réalignement américain d’Israël

Toutefois, la rupture intervient rapidement lorsqu’Israël adopte une orientation pro-américaine affirmée. Dès lors, le soutien soviétique initial apparaît comme une erreur stratégique majeure.
La Dre Kicha souligne que cette période constitue l’un des épisodes les plus tragiques de la diplomatie soviétique : l’URSS, tout juste sortie victorieuse de sa lutte contre le Troisième Reich, n’a pas vu venir l’évolution idéologique et géopolitique du mouvement sioniste.

Pour comprendre cette transition, elle cite les travaux de John Quigley, universitaire américain et expert du droit international. Quigley décrit en détail comment, malgré l’opposition d’une majorité d’États, seuls deux pays puissants ont soutenu l’admission d’Israël à l’ONU :

  • les États-Unis,
  • l’URSS.

Un soutien paradoxal, compte tenu du nettoyage ethnique déjà documenté dès 1948.

 

Nationalismes exclusifs : un parallèle troublant

Les idéologies fondatrices de l’État israélien, note la Dre Kicha, comportent des aspects difficiles à distinguer d’autres formes de nationalisme exclusif. Certaines déclarations de leaders sionistes ressemblent, dans leur formulation, à celles de dirigeants fascistes ou nazis.
Un phénomène dont certains se sont amusés sur les réseaux sociaux à travers des « quiz » consistant à deviner la provenance de citations – exercice révélateur d’une proximité idéologique inattendue.

Elle rappelle également l’épisode historique où un cadre nazi effectue une visite d’étude en Palestine sous guide sioniste, une réalité attestée par des objets d’archives comme une médaille commémorative gravée « Un nazi part en Palestine ». Ces éléments témoignent de convergences historiques complexes autour d’une idée alors partagée : déplacer les Juifs d’Europe et les installer ailleurs — en Palestine notamment.

 

Le réalignement soviétique vers les régimes arabes

Après la Seconde Guerre mondiale, la déception du Kremlin vis-à-vis d’Israël entraîne un basculement net : l’URSS soutient dès lors ouvertement les républiques arabes nationalistes, perçues comme des alliées naturelles dans le champ géopolitique.
C’est à cette époque que s’intensifie également le rôle d’Hasbara, la diplomatie publique israélienne, que la Dre Kicha qualifie plus directement de propagande.
Ce dispositif englobe :

  • des responsables politiques;
  • des journalistes;
  • des diplomates;
  • des influenceurs;
  • une armée d’utilisateurs et de bénévoles sur les réseaux sociaux.

Tous mobilisés pour défendre un récit dominant : Israël serait la seule démocratie du Moyen-Orient, un petit État menacé par des voisins arabes décrits comme arriérés ou barbares, engagé dans une lutte permanente contre le terrorisme islamique.

 

Le traumatisme tchétchène et l’écho russe à la rhétorique israélienne

La question du terrorisme islamiste résonne profondément en Russie, qui a vécu deux guerres meurtrières en Tchétchénie dans les années 1990 et au début des années 2000.
La Tchétchénie, région du Caucase du Nord intégrée à la Fédération de Russie, est associée à l’un des épisodes les plus violents et traumatiques de l’histoire post-soviétique.
Cette expérience contribue à expliquer pourquoi une partie de la société russe peut être sensible à certains aspects du récit israélien, notamment dans sa dimension sécuritaire.

 

La Tchétchénie, les soutiens étrangers et les cicatrices toujours vives

Les guerres de Tchétchénie demeurent un traumatisme majeur pour la Russie contemporaine. Les Tchétchènes sont des citoyens russes, titulaires de passeports de la Fédération de Russie, mais le conflit a été d’une violence extrême, marqué par un affrontement sanglant qui a coûté la vie à de nombreux soldats russes et combattants étrangers.

Une partie des groupes armés tchétchènes a bénéficié de soutiens extérieurs :

  • Arabie saoudite;
  • Turquie;
  • Émirats arabes unis.

Ces liens sont aujourd’hui officiellement « oubliés » pour des raisons diplomatiques, mais ils n’en demeurent pas moins présents dans la mémoire politique russe. La Dre Kicha rappelle par exemple que le président turc Recep Tayyip Erdogan inaugure parfois des parcs ou des équipements publics portant le nom de Djokhar Doudaev, chef séparatiste tchétchène. En Russie, cela alimente une forme d’amertume, souvent résumée par une plaisanterie amère:

« Si Erdogan donne le nom de Djokhar Doudaev à une rue en Turquie, alors nous devrions baptiser une rue Abdullah Öcalan en Russie. »

Ce type de référence montre à quel point les souvenirs de la Tchétchénie restent sensibles lorsqu’il est question de terrorisme, de séparatisme et de politique moyen-orientale.

 

La position officielle de Moscou sur la Palestine et Gaza

Sur la question palestinienne, la Russie adopte une ligne officiellement critique envers la violence israélienne, mais calibrée. Le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a maintes fois appelé aux Nations unies à mettre fin à « l’effusion de sang » et au carnage à Gaza, sans toutefois employer le terme de « génocide ». Moscou tente de pousser Israël à cesser son assaut tout en évitant une rupture ouverte.

Un épisode récent a suscité des interrogations : lors d’un vote au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie ne met pas son veto à une résolution largement perçue comme coloniale dans son esprit, qui entérine de fait un cadre politique favorable aux intérêts américains et israéliens. Cette attitude a semblé en contradiction avec l’image que Moscou cherche à construire dans le cadre des BRICS et du «Sud global». La Dre Kicha propose une grille de lecture:

  • la Russie soutient politiquement la Palestine;
  • reconnaît l’État palestinien avec Jérusalem comme capitale,
  • invite des délégations du Hamas à Moscou;
  • entretient des relations partenariales avec plusieurs composantes de l’axe de résistance pro-iranien;
  • et bénéficie aujourd’hui de relations très étroites avec la République islamique d’Iran.

Mais ce soutien se heurte aux réalités d’une autre guerre.

 

L’ombre portée de la guerre en Ukraine

La Russie mène ce qu’elle appelle officiellement une « opération militaire spéciale » en Ukraine, mais qui, en pratique, absorbe une part majeure de ses ressources humaines, économiques et politiques.
La Dre Kicha, originaire de Rostov-sur-le-Don, ville du sud de la Russie proche du Donbass, décrit un impact quotidien et concret :

  • l’aéroport civil de Rostov a été fermé le 24 février 2022 et ne fonctionne plus,
  • la ville, qui compte plus d’un million d’habitants, a perdu ses liaisons aériennes normales,
  • les déplacements vers Moscou, d’autres villes russes ou l’étranger sont devenus plus difficiles,
  • la population vit avec des rappels constants de la guerre : proximité du front, drones, mesures de sécurité.

Dans ce contexte, Moscou cherche à ne pas ouvrir de second front diplomatique majeur avec l’Occident autour de la question palestinienne, tout en gardant un discours critique vis-à-vis d’Israël. L’abstention au Conseil de sécurité s’inscrit ainsi dans une logique de gestion de priorités : préserver sa marge de manœuvre internationale tout en concentrant l’essentiel de ses forces sur le conflit ukrainien.

 

Une politique étrangère revendiquée comme « équilibrée »

La Dre Kicha insiste sur un point : la Russie, comme la Chine, revendique une politique internationale équilibrée.
Cela signifie:

  • reconnaître officiellement l’État d’Israël;
  • tenir compte de la présence de nombreux citoyens russes en Israël;
  • préserver des canaux politiques, économiques et sécuritaires avec Tel-Aviv;
  • tout en affichant un soutien à la Palestine, en particulier sur le plan diplomatique.

Depuis les années 1990, puis au début des années 2000, et à nouveau après le début de la guerre en Ukraine, la Russie a connu plusieurs vagues d’émigration vers Israël. Beaucoup de ces nouveaux arrivants conservent leur citoyenneté russe.

Dans certains milieux instruits et libéraux, une vision relativement positive d’Israël reste répandue:

  • Israël perçu comme « patrie historique des Juifs »;
  • « seule démocratie du Moyen-Orient »;
  • pays où les droits humains seraient globalement respectés, au moins pour les citoyens juifs.

Les Palestiniens, eux, sont souvent relégués à l’arrière-plan de ce récit.

 

Un intérêt limité pour le Moyen-Orient au sein de la société russe

Contrairement à la Chine, où la violence à Gaza a suscité une forte empathie parmi les jeunes en résonance avec le « siècle de l’humiliation », le Moyen-Orient n’occupe pas une place centrale dans le débat public russe.
Plusieurs facteurs sont avancés:

  • l’immensité territoriale de la Russie et la masse de problèmes internes à gérer;
  • la difficulté, pour beaucoup de citoyens, à suivre déjà ce qui se passe dans leur propre pays;
  • la priorité accordée aux enjeux domestiques et au conflit en Ukraine.

Dans la vie quotidienne, la relation personnelle joue un rôle important dans la perception du conflit. Lorsqu’un ami, un collègue ou un ancien camarade part vivre en Israël pour des raisons privées, la plupart des Russes ne rompent pas les liens pour des motifs politiques. Les propos agressifs ou haineux tenus parfois contre les Arabes sont souvent relativisés par un réflexe du type:

«Ils ont leur propre histoire, leur propre atmosphère là-bas. Ce n’est pas mon affaire.»

Cela n’empêche pas l’existence d’un public plus politisé, qui s’informe activement sur Gaza, suit les événements, et a « ouvert les yeux » sur la nature de la politique israélienne, surtout depuis l’intensification des bombardements et des destructions.

 

La mémoire de la Seconde Guerre mondiale comme prisme moral

Un élément central de la sensibilité russe demeure le souvenir de la lutte contre l’Allemagne nazie.
Dans presque chaque famille, on compte un grand-père tué, blessé ou traumatisé par la guerre. Cette mémoire collective est entretenue par la célébration du 9 mai, le Jour de la Victoire, principale fête civile du pays, plus importante que le Nouvel An.

Ce passé forge un référentiel moral très fort face à ce qui est perçu comme :

  • des politiques de nettoyage ethnique;
  • des bombardements massifs contre des civils;
  • des discours déshumanisants.

Pour une partie de la société russe, les images de Gaza réactivent ce souvenir de la barbarie nazie. Pour d’autres, le sujet reste périphérique face à l’urgence des questions internes.

 

Entre attachement personnel et dissonance cognitive

La Dre Kicha illustre cette complexité par une anecdote tirée de sa propre expérience académique. Après près de vingt ans d’enseignement universitaire, certains de ses anciens étudiants ont émigré en Israël. Ce sont aujourd’hui des adultes, parents, avec leur propre trajectoire.

Un jour, en faisant défiler les réseaux sociaux, elle tombe sur la photo d’une ancienne étudiante – une jeune femme brillante, joyeuse, dont elle garde un souvenir positif – posant avec une amie en Israël. La légende de la photo indique :

« Nos enfants vivront dans notre Gaza. »

Ce slogan de revanche ou de militarisation identitaire provoque un choc :
l’ancienne étudiante ne vient pas de Gaza, mais de Taganrog, une ville proche de Rostov-sur-le-Don, en Russie méridionale.
Ce décalage entre la biographie réelle et l’identification à un récit nationaliste exacerbé illustre la puissance des imaginaires, de la propagande et de la socialisation politique au sein d’Israël.

 

Le pouvoir de l’idéologie sioniste et ses effets en Russie

L’anecdote de l’ancienne étudiante de la Dre Kicha illustre de manière frappante la force de l’idéologie sioniste. Une jeune femme née à Taganrog, ville proche de Rostov-sur-le-Don, descendant de familles enracinées en Russie, se présente sur les réseaux sociaux en affirmant:

«Nos enfants vivront dans notre Gaza.»

Ce glissement identitaire, qui fait de la Russie une simple parenthèse dans une histoire supposément continue « de 3 000 ans en Israël », manifeste la puissance d’un récit nationaliste capable de reconfigurer le rapport aux origines, au lieu de vie et à l’appartenance.
Pour de nombreux Juifs en Russie, explique la Dre Kicha, le sionisme est perçu comme une forme de patriotisme, une idéologie qui légitime l’attachement à Israël en tant que « foyer historique ».

 

Une opposition juive au sionisme… ailleurs, mais peu visible en Russie

L’interlocuteur rappelle qu’en Occident, plusieurs intellectuels juifs – comme Jeffrey Sachs aux États-Unis ou Yakov (Jacob) Rabkin au Canada – ainsi que des courants de judaïsme orthodoxe, s’opposent au sionisme au nom de principes religieux ou éthiques. Il existe également des Juifs laïcs critiques du projet sioniste. En Russie, en revanche, une opposition juive visible au sionisme est quasi inexistante.
La Dre Kicha souligne que:

  • le professeur Yakov Rabkin, russophone originaire de l’URSS (Leningrad / Saint-Pétersbourg), est probablement la figure la plus importante pour penser le judaïsme anti-sioniste;
  • ses livres sont traduits et publiés en russe;
  • mais ils restent peu discutés, marginalisés dans l’espace public.

Cette situation contribue à l’absence d’un débat structuré sur le sionisme et sur le conflit israélo-palestinien au sein de la société russe.

 

Un vide éditorial sur la Palestine et les historiens critiques d’Israël

La Dre Kicha insiste sur un point décisif: en Russie, les références critiques majeures sur l’histoire d’Israël et de la Palestine sont quasiment absentes de l’édition grand public.

Ainsi :

  • aucun ouvrage des « nouveaux historiens » israéliens n’est disponible en russe:
    • ni Benny Morris,
    • ni Avi Shlaim,
    • ni Tom Segev,
    • ni Ilan Pappé ;
  • aucun grand auteur palestinien n’est publié:
    • ni Rashid Khalidi,
    • ni Walid Khalidi,
    • ni Nur Masalha,
    • ni d’autres historiens et intellectuels majeurs de la cause palestinienne.

La Dre Kicha travaille actuellement à un livre en russe sur le conflit israélo-arabe, mobilisant ces auteurs et d’autres sources académiques internationales. Elle pense qu’il s’agira probablement de l’un des premiers ouvrages de ce type en Russie, ce qui souligne à quel point le sujet reste peu traité dans le champ intellectuel et médiatique national.

Ce vide éditorial contribue largement au fait que la Palestine soit un thème moins présent dans le débat public russe que dans de nombreux pays européens ou nord-américains.

 

Réseaux sociaux : une présence surtout religieuse, un manque de voix humanistes

Interrogée sur le rôle des réseaux sociaux, la Dre Kicha confirme que, contrairement à la Chine où les plateformes regorgent d’images et d’analyses sur Gaza, les réseaux sociaux russes ne sont pas saturés de contenus pro-palestiniens.

Il existe bien des pages et des comptes qui soutiennent la Palestine, mais :

  • ils sont très souvent d’inspiration musulmane;
  • ils s’adressent prioritairement à un public croyant;
  • ils restent associés à des identités religieuses ou communautaires.

La Dre Kicha exprime un regret profond:
elle souhaiterait voir émerger un discours humaniste, non religieux, non national, fondé sur des principes universels de dignité et de justice, accessible à l’ensemble de la société. Or ce type de voix est rare et difficile à trouver dans l’espace russophone. Elle juge cela « très triste ».

 

«Ce n’est pas notre affaire»: la tentation de l’indifférence et ses dangers

Une attitude répandue en Russie consiste à considérer la Palestine comme un dossier lointain :

« Ce n’est pas notre affaire. Nous vivons dans un autre pays. Nous avons nos propres problèmes. »

La Dre Kicha rejette fermement cette logique. À ses yeux, ce qu’Israël fait subir aux Palestiniens est absolument inacceptable non seulement moralement, mais aussi politiquement, car la méthode – bombardements massifs, blocus, punition collective – peut devenir un précédent global.

Aujourd’hui, dit-elle, « ce n’est pas votre affaire », mais demain, vous pouvez devenir la victime.
Ce basculement potentiel devrait, selon elle, alerter toutes les sociétés, y compris celles qui se perçoivent comme éloignées du conflit.

 

La critique d’une vision manichéenne du monde

La Dre Kicha critique également la rhétorique simpliste opposant « forces de la lumière » et « forces des ténèbres », une vision du monde incarnée par des dirigeants comme Benjamín Netanyahou, qui se voit en « homme en blanc combattant le mal global ».

Cette grille de lecture manichéenne :

  • masque la réalité complexe des rapports de force,
  • légitime des violences extrêmes au nom du Bien absolu,
  • encourage une polarisation où toute critique est diabolisée.

Pour elle, parler de Gaza ou de la Palestine, ce n’est pas choisir un camp dans une bataille mystique, mais refuser une méthode de gouvernement par la violence, le nettoyage ethnique et la déshumanisation, méthode qui pourrait un jour être appliquée ailleurs.

Une question périphérique pour la Russie, au croisement de liens personnels et de calculs géopolitiques

En fin d’entretien, l’intervieweur résume l’analyse:

  • la Palestine, Gaza et le sionisme sont des sujets moins centraux en Russie que dans de nombreux pays d’Europe ou en Chine;
  • l’histoire particulière des liens personnels (émigration vers Israël, familles mixtes, réseaux professionnels) complexifie la prise de position;
  • la Russie souhaite maintenir une politique extérieure équilibrée, sans confrontation directe avec Israël ou ses alliés occidentaux,
  • d’où une attitude de critique mesurée, sans aller jusqu’à utiliser son veto pour bloquer certaines résolutions onusiennes.

La Dre Kicha se dit globalement d’accord avec cette description, qui rejoint les observations de la collègue chinoise mentionnée au début du cycle d’entretiens.

 

Monarchies du Golfe : un partenariat pragmatique

Pour compléter le tableau de la politique russe en Asie occidentale, la Dre Kicha attire l’attention sur un autre aspect : les relations avec les monarchies pétrolières arabes, notamment:

  • Arabie saoudite,
  • Émirats arabes unis,
  • mais aussi Jordanie et même Maroc.

Ces pays appartiennent historiquement à un camp pro-américain et pro-britannique, mais ils partagent avec la Russie un intérêt stratégique décisif : la production et la régulation du pétrole, notamment dans le cadre de l’OPEP et de l’OPEP+.

Dans ce contexte, Moscou doit préserver un équilibre délicat:

  • coopérer avec les monarchies sur les marchés de l’énergie;
  • profiter des opportunités économiques et financières qu’offrent ces pays;
  • tout en gardant sa posture de puissance « alternative » à l’Occident.

La Vision 2030 du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, qui vise à diversifier l’économie du royaume et à l’ouvrir davantage, attire de nombreux Russes :

  • pour les affaires;
  • pour le tourisme;
  • pour des séjours prolongés.

Les Émirats arabes unis, eux, deviennent un « second lieu de séjour » pour une partie des élites russes – y compris parfois pour des individus dont le passé professionnel ou financier est décrit comme « un peu douteux ». Dubaï et Abou Dhabi jouent ainsi un rôle de hub pour les capitaux, les entreprises et certaines fortunes russes en quête de stabilité ou de discrétion.

 

Une politique étrangère multiforme appelée à durer

Au terme de cet entretien, l’image qui se dégage de la politique russe en Asie occidentale est celle d’une diplomatie multiforme, pragmatique et équilibriste :

  • soutien politique affiché à la Palestine, mais sans rupture totale avec Israël;
  • approfondissement stratégique avec l’Iran et les acteurs de l’« axe de résistance »;
  • maintien de liens militaires et historiques avec la Syrie, quelle que soit la couleur du régime en place;
  • coopération économique étroite avec les monarchies pétrolières du Golfe;
  • gestion prudente de ses ressources diplomatiques et militaires en raison de la priorité accordée au conflit en Ukraine.

La Russie ne cherche pas la confrontation frontale en Asie occidentale. Elle préfère maintenir une relation de travail avec les acteurs clés de la région, en jouant sur plusieurs tableaux à la fois: énergétique, sécuritaire, diplomatique, idéologique.

Dans ce paysage, la question palestinienne reste importante sur le plan moral pour certains segments de la société russe et pour des universitaires comme la Dre Kicha, mais elle demeure relativement périphérique dans la hiérarchie des priorités nationales, façonnée avant tout par la guerre en Ukraine, les défis internes et les impératifs de survie géopolitique.

 

—————

 

L’entretien se conclut sur une note pratique: la Dre Maria Kicha mentionne qu’elle tient une chaîne Telegram en russe, où elle publie analyses et réflexions sur le Moyen-Orient et la politique russe. Ses travaux, et notamment son futur livre sur le conflit israélo-arabe, contribueront probablement à combler une partie du vide intellectuel et éditorial qui entoure encore, en Russie, la question de la Palestine et de l’histoire du sionisme.

 

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[1] - Pascal Lottaz est Associate Professor à Kyoto University, au sein de la faculté de droit et du Hakubi Center. Suisse alémanique, il découvre le Japon à 18 ans lors d’un échange scolaire décisif qui oriente l’ensemble de son parcours académique. Il y poursuit un master en public policy au National Graduate Institute for Policy Studies, puis un doctorat en relations internationales.

Ses recherches se concentrent très tôt sur les acteurs neutres dans les conflits modernes: sa thèse porte sur la diplomatie de la Suisse, de la Suède ou encore de l’Espagne face au Japon durant la Seconde Guerre mondiale.

Il devient ensuite l’un des spécialistes émergents de la neutralité en relations internationales, un domaine qu’il explore à travers l’histoire, le droit, la diplomatie et la sécurité.

Lottaz fonde le projet Neutrality Studies, à la fois réseau académique international et chaîne YouTube. Il y analyse les enjeux contemporains de la neutralité, interroge les récits dominants et reçoit universitaires, diplomates et experts pour discuter guerre, multipolarité et ordre mondial.

Son travail cherche à éclairer le rôle souvent sous-estimé des États non-alignés et à comprendre comment la neutralité façonne — ou pourrait façonner — la géopolitique contemporaine.

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Racismes et malentendus: le poids des mots, le choc des sens

3 Décembre 2025, 22:13pm

Publié par Eliot M. Ryder

Dans le vocabulaire scientifique, peu de termes cristallisent autant de malentendus que le mot race. L’expression, héritée à la fois de la zoologie, des idéologies du XIXᵉ siècle et des traditions littéraires humanistes, circule aujourd’hui dans la conversation courante avec une ambiguïté déconcertante. Elle transporte des significations multiples qui se télescopent : biologiques, historiques, idéologiques, esthétiques. Cette polysémie persistante explique une grande partie des conflits intellectuels et moraux actuels autour de l’identité humaine.

Pour comprendre pourquoi la discussion sur les « races » humaines tourne si fréquemment à l’incompréhension, il faut d’abord revenir aux définitions.
En biologie, l’espèce constitue l’unité fondamentale de classification. Elle désigne un groupe d’organismes capables de se reproduire entre eux et de donner une descendance fertile. À ce titre, Homo sapiens — l’être humain moderne — forme une seule et même espèce. Tous les humains, partout sur la planète, sont inter-féconds ; aucun groupe humain n’a divergé assez longtemps pour devenir une sous-espèce distincte. Les variations visibles, aussi spectaculaires soient-elles, ne modifient pas ce constat central.

 

Les races en zoologie: une précision qui ne s’applique pas à l’homme

Dans la terminologie zoologique, le mot race possède un sens précis. Il renvoie à une sous-population:


– stable dans le temps;
– isolée reproductivement;
– génétiquement cohérente.

 

Ces critères impliquent souvent des milliers de générations, séparées par des barrières géographiques strictes ou par une sélection artificielle — comme pour les races de chiens, de chats ou de bovins. Sans isolement reproductif prolongé, il n’y a pas de divergence suffisante pour parler de race au sens biologique. Chez l’être humain, aucun de ces critères n’est rempli: les populations ont migré, échangé, se sont mélangées, ont été conquises, dispersées, remélangées. La variation humaine est continue, fluide, impossible à découper en blocs étanches. Autrement dit: scientifiquement, il n’existe pas de races humaines.

 

Les races comme construction historique : l’héritage du XIXᵉ siècle

Une deuxième acception du mot race, beaucoup plus trouble, apparaît au XIXᵉ siècle. Les idéologies colonialistes et nationalistes y projettent leurs ambitions politiques et leurs hiérarchies morales. La « race » devient alors une fiction classificatoire et hiérarchique, censée expliquer à la fois l’histoire, l’intelligence, la morale et la destinée supposée des peuples.

Cette définition, discréditée par les sciences modernes, appartient aujourd’hui largement au champ de l’histoire des idées. Mais elle continue de hanter l’espace public, à la manière d’un vestige toxique : les mots survivent aux systèmes de pensée qui les ont engendrés.

 

La race humaine : une troisième acception humaniste

À l’opposé de ce passé idéologique, l’expression « race humaine » constitue une troisième acception du terme: littéraire, philosophique, universaliste. On la retrouve chez Rousseau, Hugo, Camus. Elle désigne l’humanité comme communauté naturelle et morale.

Ici, la «race» signifie simplement l’ensemble de tous les humains. Un usage noble, mais non scientifique, qui crée pourtant une nouvelle couche de sens autour d’un mot déjà saturé de nuances contradictoires.

 

Là où tout se brouille: l’acception vernaculaire

Il existe pourtant une quatrième acception, souvent ignorée dans les débats savants mais déterminante dans la vie quotidienne. Elle n’est ni biologique, ni idéologique, ni littéraire. Elle est vernaculaire, intuitive, perceptive. Dans l’expérience ordinaire, le mot race sert d’abord à désigner des différences esthétiques.


On parle ainsi :
– de «races de chiens Husky, Caniche, Labrador, etc.»;
– de «races de chats Bengale, Radgoll, siamois, etc.
»;

 

Ce mot est utilisé pour distinguer ce que l’œil repère immédiatement: la forme, la couleur, la taille, la silhouette, le pelage, la tête. Le grand public ignore que ces « races animales » sont des créations artificielles, façonnées par l’homme, souvent récentes, dépendantes d’un isolement reproductif strict imposé par l’élevage.

Dans la perception commune, le raisonnement est direct, presque enfantin: des différences visibles = des races. Et ce glissement se transpose automatiquement aux humains.

 

Le malentendu fondateur du racisme ordinaire

C’est ici que se loge la véritable racine du racisme banal, celui des rues et des cafés: une confusion intuitive entre différences esthétiques et catégories biologiques.

 

– Un Inuit «n’a pas la même tête» qu’un Éthiopien.
– Un Scandinave «n’a pas le même teint» qu’un Mélanésien.
– Un Pygmée  n’a pas la même stature» qu’un Européen.

 

Le cerveau humain, qui catégorise naturellement par apparence, applique aussitôt son vocabulaire simple : si ces humains « ne se ressemblent pas », alors ils doivent être de « races différentes ».
Il ne s’agit pas d’une doctrine. Il ne s’agit pas d’un programme idéologique. Il ne s’agit même pas d’une intention malveillante. C’est une erreur de classification, née d’un mot mal adapté et d’une analogie intuitive.

 

Un mot à quatre faces, et le piège qui en découle

Le mot race n’a pas un sens, mais quatre :

1. biologique, rigoureux, non applicable à l’humain ;
2. historique-idéologique, discrédité ;
3. humaniste, moral, littéraire ;
4. vernaculaire, fondé sur l’apparence, spontané.

 

C’est cette quatrième acception, la plus invisible et la plus puissante, qui façonne les perceptions populaires. Elle fonctionne comme un réflexe visuel : voir une différence, la nommer par habitude, puis l’interpréter comme une catégorie.

Et c’est précisément là que naissent la quasi-totalité du racisme ordinaire:
non pas dans la haine, mais dans la confusion des mots;
non pas dans la doctrine, mais dans l’analogie esthétique;
non pas dans une idéologie construite, mais dans une catégorie spontanée qui n’a jamais été clarifiée.

Le débat contemporain gagnerait en lucidité s’il reconnaissait cette réalité simple : le racisme le plus répandu n’est pas un système de pensée, mais une erreur de vocabulaire.

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Guy Mettan: au cœur des relations internationales, du journalisme et de la souveraineté suisse

3 Décembre 2025, 02:53am

Publié par Youtube - TheSwissBox Conversation

Figure bien connue du paysage médiatique et politique helvétique, Guy Mettan a traversé les mondes du journalisme, de la diplomatie économique et de l’engagement politique avec une constance rare : celle de défendre la pluralité des points de vue et l’indépendance des nations.

 

Ancien rédacteur en chef de la Tribune de Genève, ex-président du Grand Conseil genevois, fondateur du Business Club Romand et du Club suisse de la presse, Guy Mettan s’est imposé au fil des décennies comme une voix originale, parfois à contre-courant, dans le débat public suisse. Il a également présidé la Croix-Rouge genevoise et siégé pendant près de dix ans au Conseil de la Croix-Rouge suisse.

 

Auteur prolifique, Guy Mettan a notamment publié Russie-Occident, une guerre de mille ans, un essai marquant sur la russophobie, ainsi que Le continent perdu, plaidoyer pour une Europe souveraine, et un opéra-rock sur Guillaume Tell. Son parcours illustre bien ce que certains appellent « le brouillard de la guerre » informationnelle — cette zone d’incertitude où se croisent propagande, diplomatie, et recherche de vérité.

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EU–Suisse : Adrian Amstutz dénonce un «sous-développement souverain» orchestré depuis Bruxelles

1 Décembre 2025, 22:07pm

Publié par Compte rendu: DLLR

À l’heure où la Confédération examine le nouveau paquet d’accords institutionnels négociés avec l’Union européenne, la prise de position d’Adrian Amstutz, figure de Pro Suisse et responsable du dossier Suisse–UE, résonne comme un avertissement. L’ancien conseiller national voit dans ces textes non pas une « modernisation des bilatérales », mais une mise sous tutelle progressive de la démocratie helvétique. Dans un entretien accordé à Zukunft CH, il détaille un scénario qu’il juge préoccupant: « Bruxelles dicte – Bundesbern capitule »

À ceux qui estiment la Suisse mieux arrimée à l’UE qu’aux États-Unis, notamment après les tensions commerciales du mandat Trump, Amstutz répond par un diagnostic inverse. Selon lui, ni la conjoncture américaine ni la situation intérieure de l’Union ne permettent de bâtir une dépendance durable.
L’UE serait « engluée dans les crises économiques, politiques et financières »; quant à la Suisse, elle n’aurait d’autre boussole que ses principes fondateurs : neutralité, fédéralisme, démocratie directe, ouverture contrôlée au monde

 

Un basculement juridique majeur

Au cœur des critiques : l’adoption automatique de pans entiers du droit européen et la reconnaissance du rôle d’arbitre suprême du Cour de justice de l’Union européenne (CJUE).
Pour Amstutz, cette architecture conduirait à un affaiblissement « économique, démocratique et social » du pays, assorti d’obligations financières structurelles envers Bruxelles.
Il pointe le mécanisme de règlement des différends : présenté comme équilibré, il serait selon lui « un dispositif unilatéralement favorable à l’UE », le prétendu tribunal arbitral étant « lié aux décisions et à la doctrine de la CJUE » — un « simple cache-sexe » institutionnel.

 

Une inquiétude démographique

Amstutz insiste sur l’un des points les plus sensibles : l’intégration de la directive sur la citoyenneté européenne, qui élargit considérablement les droits de séjour et de regroupement familial.
Dans son analyse, la Suisse s’exposerait à une « nouvelle vague d’immigration massive », d’autant plus préoccupante que l’UE poursuit son processus d’élargissement vers les Balkans, l’Ukraine, la Géorgie ou la Moldavie.
Un afflux potentiel de « millions de candidats au séjour » mettrait à rude épreuve les infrastructures helvétiques déjà saturées, de la santé aux transports en passant par les loyers et les assurances maladies.

 

La question des référendums: un débat démocratique déplacé

Sur le terrain institutionnel, Amstutz juge «irrecevable» la position du Conseil fédéral, qui refuse l’idée d’un référendum obligatoire soumis au double oui du peuple et des cantons.
Il rappelle que des objets de portée bien moindre — de l’interdiction des cornes de vaches aux semaines de vacances — ont été soumis aux deux majorités.
À ses yeux, il serait incohérent que des accords impliquant la reprise automatique de lois étrangères, des sanctions potentielles contre des décisions populaires ou des contributions financières permanentes se voient exemptés de ce filtre démocratique fondamental.

 

Des accords sectoriels controversés

Trois domaines techniques cristallisent également les critiques:

Electricité : un accord qui, selon Amstutz, ne garantit en rien la sécurité énergétique en cas de pénurie. Les États voisins privilégieraient inévitablement leur propre population. La Suisse devrait, selon lui, rétablir une base de production nationale solide, incluant gaz et nucléaire.

Sécurité alimentaire : un « monstre bureaucratique » imposant aux cantons, aux boulangeries artisanales ou aux fromageries d’alpage des contraintes uniformisées susceptibles de faire disparaître de nombreux petits producteurs, au profit de grands groupes capables d’absorber ces normes.

Santé : un accord qui imposerait des obligations financières et réglementaires importantes tout en excluant la Suisse de toute participation décisionnelle. L’UE, en dernière instance, pourrait restreindre l’accès du pays aux dispositifs communs en cas de désaccord — un « souveraineté zéro, obligations pleines » résume-t-il.

 

La capitulation fédérale face à la logique d’intégration

La thèse centrale d’Amstutz repose sur une logique de glissement involutif:
dépendance juridique;

perte de maîtrise migratoire;

fragilisation des petites entreprises;

érosion du pouvoir populaire;

neutralité relativisée.

Selon lui, le Conseil fédéral et une partie du patronat — « les très grands groupes et leurs dirigeants étrangers » — verraient surtout dans ces accords des opportunités de simplification et de consolidation de marchés, quitte à laisser s’éroder la spécificité institutionnelle helvétique.
Les PME, pilier de l’économie nationale, seraient les grandes perdantes de ce « basculement vers un système bureaucratique hors échelle ».

 

Un débat ouvert, mais un avertissement appuyé

L’entretien se termine sur une invitation aux lecteurs à formuler leur propre position. Mais le message d’Amstutz est net :
accepter ces accords reviendrait à acter la première étape d’un alignement structurel qui ne dit pas son nom.
À ses yeux, seul un objectif peut expliquer un tel choix gouvernemental : le chemin discret mais réel vers un futur rapprochement formel avec l’UE.

 

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Bio - Adrien Amstutzt

Adrian Amstutz (né en 1953 à Sigriswil, BE) est un entrepreneur et ancien conseiller national suisse. Issu du secteur de la construction, il cofonda le bureau Amstutz Abplanalp Birri AG avant d’entrer en politique. Il devint maire de Sigriswil puis député au Grand Conseil bernois. Élu au Conseil national en 2003, il y siégea jusqu’en 2019, avec un bref passage au Conseil des États en 2011. Figure marquante de l’UDC, il fut président du groupe parlementaire à Berne de 2012 à 2017 et dirigea la campagne fédérale du parti en 2019. Après son retrait de la vie parlementaire, il a occupé des fonctions dirigeantes dans plusieurs organisations économiques, dont l’ASTAG, et siège aujourd’hui dans divers conseils d’administration. Il est également membre du comité de Pro Suisse.

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Quand la paix approche, l’OTAN vacille : le vrai bilan du conflit ukrainien

1 Décembre 2025, 09:07am

Publié par Louis Giroud

À mesure que l’idée d’une paix en Ukraine gagne en crédibilité, un constat s’impose : l’accord qui se profile ne consacrerait pas une victoire, mais l’échec stratégique de l’OTAN. L’épuisement ukrainien, la lassitude américaine et l’impréparation européenne composent un paysage inédit où la paix devient un révélateur des faiblesses occidentales plus qu’un dénouement diplomatique.

Mais les ressources humaines du pays se sont effondrées, et l’Europe, malgré ses proclamations, découvre à quel point les leviers de pression existent. Des irrégularités financières imputées à Zelensky — quelques milliards de dollars, présentés presque comme une peccadille dans la rhétorique officielle — servent désormais de mécanisme discret pour infléchir son attitude. Dans cette atmosphère de désenchantement, l’idée d’un accord de paix cesse d’être un horizon lointain et prend la forme d’une issue plausible. Elle porte cependant une vérité que personne en Occident ne peut masquer: si la paix survient aujourd’hui, elle révélera une défaite d’une ampleur exceptionnelle pour l’OTAN.

 

Une confrontation assumée entre l’Alliance et la Russie

Derrière les déclarations diplomatiques et les récits simplifiés se trouvait une réalité qu’il faut formuler sans détour: la guerre ne fut jamais uniquement une affaire russo-ukrainienne. L’OTAN engagea ses armes les plus modernes, ses réseaux de renseignement, ses satellites, tout ce qui pouvait nourrir un affrontement sans exposer directement ses soldats. L’Alliance transforma le territoire ukrainien en champ de bataille indirect, persuadée que la supériorité technologique suffirait à imposer sa volonté.

Le résultat demeure implacable: malgré l’étendue de son soutien matériel et informatique, l’OTAN n’a pas réussi à infléchir durablement la dynamique du conflit. L’image d’une puissance militaire irrésistible se fissure, et avec elle l’idée même d’une alliance capable de dicter le cours des événements. L’échec ne se limite pas à un revers tactique ; il atteint la légitimité de l’institution qui structure depuis soixante-quinze ans la sécurité occidentale. Dans cette lumière, la paix n’est plus un aboutissement, mais un révélateur. Elle interroge l’existence même de l’OTAN.

 

La retraite américaine hors de l’Empire

L’analyse introduit ensuite un mouvement plus vaste, presque tectonique: la recomposition stratégique des États-Unis. Washington ne souhaite plus s’épuiser dans la gestion d’un front européen qu’il juge secondaire. Le désintérêt s’étend même à certaines zones asiatiques traditionnellement présentées comme vitales, du Japon à Taïwan. Le regard américain se déplace ailleurs: le Venezuela, le Groenland, et d’autres régions où s’esquisse une architecture nouvelle, une zone de souveraineté renforcée — une « forteresse américaine ».

 

Les exemples dans l’Histoire…

Ce repositionnement suit une logique ancienne: lorsqu’un empire se décompose, la nation qui l’a porté doit trouver un chemin vers sa propre sauvegarde. L’histoire fournit des exemples nets: Atatürk recomposant une Turquie amputée de ses provinces impériales; De Gaulle ramenant la France à une définition stricte d’elle-même pour éviter l’effondrement intérieur. Ce geste, l’Amérique tente de l’accomplir aujourd’hui. La figure qui incarne ce retrait volontaire n’a rien de classique: Donald Trump, avec ses manières abruptes, ses provocations et son absence de diplomatie, ramène le pays vers sa terre, vers son espace stratégique naturel, loin des illusions impériales qui auraient pu entraîner la nation entière dans une chute à laquelle elle n’aurait pas survécu.

 

Une Europe dans ses petits souliers face à ses choix

La conséquence immédiate de ce retrait s’impose déjà: l’Europe devra affronter seule la relation avec la Russie. Elle ne dispose ni de l’unité politique, ni de la vision stratégique, ni de la cohérence nécessaire pour assumer cette responsabilité. Pendant des années, elle s’est contentée de suivre le mouvement initié par Washington, convaincue qu’un alignement mécanique tenait lieu de politique. Elle se retrouve aujourd’hui devant la Russie avec une posture improvisée, vidée de sens, privée de protecteur fiable. Cette situation ouvre une période incertaine où le continent devra réapprendre à penser ses intérêts. Il lui faudra définir ce qu’elle attend réellement de sa géographie, de ses voisins, de son histoire récente. Le conflit ukrainien n’aura pas seulement bouleversé les équilibres militaires; il aura révélé le dénuement stratégique des Européens. Et tandis que les États-Unis referment les portes de leur empire, l’Europe se découvre seule dans un paysage où les certitudes anciennes ont disparu.

 

 

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Ukraine: Le moment où le mensonge ne tient plus

1 Décembre 2025, 08:00am

Publié par Louis Giroud

Il arrive un moment où les récits se fissurent d’eux-mêmes, non par vertu mais par lassitude, et les journaux occidentaux semblent en être là. Ils découvrent, à contrecœur, que la guerre d’Ukraine a déjà trouvé son verdict, et que l’obstination à refuser ce qui se présente sous leurs yeux ne produit rien d’autre qu’un trouble supplémentaire dans le regard.

Le mot de «défaite» ne sera pas prononcé; la pudeur ou la peur l’interdit encore. Mais tout, dans leur ton plus grave, désigne un horizon clos. Le réel se rappelle à eux avec la simplicité d’une évidence longtemps niée. Ce retournement n’a pas commencé dans les tribunes officielles, mais dans le monde plus austère de l’économie, peut-être parce que les chiffres n’ont pas d’idéologie. Depuis des mois, le Financial Times examine le conflit sans les lunettes roses du début et n’hésite plus, parfois, à mettre en cause l’Union européenne elle-même.

 

Les fissures d’un pouvoir

En juillet, les pages roses du quotidien londonien ont franchi un seuil : un portrait sans complaisance de Volodymyr Zelensky, comme si la mécanique de l’illusion s’était soudain arrêtée.
À Londres, le Telegraph s’est montré plus direct encore, soulignant l’ironie d’une visite parisienne destinée à sceller l’achat de cent Rafale, tandis qu’une affaire de corruption suit le président ukrainien comme une ombre fidèle.

Le contraste est saisissant : d’un côté, les avions, les discours, la mise en scène ; de l’autre, les fonds qui disparaissent dans les replis d’un système rongé de l’intérieur.

 

Les chiffres sont têtus, les sanctions se retournent contre l’Europe

La presse financière touche ici le point le plus sensible. Bloomberg rappelle que les sanctions frappant les compagnies pétrolières russes, comme les frappes contre les raffineries elles-mêmes, ont une conséquence limpide: les carburants augmentent pour les automobilistes occidentaux.
C’est la logique implacable de toute politique qui refuse le réel: on pense atteindre l’adversaire, et l’on se blesse soi-même. Depuis le début, les sanctions n’ont servi qu’à renforcer Moscou et à détourner une partie du monde vers les BRICS. Aujourd’hui, Bloomberg le dit sans détour : la stratégie militaire de l’Ukraine est elle aussi vouée à l’impasse.

Les frappes récentes contre trois raffineries russes provoqueront presque à coup sûr une nouvelle flambée des prix. Plus grave encore: l’Union européenne s’apprête à interdire tout carburant provenant de pays raffinant du pétrole russe. Alors faudra-t-il refuser les navires venus de Turquie ou d’Inde ?
Fermer les ports européens pour sauver une doctrine, quitte à étouffer son propre continent ?

 

Une Europe qui s’enivre de ses propres slogans

L’Union européenne ne calcule plus, ne raisonne plus; elle est ivre de ses propres slogans. La crise qui traverse les vingt-sept la laisse indifférente, comme si la souffrance économique n’était qu’un contretemps sur la route d’une mission supérieure. Elle veut se mesurer à la Russie, mais elle n’a ni l’argent, ni la cohésion, ni la volonté nécessaires pour soutenir ce rôle imaginaire.

 

Ursula von der Leyen propose d’emprunter 800 milliards d’euros pour réarmer l’Europe, tandis que l’Allemagne prépare de nouvelles coupes dans son système social. L’Europe se serre la ceinture pour tenir l’illusion d’une épée. Dans les salles grises du Conseil européen, certains États résistent encore à ce projet. Au Parlement, les critiques deviennent directes: les eurodéputés se succèdent pour dénoncer l’autoritarisme croissant de la Commission, réclamant parfois la démission de sa présidente. Un tel spectacle avait, jusque-là, relevé de l’impensable.

 

Le vertige autoritaire de Bruxelles

La réaction de Bruxelles suit une pente que l’histoire connaît trop bien: se refermer, durcir, surveiller. On tente de faire taire les voix dissidentes, de contrôler l’information, d’étendre la vigilance institutionnelle jusqu’aux marges.

Un journaliste italien est licencié pour avoir posé une question trop directe; des lobbyistes qui doutent de la compétence européenne voient leurs comptes bancaires gelés. Ces faits ne sont pas anecdotiques : ils composent une logique, celle d’un pouvoir qui, doutant de lui-même, cherche d’abord à étouffer ce qui le contredit. Rien n’indique que cette trajectoire s’interrompra d’elle-même. Deux motions de censure ont été déposées; aucune n’a abouti. La question demeure: l’Europe accepte-t-elle encore d’entendre la vérité sur elle-même ?

 

La guerre comme fuite en avant

Pendant ce temps, la réalité poursuit son cours. On prépare des hausses d’impôts, on annonce le retour du chômage, et tout cela pour financer une guerre qui profite à ceux-là mêmes qui la réclament.
Zelensky et son entourage détournent des milliards ; et lui, dans une sorte d’ivresse tragique, commande des avions français avec un argent qu’il n’a pas.

Dans les rédactions européennes, la lucidité réapparaît timidement: corruption, sanctions qui se retournent contre leurs auteurs, prix des carburants qui grimpent. Le moment est tardif, mais pas inutile. L’esprit, lorsqu’il se réveille, choisit rarement son heure.

 

Les forces en présence et la fatigue des nations

Reste à savoir si ce regain de lucidité traduit seulement l’humeur résignée des grandes entreprises européennes, voyant leurs marchés se défaire, ou s’il annonce une étape plus profonde : celle où l’on comprend qu’il faut désormais limiter les pertes et regarder la réalité en face. Les peuples fatiguent. Les gouvernements tergiversent. Les institutions se crispent.
Et derrière cette immobilité apparente, une évidence s’impose: l’Europe ne peut pas se perdre entièrement dans une guerre que d’autres ont voulue pour elle.

 

Le choix qui demeure

L’Europe doit choisir: persister dans l’illusion ou accepter la vérité nue. Elle a déjà payé un prix trop lourd pour poursuivre cette fuite en avant. Le moment est venu d’entendre ce que la réalité murmure depuis longtemps: toute guerre que l’on refuse de nommer finit par nommer elle-même ses vaincus.

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Iran: La menace nucléaire d’Israël désigne qui dirige la politique étrangère américaine

1 Décembre 2025, 07:23am

Publié par MARTIN JAY

N’est-ce pas l’aveu d’un double échec — celui de la politique étrangère américaine et celui d’Israël — que de voir une guerre contre l’Iran présentée comme la dernière planche de salut d’une hégémonie américaine qui vacille ?

Depuis des décennies, on s’interroge : qui, de Washington ou de Tel-Aviv, tient réellement la barre ? Dans les années 1970, sous Nixon, la plupart des analystes demeuraient convaincus — malgré l’ombre portée par l’assassinat de JFK — que les États-Unis restaient les maîtres du jeu et qu’Israël n’était qu’un instrument commode, utilisé pour discipliner un ensemble d’États arabes jugés turbulents et les maintenir alignés sur les intérêts américains. C’est pourtant à la lumière des événements les plus récents qu’il faut désormais évaluer si Israël a réellement rempli cette mission avec la rigueur et l’efficacité qu’exigeait Washington, surtout au moment où l’on s’accorde largement à reconnaître qu’Israël et les États-Unis se préparent ensemble à l’épreuve de force avec l’Iran.

 

Si la vocation d’Israël était de maintenir l’ordre régional au bénéfice de l’hégémonie américaine et de ses besoins énergétiques, comment ne pas voir, dans la perspective d’une guerre contre l’Iran, l’échec simultané de la stratégie américaine et de son allié ? Et comment ignorer que ce scénario se révèle au grand jour, avec une netteté presque brutale ?

 

Une dépendance malsaine

Deux révélations récentes concernant les attaques d’Israël contre l’Iran en juin — rebaptisées la « guerre des douze jours » — donnent à réfléchir. Elles illustrent à quel point la relation entre Washington et Tel-Aviv a dérivé vers une dépendance malsaine, Israël jouant le rôle de l’enfant capricieux brandissant l’arme de son père. L’ancien lanceur d’alerte de la CIA John Kiriakou, ainsi que l’influent universitaire John Mearsheimer, ont confirmé qu’Israël avait bel et bien menacé Donald Trump: si ce dernier refusait de livrer des bombes « brise-bunker » destinées à frapper les installations nucléaires souterraines iraniennes, Israël recourrait à l’arme nucléaire. Trump, fidèle à lui-même, s’est aussitôt exécuté.

 

Un signal politique et des dégâts limités

Un tel chantage révèle l’ampleur du déséquilibre qui caractérise désormais la relation entre les deux pays — une relation presque nabokovienne, où la figure de Lolita manipule son tuteur. Désormais, pour tout président américain tenté de résister aux injonctions israéliennes, la perspective d’un conflit mondial impliquant l’arme nucléaire n’est plus une abstraction. Elle constitue une option mise sur la table. Quant au raid lui-même, il n’a nullement été à la hauteur des espoirs de ses concepteurs. L’Iran, prévenu ou du moins conscient de ce qui se préparait, avait déplacé une partie de ses matériaux sensibles. Les frappes, loin de dévaster les infrastructures iraniennes, n’ont produit que des dégâts limités. Elles furent, au fond, davantage un signal politique qu’une opération décisive: un message envoyé à Téhéran indiquant que de telles attaques restaient possibles tant que Trump occupait la Maison-Blanche.

 

Pour les Iraniens, cette agression s’est presque muée en opportunité. Elle les a contraints à revoir leurs priorités, à identifier les failles de leur système défensif, à repenser leurs capacités militaires. Ils en ont fait un exercice grandeur nature, riche d’enseignements.

Pour les États-Unis, en revanche, difficile d’y déceler la moindre victoire.

Si les frappes avaient réellement réussi à démanteler la capacité nucléaire iranienne, même le plus médiocre des éditorialistes de Washington aurait fini par poser la question que redoutent tant les faucons : pourquoi entrer en guerre contre l’Iran si la menace nucléaire a déjà été éliminée ?

 

Sévère riposte iranienne

Ces dernières semaines, la présence navale américaine dans la région s’est renforcée, accompagnée de préparatifs pour assurer le ravitaillement en vol des avions israéliens — une condition sine qua non d’un conflit avec un pays aussi éloigné qu’un Iran désormais sur ses gardes. Cela confirme deux points essentiels. D’abord, la riposte iranienne lors de la première confrontation a porté un coup sévère aux infrastructures militaires israéliennes — un fait presque occulté par les médias américains. Ensuite, les États-Unis eux-mêmes ont vu leurs stocks s’épuiser, ce qui explique la pause rapide observée après ces douze jours de tension.

 

Besoin de « souffler » pour préparer une seconde phase

Washington et Tel-Aviv ont eu besoin de souffler, de se réarmer, de préparer une seconde phase, tandis que l’Iran consolidait sa défense aérienne et sollicitait la Russie et la Chine pour renforcer son arsenal.

Ainsi, Israël parvient à entraîner Donald Trump dans ce qui pourrait devenir une confrontation d’une ampleur inédite — une guerre que même les stratèges les plus pessimistes n’auraient osé imaginer. L’Iran, mieux préparé, ne sera plus surpris. L’utilisation de l’espace aérien azerbaïdjanais ne pourra être répétée. Les Israéliens ne disposent plus du moindre effet de surprise, ce qui laisse penser à certains observateurs qu’une attaque plus vaste, plus directe se prépare, cette fois avec les États-Unis comme acteurs à part entière plutôt que simples fournisseurs.

 

Le pire scénario envisageable

Le pire serait un scénario dans lequel Israël ou Washington justifieraient l’usage de l’arme nucléaire si une offensive conventionnelle venait à échouer. Et tout cela sous la présidence d’un homme élu sur la promesse d’en finir avec les « guerres sans fin » au Moyen-Orient. Comment Trump expliquera-t-il à son électorat que l’envoi de soldats américains mourir en Iran ne dépend plus vraiment de lui — mais d’Israël?

 

 

Source: Strategic Culture Foundation

Version originale en anglais: https://strategic-culture.su/

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L’auteur:

Martin Jay est un journaliste britannique mainte fois primés. Basé au Maroc, il travaille pour le Daily Mail. Il a couvert le Printemps arabe pour CNN et Euronews, puis, de 2012 à 2019, a exercé à Beyrouth pour de grands médias internationaux tels que la BBC. Il a collaboré au Sunday Times, à TRT World et travaillé dans près de cinquante pays en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe. Il a vécu au Maroc, en Belgique, au Kenya et au Liban.

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Europe–Russie: un malentendu stratégique devenu naufrage politique

30 Novembre 2025, 13:47pm

Publié par Louis Giroud

Depuis près de deux ans, l’Europe évolue dans une forme de brouillard moral qui absorbe tout, y compris les données les plus simples. À Moscou, Vladimir Poutine répète qu’il n’a « aucune intention d’envahir l’Union européenne », qu’il serait prêt à cesser les hostilités si les forces ukrainiennes se retiraient des territoires revendiqués par la Russie, et qu’il pourrait même « le mettre par écrit » pour dissiper les suspicions occidentales.

Dans un monde rationnel, ces déclarations seraient au moins examinées, ne serait-ce que pour tester la cohérence de la position russe et mesurer les marges d’un possible cessez-le-feu. Mais l’Europe a fait de l’écoute de l’ennemi une faute morale. La parole russe est devenue inaudible, moins en raison de son contenu que de l’injonction idéologique qui exige de la considérer comme mensongère par nature. Dans ce réflexe pavlovien, un élément s’est imposé discrètement: l’Europe ne se définit plus par ses intérêts matériels mais par sa disposition à s’indigner. Elle interprète chaque geste, chaque phrase, chaque mise au point russe à travers une grille morale qui ne produit que des certitudes auto-alimentées. Cette incapacité d’entendre n’est pas qu’un handicap diplomatique; elle révèle une perte de maîtrise de soi qui se dissimule derrière des proclamations de fermeté.

 

Une guerre régionale devenue une affaire européenne

La guerre en Ukraine est née d’un entrelacement historique que les diplomaties occidentales n’ont jamais pris le temps d’analyser dans sa profondeur. L’histoire commune des Russes et des Ukrainiens ne relève pas du folklore: elle structure la mémoire des peuples beaucoup plus sûrement que les résolutions parlementaires votées à Bruxelles. Le baptême du peuple russe à Kiev en 988, la Crimée ancrée dans l’histoire russe jusqu’en 1954, les régions russophones du Donbass liées à Moscou par la langue et par les liens familiaux: autant de données fondamentales que l’Europe traite avec la légèreté d’une puissance qui a perdu sa propre histoire et se venge en déclarant la leur illégitime.

 

Cette guerre, au lieu d’être observée comme un conflit interne entre deux nations issues d’un même corps historique, a été requalifiée en croisade universelle. L’Ukraine, soudain, n’est plus un pays fracturé mais la frontière sacrée d’une démocratie européenne mythifiée. La Russie, inversement, cesse d’être un acteur géopolitique complexe pour devenir une entité abstraite, un mal absolu, un condensé fantasmé de toutes les angoisses occidentales. Ce glissement du réel vers la narration permet d’éviter les questions embarrassantes: l’Europe n’a pas à comprendre, elle doit croire.

 

L’OTAN, les promesses et le piège géopolitique

Dans les faits, deux décisions occidentales ont préparé le terrain du conflit. L’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine fut annoncé comme un simple ajustement technique, alors qu’il touchait à la zone la plus sensible de la sécurité russe. Aucune chancellerie ne pouvait ignorer que cette perspective franchissait une ligne rouge clairement définie par Moscou depuis trois décennies. La diplomatie américaine la connaissait parfaitement; elle a choisi de l’ignorer, convaincue que la puissance militaire et médiatique suffirait à neutraliser les réactions adverses.

 

Le sabotage d’Angela Merkel et de François Hollande

Le non respect des accords de Minsk, confirmé par Angela Merkel et François Hollande eux-mêmes, constitue l’autre élément déterminant. Admettre que ces accords n’avaient pas vocation à être appliqués mais seulement à «gagner du temps» pour armer l’Ukraine, c’était reconnaître que la parole diplomatique occidentale était devenue un outil circonstanciel, dénué de toute sincérité stratégique. À Moscou, cette confession n’a pas été oubliée; elle a renforcé l’idée que l’Europe n’était plus un partenaire fiable, mais un acteur erratique dissimulant ses intentions derrière des formules abstraites.

 

Un front qui s’effondre lentement, un récit qui reste immobile

Sur le terrain, la dynamique militaire ne laisse guère de place au doute. Les lignes avancent, lentement, mais toujours dans le même sens. Les armées ukrainiennes, épuisées, manquent d’effectifs, de munitions, d’équipements lourds. Les signes de démoralisation et les désertions ne sont plus anecdotiques. La perspective d’une reconquête totale, encore répétée dans les chancelleries au printemps 2022, ne trouve plus aucun appui sérieux parmi les experts militaires.

 

«Désengagement» pragmatique américain

Le désengagement progressif des États-Unis n’est pas idéologique; il est pragmatique. Washington s’oriente vers la gestion d’un conflit figé, un affrontement durable, acceptable tant qu’il immobilise la Russie sans mobiliser directement les forces américaines. Cette évolution laisse l’Europe seule face à ses propres illusions. Elle découvre qu’elle n’a ni l’industrie de défense, ni l’autonomie stratégique, ni la cohésion politique nécessaires pour soutenir un effort militaire prolongé. Les milliards versés à Kiev ont renforcé la dépendance, sans modifier le rapport de force.

 

Ukraine: ces scandales de corruption réccurents

Le départ du directeur de cabinet de Zelensky, les démissions ministérielles, les enquêtes ouvertes par le parquet anticorruption composent un ensemble qui, dans n’importe quel autre contexte, aurait provoqué une relecture globale du soutien politique européen. Ici, il n’en est rien : la machine narrative exige un héros, et tout ce qui pourrait ternir la statue est relégué dans les marges.

 

L’Europe, consumérisée par ses alliés et convoitée par ses rivaux

Au-delà du front ukrainien, la situation européenne se déploie comme une démonstration involontaire de faiblesse structurelle. Les États-Unis ne perçoivent plus l’Europe comme un partenaire stratégique mais comme un auxiliaire fonctionnel. Le discours transatlantique conserve ses formules de façade, mais la réalité est plus sèche : l’Europe fournit la caution morale, finance la reconstruction hypothétique, absorbe les chocs économiques, pendant que Washington gère sa propre stratégie asiatique.

La Chine, elle, avance sans discours. Elle rachète des ports, s’installe dans les réseaux logistiques, infiltre le Green Deal européen par la vente massive de composants stratégiques. Elle ne conquiert pas: elle achète. Et l’Europe, persuadée d’inventer la transition écologique, ne voit pas que son modèle industriel se dissout dans les chaînes d’approvisionnement chinoises.

La Russie, exclue du système européen, s’ancre dans une alliance de circonstance avec Pékin. L’Eurasie se réorganise sans l’Europe, et souvent contre elle. Ce réalignement, qui aurait dû faire l’objet d’une analyse stratégique profonde, est traité comme une anomalie temporaire que suffiraient à résoudre quelques sanctions supplémentaires.

 

Brzezinski, le scénario révélé et l’Europe qui tombe dedans à pieds joints

La fragmentation du continent européen n’a pourtant rien de mystérieux. Zbigniew Brzezinski l’avait théorisée dès 1997: la puissance qui contrôlera l’Eurasie dominera le monde; pour l’empêcher, il fallait utiliser les Européens comme proxys et les couper définitivement de la Russie. Ce modèle, appliqué sans nuances, a transformé l’Europe en instrument plutôt qu’en acteur. Ce rôle subalterne est aujourd’hui assumé par Bruxelles sans même en percevoir les conséquences stratégiques.

 

Le retour de la géographie, cette ennemie du dogme

Dans cette crise, un principe simple réapparaît avec une netteté brutale: la géographie impose ses lois à ceux qui l'oublient. La Russie restera toujours un voisin continental, un acteur essentiel de la sécurité européenne. La volonté de l’exclure, de l’isoler, de la réduire à une fonction hostile est une illusion stratégique. La stabilité du continent dépendra un jour, qu’on le veuille ou non, d’une forme de réconciliation géopolitique avec Moscou. Le dire aujourd’hui expose à l’anathème; demain, ce sera une évidence.

 

Les alternatives: confrontation ou réconciliation ?

L’alternative européenne se résume désormais clairement: persister dans un alignement atlantiste qui prolonge un conflit sans vainqueur, ou préparer le terrain d’un dialogue stratégique avec la Russie lorsque la guerre se figera. Le premier scénario mène à l’épuisement économique, à la dépendance militaire et à une marginalisation géopolitique ; le second exige un courage politique que l’Europe ne semble plus posséder.

 

L’Europe perdue dans sa bureaucratie

Le conflit ukrainien est devenu le miroir d’une Europe incapable de se penser comme puissance. Elle se déclare morale mais ignore les conséquences de ses choix ; elle prône l’unité mais délègue sa souveraineté; elle se croit forte mais se découvre dépendante. La Russie a défini sa stratégie. Les États-Unis ont clarifié la leur. La Chine avance, imperturbable.
Au centre de l’échiquier, l’Europe hésite, s’agite, proclame, mais ne décide plus.

La question n’est pas de savoir ce que veut Moscou; elle est de savoir si l’Europe veut encore quelque chose pour elle-même.

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«Bilatérales III»: La Suisse n'aurait de valeur que lorsqu’elle s’abolit elle-même ?

29 Novembre 2025, 04:41am

Publié par Louis Giroud

Depuis la chute du « mur », un étrange ballet agite les hauteurs fédérales : des politiciens virevoltent sous le parapluie des organisations internationales comme de petits notables persuadés d’avoir reçu la Grâce de démontrer que la Suisse n’est pas un repaire d’idiots dont les ancêtres auraient trop tiré sur la « fée verte », mais un terreau d’esprits éclairés capables de relever la tête au moment opportun. Autrement dit : un pays prêt à s’aplatir avec l’enthousiasme appliqué d’un élève modèle rêvant d’être enfin convié à la table « étoilée ». Quant à la démocratie directe, elle glisse au rang de relique embarrassante, reléguée aux côtés des cors des Alpes, des toupins et des potets… Le Grütli peut bien se racornir ; l’essentiel, désormais, est que Bruxelles approuve.

Les élites helvétiques, qui pour la plupart n’ont jamais vraiment accepté d’être surveillées par le souverain, ont dès lors trouvé dans l’internationalisme institutionnel un refuge enthousiasmant. Là-haut, dans les étages feutrés de l’ONU, de l’OTAN ou de l’UE, aucun citoyen n’interrompt leurs rêves, aucun référendum ne vient saboter leurs élans visionnaires, aucune initiative populaire ne vient rappeler que le mot « peuple » n’est pas un concept rural mais une réalité organique. Dès que ça brille « là-haut », on accourt, on signe, on se prosterne, on s’invite à des conférences où l’on parle un anglais « fédéral » hésitant mais approbateur…

 

Une antiquité encombrante

Le problème pour tous ces gens-là : la neutralité est une antiquité encombrante. Et la souveraineté populaire, une anomalie embarrassante qui les empêche d’exprimer leurs visions éclairées. La démocratie directe apparaît comme un anachronisme rural, une coutume que l’on tolère encore faute d’avoir trouvé la procédure adéquate pour la dissoudre sans scandale — parce que, même avec le garde-fou de la double majorité peuple-cantons, elle fonctionne encore trop bien. Voilà le problème. Enfin, la neutralité, autrefois le joyau de la couronne helvétique, se voit traitée comme un bibelot embarrassant que l’on essaie de cacher avant l’arrivée des invités prestigieux.

 

Le jour où le peuple a cassé la machine

Souvenir cuisant des hautes sphères : décembre 1992. Le peuple et les cantons disent non à l’EEE. Une claque magistrale. Un rappel brutal : ici, ce n’est pas le Conseil fédéral qui commande. Le souverain, dans sa vulgaire obstination démocratique, rappela que la Suisse n’était pas un terrain vague disponible pour un projet impérial. Depuis, l’élite rumine cette humiliation comme un vieux fromage oublié dans une cave humide.

Relire aujourd’hui les procès-verbaux de l’époque a quelque chose de baroque. On y découvre un Conseil fédéral qui panique comme un étudiant surpris en train de copier. Certains s’effondrent dans le pathos, d’autres invoquent le destin historique, d’autres encore accusent le peuple de croire les « menteurs » — formule audacieuse, surtout venant de ceux qui, quelques années plus tard, prédisaient une immigration maximale de 8 000 personnes par an. On connaît la suite : ce fut dix fois plus. Les chiffres sont têtus, contrairement à la foi européiste.

 

Le grand cirque du « pas d’adhésion »

À défaut d’avoir obtenu la fusion directe par l’EEE, l’élite inventa le compromis à rallonge, un tour de passe-passe linguistique appelé « voie bilatérale ». Il suffisait de remplacer le mot « adhésion » par le mot « accord » pour rendre l’ensemble digeste, un peu comme on remplace l’odeur d’un médicament soluble par une fausse saveur de citron. Le résultat est toujours amer, mais l’arôme rassure. Une vraie trouvaille marketing.

Avec les bilatérales, la Suisse entra dans une longue suite d’arrangements où l’on donnait beaucoup en espérant ne pas recevoir trop d’injonctions. On promit à la population un ciel sans nuages : moins de criminalité, moins de demandeurs d’asile, moins de chaos.

En coulisses pourtant, les négociations ressemblent à une liquidation d’inventaire :
– libre circulation mal calibrée ;
– clause guillotine pensée par un esprit sadique ;
– promesses coûteuses emballées dans un optimisme technocratique délirant.

On a même eu droit à la grande fantaisie Schengen/Dublin : « moins d’asile », « moins de criminalité », « seulement 7,4 millions par an ». Aujourd’hui, les coûts dépassent les cent millions. Le mensonge technocratique a encore une fois tenu la distance d’une fusée en papier mâché.

 

L’UE 2.0, un empire qui ne cache plus son jeu

En 2008, Bruxelles annonce officiellement que la voie bilatérale est « finie ».
Fini le cabaret, place au vrai cinoche IMAX : la Suisse doit reprendre l’acquis communautaire, se soumettre aux juges étrangers, accepter une tutelle institutionnelle permanente. Une sorte de protectorat chic.

Viviane Reding résume l’idée avec une franchise presque rafraîchissante : les accords bilatéraux ont fait leur temps. Traduction : « Arrêtez vos bricolages helvétiques, passez au régime adulte : l’obéissance. »

 

Le Père Noël pour Bruxelles, le Père Fouettard pour la Suisse

Le dernier traité en date, négocié dans l’ombre et sans nom officiel, incarne cette volonté de faire croire que l’on avance vers un accord d’égal à égal tout en organisant une hiérarchie absolue. Le texte exige que l’UE fixe les règles, que sa juridiction dise le droit, que la Suisse finance le dispositif. Ce n’est plus une discussion, mais une prise d’otage en gants blancs.

Un texte qui promet :
– lois suisses déterminées ailleurs ;
– juges européens au sommet de la pyramide ;
– 350 millions par an, comme loyer de soumission.

Un traité qui ne ressemble à rien de bilatéral, mais bien à une version moderne du servage administratif. Le Conseil fédéral l’avait rejeté en 2021. En 2024, il l’accepte. Le courage change, les critiques restent.

 

L’illusion bilatérale : un décor qui s’appelle tutelle

La Suisse est sommée d’accepter que l’UE décide des normes, tranche les litiges, impose ses priorités, sanctionne les écarts et prélève son tribut. On nous assure qu’il ne s’agit que de continuité, qu’il n’y a aucune abdication, qu’il s’agit d’une modernisation, d’une consolidation, d’un progrès. Mais la vérité, elle, ne suit pas la liturgie officielle : aucun pays souverain n’accepterait de déléguer la production de son droit à un organe étranger sans reconnaître simultanément qu’il cesse d’être maître de lui-même.

Ce traité n’a rien d’un partenariat : c’est un acte d’obédience maquillé. La colonisation moderne n’a plus besoin de drapeaux ni de garnisons. Elle s’installe dans les traités, se glisse dans les clauses, se dissimule derrière des dispositifs juridiques où la souveraineté se dissout comme un sucre dans un café tiède.

La vérité est nue comme une statistique : ce n’est pas l’invite à une « table étoilée », c’est une «commission» emballée dans son papier hygiénique… Et ceux qui continuent à appeler ça « voie bilatérale » sont au mieux des illusionnistes. Des vendeurs de poudre de perlimpinpin. Des politiciens qui rêvent d’un pays sans peuple — un pays enfin gouverné par eux seuls...

 

La résistance d’un pays qui refuse de mourir proprement

La tragédie helvétique tient à cette contradiction: la population continue de vouloir un pays indépendant, tandis qu’une partie de l’élite rêve d’un État, dissous, délivré du fardeau d’un peuple qui vote mal de plus en plus souvent.

Cette tension donne à la Suisse un visage presque romanesque : celui d’une nation qui refuse de mourir proprement, malgré les efforts persistants de ceux qui aimeraient tant l’installer dans le grand cimetière doux des États qui ont abdiqué.

Reste à savoir si la lucidité l’emportera ou si le pays finira absorbé par une structure qui confond la puissance avec l’uniformité, et la modernité avec la capitulation.

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Dans les coulisses d’un Empire drogué à ses propres mensonges

27 Novembre 2025, 11:19am

Publié par Louis Giroud

Depuis un siècle, Washington rabâche la fable du sauveteur planétaire, mais l’histoire réelle ressemble davantage à un western filmé dans un sanatorium moral : les mêmes cow-boys séniles, les mêmes flingues, les mêmes rideaux de fumée. Même quand Tulsi Gabbard, directrice du renseignement prétend sonner la fin de la récréation, on imagine derrière elle les inamovibles tireurs de ficelles du complexe militaro-industriel, dicter les «Écritures» au Pentagone.

Même si l’on affirme officiellement que les États-Unis auraient fini par comprendre les ravages de leurs croisades — cimetières multiples, milliards réduits en cendres, peuples dévastés, terroristes dopés par les bombes des libérateurs — on assisterait presque à une autocritique christique, si l’on ne voyait pas en même temps les porte-avions filer vers les Caraïbes pour transformer le Venezuela en station-service privatisée. Le renoncement messianique tourne au gag macabre. L’Empire n’abdique jamais : il somnole un instant, digère, puis repart en chasse.

 

Les chiffres qui accusent

La confession de Tulsi Gabbard aurait pu choquer si elle n’avait été confirmée depuis longtemps par la comptabilité même de l’État américain. Le Congressional Research Service — cette mécanique austère comparable au service scientifique du Bundestag — dénombre 251 interventions militaires entre 1991 et 2022. Une moyenne de huit par an. Une précision clinique qui n’inclut ni les coups d’État téléguidés, ni les opérations clandestines des services secrets, ni les ingérences dont aucun rapport officiel ne souhaite porter la trace.

Le discours humanitaire qui accompagne ces interventions sonne comme une rengaine coloniale : on parle de liberté, on vend la démocratie comme un produit empaqueté, on invoque la lutte contre le terrorisme. Résultat : les ennemis se multiplient, les peuples s’enfoncent, et les États-Unis accumulent fiascos et désastres.

La directrice du renseignement ne dit rien que l’Histoire n’ait déjà hurlé. Cette fois, pourtant, c’est l’Empire lui-même qui murmure l’aveu : la démesure a un prix, mesuré en vies, en villes détruites, en menaces nouvelles. L’un des fruits familiers de ces décennies de chaos porte un nom devenu tristement banal : l’« État islamique », enfant monstrueux né des guerres américaines, dont la généalogie remonte directement aux déserts que Washington a déchirés au nom du Bien.

 

Washington promet de se “retenir…”

La contradiction ne gêne personne à Washington. Alors que Tulsi Gabbard évoque la nécessité de renoncer aux interventions, Donald Trump agite — comme à son habitude — la menace d’un conflit contre le Nigeria. Et comme si l’aveu de Gabbard n’avait jamais existé, des bâtiments de guerre américains se massent au large du Venezuela, tandis qu’un ballet meurtrier dans les Caraïbes aligne les bateaux coulés au nom d’une croisade antidrogue sans fin. Les juristes parlent d’« exécutions extrajudiciaires ». À Washington, ce vocabulaire passe comme une note de bas de page.

Depuis le 11 septembre, les États-Unis ont perfectionné une doctrine qui consiste à tuer avant de juger. Doctrine raffinée sous Barack Obama — prix Nobel de la paix au titre tragiquement ironique — qui ordonna des milliers d’assassinats par drones, réduisant des civils à des « dommages collatéraux » comme on corrige une faute sur un rapport. L’annonce de Gabbard aurait pu marquer un tournant. En réalité, elle ne fait que commenter une mécanique qui ne s’arrête jamais.

 

Le Venezuela, une vieille obsession

Aucun diplomate sérieux ni analyste lucide n’ignore ce qui se joue au Venezuela. Washington ne mène pas une croisade contre les trafiquants : il prépare un changement de gouvernement, une opération de récupération énergétique. Le pays, autrefois station-service des multinationales américaines, possède l’une des plus vastes réserves pétrolières du monde. Et la demande mondiale en gaz et pétrole grimpera encore. Il suffit de regarder les cartes géologiques pour comprendre la frénésie américaine.

Nicolás Maduro est décrit comme le complice d’un cartel fantôme — le fameux « Cartel de los Soles ». Une construction fictionnelle, explique Pino Arlacchi, ancien directeur exécutif de l’ONUDC, qui compare cette accusation à un monstre de cinéma : une créature mythologique, utile à justifier sanctions, embargos et menaces militaires.

 

Un verrou géostratégique

Quarante ans de lutte américaine contre la drogue n’ont produit qu’un paysage saturé de bases militaires dans les Andes. Officiellement, elles servent à éradiquer les cultures illégales. En réalité, elles constituent un dispositif sophistiqué de contre-insurrection, un verrou géostratégique sur l’arrière-cour latino-américaine. La CIA, dans les années 1980, s’était déjà forgé la réputation de « plus grand trafiquant de drogue des États-Unis ». Au Vietnam, les services de renseignement avaient compris que l’opium pouvait financer les guerres que le Congrès n’aurait jamais votées.

 

Dès son premier mandat, Trump a densifié la présence militaire autour du Venezuela. Il a renforcé les sanctions entamées vingt ans plus tôt, lorsque Hugo Chávez — l’ancien officier devenu figure du « socialisme du XXIe siècle » — avait osé nationaliser le pétrole et les industries clés. Crime impardonnable pour Washington, qui ne tolère la souveraineté qu’au sein de son propre camp. Maduro est aujourd’hui rangé dans le même tiroir que Kim Jong-un : celui des nuisibles incompatibles avec le récit impérial.

 

Trump, élu pour en finir avec les guerres, mais piégé dès le départ

Tulsi Gabbard n’a pas tort : une partie du peuple américain a effectivement élu Trump pour mettre fin à la prolifération des interventions militaires. Peut-être en a-t-il eu l’intention, par moments. Peut-être certains de ses conseillers ont-ils lu Emmanuel Todd, qui explique dans L’Occident en déclin que l’OTAN, rongée par la peur de son propre affaiblissement, préfère l’escalade au compromis.

Mais la question n’a jamais été ce que Trump voulait. La question était : qu’est-ce que le système lui permettait ?
Le président américain apparaît comme un géant théorique coincé dans un enclos politique balisé et gardé par des forces invisibles mais permanentes :

  • Wall Street contrôle la finance,
  • Big Oil verrouille l’énergie,
  • le complexe militaro-industriel pilote l’essentiel de la politique étrangère,
  • les services de renseignement relient ces blocs,
  • et les médias servent d’amplificateurs et d'influenceurs dociles.

La moindre tentative de rapprochement avec la Russie, d’ouverture vers la Corée du Nord ou de réduction des forces armées déclencha un ouragan médiatique méticuleusement orchestré.

 

Russiagate : une tempête fabriquée

Ce qui a suivi relève du délire collectif, orchestré avec une précision industrielle. Lorsque WikiLeaks publia vingt mille courriels du Comité national démocrate, l’équipe d’Hillary Clinton réagit avec une célérité quasi mécanique : les services secrets avaient — affirmait-on — identifié une cyberattaque russe. Le récit était prêt, calibré : Poutine voulait abattre Clinton et installer Trump.

Les médias, déjà avides de revanche contre ce président qui les bravait, se ruèrent sur cette histoire comme sur une drogue dure. Pendant des années, ils firent tourner la fable, alimentée par de nouveaux « indices » produits par les officines du renseignement. La mise en scène fut si totale qu’on en oublia l’essentiel : l’enquête de Robert Mueller, homme du système par excellence, n’a rien trouvé.

Le Sénat convoqua, en 2017, sous serment, ceux qui prétendaient détenir des preuves. Aucun ne put confirmer quoi que ce soit. Le cœur du mythe se vida en silence. Mais les médias se turent. Pas de mea culpa. Pas d’introspection.

 

Ce n’est qu’en avril 2020 — trois ans plus tard — que la vérité fut timidement évoquée : Russiagate s’était effondré de lui-même, illusion trop lourde pour se soutenir. Patrick Lawrence, journaliste chevronné, ancien correspondant en Asie, raconte dans Journalists and Their Shadows le prix payé pour avoir dénoncé l’hystérie médiatique : limogé de The Nation, honni par ses pairs, persécuté pour avoir osé qualifier l’affaire de « job interne » à l’entourage de Clinton. Il décrit un climat où les médias américains ont infligé à la démocratie des dégâts comparables à ceux que la guerre froide avait causés aux esprits : une dévastation lente, prolongée, invisible. Les services secrets avaient fini par cibler leur propre population, comme autrefois dans les régimes du bloc de l’Est. La guerre froide n’a jamais été un simple affrontement extérieur : elle fut également une entreprise de manipulation domestique.

 

Au commencement était Dulles : l’âge d’or de la presse infiltrée

Pour comprendre la profondeur de cette mécanique, il faut revenir au début : 1953.
Cette année-là, Allen Dulles — frère du secrétaire d’État John Foster Dulles — prend la tête de la CIA. La presse américaine devient un terrain d’expérimentation, l’opinion publique un instrument, les rédactions des avant-postes. On recrute des journalistes-influenceurs, on les forme, on les finance.

On fabrique des articles, on distille des commentaires, on glisse des informations dans les journaux comme un poison dans une coupe de vin. Le système fonctionne si bien que, lorsque l’existence de ces « journalistes-collaborateurs » finit par filtrer, la CIA orchestre une fuite contrôlée : trois douzaines d’entre eux seraient sur sa liste de paie.

Le scandale entraîne la mise en place du Frank Church Committee au Sénat. Six volumes d’enquête qui éclairent à peine plus qu’un couloir sombre. Les journalistes compromis ne sont pas contraints de témoigner. On protège l’édifice.Des années plus tard, des enquêtes indépendantes révèlent l’ampleur réelle : plus de 400 journalistes travaillaient pour la CIA.

En 1963 déjà, l’ancien président Harry Truman s’alarme publiquement : il n’avait jamais imaginé que la CIA deviendrait l’architecte de « sombres complots d’assassinat en temps de paix ». Il appelle à restreindre ses opérations. Mais les monstres ne se laissent pas refermer.

 

L’obsession américaine pour une Europe indépendante

Lorsque Truman publie ce texte, Charles de Gaulle échappe à plusieurs attentats. Le général est convaincu : derrière les tueurs se profile une ombre américaine. La presse française dévoile des connexions troubles entre Allen Dulles et des officiers putschistes. Le climat devient si tendu que John F. Kennedy appelle de Gaulle pour tenter de l’apaiser — et obtenir des informations sur les agissements de son propre patron de l’espionnage.

De Gaulle portait une vision insupportable pour Washington : une Europe souveraine, unie de Londres à Moscou, une « Europe des patries » libérée de la tutelle américaine. Et lorsqu’il accepte la décolonisation de l’Algérie, les faucons américains y voient une trahison : pour eux, Alger libre signifie Alger livrée au communisme.

Dans l’esprit des stratèges américains, l’Europe demeure un champ de bataille, une ligne de front, jamais un partenaire. L’indépendance gaullienne ne pouvait qu’attirer les balles.

 

Le “deep state” : ni fantasme ni caste unique, mais organisme en auto-allumage

On se trompe toujours sur l’« État profond ». On lui prête des catacombes, des conspirations nocturnes, des maîtres cachés. La réalité est plus banale et plus inquiétante : un biotope de carriéristes permanents, un compost d’agences, de diplomates, de généraux prudents, de technocrates indéboulonnables et de journalistes institutionnels qui, sans jamais coordonner leurs actions, pensent de la même manière.

Pas besoin de complot : l’habitus suffit. Ce milieu ne se réunit pas : il réagit. Il ne conspire pas : il s’autoprotège. Qu’un élu ose toucher au dogme — sécurité, alliance sacrée, marché sanctifié — et l’appareil s’embrase tout seul, comme un vieux moteur saturé d’huile idéologique.

 

Aucun chef, mais une réaction immunitaire parfaitement synchronisée

La clé n’est pas l’unité, mais la ressemblance : mêmes écoles, mêmes promotions, mêmes loyautés transatlantiques, mêmes réflexes de prudence « responsable ». De loin, cela ressemble à une volonté unique ; de près, c’est la convergence mécanique de milliers de carrières soucieuses de perdurer.

Les rivalités internes sont réelles, les coups de poignard fréquents, mais rien n’altère l’horizon : la continuité sacrée des doctrines. Les scrutins passent comme pluie sur un pare-brise ; la route, elle, reste identique.

Ce n’est ni un mythe, ni une conjuration, ni une oligarchie secrète. C’est pire : une inertie organisée, nichée dans les zones du pouvoir où il n’existe ni élections, ni responsabilités, ni fin.

En 2010, le Washington Post révèle que 854 000 personnes travaillent aux États-Unis pour des programmes classifiés, réparties sur 10 000 sites. Un archipel tentaculaire, un pays dans le pays.

 

Cet appareil n’est pas homogène :

  • au Pentagone, certains généraux ont résisté à ceux qui voulaient armer l’Ukraine avec des missiles capables de frapper Moscou ;
  • en 2007, sous Bush, les services secrets contredisent la Maison-Blanche en affirmant que l’Iran a interrompu son programme nucléaire militaire ;
  • en 2013, Obama renonce in extremis à frapper la Syrie faute de preuves reliant l’attaque au sarin à Assad.

Les présidents passent. Les machines administratives demeurent — contradictoires entre elles, mais toujours souveraines.

 

John F. Kennedy face à la bête

Lorsque Kennedy entre en fonction, il souhaite éviter une guerre nucléaire et maintenir une coexistence relative avec l’URSS. La CIA n’en veut pas. L’épisode de la Baie des Cochons en est l’illustration parfaite : Kennedy souhaite camoufler l’opération en révolte interne des anticastristes ; Dulles veut une intervention militaire ouverte.

Voyant le président réticent, Dulles l’abreuve d’informations tronquées, espérant provoquer un échec qui obligerait Kennedy à frapper plus fort. Kennedy refuse. Il refuse le piège, il refuse la logique du « toujours plus ».
Il paiera quelques années plus tard, d’un prix que l’Histoire officielle préfère envelopper de mythologies rassurantes.

 

Trump, cabotin malgré lui

On peut voir en Trump le cabotin décrit par ses adversaires : bluffeur, joueur compulsif, improvisateur. Mais réduire ses zigzags diplomatiques à un trait de caractère serait une erreur : aucun président américain n’évolue en apesanteur. Chacun entre dans un nid déjà occupé, dont le premier habitant est cet immense coucou qu’est le complexe militaro-industriel, qui éjecte tout ce qui ne nourrit pas son appétit.

Trump n’y a pas échappé.

 

Le pouvoir absolu du président : l’une des farces les mieux entretenues

Sous ses rodomontades isolationnistes, il a dû céder aux impératifs du système. Il lui fallait fournir des preuves de force — même artificielles — pour éviter que l’appareil ne le renverse de l’intérieur.
Son errance entre « America First » et démonstrations militaires s’explique ainsi : ce n’est pas lui qui oscillait, c’est la cage qui imposait ses mouvements.

Aucun président n’y échappe. Aucun.

 

L’économie des armes : la logique implacable du profit

Günther Anders, philosophe à la lucidité glaciale, résumait la vérité que les technocrates de la guerre préfèrent enfouir :« Les armes ne sont pas faites pour les guerres : les guerres sont faites pour les armes. »

Toute la structure économique occidentale repose sur un triangle presque parfait :

  1. Réarmement : on fabrique, on finance, on justifie.
  2. Guerre : on déploie, on détruit, on consomme.
  3. Reconstruction : les mêmes entreprises rebâtissent ce qu’elles ont contribué à raser.

Une boucle sans morale, sans fin. Le numérique s’y est ajouté : la guerre cybernétique a intégré l’industrie informatique à cette danse macabre.

 

Le Projet pour un Nouveau Siècle : manifeste pour un empire perpétuel

En 1997, des stratèges et lobbyistes rédigent le Project for a New American Century (PNAC), plaidoyer brut pour une domination américaine garantie par la force. La diplomatie y apparaît comme un supplément d’âme facultatif ; l’avenir doit se bâtir par des interventions, des démonstrations de puissance, des guerres préventives.

Cette pensée persiste. En 2019, la RAND Corporation publie Overextending and Unbalancing Russia, manuel pour pousser Moscou à la rupture stratégique. Seuls les noms des rapports changent.

 

Un empire profond qui dépasse les présidents

Le conflit entre Trump et ses services secrets n’était pas un caprice : c’était une bataille contre un système ancien, affiné depuis la guerre froide. Allen Dulles méprisait Kennedy ; Kennedy le lui rendait bien. En façade, protocole. En coulisse, guerre ouverte. John F. Kennedy voulait une coexistence prudente. La CIA voulait la confrontation. Et au centre de cette lutte demeurait la question fondamentale : Qui gouverne ? Le président élu, ou l’appareil permanent qui se renouvelle sans jamais répondre de rien ?

Kennedy commit l’erreur cardinale : croire qu’il dirigeait l’État. Son destin tragique — quelles qu’en soient les interprétations — demeure le rappel le plus brutal de la vérité souterraine des États-Unis : le pouvoir élu se heurte toujours au pouvoir permanent.

 

Trump, dernier avatar d’une longue lignée d’illusions

On peut railler Trump pour son instabilité ou son impulsivité. Mais son errance diplomatique ne fut jamais un trait psychologique : elle fut le résultat d’une mécanique qui exige qu’un président parle d’isolationnisme tout en agissant en gendarme global, prêche la paix en livrant des armes, vante la souveraineté tout en orchestrant sanctions et blocus.

Ce n’est pas Trump qui dirigeait : c’est l’infrastructure impériale qui dictait.
Le slalom entre « America First » et frappes ciblées est la stratégie elle-même, imposée par l’appareil militaro-industriel.

 

Quand l’Empire se raconte des histoires pour survivre

Le discours de Tulsi Gabbard, annonçant la fin des aventures de « regimea change », pourrait presque séduire : l’image d’un pays qui se réveillerait enfin.
Mais le même jour, les navires américains avançaient vers le Venezuela.
Le même mois, la Maison-Blanche menaçait le Nigeria.
La même année, des bateaux étaient coulés dans les Caraïbes, équipages exécutés sans procès, conformément à une doctrine inaugurée sous Obama : tuer plutôt que capturer.

L’Amérique promet la fin de ses travers au moment exact où elle les reproduit.
Ce n’est pas un accident : c’est la nature même de l’Empire.

 

Un système né de la guerre froide, consolidé par la désinformation

Rien ne disparaît dans l’architecture du pouvoir américain : les vieux réflexes survivent, recyclés pour le présent. Le complexe militaro-industriel demeure l’un des moteurs les plus puissants de l’économie occidentale. Les services secrets, censés protéger la nation, se retrouvent régulièrement en position de saper leur propre gouvernement lorsqu’il tente de dévier la trajectoire impériale.

 

Les interventions militaires des États-Unis depuis 1991

 

1991 - Deuxième guerre du Golfe contre l’Irak : la première démonstration américaine de l’ère post-soviétique, mise en scène mondiale de la supériorité militaire.

1992 - Imposition d’une zone d’exclusion aérienne en Irak, contrôle permanent du ciel étranger.

1992–1994 - Intervention militaire en Somalie, sous couvert humanitaire, terminée dans le chaos.

1993 - Bombardement de Bagdad par des navires de guerre américains.

1994 - Intervention militaire en Haïti, nouvelle démonstration d’« exportation de la démocratie ».

1994–1995 - Bombardement massif de la Bosnie-Herzégovine, prélude à la fragmentation des Balkans.

1998 - Raid aérien contre une prétendue usine d’armes chimiques au Soudan — qui n’en était pas une.

1999 - Guerre de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie, pivot stratégique de l’élargissement vers l’Est.

2001–2021 - Vingt ans de guerre en Afghanistan : l’intervention la plus longue de l’histoire américaine.

2003 - Troisième guerre du Golfe contre l’Irak : invasion fondée sur des armes imaginaires.

2011 - Guerre de l’OTAN contre la Libye : chute de Kadhafi, chaos durable.

Depuis 2014 - Guerre contre l’État islamique (EI) au Moyen-Orient.

Depuis 2015 - Interventions militaires au Yémen, dans un conflit meurtrier oublié des médias.

Depuis 2017 - Participation directe à la guerre en Syrie, au-delà des opérations clandestines précédentes.

2020 - Assassinat ciblé du général iranien Qassem Soleimani : acte de guerre unilatéral.

2024 - Attaques de missiles contre les zones contrôlées par les Houthis au Yémen.

2024 - Frappe contre les Gardiens de la Révolution en Irak.

2025 - Attaques contre des installations nucléaires iraniennes.

 

Remarque finale:

À ces interventions officielles s’ajoutent les opérations clandestines, les actions de la CIA, les tentatives de changement de régime et autres ingérences invisibles,
dont aucune liste ne sera jamais exhaustive.

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LE PROJET MORTIFÈRE DE MACRON : UN NOUVEAU SERVICE MILITAIRE

27 Novembre 2025, 00:10am

Publié par GPTV - Nicolas Stoquer

La Matinale de Géopolitique Profonde du 26 novembre 2025

La stratégie française sur l’Ukraine glisse vers une ligne dure qui contredit la dynamique diplomatique voulue par Washington. En présentant le cessez-le-feu comme seule porte d’entrée, sans horizon politique clair, Paris entretient l’idée d’un conflit gelé et réversible, loin de toute stabilisation réelle. La régénération militaire de l’Ukraine devient la priorité, plaçant la France dans une posture de soutien prolongé qui frôle la co-belligérance.

 

L’évocation de forces occidentales déployées après un cessez-le-feu marque une rupture profonde avec les dogmes initiaux de l’OTAN. Cette option introduit une ambiguïté stratégique majeure : jusqu’où l’Europe acceptera-t-elle de s’engager dans un rapport de force direct avec Moscou ? Elle risque aussi d’accentuer les fractures internes, alors que plusieurs capitales privilégient une sortie progressive de la confrontation.

 

À cela s’ajoute une inflation autour des « guerres hybrides », présentées comme une menace diffuse mêlant cyberattaques, manipulations sociales et opérations clandestines. Une menace élargie à ce point ouvre la voie à toutes les interprétations et facilite l’expansion silencieuse des mécanismes de gouvernance cachée.

 

Cette trajectoire isole Paris au moment où l’Europe peine à articuler une stratégie cohérente. Entre pressions militaires, diplomatie contrainte et risques d’escalade, se joue une bataille cruciale pour la souveraineté européenne et la place de la France dans l’ordre mondial qui se recompose.

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