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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

Venezuela, effondrement constitutionnel américain et abdication européenne

4 Janvier 2026, 13:41pm

Publié par Eliot M. RYDER

Une intervention illégale dans un continuum de brutalité

 

L’intervention militaire américaine au Venezuela, assortie de l’arrestation du président Nicolás Maduro, constitue une violation flagrante du droit international. Elle ne relève ni de l’urgence ni de l’improvisation. Elle s’inscrit dans une continuité: celle de la banalisation progressive du recours à la force et de l’abandon des cadres juridiques censés en limiter l’usage.

Bombardements sans mandat, menaces explicites contre des États souverains, revendications territoriales assumées, y compris à l’encontre d’États alliés : l’opération vénézuélienne ne marque pas une rupture, mais un seuil supplémentaire dans l’érosion des normes fondamentales du droit international. Elle s’inscrit dans un continuum de brutalité désormais assumé.

 

Effondrement constitutionnel américain

Cette dérive extérieure reflète une transformation interne profonde. Les États-Unis ne fonctionnent plus, dans les faits, comme un ordre constitutionnel effectif. La séparation des pouvoirs subsiste formellement, mais le Congrès a largement renoncé à son rôle de contrôle sur les décisions engageant la guerre et la paix. L’exécutif gouverne par décrets, affranchi de toute contrainte réelle.

La Constitution demeure un symbole invoqué, non une règle opérante. Toute référence à celle-ci est désormais tournée en dérision, comme si le droit constitutionnel relevait d’un archaïsme inutile. Ce basculement marque l’entrée dans un ordre post-constitutionnel où la légalité devient un obstacle à neutraliser plutôt qu’un cadre à respecter.

 

Un État sans freins, une politique étrangère sans limites

Un État privé de contre-pouvoirs internes produit mécaniquement une politique étrangère sans retenue. Libéré de toute contrainte juridique sérieuse à l’intérieur, le pouvoir exécutif agit à l’extérieur selon la même logique d’unilatéralisme.

L’intervention au Venezuela n’est donc pas seulement illégale au regard du droit international : elle est le produit cohérent d’un système politique dont les mécanismes de retenue ont été méthodiquement affaiblis. Elle illustre la transformation de la force en instrument ordinaire de gouvernement.

 

Illusion de la décapitation politique

Dans ce contexte, l’idée selon laquelle l’arrestation d’un chef d’État suffirait à résoudre une crise relève d’une illusion dangereuse. Le Venezuela ne disparaît pas avec la capture de son président. Le pays conserve des institutions, une armée, une société profondément polarisée et une circulation massive d’armes.

L’histoire des opérations de changement de régime menées par les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale montre au contraire que ces interventions produisent rarement les effets escomptés. Elles ouvrent le plus souvent des phases prolongées d’instabilité, dont les conséquences échappent rapidement à leurs initiateurs.

 

Changement de régime : une mécanique de l’instabilité

Les opérations de changement de régime menées par les États-Unis obéissent à une logique désormais bien documentée. Coups d’État avortés, assassinats politiques, guerres civiles prolongées, effondrement des structures étatiques : l’instabilité n’est pas un accident, mais une conséquence structurelle de ce type d’ingérence.

Penser que le Venezuela ferait exception relève d’un aveuglement historique. Les précédents sont nombreux et convergents. Dans la majorité des cas, les objectifs affichés ne sont pas atteints, tandis que les effets réels — fragmentation du pouvoir, violences prolongées, chaos institutionnel — s’installent durablement. L’efficacité stratégique de ces interventions relève davantage du mythe que de l’analyse empirique.

 

Normalisation de l’illégalité

Cette réalité rend d’autant plus frappante l’absence quasi totale de débat public aux États-Unis sur la légalité de l’intervention. Aucun questionnement sérieux n’a émergé dans les grands médias. La question pourtant élémentaire de la conformité de cette action avec le droit international est évacuée, comme si elle était devenue secondaire, voire inconvenante.

Cette omerta médiatique contribue à transformer l’illégalité en option politique ordinaire. Lorsqu’une violation flagrante du droit international n’est plus nommée comme telle, elle cesse progressivement d’apparaître comme une transgression. Elle devient un outil parmi d’autres dans l’arsenal de la politique étrangère.

 

Paralysie institutionnelle et irresponsabilité politique

Cette normalisation s’accompagne d’une paralysie institutionnelle tout aussi préoccupante. Le Congrès, censé incarner le contrôle démocratique sur l’usage de la force, apparaît incapable de jouer son rôle. Les décisions engageant potentiellement la stabilité mondiale sont prises par l’exécutif dans un vide de responsabilité politique.

L’absence de débat interne affaiblit toute possibilité de correction démocratique. Elle transforme des choix stratégiques majeurs en actes unilatéraux dépourvus de légitimation réelle, tout en réduisant la capacité de la société américaine à exercer un contrôle sur sa propre politique étrangère.

 

L’abdication européenne face à la loi du plus fort

La réaction européenne constitue un autre révélateur majeur de la crise actuelle. Loin de jouer un rôle de contrepoids, les gouvernements européens se sont contentés de déclarations vagues appelant à la stabilité, sans condamnation claire d’une violation pourtant manifeste de la Charte des Nations unies.

Ce silence n’est pas neutre. Il traduit un renoncement profond à l’idée même d’un ordre international fondé sur des règles. Plus encore, il révèle une vassalisation stratégique assumée. Les principes juridiques sont invoqués de manière sélective, selon l’identité de l’acteur concerné.

 

Le droit comme instrument à géométrie variable

Lorsqu’il s’agit d’adversaires désignés, le langage du droit est mobilisé avec vigueur. Les concepts de souveraineté, de légalité et de respect des normes internationales sont brandis comme des évidences morales. Lorsqu’il s’agit des États-Unis, ce langage disparaît.

Cette asymétrie n’échappe pas au reste du monde. Elle mine durablement la crédibilité du discours occidental et alimente l’idée que le droit international n’est plus un cadre commun, mais un outil de domination réservé à certains usages.

 

Inversion morale et dérive symbolique

L’attribution d’un prix Nobel de la paix à une personnalité ayant publiquement appelé à une intervention militaire américaine contre le Venezuela illustre de manière presque caricaturale cette inversion morale. Ce qui était conçu comme une récompense pour la promotion de la paix devient un instrument de légitimation de la guerre.

Cette dérive symbolique accompagne la dérive politique. Elle contribue à dissoudre les repères normatifs et à rendre indistinctes les notions mêmes de paix, de droit et de légalité. Lorsque la guerre peut être célébrée au nom de la paix, toute distinction morale s’effondre.

 

ONU marginalisée, retour à l’arbitraire

Dans ce contexte, l’Organisation des Nations unies apparaît de plus en plus marginalisée. Créée pour prévenir le retour des catastrophes du premier XXᵉ siècle, elle est contournée, affaiblie, parfois délibérément sabotée par les grandes puissances lorsque ses principes deviennent contraignants.

La situation rappelle celle de la Société des Nations à la veille de la Seconde Guerre mondiale : une institution encore debout formellement, mais privée de toute capacité réelle à contenir les logiques impériales. À l’ère nucléaire, cette impuissance est particulièrement inquiétante.

 

L’un des piliers idéologiques mobilisés pour justifier les interventions occidentales repose sur une équation présentée comme évidente : la démocratie serait naturellement porteuse de paix. Cette croyance, largement répandue dans le discours politique contemporain, ne résiste ni à l’examen historique ni à l’analyse empirique.

Athènes, souvent célébrée comme la matrice de la démocratie, fut également une puissance impérialiste. Elle mena des guerres répétées, imposa sa domination à d’autres cités et s’engagea dans l’expédition de Syracuse, aventure militaire démesurée qui précipita son effondrement stratégique. Loin d’être une anomalie, ce précédent illustre une constante : la démocratie n’abolit pas la logique de puissance, elle peut en devenir le vecteur.

 

Les démocraties impériales dans l’histoire moderne

Ce schéma se reproduit à l’époque moderne. Au XIXᵉ siècle, la Grande-Bretagne, alors considérée comme la démocratie la plus avancée de son temps, bâtit son empire par la guerre, la coercition et la domination économique. La démocratie parlementaire ne constitua nullement un frein à l’expansion impériale ; elle en fournit le cadre institutionnel et idéologique.

Le XXᵉ siècle prolonge cette logique à une échelle accrue. Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis émergent comme la puissance dominante aspirant à succéder à l’empire britannique. Cette période est marquée par une multiplication des guerres dites « de choix » et par près d’une centaine d’opérations de changement de régime, inscrivant la guerre dans un état quasi permanent.

 

La démocratie comme langage de légitimation

Dans ce contexte, la démocratie ne fonctionne pas comme un principe de modération, mais comme un langage de légitimation. Elle permet de présenter des interventions militaires comme des entreprises morales, voire altruistes. Défense des droits humains, promotion de la liberté, protection des peuples opprimés : ces récits masquent rarement les objectifs stratégiques sous-jacents.

Ce renversement sémantique rappelle une construction orwellienne dans laquelle les mots sont inversés pour neutraliser leur sens. La guerre devient un vecteur de paix, la coercition une forme de libération, et la destruction d’États souverains une étape nécessaire vers la démocratie.

 

Iran et Venezuela : une logique structurelle

Le cas iranien illustre de manière exemplaire cette logique de long terme. L’ingérence américaine ne débute pas avec les tensions contemporaines, mais en 1953, lorsque le gouvernement démocratiquement élu de Mohammad Mossadegh est renversé pour avoir affirmé que le pétrole iranien devait appartenir à l’Iran.

Depuis lors, sanctions économiques, pressions diplomatiques et tentatives de déstabilisation se succèdent. Lorsque l’Iran accepte un accord destiné à démontrer la limitation de son programme nucléaire, celui-ci est rejeté. La diplomatie devient un obstacle, non un outil. L’objectif n’est pas la non-prolifération, mais l’affaiblissement structurel du régime.

Le Venezuela obéit au même schéma. Les contextes diffèrent, mais la logique reste identique : empêcher un État souverain de contrôler ses ressources et sa trajectoire politique en dehors de l’orbite américaine.

 

Escalade permanente et marginalisation de l’ONU

Cette stratégie s’inscrit dans un contexte de marginalisation croissante des institutions internationales. L’Organisation des Nations unies est contournée dès lors que ses principes entrent en contradiction avec les objectifs stratégiques américains. Les résolutions sont ignorées, les mécanismes juridiques neutralisés, la Charte traitée comme un document optionnel.

La situation rappelle dangereusement celle de la Société des Nations dans les années 1930 : une institution encore existante sur le plan formel, mais privée de toute capacité réelle à contraindre les grandes puissances. À l’ère nucléaire, cette impuissance est particulièrement alarmante.

 

Ukraine, Venezuela : une même logique de puissance

La guerre en Ukraine ne peut être comprise comme un événement isolé. Elle s’inscrit dans un projet américain de long terme visant à intégrer ce pays dans l’orbite militaire occidentale, en dépit des avertissements répétés sur ses conséquences pour la stabilité régionale.

Comparer l’Ukraine et le Venezuela ne revient pas à effacer les différences de contexte, mais à reconnaître une logique commune : dans les deux cas, des projets géopolitiques de longue durée ont été poursuivis en dehors des mécanismes de sécurité collective, au nom de l’expansion stratégique.

 

L’anarchie internationale comme horizon

Lorsque les règles cessent d’être universelles, elles cessent d’être des règles. Chaque violation crée un précédent, chaque précédent affaiblit un peu plus les mécanismes de retenue collective. À l’ère nucléaire, cette dynamique est particulièrement dangereuse.

La croyance selon laquelle la supériorité militaire pourrait compenser l’effondrement du droit international relève d’une illusion. L’intervention au Venezuela apparaît ainsi non comme une exception, mais comme un symptôme avancé d’une dérive globale : effondrement des contre-pouvoirs internes, abandon du multilatéralisme, normalisation de la coercition.

 

Un avertissement historique

L’histoire montre que les périodes marquées par l’effondrement des règles communes et la montée d’une brutalité impériale finissent rarement sans catastrophes majeures. Les institutions internationales n’ont pas été créées par naïveté, mais par lucidité tragique, après des décennies de guerres dévastatrices.

Les vider de leur substance, les instrumentaliser ou les contourner revient à répéter les erreurs les plus coûteuses du passé, dans un monde où les conséquences seraient incomparablement plus graves. La question n’est plus celle de l’avantage tactique immédiat, mais de la capacité du système international à survivre à la disparition des principes censés empêcher la guerre totale.

 

Eliot M. RYDER -  (d’après Jeffrey Sachs: U.S. Attacks Venezuela & Kidnaps President Maduro - 04.01.26)

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Neutralisation de Nicolás Maduro

4 Janvier 2026, 01:38am

Publié par Louis GIROUD

Un coup de force aux conséquences mondiales

 

La capture du président vénézuélien Nicolás Maduro par des forces américaines, constitue un événement d’une portée exceptionnelle. Par son caractère spectaculaire, cette opération marque une inflexion nette dans l’ordre international contemporain. Elle met en lumière le retour assumé de logiques de puissance directe, au moment même où les cadres juridiques multilatéraux apparaissent fragilisés, contestés ou contournés.

L’arrestation d’un chef d’État en exercice par une puissance étrangère, en dehors de tout mandat explicite émanant d’une instance internationale, constitue un fait rare dans l’histoire récente des relations internationales. Elle rompt avec les usages diplomatiques contemporains, même dans un contexte de tensions extrêmes.

 

Une opération inscrite dans une stratégie préparée de longue date

Contrairement à l’hypothèse d’une décision improvisée, l’intervention apparaît comme l’aboutissement d’une stratégie construite sur plusieurs mois. Dès la fin de l’année 2025, une concentration progressive de moyens navals américains avait été observée dans la région caraïbe. Porte-avions, bâtiments de projection et unités de soutien se rapprochaient des côtes vénézuéliennes, laissant entrevoir une montée en pression graduelle. Officiellement présentée comme une action de lutte contre le narcotrafic et de défense des principes démocratiques, cette stratégie s’inscrivait dans une logique plus large d’isolement, d’affaiblissement et, à terme, de neutralisation du pouvoir en place à Caracas.

 

Le Venezuela, carrefour énergétique mondial sous tutelle américaine

Pour comprendre la portée réelle de l’événement, il est indispensable de replacer le Venezuela dans son histoire énergétique de long terme. Le pays détient les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, devant l’Arabie saoudite, même si leur exploitation présente des contraintes techniques plus complexes. Cette richesse a façonné, tout au long du XXᵉ siècle, les relations du Venezuela avec les grandes puissances, en particulier les États-Unis.

 

Durant des décennies, le pays fut dirigé par des gouvernements officiellement élus mais étroitement alignés sur les intérêts américains. Ces administrations garantissaient un accès privilégié aux ressources pétrolières nationales, au bénéfice des compagnies étrangères, en échange d’un soutien politique, économique et sécuritaire. Le Venezuela fonctionnait alors comme un État rentier sous tutelle, offrant une stabilité institutionnelle apparente, mais reposant sur une légitimité populaire fragile. Ce système profitait conjointement à une oligarchie locale et à des intérêts extérieurs, tandis qu’une large partie de la population demeurait marginalisée. Le pouvoir, souvent contesté, vivait dans la crainte permanente de soulèvements, de coups d’État ou d’assassinats politiques, révélant le caractère exogène et vulnérable de ces régimes. Plusieurs de ces dirigeants finirent discrédités, poursuivis ou contraints à l’exil, certains trouvant refuge aux États-Unis après leur chute.

 

La rupture chaviste et la fin d’un ordre établi

C’est dans ce contexte qu’Hugo Chávez accède au pouvoir à la fin des années 1990. Son arrivée ne relève ni de l’accident ni d’un simple basculement idéologique, mais de l’aboutissement de décennies de frustrations sociales et politiques accumulées. En renforçant la nationalisation du secteur énergétique et en affirmant une souveraineté économique assumée, Chávez rompt explicitement avec l’ordre ancien.

Cette politique met fin à l’ère des dirigeants perçus par une partie importante de la population comme des gestionnaires sous tutelle, davantage redevables à des intérêts étrangers qu’à leur propre société. La relation entre Caracas et Washington s’en trouve durablement transformée, inaugurant une hostilité structurelle qui ne se résorbera pas avec la disparition de Chávez.

Ses successeurs, dont Nicolás Maduro, s’inscrivent dans cette continuité, avec des styles et des capacités politiques différentes, mais en maintenant l’orientation fondamentale de souveraineté sur les ressources stratégiques.

 

Ressources, souveraineté et perception américaine contemporaine

Dans ce cadre historique, certaines déclarations du président américain prennent une signification particulière. À plusieurs reprises, Donald Trump a résumé la situation en affirmant que le Venezuela aurait « volé » ou « confisqué » le pétrole des États-Unis. Si la formule relève de la rhétorique, elle révèle néanmoins une conception persistante selon laquelle l’accès privilégié aux ressources énergétiques vénézuéliennes constituait un état de fait antérieur, désormais remis en cause.

Ces propos traduisent une vision patrimoniale des ressources stratégiques, où la réaffirmation de la souveraineté nationale est perçue non comme un droit, mais comme une rupture illégitime d’un ordre tacite. L’arrestation de Nicolás Maduro entre ainsi dans une continuité historique marquée par la volonté de restaurer un contrôle stratégique jugé perdu.

 

Une remise en cause explicite du cadre juridique international

Sur le plan du droit international, l’opération pose des questions fondamentales. Le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États demeure l’un des piliers de l’ordre international issu de l’après-guerre. Toute intervention armée légitime devrait, en théorie, être validée par le Conseil de sécurité des Nations unies, ce qui n’a pas été le cas.

En procédant de manière unilatérale, les États-Unis se situent en dehors des mécanismes multilatéraux reconnus. Cette décision contribue à fragiliser un cadre juridique déjà éprouvé par les crises récentes et renforce l’idée d’un retour à des rapports de force directs entre puissances.

 

Un double standard occidental mis en lumière

L’affaire vénézuélienne met également en évidence les tensions internes du discours occidental sur la démocratie, l’État de droit et le respect de la souveraineté. Les principes invoqués pour justifier certaines interventions apparaissent appliqués de manière variable, selon les priorités stratégiques et les alliances en place.

Cette sélectivité nourrit un scepticisme croissant, notamment dans de nombreuses régions du monde non occidentales, quant à l’universalité réelle des normes promues par les puissances occidentales.

 

Répercussions globales et recomposition des alliances

La capture de Nicolás Maduro intervient dans un contexte diplomatique particulièrement sensible. Quelques heures auparavant, une délégation chinoise de haut niveau était reçue à Caracas afin de réaffirmer le soutien de Pékin au Venezuela, notamment sur le plan énergétique. L’opération américaine constitue, de ce point de vue, un signal direct adressé à la Chine.

La Russie et l’Iran, également partenaires de Caracas, perçoivent cet événement comme un précédent préoccupant. À court terme, il pourrait accélérer le resserrement des coopérations entre plusieurs puissances non occidentales, contribuant à une polarisation accrue du système international.

 

Une Europe reléguée à un rôle d’observateur

Les réactions européennes sont restées timides… L’Union européenne, s’est confinée dans la langue de bois pour lancer des appels au calme et au respect des principes internationaux. Cette posture souligne les limites structurelles de l’Europe comme acteur géopolitique indépendant, dans un contexte où les grandes puissances privilégient des stratégies unilatérales.

Pour un lectorat suisse ou international, cette situation illustre également la difficulté persistante à défendre un multilatéralisme effectif face à la montée des politiques de puissance.

 

Instabilité interne et risques régionaux

Au Venezuela, la neutralisation du président ouvre une phase d’incertitude profonde. Si des mécanismes constitutionnels de succession existent, toute transition perçue comme imposée de l’extérieur comporte un risque réel de fragmentation politique et sociale. Le chavisme conserve une base populaire significative, et toute tentative de reconfiguration brutale du pouvoir pourrait entraîner une déstabilisation durable, voire un conflit interne. Les conséquences d’une telle instabilité dépasseraient largement les frontières du pays, affectant l’ensemble de la région.

 

Un signal lourd de conséquences pour l’ordre mondial

Plus largement, l’affaire vénézuélienne se range dans une tendance globale caractérisée par l’érosion des cadres multilatéraux et la réaffirmation de la force comme instrument central des relations internationales. Elle illustre un monde où la logique du droit cède progressivement le pas à celle de la puissance, et où chaque crise locale est susceptible de produire des répercussions globales.

 

Louis GIROUD

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Le Vénézuela, nouvel épicentre d’un affrontement géopolitique

3 Janvier 2026, 22:46pm

Publié par Louis GIROUD

Les États-Unis, champions des changements de régime

 

Les États-Unis ont lancé une intervention militaire contre le Venezuela, une opération présentée officiellement comme une lutte contre les trafiquants de drogue, mais qui dissimule en réalité une justification géostratégique ciblée, fondée sur la défense des intérêts nationaux américains. Selon le discours tenu dans les médias par Donald Trump, il s’agirait d’une action dirigée contre des réseaux de narcotrafic. Mais au-delà de ces gesticulations officielles, une analyse sérieuse ne résiste pas à de tels arguments, largement fallacieux. Il s’agit bien plutôt d’une opération relevant pleinement de la sphère d’influence américaine, dans la continuité de la doctrine de Monroe.

Des frappes ont notamment touché la capitale, Caracas, causant des pertes militaires, tandis que le président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse auraient été directement visés. La motivation centrale est classique: le Venezuela représenterait une menace pour les intérêts stratégiques des États-Unis, notamment en raison de ses relations étroites avec la Chine et la Russie.

 

Les lois de la puissance et la fin des illusions morales

Cette intervention illustre une règle constante des relations internationales: les grandes puissances défendent militairement leurs zones d’influence lorsqu’elles estiment leurs intérêts menacés. Le droit des peuples, invoqué à géométrie variable, s’efface alors derrière les impératifs stratégiques.

Ce schéma peut être mis en parallèle avec la situation en Ukraine. La Russie affirme que l’expansion de l’OTAN constitue une menace directe pour sa sécurité et a justifié son intervention par une «opération militaire spéciale». Les États-Unis, de leur côté, ont adopté un raisonnement comparable dans le cas du Venezuela.

Dans les deux situations, les principes moraux et juridiques sont ajustés aux intérêts du moment. Ce ne sont pas les droits des peuples qui dictent l’action, mais la logique brute de la puissance.

 

Un double standard médiatique assumé

L’un des points les plus sensibles concerne le traitement médiatique différencié de ces conflits. L’intervention américaine au Venezuela est présentée comme fondamentalement différente de celle menée par la Russie en Ukraine. Cette distinction repose moins sur des critères juridiques objectifs que sur l’image des dirigeants concernés et leur place dans l’imaginaire politique occidental.

Maduro, figure peu appréciée en Europe, est aisément qualifié de dictateur illégitime. À l’inverse, les justifications américaines bénéficient d’une indulgence médiatique manifeste. Pourtant, sur le plan strictement géopolitique, les mécanismes à l’œuvre sont similaires: lorsqu’une grande puissance se sent menacée, elle agit, puis adapte a posteriori son discours moral.

 

Un monde dangereux et instable

En réalité, ce qui inquiète, c’est l’entrée du monde dans une phase de grande instabilité. Après trente ans de domination unipolaire américaine, cet ordre est désormais contesté. Plus on s’éloigne des frontières des États-Unis, plus leur capacité à imposer leur volonté s’affaiblit.

Cette recomposition explique la volonté américaine de désengagement relatif en Ukraine et la recherche d’un apaisement avec la Russie, afin d’éviter un rapprochement stratégique trop étroit entre Moscou et Pékin. La Chine — et en particulier la question de Taïwan — demeure le véritable rival stratégique à long terme. Dans ce contexte, l’Amérique latine redevient une zone prioritaire de la sphère d’influence américaine. Le Venezuela, riche en ressources et étroitement lié à la Russie et à la Chine, cristallise ces tensions. Les arguments avancés — lutte contre la drogue, défense de la démocratie, sécurité nationale — relèvent d’une stratégie de mise en récit destinée à orienter et façonner l’opinion publique à grande échelle.

 

Logique des grandes puissances et fin des illusions morales

Il convient de rappeler que, du côté russe, l’objectif fondamental était d’empêcher l’extension de l’OTAN en Ukraine. Il importe également de souligner que l’Ukraine constitue un espace historiquement et stratégiquement sensible pour la Russie, marqué par des liens politiques, culturels et sécuritaires profonds. L’intégration de ce territoire dans la sphère d’influence occidentale, accompagnée par l’OTAN, aurait représenté un facteur de déstabilisation majeur pour l’ensemble de la région.

 

Dans cette optique, les stratégies américaines peuvent être perçues comme conscientes de cette fragilité. Les États-Unis auraient identifié l’Ukraine comme un point névralgique de la stabilité régionale, précisément parce que le président russe, Vladimir Poutine, est présenté comme un dirigeant indépendant, peu enclin à se laisser « éduquer » ou contraindre par des puissances extérieures, et fermement attaché à la défense des intérêts nationaux russes. Cette posture rend les relations avec d’autres grandes puissances inévitablement conflictuelles et tendues.

 

Les grandes puissances et le droit des Nations unies aux oubliettes

Constatons désormais que les grandes puissances agissent en fonction de leurs intérêts économiques et de sécurité, sans se plier aux normes habituellement exigées des États plus faibles. Les États-Unis comme la Russie interviennent militairement lorsque leurs intérêts sont en jeu. Ces interventions peuvent être justifiées par des récits officiels ou, parfois, par des arguments mensongers, mais elles poursuivent toujours le même objectif: défendre et optimiser leurs propres intérêts.

 

À ce titre, il convient de rejeter toute lecture strictement morale des conflits et d’écarter toute approche moraliste consistant à désigner un «camp du bien» et un «camp du mal». L’inverse reviendrait à condamner certaines interventions tout en en excusant d’autres. Dans les faits, la différence de traitement au sein de la «communauté occidentale» est criante: le changement de régime au Venezuela tend à être implicitement légitimé, à l’inverse de l’intervention russe en Ukraine, jugée moralement inacceptable par de nombreux responsables occidentaux.

 

Le droit des peuples et l’incohérence occidentale

Dans cette logique, si les Européens appliquaient de manière constante et cohérente le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ils devraient également envisager des mesures à l’encontre des États-Unis pour certaines de leurs actions, notamment vis-à-vis du Venezuela. Or, aucune sanction n’est aujourd’hui envisagée contre Washington, alors même que certaines de ses interventions peuvent être considérées comme tout aussi contraires à ce principe.

 

Il en découle que les sanctions imposées à la Russie relèvent moins d’une application uniforme du droit international que d’un choix politique et idéologique assumé. Cette asymétrie révèle une lecture sélective des normes juridiques internationales, à laquelle contribuent l’Union européenne et une partie de ses relais médiatiques, en particulier dans l’espace transatlantique germanophone, participant ainsi à une interprétation partielle des conflits internationaux.

 

Le point de vue suisse : une neutralité à géométrie variable

Il est difficile de ne pas constater qu’au regard des événements récents, la Suisse se trouve dans une situation d’ambiguïté stratégique. En toute logique, elle devrait, a minima, condamner l’intervention américaine au Venezuela ou, à défaut, envisager des mesures comparables à celles adoptées dans d’autres contextes. Or, une telle hypothèse apparaît largement irréaliste et politiquement inconcevable.

 

Cette situation met en lumière l’erreur majeure commise par les autorités suisses lorsqu’elles ont choisi de s’engager aussi nettement en faveur de l’Ukraine et de s’aligner politiquement sur un régime de sanctions dirigé contre la Russie. Ce positionnement fragilise la cohérence de la posture traditionnelle de neutralité helvétique. Il serait cohérent que la Suisse revienne à ses fondamentaux, en réaffirmant une neutralité pleine et entière: absence de participation militaire, refus des sanctions économiques, et maintien d’une distance claire vis-à-vis des guerres par procuration et des affrontements économiques entre grandes puissances. Cette neutralité constitue historiquement une condition essentielle de crédibilité, de stabilité et de sécurité pour un petit État évoluant dans un environnement dominé par des acteurs nettement plus puissants.

En tant que citoyen ou responsable politique, chacun peut condamner moralement les actions de dirigeants étrangers, qu’il s’agisse de Donald Trump au Venezuela ou de Vladimir Poutine en Ukraine. En revanche, en tant qu’État, la Suisse devrait s’abstenir de juger et se concentrer sur une posture neutre, calme et cohérente.

 

Les États-Unis, champions des changements de régime

Il est établi que les États-Unis ont historiquement joué un rôle central dans les politiques de renversement de régimes jugés indésirables, souvent justifiées au nom de valeurs universelles, mais répondant avant tout à la défense de leurs propres intérêts stratégiques. Les exemples de l’Irak sous Saddam Hussein, de la Libye sous Mouammar Kadhafi, ou plus largement de certaines interventions en Afrique du Nord, illustrent cette dynamique. Ces opérations ont fréquemment débouché sur des situations de chaos durable, favorisant l’instabilité régionale et la montée du terrorisme, notamment avec l’émergence de groupes tels que l’organisation État islamique.

Cette logique interventionniste est en grande partie portée par des courants néo-conservateurs influents, présents aussi bien au sein du Parti républicain que du Parti démocrate. Si Donald Trump a cherché à s’en démarquer sur le plan rhétorique, ses décisions relèvent néanmoins davantage d’un pragmatisme fondé sur la défense des intérêts américains que d’un renoncement réel à cette tradition interventionniste.

 

Limites et spécificités de l’action russe

À l’inverse, la Russie semble éprouver des difficultés à mener à terme ce type d’action sans susciter une réprobation internationale immédiate. La question est historiquement sensible, notamment au regard de l’héritage soviétique : Budapest en 1956 et la Tchécoslovaquie en 1968 demeurent des références marquantes dans la mémoire collective internationale.

 

S’agissant de l’Ukraine, même si un changement de régime a pu être envisagé à Kiev, les tentatives en ce sens ont échoué. L’hypothèse d’une opération rapide visant à neutraliser le pouvoir en place aurait été mal exécutée et s’est heurtée à des résistances inattendues. À cela s’ajoute la dimension émotionnelle et historique de la relation entre la Russie et l’Ukraine. Pour une part significative de la population russe, l’Ukraine demeure perçue comme un espace intimement lié à l’histoire et à l’identité nationales. Cette perception contribue à expliquer, au moins en partie, le soutien dont bénéficie Vladimir Poutine au sein de l’opinion publique russe.

 

Humilité, ignorance et refus de l’illusion de toute-puissance

L’histoire du monde apparaît avant tout comme une chronique d’incompréhensions. Pourtant, il existe toujours des individus convaincus de tout savoir, tout en se révélant incapables d’écouter réellement. Dans le contexte contemporain, « entendre » — au sens d’accueillir les arguments adverses, de prendre en compte les réalités culturelles ou d’appréhender des logiques géopolitiques différentes — devient de plus en plus difficile, voire socialement disqualifié.

 

La neutralité suisse comme éthique politique

Il convient de le rappeler avec clarté : la neutralité suisse, telle qu’elle est inscrite dans les principes fondamentaux de l’État, ne constitue pas uniquement une posture stratégique, mais une discipline morale et politique. Elle confère à la Suisse une capacité de modération indispensable dans un monde marqué par les excès, les passions idéologiques et les affrontements de puissances.

Or, il est préoccupant de constater avec quelle légèreté les autorités actuelles semblent considérer les combats menés par les générations précédentes pour préserver la souveraineté et l’indépendance du pays.

 

Louis GIROUD

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Bilatérales II: La soupe à la grimace

3 Janvier 2026, 15:37pm

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Désinformation et complotisme, mettons les choses au clair !

2 Janvier 2026, 11:52am

Publié par Louis GIROUD

De nos jours, la désinformation ne se définit plus par le mensonge, mais par la non-conformité au récit dominant. Des faits exacts, documentés et contextualisés sont aujourd’hui disqualifiés non parce qu’ils seraient faux, mais parce qu’ils dérangent. Sous couvert de lutte contre la désinformation, un nouveau mécanisme s’est imposé: l’anathème remplace le débat, et l’invisibilisation tient lieu de réfutation.

Dans l’évolution de la haine lexicale, il y a désormais des mots simples qui tuent. Qui ne disent rien, mais ravagent tout. Des mots-réflexes, que l’on plaque sur des écrits et des auteurs pour les faire taire, on les injecte dans la parole pour l’étouffer dans l’œuf.

« Complotiste », n’est plus un adjectif. C’est une arme. Mieux: un dispositif automatique de désactivation critique. Vous posez une question ? Complotiste. Vous mettez en doute ? Complotiste.

 

«Désinformation» c’est encore plus vite dit, plus clair: c’est ce qui est «faux» selon la pensée officielle. Sauf qu’aujourd’hui le masque est tombé, les faits prouvent que c’est l’inverse…

 

Vous respirez de travers ? Fasciste, populiste, complotiste. L’ordre importe peu. La fonction reste la même: au mieux botter en touche, au pire disqualifier.

 

Nous sommes entrés dans l’ère des trinités inversées. À la sainte Trinité du dogme se substitue celle du soupçon contrôlé: « fascisme » pour la diabolisation historique, « populisme » pour la dipravation sociale, « complotisme  » pour l’excommunication mentale.

Chacun de ces termes est vidé de sens mais chargé d’énergie répressive. Ils n’éclairent rien: ils désignent. Ils ne débattent pas : ils frappent.

 

Faire passer la soumission pour de la lucidité

Le fascisme, aujourd’hui, est une brume utile, un hologramme de l’adversaire qu’on projette sur n’importe quelle critique. Le populisme, une injure que l’on adresse à quiconque ose évoquer le mot « peuple » sans rire. Quant au complotisme, c’est la cerise paranoïde sur le gâteau de l’autocensure. Ne vous y trompez pas: ces mots ne sont pas choisis au hasard. Ils sont les balises langagières d’un système qui veut faire passer la soumission pour de la lucidité, l’aveuglement pour du progrès, la passivité pour de la responsabilité.

 

Un terme admirable de souplesse idéologique

Le mot-clef « complotiste » permet de regrouper dans un même sac les cinglés qui voient des reptiliens dans les loges maçonniques et les gens tout à fait rationnels qui, par exemple, se demandent si l’OTAN n’aurait pas, par hasard, un agenda stratégique au Moyen-Orient.

Le génie du mot, c’est l’amalgame. L’amalgame comme méthode de gouvernement. Vous parlez d’intérêts convergents entre grandes entreprises pharmaceutiques et décisions politiques ? Reptilien ! Vous vous interrogez sur les liens entre Bilderberg, Davos et l’effondrement méthodique des souverainetés nationales ? Terre plate ! Vous évoquez les incohérences de la communication gouvernementale sur les crises successives ? Atlantide !

Le conspirationniste de service, tel que les médias nous le peignent, est un personnage de BD. Cagoule noire, carte du monde aux murs, compas, laser, œil de Sauron. Il ne dort jamais. Il fait des flèches rouges entre Rockefeller, Soros, les Templiers et le Covid. Il voit des signes partout. Il est la caricature parfaite de celui qu’on pourra immédiatement tourner en dérision. Et grâce à lui, toutes les vraies questions deviennent illégitimes par contamination symbolique.

 

De vrais complots, il y en a pourtant...

Leur existence est même une constante historique. Le Watergate n’est pas une hallucination. Le plan Condor, non plus. Le Gladio italien, les manipulations de la CIA, les opérations sous faux drapeau: rien de tout cela n’est une lubie de forums. Mais dès que la dissimulation sort du champ des aveux autorisés, dès qu’elle concerne les intérêts en cours et non ceux du passé, elle devient taboue.

 

Le problème, ce n’est pas l’existence des complots: c’est le monopole de la parole sur les complots. Il y a des complots légitimes — ceux qu’on désigne une fois qu’ils sont morts —, et des complots illégitimes — ceux qu’on soupçonne tant qu’ils vivent. Le passé est conspirationniste, le présent est pur. C’est le dogme.La meilleure preuve que ce mot est une étiquette totalitaire, c’est son usage systématique pour faire taire et non pour réfuter. Un complotiste ne se combat pas: on le montre du doigt. Il ne s’interroge pas: il délire. Il ne doute pas: il subvertit. Il ne pense pas: il se contamine. Et par conséquent, il est excommunié. Déplateformé. Invisibilisé.

 

Il faudrait pourtant rappeler une évidence: l’histoire de notre époque n’est pas un roman d’Agatha Christie. Ce n’est pas Hercule Poirot contre Ernst Stavro Blofeld. Non. C’est un foutoir complexe de luttes de classes, d’aveuglements collectifs, de volontés de puissance, de coïncidences heureuses ou tragiques, de conflits d’intérêts, de calculs cyniques, d’occasions ratées, de brutalités inattendues.

 

Ceux qui racontent et font le temps ne sont pas des gens en capes noires avec des signes occultes. Ce sont des diplômés d’HEC, des communicants de la Commission européenne, des lobbyistes en costume Hugo Boss, des journalistes d’éditorial sur canapé, des experts en développement durable à cravate rayée. Des gens polis, raisonnables, diplômés, polyglottes. C’est ça, la vraie fabrique du monde.

 

Ils n’ont pas besoin de conspirer. Ils pensent tous la même chose. Ils viennent des mêmes écoles, lisent les mêmes rapports, épousent les mêmes valeurs, consomment les mêmes platitudes. Ils croient à la démocratie comme on croit à l’hygiène : par habitude. Ils n’ont pas besoin de se réunir pour agir ensemble. Ils sont la convergence incarnée. Le complot n’est pas dans la réunion : il est dans la structure. C’est ce qu’Orwell aurait désigné comme le masque souriant de la servitude volontaire.

 

À force de disqualifier  la critique, le pouvoir creuse sa tombe rhétorique

Ceux qui dénoncent les complotistes en meute sont souvent les vrais complices des systèmes les plus opaques. Et leur arme préférée, c’est l’accusation préventive. Vous osez penser contre la doxa ? Vous êtes déjà coupable. Vous êtes l’infecté. L’agent dormant. Le fasciste qui s’ignore. Le populiste rampant. Le conspirationniste par simple friction d’intelligence.

 

Mais ce temps touche à sa fin. Car trop d’abus tue l’abus. Trop de suspicion tue le soupçon. À force de disqualifier tout discours critique par la terreur lexicale, le pouvoir finit par creuser sa propre tombe rhétorique. Et le mot « complotiste » glisse maintenant sur les murs comme une vieille affiche arrachée.

 

Les jeunes générations, elles, rient. Elles répondent: « Oui, je suis complotiste. Parce que je ne suis pas un abruti. » Et elles n’ont pas tout à fait tort. Elles sentent, d’instinct, que le réel est piégé, que le langage est confisqué, que la vérité est privatisée. Alors elles se retournent, elles cherchent ailleurs, elles creusent. Parfois, elles tombent dans des trous. Mais au moins, elles cherchent.

 

Et si nous ne rouvrons pas les espaces de contestation intelligente, structurée, non hallucinée, alors nous n’aurons bientôt plus que les hallucinations. Nous aurons les sectes, les délires, les violences, les monologues sanglants. Ce que le pouvoir appelle « rationalité » n’est souvent qu’une cage. Et ce que le peuple appelle « complot » est souvent un cri contre la cage. Ce cri, il faut l’écouter. Non pour lui donner raison à tout prix. Mais pour qu’il ne se transforme pas en hurlement.

 

Louis GIROUD

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La liberté d’expression et ses ennemis

2 Janvier 2026, 11:48am

Publié par Eliot M. Ryder

Lorsque la désinformation change de camp...

 

De nos jours, la désinformation ne se définit plus par le mensonge, mais par la non-conformité au récit dominant. Des faits exacts, documentés et contextualisés sont aujourd’hui disqualifiés non parce qu’ils seraient faux, mais parce qu’ils dérangent. Sous couvert de lutte contre la désinformation, un nouveau mécanisme s’est imposé: l’anathème remplace le débat, et l’invisibilisation tient lieu de réfutation.

La liberté d’expression et ses ennemis

Des médias indépendants comme «Consortium News», ainsi que des auteurs tels que Julian Assange, Patrick Lawrence ou Jacques Baud, ont été frappés non pour désinformation, mais pour avoir mis en cause des récits officiellement sanctuarisés. Dans ce renversement orwellien, ceux qui prétendent lutter contre la désinformation en deviennent les principaux producteurs.

Ce déplacement est décisif: la question n’est plus de savoir ce qui est vrai ou faux, mais ce qui est autorisé à être dit.

«Consortium News» est l’un des plus anciens médias indépendants américains (fondé en 1995 par Robert Parry, ancien journaliste d’investigation de l’Associated Press).

 

Caractéristiques clés du média:

journalisme d’enquête long format; critique documentée de la politique étrangère américaine; défense du droit international; scepticisme constant vis-à-vis des récits officiels (Irak, Syrie, Ukraine, Gaza, Russiagate, etc.).

«Consortium News» ne pratique pas la désinformation factuelle; cite ses sources; publie des auteurs expérimentés (anciens diplomates, officiers, universitaires); mais conteste la narration dominante occidentale.

Or, aujourd’hui, ce n’est plus la véracité qui détermine la visibilité, mais la conformité narrative.

C’est ce positionnement qui le place hors du “périmètre autorisé», dit mainstream.

 

Le cas de l’auteur «Patrick Lawrence»

Le journaliste Patrick Lawrence n’est pas un marginal. C’est un ancien correspondant de l’International Herald Tribune. Il est journaliste “mainstream” de formation.

Son écriture se veut rigoureuse et résolument non «complotiste»; ses critiques sont rigoureuses, argumentées, jamais hystériques. Ce qui le rend problématique n’est pas ce qu’il invente, mais ce qu’il relie.

Il fait trois choses devenues «interdites»: il historicise (Ukraine, OTAN, Israël, l’empire américain). Il nomme les responsabilités occidentales et refuse le lexique moral imposé (“agression non provoquée”, “ordre fondé sur des règles”, etc.).

Dans le système actuel, cela suffit à basculer dans la catégorie “désinformation”, même lorsque les faits sont précis, exacts.

 

Le rôle de Facebook et des autres réseaux sociaux

Facebook (comme X, YouTube, Google News) fonctionne selon trois couches de censure:

a) La censure algorithmique invisible, baisse de portée, impossibilité de repartager, liens bloqués sans notification, shadow banning. C’est ce que décrivent les lecteurs de Consortium News.

b) Les listes noires réputationnelles. Des médias comme Consortium News sont classés “problématiques” par des organismes type NewsGuard, et sont signalés comme “à risque informationnel”, rétrogradés dans les flux. Aucune interdiction officielle. Juste une asphyxie progressive.

c) Externalisation morale - Les plateformes disent: “Nous ne censurons pas, nous luttons contre la désinformation.”

Mais la définition de la désinformation est politique, non factuelle.

Le point clé: le “camp de la vérité” n’existe plus comme espace neutre

Ce “camp” a muté. Nous sommes passés de «vérité/erreur» à «conformité/déviance narrative»

Aujourd’hui: dire vrai contre le récit dominant = désinformation,

mentir dans le récit dominant = toléré, parfois promu.

C’est ce que Lawrence décrit quand il écrit que: «ceux qui diffusent la désinformation prétendent lutter contre la désinformation.»

 

Pourquoi c’est plus grave que de la censure classique ?

La censure classique interdit. La censure contemporaine disqualifie.

Elle dit: “ce média n’est pas fiable”, “cet auteur est problématique”, “ce lien ne mérite pas d’être partagé”. Sans procès. Sans débat. Sans réfutation.

C’est exactement ce qui arrive à «Consortium News», Patrick Lawrence, mais aussi à des figures comme Julian Assange, Seymour Hersh, Glenn Greenwald, Francesca Albanese, Jacques Baud.

 

Conclusion:

Il n’y a aucun problème journalistique avec «Consortium News» ou Patrick Lawrence.

Leur “faute” est: de ne pas participer à la fabrication du consentement, de documenter ce que le pouvoir préfère invisibiliser, de parler quand le silence est requis.

C’est pour cela qu’ils sont ralentis, masqués, étouffés — mais rarement interdits frontalement, car l’Occident doit conserver l’apparence de la liberté.

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Deux siècles de russophobie et de rejet de la paix

2 Janvier 2026, 00:09am

Publié par Jeffrey Sachs

L’hostilité occidentale envers la Russie ne relève ni de l’accident ni de l’émotion. Elle constitue une structure mentale durable, intégrée aux réflexes diplomatiques européens. Alors que les intérêts de sécurité des autres puissances sont présumés légitimes, ceux de la Russie sont disqualifiés par principe. Cette asymétrie n’a pas produit la sécurité. Elle a produit la guerre.

Le continent européen, y compris ses États officiellement neutres, a intégré un cadre moral dans lequel la reconnaissance des préoccupations sécuritaires russes est tenue pour suspecte avant même d’être discutée. La Suisse n’échappe pas à ce schéma. Elle n’y participe pas par la contrainte, mais par l’adhésion cognitive, lexicale et médiatique.

On observe une constante historique: chaque fois qu’une paix négociée avec la Russie fut possible, elle fut rejetée non par impossibilité stratégique, mais par refus moral d’admettre la légitimité des craintes russes. Le résultat est toujours identique: un conflit plus long, plus coûteux, plus destructeur.

 

La faute originelle: quand la Russie cesse d’être une puissance normale

Après 1815, la Russie est l’un des piliers du Concert européen. Elle a vaincu Napoléon, garanti l’équilibre continental, participé à l’architecture de paix. En moins d’une génération, elle est pourtant requalifiée. Elle cesse d’être une puissance parmi d’autres pour devenir une anomalie politique.

Ce basculement ne procède pas d’actes précis, mais d’une mutation morale du regard européen. Les conquêtes coloniales britanniques et françaises sont perçues comme naturelles; les mouvements russes dans leur voisinage immédiat sont dénoncés comme expansionnistes. Cette dissymétrie fonde la russophobie moderne.

Le mémorandum de Mikhaïl Pogodine de 1853 en offre la formulation la plus lucide. Il ne décrit pas une hostilité conjoncturelle, mais un double standard systémique. Lorsque le tsar Nicolas Ier note en marge «C’est bien là tout le problème», il ne s’agit pas d’un trait d’humeur, mais d’un diagnostic stratégique.

 

La guerre de Crimée: une guerre choisie

La guerre de Crimée n’est pas une fatalité géopolitique. Un compromis existait. Il fut écarté parce qu’un accord avec la Russie était devenu politiquement inavouable à Londres et à Paris. Ce conflit inaugure un schéma durable: l’Europe préfère la guerre à la reconnaissance formelle des intérêts russes. Elle y perd des dizaines de milliers d’hommes, n’en retire aucune architecture de sécurité stable, mais installe un réflexe idéologique appelé à durer: traiter la Russie comme une exception aux règles ordinaires de la diplomatie.

 

1917–1921: l’intervention fondatrice

La révolution bolchevique aurait pu ouvrir une phase de neutralité prudente. Elle déclenche au contraire une intervention militaire occidentale massive sur l’ensemble du territoire russe.

Après 1918, les justifications officielles tombent. L’objectif demeure: empêcher la Russie d’exister comme puissance autonome hors tutelle occidentale. Cette intervention, loin d’affaiblir le pouvoir bolchevique, le consolide. Elle lui confère une légitimité nationale et ancre durablement la conviction russe que l’Occident n’accepte la souveraineté russe que lorsqu’elle lui est subordonnée.

 

L’entre-deux-guerres: préférer Hitler à Moscou

Dans les années 1930, l’Europe est confrontée à un choix clair: intégrer l’Union soviétique dans un système de sécurité collective ou la maintenir à l’écart. Elle choisit l’exclusion.

Les propositions soviétiques d’alliance antifasciste sont documentées, répétées, précises. Elles sont rejetées. L’anticommunisme l’emporte sur l’antifascisme. La Pologne refuse le transit soviétique. La France et le Royaume-Uni temporisent. L’Allemagne nazie progresse.

Le pacte germano-soviétique ne constitue pas l’origine du désastre; il en est l’ultime conséquence. La guerre mondiale qui s’ensuit détruit l’Europe et la prive de toute autonomie stratégique.

 

1945–1955: Potsdam trahi

Après 1945, une leçon aurait pu être tirée. Elle ne l’est pas. Les accords de Potsdam prévoyaient une Allemagne démilitarisée et neutre. Cette garantie était existentielle pour l’Union soviétique, frappée par deux invasions allemandes en une génération.

Très vite, les priorités occidentales se déplacent. L’Allemagne occidentale est intégrée, réarmée, alignée. Le blocus de Berlin est présenté comme une agression alors qu’il constitue une tentative de préserver l’accord initial.

L’adhésion de la République fédérale d’Allemagne à l’OTAN en 1955 marque la rupture définitive. La sécurité occidentale se construit contre la Russie, non avec elle.

 

1952: la paix refusée

La note Staline proposait une Allemagne réunifiée, neutre, démilitarisée. Les archives confirment la sincérité de l’offre. Elle est rejetée non par crainte de Moscou, mais par peur de la démocratie allemande elle-même.

Une Allemagne neutre aurait contraint les États européens à négocier directement avec la Russie. L’atlantisme offre une solution plus confortable: sécurité déléguée, responsabilité évitée, division acceptée.

L’Autriche démontre pourtant que la neutralité fonctionne. L’Allemagne en est privée. La guerre froide se fige pour plusieurs décennies.

 

1990: l’occasion manquée

La fin de la guerre froide ne résulte pas d’une défaite militaire russe, mais d’un retrait volontaire. Mikhaïl Gorbatchev propose une sécurité indivisible, paneuropéenne, fondée sur l’inclusion.

L’OTAN survit, puis s’étend. Les assurances données à Moscou sont contournées. La Russie est consultée, jamais associée. L’élargissement devient un impératif moral, soustrait à toute discussion stratégique.

George Kennan avertit: humilier une grande puissance prépare le conflit. L’avertissement est ignoré.

 

Ukraine: le point de rupture

Depuis 2014, la crise ukrainienne condense toutes les erreurs précédentes. Le renversement du pouvoir à Kiev, l’extension de l’OTAN, l’échec assumé des accords de Minsk, puis le refus de négocier en 2021 ferment toute issue diplomatique.

Les négociations d’Istanbul en 2022 démontrent pourtant qu’un compromis était possible. Il est bloqué. La guerre s’installe. L’Europe en supporte les conséquences économiques, industrielles, sociales et stratégiques. La Suisse, officiellement neutre, s’inscrit néanmoins dans le même cadre interprétatif et normatif.

 

La leçon refusée

Deux siècles d’histoire livrent un enseignement constant: refuser de reconnaître les intérêts de sécurité russes ne produit ni paix ni stabilité. Cela engendre des guerres plus vastes et plus coûteuses. Reconnaître ces intérêts ne suppose ni naïveté ni complaisance. Cela exige d’abandonner une posture morale qui transforme toute négociation en faute.

Tant que l’Europe, y compris ses États formellement neutres, persistera à traiter la Russie comme une anomalie plutôt que comme un acteur de sécurité à part entière, elle reproduira le même scénario et en paiera, encore, le prix.

 

Adaptation: L. GIROUD,  d’après «Jeffrey Sachs «Two Centuries of Russophobia & Rejection of Peace» - Consortium News 24 12.202

La prise de Sébastopol par les armées alliées britanniques, le 8 septembre 1855, à l’issue d’un siège de 318 jours.

La prise de Sébastopol par les armées alliées britanniques, le 8 septembre 1855, à l’issue d’un siège de 318 jours.

L’incendie de Moscou, du 15 au 18 septembre 1812, après l’entrée de Napoléon dans la ville.

L’incendie de Moscou, du 15 au 18 septembre 1812, après l’entrée de Napoléon dans la ville.

Troupes américaines à Vladivostok (Russie), défilant devant le bâtiment occupé par l’état-major tchécoslovaque. Des marins japonais se tiennent au garde-à-vous lors de leur passage. Sibérie, août 1918.

Troupes américaines à Vladivostok (Russie), défilant devant le bâtiment occupé par l’état-major tchécoslovaque. Des marins japonais se tiennent au garde-à-vous lors de leur passage. Sibérie, août 1918.

Direction soviétique en avril 1925. Photographie prise au Kremlin : Joseph Staline, secrétaire général du Parti communiste ; Alexeï Rykov, président du Conseil des commissaires du peuple (Premier ministre) ; Lev Kamenev, vice-président du Conseil des commissaires du peuple (vice-Premier ministre).

Direction soviétique en avril 1925. Photographie prise au Kremlin : Joseph Staline, secrétaire général du Parti communiste ; Alexeï Rykov, président du Conseil des commissaires du peuple (Premier ministre) ; Lev Kamenev, vice-président du Conseil des commissaires du peuple (vice-Premier ministre).

De gauche à droite : le Premier ministre britannique Winston Churchill, le président des États-Unis Harry S. Truman et le dirigeant soviétique Joseph Staline, lors de la conférence de Potsdam, en 1945.

De gauche à droite : le Premier ministre britannique Winston Churchill, le président des États-Unis Harry S. Truman et le dirigeant soviétique Joseph Staline, lors de la conférence de Potsdam, en 1945.

Le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev, devant la porte de Brandebourg en 1986, lors d’une visite en République démocratique allemande.

Le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev, devant la porte de Brandebourg en 1986, lors d’une visite en République démocratique allemande.

12 février 2015 : le président russe Vladimir Poutine, le président français François Hollande, la chancelière allemande Angela Merkel et le président ukrainien Petro Porochenko, lors des négociations du « format Normandie » à Minsk, en Biélorussie.

12 février 2015 : le président russe Vladimir Poutine, le président français François Hollande, la chancelière allemande Angela Merkel et le président ukrainien Petro Porochenko, lors des négociations du « format Normandie » à Minsk, en Biélorussie.

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L’époque de l’inquisition est de retour

1 Janvier 2026, 13:36pm

Publié par Thomas Kaiser (ZIF) - L. Giroud (SLR)

« Les sanctions de l’UE contre Jacques Baud sont
une grave violation du droit »

 

Entretien avec le professeur Alfred de Zayas, historien et professeur de droit. Ancien haut fonctionnaire des Nations unies

 

Publié le 23 décembre 2025 – Zeitgeschehen im Fokus

 

Il a fallu des siècles pour que les droits fondamentaux s’imposent comme des principes non négociables et soient intégrés dans les constitutions démocratiques. Interrogé sur l’évolution historique de la liberté d’opinion et de la liberté de croyance, le professeur Alfred de Zayas rappelle que la liberté d’expression est un produit direct des Lumières. Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu ou encore Emmanuel Kant en furent des défenseurs majeurs. Dès 1677, Baruch Spinoza plaidait déjà, dans son Tractatus Politicus, pour la liberté d’opinion et la paix.

L’époque de l’inquisition est de retour

Ce droit fondamental ne naît pas avec l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948: il le précède largement. Mais encore faut-il en comprendre la portée réelle. La liberté d’opinion implique la liberté de dire non, la liberté d’exprimer une opinion dissidente. Elle suppose surtout la liberté d’information: nul ne peut formuler un jugement sans accès aux faits. Une liberté d’expression réduite à la répétition mécanique de discours entendus la veille sur une chaîne dominante perd toute valeur.

 

La liberté d’opinion implique le droit d’accéder à toutes les informations, de les rechercher activement, de les étudier et de les discuter librement, sans intimidation, sans inquisition étatique, sans règles de censure imposées par des institutions supranationales. L’alternative est connue: la terreur de l’opinion, le conformisme collectif, le totalitarisme.

Selon Alfred de Zayas, les États-Unis et l’Europe connaissent aujourd’hui une régression grave dans la mise en œuvre des droits humains. Le monde occidental retourne à une logique inquisitoriale: la pensée indépendante n’est plus encouragée mais combattue. Les chercheurs indépendants sont sanctionnés, à l’image de l’ancien officier suisse du renseignement Jacques Baud.

 

La liberté de croyance, quant à elle, signifie le droit d’avoir une croyance ou de n’en avoir aucune. Elle relève de la sphère privée. Croire en Dieu ou non, adhérer à une religion catholique, protestante, juive ou musulmane est un droit garanti par l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

 

Les racines historiques des droits humains

La source première des droits humains réside dans la dignitas humana, la dignité humaine. L’invention de l’imprimerie par Johannes Gutenberg et la diffusion du savoir à partir de 1450 ont joué un rôle décisif. Grâce aux livres et aux pamphlets — notamment les 95 thèses de Luther — le savoir est sorti du monopole des clercs et des élites. La Renaissance a nourri un appétit intellectuel nouveau, fondement de la pensée critique.

 

Dans toute démocratie fonctionnelle, la liberté d’opinion et la liberté d’information sont indispensables. Les gouvernements démocratiques devraient donc soutenir la recherche libre et protéger les lanceurs d’alerte, et non les combattre. Des figures comme Edward Snowden ou Julian Assange sont essentielles à la vitalité démocratique. De même, une presse libre et pluraliste, offrant une diversité d’informations et d’interprétations, est une condition sine qua non de la démocratie.

 

Or, depuis plusieurs décennies, le monde occidental évolue vers un absolutisme qui rappelle le Léviathan de Thomas Hobbes: une opinion unique, une « souveraineté interprétative » exercée par l’État. C’est le début du totalitarisme. Cette évolution est incompatible avec la démocratie. Des milliards d’argent public sont désormais consacrés à la propagande et aux relations publiques. Les citoyens sont saturés de récits fabriqués, de « fausses informations » et de narratifs imposés, qui dictent ce qu’il convient d’aimer ou de haïr.

 

Les grandes périodes de répression de la liberté d’expression

Historiquement, la liberté d’expression n’a jamais été acquise définitivement. En 1600, Giordano Bruno fut brûlé par l’Inquisition. Trente ans plus tard, Galilée se trouva confronté à une situation similaire. Il ne dut sa survie qu’à sa rétractation formelle de l’héliocentrisme.

 

Après la Révolution française, la censure fut largement pratiquée. Napoléon fit détruire dix mille exemplaires de De l’Allemagne de Madame de Staël. Le Congrès de Vienne freina également la diffusion des idées libérales. En Allemagne, ce furent les associations étudiantes et les cercles intellectuels qui défendirent sans relâche la liberté de pensée, dans l’esprit de Cicéron: liberae sunt nostrae cogitationes.

 

Le XIXᵉ siècle fut marqué par de nouvelles vagues de censure, notamment lors des révolutions de 1830 et 1848, ainsi que dans la Russie tsariste. Mais la négation la plus radicale de la liberté d’opinion et de la liberté de la presse survint sous le national-socialisme en Allemagne: arrestations arbitraires, confiscation de biens, internements, exécutions sans procès.

Dans tout régime totalitaire, il n’existe ni liberté de la presse, ni liberté scientifique, ni liberté d’opinion. La peur devient un instrument permanent de gouvernement.

 

La liberté d’expression dans le droit international

La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 n’avait qu’une valeur déclarative. Ce n’est qu’avec l’entrée en vigueur, le 23 mars 1976, du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) que ces droits sont devenus juridiquement contraignants. Les articles 18 et 19 en constituent les piliers.

Les gouvernements ne peuvent restreindre la liberté d’expression que dans des circonstances très limitées et strictement encadrées par l’article 19 § 3 du Pacte. Ces restrictions doivent être nécessaires, proportionnées et justifiées, notamment pour protéger les droits d’autrui ou la sécurité nationale — notion que le Comité des droits de l’homme de l’ONU a toujours interprétée de manière restrictive.

Dans le cas de Jacques Baud, aucune de ces exceptions n’est applicable. Le Comité des droits de l’homme a rappelé, dans son Observation générale n° 34, que les lois relatives à la sécurité nationale ne peuvent être utilisées pour faire taire des journalistes, chercheurs ou analystes diffusant des informations d’intérêt public.

 

Les analyses de Jacques Baud: une menace pour la démocratie ?

Selon Alfred de Zayas, les analyses de Jacques Baud ne constituent en aucun cas une menace pour l’ordre démocratique européen. Bien au contraire: si elles avaient été prises en compte dès le départ, la crise ukrainienne aurait pu suivre une trajectoire plus pacifique et des centaines de milliers de vies auraient pu être épargnées.

Plutôt que de débattre des faits, les autorités préfèrent disqualifier ces analyses en les qualifiant de « propagande » ou de « théories du complot ». Cette stratégie d’évitement entretient la poursuite du conflit et le drame humain qui l’accompagne.

 

Les « sanctions » contre des individus: une illégalité manifeste

Le terme même de « sanctions » est trompeur. En droit international, il convient de parler de « mesures coercitives unilatérales ». Seules les sanctions adoptées par le Conseil de sécurité des Nations unies sont légales. Toute autre mesure à portée extraterritoriale constitue une violation de la Charte des Nations unies, notamment de son article 2 § 4.

Les mesures imposées à Jacques Baud sont contraires au droit international, aux droits humains et aux principes fondamentaux de l’État de droit. Aucun crime n’a été commis. Aucun procès n’a eu lieu. Aucun droit à la défense n’a été garanti. Les principes élémentaires — nullum crimen sine lege, nulla poena sine lege — ont été bafoués.

Ces mesures violent notamment les articles 19, 25 et 26 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, relatifs à la liberté d’opinion, à la participation à la vie politique et à la non-discrimination fondée sur les opinions politiques.

 

Une dérive inquiétante des « valeurs européennes »

L’Union européenne, en sanctionnant des individus pour leurs opinions ou leurs analyses, trahit ses propres engagements juridiques: les traités de Maastricht et de Lisbonne, la Convention européenne des droits de l’homme et la Charte des droits fondamentaux de l’UE.

 

Selon Alfred de Zayas, l’Europe connaît un recul massif de l’État de droit et une dérive autoritaire qui vise à empêcher toute véritable discussion démocratique. Criminaliser des interprétations historiques ou des opinions divergentes est incompatible avec les obligations internationales des États.

Le droit de se tromper — the right to be wrong — est une composante essentielle de la liberté d’expression. Comme le rappelait déjà Cicéron: errare humanum est.

 

Le devoir de protection de l’État suisse

Face à la confiscation des biens et au gel des comptes de Jacques Baud, citoyen suisse, la Confédération a l’obligation d’exercer la protection diplomatique. L’inaction constituerait une atteinte grave à l’honneur de la Suisse et à ses engagements en matière de droit international.

Ce dossier dépasse le cas individuel de Jacques Baud. Il engage la crédibilité même des démocraties occidentales et pose la question du devenir de la liberté intellectuelle en Europe.

 

Entretien réalisé par Thomas Kaiser - Traduction et rewriting: Louis Giroud

 

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Alfred-Maurice de Zayas est juriste internationaliste, historien et professeur de droit. Ancien haut fonctionnaire des Nations unies, il a été secrétaire du Comité des droits de l’homme de l’ONU puis, de 2012 à 2018, Expert indépendant des Nations unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et équitable. Docteur en droit et en histoire (Harvard, Göttingen), il enseigne le droit international et est l’auteur de nombreux ouvrages et rapports de référence sur les droits humains, la liberté d’expression et le droit international public.

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Mar-a-Lago, l’instant d’équilibre sur le déséquilibre…

30 Décembre 2025, 23:33pm

Publié par Louis GIROUD

Sommet Zelensky-Trump, la paix mise à l’épreuve du réel

 

Le sommet tenu à Mar-a-Lago entre Volodymyr Zelensky et Donald Trump a été présenté comme une étape décisive vers une possible sortie de guerre. À l’issue de la rencontre, les deux dirigeants ont évoqué des progrès substantiels, allant jusqu’à parler d’un plan de paix « approuvé à 90 % ». Pourtant, à mesure que l’on examine les termes réels des discussions, une évidence s’impose: aucun des verrous centraux du conflit n’a été desserré. La question territoriale demeure figée par une position russe constitutionnalisée. L’OTAN, pourtant au cœur des causes structurelles de la guerre, est tenue hors champ. Les garanties de sécurité et les procédures de ratification apparaissent alors comme des instruments de gestion politique du blocage, plus que comme des leviers de résolution. Mar-a-Lago n’a pas rapproché la paix; il a exposé, avec une clarté nouvelle, l’ampleur de ce qui la rend encore hors d’atteinte.

La rencontre de Mar-a-Lago n’est pas née d’une urgence diplomatique ou d’une initiative improvisée. Elle s’inscrit dans une séquence construite, préparée, articulée autour d’objectifs précis. En amont, Kiev a multiplié les signaux destinés à fixer un cadre interprétatif strict. La présidence ukrainienne a rappelé ses lignes de souveraineté, hiérarchisé ses priorités et borné l’espace du compromis acceptable. Ces déclarations avaient une fonction claire: empêcher toute relecture ultérieure du sommet comme un moment d’ouverture à des concessions majeures.

 

Dans le même temps, l’Union européenne a été associée à la dynamique. L’annonce de la participation de la présidente de la Commission européenne à un échange préalable entre Washington et Kiev ne relevait pas du protocole. Elle visait à rappeler que toute paix négociée engage structurellement les Européens, appelés à garantir, financer et sécuriser l’après-guerre. La Floride n’était pas un huis clos diplomatique; elle était l’un des lieux où se rejouent les équilibres de l’Occident face à un conflit qui le traverse de part en part.Tout indiquait donc un sommet maîtrisé, presque chorégraphié. Cette maîtrise n’a pourtant porté que sur la forme.

 

La conférence de presse comme mise en scène du “processus”

La conférence de presse conjointe a constitué le cœur visible du sommet. Elle n’a livré ni accord signé, ni texte commun, ni échéancier contraignant. Elle a rempli une autre fonction: donner à voir un processus, en ordonner les éléments, stabiliser un récit public.

Volodymyr Zelensky y a déployé une rhétorique de quantification. Le plan de paix en vingt points est présenté comme approuvé à 90 %. Les garanties de sécurité bilatérales entre Washington et Kiev sont données pour acquises. La dimension militaire est décrite comme entièrement validée. Le volet économique est qualifié de presque finalisé. Ce langage chiffré n’est pas anodin. Il vise à produire un effet de solidité, à suggérer que l’essentiel est réglé, que les discussions portent désormais sur des marges.

Donald Trump a refusé ce registre. Il a écarté les pourcentages, évoquant seulement l’existence de « problèmes très épineux ». Ce refus n’est pas une coquetterie. Il marque une volonté de ne pas se laisser enfermer dans un récit de progression linéaire, de conserver une capacité de réinterprétation permanente. D’un côté, la nécessité ukrainienne de figer un cadre rassurant; de l’autre, la préférence trumpienne pour l’ambiguïté et la flexibilité.

Cette divergence de style révèle une réalité plus profonde: les chiffres circulent là où les décisions manquent.

 

Le point aveugle du récit: l’intransigeance territoriale russe

C’est ici que le récit de l’« avancée » se heurte au réel. La question territoriale n’a pas avancé. Elle ne pouvait pas avancer.

La position russe est connue, répétée, formalisée. La Crimée, ainsi que les régions de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson soumises à référendum, sont considérées par Moscou comme intégrées à la Fédération de Russie. Cette intégration n’est pas seulement proclamée; elle est inscrite dans le droit constitutionnel russe. Elle ne relève pas d’un rapport de force provisoire, mais d’un acte juridique interne qui lie le pouvoir russe lui-même.

Dans ces conditions, il n’existe aucune marge de compromis territoriale côté russe. Aucun dirigeant à Moscou ne peut négocier un retour de ces territoires sans se placer hors la loi. Toute hypothèse de concession supposerait soit une défaite militaire majeure, soit une rupture politique interne — hypothèses absentes du champ observable.

C’est ce point qui rend le discours des « 90 % » intenable.
On ne peut pas être à 90 % d’accord lorsque l’on est à 0 % sur la question centrale.
Le cœur du conflit reste verrouillé.

 

Le “90 %” comme enfumage stratégique

Le chiffre avancé par Zelensky ne mesure pas un accord de paix. Il mesure un alignement occidental partiel sur une architecture de sortie de crise envisagée depuis Kiev et Washington. Il dit quelque chose de la coordination entre alliés. Il ne dit rien de la capacité à mettre fin à la guerre.

Présenter ce chiffre comme une avancée substantielle relève de la communication politique. Il s’agit de donner l’image d’un mouvement, de maintenir l’adhésion des opinions publiques, de contenir le doute. Mais sur le plan analytique, ce chiffre est vide.

Il ne couvre ni:

la reconnaissance ou non des annexions;

ni le statut final des territoires occupés;

ni les conditions d’un cessez-le-feu accepté par Moscou.

Le « 90 % » n’est pas un indicateur politique. C’est un instrument de narration. En clair: un enfumage.

 

OTAN: le silence qui dit tout

Un autre élément structure le sommet par son absence: l’OTAN. L’Alliance atlantique est pourtant l’un des déclencheurs profonds du conflit. Depuis plus de quinze ans, Moscou répète une ligne constante: refus de l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, rejet de toute infrastructure militaire occidentale permanente sur son flanc occidental, exigence d’une neutralité stratégique ukrainienne.

À Mar-a-Lago, l’OTAN n’est presque jamais mentionnée. Elle est remplacée par des formules vagues: « garanties de sécurité », « mécanismes juridiques », « engagements multilatéraux ». Ce glissement lexical n’est pas une solution. Il permet de contourner le problème sans l’affronter.

Si l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est devenue imprononçable dans ce sommet, c’est pour trois raisons précises:

elle est inacceptable pour Moscou;

elle divise profondément les alliés occidentaux;

elle rendrait toute négociation immédiatement caduque.

Le silence sur l’OTAN n’est donc pas un oubli. Il est un aveu.

 

Garanties et procédures: gérer l’impasse plutôt que la résoudre

Face à l’impossibilité d’un compromis territorial, Kiev déplace le centre de gravité vers les garanties. Ratifications parlementaires, implication du Congrès américain, validation européenne, référendum national éventuel: la paix est pensée comme un édifice juridique destiné à compenser l’absence d’accord politique sur le fond.

Cette stratégie répond à une expérience historique douloureuse. Les précédents de Budapest et de Minsk ont laissé l’Ukraine exposée à des engagements non contraignants. Le raisonnement est cohérent: rendre l’accord coûteux à violer, difficile à abandonner.

Mais cette architecture ne résout rien. Elle organise la gestion d’un accord hypothétique. Elle ne débloque pas la question qui empêche son existence.

 

Trump et la tentation du gel transactionnel

La posture de Donald Trump ajoute une couche d’incertitude. En ramenant le conflit dans une grammaire transactionnelle, personnelle, parfois psychologique, il déplace la focale. La guerre devient un problème de coût, de durée, de fatigue. Le territoire devient une variable négociable dans une logique de deal.

Cette approche peut favoriser un gel du conflit. Elle ne peut produire une paix durable tant que les questions de souveraineté, de frontières et d’alliances restent ouvertes.

 

Ce que Mar-a-Lago révèle, sans fard

Le sommet n’a pas rapproché les positions. Il les a rendues visibles. Il montre:

une Russie juridiquement verrouillée sur ses annexions;

une Ukraine piégée entre l’inacceptabilité d’une reconnaissance territoriale et l’impossibilité d’une reconquête;

un Occident cherchant une sortie procédurale à un conflit politique non résolu;

une OTAN omniprésente par son absence, structurante par son silence.

Mar-a-Lago n’est pas une avancée vers la paix. C’est une clarification brutale. La paix ne manque pas de plans.

Elle manque d’un point de contact possible entre des lignes rouges incompatibles. Tant que ce point n’existera pas, les sommets se succéderont, les pourcentages circuleront, et la guerre continuera de dicter ses propres règles.

 

Louis GIROUD

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«Dans l’UE, le peuple n’est pas consulté; la démocratie n’y est au mieux qu’un facteur perturbateur»

28 Décembre 2025, 22:49pm

Publié par ZIF 18 - Thomas Kaiser

NON à une démocratie suisse pilotée par l'UE !

Quiconque souhaite s’informer de manière factuelle sur le contenu du paquet d’accords entre la Suisse et l’Union européenne se heurte à de sérieuses difficultés. Cet ensemble contractuel de près de 2 000 pages, rédigé dans un jargon juridique dense, exige des compétences techniques élevées, une solide culture institutionnelle et une grande endurance pour se frayer un chemin à travers les différents accords, parfois assortis de protocoles additionnels.

Il n’est pas nécessaire de parcourir des centaines de pages de ce protocole pour en saisir la logique d’ensemble. Très rapidement, la direction prise par ce projet apparaît clairement. L’argument selon lequel la Suisse aurait besoin de ces accords et qu’ils constitueraient un « bon compromis » est dépourvu de toute substance.

 

De quel compromis parle-t-on, et que signifie-t-il exactement ? Un peu d’Union européenne, un peu de Suisse ? Une telle idée est inconcevable pour un État souverain. L’historien suisse Oliver Zimmer, professeur d’histoire moderne, écrit à ce sujet dans son dernier ouvrage *Bruxelles, tout simplement ?*¹:

« Le projet européen repose sur une condition préalable: le démantèlement de la souveraineté étatique nationale. Qu’il en résulte une érosion de la participation citoyenne va de soi. […] Qualifier ce traité de compromis relève soit de l’illusion volontaire, soit d’une incompréhension des trois doctrines fondamentales du droit européen – son applicabilité directe, sa primauté et son autonomie. » (p. 102)

 

Une montée des voix critiques

Il est néanmoins encourageant de constater que, ces derniers temps, un nombre croissant de personnalités de la vie publique prennent la parole pour examiner de près les éléments essentiels de ce paquet contractuel. La Neue Zürcher Zeitung a déjà publié plusieurs analyses critiques, contribuant ainsi à lancer un débat public indispensable.

Ces articles se concentrent sur les faits et sur le contenu concret des accords, et non sur une profession de foi « pour ou contre l’Europe ». Une telle opposition est d’ailleurs absurde: la Suisse fait partie de l’Europe. Il convient de rappeler avec clarté que l’Union européenne n’est pas l’Europe. L’Europe dépasse largement le cadre institutionnel de l’UE. Parmi les voix critiques figurent notamment l’ancien conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, l’ancien juge fédéral Hansjörg Seiler, le professeur Oliver Zimmer, et d’autres encore.

 

Une démocratie directe restreinte

Dans son ouvrage déjà cité, Oliver Zimmer analyse notamment les effets du paquet d’accords sur l’organisation étatique suisse. Le titre de son analyse se justifie, d’une part, par le fait que « certains de nos hauts fonctionnaires, dans leur conception de l’État, sont restés à Bruxelles ». (p. 22)

 

Il s’agit de ces fonctionnaires qui, avec leurs chefs de département, tentent de convaincre la population que la démocratie directe ne serait nullement restreinte par le paquet contractuel et que rien ne changerait fondamentalement pour la Suisse et ses citoyens. La réalité est tout autre: le Conseil fédéral reprend en grande partie des lois issues de la « cuisine » – parfois toxique – de l’UE, que le peuple ne peut plus corriger.

 

Oliver Zimmer met également en évidence les contradictions dans l’argumentation officielle.

 

« Dans le rapport explicatif du Conseil fédéral ouvrant la procédure de consultation […], cette ligne argumentative est maintenue. Il y est affirmé à plusieurs reprises que l’accord négocié préserverait le fonctionnement des institutions suisses, en particulier la démocratie directe, le fédéralisme et l’indépendance du pays.

Ailleurs, il n’est plus question que de l’objectif de préserver les principes de la démocratie directe, du fédéralisme et du caractère sectoriel de la participation de la Suisse au marché intérieur de l’UE. […] Une différence terminologique qui en dit long. » (p. 22 s.)

 

Une intégration difficilement réversible

La seconde raison du titre évocateur de l’ouvrage de Zimmer concerne la dimension temporelle de l’engagement contractuel: « Une intégration institutionnelle de la Suisse à l’UE serait à peine réversible. L’idée selon laquelle la Suisse pourrait à tout moment se retirer d’une telle relation contractuelle est irréaliste. […] Le billet de retour ne serait pratiquement plus une option en raison des interdépendances institutionnelles créées. » (p. 27)

Zimmer rappelle également un élément fondamental du dispositif juridique:

 

« Les actes juridiques de l’Union auxquels l’accord se réfère, ainsi que les dispositions de l’accord, pour autant que leur application implique des notions de droit de l’Union, sont interprétés et appliqués conformément à la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne antérieure ou postérieure à la signature de l’accord.

Tel est le libellé de l’article 7, paragraphe 2, du protocole institutionnel relatif au nouvel accord sur la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’UE. » (p. 15)

 

Des lois européennes pour la Suisse

Que signifient ces « actes juridiques de l’Union » pour la législation suisse ? Le document officiel Aperçu des actes législatifs de l’UE – paquet Suisse-UE indique que les actes adoptés selon la procédure législative ordinaire sont, dans leur portée, comparables aux lois fédérales suisses:

« Comme celles-ci, ils contiennent des dispositions normatives essentielles. […] Dans l’ensemble, la Suisse reprend 95 actes législatifs de l’UE dans le cadre du paquet Suisse-UE. »²

Un chiffre qui interpelle. Depuis quand des lois applicables en Suisse peuvent-elles être adoptées en dehors de son territoire souverain ? En cas d’acceptation populaire du paquet, ces 95 actes devraient soit être adaptés au droit suisse (procédure d’équivalence), soit être repris tels quels (procédure d’intégration). C’est, selon l’auteur, une catastrophe.

Ainsi, par exemple, l’accord sur la sécurité alimentaire impliquerait à lui seul la reprise de 61 actes législatifs. Le nombre d’actes supplémentaires susceptibles de s’y ajouter ultérieurement reste imprévisible. Une chose est certaine: la dépendance de la Suisse à l’égard de l’UE augmenterait rapidement.

 

Directives et règlements

Le paquet contractuel mentionne à la fois des directives et des règlements européens. Selon la définition de l’UE, une directive doit être transposée en droit national, les autorités nationales déterminant la forme et les moyens de cette transposition.³ Elle serait donc, formellement, soumise au référendum facultatif en Suisse.

Les règlements, en revanche, s’imposent intégralement et directement.

« Un règlement est obligatoire dans tous ses éléments et directement applicable dans les États membres […]. Il s’applique simultanément, automatiquement et uniformément dans toute l’UE. »⁴

 

Cinquante règlements à reprendre

Sur les 95 actes législatifs concernés, près de 50 sont des règlements que la Suisse devrait reprendre sans modification. Cela signifie que des lois n’ayant pas été adoptées par l’Assemblée fédérale dans le cadre du processus législatif national s’imposeraient pleinement au droit suisse, sous le contrôle de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE).

Le professeur de droit Paul Richli a démontré, dans une analyse juridique approfondie, que cette reprise viole la Constitution fédérale:

« Selon l’article 163, alinéa 2, l’Assemblée fédérale édicte les règles de droit sous la forme de lois fédérales ou d’ordonnances. »⁵

 

Une démocratie pilotée par l’UE ?

Si la CJUE devient l’instance suprême chargée de contrôler l’application du droit européen par la Suisse, avec la possibilité d’imposer des sanctions non définies à l’avance, cela n’a plus rien à voir avec le bilatéralisme, la démocratie directe ou la souveraineté étatique. Il s’agit d’un changement fondamental du processus politique et d’une soumission à une juridiction étrangère. Ce n’est plus le peuple qui décide, mais une cour extérieure à la souveraineté nationale, sur laquelle la Suisse n’a aucune prise.

 

Le droit comme instrument politique

Dans l’UE, la politique n’est pas déterminée par les citoyens, mais par d’autres mécanismes. La Suisse repose sur une conception radicalement différente de l’État: un État construit de bas en haut, historiquement enraciné, fondé sur la démocratie directe. Cette culture politique est absente de l’UE.

Comme l’écrit Zimmer: « Le principe moral politique de l’Union européenne est connu: l’UE utilise le droit comme instrument politique. Le pouvoir normatif réside dans les juridictions de Luxembourg et de Strasbourg […], incarnations d’une méfiance institutionnalisée à l’égard de toute forme de participation démocratique. » (p. 110)

 

Le dernier mot appartient au peuple

La conclusion s’impose: le paquet d’accords doit être rejeté dans son ensemble et, le cas échéant, renégocié sous la forme de véritables accords bilatéraux. Il appartient désormais au Parlement de soumettre cet ensemble au référendum obligatoire, compte tenu de son impact massif sur la Constitution.

Tant que la démocratie directe subsiste, la décision finale reviendra au peuple.

 

Source: (Zeitgeschehen im Fokus 18 - 03.12.25) - Thomas Kaiser - Traduction: SLR

 

 

  1. 1 Oliver Zimmer: Brüssel einfach? Hamburg 2025 ↩︎
  2. https://www.europa.eda.admin.ch/dam/en/sd-web/PGFF7KWbg388/%C3%9Cbersicht%20EU-Gesetzgebungsakte%20Paket%20CH-EU.pdf ↩︎
  3. https://www.europa.ch/themen/vertragspaket-schweiz-eu/vertragspaket-schweiz-eu-faktenblatt/ ↩︎
  4. https://eur-lex.europa.eu/DE/legal-content/summary/european-union-directives.html ↩︎
  5. https://eur-lex.europa.eu/DE/legal-content/summary/european-union-regulations.html ↩︎
  6. https://admin.iwp.swiss/wp-content/uploads/2025/10/2025-10-15_Richli_Referat_IWP-Text.pdf ↩︎

 

 

 

 

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«ETERNAL RUSSOPHOBIA»

28 Décembre 2025, 15:54pm

Publié par (LG) - DeLaLIgneRouge

Europe's HATE For Russia Is Destroying The Continent
La haine européenne à l’égard de la Russie détruit le continent

 

Dans un entretien approfondi accordé à la chaîne Neutrality Studies, le journaliste et homme politique suisse Guy Mettan revient longuement sur les racines historiques, culturelles et politiques de la russophobie européenne, un phénomène qu’il analyse depuis de nombreuses années. Auteur du livre Créer la russophobie. Du schisme religieux à l’hystérie anti-Poutine, publié pour la première fois en 2015, il précise d’emblée que son intérêt pour la Russie ne relève ni d’un engagement idéologique ni d’une posture militante, mais d’un parcours personnel et professionnel inscrit dans la durée.

«ETERNAL RUSSOPHOBIA»

Son rapport à la Russie commence il y a plus de trente ans, au moment de l’effondrement de l’Union soviétique. À cette époque, il décide avec son épouse d’adopter une jeune fille russe issue d’un orphelinat, dans un contexte particulièrement dramatique marqué par une crise économique profonde, des pénuries massives et un abandon important d’enfants. Cette expérience personnelle constitue pour lui un point de départ décisif. Depuis lors, explique-t-il, il suit de près l’évolution de la Russie depuis plus de trois décennies.

Parallèlement à cette dimension intime, Guy Mettan s’investit activement dans les relations culturelles et scientifiques entre la Suisse et la Russie. Dans les années 1990 et au début des années 2000, il organise de nombreuses expositions, ainsi que des échanges culturels et académiques entre les deux pays. Cet engagement s’inscrit dans une démarche de dialogue et de connaissance mutuelle, sans arrière-pensée idéologique.

 

Basculement médiatique: rupture professionnelle et choc éthique

C’est toutefois à partir de 2014 qu’un basculement s’opère dans son regard sur le traitement médiatique de la Russie. Journaliste depuis quarante-cinq ans, il se dit profondément choqué par la manière dont ses collègues occidentaux — et suisses en particulier — parlent soudainement de la Russie. Selon lui, le discours médiatique devient alors massivement biaisé, caricatural, et en rupture totale avec les exigences élémentaires du journalisme: objectivité, honnêteté intellectuelle, sens de la nuance.

Lorsqu’il est question de la Russie, constate-t-il, les règles professionnelles semblent s’effondrer. Les récits deviennent systématiquement négatifs, souvent déformés, parfois même déconnectés des faits. Les mêmes schémas se répètent d’un média à l’autre, sans véritable vérification ni contradiction.

Après les événements du Maïdan en Ukraine, qu’il qualifie explicitement de coup d’État, Guy Mettan estime que cette dérive n’est plus acceptable. Il lui apparaît impossible de laisser perdurer un tel état de fait dans les médias occidentaux sans tenter d’en comprendre les causes profondes et d’y répondre intellectuellement.

 

Naissance d’un travail de longue durée

C’est dans ce contexte qu’il commence, dès 2014, l’écriture de son ouvrage consacré à la russophobie. Le livre paraît en français en 2015 et rencontre rapidement un certain écho. Ce succès lui permet ensuite de trouver un éditeur américain, Clarity Press, qui accepte de publier l’ouvrage en anglais, puis en italien.

Depuis, le livre a été traduit et publié dans de nombreux pays. La dernière édition est parue en Corée du Sud il y a deux ans, et une édition bulgare est actuellement en préparation. Pour Guy Mettan, cet intérêt international s’explique à la fois par le caractère encore relativement nouveau du sujet au moment de la première publication et par une interrogation largement partagée par les lecteurs: pourquoi une telle hostilité envers la Russie en Occident ?

 

Angle mort: la russophobie comme construction historique

Selon Guy Mettan, toute réflexion sérieuse sur cette question suppose de chercher à comprendre les causes profondes de cette hostilité. Il insiste sur le fait que la russophobie ne peut être comprise comme un phénomène récent, conjoncturel ou uniquement lié à Vladimir Poutine, mais comme une construction historique de longue durée.

En remontant aux origines, il découvre que cette hostilité plonge ses racines très loin dans le passé européen. Elle s’inscrit dans une histoire longue, marquée par des clivages religieux profonds, dont les effets se prolongent bien au-delà du Moyen Âge.

 

Le schisme: fracture fondatrice occultée

Guy Mettan situe les premières manifestations de la russophobie il y a environ mille ans, au moment du schisme entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe. Au XIᵉ siècle, la rupture entre Rome et Byzance — Constantinople étant alors le véritable centre du christianisme — installe durablement une opposition entre l’Occident catholique et le monde orthodoxe.

Cette fracture religieuse, rappelle-t-il, ne se limite pas à un désaccord théologique ponctuel. Elle structure en profondeur les représentations réciproques et s’inscrit dans la longue durée. Elle perdure pendant des siècles, jusqu’à la chute de Constantinople face aux Ottomans au XVe siècle, et continue d’influencer les mentalités européennes bien au-delà de cette période.

 

Omerta religieuse: fabrication des stéréotypes

Dans son analyse, Guy Mettan explique que cette fracture religieuse initiale continue de produire des effets jusqu’à aujourd’hui. Le facteur religieux joue encore un rôle, non comme croyance active, mais comme matrice de stéréotypes profondément ancrés dans les mentalités occidentales.

Dès le Moyen Âge, l’Église catholique développe une propagande active contre l’orthodoxie. La Congrégation de Propaganda Fide, instituée à Rome, est explicitement chargée de lutter contre ce qu’elle considère comme l’hérésie orthodoxe. Les mêmes clichés se répètent au fil des siècles: les orthodoxes seraient barbares, despotiques, arriérés, violents, animés par une volonté permanente de conquête.

Pour Guy Mettan, il est frappant de constater que ces thèmes de propagande n’ont jamais réellement disparu. Ils ont simplement changé de registre. À partir du XVIIIᵉ siècle, ils se transposent progressivement dans le champ politique. La religion cesse d’être l’idéologie dominante, mais les représentations négatives héritées de cette longue histoire continuent d’agir de manière souterraine.

 

Ligne de fracture persistante: Ukraine, Europe, imaginaire

Cette grille de lecture reste, selon lui, étonnamment opérante si l’on observe la situation en Ukraine. La ligne de fracture entre l’Europe catholique-protestante et le monde orthodoxe traverse toujours le continent. Elle descend de la Finlande et des pays baltes, puis coupe l’Ukraine en deux.

À l’ouest du pays, notamment autour de Lviv, se trouvent les Uniates, rattachés à l’Église romaine. À l’est, la population est majoritairement orthodoxe et, jusqu’à récemment, affiliée au patriarcat de Moscou. Cette division religieuse et culturelle structure encore profondément les rapports de force politiques et idéologiques.

Selon Guy Mettan, les courants nationalistes les plus radicaux et les plus belliqueux en Ukraine proviennent majoritairement de cette partie occidentale du pays. Cette réalité est rarement évoquée dans les médias occidentaux, mais elle contribue à expliquer la persistance et la violence du conflit. Même si cette dimension religieuse n’est plus consciemment perçue par les acteurs contemporains, elle continue d’influencer la dynamique actuelle.

 

Amnésie suisse: une russophobie paradoxale

Cette grille de lecture permet également de comprendre pourquoi la russophobie ne se limite pas aux pays directement concernés par le conflit ukrainien, mais s’étend à l’ensemble de l’Europe occidentale, y compris à la Suisse. En théorie, rappelle Guy Mettan, la Suisse devrait être particulièrement sensible à la question de la neutralité et à son propre héritage historique.

La dernière fois que la Suisse a été occupée militairement, ce n’était pas par la Russie, mais par la France. Les troupes napoléoniennes ont occupé le pays pendant plusieurs années. À l’inverse, les troupes russes ont contribué à libérer la Suisse de cette occupation. Pourtant, ce fait historique est aujourd’hui largement oublié.

Même en Suisse, constate-t-il, la russophobie est devenue extrêmement populaire. Cette évolution lui apparaît d’autant plus paradoxale que la Russie a joué un rôle central dans la construction de la Suisse moderne, un rôle aujourd’hui largement effacé de la mémoire collective.

 

Souvorov et les Alpes: un héritage refoulé

À la fin du XVIIIᵉ siècle, les troupes russes, sous le commandement du général Souvorov, combattent l’armée française dans les Alpes. En 1799, elles participent directement à la lutte contre les forces napoléoniennes sur le territoire suisse. Plus tard, la Russie joue également un rôle déterminant dans la défaite finale de Napoléon, en 1813, 1814 et 1815, aux côtés des Prussiens et des Autrichiens.

Mais l’apport russe à l’histoire suisse ne se limite pas au champ militaire. Il se prolonge sur le terrain diplomatique et institutionnel, avec des conséquences durables pour l’organisation politique de la Confédération.

 

Congrès de Vienne: naissance de la Suisse moderne

Lors du Congrès de Vienne, qui met fin aux guerres napoléoniennes, le tsar Alexandre Ier soutient activement la création de la Suisse contemporaine. Sans son intervention, Genève serait probablement restée en dehors de la Confédération, séparée par des territoires français.

Grâce à cet appui, les frontières actuelles de la Suisse peuvent être établies. Plus encore, c’est également avec le soutien décisif de la diplomatie russe que la Suisse obtient la reconnaissance internationale de sa neutralité. Avant Napoléon, rappelle Guy Mettan, le pays était constamment soumis aux ingérences des grandes puissances européennes, notamment de la France et de l’Empire autrichien.

La reconnaissance de la neutralité suisse met fin à ces interférences et constitue une condition essentielle de la souveraineté et de l’indépendance du pays. Pour Guy Mettan, ce rôle historique fondamental de la Russie dans la construction de la Suisse moderne est aujourd’hui largement ignoré, y compris en Suisse.

 

Silence institutionnel: la neutralité n’est pas un mythe spontané

Guy Mettan insiste sur un point souvent méconnu: la neutralité suisse n’est ni une invention spontanée ni un simple choix interne. Elle est le résultat d’un travail diplomatique précis, mené avec l’appui décisif de la Russie.

L’idée de la neutralité émane bien de Suisse, mais elle est portée et défendue au Congrès de Vienne par le tsar Alexandre Ier. À cette époque, la Suisse n’est même pas officiellement invitée aux négociations. C’est le diplomate suisse Charles Pictet de Rochemont, dont une statue se trouve à Genève, qui parvient à convaincre le tsar d’adopter cette proposition et de la défendre auprès des autres grandes puissances européennes.

Sans l’intervention russe, souligne Guy Mettan, la neutralité suisse n’aurait probablement jamais été reconnue. Cette reconnaissance marque un tournant décisif, car elle permet à la Confédération de consolider durablement sa souveraineté et son indépendance.

 

Neutralité comme outil géopolitique: Suisse et Autriche

Guy Mettan rappelle que la Russie a joué un rôle comparable dans l’histoire de l’Autriche. Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les Soviétiques qui acceptent la neutralité autrichienne comme condition préalable à leur retrait en 1955. L’Autriche devient alors un État neutre, selon un modèle proche de celui de la Suisse.

Selon lui, la Russie a donc historiquement soutenu la neutralité comme instrument d’équilibre géopolitique. Aujourd’hui encore, elle demande la neutralité de l’Ukraine. Contrairement à la narration dominante, précise-t-il, la Russie ne réclame pas que l’Ukraine devienne une partie de la Russie, mais qu’elle adopte un statut neutre afin de stabiliser la région.

Il s’interroge sur les raisons pour lesquelles les Européens, y compris les Suisses, refusent systématiquement de voir cette logique. La neutralité est souvent perçue comme une faiblesse, alors qu’elle constitue en réalité un outil de désescalade qui a fait ses preuves.

 

Transposition politique des vieux stéréotypes

Pour expliquer ce rejet, Guy Mettan revient à l’histoire longue de la russophobie. À partir du XVIIIᵉ siècle, les stéréotypes religieux hérités du Moyen Âge sont progressivement transposés dans le champ politique. La religion perd de son rôle central, mais les clichés demeurent et se recomposent sous une autre forme.

Il situe un moment clé de cette transformation à la fin du règne de Louis XV, en France. À cette époque, la Russie, sous l’impulsion de Pierre le Grand puis de Catherine II, devient l’une des grandes puissances européennes. Cette montée en puissance est perçue comme une menace directe par la France, qui se considérait jusque-là comme la puissance dominante du continent.

Pour la monarchie française, l’émergence d’un concurrent à l’Est devient difficilement acceptable. Cette rivalité nourrit une hostilité politique croissante à l’égard de la Russie, venant s’ajouter aux anciens préjugés religieux.

 

Rivalités d’empires: un mécanisme récurrent

Guy Mettan établit un parallèle avec la situation contemporaine. Il compare cette dynamique à celle des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Pendant la guerre froide, l’Amérique peine à accepter l’existence d’un concurrent stratégique, l’Union soviétique. Après l’effondrement de l’URSS, les États-Unis deviennent la puissance hégémonique mondiale. Aujourd’hui, les milieux néoconservateurs ont à leur tour des difficultés à accepter l’émergence de nouveaux rivaux contestant cette hégémonie.

Selon Guy Mettan, ce mécanisme était déjà à l’œuvre à la fin du XVIIIᵉ siècle. La russophobie moderne trouve ainsi ses racines dans une rivalité de puissance entre empires, bien davantage que dans une menace réelle d’expansion russe.

 

Faux testament de Pierre le Grand: matrice de la peur

C’est dans ce contexte qu’apparaît l’un des documents de propagande les plus influents de l’histoire européenne: le prétendu « testament de Pierre le Grand ». Ce document, entièrement faux, affirme que la mission historique de la Russie serait de conquérir l’Europe occidentale et de devenir la puissance hégémonique du continent.

Rédigé vers 1760, ce faux testament est utilisé comme un outil politique destiné à alimenter la peur de la Russie et à justifier des politiques hostiles à son égard. Guy Mettan insiste sur le rôle central de ce document dans la construction durable de la russophobie européenne.

 

Napoléon: guerre préventive et manipulation de l’opinion

Le faux testament connaît une fortune politique considérable. Napoléon s’en empare lorsque ses relations avec le tsar Alexandre Ier se détériorent après la rencontre de Tilsit en 1807. Lorsqu’il décide de lancer la guerre contre la Russie en 1811–1812, il doit justifier cette expédition auprès de l’opinion publique française.

Le faux testament est alors ressorti, publié et diffusé avec l’appui de l’appareil de propagande impérial, afin de présenter l’invasion comme une guerre préventive. Selon ce récit, la Russie se préparerait à attaquer l’Europe occidentale, et Napoléon n’agirait que par anticipation.

Cette construction idéologique permet de justifier les dépenses militaires colossales et l’envoi de la Grande Armée vers l’Est. La guerre devient une nécessité défensive dans l’imaginaire collectif.

 

Défaite militaire, victoire idéologique

L’expédition se solde par une défaite majeure pour Napoléon, mais le faux testament ne disparaît pas pour autant. Après le Congrès de Vienne, les équilibres européens se recomposent. La France est affaiblie, et les deux puissances dominantes sur le continent deviennent la Russie et le Royaume-Uni.

Si les Britanniques ont été satisfaits de l’aide russe pour vaincre Napoléon, ils refusent toutefois de partager durablement les bénéfices de cette victoire avec une autre grande puissance continentale. La Russie devient rapidement un concurrent stratégique inacceptable pour l’Empire britannique.

 

Pré-guerre froide britannique

Dès lors, Londres engage ce que Guy Mettan qualifie de « pré-guerre froide » contre la Russie, presque immédiatement après 1815. Le faux testament de Pierre le Grand est traduit en anglais et largement diffusé dans la presse britannique. Les journaux décrivent la Russie comme un État despotique, impérialiste et intrinsèquement dangereux.

Ces récits, souligne-t-il, sont étonnamment similaires à ceux que l’on retrouve encore aujourd’hui dans de nombreux médias occidentaux. La Russie y est présentée comme une menace existentielle, animée par une volonté permanente d’expansion.

 

Vers la guerre de Crimée: propagande et déshumanisation

Cette propagande prépare le terrain à un conflit ouvert. En 1853, le Royaume-Uni s’allie à la France et au Piémont-Sardaigne pour lancer la guerre de Crimée contre la Russie. Cette guerre est souvent présentée comme défensive, alors qu’elle constitue en réalité une offensive contre l’Empire russe.

Les représentations médiatiques de l’époque témoignent de la violence de la propagande. Dans la presse britannique, notamment dans The Times, le tsar Nicolas Ier est caricaturé sous les traits d’un vampire ou d’un Dracula planant au-dessus de Londres pour sucer le sang des honnêtes citoyens.

Cette imagerie participe à une déshumanisation durable de la Russie, présentée non plus seulement comme un adversaire politique ou militaire, mais comme une entité monstrueuse et quasi inhumaine.

 

Vérité tardive: quand l’histoire attend le bon moment

Guy Mettan souligne un point central: le faux testament de Pierre le Grand n’a été reconnu officiellement comme une falsification que très tardivement. Ce n’est qu’à la fin des années 1870 que des historiens français établissent formellement que ce document, utilisé pendant plus d’un siècle comme preuve supposée de l’impérialisme russe, ne repose sur aucun fondement réel.

Il s’interroge sur ce délai. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour reconnaître la fausseté d’un texte mobilisé pendant des décennies afin de légitimer des politiques hostiles à la Russie ? Pour Guy Mettan, la réponse est essentiellement géopolitique.

 

Changement d’ennemi, changement de vérité

Jusqu’en 1870, l’ennemi principal de la France n’est pas l’Allemagne, mais bien la Russie. Cette perception bascule brutalement après la défaite française face à la Prusse. L’Empire s’effondre, Napoléon III est renversé, et l’Allemagne devient la menace stratégique prioritaire.

À partir de ce moment, la Russie cesse d’être l’ennemi central. Quelques années plus tard, presque mécaniquement, des historiens français « découvrent » que le fameux testament est un faux. Pour Guy Mettan, cette séquence illustre un mécanisme récurrent: la vérité historique ne s’impose pas par souci de rigueur, mais lorsque les intérêts géopolitiques l’exigent.

 

Renversement d’alliances et mémoire sélective

La France se retrouve alors isolée sur le continent européen. L’Autriche est affaiblie, l’Italie encore incomplètement unifiée, le Royaume-Uni demeure un rival maritime. Dans ce contexte, Paris cherche de nouveaux alliés.

La Russie, jusque-là décrite comme une menace existentielle, apparaît soudain sous un jour plus favorable. Les discours hostiles s’atténuent, les anciens clichés sont mis en sourdine, et un rapprochement diplomatique s’opère. La France et la Russie concluent des accords d’alliance, prélude à la recomposition des blocs européens menant à la Première Guerre mondiale.

 

Russophobie variable: un baromètre de puissance

Pour Guy Mettan, cette séquence met en évidence une constante historique: l’intensité de la russophobie varie en fonction de la puissance réelle de la Russie. Lorsqu’elle est perçue comme un adversaire stratégique majeur, l’hostilité s’intensifie. Lorsqu’elle devient un allié utile ou un acteur affaibli, les discours se transforment.

Il observe que ce phénomène se répète tout au long de l’histoire moderne. La russophobie n’est pas un état permanent, mais une réaction au rapport de force. Plus la Russie est forte et structurée, plus elle suscite la peur et la haine. À l’inverse, lorsqu’elle est affaiblie, fragmentée ou plongée dans le chaos, elle cesse d’être diabolisée.

Il cite l’exemple des années 1990, après l’effondrement de l’Union soviétique. À cette période, la Russie est économiquement exsangue, politiquement instable et largement dépendante de l’Occident. Elle ne représente plus une menace stratégique. Dès lors, explique-t-il, « tout le monde aime la Russie ». La russophobie recule fortement, voire disparaît temporairement.

 

Le retour de la puissance, le retour de la haine

Mais dès que la Russie commence à se redresser, à retrouver une cohérence politique et une capacité d’action internationale, l’hostilité renaît. Cette corrélation directe entre puissance russe et intensité de la russophobie constitue, selon Guy Mettan, une constante historique.

La russophobie fonctionne ainsi comme un indicateur. Elle signale que la Russie est redevenue un acteur capable de peser sur l’ordre international. Il ne s’agit pas d’un rejet idéologique abstrait, mais d’une réaction à une réalité géopolitique concrète.

 

Le mot « russophobie »: peur, haine ou racisme culturel

Guy Mettan revient ensuite sur la notion même de « russophobie ». Il rappelle que le terme n’est pas une invention récente, mais qu’il a été forgé au XIXᵉ siècle par le poète et diplomate russe Fiodor Tiouttchev. Il possède donc une profondeur historique, même si son usage peut parfois susciter des débats. Littéralement, une phobie désigne une peur. Or, observe-t-il, ce qui est à l’œuvre dans le cas de la Russie dépasse largement la peur pour relever d’une véritable haine, voire d’une forme de racisme culturel. Il reconnaît que le terme n’est peut-être pas parfaitement satisfaisant, mais qu’aucun autre mot ne permet aujourd’hui de désigner ce phénomène de manière aussi globale.

Selon lui, cette hostilité spécifique envers la Russie ne trouve pas d’équivalent comparable à l’égard d’autres nations européennes. Il n’existe pas de germanophobie, de francophobie ou d’anglophobie structurée de manière aussi durable. La Russie occupe une place à part dans l’imaginaire européen.

 

Géographie dérangeante et choc symbolique

Guy Mettan reconnaît que d’autres formes de phobies collectives existent ou ont existé ailleurs, comme la sinophobie ou certaines hostilités envers les États-Unis. Mais dans le cas de la Russie, la géographie joue un rôle déterminant.

Pour les Européens occidentaux, la Russie apparaît comme un espace perturbant. Elle s’étend sur une portion immense du globe, à cheval entre l’Europe et l’Asie. Pour des sociétés qui se sont longtemps perçues comme le centre du monde, notamment à l’époque coloniale, cette présence territoriale massive constitue un choc symbolique.

Il est profondément dérangeant, explique Guy Mettan, pour ceux qui se sont pensés comme les maîtres du monde pendant des siècles, de voir un pays aussi vaste, souverain et culturellement distinct échapper à leur domination.

 

Héritage colonial et projections inconscientes

Cette hostilité n’est pas toujours consciente. Elle s’enracine dans l’héritage colonial de l’Europe et dans le refus d’admettre la perte progressive de sa domination mondiale. Plus l’Europe peine à accepter ce déclin, plus elle projette ses angoisses sur des figures extérieures, au premier rang desquelles la Russie.

Pour illustrer ce mécanisme, Guy Mettan compare la russophobie à une phobie individuelle. Dans ce cas, le problème ne réside pas dans l’objet de la peur, mais dans les projections de celui qui a peur. De la même manière, la russophobie révèle avant tout les contradictions internes, les frustrations et les angoisses des sociétés européennes.

 

Sanctions: réflexe colonial d’un pouvoir en perte de contrôle

Guy Mettan établit ensuite un lien direct entre la russophobie contemporaine et les sanctions imposées par l’Union européenne. Il les interprète comme une réaction typique d’un pouvoir en perte de contrôle. Lorsqu’un acteur dominant commence à perdre son influence, il tend à recourir à des mesures punitives de plus en plus dures pour tenter de maintenir artificiellement sa position.

Ces sanctions ne touchent pas uniquement des citoyens russes, mais également des citoyens européens, y compris suisses. Pour lui, cette évolution révèle une profonde confusion idéologique au sein des élites européennes, prêtes à sacrifier leurs propres principes au nom d’une posture morale.

 

Effondrement du soft power et contradiction démocratique

L’un des piliers du soft power occidental a longtemps été le discours sur la démocratie, les droits humains et l’État de droit. Cette narration a conféré à l’Europe une crédibilité considérable sur la scène internationale.

Or, selon Guy Mettan, cette crédibilité est aujourd’hui gravement entamée. Les sanctions visant des journalistes, des intellectuels ou de simples citoyens pour leurs opinions constituent une rupture majeure entre les valeurs proclamées et les pratiques réelles. Cette contradiction est observée avec attention par le reste du monde, en particulier par le Sud global et les sociétés non occidentales.

Il en résulte un effondrement rapide du soft power européen. L’Europe continue de se présenter comme un modèle moral, mais ses actes contredisent de plus en plus ouvertement ce discours, accélérant son discrédit international.

 

Neutralité suisse: rupture silencieuse

Guy Mettan aborde ensuite la question de la neutralité suisse contemporaine. Il rappelle que la neutralité n’a jamais été un principe abstrait ou figé, mais une pratique politique exigeante, parfois imparfaite, mais profondément ancrée dans la culture politique suisse.

Selon lui, être neutre exige davantage de rigueur intellectuelle que de prendre parti. Il est toujours plus facile de se rallier émotionnellement à un camp présenté comme le « bien » contre le « mal » que de maintenir une distance critique.

La décision prise en 2022 par les autorités suisses constitue, à ses yeux, une rupture majeure. En s’alignant rapidement sur l’Ukraine contre la Russie, sans véritable débat politique, la Suisse a porté un coup direct à sa neutralité. Cette décision, prise dans l’urgence, est sans précédent dans l’histoire récente du pays.

 

Perte de crédibilité et affaiblissement diplomatique

Les conséquences sont immédiates. La Suisse n’est plus perçue comme neutre, ni par la Russie ni par une large partie du monde non occidental. Or, la neutralité constituait un élément central de la « puissance lourde » suisse, lui permettant de jouer un rôle de médiateur international.

Guy Mettan rappelle que la Suisse a longtemps offert un cadre de négociation reconnu, notamment à Genève, pendant la guerre froide et dans de nombreux conflits ultérieurs. Cette capacité est aujourd’hui gravement compromise.

 

Genève marginalisée: un symbole du déclassement

Il évoque notamment le sommet Reagan-Gorbatchev de 1985, auquel il a assisté comme journaliste. Un tel sommet n’aurait pu se tenir ailleurs qu’en Suisse, précisément en raison de la neutralité du pays. Aujourd’hui, cette confiance s’est érodée.

La Russie ne considère plus la Suisse comme un acteur impartial. D’autres pays — Turquie, Arabie saoudite ou États non alignés — apparaissent désormais comme des alternatives plus crédibles pour accueillir des négociations internationales. Ce renversement constitue, selon lui, un déclassement historique.

 

Pragmatismes résiduels: ce qui n’est pas totalement rompu

Guy Mettan nuance toutefois ce constat. Il subsiste encore des formes de pragmatisme, comme l’a montré l’épisode du ravitaillement en kérosène d’un avion officiel russe à Genève grâce à des stocks militaires suisses, le paiement étant effectué ultérieurement par voie diplomatique.

Cet épisode illustre que tout n’est pas irréversiblement rompu et que des solutions restent possibles lorsque la volonté existe.

 

Conclusion ouverte: sortir de la peur, retrouver la raison

Guy Mettan conclut sur une note volontairement constructive. Selon lui, rien n’est définitivement irréversible. La paix en Europe suppose de sortir des postures idéologiques, de renoncer à la diabolisation et de rétablir un dialogue fondé sur la reconnaissance des intérêts réciproques.

Dans un monde multipolaire de près de huit milliards d’habitants, aucune puissance ne peut prétendre organiser seule l’ordre international. La Suisse pourrait encore jouer un rôle utile, à condition de retrouver une ligne politique cohérente avec sa tradition de neutralité et de pragmatisme.

Pour lui, seule cette voie permet d’éviter de nouveaux conflits et de reconstruire des relations internationales fondées sur la raison plutôt que sur la peur.

 

Transcription et rewriting (LG) - SurLaLigneRouge

Version originale en anglais

Version française (commentaire IA)

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Ukraine: le droit brisé et la mémoire en guerre

28 Décembre 2025, 03:50am

Publié par Louis GIROUD

Le conflit russo-ukrainien s’est déployé inévitablement dans l’espace instable du langage, du droit et de la légitimité. Entre la rhétorique russe des «terres historiques» et le juridisme occidental post-1945, le conflit révèle moins une opposition entre le vrai et le faux qu’un effondrement du cadre commun censé arbitrer les conflits. Derrière les citations juridiques et les indignations morales, une même question demeure irrésolue: qui fait le droit, au nom de qui, et pour qui ?

Lorsque Vladimir Poutine affirme que la Russie n’abandonnera pas sa mission de «libérer ses terres historiques», il n’invoque aucune catégorie juridique reconnue. L’expression relève d’un registre idéologique, mémoriel et civilisationnel. Elle agrège, sans les distinguer, trois strates historiques distinctes: la Rus’ de Kiev, l’Empire russe et l’URSS. Aucune ne constitue, en droit contemporain, un titre de souveraineté.

 

Un héritage commun à trois peuples

La Rus’ de Kiev, souvent présentée comme l’acte de naissance de la Russie, avait pour centre politique Kiev. Moscou n’existait pas encore comme pôle de pouvoir. Cet héritage est commun aux Russes, Ukrainiens et Biélorusses. Il ne peut être approprié unilatéralement sans falsification historique.

L’Empire russe a bien contrôlé une large partie de l’actuelle Ukraine, notamment la Crimée et la Novorossiya. Mais ce contrôle résultait de conquêtes militaires et de politiques impériales.

Quant à l’URSS, elle avait fixé des frontières administratives précises entre ses républiques. En 1991, ces frontières deviennent internationales. La Russie les reconnaît formellement, notamment par le mémorandum de Budapest de 1994 et le traité bilatéral de 1997. Toute tentative de les requalifier rétroactivement est juridiquement caduque...

 

Donbass, référendums et fait accompli

Les régions de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson n’ont jamais appartenu à un État russe souverain distinct de l’Ukraine moderne. Elles ont été intégrées sans discontinuité juridique à la RSS d’Ukraine, puis à l’Ukraine indépendante.

Les référendums organisés sous occupation militaire russe en 2014 et 2022 ne sont évidemment pas reconnus par la «communauté occidentale». Leur justification par l’autodétermination repose sur une interprétation unilatérale et instrumentalisée de ce principe. Moscou invoque la protection des populations russophones, le non-respect des accords de Minsk, l’extension de l’OTAN et l’encerclement stratégique. Ces éléments constituent un faisceau explicatif cohérent du point de vue russe. La Russie ne pouvait pas rester insensible à ces événements.

 

Le droit international: norme écrite, pouvoir situé

Le droit international invoqué par les chancelleries occidentales n’est pas un idéal abstrait. Il est formalisé par des traités, une coutume et une jurisprudence, principalement depuis 1945. Son socle est clair: l’interdiction du recours à la force pour acquérir un territoire, inscrite à l’article 2 §4 de la Charte des Nations unies.

Ce droit est reconnu collectivement par les États membres de l’ONU, y compris par la Russie elle-même, qui ne le conteste pas frontalement mais affirme agir conformément à lui… À condition qu’il soit traité avec respect par le camp opposé... Il est factuel que ce droit a été appliqué de manière très sélective par les Occidentaux. Exemples: l'Irak, le Kosovo, la Libye ou la Syrie ont durablement entamé la crédibilité occidentale.

 

Des exigences maximalistes…

Dans un article, le Financial Times rapporte les déclarations de Vladimir Poutine et les positions occidentales. L’article souligne que Moscou conditionne toute paix à des exigences maximalistes, et que les concessions territoriales restent le point de blocage central. Là où le cadre se resserre, c’est dans l’implicite normatif. Le journal raisonne dans le cadre exclusif du droit international post-1945, sans interroger sa genèse, son asymétrie d’application ni sa crise de légitimité hors Occident. Cette absence n’invalide pas le droit, mais elle en révèle la fragilité politique.

 

Crimée, Sébastopol et réel géopolitique

La Crimée occupe un statut particulier. Transférée administrativement à l’Ukraine en 1954 par Nikita Khrouchtchev, elle abrite Sébastopol, base historique de la flotte russe de la mer Noire. Cet élément est central dans la perception stratégique russe. Il ne transforme pas l’annexion de 2014 en acte légal. Il explique pourquoi Moscou n’a jamais envisagé de perdre ce point d’appui stratégique. Ici, le droit cède devant la géopolitique, sans disparaître pour autant.

 

Omerta finale: quand le cadre commun s’effondre

Le cœur du conflit n’est pas un désaccord factuel mais une fracture conceptuelle. L’Occident parle en droit. La Russie parle en légitimité historique et civilisationnelle. Les deux langages ne se recouvrent plus.

Le droit international existe, mais il est contesté, instrumentalisé, appliqué à géométrie variable. La Russie le bafoue sans pouvoir le refonder. L’Occident l’invoque et le transgresse aussi quand ça l’arrange, et de ce fait ne peut l’incarner pleinement. Le résultat est net: la guerre ne détruit pas seulement des villes et des vies. Elle achève de disloquer l’idée d’un ordre juridique universel partagé. Ce n’est pas la victoire d’un camp. C’est l’aveu d’un monde entré dans l’après-droit.

 

Louis GIROUD

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Europe-Russie: une hostilité irrationnelle très tenace

27 Décembre 2025, 17:27pm

Publié par Louis GIROUD

La peur de la menace rouge, une crainte européenne qui ne s’est jamais dissipée

 

Gouverner la Russie contemporaine suppose de composer avec une histoire où l’État s’est maintenu par la contrainte, la discipline et la centralisation. Vladimir Poutine n’accède pas au pouvoir par accident. Il est désigné par Boris Eltsine pour répondre au chaos né de l’effondrement de l’URSS. À la fin des années 1990, le désordre institutionnel est profond, l’économie russe désagrégée, l’autorité étatique affaiblie. La reprise en main s’impose alors comme un fait politique. Elle éclaire la forme prise par le pouvoir sans en légitimer l’exercice. L’autorité s’inscrit dans une continuité historique, non dans une justification morale.

Ce cadre posé, l’hostilité européenne envers la Russie ne procède pas du seul pouvoir actuel du Kremlin. Elle plonge ses racines dans une mémoire longue, nourrie de peurs anciennes, de traumatismes durables et de récits lentement sédimentés. La défiance ne commence pas avec l’Ukraine. Elle traverse l’inconscient politique européen, et suisse, depuis plus d’un siècle.

 

1917–1919: la carinte de la contagion

La Révolution russe agit comme un séisme mental. L’Occident découvre un renversement total de l’ordre social, l’irruption d’un projet niant la propriété, abolissant les hiérarchies établies et revendiquant l’exportation de son modèle. La crainte cesse d’être abstraite lorsque les sociétés européennes, épuisées par la guerre, se fissurent.

En Suisse, la Grève générale de 1918 cristallise cette inquiétude. Elle est perçue comme un prélude au chaos, une possible répétition du scénario russe. En Allemagne, l’insurrection spartakiste nourrit la même angoisse. L’idée d’un effondrement de l’ordre libéral par la subversion intérieure s’installe durablement. Le soupçon devient réflexe.

 

Genève, Lausanne: l’antibolchevisme s’organise

La Suisse ne demeure pas à l’écart. Elle devient un terrain symbolique. À Lausanne, l’assassinat du diplomate soviétique Vatslav Vorovsky et le procès de son meurtrier marquent un tournant. La défense, assurée par Théodore Aubert, repose sur une thèse centrale: l’Union soviétique représente un danger civilisationnel. L’argument convainc. L’acquittement fait figure de signal.

Dans la foulée, l’Entente internationale anticommuniste se structure à Genève. Réseaux, financements et discours se consolident. L’antibolchevisme quitte le registre émotionnel pour s’inscrire dans une architecture institutionnelle. La peur se rationalise, s’organise, se diffuse.

La fusillade de Plainpalais renforce ce climat. La répression d’une manifestation ouvrière imprime l’idée d’un affrontement interne possible, d’un désordre social assimilé à la menace rouge. L’imaginaire d’une guerre civile larvée s’ancre durablement.

 

De la Guerre froide à l’ombre d’un réseau clandestin

La Seconde Guerre mondiale suspend provisoirement l’antagonisme. L’alliance contre le nazisme impose une trêve des récits. Elle ne dissout rien. Dès la paix revenue, la Guerre froide réactive les lignes de fracture. En Suisse, certains milieux antisoviétiques vont jusqu’à créer un réseau clandestin, la P-26. Cette structure illégale, organisée hors de tout cadre constitutionnel, sans contrôle parlementaire réel, opère en marge des circuits politiques formels.

Sa révélation, au début des années 1990, provoque un choc. Celui-ci tient moins à l’existence du réseau qu’au fait qu’il a prospéré dans l’ombre du département militaire, porté par des hauts gradés largement déconnectés du cadre institutionnel. Les protagonistes apparaissent alors comme des figures marginales, survivances d’un imaginaire paranoïaque hérité de la Guerre froide. Leur crédibilité s’effondre rapidement.

L’État marque aussitôt ses distances. La neutralité suisse ne s’est pas accommodée d’un double fond clandestin. Elle l’a découvert après coup, comme un corps étranger niché dans ses propres structures. Cet épisode illustre moins une stratégie nationale qu’un climat mental.

 

Crimes avérés, mémoire figée à jamais…

L’hostilité européenne envers la Russie s’ancre également dans des faits irréfutables. Le massacre de Katyn demeure une balafre mémorielle. Au printemps 1940, l’Union soviétique et l’Allemagne nazie sont liées par le pacte germano-soviétique. La Pologne a été démembrée. Des milliers d’officiers polonais, capturés par l’Armée rouge, sont détenus dans des camps soviétiques. Entre mars et avril 1940, sur ordre des plus hautes autorités, le NKVD procède à leur exécution systématique. Les corps sont enfouis dans des fosses communes, notamment dans la forêt de Katyn, près de Smolensk.

En 1943, la découverte des charniers par l’Allemagne nazie donne lieu à une accusation contre Moscou. L’URSS nie et rejette la responsabilité sur Berlin. Cette version devient vérité officielle pendant près de cinquante ans, y compris dans les instances internationales.

 

Reconnaissance tardive

La reconnaissance officielle intervient en 1990, dans le contexte de l’effondrement du système soviétique. Les autorités russes admettent alors la responsabilité du NKVD, rompant avec des décennies de dénégation institutionnelle. En 1992, l’ouverture partielle des archives confirme la chaîne de commandement et établit la décision prise au sommet de l’appareil d’État.

Cette reconnaissance survient tardivement, après une longue période de falsification et de silence imposé. Elle précède cependant l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine, qui n’a joué aucun rôle dans la dissimulation du crime ni dans le mensonge d’État qui l’a recouvert durant la Guerre froide. Katyn relève d’une histoire soviétique close au moment de sa reconnaissance, même si son poids mémoriel continue de structurer les perceptions contemporaines.

 

Inconscient européen et réflexe contemporain

Ce faisceau d’événements a façonné un spectre. Il hante les discours, simplifie les analyses, rigidifie les positions. En Europe, et en Suisse en particulier, la Russie demeure lue à travers un prisme hérité: celui d’un danger archaïque, d’une altérité menaçante, d’un autoritarisme perçu comme immuable. Cette lecture persiste malgré les changements de contexte. Elle alimente une hostilité réflexe, rarement interrogée.

C’est ici que se déploie la mécanique de la désinformation douce. Non par invention des faits, mais par fossilisation du récit. Le passé, réel et tragique, devient un filtre exclusif. Il empêche de discerner ruptures et continuités, d’analyser le présent sans projeter intégralement les peurs d’hier. La Russie demeure prisonnière de son image. L’Europe demeure prisonnière de sa mémoire.

 

Dans cette tension se joue le débat contemporain. L’autorité du Kremlin s’inscrit dans une histoire lourde. L’hostilité occidentale procède d’un héritage ancien. Comprendre cette double profondeur n’ouvre ni à l’excuse ni à l’aveuglement. Elle permet de distinguer ce qui relève du fait, ce qui relève du réflexe, et ce qui relève encore d’un inconscient politique façonné par un siècle de peur.

 

Louis GIROUD

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La neutralité suisse à l’épreuve de la confusion

27 Décembre 2025, 11:08am

Publié par Louis GIROUD

Ukraine–Russie: faits établis, récits incertains et responsabilité suisse face au brouillage informationnel

 

Le conflit russo-ukrainien s’inscrit dans une continuité historique longue, façonnée par une série de décisions stratégiques qui ont progressivement modifié l’architecture de sécurité européenne. Cette trame factuelle demeure identifiable, mais elle se trouve aujourd’hui recouverte par une accumulation de récits concurrents, d’hypothèses non vérifiées et d’accusations affirmées sans démonstration. Ce brouillage est particulièrement visible dans l’espace médiatique européen, y compris en Suisse, où la confusion des registres tend à remplacer l’examen rigoureux des faits.

La Suisse fonde historiquement sa crédibilité internationale sur la neutralité, la retenue analytique et la fiabilité de son information publique. Cette position confère une responsabilité spécifique dans le traitement des conflits armés, surtout lorsque ceux-ci engagent directement l’équilibre du continent européen.

 

Le débat public autour de la guerre en Ukraine révèle une dérive préoccupante. Les faits établis, les hypothèses stratégiques et les récits normatifs tendent à se confondre dans un même flux discursif. Cette dérive ne se limite pas aux réseaux sociaux. Elle s’infiltre progressivement dans les espaces médiatiques institutionnels et dans le champ politique, y compris en Suisse romande, où l’alignement lexical et interprétatif devient perceptible.

 

Éléments factuels et documentés: une relation Russie–Occident initialement pragmatique

Les travaux du professeur américain Jeffrey Sachs (*), recoupés par de nombreuses analyses historiques indépendantes, décrivent une réalité aujourd’hui souvent occultée. La Russie du début des années 2000 ne se définissait pas comme un adversaire structurel de l’Occident. Lors de son accession au pouvoir, Vladimir Poutine cherchait une relation fonctionnelle avec les États-Unis et l’Europe, fondée sur la reconnaissance mutuelle des intérêts de sécurité et sur une intégration partielle dans l’ordre international existant¹.

Cette orientation s’inscrivait dans un contexte européen encore marqué par l’héritage de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe et par l’idée d’un ordre de sécurité commun, fondé sur la prévisibilité et la limitation des risques stratégiques.

 

Les décisions occidentales qui ont modifié la perception russe de la sécurité européenne

En 1999, le bombardement de la République fédérale de Yougoslavie par l’OTAN, mené pendant soixante-dix-huit jours sans mandat explicite du Conseil de sécurité de l’ONU, a constitué un précédent stratégique majeur. Cet épisode demeure un point de référence constant dans la doctrine russe².

En 2002, le retrait unilatéral des États-Unis du Traité ABM, pilier de la stabilité nucléaire depuis 1972, a été interprété comme une remise en cause de l’équilibre de la dissuasion stratégique³.

En 2003, l’intervention militaire en Irak, engagée sans mandat clair du Conseil de sécurité malgré l’opposition de plusieurs États et d’une large part de l’opinion publique européenne, a renforcé la perception d’un affaiblissement du cadre juridique international.

En 2004, l’élargissement de l’OTAN à sept nouveaux États, incluant les pays baltes ainsi que la Bulgarie et la Roumanie, a achevé de transformer l’environnement stratégique aux frontières occidentales de la Russie.

Ces éléments forment une séquence cohérente et documentée. Le discours de Munich de 2007 en constitue l’expression publique la plus explicite⁴.

 

Le Donbass avant février 2022: une escalade locale attestée

Avant le déclenchement de l’offensive russe du 24 février 2022, plusieurs constats factuels s’imposaient.

Les accords de Minsk étaient profondément fragilisés par des violations répétées du cessez-le-feu, imputables à l’ensemble des parties concernées. La mission spéciale d’observation de l’OSCE a documenté une augmentation significative des tirs d’artillerie à partir de la mi-février 2022⁵. Cette mission, dont le siège opérationnel se situe à Vienne et dont de nombreux experts sont formés à Genève, constitue une source d’observation reconnue.

Par ailleurs, l’armée ukrainienne bénéficiait depuis plusieurs années d’un soutien militaire occidental croissant, incluant des formations, du conseil et une interopérabilité accrue avec les standards de l’OTAN.

Ces éléments décrivent une zone de confrontation armée active, instable et durablement conflictuelle.

 

Armes et criminalité: constats et précautions

La Global Initiative against Transnational Organized Crime, institution basée à Genève et reconnue pour ses travaux, a alerté sur les risques liés à la circulation massive d’armes dans un contexte de guerre prolongée⁶. Le chiffre d’environ 600 000 armes perdues ou temporairement non localisées provient de données communiquées par les autorités ukrainiennes. Il concerne principalement des armes légères enregistrées, devenues difficilement traçables dans les conditions du conflit.

Ces risques sont identifiés par les institutions suisses et européennes comme des facteurs de déstabilisation à surveiller, appelant des mécanismes de contrôle renforcés et une vigilance durable.

 

Assertions non établies et constructions narratives

L’augmentation des violations du cessez-le-feu observée par l’OSCE ne permet pas d’établir l’existence d’une offensive ukrainienne imminente en février 2022. Aucune mission internationale indépendante n’a produit d’éléments probants attestant l’existence d’un plan opérationnel majeur sur le point d’être déclenché par Kiev.

Les chiffres évoquant la concentration de 120 000 à 150 000 soldats ukrainiens dans le Donbass relèvent de déclarations politico-militaires non validées par une expertise indépendante publique. Ils ne répondent pas aux critères de preuve exigés par une analyse académique rigoureuse.

 

La responsabilité suisse, entre principe invoqué et pratique altérée

Dans un contexte de polarisation extrême, la Suisse continue de se réclamer de la neutralité, alors même que sa pratique s’en est progressivement éloignée. Les décisions prises par le Conseil fédéral depuis 2022 — alignement sur les sanctions de l’Union européenne, reprise du vocabulaire stratégique occidental, intégration accrue aux cadres narratifs euro-atlantiques — ont rompu avec la tradition de retenue analytique qui fondait la crédibilité helvétique.

Cette évolution a déplacé la Suisse d’une posture d’observation rigoureuse vers une position d’adhésion normative. Le débat sur l’Ukraine révèle ainsi une tension persistante entre une neutralité affirmée dans le discours et une neutralité affaiblie dans les faits. La tradition d’expertise et de médiation se trouve concurrencée par l’adoption de cadres d’analyse importés, au détriment de la distance critique. Dans cet écart s’installe une fragilisation durable du discernement suisse et, plus largement, européen.

 

Neutralité suisse: les «légèretés» d’Ignazio Cassis et de Viola Amherd

La neutralité suisse n’est pas un simple usage diplomatique ni une tradition malléable. Elle constitue un principe constitutionnel explicite, inscrit dans la Charte fondamentale, dont le Conseil fédéral et le Parlement ont la charge de la préservation. À ce titre, elle engage non seulement la politique étrangère, mais la légitimité même de l’action gouvernementale.

 

Sous les mandats d’Ignazio Cassis et de Viola Amherd, la neutralité suisse n’a pas été formellement abrogée sur le plan juridique. En revanche, plusieurs décisions majeures — reprise intégrale des sanctions de l’Union européenne contre la Russie, alignement explicite sur les cadres normatifs euro-atlantiques, intensification de la coopération sécuritaire avec l’OTAN — ont constitué une rupture substantielle avec l’obligation constitutionnelle de neutralité telle qu’elle est historiquement comprise en Suisse.

 

Qualifier cette évolution de simple « redéfinition pratique » revient à minimiser la portée constitutionnelle des choix opérés. Pour une part significative de la population suisse, ces décisions sont perçues comme un déni du mandat confié au Conseil fédéral, voire comme une violation de l’esprit — sinon de la lettre — du serment prêté lors de l’entrée en fonction, serment qui engage explicitement le respect de la Constitution fédérale.

La controverse ne relève donc pas d’un désaccord secondaire sur l’interprétation de la neutralité, mais d’un conflit de légitimité entre, d’une part, une Charte fondamentale qui prescrit la préservation de la neutralité et, d’autre part, une pratique gouvernementale qui en neutralise les effets concrets. Ce décalage alimente une crise de confiance durable, tant à l’intérieur du pays que dans la perception internationale du rôle spécifique de la Suisse.

 

Louis Giroud

 

Notes et références

  1. Sachs, J. The Price of Civilization, Random House, 2011.
  2. Independent International Commission on Kosovo, The Kosovo Report, Oxford University Press, 2000.
  3. Treaty on the Limitation of Anti-Ballistic Missile Systems (ABM Treaty), 1972–2002.
  4. Putin, V., Discours à la Conférence de Munich sur la sécurité, 10 février 2007.
  5. OSCE, Special Monitoring Mission to Ukraine – Daily Reports, février 2022.
  6. Global Initiative against Transnational Organized Crime, Illicit arms and the war in Ukraine, Genève, 2023.

 

(*)Jeffrey Sachs est un économiste américain, professeur à l’université Columbia, où il dirige le Center for Sustainable Development. Il a conseillé plusieurs gouvernements et institutions internationales sur des questions de politique économique et de développement, notamment dans les années 1990 en Europe de l’Est et dans les pays issus de l’ex-Union soviétique. Il a également exercé des fonctions de conseil auprès des Nations unies. Auteur de nombreux ouvrages et articles, ses travaux portent sur la macroéconomie, le développement durable et les relations internationales.

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L'objectif de l'initiative pour la neutralité de la Suisse

26 Décembre 2025, 08:40am

Publié par Louis Giroud

La neutralité suisse doit être concrétisée dans l'article 54a de la Constitution fédérale afin qu'elle ne soit plus soumise à l'arbitraire. L'obiectif est de garantir une politique de paix globale et de renforcer les traditions humanitaires de la Suisse.

Dans son message sur l'initiative sur la neutralité, le Conseil fédéral propose, sans surprise, de la rejeter. Selon lui, l'initiative inscrirait dans la Constitution une «conception rigide de la neutralité» et limiterait trop fortement sa marge de manœuvre en matière de politique étrangère. C'est pourtant précisément ce qui est demandé et ce qui est très important.

 

Conformément à la Constitution fédérale, c'est au Conseil fédéral et à l'Assemblée fédérale qu'il incombe de prendre les mesures nécessaires pour préserver la neutralité de la Suisse. CE QU'ILS NE FONT PAS. C'est pour cela que l'initiative a été déposée.

 

La neutralité de la Suisse est un modèle qui a fait ses preuves et un élément central de notre identité démocratique directe. Elle constitue une forme de politique de paix qui permet au pays de faciliter les négociations de paix, d'agir en tant que médiateur et de fournir une aide humanitaire. La neutralité est également vitale pour le droit international humanitaire et des institutions telles que le Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

 

Grâce à la neutralité, de nombreuses guerres ont pu être évitées et la paix a pu être préservée en Suisse pendant des siècles. La neutralité est l'instrument le plus important pour garantir la paix.

 

C'est vrai non seulement pour le passé, mais aussi pour le présent. La crédibilité, la fiabilité et la confiance sont indispensables pour empêcher la guerre.

 

(SLR) - Louis Giroud

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