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La guerre contre l'Iran, symptôme d'un demi-siècle de consensus hégémonique américain

16 Mars 2026, 20:12pm

Publié par Louis Giroud

Pascal Lottaz(*), professeur associé à l'université de Kyoto, reçoit Michael Brenner(**), professeur émérite en affaires internationales à l'université de Pittsburgh. Au fil d'un entretien dense, les intervenants remontent aux fondements doctrinaux de la politique étrangère américaine — du mémorandum Wolfowitz de 1992 au 11 septembre, de l'ère Obama à Trump — pour éclairer la logique profonde qui a conduit à l'attaque contre l'Iran, et ce qu'elle révèle d'un Occident dont les repères moraux, collectifs et institutionnels se sont considérablement effrités.

La guerre contre l'Iran, symptôme d'un demi-siècle de consensus hégémonique américain

Pascal Lottaz: Nous avons déjà eu l'occasion d'aborder l'histoire du mouvement néoconservateur. Il semble que les néoconservateurs remportent une nouvelle fois la mise aux États-Unis. Pourriez-vous nous donner votre analyse de l'origine de cette guerre et votre point de vue sur la situation ?

Michael Brenner: Il existe certaines vérités fondamentales qui se trouvent malheureusement obscurcies dans cette cacophonie de voix — orales et écrites — concentrées pour la plupart sur des détails immédiats ou des spéculations sans fondement.

La première chose à dire, c'est que les États-Unis sous Donald Trump n'ont pas vraiment modifié l'orientation fondamentale de leur politique étrangère. Ce qu'il a fait, c'est en changer la manière: la rendre plus audacieuse, plus encline à prendre des risques, plus agressive, avec un accent encore plus marqué sur les moyens coercitifs — militaires, comme c'est le cas actuellement en Iran, ou commerciaux et financiers. Sa grande guerre tarifaire contre l'ensemble des partenaires commerciaux a commencé, si je ne me trompe pas, dans les quarante-cinq jours suivant son entrée en fonction. Cela a fourni une indication très claire de la pensée du président — pour autant qu'elle existe — et de celle de ses principaux collaborateurs, ainsi que des mesures extrêmes auxquelles il était prêt à recourir.

Cela dit, il faut garder à l'esprit qu'il existe aux États-Unis un consensus sous-jacent remarquablement large parmi les membres du milieu de la politique étrangère, les élites et la classe politique en général. Ce consensus a été formulé pour la première fois il y a plus de trente ans, à la fin de la guerre froide, dans ce fameux — ou tristement célèbre — mémorandum qui exposait en détail une stratégie visant à permettre aux États-Unis d'établir leur domination, voire leur hégémonie au sens littéral, à un coût relativement faible, ainsi que les moyens et méthodes pour l'institutionnaliser.

Cela incluait le recours à une action préventive contre toute autre puissance, tout autre État que l'on pouvait même imaginer acquérir la force nécessaire pour défier les États-Unis — et cela s'appliquait à l'échelle mondiale. Cette idée était exprimée par une formule utilisée par le Pentagone dans divers documents stratégiques évoquant le maintien d'une domination dans l'escalade dans chaque région du monde. Ce qui signifiait non seulement une suprématie militaire au sens strict, mais aussi que les points de vue et les intérêts américains devaient prévaloir partout où ils étaient identifiés comme tels.

Ce document de 1992 exprimait en réalité des opinions partagées par relativement peu de personnes. Il fut d'ailleurs désavoué par le président Bush père et par son administration. Mais il reflétait la pensée d'un noyau d'individus: des responsables, d'anciens responsables, des membres de groupes de réflexion, des universitaires. Ce mémorandum est celui de Paul Wolfowitz. Ce qui s'est passé au cours des trente-cinq années suivantes — et notre dialogue précédent l'a expliqué — c'est que les principes et les hypothèses essentielles de ce mémo se sont cristallisés et sont devenus la vision fondatrice et consensuelle de l'élite politique américaine à cause du 11 septembre.

Le 11 septembre a eu des effets très fondamentaux, graves et durables. D'abord, il a révélé pour la première fois — peut-être depuis Pearl Harbor — la vulnérabilité américaine, à un moment où l'on croyait presque universellement que les États-Unis avaient acquis une sorte d'invulnérabilité avec l'effondrement de l'Union soviétique. N'oublions pas qu'en 2001, la Chine n'apparaissait pas encore comme une rivale systémique des États-Unis, comme elle le deviendrait dix, quinze ou vingt ans plus tard. Ce fut donc un véritable choc pour le peuple américain et pour le système américain.

L'un des effets que cela a eus fut de recentrer et de raviver l'intérêt et l'inquiétude quant à la manière dont les États-Unis pouvaient utiliser leur vecteur de puissance écrasant pour atteindre les objectifs consistant à institutionnaliser la domination et le contrôle américains sur les aspects les plus essentiels des affaires internationales. Cela a également servi à justifier un très haut niveau d'intervention, expliqué et présenté sous l'angle de la guerre contre le terrorisme.

Bien sûr, il y a eu une guerre contre le terrorisme. Mais ce qui aurait dû être en réalité une série de missions et d'opérations de police et de renseignement est devenu une justification pour que les États-Unis fassent étalage de leur puissance dans les régions qui les intéressaient. Et c'est ainsi que nous en sommes arrivés à la guerre en Irak. Tout cela reposait sur un ensemble grossier de mensonges: Saddam Hussein n'avait absolument rien à voir avec le 11 septembre. En fait, les groupes djihadistes étaient ses ennemis jurés. Lui et Oussama Ben Laden entretenaient une relation personnelle profondément hostile.

Cela a donc donné l'élan — on pourrait l'appeler l'élan thématique — à une politique d'application de plus en plus vaste, étendue et intense de la puissance américaine à travers le monde.

N'oublions pas qui est venu après George W. Bush. Barack Obama, à qui Bush avait transmis le flambeau du leadership américain, a envoyé des troupes américaines en Syrie. C'est Obama qui a introduit l'idée des frappes de drones contre des individus identifiés comme ennemis des États-Unis — prétendument des chefs terroristes, une définition qui a été considérablement élargie. C'est Barack Obama qui a impliqué les États-Unis dans l'assaut saoudien contre le Yémen. Sans l'implication directe des Américains, non seulement en matière de renseignement mais aussi en fournissant des avions pour ravitailler les appareils d'attaque saoudiens, cet assaut — qui a duré quatre ou cinq ans contre les Houthis au Yémen — aurait été techniquement et physiquement impossible. Les victimes de cette campagne, qui n'a jamais vraiment attiré l'attention, se comptaient par centaines de milliers, dont plusieurs centaines de milliers d'enfants morts de maladie et de famine à cause du blocus auquel nous avons participé. Cela a été confirmé par diverses agences indépendantes, des organisations des Nations Unies et ainsi de suite.

Je le mentionne moins pour son importance stratégique intrinsèque que parce qu'il a démontré jusqu'à quel point les dirigeants américains de tout bord étaient prêts à agir de manière agressive sur la scène internationale.

Voilà donc le contexte. Laissez-moi souligner un point important: si l'on devait extraire du mémorandum original de Wolfowitz un ensemble de propositions — ce que j'ai fait dans un article rédigé il y a quelque temps — et les comparer à ce qui semble être manifestement, mais implicitement, la doctrine de Donald Trump — car Trump est incapable d'élaborer une doctrine ou d'organiser ses pensées de manière cohérente — les deux ensembles seraient identiques.

C'est pourquoi toutes les visions optimistes exprimées lorsqu'il a fait irruption sur la scène en 2017, puis à nouveau lorsqu'il est revenu au pouvoir il y a un an — à propos de Trump prétendument opposé à l'interventionnisme de l'État profond, qu'il aurait une part d'humanité et voudrait se présenter comme un artisan de paix — n'ont jamais reposé sur une base solide ni sur des preuves, si ce n'est quelques remarques rhétoriques faites pendant la campagne, prises au pied de la lettre bien qu'elles aient été contraires à tout ce que cet homme avait dit, montré et affiché dans sa personnalité tout au long de sa vie.

Voilà le contexte. C'est aussi le cadre qui explique la passivité avec laquelle la classe politique américaine et les médias ont réagi — ou n'ont pas réagi — face aux gestes de plus en plus agressifs de Trump, ou à ceux qui se sont produits alors que nous nous repositionnions en l'espace de treize mois à peine. Soulignons l'extrême gravité de ces actions. Certaines ont commencé sous Biden, d'autres ont été initiées par Trump lui-même. Il y a eu participation au génocide de Gaza. Ce n'est pas rien. Il y a eu une guerre commerciale contre tous — tarifaire, tous azimuts, de l'Europe à la Chine — non seulement mal conçue, mais même pas réfléchie. C'était impulsif. Cela est sorti des tripes de Trump et des esprits de certains de ses conseillers comme Bessent, Navarro et quelques autres.

Ensuite, tout s'est accéléré. L'Anschluss au Venezuela. La guerre économique totale contre Cuba. La tentative avortée d'annexion du Groenland. Et concernant l'Ukraine: malgré tout le tapage et les déclarations sur la prétendue volonté de Trump de servir de médiateur pour la paix — comment peut-on d'ailleurs servir de médiateur pour une paix dont on est en réalité l'un des protagonistes ? — Trump s'est montré à la fois incapable et peu disposé à accomplir les gestes les plus élémentaires nécessaires pour parvenir à des termes de règlement qui auraient même minimalement satisfait les préoccupations et les intérêts exposés à plusieurs reprises par les Russes, notamment dans sa forme la plus cohérente et la plus concise par Vladimir Poutine dans son discours du 14 juin 2024.

Or, aucune de ces actions ou déclarations belliqueuses n'a suscité la moindre opposition sérieuse aux États-Unis. Cela reflète deux choses. Premièrement, comme nous venons de le dire, le fait que les prémisses fondamentales qui les sous-tendaient, bien que dissimulées par le brouillard de la rhétorique de Trump, étaient partagées par presque l'ensemble de la classe politique américaine — et des médias. Deuxièmement, la capacité de Trump à intimider des acteurs complaisant: alliés en Europe, faible opposition politique d'un parti démocrate qui partageait encore une fois la plupart des objectifs et des intentions que Trump poursuivait, et bien sûr des médias qui ont approuvé presque tout ce qu'il a fait.

Cela nous amène au moment présent et à l'assaut contre l'Iran. Il n'y a guère de journal, encore moins de rédactions télévisées, qui n'ait d'une manière ou d'une autre cédé au président. Dans la plupart des cas, non seulement la majorité mais une très large majorité a traité cela comme quelque chose qu'il fallait faire et dont on espère qu'il réussira.

Il y a maintenant certaines critiques car cette action n'est pas suffisamment populaire auprès du public américain: 67 % des Américains s'opposaient à l'attaque contre l'Iran, ce chiffre étant tombé à environ 60 % aujourd'hui — un phénomène très modéré de ralliement autour du drapeau. Les opposants politiques y ont donc vu une occasion et un avantage. C'est principalement pour cette raison — bien que certains aient eu de réelles inquiétudes quant aux dangers et aux risques — que des responsables politiques ont exprimé des critiques. C'est une explication plutôt cynique, mais elle fournit une bonne partie des éléments.

 

Pascal Lottaz: Le point que vous soulevez est essentiel. Vous dites que ce n'est pas seulement la guerre de Donald Trump, ce n'est pas l'action d'un seul homme. C'est le résultat de nombreuses décennies d'accords constants en matière de politique étrangère au sein des cercles d'élite américains. Ce n'est pas seulement un président fou qui utilise désormais des pouvoirs extraordinaires — même s'il a aussi tendance à bafouer la Constitution. Ce cas particulier est unique mais s'inscrit dans une continuité planifiée.

Il existe actuellement deux grandes écoles de pensée. Selon la première, les États-Unis seraient essentiellement sous la coupe d'Israël et de Benjamin Netanyahu, qui manipulerait Donald Trump et les États-Unis eux-mêmes depuis longtemps. Selon la seconde — notamment celle de Brian Berletic — ce n'est pas vrai: les États-Unis se servent d'Israël comme d'un prétexte commode pour mettre en œuvre la doctrine Wolfowitz, pour exécuter les orientations issues de la RAND Corporation et poursuivre ainsi une stratégie hégémonique. Dans cette optique, Israël ne serait que la pièce maîtresse de l'un des trois ou quatre théâtres d'opération, en l'occurrence le Moyen-Orient. Laquelle de ces écoles de pensée vous semble la plus juste ?

Michael Brenner: Il y a clairement une convergence entre les propres ambitions d'Israël — créer un Grand Israël — et le désir américain de contrôler et de dominer une zone considérée comme à la fois économiquement et stratégiquement vitale. Pourquoi stratégiquement ? C'est une question un peu glissante, car personne d'autre n'était en position de la contrôler ou d'utiliser sa domination contre les États-Unis. C'est une notion de la guerre froide qui n'a eu aucune base dans la réalité depuis trente ans. Mais selon le cadre de Wolfowitz, assimilé par les élites politiques américaines, cela avait du sens: c'est une région très importante, au cœur d'une stratégie mondiale américaine de domination et de contrôle totaux.

La relation entre Israël et les États-Unis, entre les élites israéliennes et les élites américaines, la puissance du lobby israélien aux États-Unis, les relations personnelles entre Netanyahu et Trump — tout cela avait une saveur très particulière et est assez important dans l'ensemble du tableau. Mais à la base de cette relation, il y avait une convergence des ambitions des deux parties. Les deux pays étaient dirigés par des personnalités très volontaristes, ayant chacune une vision grandiose et exagérée de leurs buts, de leurs ambitions et de leurs objectifs. Dans le cas de Trump, il y avait cette sorte d'optimisme primitif selon lequel tout ce qu'il voulait, il pouvait le réaliser.

D'un point de vue historique, je ne pense pas que les événements des trois ou quatre dernières années, en remontant à l'ère Biden, à Gaza et ainsi de suite, étaient absolument inévitables. Il y a eu le 11 septembre, qui a donné à Netanyahu un formidable élan pour poursuivre ses propres ambitions, avec un impact considérable aux États-Unis. De même, un président américain autre que Trump n'aurait peut-être pas engagé les États-Unis avec autant de désinvolture dans des actions aussi drastiques que le lancement d'une attaque contre l'Iran, qui était totalement insensée et extrêmement dangereuse. Cela dit, même s'il n'y avait pas d'inévitabilité, la logique stratégique était en place et rendait donc cela possible, même si les facteurs immédiats provenaient du caractère et de la personnalité de Netanyahu et de Trump.

Ainsi, d'une certaine manière, on pourrait dire que les objectifs de ces deux entités — Israël et les États-Unis — sont différents, mais que les moyens sont les mêmes. Il créent une sorte de symbiose, un peu comme les sionistes juifs et les sionistes chrétiens qui ont des buts distincts: les sionistes juifs veulent une domination juive sur les autres, tandis que les sionistes chrétiens attendent l'Armageddon où les juifs iraient en enfer et les chrétiens au paradis. Des objectifs différents, mais atteints par les mêmes moyens. Ils coopèrent donc, liés comme les doigts de la main, pour reprendre l'expression de John Mearsheimer.

À mon avis, les éléments intangibles sont extrêmement importants, car les psychopathologies à l'œuvre dévient selon des angles aigus par rapport à la pratique historique standard et aux normes du comportement international. Seuls des régimes fous ont suivi la voie qu'ont empruntée Netanyahu et Trump. Il est difficile de trouver des précédents historiques parmi des gouvernements ou des dirigeants que l'on pourrait considérer comme plus conventionnels dans leur conduite. Il est toujours risqué d'analyser la psychologie des individus et d'essayer d'expliquer de grands événements uniquement sous cet angle, mais il est tout aussi risqué de l'ignorer.

 

Pascal Lottaz: Cela nous ramène chaque fois à la situation d'un président élu d'un pays souverain qui ne représentait aucune menace, n'était engagé dans aucun conflit sérieux avec les États-Unis — et le président Maduro — et qui détourne le regard face à un génocide, alors qu'il n'existe aucune base historique ni aucune expérience justifiant que les États-Unis et les Américains en soient les complices. Les Israéliens, compte tenu de leur histoire et de l'endoctrinement reçu à l'école et ailleurs, vivent dans un contexte socio-psychologique et politique différent de celui des États-Unis. Ces passions primordiales n'existent pas aux États-Unis, même parmi les populations juives modernes qui pour la plupart ont soutenu Israël et le lobby israélo-sioniste. La majorité des juifs américains sont laïques et n'étaient certainement pas animés par ce type de passion. Il n'existe donc vraiment aucun précédent pour bon nombre de ces événements.

Ces guerres à grande échelle — et pas seulement les guerres — rappelons qu'une étude récente publiée dans The Lancet a montré que les sanctions américaines et européennes tuent un demi-million de personnes chaque année. Un demi-million de personnes meurent uniquement à cause des sanctions. La violence de masse déclenchée par l'Occident, non seulement par les États-Unis mais par le fonctionnement de tout le système, est immense. Comment et pourquoi cela se produit-il ? Et lorsque nous nous interrogeons sur la culpabilité des dirigeants individuels, nous posons cette vieille question: la Seconde Guerre mondiale aurait-elle eu lieu si Hitler n'avait pas été là ? La réponse semble être de plus en plus: non. C'est un système. Le système produit les figures de proue qui exécutent ce vers quoi il est orienté.

La question de savoir comment ce système fonctionne concerne bien sûr la profondeur et la nature de l'intégration entre Israël et les États-Unis. L'influence va dans les deux sens. Nous le voyons à chaque visite de Netanyahu aux États-Unis, dans les déclarations de l'ambassadeur des États-Unis en Israël, lui-même fervent sioniste chrétien. Quelqu'un m'a un jour soutenu qu'Israël pouvait être compris comme une version déchaînée des États-Unis sans les contraintes de la Constitution — ce qui permettrait la mise en œuvre de choses qui ne seraient autrement pas possibles. D'où la synergie entre les deux entités et l'intégration politique à travers le lobbying. Comment essayez-vous de comprendre cette interaction ?

Michael Brenner: Il y a là des éléments proprement américains. Les privilèges que les Américains s'accordent en tant que nation, tout cela est enraciné dans cette croyance qui imprègne la culture et la société américaine: l'idée que les États-Unis sont nés dans un état de vertu originel. Il y a là une part de théologie — l'idée que les États-Unis ont été placés ici, pour certains par la providence, pour d'autres par l'histoire, afin d'être le phare, de montrer la voie vers un monde meilleur et plus éclairé, et de plus en plus d'agir comme un agent en prenant des initiatives pour avancer sur cette voie. C'est profondément enraciné. Cela a d'abord été souligné par Alexis de Tocqueville il y a presque deux cents ans.

Les États-Unis en tant que pays ont deux autres caractéristiques historiques distinctives. La première: ils ont toujours eu l'ambition de s'étendre — la Destinée manifeste. Après tout, les États-Unis ont déclenché une guerre contre le Mexique, une guerre d'agression destinée à s'emparer d'immenses territoires mexicains. Ils ont commencé avec des mensonges et des déformations. La guerre hispano-américaine les a conduits dans des territoires coloniaux aussi lointains que les Philippines. Que penseraient les Pères fondateurs d'une telle entreprise ? La deuxième chose proprement américaine: les États-Unis n'ont jamais été occupés ni n'ont subi les ravages de la guerre sur leur propre sol. Ils ont subi des pertes — importantes en Corée, environ cinquante mille, et au Vietnam, environ soixante mille — mais ils n'ont jamais connu ce type de souffrance que presque tous les autres pays du monde connaissent, accompagné de la conviction qu'ils peuvent entreprendre et réussir des projets que personne d'autre n'oserait même envisager.

Mais élargissons la perspective et considérons les alliés de l'Amérique — l'Occident collectif, c'est-à-dire l'Europe, la France, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, ainsi que les alliés pratiques et pragmatiques comme le Japon et la Corée du Sud. Ils partagent certains traits communs. Rappelons-nous que depuis les années Covid et jusqu'à ce jour, les gouvernements et les sociétés européennes ont approuvé les atrocités commises par les Israéliens à Gaza et dans l'ensemble de la Palestine occupée. Les dirigeants se sont tous précipités à Jérusalem non seulement pour saisir ce moment, mais aussi pour lui donner carte blanche afin qu'il fasse tout ce qu'il voulait. C'était comme si — pour employer une analogie grossière — une bande de Hells Angels se ruait pour participer à un viol collectif.

Et cette attitude perdure encore aujourd'hui, ce qui est très étrange compte tenu de l'histoire de l'Europe d'après-guerre, en particulier de l'Europe occidentale, et de l'apparente institutionnalisation des valeurs éclairées. Aujourd'hui même, le Parlement européen a décerné pour la première fois ses distinctions à ceux qui promeuvent les valeurs européennes. Parmi les lauréats figurent Zelenski — qui a reçu la plus haute distinction — Bono du groupe U2, ainsi qu'un certain nombre d'autres personnes pour le moins discutables.

Il y a donc ici une certaine pathologie, une certaine déviance par rapport à ce que nous comprenions de l'Europe d'après-guerre, qu'il faut placer aux côtés de la psychopathologie et du comportement psychopathe des États-Unis. Ce qui l'explique n'est pas facile à dire. Certaines choses leur sont communes et il s'agit, je pense, de facteurs permissifs. L'un d'eux est une forme subtile — et parfois pas si subtile — de racisme. Le racisme est un concept très nébuleux. Il a de multiples dimensions et peut prendre une grande variété de formes diverses. Mais il ne fait aucun doute, sur la base des preuves des dernières années, que les pays occidentaux conservent encore un profond sentiment de supériorité morale par rapport aux autres races. L'héritage de la religion s'y mêle également.

Je ne pense pas qu'on puisse expliquer l'attitude occidentale face aux atrocités commises contre les Palestiniens et leur acceptation universelle sans en tenir compte. Ou encore, dans un autre sens: l'obsession croissante des Américains pour la Chine en tant que rival pour la première place, comme s'il existait un trône dans le monde qui devait être occupé par quelqu'un, et que les États-Unis se croyaient providentiellement destinés à s'y asseoir. Cette obsession pour la Chine n'est pas seulement pragmatique ou pratique. Il est raisonnable de dire qu'il y a aussi un élément racial. Les Chinois ne sont pas des Allemands, ni même des Russes. C'est une autre race. Et cela, inconsciemment pour la plupart et consciemment pour certains, donne une dimension particulière à l'hostilité envers la Chine, qui n'a rien fait pour provoquer les États-Unis ou l'Occident — alors que nous avons fait beaucoup pour la provoquer. Revenir sur un accord vieux d'un demi-siècle conclu entre Mao, Nixon et Kissinger, portant sur le fait que Taïwan fait partie intégrante de la Chine, puis presque du jour au lendemain dire non — nous voulons que cette île, située à sept ou huit mille kilomètres de chez nous, ne fasse pas partie de la Chine, qu'elle soit indépendante et sous contrôle américain. C'est vraiment tout à fait extraordinaire. Et il y a, je pense, un élément racial lié à cela.

Aux États-Unis comme en Europe, pour des raisons quelque peu différentes, il existe cette animosité profondément enracinée et cette manière de penser discriminatoire à l'égard des musulmans. Aux États-Unis, on se réfère sans cesse à ces incidents terroristes des années 1980-90, puis bien sûr au 11 septembre. En Europe, cela tient beaucoup aux problèmes d'assimilation de larges populations musulmanes venues de régions lointaines du monde, en Allemagne, en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne.

Les États-Unis de nos jours sont plus enclins que quiconque à aller vers les extrêmes. Voici un exemple local, ici au Texas. Le gouvernement de l'État — dont les hauts responsables et le gouverneur peuvent à juste titre être qualifiés de quasi fascistes — a tenté de saper le système d'enseignement public en créant un système de bons scolaires. Il s'agit d'un prolongement du mouvement des écoles à charte et des écoles privées: toute famille peut utiliser une partie de l'argent public pour payer les frais de scolarité d'une école privée, quel que soit le système scolaire. Les fondamentalistes chrétiens y ont vu un grand intérêt et l'ont fortement soutenu au Texas. Désormais, sur des bases d'une constitutionnalité douteuse, ce dispositif peut aussi servir à payer les frais de scolarité d'écoles confessionnelles, qu'elles soient catholiques, protestantes, juives ou autres. Mais le décret exécutif publié par notre gouverneur, désormais confirmé par ses adjoints, stipule que les écoles privées ayant le moindre lien avec l'islam sous quelque forme que ce soit sont exclues et empêchées même de déposer une demande de certification et d'éligibilité à ces subventions. On ne peut pas faire plus raciste que ça.

Est-ce caractéristique de tous les Américains ? Non. Mais le point à considérer, c'est que beaucoup de choses sont désormais faites aux États-Unis — par les gouvernements des États ainsi que par le gouvernement fédéral — qui auraient été totalement impensables il y a trente ou quarante ans. Ce sera probablement finalement déclaré inconstitutionnel par la Cour suprême, malgré ses penchants pour Trump et la droite chrétienne. Mais en attendant, cela va être appliqué, et le processus de révision judiciaire va prendre des années.

 

Pascal Lottaz: Quand nous parlons de relations internationales, ce que nous essayons de comprendre, ce n'est pas nécessairement le racisme ou les penchants violents des individus — nous cherchons à le comprendre à un niveau systémique. Ce que vous soulignez, c'est qu'il existe un racisme systémique inhérent, non pas au sens woke libéral, mais au sens d'une discrimination profonde qui s'étend sur des siècles. Les États-Unis n'existeraient pas sans le génocide des populations autochtones d'Amérique du Nord. Et l'Europe aussi — le viol, le pillage et la guerre font partie des valeurs européennes. La seule chose que nous n'aimons pas, c'est quand elles se retournent contre nous-mêmes. Le seul péché reconnu au cours des cent dernières années, c'est que le génocide des juifs n'était pas une bonne chose parce qu'il faisait partie de notre propre société. Mais chaque fois qu'une nouvelle guerre éclate, on voit réapparaître ces déclarations ouvertement racistes — en Ukraine, lorsqu'un journaliste de CNN dit que ce ne sont pas de vrais réfugiés, que ce sont des gens blonds aux yeux bleus, des gens ordinaires. Et avec Gaza, lorsque le 7 octobre a été décrit comme la plus grande mort de juifs depuis l'Holocauste, puis qu'avec cent mille morts à Gaza, il y a encore débat pour savoir si l'on peut parler de génocide. Des personnes qui utilisent ce mot en Allemagne se retrouvent devant les tribunaux.

Nous voyons donc comment ces inclinations extrêmement violentes des Européens et des Américains se manifestent malheureusement encore et encore. Je me demande si nous pouvons maintenant passer, pour les quinze dernières minutes, à l'Iran. Quelle est votre analyse de cette guerre et comment voyez-vous son évolution ?

Michael Brenner: Je vais prendre un risque et proposer un facteur supplémentaire, lié à ce dont nous discutons. Pourquoi est-il inconcevable qu'un président américain ait lancé une attaque contre l'Iran ? Comment est-il concevable qu'un pays comme les États-Unis puisse devenir complice d'un génocide moderne ? Ces choses ne se seraient pas produites il y a trente, quarante ou cinquante ans. Qui aurait pensé que les Européens de l'Ouest suivraient une voie d'abord tracée par Hitler — en déclarant les Ukrainiens honoraires, en collaborant avec les nationalistes ukrainiens du courant Bandera — alors que l'occupation nazie en Ukraine avait conduit au massacre de nombreux Ukrainiens ? Pourquoi ont-ils détourné le regard devant le fait que des unités clés de l'armée ukrainienne portaient des insignes nazis sur leurs uniformes, ou que le gouvernement promouvait l'installation de statues en l'honneur de Bandera ? Et ensuite que le Parlement européen déclare que Zelenski — qui a été en réalité domestiqué par ces éléments d'extrême droite — est une figure symbolique représentant les valeurs européennes.

Permettez-moi d'ajouter un autre élément. À mesure que nos sociétés ont progressé, elles ont affaibli leurs liens et perdu leurs repères moraux et économiques. En partie, cela tient au fait que nous sommes devenus des cultures du nihilisme. Dans une société nihiliste, toutes sortes de normes — règles formelles, informelles, habitudes — en d'autres termes, tout l'ensemble des éléments qui forment un surmoi collectif ont vu leur influence sur le comportement individuel considérablement diminuer. C'est clairement le cas aux États-Unis. Presque tout est permis et l'on peut tout excuser pour soi-même ou pour les autres, parce que du point de vue de l'ego suprême, il n'existe plus aucune limite.

Dans le cas de Donald Trump, le narcissisme psychopathologique fait partie d'une explication ou d'un facteur de contexte qui aide à comprendre non seulement l'initiation de certaines de ces actions et de ces comportements auparavant inacceptables — car il faut toujours un acte volontaire de la part d'un individu ou d'un groupe — mais aussi la tolérance à leur égard, leur acceptation. Et cela est certainement en train de changer. C'est l'expression d'un phénomène culturel beaucoup plus large. Mais c'est un terrain glissant, et nous garderons cela pour une autre discussion.

 

Pascal Lottaz: Juste dans les dernières minutes: quelle est votre évaluation de la manière dont les États-Unis abordent leur guerre avec l'Iran ? Et comment pensez-vous que l'Iran l'aborde de son côté ?

Michael Brenner: La chose la plus frappante, en dehors de l'audace et de la folie de ce qu'ils ont fait — l'irrationalité — c'est qu'il n'y a pas de plan. Il n'y en avait pas. Comme le souligne Chas Freeman, fort de sa vaste expérience et de ses travaux académiques sur la prise de décision: si vous voulez agir de manière logique et raisonnable en tant que chef de gouvernement, et particulièrement si vous envisagez la possibilité d'entrer en guerre, vous commencez par définir vos objectifs. Y a-t-il plusieurs objectifs et quelle est l'échelle des priorités ? Ensuite, disposez-vous des moyens pour les atteindre — militaires, financiers, politiques, sur le plan intérieur et extérieur — et quels moyens possède votre adversaire ? Enfin, à quelles conditions prévoyez-vous de mettre fin à la guerre ? Rien de tout cela n'a été réfléchi ni formulé par l'équipe Trump. Ils sont donc perdus.

Il est évident que ces idées fantastiques selon lesquelles les Iraniens se soulèveraient contre le régime islamique ont toujours été absurdes, et toute personne connaissant un tant soit peu l'Iran s'en rendait compte. C'était un monde d'illusion, habité par Trump et ses principaux conseillers. Naturellement, lorsque ce rêve chimérique se dégonfle — comme c'est déjà le cas — on ne sait plus vers où se tourner.

Les gens disent maintenant que Trump aimerait une porte de sortie. Mais en réalité, Trump n'est même pas sûr de vouloir entreprendre des démarches pour éviter la guerre, car il en paye le prix à tous les niveaux — en termes de popularité, d'élection et ainsi de suite.

C'est un peu comme avec l'Ukraine. Il aimerait désengager les États-Unis, mais il n'est pas prêt à faire la moindre concession qui serait largement perçue comme un échec pour les États-Unis et comme une perte personnelle. Ce qui est le plus intolérable pour quelqu'un ayant la personnalité narcissique de Trump, c'est d'être vu comme un perdant. Il est donc très difficile de voir comment il pourrait se sortir du fiasco iranien, alors que toute voie raisonnable pour en sortir reflétera inévitablement ce que la plupart des États et des gouvernements considéreront comme un échec, et les États-Unis ainsi que Trump personnellement comme des perdants.

C'est l'une des raisons pour lesquelles je soupçonne — sans aucune information privilégiée — qu'il n'y aura pas de porte de sortie ou que l'administration ne considérera aucune option réaliste de sortie dans un avenir proche. Qu'ils continueront à poursuivre la guerre par un moyen ou un autre, sans même exclure la possibilité d'envoyer des troupes au sol — non pas pour occuper l'Iran, car c'est impossible, mais peut-être dans l'idée de s'emparer de la côte et d'ouvrir le détroit d'Ormuz avec des soldats américains, de l'infanterie et des marines. Pour la plupart des personnes ayant une expérience militaire, c'est presque une impossibilité. Mais Trump et ses associés pourraient très bien s'engager sur cette voie, car en termes purement personnels et au regard de la vision grandiose qu'ils ont des États-Unis dans le monde, perdre ou admettre un échec serait pire.

Je ne vois donc aucune raison d'être même modérément optimiste. Lorsqu'une société ou une camarilla dirigeante commence à se désagréger et que ses attitudes, ses émotions et ses pensées commencent à diverger fortement de la réalité, alors tout devient possible. N'importe quoi.

Pour ce qui est d'Israël, il n'est pas impossible qu'ils envisagent au moins d'utiliser des armes nucléaires. Si la situation continue de se détériorer et si Trump commençait à prendre au sérieux l'idée d'un désengagement, Netanyahu irait à Mar-a-Lago et dirait à Trump: « Nous ne pouvons pas accepter cela, et nous utiliserons des armes nucléaires si nécessaire — à moins que tu ne t'engages pleinement et ne sois prêt à intensifier la guerre. »

Je ne sais pas comment Trump réagirait. Et cela laisse de côté la possibilité que Netanyahu soit en position de faire chanter Trump grâce aux enregistrements d'Epstein. Car Epstein enregistrait tout le monde, et il existe sans doute quelque part des vidéos impliquant Trump. Puisque toute l'affaire Epstein était une idée du Mossad, il ne fait guère de doute qu'au moins certaines d'entre elles se trouvent dans un coffre-fort en Israël. Je ne dis pas que c'est certainement le cas — c'est une possibilité très réelle.

La présidence Trump, avant tout, a été beaucoup de choses, mais une chose qu'elle n'a pas été, c'est assoiffée de sang. Ce n'était pas le genre de personne à dire: « Nous allons tous les tuer et les massacrer. » Maintenant, il le fait. Avec l'annonce de cette guerre, il l'a fait. Et ce changement d'attitude, pour moi, fait partie des choses qui pourraient s'expliquer par un chantage pur et simple. Mais tout cela reste de la spéculation.

Transcription, rewriting/editing: Louis Giroud

 

(*) Pascal Lottaz est un chercheur et universitaire suisse, professeur associé à l'Université de Kyoto au Japon. Il est le fondateur et le principal animateur de la plateforme et de la chaîne YouTube "Neutrality Studies", dédiées à l'étude de la neutralité dans les relations internationales.

Parcours Académique

Il enseigne à la Faculté de droit et au Hakubi Center for Advanced Research de l'Université de Kyoto depuis 2023.

Expériences passées: Avant Kyoto, il a été professeur adjoint à l'Institut d'études avancées de l'Université Waseda (Tokyo) et a enseigné à l'Université Temple (campus du Japon).

Formation: Il a obtenu son doctorat (PhD) et son master en politiques publiques au National Graduate Institute for Policy Studies (GRIPS) à Tokyo. Ses études initiales en philosophie et histoire ont été réalisées à l'Université de Fribourg, en Suisse.

 

(**) Michael J. Brenner est un universitaire américain reconnu, spécialiste de la politique étrangère des États-Unis et des relations internationales.

Parcours Académique et Professionnel

Université de Pittsburgh: Il y détient le titre de professeur émérite d'affaires internationales.

Autres affiliations: Il est chercheur (Fellow) au Centre pour les relations transatlantiques de la SAIS/Johns Hopkins University et a dirigé le programme de relations internationales à l'Université du Texas jusqu'en 2012.

Expérience gouvernementale: Au cours de sa carrière, il a travaillé pour le Département de la Défense des États-Unis et le Foreign Service Institute

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Guerre contre l'Iran, une escalade sans issue

16 Mars 2026, 10:13am

Publié par Transcription Louis Giroud

Entretien avec Larry Johnson, ancien analyste de la CIA

 

Dans cet entretien conduit par Glenn Diesen (*), Larry Johnson (*) — analyste vétéran de la CIA — revient sur les bombardements américains contre l'île de Kharg, les limites réelles de la puissance militaire américaine face à l'Iran, la fermeture du détroit d'Ormuz et ses répercussions économiques mondiales, la stratégie de riposte calibrée de Téhéran, les fractures internes à l'administration Trump, ainsi que la manipulation narrative autour du terrorisme iranien. L'entretien a été enregistré le 14 mars 2025.

Guerre contre l'Iran, une escalade sans issue

L'attaque contre l'île de Kharg; une opération sans logique militaire

L'île de Kharg gère environ 90 % des exportations pétrolières de l'Iran. La question de savoir si une frappe contre cette infrastructure pourrait briser l'économie iranienne circule parmi les commentateurs depuis le début du conflit. Les États-Unis ont désormais bombardé l'île. Trump affirme avoir « totalement anéanti » les installations militaires qui s'y trouvaient, sans toucher aux installations énergétiques. Il menace à présent de s'en prendre à celles-ci, à moins que l'Iran n'accepte de rouvrir le détroit d'Ormuz.

Larry Johnson considère cette attaque comme dépourvue de sens, quelle que soit la perspective d'analyse. Le terminal pétrolier n'a pas été touché — ce qui est, selon lui, la seule bonne nouvelle. L'Iran dispose de cinq terminaux pétroliers au total; Kharg est le plus actif, mais le détruire ne supprimerait pas l'ensemble des sources de revenus. Ce qui a été bombardé en revanche, c'est la piste de l'aéroport principal de l'île.

La piste mesure entre 5 000 et 6 000 pieds. Les frappes l'ont réduite à une longueur utilisable d'environ 3 000 pieds. Or un C-17 nécessite au minimum 3 500 pieds pour atterrir. Ne restent donc que des C-130, aéronefs lents, dans l'hypothèse d'opérations aéroportées. Si les planificateurs américains envisageaient une opération sur l'île — invasion ou ravitaillement — ils viennent de se compliquer sérieusement la tâche. L'idée d'envahir ou d'occuper Kharg, évoquée dans certains cercles de commentateurs, supposerait soit un apport de troupes par air, soit un parachutage. Dans les deux cas, le ravitaillement devient le problème central; munitions, eau et nourriture s'épuiseraient en une journée.

La fermeture du détroit d'Ormuz; effets en cascade

L'Iran a averti clairement que toute frappe contre ses véritables terminaux pétroliers entraînerait des attaques contre les installations énergétiques des États voisins du Golfe. Téhéran a d'ores et déjà identifié au moins treize cibles différentes dans la région. La nuit du bombardement de Kharg, l'Iran n'a pas réagi immédiatement ni avec colère. Cela s'est produit tôt samedi matin heure iranienne, vendredi soir sur la côte est des États-Unis. Cette absence de riposte immédiate ne signifie pas l'absence de stratégie; elle reflète une posture délibérée.

La fermeture du détroit d'Ormuz a coupé 20 % de l'approvisionnement mondial en pétrole, 25 % du gaz naturel liquéfié, et 35 % de l'urée mondiale — matière première indispensable à la fabrication des engrais. Ce dernier chiffre est particulièrement lourd de conséquences; environ 75 % des terres arables de la planète se situent au nord de l'Équateur, et l'on se trouve en période de semis. Une baisse de 35 % des engrais disponibles signifie concrètement que certaines cultures ne seront pas plantées, d'autres pas récoltées. L'approvisionnement alimentaire mondial s'en trouvera diminué, avec des conséquences potentielles pour des milliards de personnes.

Sur le front des carburants, Johnson observe les prix à sa station-service locale depuis une semaine. Il payait un prix stable, puis le dimanche suivant le début de la crise, le prix avait augmenté de 50 cents sur cinq jours. Le détail de sa semaine; dimanche, 3,40 dollars; mercredi, 3,19 dollars; jeudi, 3,24 dollars; vendredi, 3,32 dollars. En un peu plus d'une semaine, la hausse atteint presque 80 cents pour 100. Or environ 60 % des Américains vivent au jour le jour, sans réserves financières. Cette hausse n'est pas absorbable pour eux. Du côté du diesel, la progression dépasse 1,50 dollar et approche les 2 dollars. Chaque camion qui livre des supermarchés, des grandes surfaces, des magasins de bricolage, voit ses coûts augmenter, et ces coûts sont répercutés sur le consommateur.

La mécanique est celle-là; déclencher une hausse de l'inflation à l'échelle mondiale et préparer une récession. L'histoire le confirme — chaque flambée des prix du pétrole a précédé une récession. Ce qui est inédit cette fois, c'est que l'ensemble du Golfe Persique est concerné, avec l'arrêt des opérations dans trois ou quatre pays clés — l'Irak, l'Arabie Saoudite, le Koweït, le Qatar, les Émirats Arabes Unis. Il n'existe aucun précédent à cette configuration. Le risque d'une catastrophe économique mondiale est élevé.

L'impasse militaire américaine

La réponse de Trump est de redoubler sur le plan militaire. Mais les États-Unis ne peuvent pas vaincre l'Iran militairement. La puissance aérienne seule n'a jamais gagné une guerre — un général de l'armée de l'air américaine l'a lui-même reconnu devant le Congrès il y a quelques semaines. Quant aux troupes au sol, les conditions ont radicalement changé depuis 2003. À l'époque, les États-Unis pouvaient concentrer des soldats pendant neuf mois sur des bases en Arabie Saoudite, sans frappes de drones, sans tirs de missiles. Ce n'est plus possible. On ne pourrait pas rassembler une armée capable d'affronter l'Iran.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes; la force militaire totale américaine comprend 445 000 soldats dans l'armée de terre et environ 180 000 marines. Contre une armée d'un million d'hommes en Iran, ce rapport de force ne tient pas. Des rapports crédibles font état du déploiement de deux groupes distincts; une unité amphibie de 2 200 marines et une force de 5 000 à 5 500 hommes. Johnson juge ces chiffres dérisoires. L'idée d'un débarquement à la Seconde Guerre mondiale — péniches fonçant vers la côte, rampes s'abaissant sous le feu — ne se produira pas. Ces embarcations seraient pulvérisées avant même d'approcher du rivage iranien. Quant au parachutage, la question du ravitaillement reste entière; une fois au sol, sans réapprovisionnement, ces forces seraient condamnées en vingt-quatre heures.

Les planificateurs américains semblent par ailleurs n'avoir pas tiré les enseignements de la guerre en Ukraine. Les drones combinés à l'artillerie rendent impossible tout mouvement de troupes en grandes unités. Les soldats seraient décimés avant même d'atteindre leurs objectifs.

Rouvrir le détroit d'Ormuz; une impossibilité

Trump s'est engagé dans une rhétorique affirmant que les navires pourraient simplement passer, que rouvrir le détroit ne serait pas un problème. Johnson est catégorique; c'est impossible, du moins pas sans pertes inacceptables. On pourrait peut-être y parvenir militairement, mais le coût en matériel et en vies humaines serait effroyable. Des grottes et des tunnels courent tout le long de la côte iranienne. Alistair Crooke s'y est rendu, il les a vus. L'Iran se prépare à cette éventualité depuis trente ans. Ce ne sont pas quelques hommes avec une mitrailleuse sur une plateforme en bois. C'est une infrastructure défensive planifiée sur trois décennies.

Fractures internes à Washington

Selon l'avocat Robert Barnes, bien connecté à l'administration Trump via JD Vance, Trump serait désormais mis à l'écart de certains conseillers. Ceux qui, comme Tulsi Gabbard et JD Vance, ont tenté de le dissuader d'une guerre avec l'Iran, ne sont plus écoutés. Il n'écoute que ceux qui l'encouragent — « Oui, tu peux le faire, on est en train de gagner, continue. » Personne ne lui donne une évaluation honnête de la situation.

Le premier signe de désaccord interne est venu du général Daniel Cain, président des chefs d'état-major interarmées, qui aurait dit à Trump que les choses ne se passeraient pas comme il le pensait, qu'il existait de sérieux obstacles. Trump a ignoré cet avertissement. La fuite suivante provenait du Conseil national du renseignement; leur rapport, remis à Trump une semaine auparavant, affirmait qu'aucun changement de régime ne serait obtenu, quoi que les États-Unis fassent. Quand ces fuites ont commencé à circuler — ainsi que des informations sur des pertes américaines plus importantes que ce qui était officiellement rapporté —, cela a mis en évidence de vrais désaccords au sein du gouvernement. Ils ne tirent pas tous dans la même direction.

Le mensonge du Pentagone; le KC-135 abattu

Les mensonges du Pentagone commencent également à être révélés. Un KC-135 — avion ravitailleur — a été abattu. Le Pentagone a prétendu qu'il s'était écrasé. Johnson démonte cette version; les avions s'écrasent au décollage à cause d'une panne de moteur ou d'un excès de charge, à l'atterrissage à cause d'un vent de travers violent ou d'une panne mécanique. Mais un avion volant à 25 000 pieds par beau temps ne tombe pas du ciel sans raison. Celui-là a été abattu. Les États-Unis mentent à ce sujet.

Ce n'est pas un cas isolé. Cinq avions ravitailleurs stationnés en Arabie Saoudite ont été détruits — pas seulement endommagés. La base aérienne du prince Sultan a vu son système de défense aérienne neutralisé. Elle est désormais ouverte et vulnérable aux attaques iraniennes. Le personnel américain de l'armée de l'air stationné là-bas n'est plus protégé.

La stratégie iranienne; objectifs et méthode

La stratégie iranienne s'articule autour de plusieurs objectifs. Premier objectif; affaiblir et chasser l'armée américaine du Golfe Persique en détruisant les bases. Deuxième objectif; neutraliser les systèmes radars sur place, essentiels pour détecter les lancements en provenance d'Iran et surveiller les menaces aériennes et maritimes. Ces deux objectifs ont été atteints dans les quatre premiers jours du conflit, malgré les affirmations américaines sur la robustesse des défenses aériennes. Un drone iranien — pas un missile balistique à grande vitesse — a détruit l'un de ces radars. Un radar a également été détruit à l'ambassade américaine de Bagdad. Troisième objectif; affaiblir Israël sur les plans économique et militaire, détruire son infrastructure.

Sur quarante-deux vagues d'attaques de missiles contre Israël depuis le 28 février — soit environ trois vagues par jour —, les ogives transportées atteignent désormais 900 kg, parfois 1 400 kg. Des dégâts ont été causés à Tel Aviv et à Haïfa. Le port a été touché. La raffinerie de pétrole aurait été atteinte. Des images publiées montrent la base aérienne de Nevatim, dans le désert du Néguev.

Il faut noter que l'Iran, malgré ces frappes massives sur Israël, n'a pas cherché à infliger des pertes civiles lourdes. Si l'Iran visait délibérément des écoles ou des zones résidentielles, Israël — qui contrôle très strictement l'information — le rendrait public. Le fait qu'il ne le fasse pas, ou n'ait même pas inventé ce récit, est en soi révélateur.

L'Iran applique également une stratégie du « œil pour œil » ciblée. Si vous touchez à leur pétrole, ils touchent au vôtre. Si vous attaquez leur banque, ils attaquent la vôtre. À Dubaï, ils ont visé un immeuble de Citibank. Le bâtiment n'a pas été détruit mais a subi une forte explosion. En revanche, et c'est notable, quand leur usine de dessalement a été touchée — elle représente environ 8 % de l'eau produite en Iran, pas une ressource critique —, l'Iran n'a pas riposté en attaquant les usines de dessalement en Arabie Saoudite, au Qatar, aux Émirats Arabes Unis, au Bahreïn et au Koweït. Ces installations alimentent des millions de personnes. Les détruire provoquerait une catastrophe humanitaire. L'Iran l'a compris et s'est retenu.

Les États du Golfe face à leur dilemme

Une hypothèse circule parmi certains commentateurs iraniens selon laquelle l'Iran envisagerait d'autoriser le passage des navires par le détroit d'Ormuz, à condition que le paiement se fasse en yuan chinois plutôt qu'en dollars. Si elle se confirme, cette mesure constituerait une autre forme de découplage monétaire.

En Arabie Saoudite, une réévaluation est en cours. Le royaume a conclu dans les années 1970 un accord avec les États-Unis au moment où Washington a abandonné l'étalon-or; les Saoudiens ont accepté de libeller les ventes de pétrole en dollars, instituant ainsi le pétrodollar. En échange, les États-Unis ont garanti leur sécurité contre des menaces qu'ils prétendaient exister ou qu'ils avaient eux-mêmes créées. Aujourd'hui, la Russie et la Chine offrent une alternative. Leur approche est moins subordonnée; ils ne viennent pas dicter les conditions ni donner des ordres. Pour les pays du Golfe, cela pourrait se révéler plus attrayant.

Le dilemme sécuritaire des États du Golfe est réel; la présence américaine les rend plus vulnérables aux attaques iraniennes, mais sans les États-Unis, ils n'ont pas d'armée propre pour se défendre. Accepter la protection américaine, c'est risquer la guerre. La refuser, c'est risquer d'être submergé.

La Russie; bénéficiaire collatérale du conflit

Un des résultats ironiques de cette guerre concerne la Russie. Il y a cinq semaines, Janet Yellen, secrétaire au Trésor américain, exigeait que l'Inde cesse d'acheter du pétrole russe et menaçait de punir tout pays qui le ferait. Aujourd'hui, Washington considère que c'est une excellente idée pour l'Inde d'acheter autant de pétrole russe que possible. La Russie, qui vendait son pétrole à l'Inde pour 55 dollars le baril, en obtient désormais plus de 80, peut-être jusqu'à 90 dollars. Cela représente environ 150 millions de dollars supplémentaires par jour, soit 4,5 milliards par mois.

Tous les analystes occidentaux prévoyaient l'implosion de l'économie russe ou au moins de sérieuses difficultés. Du 28 février au 14 mars, en quinze jours, les bases de l'économie russe se sont consolidées d'une manière que personne n'aurait pu prévoir un an plus tôt. Et le pétrole n'est pas le seul avantage. La Russie dispose de gaz naturel liquéfié et d'engrais — et elle est l'un des plus grands producteurs d'engrais au monde. Les pays qui se tournent vers elle pour leur approvisionnement en gaz, pétrole et engrais lui achètent de la bonne volonté. Les pays alignés sur la Russie et la Chine s'en sortiront car la Russie constitue une source alternative au Golfe Persique.

L'Iran se trouve par ailleurs au carrefour de la nouvelle Route de la Soie venant de Chine et du corridor économique nord-sud venant de Russie, ainsi qu'en position stratégique sur le Golfe Persique et l'océan Indien. Russie et Chine ont toutes deux reconnu cette importance géostratégique, ce qui constitue leur principale raison de soutenir Téhéran.

La question nucléaire

Israël concentre 55 % de sa population dans deux villes. Téhéran compte entre 10 et 15 millions d'habitants avec son aire métropolitaine, mais les neuf villes suivantes en Iran comptent chacune environ 1 à 2 millions d'habitants — la population est dispersée. Si l'Iran et Israël tirent la même quantité de munitions l'un sur l'autre chaque jour, Israël s'épuisera plus vite. Ce déséquilibre soulève la question de l'arme nucléaire. Le territoire iranien est environ 65 fois plus grand que celui d'Israël, pour une population d'environ 90 millions de personnes.

Johnson a rédigé un article sur la théorie des jeux appliquée à cette situation. La conclusion; si Israël menace d'utiliser une arme nucléaire, la meilleure option pour l'Iran est de produire immédiatement une arme nucléaire. Une capacité nucléaire démontrée obligerait les États-Unis et Israël à revoir leur calcul. Israël ne peut pas prendre le risque de lancer une frappe nucléaire contre un Iran nucléarisé, car l'Iran pourrait riposter et détruire Israël. Une frappe israélienne contre l'Iran causerait d'énormes pertes et des dégâts considérables, mais ne détruirait pas l'Iran. Israël, lui, serait détruit.

Taiwan et les effets en cascade

Une dimension supplémentaire se joue en ce moment; Taiwan risque de manquer d'électricité dans les dix jours suivant la fermeture du détroit. La production de puces électroniques sur l'île s'arrêterait faute d'énergie. Taiwan devrait alors trouver une source alternative. La Chine et la Russie sont les candidats naturels. La Chine dispose ainsi d'un levier accru sur Taiwan — conséquence collatérale du conflit, non planifiée, mais réelle.

Les effets en cascade se font sentir partout. La fermeture du détroit représente à elle seule; 35 % de l'approvisionnement mondial en engrais, dont la réduction aura des effets sur les récoltes mondiales; 25 % du gaz naturel liquéfié mondial; 20 % du pétrole. L'Iran se trouve en position de dicter les conditions d'un règlement, parce que la douleur économique deviendra insupportable pour de nombreux pays alignés sur les États-Unis.

La destruction en Israël; ce que le silence révèle

Israël exerce un contrôle très strict sur ses médias, et les correspondants occidentaux respectent généralement ces restrictions en matière de pertes et de destructions. Mais ce que l'on ne voit pas en dit autant que ce que l'on voit. Les satellites commerciaux capables de prendre des images en temps réel d'Israël ont été coupés — ils ne fournissent plus ce service. Pendant ce temps, CNN a été autorisée à se rendre en Iran pour y faire des reportages en toute liberté, sans restriction de tournage. Ce contraste est en lui-même significatif.

Trump acculé; une stratégie de sortie introuvable

Trump a déclaré la victoire après le bombardement de Kharg — ce qui est paradoxal. Si l'on menace d'attaquer l'île et que l'on sait que la riposte sera l'embrasement de toutes les installations énergétiques du Golfe et l'effondrement des marchés mondiaux, on ne formule pas cette menace si l'on a déjà gagné. Il a également affirmé que l'Iran cherchait à prendre le contrôle de tout le Moyen-Orient, sauf si les États-Unis attaquaient — une tentative de présenter la guerre comme défensive.

Les exigences américaines incluent que l'Iran renonce à ses missiles balistiques. C'est une demande que l'Iran ne peut pas et ne voudra pas accepter. Trump se retrouve donc dans la position suivante; soit il laisse sa crédibilité s'effriter, soit il monte encore l'escalade, ce qui ne fera qu'aggraver la situation. La seule sortie envisageable serait une rhétorique du type « nous avons dévasté l'île de Kharg, les objectifs sont atteints, mission accomplie, nous nous retirons ». Mais même dans ce scénario, le lendemain, l'Iran continuera de lancer des missiles, d'attaquer les bases américaines restantes et de frapper Israël, jusqu'à ce qu'Israël demande que cela s'arrête.

Les conditions iraniennes pour un règlement sont; la fin de la présence américaine dans la région, des réparations pour les dommages causés, et la levée des sanctions. Ces exigences ne peuvent pas être satisfaites par les États-Unis dans les circonstances actuelles. C'est une recette pour une guerre longue.

L'Iran comme « État terroriste »; réfutation par les chiffres

Johnson revient sur les statistiques de 2016 et 2017 pour démontrer l'incohérence du récit américain présentant l'Iran comme le principal sponsor du terrorisme mondial. En 2017, le groupe responsable du plus grand nombre de morts par actes terroristes est l'État islamique (Daesh), avec 4 350 morts — sans compter ses branches comme Al-Nosra ou Hayat Tahrir al-Sham. En 2016, Daesh a tué 9 180 personnes. Total sur deux ans; plus de 13 500 morts pour Daesh seul. En deuxième position, les talibans avec environ 7 200 morts sur ces deux années. En troisième position, Al-Shabaab avec plus de 2 100 morts. La quatrième place revient au parti communiste maoïste d'Inde (CPI marxiste-léniniste), la cinquième à Boko Haram, affilié de l'État islamique. Aucun groupe iranien, aucun groupe soutenu par l'Iran, n'apparaît dans ce classement. Et c'est le cas chaque année.

Exception dans les statistiques 2023; le 7 octobre a conduit à intégrer le Hamas dans le top 10 pour cette année-là. Mais l'argument qui consiste à classer l'Iran comme État terroriste repose sur des exemples datant de 1982 et 1983 — les bombes artisanales en Irak contre les forces d'occupation américaine, le Hezbollah au Liban. Sur quarante-six ans de données sur le soutien iranien au terrorisme, aucune attaque terroriste aux États-Unis ne peut être attribuée à l'Iran ou à ses mandataires. Pas une seule.

Les vrais radicaux islamistes qui ont mené des attaques sur le sol américain sont liés à l'État islamique, organisation sunnite. La version chiite de l'islam n'est pas portée sur les attentats-suicides ni sur ce type de sacrifice fanatique. Ce registre appartient à la branche takfiri de l'islam sunnite, dont le wahhabisme est une expression. L'attentat récent à New York impliquant deux hommes, et l'attaque dans un bar au Texas faisant plusieurs morts, sont le fait de l'État islamique, pas de l'Iran.

L'attaque de la caserne des marines en octobre 1983 — l'exemple systématiquement cité — est attribuée non pas à un groupe iranien mais à Amal, mouvement chiite libanais fondé en 1972, sept ans avant la création de la République islamique d'Iran. Cette attaque est survenue après que des navires de guerre américains, dont le New Jersey, avaient bombardé la vallée de la Bekaa, tuant des chiites.

En réalité, ce sont les États-Unis qui ont mené des actions terroristes contre l'Iran; financement et réhabilitation des Moudjahidines du peuple (MEK/OMPI), organisation qui a mené régulièrement des attentats à l'intérieur de l'Iran depuis plus de trente ans. Cette manipulation de l'opinion publique vise à empêcher les Américains d'examiner objectivement ce qui se passe réellement.

La retenue iranienne; l'arme chimique comme cas d'école

Un dernier point illustre la réalité de la politique iranienne. Pendant la guerre Iran-Irak, l'Irak a utilisé des armes chimiques contre l'Iran à partir d'août 1983 et jusqu'en août 1988. Plus de vingt attaques chimiques — des armes de destruction massive, fournies et fabriquées avec l'aide des États-Unis. L'Iran, durant toute cette période, n'a jamais développé d'armes chimiques, jamais utilisé de telles armes sur le champ de bataille. La raison invoquée par les dirigeants iraniens; c'était un péché contre Dieu. Le monde sous-estime le rôle de la conviction religieuse dans la politique iranienne sur ces questions.

L'image véhiculée en Occident de l'Iran — les burqas, les kamikazes — est doublement fausse. Il n'y a pas de burqa en Iran. Et les organisations ayant eu recours aux attentats-suicides appartiennent systématiquement au camp sunnite, pas chiite. Sur quarante-six ans, les Iraniens ont fait preuve, dans une vraie guerre, de plus de retenue que les États-Unis dans toutes leurs guerres.

Entretien conduit par Glenn Diesen — 14 mars 2025

Transcription: Louis Giroud

 

(*) Glenn Diesen est un universitaire norvégien, professeur de science politique à l'Université du Sud-Est de la Norvège. Il est spécialisé dans la politique étrangère russe, la géopolitique de l'Eurasie et la sécurité européenne.

Il est principalement connu pour: Ses analyses géopolitiques. Il défend une perspective critique de l'expansion de l'OTAN, qu'il considère comme un facteur de déstabilisation et de conflit avec la Russie.

Controverses: Ses positions lui valent d'être régulièrement décrit par les médias atlantistes et europhiles comme un "chercheur pro-russe".

Engagement politique: Il s'est récemment impliqué en politique en Norvège en tant que tête de liste pour le parti Fred og Rettferdighet (Paix et Justice - FOR).

Publications: Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont Russophobia: Propaganda in International Politics (2022).

 

 

(*) Larry C. Johnson est un ancien analyste de la CIA et du Département d'État américain, aujourd'hui commentateur politique et blogueur. Il est particulièrement connu pour ses analyses critiques de la politique étrangère des États-Unis.

Carrière au sein du renseignement: Il a travaillé pour la CIA de 1985 à 1989 en tant qu'analyste à la Direction du renseignement. Il a ensuite rejoint le Bureau de la lutte contre le terrorisme du Département d'État (1989-1993), où il a notamment participé à l'enquête sur l'attentat de Lockerbie (Pan Am 103).

Positions et controverses: Depuis 2022, il soutient que la Russie dispose d'une supériorité militaire et que l'Ukraine est vouée à la défaite.

Politique américaine: Il est membre fondateur des Veteran Intelligence Professionals for Sanity (VIPS), un groupe d'anciens agents critiquant l'utilisation du renseignement par Washington.

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Allemagne: la liberté d’expression sous haute tension

16 Mars 2026, 08:27am

Publié par Traduction Louis Giroud

En Allemagne, les garanties constitutionnelles de la liberté d'expression se lézardent. Même si l’on essaie de vous faire croire que chacun peut s'exprimer librement. Jusqu'à ce que la police sonne à votre porte à six heures du matin parce que vous avez insulté un ministre sur internet. Perquisitions, poursuites pénales, ONG financées par l'État pour surveiller les opinions : en Allemagne, un arsenal discret mais puissant s'est mis au service de la susceptibilité du système.

Allemagne: la liberté d’expression sous haute tension

En diplomatie, l'axiome est connu : toute alliance repose à la fois sur des intérêts et sur des valeurs. Les intérêts évoluent avec les rapports de force. Les valeurs, elles, sont censées durer. La liberté d'expression appartient à ce socle permanent : dans toute société qui se prétend libre, elle ne saurait faire l'objet d'une négociation conjoncturelle.

Or, dans l'Allemagne d'aujourd'hui, la menace principale qui pèse sur cette liberté ne provient plus en premier lieu des plateformes numériques privées, mais de l'État lui-même — et d'un écosystème de relais de plus en plus dense, financé par les deniers publics.

Une perquisition à l'aube pour un adjectif désobligeant

Commençons par une scène qui devrait inquiéter quiconque a grandi sous l'empire d'un État de droit. Aux environs de Bamberg, un homme âgé est réveillé à six heures du matin par des agents de police. Son tort : avoir qualifié le ministre de l'Économie de « crétin » sur internet. Une perquisition à l'aube, donc, pour une prétendue insulte.

La question mérite d'être posée sans détours : quel type d'ordre politique autorise des descentes de police avant le petit-déjeuner pour de simples opinions exprimées ? Les représentants du gouvernement fédéral répètent volontiers que « chez nous, chacun peut dire ce qu'il veut ». La formule est rassurante — jusqu'à ce que la sonnette retentisse.

Des peines dignes d'une autre époque

Un second exemple dépasse largement l'anecdotique. Au début de l'année 2025, un journaliste a été condamné à sept mois de prison avec sursis pour avoir diffusé un mème portant la mention : « Je déteste la liberté d'expression. » Il s'agissait manifestement d'une satire visant la ministre fédérale de l'Intérieur. L'image la représentait tenant une pancarte, en référence à sa conception restrictive des libertés publiques — illustrée notamment par l'interdiction d'un journal d'extrême droite, décision que la juridiction administrative fédérale avait pourtant jugée illégale.

Relisons attentivement : cette peine, digne des arsenaux répressifs d'un régime autoritaire, a été présentée par ses promoteurs comme un acte de défense de la démocratie. Le ministère public a même fait appel pour obtenir une sanction plus sévère. Si l'on cherche un exemple concret de ce que les juristes anglo-saxons nomment le chilling effect — l'effet dissuasif exercé sur l'expression par la menace de poursuites —, le voilà dans toute son éloquence.

À la suite d'un commentaire publié sur le réseau social X au sujet de l'affaire de Bamberg — dans lequel était nommément mentionné le juge responsable de la décision, avec l'observation qu'un magistrat prononçant de telles sentences ne devrait pas disposer du pouvoir d'incarcérer des citoyens pour l'exercice de leur liberté d'expression —, l'Ordre des avocats hanséatique a ouvert une procédure disciplinaire. Les accusations, jugées absurdes, ont été vigoureusement contestées.

L'État contre ses propres critiques

La troisième affaire concerne le ministère fédéral de l'Intérieur, alors dirigé par Nancy Faeser. Celui-ci avait commandité un rapport à caractère diffamatoire visant le journaliste Henryk M. Broder. L'affaire a été portée devant les tribunaux. La cour administrative supérieure de Berlin-Brandebourg a interdit au ministère de continuer à diffuser le document ; il a été retiré de la circulation et les exemplaires imprimés détruits.

Le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung résuma le verdict par une formule lapidaire : « Broder humilie le ministère de l'Intérieur. » La décision ne relevait d'aucune subtilité juridique particulière : elle rappelait simplement qu'un gouvernement ne dispose d'aucun droit fondamental à être protégé de la moquerie — et encore moins à diffamer publiquement ses contradicteurs.

Quatrième illustration : ce principe a été confirmé par la Cour constitutionnelle fédérale dans le cadre d'une procédure engagée par le journaliste Julian Reichelt contre le gouvernement. Ancien rédacteur en chef du plus grand quotidien allemand, Reichelt avait qualifié dans un message sur les réseaux sociaux l'aide financière de plusieurs centaines de millions d'euros versée à l'Afghanistan d'« argent pour les talibans ». Une ministre fédérale tenta d'obtenir l'interdiction de ce propos. Le gouvernement obtint d'abord gain de cause. La Cour constitutionnelle cassa toutefois la décision et rappela que la parole politique — y compris lorsqu'elle est acerbe ou dérangeante — appartient au noyau dur de la liberté d'expression garantie par l'article 5 de la Loi fondamentale.

Enfin, un litige personnel avec l'Office fédéral de la justice illustre jusqu'où certaines administrations peuvent aller pour compliquer l'existence d'un détracteur. Après qu'un tribunal eut ordonné à cette administration de communiquer des documents, celle-ci multiplia les obstacles, étira la procédure et suggéra des poursuites disciplinaires auprès de l'Ordre des avocats, au motif que la fonctionnaire responsable avait été qualifiée de subalterne et d'incompétente pour avoir ignoré la décision judiciaire. Une administration qui traite un jugement contraignant comme une simple recommandation ne défend pas l'État de droit : elle le mine.

Un schéma récurrent, non des incidents isolés

Ces exemples ne forment pas une collection d'anecdotes. Ils dessinent ensemble un schéma récurrent et cohérent. Des responsables politiques allemands de premier plan — issus notamment du parti des Verts — ont pris l'habitude de déposer en masse des plaintes pénales à l'encontre de critiques souvent parfaitement licites sur le plan juridique mais politiquement embarrassantes. Les ressources policières sont mobilisées pour protéger les susceptibilités des puissants. Et lorsque l'État perd devant les tribunaux, il hausse trop souvent les épaules avant de tenter une nouvelle manœuvre.

Ainsi, un retraité a été condamné à une amende de 800 euros pour avoir écrit, au sujet de la ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock, qu'elle avait « dû trop souvent se cogner la tête au plafond en faisant du trampoline ». Une réaction publiée sur X — qualifiant cette situation de manifestation du visage « semi-totalitaire » des Verts — a aussitôt déclenché une procédure pénale. Le paragraphe 188 du code pénal allemand, qui prévoit des sanctions renforcées pour les insultes visant des personnalités politiques, fournit l'instrument juridique de cette asymétrie. Tous les citoyens sont égaux devant la loi — mais certains, de toute évidence, le sont davantage que d'autres.

L'externalisation de la répression

Une seconde stratégie se déploie en parallèle, plus discrète mais tout aussi efficace : l'externalisation de la répression. La Constitution allemande impose à l'État une stricte neutralité dans les conflits d'opinion. Pour contourner cette contrainte, celui-ci finance des organisations non gouvernementales qui accomplissent ce qu'il ne peut faire directement : surveiller, signaler et stigmatiser des opinions légitimes, conduire des procédures judiciaires à caractère stratégique et infléchir le débat public. Ce n'est plus de la politique au sens propre du terme : c'est de la propagande financée par l'impôt, qui fabrique artificiellement un consensus.

À ce dispositif national s'ajoute le Digital Services Act (DSA) de l'Union européenne — véritable système d'exploitation de l'industrie européenne du contrôle des contenus. Le DSA s'applique à tout service disposant d'utilisateurs dans l'Union et prévoit des amendes pouvant atteindre 6 % du chiffre d'affaires mondial. Il accorde des prérogatives particulières aux « signaleurs de confiance », privilégie les signalements étatiques ou para-étatiques et impose aux plateformes de réagir dans des délais brefs sous peine de sanctions. La notion de « contenu illégal » peut en outre être définie selon la législation la plus restrictive d'un quelconque État membre. En situation de crise, la Commission européenne dispose de la faculté d'exiger des « mesures de réduction des risques » — formulation suffisamment vague pour justifier l'étouffement de débats parfaitement légaux au nom de la lutte contre la désinformation.

Le résultat est prévisible : suppression excessive de contenus licites, limitation algorithmique de la visibilité accordée aux opinions dérangeantes, intimidation silencieuse de la dissidence. Ce n'est pas de la jurisprudence : c'est une censure administrative à l'échelle industrielle.

Ce que dit, depuis des décennies, la jurisprudence constitutionnelle

Un rappel juridique s'impose ici. La Cour constitutionnelle fédérale affirme depuis des décennies que l'État doit tolérer les critiques sévères, y compris celles qui blessent. La notion d'injure pure (Schmähkritik) constitue une exception d'interprétation strictement limitée. En cas d'ambiguïté, c'est l'interprétation non sanctionnable qui doit prévaloir. Et surtout : l'État, à la différence des individus, ne possède pas d'« honneur » que le droit pénal aurait vocation à protéger.

Ces principes ne sont pas des citations destinées aux discours du dimanche : ils constituent les garde-fous fonctionnels d'un État libre. Pourtant, on assiste aujourd'hui à une bureaucratie qui poursuit la satire et à une classe politique qui pathologise la contradiction.

Le prétexte commode de la « haine »

Face à ces dérives, certains brandissent la formule de confort : « Il s'agit de lutter contre la haine. » Il convient d'être honnête sur la nature de cette rhétorique, qui relève bien souvent du simple slogan. Une perquisition à l'aube pour un adjectif comme « crétin » ? Sept mois de prison pour un mème ? Un rapport ministériel retiré après avoir servi à discréditer un journaliste ? Une ministre saisissant la Cour constitutionnelle pour interdire une opinion politique ?

Il ne s'agit pas de protéger des minorités vulnérables ni de prévenir des actes de violence. Il s'agit de protéger le pouvoir contre l'humiliation et le ridicule. La liberté d'expression n'est pas une faveur que les gouvernants accordent à des sujets obéissants : elle constitue le fondement structurel de la critique du pouvoir. Si l'on permet aux administrations d'effacer cette distinction, on crée une culture d'hypersensibilité permanente dans laquelle le droit pénal devient l'instrument des susceptibilités politiques.

Trois réformes nécessaires

Trois mesures s'imposent avec urgence.

Premièrement, dépénaliser la liberté d'expression. Le droit pénal doit être réservé aux menaces réelles et aux cas clairement définis d'incitation à la haine — non aux adjectifs déplaisants ou aux mèmes à caractère satirique.

Deuxièmement, tarir les financements publics détournés. L'argent du contribuable ne doit pas servir à financer des organisations para-étatiques chargées de mener indirectement le combat politique que l'État n'a pas le droit de conduire lui-même.

Troisièmement, discipliner les régulateurs numériques. L'état d'exception instauré par le Digital Services Act ne doit pas se pérenniser. Toute mesure d'urgence doit être strictement limitée dans le temps, soumise au contrôle juridictionnel et circonscrite aux seuls contenus réellement illégaux. Le statut de « signaleur de confiance » doit s'accompagner de responsabilités juridiques — y compris, et surtout, en cas de signalement abusif.

Un enjeu de civilisation

Les initiatives américaines visant à s'opposer aux excès réglementaires de l'Union européenne en matière de liberté d'expression méritent d'être saluées sans ambiguïté, y compris lorsqu'elles prennent la forme de pressions commerciales ou tarifaires à l'encontre d'une régulation numérique dont l'Europe entend exporter le modèle. Ce différend n'est pas seulement de nature commerciale : il met en jeu la défense d'une norme civilisationnelle. Si l'Europe choisit de construire un panoptique bureaucratique de la conformité, elle ne peut prétendre imposer ses standards à l'ensemble du monde libre.

La liberté d'expression ne garantit pas la vérité. Elle garantit la possibilité de la chercher collectivement. Elle accorde aux citoyens le droit de se ridiculiser et leur impose celui de supporter la sottise des autres. Elle confronte les gouvernements à la réalité de leur propre action. Au cours de l'année écoulée, les tribunaux allemands ont montré que ces mécanismes fonctionnent encore : un ministère de l'Intérieur rappelé à l'ordre, une ministre empêchée de réduire un critique au silence, une administration judiciaire contrainte de respecter les décisions de justice.

Même après les perquisitions à six heures du matin et les campagnes étiquetées « anti-haine », un principe demeure inscrit dans la Loi fondamentale : la moquerie des citoyens envers l'État reste protégée par la Constitution.

Ce principe mérite d'être défendu haut et fort, des deux côtés de l'Atlantique. La liberté d'expression n'est pas une concession que les puissants font aux citoyens. Elle est le bouclier que les citoyens opposent aux puissants. Si l'Europe venait à l'oublier, il appartiendrait aux États-Unis de le lui rappeler — non par des sermons, mais par la politique. Et à ceux qui vivent de ce côté-ci de l'Atlantique de faire leur part : par les tribunaux, par la loi, et en refusant de se laisser intimider par le nouveau clergé de la « sécurité ».

Traduction de l’allemand: Louis Giroud

 

Cet article publié en allemand dans Schweizer Monat est basé sur une conférence de Joachim Steinhöfel, prononcée en septembre 2025 lors d’une réunion du Global Liberty Institute à Zurich.

 

(*) Joachim Steinhöfel est un avocat allemand de renom, spécialisé dans le droit des médias, de la presse et de la concurrence. Il est particulièrement connu pour son engagement en faveur de la liberté d'expression et son combat contre la censure sur les réseaux sociaux.

Défenseur de la liberté d'expression: Il est une figure de proue en Allemagne dans la lutte contre les restrictions de parole en ligne. Il a notamment créé le "Mur des plaintes" (Wall of Complaints) pour documenter les suppressions de contenus par Facebook et a obtenu des victoires judiciaires historiques forçant les plateformes à rétablir des publications supprimées à tort.

Affaires de haut profil: Il représente des personnalités d'envergure, comme l'homme d'affaires Alisher Ousmanov, dans des litiges complexes contre des grands médias et des institutions internationales pour protéger leur réputation.

Cabinet et influence: Basé à Hambourg, son cabinet JS Rechtsanwälte Steinhöfel intervient régulièrement dans des dossiers de diffamation et de droit de la presse.

Présence médiatique: Il publie régulièrement des tribunes dans des médias suisses tels que le Schweizer Monat ou la NZZ.

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Iran: crise pétrolière, île de Kharg et le piège d'une offensive bâclée

16 Mars 2026, 05:38am

Publié par Louis Giroud

Alors que les cours du pétrole flambent sous l’effet des tensions dans le détroit d’Ormuz, les marchés s’inquiètent d’une crise énergétique majeure. La hausse spectaculaire du brut révèle les fragilités d’une stratégie américaine saugrenue: réserves stratégiques affaiblies, dépendance persistante aux flux du Golfe, hypothèse d’une opération militaire sur l’île iranienne de Kharg. Derrière les discours contradictoires de Washington, plusieurs analystes examinent les conséquences concrètes qu’aurait une confrontation directe avec l’Iran.

Iran: crise pétrolière, île de Kharg et le piège d'une offensive bâclée

Depuis la réouverture des marchés pétroliers ce soir, les prix du brut et du Brent connaissent une envolée spectaculaire, franchissant la barre des 100 dollars le baril. Cette progression s’explique par les tensions sociales au Moyen-Orient et par la fermeture partielle du détroit d’Ormuz, point de passage essentiel du commerce mondial d’hydrocarbures. Dans ce contexte, deux analystes examinent les angles morts de la stratégie américaine: faiblesse des réserves pétrolières stratégiques, dépendance persistante aux flux énergétiques du Golfe et hypothèse d’une opération militaire visant l’île iranienne de Kharg. Ils rappellent également ce qu’impliquerait concrètement une invasion de l’Iran.

Le Wall Street Journal rapporte dimanche soir 15 mars, que plusieurs dirigeants du secteur énergétique privé — notamment chez Exxon et Chevron — ont averti l’administration Trump que les perturbations dans le détroit d’Ormuz continueront d’alimenter une forte volatilité sur les marchés mondiaux. Dans le même temps, l’administration multiplie des messages contradictoires quant à sa capacité — ou à sa volonté — de faire baisser les prix de l’énergie pour les consommateurs américains.

Le président «entend corriger rapidement la situation»

Du côté de Washington, la réponse officielle reste simple: il ne s’agirait que d’une perturbation temporaire. Selon la Maison Blanche, le président entend corriger rapidement la situation en neutralisant le régime iranien. Le conflit, assurent ses conseillers, se conclurait dans les prochaines semaines, permettant la reprise des flux pétroliers et une baisse rapide des prix. Dans l’intervalle, les navires commerciaux devraient être escortés dans le détroit.

Pour les analystes, la question centrale est ailleurs: que se serait-il produit si l’administration avait véritablement anticipé une telle crise ?

Plusieurs indices suggèrent que certaines options ont été négligées. Les stocks de la Réserve stratégique de pétrole des États-Unis se situent aujourd’hui à leur niveau le plus bas depuis plusieurs décennies. Aucune coalition internationale n’avait été mise en place pour protéger les pétroliers transitant par Ormuz. Parallèlement, le développement des énergies renouvelables a été entravé par les choix politiques de l’exécutif américain. Enfin, des droits de douane élevés ont été instaurés sur les engrais et sur plusieurs de leurs intrants.

Concernant la réserve stratégique, les chiffres parlent d’eux-mêmes: les États-Unis disposent d’environ 400 millions de barils stockés, soit l’équivalent d’une vingtaine de jours de flux transitant habituellement par le détroit d’Ormuz. Mais la capacité de libération reste limitée à environ deux millions de barils par jour. Si l’administration avait commencé à mobiliser ces réserves trois semaines plus tôt, la hausse actuelle des prix aurait probablement été plus contenue. Un raisonnement comparable vaut pour les réserves détenues par d’autres pays partenaires.

Pékin dispose de 1,2 milliard de barils de réserves, trois fois le stock américain

Une ironie s’impose toutefois: la Chine, que beaucoup considéraient comme la principale victime potentielle d’une fermeture du détroit d’Ormuz en raison de sa forte dépendance à cette route énergétique, semble mieux résister que prévu. Pékin dispose d’environ 1,2 milliard de barils de réserves stratégiques — soit près de trois fois les stocks américains. Surtout, la Chine a investi, au cours de la dernière décennie, des centaines de milliards de dollars dans l’énergie solaire, les batteries et les véhicules électriques. Elle a engagé un vaste processus d’électrification de son économie. Dans ce contexte, la Chine pourrait paradoxalement apparaître comme l’un des bénéficiaires indirects de la crise actuelle.

Face aux déclarations de responsables américains — Karoline Leavitt, Sean Duffy ou Chris Wright(*) — affirmant que la situation restera brève et maîtrisée, les analystes répondent sans détour: ce discours relève davantage de la pensée magique que de l’analyse stratégique.

L’un des éléments les plus étonnants de la situation actuelle tient au fait que l’Iran continue de vendre du pétrole — et même davantage qu’avant le début des hostilités. Les États-Unis ont frappé certaines installations militaires iraniennes, mais se sont gardés de cibler les infrastructures pétrolières. La raison est simple: Washington redoute qu’une telle destruction ne provoque une hausse encore plus brutale des prix de l’énergie, susceptible de fragiliser l’économie américaine.

Kharg, un levier stratégique pour l’Iran

L’île de Kharg joue ici un rôle central. Elle possède une capacité d’exportation d’environ cinq millions de barils par jour, bien au-delà des 1,5 à 2 millions de barils exportés jusque-là par l’Iran, faute d’acheteurs. Jusqu’à présent, la Chine constituait pratiquement le seul client régulier du pétrole iranien. De nombreux autres pays craignaient les sanctions américaines — y compris l’Inde, pourtant acheteuse de pétrole russe. Mais la situation actuelle pourrait changer la donne: face à la raréfaction de l’offre mondiale, plusieurs États seraient désormais prêts, discrètement, à accepter des cargaisons iraniennes.

L’île de Kharg devient ainsi un levier stratégique pour Téhéran — et potentiellement un objectif militaire pour Washington. Un message codé du sénateur Lindsey Graham, évoquant l’éventualité d’une intervention des Marines, a circulé la veille. Des milliers de soldats des forces expéditionnaires marines ont été déployés dans la région, officiellement pour se tenir prêts à diverses opérations, dont une éventuelle prise de l’île.

Mais l’hypothèse d’une occupation de Kharg soulève une question stratégique fondamentale: une telle opération contraindrait-elle l’Iran à capituler, ou l’entraînerait-elle au contraire dans une guerre existentielle ?

Les Américains se battent pour le prix du pétrole et les Iraniens pour leur survie

Dans tout conflit, la domination de l’escalade n’appartient pas forcément au camp disposant de l’arsenal le plus puissant. Elle revient souvent à celui qui peut supporter le plus de pertes et de souffrances. Les Iraniens se battent pour leur survie politique et nationale. Les Américains, eux, se battent essentiellement pour éviter que le prix du pétrole n’atteigne 150 dollars le baril. Le régime iranien possède par ailleurs une tolérance élevée à la souffrance infligée à sa propre population, tandis que les responsables politiques américains demeurent — au moins en théorie — redevables devant leurs électeurs.

L’absence remarquée de certaines figures politiques américaines dans les communications publiques intrigue également. Marco Rubio se trouve actuellement à Miami. Il semble avoir conclu un arrangement tacite lui permettant de se concentrer sur la politique américaine dans l’hémisphère occidental — notamment au Venezuela — tout en restant en retrait sur le dossier iranien. Une position qui pourrait s’avérer politiquement utile si l’opération contre l’Iran devait mal tourner.

En l’état, aucune solution simple ne semble exister pour résoudre la crise pétrolière. Deux scénarios se dessinent. Le premier: une désescalade conduisant à la fin du conflit et à la réouverture du détroit d’Ormuz par l’Iran — ce qui supposerait que Téhéran obtienne des concessions en retour. Le second: une intervention militaire américaine à grande échelle, comparable à celle de l’Irak en 2003, impliquant l’occupation de territoires suffisants pour neutraliser toute menace contre le trafic maritime.

Un million de soldats attendent les marines américaines

Or l’Iran représente un défi militaire d’une tout autre ampleur. Le pays est le seizième plus vaste au monde. Le plateau iranien est entouré de chaînes montagneuses qui compliquent toute opération terrestre. Son territoire est plusieurs fois plus étendu que celui de l’Irak. Près d’un million de soldats servent dans les forces armées de la République islamique.

Une invasion impliquerait des coûts colossaux — en milliards de dollars et en vies américaines — même dans le scénario le plus favorable. Et une question fondamentale resterait posée: s’agirait-il simplement d’un changement de politique, ou d’un changement de régime ? Dans ce second cas, qui prendrait le pouvoir après la chute des autorités actuelles, et pour combien de temps ?

La prise de l’île de Kharg nécessiterait déjà des milliers de soldats au sol. Le contrôle du pays exigerait des forces bien plus importantes encore. À cela s’ajoute un enjeu nucléaire: sous la ville d’Ispahan se trouveraient environ mille livres d’uranium enrichi à 60 %, dont la sécurisation exigerait elle aussi des opérations terrestres.

On aimerait croire que quelqu’un, à la Maison Blanche, a ressorti des archives le dossier de l’Irak de 2003. Mais, à observer la rhétorique actuelle, l’administration semble reproduire, jour après jour, l’illusion du moment « Mission accomplie ».

Transcription et réécriture: Louis Giroud

 

(*) Karoline Leavitt: Elle occupe le poste de porte-parole de la Maison-Blanche (White House Press Secretary).

Sean Duffy: Il s'agit de l'ancien membre du Congrès et actuel secrétaire aux Transports des États-Unis (Secretary of Transportation).

Chris Wright: Il occupe le poste de secrétaire à l'Énergie (Secretary of Energy)

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Les architectes du chaos mondial passés au scanner

15 Mars 2026, 20:33pm

Publié par Louis Giroud

«Les Néoconservateurs, une élite impériale»

Laurent Ozon — Essai politique

Le monde n'est pas devenu chaos par accident. Derrière la cacophonie des crises successives — guerres déclenchées sur des mensonges, effondrements financiers récurrents, migrations de masse, délitement des souverainetés —, une logique cohérente opère en silence. Non pas la logique de l'incompétence, ni celle du destin aveugle, mais celle d'une volonté structurée, portée par des hommes qui ont des noms, des réseaux, une histoire et un projet.

 

Les architectes du chaos mondial passés au scanner

C'est cette réalité que l'analyste politique Laurent Ozon s'attache à mettre à nu dans ce qui constitue la première synthèse exhaustive en langue française consacrée au phénomène néoconservateur. Non pas une introduction au concept, galvaudé à force d'être mal défini par des commentateurs pressés, mais une généalogie rigoureuse du pouvoir : qui sont ces architectes de l'ordre mondial, d'où viennent-ils, comment ont-ils opéré, et au service de quel projet ?

De Trotski à Trump : la longue marche d'un groupuscule

Ozon remonte aux origines. Tout commence dans le New York des années 1930, dans les cercles intellectuels trotskistes de la côte Est américaine. Un petit groupe d'idéologues, marginal et combatif, va entamer l'une des métamorphoses politiques les plus stupéfiantes du XXe siècle. La guerre des Six Jours en 1967 constitue le premier tournant majeur : elle fracture la gauche américaine, précipite une recomposition et amorce un glissement vers le camp républicain qui s'achèvera, des décennies plus tard, par l'hégémonie totale de cette mouvance sur l'appareil de sécurité nationale américain — de Reagan à George W. Bush, jusqu'aux coulisses de l'ère Trump.

Ce qui rend l'analyse d'Ozon précieuse, c'est précisément ce qu'elle refuse : la vague évocation de « cercles d'influence » et de « réseaux obscurs ». L'auteur nomme, date, cite. Il restitue les mécanismes concrets d'une prise de contrôle idéologique inédite : comment un groupuscule d'intellectuels sans mandat électif a réussi à s'emparer de la plus grande superpuissance de la planète pour la mettre au service d'un agenda impérial défini hors de tout processus démocratique.

Un bilan chiffré, implacable

Les conséquences de cette stratégie se lisent dans des statistiques que les chancelleries préfèrent noyer sous l'abstraction géopolitique. Plus de deux millions de morts dans les conflits initiés ou alimentés par cette mouvance : Irak, Syrie, Libye, Ukraine. Plus de trente-huit millions de déplacés, dont les flux migratoires ont durablement déstabilisé les équilibres politiques européens. Plus de huit mille milliards de dollars de dette imputables au seul contribuable américain, finançant des guerres décidées sans lui et contre ses intérêts.

Ozon retrace point par point les jalons de ce bilan : le mensonge des armes de destruction massive qui a légitimé l'invasion de l'Irak en 2003; le démantèlement méthodique de la Yougoslavie et la création de l'État kosovar dans des conditions que l'auteur qualifie sans détour ; le rôle de Victoria Nuland et de la famille Kagan dans le basculement ukrainien de 2014 ; et, en toile de fond permanente, la stratégie de confrontation avec la Russie dont Ozon démontre qu'elle vise moins à défendre l'Europe qu'à l'affaiblir durablement afin de maintenir la dépendance atlantique.

Une thèse, une méthode, un courage éditorial

Ce que cet essai accomplit, au fond, c'est la connexion méthodique de points que le traitement médiatique dominant s'obstine à maintenir séparés. Ozon ne propose pas des opinions : il assemble un dossier. Des noms, des dates, des citations tirées des sources premières, des décisions publiques et de leurs effets documentés. L'image qui se dégage de cet assemblage est celle d'une cohérence que l'auteur juge « terrifiante » — non parce qu'elle relèverait du fantastique, mais précisément parce qu'elle est banalement vérifiable.

Dans un paysage intellectuel français où ce sujet demeure largement frappé d'omerta — traité soit dans l'indifférence soit sous l'étiquette commode du « conspirationnisme » —, Les Néoconservateurs, une élite impériale représente un acte éditorial rare : celui d'une mise à plat documentée, sans précaution rhétorique superflue, d'un phénomène politique central du demi-siècle écoulé.

Pour quiconque a senti, dans le bruit des actualités quotidiennes, que quelque chose ne s'expliquait pas par le seul désordre, ce livre offre ce que peu d'essais politiques osent véritablement promettre : non pas une théorie, mais une carte.

Louis Giroud

 

Laurent Ozon est analyste politique, essayiste et fondateur du mouvement Remmigration. Il intervient régulièrement sur les questions de géopolitique, d'écologie politique et de souveraineté.

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La guerre de trop

15 Mars 2026, 14:14pm

Publié par Transcription: Louis Giroud

Barbarie légitimée, monde imaginaire et détroit d'Ormuz

(Blast) Denis Robert s’entretient avec Olivier Berruyer (Élucid)

Olivier Berruyer, fondateur et directeur de la rédaction de Élucid  — site d'analyses géostratégiques et économiques sur abonnement —, revient sur l'attaque israélo-américaine contre l'Iran et ses conséquences. Ancien ingénieur statisticien, il co-signe avec Carla Constantini un article intitulé « Les États-Unis et Israël nous entraînent dans une barbarie suicidaire ». Au fil de cet entretien, il développe trois lectures du conflit: la rupture du droit international et de ses conditions de maintien, la déconnexion entre le réel et le traitement médiatique dominant, et les conséquences concrètes sur les économies mondiales.

La guerre de trop

Le choc de l'offensive et le contexte des négociations

L'article cosigné avec Carla Constantini s'ouvre sur un chapeau que l'animateur lit à voix haute: « Nous y voilà. C'est le plongeon fatal dans l'abîme que les puissances occidentales ont obstinément creusé au fil des dernières décennies. Le cap de la barbarie est définitivement franchi avec l'insouciance meurtrière de ceux qui ne comprennent pas bien le chaos historique qui se prépare. L'ancien ordre qui faisait le pari du droit contre la force brute vient brutalement d'achever de s'effondrer sous nos yeux en 2026. Cette nouvelle guerre est celle de trop. Par son ampleur et par sa nature, elle annonce un tournant majeur dans l'histoire des relations internationales. »

Berruyer précise que la stupéfaction, pour lui, n'a pas porté tant sur l'existence du conflit que sur la façon dont il a démarré. Plusieurs trimestres de travail de lecture et d'écoute de spécialistes avaient installé la conviction que la dégradation de l'ordre international allait mal finir. Ce qui était inattendu, c'est le niveau de l'erreur stratégique commise.

Il replace l'événement dans un enchaînement qui court depuis vingt-cinq ans: l'Afghanistan, où l'intervention militaire s'est terminée par le remplacement des talibans par les talibans. La guerre d'Irak, bâtie sur un mensonge certes rendu crédible, mais qui a déchaîné le malheur sur la région — 500 000 à un million de morts, selon les estimations. George Bush et Tony Blair restent libres. La Libye ensuite, dont la destruction porte l'insistante empreinte de Bernard-Henri Lévy, pays toujours en crise depuis 2012. La Syrie, enfin, où la chute du tyran Bachar el-Assad s'est soldée par l'installation au pouvoir de l'ancien dirigeant d'Al-Qaïda, activement recherché par les États-Unis.

Ce qui change de nature cette fois, c'est ce que Berruyer nomme le « changement de paradigme ». Trois éléments l'ont frappé simultanément.

Première rupture: la barbarie au niveau du droit international

L'historique des négociations avec l'Iran est rappelé rapidement. Au début des années 2010, les États-Unis imposent des sanctions en réponse à l'accumulation de combustible nucléaire par l'Iran. En 2015, un accord multilatéral est trouvé entre les États-Unis, les Européens et l'Iran: Téhéran cesse d'enrichir son uranium, les sanctions sont levées. L'accord fonctionne pendant trois ans et est validé par le Conseil de sécurité de l'ONU.

Trump arrive et se retire unilatéralement de l'accord. L'Iran se retrouve alors dans une position absurde: toujours lié par l'accord vis-à-vis des Européens, mais de nouveau soumis aux sanctions américaines. Les Européens, qui avaient signé l'accord, auraient dû soit sanctionner les États-Unis, soit compenser les effets de ces sanctions sur un Iran qui respectait sa parole. Ils ne font rien. L'Iran commence logiquement à s'estimer bafoué.

En 2025, de nouvelles négociations s'ouvrent entre Washington et Téhéran. Elles avancent. Trois ou quatre jours avant le début de la guerre, les Iraniens ont cédé sur l'essentiel, notamment sur l'arrêt de l'enrichissement. Le ministre des affaires étrangères iranien Araghchi, qui conduisait les négociations, déclare publiquement qu'ils sont « à deux doigts de conclure la paix ». Un nouveau round est planifié pour la semaine suivante. C'est dans ce contexte précis, lors de ces négociations actives, que l'attaque est lancée dans la nuit, sans déclaration de guerre, sans ultimatum.

Berruyer insiste sur le terme juridique applicable: la perfidie. Définie dans les conventions de Genève, elle désigne le fait d'attaquer un adversaire sans l'avoir prévenu, en maintenant jusqu'au dernier moment la façade d'une relation diplomatique normale. Il précise qu'il ne soutient pas le régime iranien, n'est pas un chiite intégriste, ne souhaite pas de République islamique en France: il essaie d'avoir une analyse froide et rationnelle.

Mais cette fois, l'attaque ne porte pas sur des sites nucléaires enfouis dans des montagnes. Elle vise directement l'appareil d'État: l'état-major, les membres du gouvernement, les gardiens de la révolution, l'armée. Tenter de « couper la tête du serpent ». Berruyer souligne qu'une telle opération n'a pas d'équivalent dans l'histoire récente — il faut peut-être remonter à Constantinople pour trouver un précédent.

Il cite Hugo Grotius, diplomate néerlandais auteur du Droit de la guerre et de la paix en 1625, ouvrage fondateur du droit international. Grotius affirmait que même avec des adversaires perfides, il fallait maintenir un minimum de confiance entre dirigeants pour rendre la paix possible — et que « l'État qui transgresse les lois de la nature et des nations coupe aussi les remparts qui protègent sa propre paix future ». C'est exactement, dit Berruyer, ce qui est en train de se produire.

Le nouveau guide suprême iranien, fils du précédent tué dans les bombardements, a perdu dans la même offensive sa mère, sa sœur, son beau-frère, sa nièce de 14 mois et sa femme. Lui-même a été blessé et n'a pas réapparu publiquement. Les Américains, comprenant rapidement l'étendue de l'erreur, envoient des signaux de négociation. Ils renvoient l'envoyé Witkoff, le même homme qui avait dit aux Iraniens « à mardi pour un nouveau round » — et qui a été assassiné entre-temps. Berruyer est lapidaire: imaginer qu'un homme dans cette situation acceptera un cessez-le-feu à court terme relève du monde imaginaire. Il faut un pays pour déclencher une guerre, il en faut deux pour l'arrêter.

La valeur de la parole américaine, après trois trahisons successives dans les négociations — retrait de l'accord de 2015, bombardements en pleine guerre des Douze Jours de 2025, puis cette attaque en pleine négociation finale —, est à zéro. Aucun cessez-le-feu ne sera signé dans ces conditions, même si Trump le demande, même s'il retire ses forces.

Trump, Netanyahou et la fin de l'hypothèse stratégique

Sur Trump, Berruyer est sans ambiguïté: l'hypothèse selon laquelle il serait un stratège est définitivement close. Il rappelle que Netanyahou a dit depuis quarante ans que provoquer cette guerre contre l'Iran était son objectif. Naftali Bennett, autre ancien Premier ministre israélien, déclarait récemment avoir « poussé les États-Unis pendant dix ans vers un tel conflit ». Du côté israélien, la satisfaction est totale et clairement assumée.

Rubio a lui-même expliqué pourquoi les Américains ont suivi: Israël leur avait fait comprendre qu'il attaquerait seul si nécessaire, auquel cas l'Iran s'en prendrait aussi aux Américains. C'est un chantage permanent qui a fonctionné à chaque fois: « Si vous nous aidez pas, on y va tout seul et vous aurez les problèmes. » Les Américains ont cédé.

Les objectifs affichés changent tous les jours: destruction des sites nucléaires, changement de régime, élimination des missiles balistiques, neutralisation de la marine iranienne, désarmement général. La sénatrice démocrate Elizabeth Warren, après un briefing gouvernemental confidentiel, a déclaré: « Je suis entrée inquiète, j'en suis ressortie très inquiète. » Tous les services de renseignement américains avaient pourtant conclu qu'il n'y avait pas de danger nucléaire iranien imminent — l'Iran accumulait du combustible pour des négociations, non pour fabriquer une bombe. Aucun sénateur républicain n'a voté contre la guerre. Aucun recours au Congrès, pourtant constitutionnellement requis pour déclarer la guerre, n'a eu lieu.

Une conférence de presse de Trump, deux jours avant l'entretien, illustre l'état dans lequel se trouve la prise de décision américaine. Sur la mort de 160 écolières iraniennes tuées par un missile tombé sur leur école — probablement un Tomahawk, filmé, visible —, Trump répond que les Tomahawks ont été vendus à beaucoup de pays et que ce n'est peut-être pas le leur. Vraisemblablement, c'étaient des Américains. Ils visaient probablement un site militaire à proximité. L'école n'était pas la cible — mais les morts sont là, et tout l'Iran a vu les images. Des articles circulent sur le rôle possible de l'intelligence artificielle dans la sélection des cibles.

Deuxième rupture: le monde imaginaire médiatique

Le matin du déclenchement de l'offensive, Berruyer allume les chaînes d'information en continu — geste qu'il accomplit rarement, estimant leur fréquentation dangereuse pour la pensée. Il note une uniformité frappante: CNews, BFM, France Info, LCI développent le même discours pro-Trump et pro-Netanyahou, présentant la guerre comme une affaire réglée en une semaine, avec un peuple iranien en attente de la chute du régime.

La réalité qu'il observe en parallèle: des dizaines de cortèges funèbres dans toute l'Iran, au Pakistan, dans le nord de l'Inde, au Liban. Des gens qui pleurent. En France, l'élément de langage dominant est « personne ne regrettera ces types-là ». C'est vrai en Europe. Pas ailleurs.

Sur la composition réelle de la société iranienne, il corrige le récit médiatique. Affirmer que 99 % des Iraniens veulent le départ des mollahs est une invention. Le candidat le plus dur à la dernière présidentielle a obtenu près de 25 % des voix — 15 à 20 millions de personnes. En ajoutant ceux qui préfèrent garder une forme de République islamique même en souhaitant des réformes, le camp des partisans du régime dépasse peut-être 35 à 40 % avec les bombardements en cours, qui ont tendance à souder les populations derrière leurs gouvernements, même mal aimés.

Les chaînes françaises montrent des femmes de la diaspora — avec lesquelles Berruyer dit être en empathie — mais jamais une chiite intégriste qui exprimerait sa douleur et sa soif de martyre pour son fils. Ce profil existe, c'est aussi l'Iran. Ne montrer qu'une partie de la réalité n'est pas du journalisme: c'est de la fabrication d'émotion au service d'un récit préconçu.

Sur les plateaux, Netanyahou apparaît malgré son mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale. Le porte-parole de l'armée israélienne passe sans difficulté. L'ambassadeur d'Israël revient toutes les douze minutes. L'ambassadeur d'Iran — le pays agressé — est invisible. Il sera invité une fois sur un média alternatif, pas dans les médias mainstream.

Berruyer identifie dans ce paysage le produit de plusieurs décennies d'une construction narrative: les antiracistes présentés comme des racistes, les antifascistes comme des fascistes, un parti fondé par des personnages à l'histoire trouble décrit comme le meilleur ami des juifs. Des minutes de silence organisées pour des victimes proches de milieux néonazis. Une rhétorique permanente sur « l'invasion musulmane » dont on voit maintenant, en 2026, ce qu'une décennie d'islamophobie rageuse a produit: la conviction collective qu'on peut frapper un pays musulman sans conséquences. Un Hervé Morin, ancien ministre de la Défense, se déclarant « ravi que les Israéliens et les Américains tapent, tapent, tapent encore sur l'Iran ».

Ce monde imaginaire a ses mécanismes propres. Répéter mille fois un mensonge finit par en faire une vérité ressentie — pas une réalité. Et les dirigeants eux-mêmes, nourris de ce récit, ont pris des décisions en croyant que trois bombes suffiraient à faire s'effondrer un pays, que la rue se soulèverait en 48 heures, que la paix serait négociée en trois jours.

Pour s'informer autrement, Berruyer consulte la presse internationale — journaux indiens, chinois, japonais —, les réseaux sociaux pour accéder à des articles de qualité, et des chercheurs spécialisés sur l'Iran qui parlent la langue, se rendent sur place et décrivent la société dans toute sa complexité. Il cite pêle-mêle Thierry Coville et Emmanuel Todd. Ce dernier remarquait que le taux de fécondité iranien est de 1,7 enfant par femme — identique au taux français. Ce n'est pas un signe de société médiévale. C'est un signe que les femmes iraniennes sont en train de se libérer de l'intérieur, par l'éducation. Beaucoup sont ingénieures, médecins. Certains des missiles qui tombent actuellement ont été conçus par des femmes.

La première mention du fils du Shah comme futur dirigeant potentiel de l'Iran est traitée avec ironie: le personnage passe son temps à Tel Aviv, est fabriqué par les Israéliens, et le schéma rappelle que personne en Syrie n'attend le retour du fils de Bachar el-Assad.

Il note en passant, sans s'y attarder, que Trump est en train d'affamer Cuba en lui coupant tout approvisionnement en pétrole, que l'élecricité y est coupée, et que personne ne s'en préoccupe. Que dans les discours de « libération de la femme », on n'entend jamais parler de libérer la femme saoudienne ou la femme qatarie. Que les 700 000 Libanais chassés de chez eux par l'invasion israélienne du Liban n'ont pas suscité une fraction de l'indignation provoquée par l'invasion russe de l'Ukraine. Une étude citée dans le journal The Lancet, publiée environ l'année précédente, estime que les sanctions américaines, depuis 1970, ont causé 38 millions de morts dans le monde.

L'intimidation permanente est l'autre mécanisme de ce monde imaginaire. Dire que l'Iran est un pays souverain avec lequel il faut négocier vous vaut d'être taxé d'antisémitisme ou de soutien au régime islamiste. Tenir une ligne analytique sobre devient un acte de résistance. « La table est blanche, elle n'est pas noire, elle n'est même pas grise. » Berruyer constate que ceux qui répétaient qu'elle était noire commencent à atterrir.

L'Iran: une puissance industrielle mal connue

Berruyer insiste sur ce que l'Iran est réellement. 90 millions d'habitants, soit trois fois la France. 20e puissance industrielle mondiale en parité de pouvoir d'achat. Le pays produit à peu près autant d'ingénieurs que les États-Unis — des ingénieurs qui ne font pas de l'ingénierie financière ni du traitement automatique du langage, mais essentiellement de l'armement.

L'Iran n'est pas l'Afghanistan. Ce n'est pas un camp de Bédouins. C'est un État parmi les plus vieux du monde — six mille ans de présence sur le plateau iranien — avec une bureaucratie d'État ancienne et des cadres militaires qui ont analysé méthodiquement chaque défaite américaine. À leur frontière ouest, l'Irak, d'où les Américains sont partis en courant. À leur frontière est, l'Afghanistan, même résultat. Les gardiens de la révolution ont étudié ces échecs et élaboré une doctrine en conséquence.

La doctrine est simple: ne pas affronter la puissance américaine frontalement, mais attaquer tout ce qui est à portée à l'extérieur. Stocks de missiles considérables, conservés précieusement. Drones: estimations autour de 80 000 unités, assez pour en vendre massivement à la Russie en soutien à la guerre en Ukraine. L'Iran fait la loi dans la région.

Un officiel iranien a fait une déclaration que Berruyer qualifie de « rigolote parce qu'hélas pas si fausse »: « C'est bien d'avoir beaucoup de muscles, mais ça laisse moins de place au cerveau. »

La comparaison avec le Vietnam est développée: 500 000 soldats américains plus un million de soldats sud-vietnamiens contre un million de Viet Cong, avec la totalité de l'aviation. Les Américains ont perdu. Aujourd'hui, en Iran, il n'y a pas de Sud-Vietnam. Pas de pays frontalier qui accueillerait des troupes au sol — l'Afghanistan est hostile, le Pakistan peu probable, l'Azerbaïdjan s'exposant immédiatement à des bombardements iraniens et à une guerre préventive dès que cinq mille soldats américains poseraient le pied sur son territoire.

Russie, Chine et recomposition géopolitique

Des articles font état de transmissions de renseignements satellitaires russes et chinois vers l'Iran. Les Russes ont démenti auprès des Américains, mais leur parole n'est pas considérée comme fiable, d'autant que les Américains eux-mêmes transmettent des renseignements aux Ukrainiens pour viser des cibles russes. L'analyse de Berruyer est que, compte tenu de l'ampleur du conflit et du chaos en cours, la Chine et la Russie ont probablement un soutien de plus en plus actif à l'Iran, dans leur intérêt immédiat.

Ce conflit accélère une recomposition géopolitique visible. Les pays du Golfe, liés depuis vingt à trente ans aux États-Unis par des accords de protection, voient leur garde du corps provoquer des ennemis puis se replier en ville dès que les missiles commencent à tomber. Les bases américaines au Moyen-Orient sont pratiquement toutes détruites. Il ne reste qu'une base en Turquie, épargnée pour l'instant. L'ambassade en Arabie Saoudite a été évacuée quand le bilan américain avoisinait sept morts. « Ce n'est pas un garde du corps. » L'OTAN en sortira affaibli: si les États-Unis n'ont pas défendu Bahreïn, ils ne défendront pas l'Allemagne.

Troisième rupture: le détroit d'Ormuz et les conséquences économiques mondiales

Le détroit d'Ormuz fait environ 30 kilomètres de large, avec des parties atteignant seulement 10 mètres de profondeur. Il comporte deux passes navigables d'environ 3 kilomètres chacune. Des drones sous-marins iraniens opèrent dans ces eaux depuis leurs bases côtières, capables d'atteindre un navire en quelques secondes. L'Iran dispose de centaines et de centaines de ces engins. Couler dix bateaux suffit à bloquer le transit: les épaves obstruent les passes.

Le détroit n'est pas formellement miné pour l'instant — ce qui laisse à l'Iran la capacité de choisir qui passe. Un accord vient d'être signé avec le Bangladesh — 170 millions d'habitants qui souffrent de pénuries d'énergie — pour laisser passer leurs bateaux. L'Iran se fabrique des alliés en exerçant ce pouvoir de passage. Les navires européens et occidentaux en sont exclus. Le deuxième armateur mondial, Maersk, vient d'annoncer la suspension de ses opérations vers le Moyen-Orient.

Par le détroit transitent le pétrole et le gaz — notamment le gaz qatari. Mais aussi toutes les marchandises: nourriture, matériaux, équipements. Bloquer le transit, c'est arrêter des chaînes d'approvisionnement entières. L'Arabie Saoudite explore des alternatives de transport par son flanc occidental, mais le Yémen — allié de l'Iran — menace de fermer cette option.

La comparaison avec 1973-74 est instructive mais insuffisante. Le premier choc pétrolier avait fait monter les prix, mais le pétrole était physiquement là. Cette fois, il y aura une pénurie physique. Le prix montera, et la quantité ne sera pas au rendez-vous. Ce n'est pas juste plus cher: c'est absent.

Le pétrole sert à produire des engrais. Une crise énergétique prolongée entraîne des crises alimentaires. Des famines dans des pays qui n'ont aucun lien avec le conflit. La Chine, le Japon, l'Afrique. Les pays touchés par ces conséquences sauront qu'Israël a attaqué l'Iran en pleine négociation, à cause de choix faits à Tel Aviv et à Washington par des gens qui, comme le dit Berruyer, vivent dans les réalités du Ve siècle avant Jésus-Christ.

La propagande déjà en cours désigne l'Iran comme preneur d'otage de la planète. Berruyer retourne l'argument: l'Iran ne prend personne en otage. Il sanctionne les pays qui n'ont pas respecté la Charte de l'ONU, la convention sur le génocide, la Cour pénale internationale. Ce sont exactement les mêmes sanctions qu'il a subies pendant des années — pour ne pas avoir respecté le traité de non-prolifération, alors qu'il n'avait jamais dit vouloir la bombe et qu'il n'en a pas fabriqué. La déclaration iranienne formelle mérite d'être retenue: « Ce sera la sécurité pour tous ou la sécurité pour personne. »

Trump a été élu sur une promesse explicite de ne pas faire la guerre à l'Iran. Il a déjà perdu la moitié de son électorat sur ce point, avant même que les conséquences économiques ne se matérialisent. L'étranglement par le prix de l'énergie sera pire que 1974. Il a déclenché un mécanisme dont il n'a pas les moyens de sortir seul.

L'Europe, la France et ce que Macron pourrait faire

La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni ont publié une déclaration commune condamnant la réaction de l'Iran. Pas un mot sur l'attaque israélo-américaine. Le Secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a pour sa part condamné les deux parties — et « fait son boulot ».

Sur 27 pays de l'Union européenne, un seul a pris position contraire: l'Espagne, avec Pedro Sanchez. Trump l'a aussitôt menacé de sanctions. Le chancelier allemand a renchéri en estimant que l'Espagne devrait dépenser davantage pour l'OTAN — scène qualifiée de « délirante » par Berruyer: un pays tiers menace un membre de l'Union européenne, et un autre membre de l'Union trouve que c'est une position légitime.

Macron a envoyé le porte-avions Charles de Gaulle à Chypre. Il a annoncé vouloir créer « une coalition internationale pour forcer le détroit d'Ormuz » — déclaration qui a fait le tour de la planète, déclenchant une vague de moqueries. Quelqu'un a dû expliquer en interne que l'idée était militairement intenable. L'annonce a disparu des actualités.

Sa position générale est résumée de façon acide: « Il n'est à 100 % nulle part. » En même temps. La formule colle au personnage.

Berruyer formule trois conseils concrets.

Premier conseil: prendre son téléphone, chercher Bernard-Henri Lévy dans ses contacts et appuyer sur « bloquer ». Cela peut sembler une boutade. Ce n'en est pas une. Un article du Monde de l'année précédente décrivait BHL comme « l'éminence grise — noire » de Macron, avec une boucle Telegram commune entre les deux hommes, des échanges nocturnes à 4 heures du matin. Le premier tweet de BHL après l'attaque raillait les « prudents de profession ». Dans ce monde imaginaire, la prudence est devenue une insulte.

Deuxième conseil: s'entourer de diplomates professionnels. Macron a méthodiquement détruit le corps diplomatique depuis le début de son mandat, nommant à des postes clés des proches sans formation. La cellule arabe du Quai d'Orsay a été « piétinée au profit d'Israël ». Ses diplomates, qualifiés, attendent d'être entendus. Dans le monde actuel, qui n'est pas en état de tension extrême, des diplomates de qualité peuvent résoudre des problèmes que des milliards d'euros en armements ne règlent pas.

Troisième conseil: appliquer à Israël exactement le régime de sanctions appliqué à la Russie. L'exercice est simple: reprendre sous traitement de texte le premier paquet de sanctions voté contre Moscou début mars 2022, faire un « Contrôle H » — remplacer « Russie » par « Israël » — et le soumettre au vote. Coupure de Swift, gel des réserves de la Banque centrale. Cette sanction fonctionnerait beaucoup plus vite contre Israël que contre la Russie, parce que l'économie israélienne repose entièrement sur la division internationale du travail: Israël ne produit pas grand-chose lui-même. Couper les flux, c'est arrêter la guerre. La seule sanction « potentielle » discutée à ce jour — l'arrêt de l'accord de libre-échange UE-Israël — revient à traiter Israël « comme la Bolivie ou le Sri Lanka ». Berruyer ne comprend pas pourquoi un pays qui viole le droit international plus gravement que la Russie se voit appliquer moins de conséquences.

Quatrième proposition — un ajout final: la France pourrait prendre l'initiative de créer un tribunal pénal international pour juger Trump et Netanyahou, et y ajouter Bush et Blair pour 2003. Si ces dirigeants avaient été poursuivis après la guerre d'Irak, 2026 n'aurait pas eu lieu. Quiconque estime que les dirigeants qui violent les principes fondamentaux du droit international devraient répondre de leurs actes devant un tribunal n'est pas « pas normal ». C'est la condition pour éviter une troisième guerre mondiale.

Stratégie iranienne et perspectives

La stratégie iranienne devient lisible. Face aux tapis de bombes américains — 5 000 bombes annoncées sur un territoire trois fois grand comme la France, soit l'équivalent de 20 bombes par département français —, l'Iran a planqué l'essentiel sous terre. La logique des gros bras qui ne laisse pas de place au cerveau, dit l'officiel iranien cité plus haut, joue en leur faveur.

La doctrine est asymétrique: toucher un équipement en Iran, c'est voir un équipement équivalent détruit en Israël. Attaquer une infrastructure iranienne, c'est déclencher des tirs sur des banques dans les États du Golfe — y compris sur des banques européennes présentes dans la région. Le mécanisme est appliqué systématiquement. Hier, des banques ont été touchées. Ce matin, l'annonce de tirs éventuels sur des ponts et infrastructures en Israël.

Israël, la taille de deux départements français, sera détruit bien avant que l'Iran, la taille de 300 départements, n'ait subi de dommages comparables — même si le Dôme de fer tient, même s'il s'épuise jour après jour. Envoyer dix missiles par jour n'est pas l'objectif de destruction totale. C'est une guerre d'usure: mettre les Israéliens en bunker deux fois par jour arrête l'économie. Au bout de quelques semaines, quelques mois, la question se posera.

Le scénario d'une fin rapide du conflit n'est pas visible. Un deus ex machina est possible — Berruyer ne prétend pas prévoir l'avenir. Mais le scénario crédible pour un arrêt rapide ne se dessine pas. Les Iraniens ne négocieront pas avec des gens qui ont prouvé trois fois de suite qu'ils trahissaient leurs engagements. En 1953 déjà, les puissances occidentales avaient détruit une démocratie naissante en Iran pour des intérêts pétroliers. Ce matin vient s'ajouter à une longue mémoire.

Un appel à l'information de qualité

Berruyer conclut par un appel direct. Trouver ce type d'information est extrêmement difficile dans le paysage médiatique audiovisuel actuel. L'article co-signé avec Carla Constantini est accessible en libre accès sur le site Lucide. La rédaction parisienne de Lucide, précise-t-il sans fausse modestie, dispose de moins de moyens que le salon de maquillage de certaines chaînes d'information en continu. Les abonnements permettent de maintenir un travail analytique sérieux.

L'animateur, Denis Robert, ajoute un appel aux abonnés de Blast, et signale les derniers jours de la campagne de souscription pour Blitz — la maison d'édition lancée par Blast — autour d'un livre intitulé Le mensonge et la colère, disponible en préachat sur Ulule.

Dernière formule de Berruyer: « Mal s'informer, ça tue. Mal s'informer, ça fait la guerre. Mal s'informer, c'est vraiment pas bon pour votre niveau de vie. »

 

Transcription de la vidéo, « IA Claude » - rewriting/editing: Louis Giroud

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Entretien exclusif avec Abbas Araghchi, le ministre iranien des Affaires étrangères

14 Mars 2026, 22:35pm

Publié par Transcription Louis Giroud

Sur la chaîne en ligne «MS NOW»(*), entretien exclusif avec Abbas Araghchi, le ministre iranien des Affaires étrangères: frappes, détroit d’Ormuz, nouveau guide et accusations contre les États-Unis. Dans cet échange, le ministre iranien répond aux questions sur les récentes frappes militaires américaines, l'état du détroit d'Ormuz, la situation après l'élection du nouveau guide suprême, et les accusations de ciblage de civils. Il revient également sur les négociations de dernière minute ayant précédé le conflit et les relations de l'Iran avec la Russie et la Chine.

Entretien exclusif avec Abbas Araghchi, le ministre iranien des Affaires étrangères

MS NOW: Commençons par l'information selon laquelle les États-Unis ont mené une frappe militaire sur l'île de Kharg. Le président des États-Unis a déclaré que, pour des raisons de décence, il avait choisi de ne pas anéantir toute l'infrastructure pétrolière de l'île. Cependant, si l'Iran ou quiconque devait faire quoi que ce soit pour interférer avec le passage libre et sûr des navires dans le détroit d'Ormuz, il reconsidérerait immédiatement cette décision. Permettez-moi de commencer par vous interroger sur ce qui s'est passé sur l'île de Kharg, et quelle est la réponse de l'Iran à ces frappes ?

 

Abbas Araghchi: Eh bien, merci beaucoup de me recevoir. Je pense que nos forces armées ont déjà répondu qu'elles riposteraient si nos infrastructures pétrolières et énergétiques étaient attaquées, et qu'elles attaqueraient toute infrastructure énergétique dans la région qui appartient à une entreprise américaine ou dans laquelle une entreprise américaine est actionnaire. La réaction serait donc claire.

 

La nuit dernière, ils ont attaqué l'île de Khark et l'île d'Abu Moussa avec le système de roquettes d'artillerie, HIMARS comme ils l'appellent, qui est un système de roquettes à courte portée, et ils l'ont fait depuis le sol de nos voisins. Et il est absolument clair que maintenant ils utilisent le territoire de nos voisins pour nous attaquer avec ce genre de roquettes. Et c'est totalement inacceptable.

 

MS NOW: Quels voisins, Monsieur ?

 

Abbas Araghchi: Ces attaques de la nuit dernière ont été tracées par nos forces. Et il est désormais clair qu'elles ont été tirées depuis les Émirats arabes unis, depuis deux endroits aux Émirats arabes unis, depuis Ras el-Khaïmah et depuis un endroit très proche de la ville de Dubaï. Et il est très dangereux qu'ils utilisent des zones densément peuplées pour lancer des roquettes contre nous. Nous riposterions certainement, mais nous essayons d'être prudents pour ne pas attaquer de zones peuplées.

 

MS NOW: Y a-t-il un signe que l'Iran est prêt à autoriser le passage dans le détroit d'Ormuz ? Le détroit d'Ormuz restera-t-il fermé aussi longtemps que cette guerre continuera ?

 

Abbas Araghchi: En fait, ce détroit d'Ormuz est ouvert. Il est seulement fermé aux pétroliers et aux navires appartenant à nos ennemis, à ceux qui nous attaquent et à leurs alliés. Les autres sont libres de passer. Bien sûr, beaucoup d'entre eux préfèrent ne pas le faire en raison de leurs préoccupations sécuritaires. Cela n'a rien à voir avec nous. Et en même temps, il y a de nombreux pétroliers et navires qui traversent le détroit d'Ormuz, et je peux dire que le détroit n'est pas fermé, mais il est seulement fermé aux navires et pétroliers américains et israéliens, et pas aux autres.

 

MS NOW: Nous savons que l'Iran a élu un nouveau guide suprême, Moustafa Khamenei. Il n'a pas encore été vu en public, bien qu'il ait publié une déclaration hier. Je suis sûr que vous avez entendu les commentaires du secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, qui a dit qu'il prétendait que le guide suprême est blessé et probablement défiguré. Quelle est la situation du guide suprême, Moustafa Khamenei ?

 

Abbas Araghchi: Eh bien, ils ont fait tant de déclarations comme celle-ci. Hier, ils ont dit que toutes les autorités iraniennes étaient dans les bunkers. Mais en même temps, le monde entier a vu notre président, le président du parlement, tout le monde, le secrétaire de notre Conseil suprême de sécurité nationale, tout le monde était dans la rue parmi les gens qui manifestaient. Il y a donc beaucoup d'accusations de ce genre. Ils verront bientôt, je suppose, qu'il n'y a aucun problème avec le nouveau guide suprême. Il a envoyé son message hier et il remplira ses fonctions. Il remplit ses fonctions conformément à la constitution et il continuera à le faire. Je pense qu'à l'heure qu'il est, cela devrait être clair et cela devrait être su de tous que notre système est très profondément enraciné dans la société. La République islamique est un système qui ne dépend d'aucun individu ni d'aucun groupe de personnes. Elle est bien établie. C'est une structure politique très bien établie et l'État profond remplit ses fonctions. Tout fonctionne et tout est en place. Ils ne doivent donc pas espérer que quoi que ce soit arrive aux individus, car le système fonctionne. Il a fonctionné correctement après l'assassinat et le martyre de notre guide suprême. Vous avez vu que rien ne s'est passé, et tout est resté en ordre, et c'est toujours sous contrôle.

 

MS NOW: Nous voudrions vous interroger sur la stratégie de guerre du point de vue iranien. Pouvez-vous nous dire, comme vous le savez, il a été rapporté que la Russie et la Chine fournissent toutes deux des renseignements de ciblage à l'Iran pour cibler soit des positions, des installations, des infrastructures américaines dans toute la région. Pouvez-vous confirmer ou infirmer si la Russie ou la Chine fournissent un soutien militaire et des renseignements à l'Iran ?

 

Abbas Araghchi: La Russie et la Chine sont nos partenaires stratégiques. Et nous avons eu une coopération étroite dans le passé, qui se poursuit encore. Et cela inclut également la coopération militaire. Je n'entrerai pas dans les détails de cette coopération, mais je dis que nous avons une bonne coopération avec ces deux pays, politiquement, économiquement et même militairement, pour dire une fois de plus que ce n'est pas notre guerre. C'est une guerre imposée contre nous. Nous n'avons pas commencé cette guerre. C'était un acte d'agression illégal, non provoqué et injustifié contre nous, et nous ne faisons que nous défendre. Et nous continuerons à nous défendre autant qu'il le faudra et aussi longtemps qu'il le faudra afin de mettre fin à cette guerre d'une manière qui ne se répète pas à l'avenir.

 

MS NOW: Comme vous l'avez probablement vu, cette semaine, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté une résolution condamnant vos attaques contre vos voisins arabes. Elle a reçu 130 co-parrains, ce qui est un nombre très important. Vos alliés proches dont vous venez de dire qu'ils vous soutiennent, la Russie et la Chine, n'ont pas opposé leur veto. Ils se sont abstenus, mais ils n'ont pas opposé leur veto et ont permis l'adoption de la résolution. Pensez-vous que la communauté internationale a clairement exprimé, par sa condamnation, sa désapprobation de la manière dont l'Iran a mené cette guerre contre ses voisins arabes et l'a appelé à cesser le feu ?

 

Abbas Araghchi: Le Conseil de sécurité souffre d'un manque de justice dans ses décisions et ses résolutions. Vous savez, comment est-il possible que le Conseil de sécurité nous condamne pour nous être défendus et ne condamne pas les États-Unis et Israël qui ont commencé cette agression ? Donc, s'ils veulent une décision ou une résolution juste qui puisse fonctionner, ils devraient considérer tous les aspects de tout événement. Vous savez, nous sommes attaqués. Ce sont les États-Unis et Israël qui ont commencé cette guerre. Ce sont eux qui méritent d'être condamnés, pas nous. Ce que nous faisons... et c'est pourquoi tant de pays sont devenus désespérés quant au rôle du Conseil de sécurité, y compris les États-Unis, qui a décidé de suivre sa propre voie, même pour les États-Unis. Le Conseil vote politiquement et en fonction des intérêts de certains, pas en fonction des réalités, pas en fonction de la justice.

 

MS NOW: Vous reconnaissez néanmoins que l'Iran cible des cibles civiles dans les pays du Golfe, n'est-ce pas ? Parce que, vous savez, j'ai parlé à des responsables dans toute la région, et beaucoup des cibles qui ont été touchées sont clairement des bâtiments civils. Pourquoi l'Iran cible-t-il des bâtiments civils, des aéroports et des ports commerciaux dans les pays du Golfe qui ont clairement indiqué qu'ils n'étaient pas impliqués dans ces attaques contre votre pays ?

 

Abbas Araghchi: Non, il est clair que nous sommes attaqués depuis leurs territoires, malheureusement, depuis des bases américaines et des installations militaires américaines situées sur le territoire des pays du Golfe Persique. Et c'est très regrettable. Ce que nous faisons, en tant qu'acte de légitime défense, c'est cibler des bases américaines, des installations américaines, des biens américains et des intérêts américains qui sont malheureusement situés sur le territoire de nos voisins. À titre d'exemple, il y a deux jours, les États-Unis ont attaqué l'une de nos banques. Ils font... ils attaquent nos villes et des cibles civiles. Ils ont attaqué une école à Minab, c'est très connu du monde entier. Ils ont attaqué des hôpitaux. Il y a deux jours, ils ont attaqué une banque d'Iran, un bâtiment appartenant à une banque. Et nous avons donc décidé de riposter de la même manière avec des bâtiments appartenant à des banques dans deux villes autour de nous. Donc ce que nous faisons n'est que le principe œil pour œil, qui est très connu.

 

MS NOW: Permettez-moi de vous interroger très rapidement sur les négociations avant le début de la guerre. Pensez-vous que Steve Witkoff et Jared Kushner étaient des négociateurs de bonne foi, transmettant des informations précises à la Maison Blanche sur la position de l'Iran au cours de ces négociations ? Certaines informations ont fait état que vous avez crié après Steve Witkoff et Jared Kushner, que vous avez menacé d'avoir enrichi de l'uranium pour fabriquer 11 armes nucléaires. Je voudrais que vous rétablissiez les faits concernant ces négociations dans les derniers jours précédant la guerre.

 

Abbas Araghchi: Eh bien, je ne sais pas ce qu'ils ont transmis à leur patron. Ce que je sais, c'est que le 26 février, lorsque nous nous sommes rencontrés à Genève, nous avons pu réaliser de bons progrès. Comme le ministre des Affaires étrangères d'Oman, l'intermédiaire, l'a dit, c'était un progrès significatif. Et avant de publier son tweet, il l'a lu aux deux délégations, et les deux délégations ont accepté que, oui, c'est la bonne façon de décrire ce que nous avons accompli aujourd'hui : des progrès significatifs. C'est ce que nous avons pu faire le 26 février. Quant aux choses qui sont dites par les interlocuteurs américains, je comprends pourquoi ils disent ces choses. Ils veulent justifier un acte d'agression injustifié, alors ils essaient de trouver des excuses pour eux-mêmes. Je n'ai jamais dit que nous allions fabriquer des bombes. J'ai dit que nous avons 440 kilos de matière enrichie à 60 %, et ce n'était pas un secret. C'est ce qui est mentionné dans les rapports de l'AIEA. J'ai donc dit que, regardez, c'est mentionné dans le rapport. Ceci, si on l'enrichit davantage, peut être suffisant pour 10 bombes, selon les dires de vos propres experts. Nous sommes donc prêts à y renoncer et à les donner. Nous sommes prêts à les diluer, à les rétrograder vers des degrés inférieurs. Et en disant cela, je voulais dire que la concession que nous allons faire, que nous faisons, est vraiment grande. Mais comment ont-ils interprété cela ? Je ne sais pas. Peut-être par manque de connaissances suffisantes, peut-être à cause de leur intention de justifier, comme je l'ai dit, l'acte d'agression, qui ne peut être justifié. J'espère que la véritable histoire de ce qui s'est passé le 26 février à Genève sera bientôt connue du public.

 

Transcription: Louis Giroud

 

(*) MS NOW est une chaîne d'information en continu et de commentaire politique américaine. La plateforme se considère comme la destination de référence pour les actualités de dernière minute nationales et internationales, ainsi que pour un journalisme d'opinion de premier ordre.

La chaîne compte plus de 9,6 millions d'abonnés.

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En Iran, le culte militaire d'Israël tient les États-Unis sous son emprise

14 Mars 2026, 17:23pm

Publié par Jonathan Cook - trad L. Giroud

Dans cette guerre désastreuse choisie délibérément, c'est Téhéran qui mène une action d'arrière-garde pour rétablir la raison géopolitique. Si l'Iran venait à perdre, Dieu seul sait jusqu'où Israël et les États-Unis entraîneront le monde.

En Iran, le culte militaire d'Israël tient les États-Unis sous son emprise

Par Jonathan Cook (*)

 

L'aveu formulé par le secrétaire d'État américain Marco Rubio — repris par Mike Johnson, président de la Chambre des représentants — selon lequel Israël aurait forcé la main de Washington pour attaquer l'Iran, a suscité à juste titre une vive consternation.

 

Ressuscitant ainsi ce qui serait normalement traité comme un poncif antisémite, Rubio a soutenu que l'administration Trump n'avait eu d'autre choix que d'attaquer l'Iran car, à défaut, Israël aurait lancé de toute façon son propre assaut, exposant les soldats américains à des représailles.

 

Rubio a déclaré  «Le président a pris la décision très sage que voici  nous savions qu'Israël allait agir, nous savions que cela provoquerait une attaque contre les forces américaines, et nous savions que si nous ne les frappions pas de manière préemptive avant qu'ils ne lancent ces attaques, nous subirions des pertes plus lourdes.»

 

Rubio utilisait le terme « préemptivement » d'une façon particulièrement inexacte et trompeuse.

 

En droit international, l'agression constitue un recours illégal à la force — « le crime suprême contre la communauté internationale », selon les principes établis en 1950 par le tribunal de Nuremberg. Il existe toutefois un possible facteur atténuant si l'État agresseur peut démontrer qu'il a agi de manière préemptive  c'est-à-dire pour prévenir une menace d'attaque plausible, imminente et grave.

 

Or Rubio ne prétendait nullement que les États-Unis avaient agi « préventivement » face à une menace émanant d'Iran. Il voulait dire que Washington avait agi préventivement pour empêcher son allié, Israël, de déclencher une chaîne d'événements militaires susceptibles de coûter la vie à des soldats américains.

 

Si l'administration Trump avait réellement agi de façon préventive dans ces circonstances, c'est contre Israël, et non contre l'Iran, qu'elle aurait dû frapper.

 

Le tigre de papier

Mais la déclaration de Rubio soulevait une question supplémentaire  pourquoi Washington n'a-t-il pas tout simplement signifié à Israël qu'il lui était interdit d'entrer en guerre contre l'Iran sans l'aval américain ?

 

Car Israël serait dans l'incapacité totale de monter quelque attaque contre l'Iran sans le soutien crucial fourni par les États-Unis.

 

Israël a dû s'appuyer sur l'aide des bases militaires américaines disséminées dans la région, ainsi que sur les États arabes qui les accueillent.

 

L'attaque aurait été tout simplement inconcevable sans l'appui d'une formidable armada de navires de guerre américains dépêchés dans la région par Trump.

 

Israël ne peut faire face aux représailles iraniennes que grâce à la protection partielle que lui confèrent des systèmes d'interception de missiles fournis et financés par les États-Unis.

 

Et par-dessus tout cela, Israël n'est puissance hégémonique régionale que parce qu'il bénéficie de subventions massives américaines — se chiffrant en dizaines de milliards de dollars annuels — pour se maintenir parmi les armées les plus puissantes du monde.

 

En d'autres termes, il eût été impossible pour Israël de faire la guerre à l'Iran seul. Sans les États-Unis, c'est un tigre de papier.

 

La déclaration de Rubio laissait entrevoir l'une de deux possibilités  soit que les États-Unis, dotés de la plus puissante armée de toute l'histoire, sont sous la coupe du minuscule État d'Israël ; soit que Trump a rendu sa propre armée, la plus puissante jamais constituée, servile à l'égard d'Israël.

 

Quelle que soit l'option retenue, il est difficile de la concilier avec l'affirmation maintes fois répétée de Trump selon laquelle il place l'Amérique en premier.

Ce point étant tellement criant, c'est sans doute pour cette raison que Rubio a été contraint de revenir en arrière le lendemain. Dans le même temps, Trump s'est empressé de suggérer que c'était lui qui avait forcé la main d'Israël pour attaquer l'Iran, et non l'inverse.

 

La folie géopolitique

La vérité la plus probable n'est pas qu'Israël a forcé la main de Trump. C'est qu'il s'est laissé séduire par la fausse promesse du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, selon lequel une attaque contre l'Iran serait un jeu d'enfant — à condition de frapper au moment où l'on pourrait être certain d'éliminer le Guide suprême iranien, Ali Khamenei.

 

Une telle frappe de décapitation, a-t-on fait croire à Trump, constituerait la répétition de son « succès » au Venezuela, quand il avait fait enlever le président Nicolás Maduro à Caracas pour le traduire en justice à New York.

 

Au Venezuela, la violation éhontée du droit international par les États-Unis avait pour but de pointer un fusil chargé sur la tempe de la remplaçante de Maduro, Delcy Rodríguez. Obéissez, ou la nouvelle présidente en subira les conséquences.

Netanyahou savait exactement comment vendre à Trump, encore grisé par les émanations toxiques de cet acte hors-la-loi, l'idée qu'il pouvait rééditer l'opération en Iran. Le successeur de l'ayatollah serait pareillement entre ses mains.

 

C'est pourquoi, dans cette guerre désastreuse choisie délibérément par les États-Unis et Israël, c'est Téhéran qui mène une action d'arrière-garde pour rétablir un minimum de raison géopolitique. Si l'Iran venait à perdre, ou si les États-Unis l'emportaient sans en payer le prix fort, Dieu seul sait jusqu'où Israël et Washington entraîneront le monde.

 

Le sort du monde repose, en un sens bien réel, entre les mains de Téhéran.

 

L'« israélisation » des États-Unis

Ce que l'attaque conjointe contre l'Iran illustre avec le plus d'éclat, c'est à quel point Netanyahou a réussi, au cours du dernier quart de siècle, à « israéliser » Washington et le Pentagone.

 

Les États-Unis ont toujours mené des guerres d'agression illégales. Ils ont toujours été davantage un gangster qu'un gendarme planétaire. Mais le fait que Washington ait été dirigé par des criminels sans scrupules ne signifiait pas qu'il ne pouvait pas sombrer plus avant dans la déraison, plus avant dans la psychopathie.

 

C'est précisément à cela que Netanyahou s'est attelé. Et Trump donne désormais libre cours à l'israélisation des États-Unis. Les indices sont partout.

 

Mercredi, le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth — le titre traditionnel de « secrétaire à la Défense » sonnant vraisemblablement trop respectueux de la loi — a abandonné toute apparence du bon rôle.

 

Il a insisté sur le fait que les forces américaines agissaient « sans merci » et que le régime iranien était « grillé ». Les États-Unis allaient dispenser « mort et destruction à longueur de journée ».

 

La veille, il avait exposé le plan de bataille  « Pas de règles d'engagement stupides, pas d'enlisement dans la construction nationale, pas d'exercice de démocratisation, pas de guerres politiquement correctes. »

 

Ce n'est plus la rhétorique traditionnelle des administrations américaines cherchant à faire étalage des valeurs supérieures de l'Occident, ni celle qui revendiquait une mission civilisatrice auprès du reste du monde.

 

C'est la rhétorique de l'arrogance coloniale, du même médiévalisme militaire longtemps prôné par les dirigeants israéliens.

 

Hegseth ressemblait par trop au général Moshe Dayan, ministre israélien de la Défense dans les années 1960, qui avait énoncé avec célèbre la doctrine militaire fondamentale d'Israël  « Israël doit être comme un chien enragé, trop dangereux pour qu'on le provoque. »

 

Les tactiques du « chien enragé »

Avant son attaque, les États-Unis avaient passé des années à tenter d'affamer le peuple iranien pour le pousser à se soulever — exactement comme Israël avait assiégé et affamé le peuple de Gaza pendant quelque seize ans, en pariant que la population serait encouragée à renverser le Hamas.

 

La stratégie a échoué dans les deux cas. Pourquoi ? Parce qu'elle ignorait la plus élémentaire des réalités  les peuples maltraités sont des êtres humains, qui choisiront toujours la liberté et la dignité plutôt que la dégradation et la soumission.

 

Entraînés à leur corps défendant dans une guerre d'usure humiliante avec l'Iran, les États-Unis se déchaînent à la manière d'un « chien enragé » — tout comme Israël l'a fait à Gaza après avoir été humilié par la percée d'un jour du Hamas hors du camp de concentration qu'il avait créé pour les Palestiniens.

 

Le « pas de règles d'engagement » qu'affiche Hegseth signifie que les États-Unis assument désormais ouvertement avoir fait de l'Iran tout entier une zone de tir libre, à l'instar de ce qui s'est passé à Gaza.

 

Ce qui explique que l'une des premières cibles des frappes américaines et israéliennes ait été une école primaire où plus de 170 personnes ont été tuées, dont la grande majorité étaient des enfants de moins de douze ans.

 

Selon des informations rapportées même par le Telegraph, journal de droite, les attaques américaines et israéliennes ont déjà provoqué une « apocalypse » à Téhéran. Les infrastructures civiles essentielles sont prises pour cibles — hôpitaux, écoles, commissariats. Des zones résidentielles sont soumises à des bombardements intensifs, et les approvisionnements en nourriture et en médicaments s'épuisent rapidement. Rubio a juré que bien pire était à venir.

 

Les États-Unis ont manifestement été captés par la logique dépravée de la doctrine Dahiya, qu'Israël a élaborée lors de ses attaques répétées contre le Liban et affinée encore pendant deux ans et demi de guerre à Gaza.

 

La ruine fumante

La doctrine Dahiya va bien au-delà de la simple idée de guerre asymétrique inhérente aux attaques d'une puissance supérieure contre une partie plus faible.

Selon cette doctrine, les victimes civiles ne sont plus de regrettables « dommages collatéraux » résultant de frappes contre des cibles militaires. La population civile est au contraire considérée comme une cible aussi légitime que les infrastructures militaires.

 

Pour Israël, la doctrine Dahiya est née d'une acceptation du fait qu'il n'existait aucun objectif de guerre tangible que l'État hébreu pût atteindre dans ses combats contre les Palestiniens qu'il gouvernait ou contre la résistance du Hezbollah au Liban.

 

Israël ne se satisfaisait pas simplement de pacifier les Palestiniens. Il savait qu'ils ne pourraient pas être pacifiés indéfiniment, n'ayant nullement l'intention d'aboutir un jour à un règlement politique avec eux. La fameuse solution à deux États n'était destinée qu'à la consommation occidentale ; elle n'a jamais eu de réel soutien populaire en Israël.

 

L'objectif d'Israël était plutôt d'employer une violence écrasante et aveugle pour terroriser les Palestiniens et les pousser à procéder eux-mêmes à leur épuration ethnique, comme cela s'était partiellement produit en 1948.

 

De même, au Liban, où la doctrine Dahiya a été élaborée pour la première fois, le but n'était pas de parvenir à une accommodation politique avec le Hezbollah par une démonstration de force. Le Hezbollah avait clairement indiqué qu'il ne se résignerait jamais à regarder les Palestiniens être effacés de leur patrie.

 

L'objectif était d'infliger au Liban une souffrance telle que les autres communautés religieuses se retourneraient contre le Hezbollah et plongeraient le pays dans une guerre civile prolongée, laissant ainsi Israël libre de poursuivre l'expulsion — et aujourd'hui le génocide — du peuple palestinien.

 

En adoptant la doctrine Dahiya, Israël reconnaissait implicitement qu'il ne combattait pas seulement des militants, mais la société tout entière dont ceux-ci étaient issus. Il devait accepter qu'il ne pourrait y avoir ni victoire ni reddition au sens militaire traditionnel. Ce qu'il lui fallait faire à la place, c'était laisser derrière lui une ruine fumante.

 

À maintes reprises, Israël a recouru à une puissance de feu massive contre les infrastructures civiles et les zones résidentielles pour briser la volonté d'une société — pour la « renvoyer à l'âge de pierre », pour reprendre la terminologie des généraux israéliens — afin que la population consacre toute son énergie à la survie plutôt qu'à la résistance.

 

C'est ce qu'Hegseth et Rubio proclament désormais comme les objectifs de guerre de Washington en Iran. Une démonstration délibérée et sauvage de destruction de masse, sans autre finalité que la démonstration elle-même.

 

La pathologie morbide

Ce n'est pas une stratégie gagnante, ni militairement ni politiquement. Ce n'est même pas une stratégie vouée à l'échec. C'est la pathologie morbide d'un culte.

Ce qui explique le flot de plaintes adressées, au cours des premiers jours de la guerre de Trump contre l'Iran, par des soldats américains à l'encontre de leurs supérieurs. On en dénombre au moins 110, selon les informations publiées par Jonathan Larsen sur Substack.

 

Dans l'une d'elles, adressée à la Military Religious Freedom Foundation (MRFF), un commandant d'unité non combattante a déclaré à ses sous-officiers que Trump avait été « oint par Jésus pour allumer le feu du signal en Iran afin de déclencher l'Armageddon et d'annoncer son retour sur Terre ».

 

Le département de la Guerre dirigé par Hegseth, chrétien évangélique convaincu que l'Occident est engagé dans une « croisade » contre l'islam, semble passer outre aux règles du Premier Amendement interdisant le prosélytisme au sein des forces armées.

 

La théocratisation des forces armées américaines n'est pas un phénomène nouveau. George W. Bush avait évoqué une « croisade » contre le terrorisme il y a près d'un quart de siècle. Mais le processus semble avoir atteint un point tel que les échelons supérieurs de la chaîne de commandement américaine sont profondément imprégnés d'une ferveur évangélique pour la guerre, dans laquelle Israël occupe une place centrale.

 

Mikey Weinstein, président de la MRFF et vétéran de l'armée de l'air qui a servi à la Maison Blanche sous Ronald Reagan, a confié à Larsen que son organisation avait été « inondée » de témoignages de soldats faisant état de l'« euphorie de leurs commandants et de leurs chaînes de commandement face à cette nouvelle guerre "bibliquement sanctifiée", clairement perçue comme le signe indéniable de l'approche imminente des "Temps de la Fin" des chrétiens fondamentalistes ».

 

Dans la croyance aux « Temps de la Fin », fondée sur le Livre de l'Apocalypse, une terrible bataille entre le Bien et le Mal se déroule à Armageddon — site situé dans le nord de l'actuel État d'Israël — conduisant au retour du Messie sur Terre et à un Grand Ravissement où les chrétiens croyants s'élèvent pour être avec Dieu.

 

Weinstein a ajouté  « Beaucoup de leurs commandants se réjouissent tout particulièrement du caractère graphique que prendra cette bataille, insistant sur la dimension sanglante que tout cela doit nécessairement revêtir pour être en accord total et parfait avec l'eschatologie de la fin du monde des chrétiens fondamentalistes. »

 

La parole de Dieu

Au cœur de ces croyances se trouve le rassemblement des Juifs, en tant que Peuple élu de Dieu, dans la Terre d'Israël — un territoire bien plus vaste que celui couvert par l'État moderne d'Israël.

 

Pour les fondamentalistes chrétiens tels qu'Hegseth et un nombre croissant de commandants américains, Israël est le catalyseur des Temps de la Fin.

 

Pour des raisons des plus évidentes, Israël a cultivé ses liens avec les millions de fondamentalistes chrétiens des États-Unis. Politiquement actifs — leur vote a assuré la présidence à Trump —, ils traitent Israël comme un enjeu intérieur capital plutôt que comme une question de politique étrangère.

 

Ils aspirent ardemment à voir Israël s'emparer de larges pans du Moyen-Orient, et sont largement indifférents à ce que cela implique pour les Palestiniens ou les autres peuples de la région.

 

Tout cela s'articule parfaitement avec l'idéologie défendue par Netanyahou et le commandement militaire israélien, lesquels ont été repris il y a longtemps par les mêmes zélotes extrémistes religieux qui dirigent le mouvement violent des colons, qui attaque systématiquement les Palestiniens en Cisjordanie et leur vole leurs terres.

 

Au moment où l'armée israélienne lançait son génocide à Gaza, Netanyahou exhortait ses soldats en leur disant qu'ils combattaient la nation d'Amalek — l'ennemi des anciens Israélites.

 

Dans la Bible, Dieu ordonnait au roi Saül de procéder à l'annihilation totale des Amalécites, en mettant à mort chaque homme, femme, enfant et nourrisson, ainsi que tout le bétail.

 

Comme en témoigne l'effacement de Gaza, les soldats israéliens ont accompli leur mission au sens le plus littéral. Car ils n'obéissaient pas seulement aux ordres de Netanyahou, mais à un ordre venu de Dieu.

 

Le « choc des civilisations »

Netanyahou ne s'est pas contenté de sacraliser la guerre aveugle au sein de sa propre armée et de l'armée américaine. Il a également cultivé un climat raciste et islamophobe aux États-Unis et en Europe pour aplanir la route qu'Israël emprunte en rasant une grande partie du Moyen-Orient.

 

Il a vigoureusement promu l'idée d'un « choc des civilisations »  l'idée qu'un « Occident judéo-chrétien » serait engagé dans une guerre permanente et solidaire contre la barbarie supposée du monde islamique.

 

La synergie entre une armée américaine sous l'emprise du fondamentalisme chrétien et une armée israélienne sous l'emprise d'un suprémacisme juif d'inspiration biblique s'affiche aujourd'hui trop clairement en Iran.

 

Ce mastodonte militaire combiné n'a aucun intérêt à protéger les droits humains. Il ne reconnaît aucune distinction entre cibles civiles et militaires.

 

Il fait passer la sécurité de ses propres soldats — en tant qu'agents de la Providence divine — avant celle des civils que ces soldats attaquent.

Et il est convaincu qu'en broyant la vie du peuple iranien, il accomplit la volonté divine.

 

Voilà le vrai visage de la machine de guerre qui se pose en garante de la « civilisation occidentale ». Ce sont là les vraies valeurs pour lesquelles l'Occident combat en Iran. Le reste n'est que rideau de fumée.

 

Traduction de l’anglais par «IA Claude», rewriting/editing Louis Giroud

 

(*) Jonathan Cook est un journaliste et écrivain britannique indépendant, spécialiste du conflit israélo-palestinien et du Moyen-Orient.

Engagement Basé à Nazareth pendant deux décennies, il a couvert l'actualité de la région pour des médias de renom tels que Le Monde diplomatique, Middle East Eye, ainsi que The Guardian et The Observer.

Ligne éditoriale Ses analyses sont souvent critiques envers les politiques israéliennes et la couverture médiatique occidentale, qu'il accuse parfois de partialité.

Présence numérique Il publie régulièrement sur son blog personnel jonathan-cook.net et via sa newsletter Substack.

Distinctions En 2011, il a reçu le prix Martha Gellhorn pour le journalisme.

Ouvrages principaux Il est l'auteur de plusieurs livres analysant les structures politiques en Israël, notamment

Blood and Religion - The Unmasking of the Jewish and Democratic State (2006).

Israel and the Clash of Civilisations - Iraq, Iran and the Plan to Remake the Middle East (2008).

Disappearing Palestine - Israel's Experiments in Human Despair (2008).

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Guerre Iran-États-Unis: impasse stratégique, recomposition régionale et basculement nucléaire

14 Mars 2026, 05:33am

Publié par Transcription: Louis Giroud

Dans cet échange entre Nima R. Alkhorshid (1) et Pepe Escobar (2), les intervenants analysent la situation après treize jours de guerre entre l'Iran et les États-Unis. Escobar décrit un conflit que Téhéran contrôle désormais de manière asymétrique, une administration américaine acculée militairement et économiquement, et un détroit d’Ormuz privatisé en quatre niveaux de transit. Il examine la perte de crédibilité des récits américains, le rôle ambigu de l’Inde, l’effondrement du modèle des pétromonarchies du Golfe, et la paralysie stratégique de l’Europe. Enfin, il aborde la question nucléaire iranienne: la logique de dissuasion pousse désormais Téhéran vers l’option de la bombe.

Guerre Iran-États-Unis: impasse stratégique, recomposition régionale et basculement nucléaire

Pepe Escobar: Ce n’est pas un conflit, Nima, je suis désolé. C’est une véritable guerre, très violente, horrible à tout point de vue. Nous devons employer la terminologie correcte partout. Par exemple, je suis en Asie du Sud-Est et la guerre se déroule en Asie du Sud-Ouest, en Iran. J’y travaille jour et nuit. J’ai annulé tous mes déplacements, je devais partir en Chine mais j’ai décidé de rester en Thaïlande. Je travaille à plein temps jusqu’à 5 heures du matin, je dors la journée. Je garde mes canaux ouverts avec la Chine, la Russie et l’Iran.

 

Après treize jours, nous atteignons les deux semaines ce week-end. Les deux positions sont figées maintenant. Ce n’est pas une exagération du point de vue de « l’empire du chaos ». J’ai entendu cela d’abord de la part des Chinois : le « babouin de Mar-a-Lago ». C’est ainsi que Trump est désigné sur l’internet chinois. Pour le prouver, allez sur ma chaîne Telegram. J’ai mis en ligne une enquête en deux parties de Democracy Defender. Elle cite les noms en détail et montre comment chaque membre de l’administration Trump, de Howard Lutnick à Witkoff, Kushner, ou ce clone culturiste chrétien sioniste fou qui se fait passer pour le secrétaire des guerres éternelles, Hegseth, tirent des profits colossaux de la guerre contre l’Iran. Cette guerre était destinée à éclater, planifiée par le groupe habituel de suspects néoconservateurs et le lobby sioniste à Washington. Ils ont attendu le bon président pour la déclencher, et ce président, c’est le babouin de Mar-a-Lago.

 

C’est un détail d’un tableau plus vaste. Les élites américaines ont besoin de cette guerre, et Trump en est le messager. Aussi insignifiant soit-il, sa dernière trouvaille est de qualifier cette guerre d'« excursion ». La planète entière ne peut pas le prendre au sérieux, mais il prend la planète en otage avec ses sautes d’humeur et la psychologie d’un enfant de deux ans. Ils bombardent massivement l’Iran et cela va s’intensifier, comme l’a répété le secrétaire des guerres éternelles. Il n’y a aucun débat dans les grands médias américains sur leurs pertes effroyables en Asie de l’Ouest : bases militaires, installations, cellules de la CIA, hôtels hébergeant du personnel transféré depuis les bases bombardées. Tout y passe.

 

En même temps, nous avons l’élément « Taco ». Trump se dégonfle toujours. Beaucoup d’entre nous les comptent. Nous en avons déjà identifié quatre ces derniers jours. Aujourd’hui, nous avons eu la confirmation qu’il y avait au moins deux Tacos impliquant Oman. La Turquie, le Qatar, Oman, et dans le cas de la Russie, directement. Trump a appelé Poutine, pas l’inverse. Quatre cas de Taco. Il est désespéré de trouver une porte de sortie. Il ne peut pas le dire en public, il parle de manière énigmatique : « Je peux mettre fin à cette guerre quand je veux », « Nous gagnons », « Nous en avons assez de gagner », « Il n’y a plus rien à bombarder ». C’est un langage codé pour dire : je peux déclarer la victoire quand je veux. Ce qu’il fera finalement, ce ne sera pas à cause des pertes américaines, mais parce que les marchés l’y contraindront. Sinon, il restera dans l’histoire comme celui qui a provoqué l’effondrement total de l’économie mondiale, déjà en cours. Le détroit d’Ormuz n’est qu’un élément de ce vaste tableau.

 

La situation devient plus compliquée chaque jour. Il existe désormais quatre niveaux de transit ou de non-transit par le détroit d’Ormuz, qui était jusqu’à il y a quelques jours le goulet d’étranglement le plus important du monde.

 

Premier niveau : la Chine. Vous pouvez aller et venir à tout moment, aller en Chine, ou revenir du Golfe Persique pour faire le plein, aucun problème. Il existe un accord bilatéral Téhéran-Pékin conclu jeudi dernier. Il y avait d’abord un accord de principe oral, puis un véritable accord a été signé.

 

Deuxième niveau : les pays qui demandent à l’Iran un passage libre. Deux cas sont différents. Le Bangladesh a demandé diplomatiquement, les Iraniens ont répondu : « Pas de problème, tant que vous vous identifiez comme venant du Bangladesh ». Ensuite, il y a l’Inde, c’est extrêmement complexe. Il y a eu un appel il y a quelques jours entre Jaishankar et Araghchi. Jaishankar demandait un passage libre. Araghchi a accepté en gentleman, mais a dit : « Vu comment vous nous avez traités ces dernières semaines, il faudra en reparler. Continuons à vivre notre relation, votre ambiguïté stratégique, nous comprenons pourquoi vous la pratiquez. » Aujourd’hui, les Iraniens ont déclaré ne pas avoir autorisé les pétroliers se rendant en Inde ou battant pavillon indien. Il y a une divergence entre ce que dit le ministère des Affaires étrangères à Téhéran et ce que disent les Gardiens de la révolution.

 

Troisième niveau, probablement le plus complexe : toute personne ayant des liens avec les États-Unis, Israël, l’Europe ou d’autres nations hostiles (cela peut inclure le Japon, mais peut-être pas la Corée du Sud) est interdite. Vous ne pouvez pas traverser Ormuz. N’essayez même pas de demander un permis.

 

Quatrième niveau, aussi complexe que les autres : si vous avez un pétrolier, quel que soit son pavillon, et que vous prenez le risque de traverser sans demander la permission à l’Iran, vous allez être frappé. C’est arrivé à un pétrolier ces dernières heures. Il se dirigeait vers la Thaïlande, il n’a pas demandé l’autorisation, et il en paie le prix. Les Iraniens peuvent techniquement dire que le détroit est ouvert, mais en même temps, il est fermé. Tout dépend de qui vous parlez et si vous avez une autorisation ou non.

 

Vous pouvez imaginer les répercussions. La semaine prochaine sera pire qu’aujourd’hui car la plupart du pétrole et du gaz ne vont nulle part. C’est 20 % du pétrole mondial. Tout va être chamboulé. Les compagnies aériennes paniquent déjà car le prix du kérosène va grimper, les céréales, les pénuries alimentaires partout. Les marchés ne peuvent pas intégrer cela dans leurs prix car ils ne savent pas comment cela va évoluer.

 

C’est à cela que les Américains vont devoir se confronter. Nous avons déjà quatre pétroliers, dans les prochains jours, trois ou quatre de plus seront touchés. Trump devra trouver une issue : proclamer la victoire et partir. Mais s’il le fait, la défaite stratégique sera évidente pour la planète. Ce sera la fin de sa présidence, la fin de l’hégémonie américaine en Asie occidentale, et la fin de l’hégémonie mondiale. Qui peut respecter une superpuissance qui entre en guerre sans l’avoir planifiée et se fait battre sévèrement par une puissance de taille moyenne sous sanctions depuis 47 ans ?

 

Côté iranien, ils ne bougent pas. On l’entend d’Araghchi, de Qalibaf, de tous. Leur liste de conditions, c’est la « feuille d’expulsion » adressée aux Américains. C’est un savoir partagé par le nouvel ayatollah invisible, Mostafa Khameini, la direction politique, le Majlis, le CGRI, l’armée et la population. Si vous ne le faites pas, voici votre feuille d’expulsion. Vous n’en voulez pas ? Très bien. Alors la guerre continue, et elle se terminera quand nous, l’Iran, le déciderons, pas les États-Unis. C’est insensé. Tout le système des relations internationales est bouleversé. Personne ne sait où cela mène. C’est un affrontement direct, à quitte ou double. La question est de savoir qui clignera des yeux le premier. Ce ne sera pas l’Iran. Le prix payé est horrible, mais il n’y a pas d’autre voix.

 

Nima R. Alkhorshid: Donald Trump tente de manipuler le marché par une nouvelle rhétorique. En Allemagne et en France, ils puisent dans leurs réserves de pétrole. Les États-Unis ont annoncé qu’ils feraient de même, mais ces réserves sont censées durer deux à trois mois. Quelle est la stratégie après ? Trump peut-il convaincre le marché ?

 

Pepe Escobar: Non, les marchés ne sont pas convaincus. Si les États-Unis libèrent une partie de leur réserve stratégique, selon les meilleures estimations, cela durera une semaine. Ensuite, ils devront en libérer davantage et ils commenceront à paniquer sérieusement. Ce sont des mesures mineures qui ne changent rien au champ de bataille.

 

L’Iran a ajusté sa stratégie et lance désormais des salves ultra-puissantes de ses missiles les plus performants, y compris le Kheibar Shekan, qui est un missile moderne doté de mini missiles pouvant être dirigés électroniquement. Israël, c’est une condamnation à mort. Dans leurs villes souterraines de missiles, à l’est de l’Iran, ils en ont des centaines, voire des milliers. Ce qu’on entend du département des guerres éternelles, c’est « on bombarde tout ». Il n’y a aucune preuve qu’ils infligent des dégâts sérieux à l’Iran. Ils bombardent sans discernement, et maintenant, presque tous les assistants d’Asie occidentale dans les pétromonarchies sont partis. Ceux en Jordanie et à Erbil aussi. La marge de manœuvre pour les essaims de drones et les nouvelles séries de super-missiles augmente chaque jour.

 

Tout revient à la perception politique. Ces gens-là ne regardent pas le champ de bataille. Ils doivent vendre un récit à l’opinion publique américaine. C’est impossible car dans tout récit, la défaite stratégique sera implicite. C’est pourquoi la situation devient chaque jour plus dangereuse : ils seront tentés de faire quelque chose d’apocalyptique. Cela correspond à l’état d’esprit de beaucoup dans l’administration. Je ne parle pas du culte de la mort en Asie occidentale, mais de l’axe sioniste à Washington qui pense en termes apocalyptiques. La voie est ouverte aux armes nucléaires tactiques, ou pire. C’est encore sur la table, et c’est terrifiant.

 

Nima R. Alkhorshid: Militairement, en regardant la carte, la plupart des cibles sont à l’ouest de l’Iran. Hegseth dit : « Nous contrôlons tout, l’espace aérien est à nous ». Ce n’est pas le cas. Ils utilisent l’espace aérien irakien, se rapprochent des frontières, puis tirent. Ils ne survolent pas l’Iran. Vous avez mentionné les radars dans le Golfe et en Israël. La plupart sont détruits. Comment un système fonctionne sans radars ?

 

Pepe Escobar: Il y a des photos de nuées de missiles balistiques iraniens survolant Israël. Ils ne peuvent pas être interceptés. Des marins chinois ou japonais ont filmé des séquences : les intercepteurs s’affolent partout sauf sur leurs cibles. Il manque d’intercepteurs partout. Dans leur désespoir, les Américains ont rapatrié les THAAD et les Patriot de Corée du Sud. Les Sud-Coréens sont furieux. Les Américains les ont forcés à accueillir ces systèmes, et quelques jours plus tard, ils les rapatrient sans consulter Séoul. Voilà comment ils traitent leurs vassaux. Le seul vassal connu est Israël.

 

Ces pétromonarchies du Golfe vont-elles réévaluer leur relation avec les Américains, ou seront-elles assez stupides pour maintenir l’ancien système ? Certaines sont en voie d’extinction. Le modèle économique de Dubaï est mort, les Émirats sont sur le point de s’effondrer.

 

L’effet à court terme, c’est la liste envoyée par l’Iran aux Américains par divers canaux. Ils ont dit : si vous ne suivez pas notre liste de revendications point par point, il n’y aura ni cessez-le-feu ni fin à cette guerre. La liste comprend tout : la fin des sanctions, des réparations, et la poursuite du programme nucléaire civil iranien comme il l’entend, sans inspections. Un des neuf points inclut des excuses personnelles de Trump à l’ayatollah Khamenei. Cela n’arrivera jamais. C’est la « feuille d’expulsion ». Une puissance moyenne fait la leçon à la plus grande armada de l’histoire. Les conditions de reddition ont été remises par l’Iran aux États-Unis. En termes géopolitiques, c’est la mère de toutes les surprises.

 

Nima R. Alkhorshid: Un quart des missiles Tomahawk a déjà été utilisé, et nous ne sommes même pas à deux semaines. Côté défense, c’est pire : ils ont transféré des systèmes de Corée du Sud vers Israël. Les capacités offensives et défensives des États-Unis et d’Israël déclinent. Israël vit quelque chose d’inédit. Les États arabes du Golfe, à qui Trump avait promis une guerre finie en quatre jours, regardent la situation.

 

Pepe Escobar: C’est absolument absurde. Cela ne mérite même pas d’être une page du manifeste surréaliste. Tout le monde reste sans voix parce que ça vient du président des États-Unis. « Cette guerre est une excursion », « Je peux y mettre fin quand je veux », « Nous en avons assez de gagner ». Et au milieu de ça, il dit : « Je suis entré dans cette guerre à cause de Steve, Marco, Pete ». Il jette sa bande de clones sous le bus. C’était sa décision. S’il dit que ces gens l’ont forcé avec de fausses informations, ce sont des traîtres. C’est un motif de prison. Ils excellent dans la construction de récits, et là, ils doivent ajuster le récit au plus vite.

 

On assiste à ce spectacle effroyable: jeter les bouffons sous le bus, refuser les conséquences, se vanter de gagner alors qu’il est nourri de fausses informations et cherche une issue impossible. S’il emprunte cette voie, c’est la reconnaissance d’une défaite stratégique massive. Comparé à cela, le Vietnam, l’Irak, l’Afghanistan étaient un jeu d’enfant. Cela le rend encore plus dangereux. L’image chinoise du babouin incontrôlable s’applique. Un babouin orange acculé, très en colère, sans issue, qui va déchaîner sa fureur. C’est extrêmement dangereux.

 

Nima R. Alkhorshid: On voit la menace d’opérations sous fausse bannière aux États-Unis. Le FBI a averti la police de Californie. Ils inventent des choses. Pensez-vous que cette escalade mènera à des opérations sous faux drapeau ?

 

Pepe Escobar: Même s’il lance de fausses opérations, cela ne suffira pas à convaincre les Américains. La population américaine a un QI supérieur à dix. La guerre est déjà impopulaire, environ 60 % la considèrent comme une aventure absurde. Ils doivent changer le récit, mais il n’y a rien à vendre à part « on bombarde l’Iran à fond ». Ils ne parlent pas des pertes. Ils inventent des choses, et les cas de fausses bannières vont exploser. Nous n’en sommes qu’à la deuxième semaine. Il y a une possibilité réelle que cela dure encore trois ou quatre semaines, jusqu’à la destruction de l’économie mondiale. Même si cela s’arrêtait la semaine prochaine, ce qui n’arrivera pas car les Iraniens ne veulent pas que cela s’arrête, ils ont l’initiative de la guerre asymétrique. Leur stratégie de dissuasion est réglée et passe à la vitesse supérieure. Ils n’ont aucun intérêt à y mettre fin.

 

Nima R. Alkhorshid:  Les responsables iraniens disent : pas de cessez-le-feu, plus de négociations avec les États-Unis, personne ne leur fait confiance. Si des démarches politiques ont lieu, ce sera via la Russie, la Chine, la communauté internationale. Plus personne ne se soucie des États-Unis ou d’Israël. On ne voit plus Steve Witkoff. Plus personne ne voudrait négocier avec eux.

 

Pepe Escobar: Voyons si les Russes ont retenu la leçon. Vous avez mentionné l’appel Trump-Poutine. Nous ne savons pas quel en était l’objectif. Les fuites sont sélectives, le compte-rendu du Kremlin est énigmatique. La manière dont Ouchakov l’a formulé est fascinante. Il disait, sans le dire, que Trump avait appelé Poutine à l’aide. C’est la clé. Les Russes ont eu la politesse de ne pas l’étaler. C’est une carte que Poutine peut jouer. Mais cela dépend de la capacité des Russes à convaincre les Iraniens qu’ils peuvent être médiateurs. L’Iran ne veut ni médiation ni diplomatie. La seule chose qu’ils ont, c’est l’ultimatum, la « feuille d’expulsion ». Si Trump s’y conforme : retrait des bases américaines d’Asie de l’Ouest, fin des sanctions, et poursuite du programme nucléaire civil sans inspections. L’establishment américain n’acceptera jamais cela. C’est une guerre d’usure. Si Trump dit la semaine prochaine « j’ai gagné », que se passe-t-il ? Les États-Unis laissent Israël seul, qui sera dévasté ? Impossible. Se retirent-ils de toutes leurs bases ? Peu probable. Concluent-ils un accord avec l’Iran sur le libre passage ? Non, l’Iran a privatisé Ormuz. C’est une impasse pour la présidence Trump. Leur seul mouvement serait de détruire la volonté de résistance de l’Iran, ce qui est stratosphériquement impossible.

 

Nima R. Alkhorshid: Netanyahou a parlé à Poutine pour dire qu’Israël n’allait pas attaquer l’Iran. Personne, même à Moscou, ne croit Trump ou Netanyahou. Ils savent qu’ils ont trompé les Russes en Ukraine pendant des années avec de fausses négociations. Le concept des BRICS est important car l’Iran en est la fondation. Si l’Iran n’existe pas, la structure s’effondre. Les Israéliens ont essayé de manipuler le Caucase du Sud, l’Azerbaïdjan, par une opération sous faux drapeau. Mais la Russie et l’Iran contrôlent la situation. Comment voyez-vous le partenariat stratégique États-Unis-Azerbaïdjan signé par la vice-présidente, et les tensions autour du corridor de Zanguezour ?

 

Pepe Escobar: La Turquie et l’Azerbaïdjan ne sont pas assez stupides pour s’opposer à l’Iran maintenant. L’Iran a anticipé en disant: nous n’attaquerons aucune nation qui ne nous attaque pas. Message à la Turquie et à l’Azerbaïdjan: restez où vous êtes. La Turquie l’a compris. L’Azerbaïdjan est plus compliqué, le clan Aliyev est très proche d’Israël. L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) est essentiel. L’Iran ne l’attaquerait pas directement, mais pourrait cibler les cargos transportant ce pétrole vers Israël en Méditerranée. Si l’Azerbaïdjan, la Turquie et la Géorgie ne font rien contre l’Iran, il n’y a pas de raison d’attaquer le BTC. Erdogan est rusé, il reste silencieux. L’Iran sait que si la Turquie est attaquée, Bruxelles hurlera à l’Article 5. Il y a des limites. L’Azerbaïdjan pourrait bénéficier du corridor nord-sud, mais on ne sait pas si l’Iran permettra à l’Inde de rester partenaire à Chabahar. Un scénario possible est un corridor Russie-Iran-Chine, sans l’Inde. La Russie et l’Iran ont été trahis par l’Inde, qui n’a aucun soutien. Ce qu’ils ont fait est perçu comme une trahison, avec le risque de faire exploser les BRICS de l’intérieur. Le rôle de l’Inde cette année, alors qu’elle assure la présidence et accueille le sommet, est compromis. Ils se sont rangés du côté des États-Unis et d’Israël, à l’encontre des intérêts des BRICS. La situation des BRICS est désespérée, au-delà de l’horrible. Ils sont dans un profond coma.

 

Si cette guerre continue quelques semaines, ce sera l’effondrement total de l’économie mondiale. Toutes les prévisions tombent à l’eau. La démence intrinsèque de l’administration actuelle à Washington pourrait les pousser à détruire l’économie mondiale. « Nous sommes acculés, nous perdons. Tout le monde perdra aussi. » C’est la mentalité de ces gangsters. C’est terrifiant.

 

Nima R. Alkhorshid: Donald Trump va se rendre en Chine pour essayer de convaincre les Chinois d’acheter du pétrole américain. Est-ce possible ?

 

Pepe Escobar: Pas question. Les Chinois n’en ont pas besoin. Ils ont tout avec Power of Siberia, Power of Siberia 2 achevé dans deux ans, le pétrole du Kazakhstan, le gaz du Turkménistan et du Myanmar. C’est une question de sécurité nationale: ils ne peuvent pas acheter de l’énergie à un pays qui veut entrer en guerre contre eux. Le voyage est mort avant d’avoir lieu. Les Chinois respecteront le protocole, organiseront une occasion photo, mais ce sera un événement mineur sans conséquence.

 

Nima R. Alkhorshid: Que veut Trump de la Chine concernant la Russie et l’Iran ?

 

Pepe Escobar: Personne ne sait. Lui non plus. Ce n’est pas un stratège. Sa stratégie contre la Chine était la guerre tarifaire. Il a perdu. Il n’y a pas de plan B. Les Chinois apprennent tout sur la machinerie militaire de l’empire en action. Ils accumulent des tsunamis d’information inestimables, et ils aident l’Iran avec du renseignement haute technologie en temps réel. À quoi bon ce voyage ? Pour la photo.

 

Nima R. Alkhorshid: L’Europe est touchée par la guerre en Ukraine et en Asie de l’Ouest. Elle ne reçoit plus d’énergie de Russie ni d’Asie de l’Ouest. Quelle est la stratégie des Européens ?

 

Pepe Escobar: Leur seule stratégie, le plan A, consiste à tout rejeter sur la Russie et maintenant sur l’Iran. Il suffit de lire les communiqués de presse de Bruxelles, d’écouter ces deux femmes. Rien d’autre. Pas de réflexion. Ils refusent de voir que leur politique entraîne l’Europe dans une crise énergétique phénoménale, et ça n’a pas vraiment commencé. Plus de gaz du Qatar, plus de gaz de Russie. Où vont-ils trouver du gaz ? Personne ne va les sauver, personne ne s’en soucie. Ils peuvent acheter de l’énergie russe à un prix énorme, ou de l’énergie américaine à un prix qu’ils ne peuvent pas se permettre. Ils peuvent acheter sur le marché spot avec des prêts qu’ils ne pourront pas rembourser. Le Wall Street Journal a rapporté que l’Iran exporte plus de pétrole qu’avant la guerre. Indirectement, oui, ils achètent de l’énergie russe de manière indirecte.

 

Nima R. Alkhorshid: Comment cette guerre transforme-t-elle les États arabes du Golfe ? Ils accueillent des bases américaines, et cette guerre les impacte directement. Que se passe-t-il dans l’esprit de leurs dirigeants ? Dubaï, ses milliardaires, ses affaires.

 

Pepe Escobar: Vont-ils tirer la leçon ? Il est trop tôt pour le dire. Il faudra attendre la fin de la guerre. Ensuite, on verra s’ils ont appris ou s’ils continueront à être des vaisseaux jetables. Ils sont fiers, tribaux, et ont été traités comme moins que rien par la superpuissance censée les protéger. S’ils tirent les conclusions, on assistera à une réorganisation géopolitique radicale de l’Asie occidentale. Les Russes et les Chinois observent. Si ces États ne restent pas sous le parapluie américain, ils pourraient passer sous un parapluie russo-chinois. Le pétrodollar sera impacté, le pétroyuan deviendra plus solide. Pour l’instant, ils sont sous le choc. En deux semaines, le modèle économique de Dubaï a disparu. C’est fini, ça ne reviendra pas. On ne sait pas comment le Qatar va se relever, ni si les bases seront reconstruites. Si les Américains veulent les reconstruire, tout recommencera. Si ces pays disent non, la réaction américaine est imprévisible. Tout est possible. Voyons s’ils ont un cerveau qui fonctionne. Sinon, ils paieront le prix.

 

Nima R. Alkhorshid: Beaucoup s’interrogent sur l’avenir du programme nucléaire iranien. Le nouveau guide va-t-il changer la politique ? La Corée du Nord a des armes et personne ne l’attaque. Pourquoi l’Iran resterait-il dans le TNP alors qu’il mène une guerre existentielle ?

 

Pepe Escobar: Puis-je te poser la question ? Tu es Mostafa Khameini. Tu préserves l’héritage de ton père, qui était le plus grand obstacle à la bombe. Maintenant, c’est fini. L’Iran est en guerre. Que ferais-tu ?

 

Nima R. Alkhorshid: La voie évidente est de fabriquer des armes nucléaires. C’est un moyen de dissuasion, une garantie pour la sécurité. Je pense que c’est en train de se produire. Le guide suprême a toujours dit que ces armes vont à l’encontre de l’islam, mais il faut accepter la réalité extérieure. La force fait le droit. S’ils suivent la même voie, ils seront attaqués encore et encore. Mathématiquement, ils vont construire des armes nucléaires.

 

Pepe Escobar: Tu as répondu à la question que tout le monde se pose. C’est rationnel. Je suis sûr que c’est ce que les conseillers de Mostafa Khameini envisagent. Lui-même n’a rien dit, il représente l’idée unificatrice. Je me demande ce qu’il dira en public. Ce pourrait être proche de ce que tu viens de dire.

 

Transcription à l’aide Deepseek, rewriting/editing: Louis Giroud

 

 

(1) Nima Rostami Alkhorshid est un universitaire iranien-brésilien et un créateur de contenu, principalement connu pour être l'hôte du podcast et de la chaîne YouTube Dialogue Works.

Host de Dialogue Works : Il anime une plateforme de discussion centrée sur la géopolitique, l'économie et les affaires mondiales. Il y reçoit régulièrement des experts de renom tels que les économistes Michael Hudson et Richard D. Wolff, ou l'ancien analyste de la CIA Larry C. Johnson, pour débattre de sujets comme le conflit au Moyen-Orient, l'hégémonie américaine ou les dynamiques de puissance mondiales.

Carrière Académique : Il est professeur adjoint de génie civil (spécialisé en géotechnique) à l'Université Fédérale d'Itajubá (UNIFEI) au Brésil.

 

(2) Pepe Escobar est un journaliste, écrivain et analyste géopolitique brésilien, né en 1954 à São Paulo. Il est principalement connu pour ses analyses critiques de la politique étrangère américaine et son expertise sur l'Eurasie, le Moyen-Orient et les enjeux énergétiques mondiaux.

Carrière journalistique: Il a travaillé pour de nombreux médias internationaux, notamment comme chroniqueur pour Asia Times Online, The Real News Network.

Thématiques de prédilection: Il se concentre sur les relations entre les grandes puissances (États-Unis, Russie, Chine), les alliances comme les BRICS et le concept de «Grand Globalistan» ou de «Route de la Soie».

Auteur prolifique: Il a publié plusieurs ouvrages traduits en plusieurs langues, dont:

- Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War.

- Red Zone Blues: A Snapshot of Baghdad during the Surge.

- Empire of Chaos.

Style et orientation: Son style est décrit comme engagé et provocateur, s'inscrivant dans une perspective multipolaire du monde, très critique envers l'hégémonie occidentale.

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Iran, MAGA, pétrole: la semaine où les certitudes ont tenu

10 Mars 2026, 22:03pm

Publié par Compte-rendu Louis Giroud

Depuis Abu Dhabi, Moscou et Paris, trois observateurs (Fabrice Sorin, Xavier Moureau, Alexis Tarrade), passent en revue la désignation du nouveau guide suprême iranien Mojtaba Khamenei, les fractures profondes au sein du camp MAGA, la montée vertigineuse des prix du pétrole et ses bénéficiaires directs, les tensions croissantes entre Trump et Netanyahou, le rôle possible de la Russie comme médiateur, et les ressorts religieux qui orientent la politique américaine.

Iran: un Khamenei chasse l'autre

Mojtaba Khamenei, fils de l'ayatollah Ali Khamenei, vient d'être désigné nouveau guide suprême d'Iran par le Conseil des experts — 99 membres, eux-mêmes élus par le peuple iranien.

 

Le personnage: engagé à 17 ans dans l'armée iranienne pendant la guerre Iran-Irak, soutenu par les Gardiens de la révolution et par la rue. En l'espace d'une semaine, il a perdu son père, sa mère assassinée, sa femme, son fils, sa sœur, son beau-frère, sa nièce et son neveu.

 

Dix jours de guerre et des milliards dépensés pour substituer à un ayatollah de 86 ans un fils de la guerre, la cinquantaine, plus conservateur et plus antioccidental que le précédent. Fabrice souligne la bascule de génération. C'est ce renouvellement — involontaire, mécanique — que produisent parfois les assassinats de leaders. Hassan Nasrallah avait été à son tour le jeune de la bande quand Xavier l'avait croisé au Liban en 1996. Il était encore là trente ans plus tard. Ces assassinats permettent un renouvellement qui n'est pas toujours en faveur de l'ennemi.

 

Sur les réseaux, Trump répète que l'Iran a perdu et qu'une reddition totale est en cours. Mais la désignation du nouveau guide s'est faite sans lui. Il l'a dit lui-même, agacé de ne pas avoir été consulté. La remarque d'Xavier: Kim Jong-un n'a pas davantage demandé l'avis de Washington pour nommer sa fille successeure. Trump n'a pas bronché dans ce cas-là. Le niveau de réflexion est le même.

 

Les manifestations de rue en Iran au lendemain de la désignation ne sont pas des manifestations contre le pouvoir. Ce sont des manifestations de soutien. Le pays n'a jamais été aussi uni.

 

Xavier formule l'équation directement: si l'Iran avait eu l'arme nucléaire, il ne serait pas bombardé aujourd'hui. Ce que Lavrov a lui aussi dit, sans détour. Ce qui se passe en Iran est actuellement la meilleure publicité au monde pour la prolifération nucléaire.

 

Fractures MAGA

Marjorie Taylor Greene a repris un mouvement lancé par la blogueuse Caroline Levit sous le slogan "Not my son" — refus d'envoyer les enfants américains mourir en Iran pour une guerre qui n'est pas la leur. La contestation à l'intérieur du camp MAGA est massive.

 

Trump a répondu en insultant Tucker Carlson, l'accusant de ne plus être suffisamment intelligent et d'avoir "perdu son chemin". Joe Rogan a pris position. Candace Owens appelle à la désertion — ouvertement, elle demande aux soldats américains de ne pas exercer leurs obligations militaires.

 

De l'autre côté du spectre républicain, Lindsey Graham s'est félicité de la situation: entre le Venezuela et l'Iran, les États-Unis deviendraient maîtres de 30 % du pétrole mondial. "Extrêmement positif pour l'Amérique."

Sur la parenté du terme "MAGA": l'expression "Make America Great Again" vient d'un discours de Reagan en 1980. C'est Donald Trump qui fonde le mouvement MAGA au sein des républicains en 2015, en reprenant cette formule.

 

La lecture de Fabrice: MAGA dans la tête de Trump signifie retrouver la superpuissance américaine telle qu'elle commençait à ne plus l'être sous Obama puis Biden. Le moteur en est le pétrodollar. C'est ce schéma qui a présidé à l'opération Venezuela, et c'est le même qui oriente l'opération iranienne. L'impérialisme américain n'a pas changé de nature.

 

L'influenceur Nicholas Fuentes, très suivi par les jeunes aux États-Unis, tire à boulets rouges sur la soumission américaine vis-à-vis d'Israël. Il a appelé à voter démocrate aux prochaines élections.

 

Trump a cru les mauvais renseignements

Xavier revient sur une mise en garde formulée à plusieurs reprises dans cette émission: Trump risquait d'entrer en guerre s'il commettait la même erreur cognitive que les démocrates en 2022 — croire que l'économie adverse allait s'effondrer, que l'armée en face était incapable de tenir dans la durée. Bruno Le Maire disait que l'économie russe allait s'effondrer ; Blinken disait la même chose au même moment. Trump a reproduit le schéma.

 

Tulsi Gabbard, directrice du renseignement, était hostile à toute action contre l'Iran. Rubio était contre. Vance aussi. La source probable de l'erreur: Pete Hegseth, la CIA et Benjamin Netanyahou. Trump est entré dans une spirale comparable à l'engrenage vietnamien de la fin des années 60.

 

Deux issues possibles. Soit il parvient à écarter ceux qui l'ont conduit à cette situation et retrouve l'initiative — l'échéance des midterms est en novembre, il reste une fenêtre. Les électeurs oublient vite, en France comme aux États-Unis. Soit il va dans le mur. La marge se rétrécit.

 

Les quatre scénarios de LCI

LCI a présenté quatre scénarios: capitulation de l'Iran, retrait américain, retour aux négociations, enlisement.

Xavier résume la critique sans ménagement: ces quatre scénarios reviennent à dire que l'eau mouille et que le feu brûle. Toute guerre finit soit par une capitulation, soit par une négociation, soit par un retrait, soit par un enlisement. Le cadrage n'apporte rien.

 

Ce qui compte: si les États-Unis veulent aller plus loin, ils doivent envoyer des soldats au sol. Quand ils ont décapité le régime le 28 février, ils attendaient une révolution spontanée, que les Iraniens eux-mêmes prennent le pouvoir. Ça ne s'est pas produit. Les tentatives de recruter des proxies — Kurdes, Azerbaïdjan — ont échoué. Les Kurdes ont refusé, échaudés par les multiples trahisons américaines à leur encontre. L'Azerbaïdjan, après un incident de drone sur l'un de ses aéroports, a rouvert le fret avec l'Iran à la suite d'un appel téléphonique entre les deux présidents.

 

Une fake news diffusée par des médias israéliens a tenté de faire croire que les pays du Golfe avaient lancé un missile sur une usine de dessalement iranienne — l'objectif étant de forcer l'Iran à répliquer et de contraindre les pays du Golfe à entrer dans le conflit. Ni l'Iran, ni le Qatar, ni les Émirats ne sont tombés dans le piège.

Les parachutistes américains se rassemblent en nombre croissant dans la région. L'hypothèse qui circule: prendre une île du Golfe Persique par laquelle transitent 90 % des exportations de pétrole iranien. Ce serait la victoire symbolique permettant à Trump de dire "job done" et de sortir. Mais même dans ce cas, Netanyahou ne laisserait pas les Américains quitter le champ de bataille. C'est sa fenêtre unique — aucun autre président américain ne refera ce que Trump a fait. C'est ça qui rend le conflit extrêmement dangereux.

 

Tensions Trump / Netanyahou

Netanyahou a bombardé les usines de dessalement et les raffineries iraniennes. Ce qui déplaît fortement aux Américains: si on gagne, on récupère le pétrole — et des raffineries détruites, ça ne se récupère pas facilement. Trump a tenté d'envoyer Witkoff et Kushner discuter de stratégie avec Netanyahou. Fin de non-recevoir. La réunion a été annulée.

 

Les deux agendas sont différents. Trump cherche à restaurer le pétrodollar, il a besoin d'une victoire rapide économiquement tenable. Netanyahou mène une guerre politico-religieuse: la création du Grand Israël, la reconstruction du Temple de Salomon sur l'esplanade des mosquées. Il l'a dit lui-même en début de conflit: "Cela fait 40 ans que j'attends ce moment, que j'attends que les États-Unis soient avec nous pour lancer cette guerre contre l'Iran."

Ce projet n'a rien de rationnel au sens stratégique du terme. C'est une lutte à mort. Et Netanyahou ne laissera pas passer. Même si l'économie mondiale commence à flancher dans quelques mois, il fera tout pour maintenir les Américains sur le théâtre des opérations. La question — quand et comment ça s'arrête — n'a pas de bonne réponse pour l'instant.

Une première inflexion dans le discours de Trump: pour la première fois en dix jours, il a dit "nous arrêterons la guerre d'un commun accord avec Netanyahou après discussion." Non plus "l'Iran va capituler". Pour Fabrice, ce glissement suggère qu'il cherche désormais, en son for intérieur, une sortie.

 

Position russe: popcorn time

Poutine a félicité le nouveau guide suprême en des termes qui valent reconnaissance et continuité. Lavrov a convoqué les ambassadeurs des pays du Golfe pour leur rappeler trois choses: ils avaient promis que leur territoire ne servirait pas à attaquer l'Iran — promesse non tenue ; ils n'avaient condamné ni Israël ni les États-Unis ; et en condamnant l'Iran qui se défend, ils incitent de fait les agresseurs à continuer.

 

La situation économique russe, elle, est décrite avec une concision que Xavier assume: popcorn time. Le budget fédéral russe 2026 a été calculé sur une moyenne annuelle à 59 dollars le baril. L'Oural dépasse 100 dollars. Si cette configuration tient trois mois, la Russie sera en excédent budgétaire tout en finançant l'opération militaire spéciale, les familles nombreuses et les grands projets d'infrastructure.

 

La Chine et la Russie ont immédiatement mis en place des barrières à l'exportation d'hydrocarbures pour protéger leurs marchés intérieurs. Aux États-Unis, c'est le free market — les producteurs vendent là où les prix sont les plus élevés. Trump serait contraint de prendre des mesures antilibérales pour protéger le consommateur américain. Xavier formule la contradiction avec un plaisir à peine dissimulé: en tenant ce discours, Trump ressemble à un socialiste français.

Par ailleurs, les systèmes antimissiles les plus modernes déployés en soutien aux opérations — radars THAAD à 500 millions de dollars pièce — ont été détruits. Il n'y aurait plus de missiles AMRAAM pour les F-16 ukrainiens depuis plusieurs mois. Pour l'Ukraine, conséquence directe: tarissement des équipements de défense au profit du théâtre iranien.

 

QatarÉnergie, 2 000 milliards et puits à l'arrêt

Qatar Énergie — numéro 1 mondial du LNG — a été contraint d'arrêter sa production. Non parce que ses installations sont détruites, mais parce que les capacités de stockage sont saturées. Relancer un puits, c'est plusieurs semaines voire plusieurs mois de travail, onéreux, complexe. Ce n'est pas un bouton.

 

L'Arabie Saoudite, les Émirats et le Qatar avaient signé pour 2 000 milliards de dollars d'investissements aux États-Unis. Ces engagements sont en train d'être revus. La logique est simple: comment continuer à investir chez quelqu'un dont la protection est censée couvrir vos aéroports — et dont les missiles iraniens passent quand même ?

 

Le message que l'Iran fait passer dans la région: fermez les bases américaines chez vous et tout ira bien. Les 2 000 milliards de promesses d'investissement sont la première conséquence visible. Derrière, si la crise dure encore quelques semaines ou quelques mois, c'est l'économie mondiale qui s'emballe — et tous les regards se tourneront vers Trump, pas vers Netanyahou.

 

Xavier pousse l'analogie: la Pologne et les pays baltes devraient s'interroger de la même façon. Être l'allié américain en première ligne, c'est être la première cible en cas d'escalade avec la Russie. Les Saoudiens l'ont compris avant eux.

 

La guerre côté iranien

L'Iran a changé de tactique. Pendant la guerre des 12 jours, il lançait des dizaines de missiles simultanément pour espérer en faire passer quelques-uns. Depuis dix jours, il envoie quelques drones, quelques missiles — avec un taux de rendement nettement supérieur. En opérant ainsi, il a méthodiquement épuisé les stocks antimissiles américains. Les déclarations iraniennes — à lire avec précaution en temps de guerre — annoncent qu'ils vont désormais déployer les armes de dernière génération, puisqu'il n'y aurait plus grand-chose en face pour les intercepter.

 

Ce qui ferait fléchir Trump n'est pas le prix de l'essence, selon Fabrice. Ce sont des cercueils drapés, des bateaux coulés, des images. Pour l'instant, l'Iran ne produit pas ce type d'images — en partie parce qu'une partie de l'information est sous chape de plomb: Bahreïn vote une peine de mort pour quiconque photographierait les dégâts causés par les missiles iraniens. En Israël, plusieurs années de prison. On ne sait donc pas si les pertes américaines sont de 8, 300 ou 500 personnes. Les Iraniens déclarent avoir fait quelques prisonniers américains. Impossible à vérifier.

 

Indice indirect de la situation réelle: les États-Unis négocient avec des pays d'Asie du Sud-Est pour y entreposer navires et avions de chasse. Si les bases autour de l'Iran étaient encore opérationnelles, cette négociation n'aurait pas lieu. Des témoignages en provenance du Qatar et de Dubaï confirment que des drones et missiles ont frappé des bases américaines dans ces pays — censés être protégés, et qui ont payé très cher pour ça.

À cela s'ajoutent des morts officiellement annoncés comme décédés de maladie ou d'accident — un procédé déjà observé au Venezuela, où un Black Hawk s'est écrasé une semaine après l'opération, causant 25 morts.

 

La Russie comme issue

Breaking news pendant l'émission: Trump a appelé Poutine. Ils ont parlé de l'Iran et de l'Ukraine. Xavier n'est pas surpris. La Russie peut se porter garante d'une sortie de crise: garantir que l'Iran ne fabriquera pas l'arme nucléaire, prendre en charge l'uranium enrichi à 60 %, jouer le rôle de médiateur crédible pour les deux parties. Les accords de coopération sur l'uranium civil existent déjà. Ce cadre offrirait à Trump une sortie honorable — il pourrait dire qu'il a obtenu quelque chose, sans que l'Iran soit obligé de reconnaître une défaite. Et potentiellement de régler le dossier ukrainien dans la foulée.

 

Israël pourrait-il frapper nucléairement l'Iran ?

La question est revenue plusieurs fois dans le chat au cours de l'émission.

Xavier: rationnellement, non. Militairement, ça n'aurait aucun effet décisif. Envoyer une bombe nucléaire sur une cible militaire que des B-52 peuvent atteindre avec des munitions conventionnelles ne change pas l'issue. Hiroshima et Nagasaki ont été choisies pour la sidération, pas pour l'efficacité militaire stricte. Une frappe nucléaire sur Téhéran galvaniserait l'Iran, discréditerait Israël définitivement à l'international. Ce serait la fin d'Israël en tant qu'État reconnu.

 

Fabrice est plus prudent: en avril 2022, toutes les raisons rationnelles étaient là pour que la guerre en Ukraine s'arrête. Ça n'a pas suffi. Netanyahou a l'arme nucléaire. Il mène une guerre politico-religieuse, il est dans une fuite en avant. Il est capable de le faire. Militairement, ça n'aura pas les effets qu'il croit. Mais les gens fanatiques ne font pas de pronostic rationnel. Fabrice ne fait donc aucun pronostic.

 

Le tweet transgenre et la base MAGA

Trump a publié sur Truth Social une liste de mesures pour "sauver l'Amérique". Au point 5: interdire les mutilations transgenres pour enfants "sans l'autorisation expresse et écrite des parents." La réaction de la base MAGA a été immédiate: il ne doit pas y avoir de mutilations transgenres pour enfants, point. Pas de condition parentale. Ce sont les parents gauchistes qui poussent à ces opérations.

 

Trump a dû réécrire son message pour supprimer la condition parentale et poser une interdiction absolue. Fabrice y voit un calcul de politique intérieure: en guerre, Trump a besoin du Congrès, cherche à ne pas s'aliéner les démocrates trop frontalement, envoie des signaux faibles. Quand il a compris que ça divisait sa propre base, il a fait marche arrière.

 

La dimension évangélique

Le Financial Times a titré sur la discrétion de JD Vance ces dernières semaines. Lors d'une prière dans le Bureau ovale, ni Rubio ni Vance n'étaient présents — aucun catholique. Une conseillère religieuse évangélique de Trump aurait eu sa part de responsabilité dans son engagement dans l'opération iranienne. Le culte filmé — "complètement barré" selon Xavier — repose sur la conviction que Dieu a choisi les États-Unis pour régner et policer le monde entier.

 

Ce n'est pas une rupture. C'est la continuation directe des politiques Obama et Biden. Bolton, viré à coups de pied au derrière lors du premier mandat, est à nouveau audible et pousse dans le sens de Trump. Les pires néoconservateurs sont de retour. Et ce discours, note Xavier, n'a rien à voir avec la civilisation européenne, avec le catholicisme, avec l'idée qu'on pardonne à ses ennemis. Il faut s'en éloigner tant qu'ils n'auront pas retrouvé la raison. Sortir de l'OTAN, s'extraire de ce monde absurde.

 

Ukraine: en retrait, mais pas finie

L'Ukraine n'apparaît plus sur les chaînes françaises depuis 15 jours. Les Russes continuent d'avancer village par village, sans les percées fulgurantes d'un an auparavant. Sur la chaîne YouTube de LCI, pas un sujet sur la Russie ou l'Ukraine — signe que ça va très mal, ou qu'ils ne savent plus quoi dire.

 

Xavier pense qu'il se prépare quelque chose sur le terrain. La campagne de printemps pourrait remettre l'Ukraine au premier plan. Mais l'effondrement progressif de l'armée ukrainienne, la disparition des systèmes de défense antiaériens au profit du théâtre iranien et la priorité stratégique déplacée vers le Moyen-Orient rendent difficile d'imaginer un changement de donne rapide.

 

Ce que les deux analystes retiennent: ce qui se passe en Iran est aujourd'hui plus important encore que ce qui se passe en Ukraine. L'Ukraine concerne l'Europe. L'Iran, avec l'impact énergétique, c'est le monde entier.

 

Compte-rendu, transcription et rewriting: Louis Giroud

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Quand les Etats-Unis et l’Allemagne conjuguent leurs démons

25 Février 2026, 12:06pm

Publié par Compte-rendu: Louis Giroud

Dans un entretien accordé à Diane Lagrange pour la plateforme « Fréquence Populaire »(*), l'historien et démographe Emmanuel Todd dissèque les grandes fractures géopolitiques de l'heure: guerre en Ukraine, crise iranienne, stratégie américaine, dérive européenne et montée en puissance de l'Allemagne.

Quand les Etats-Unis et l’Allemagne conjuguent leurs démons

Emmanuel Todd n'esquive pas l'aveu: il se dit personnellement atteint par l'époque. Une anxiété diffuse, dit-il, née de ce qu'il perçoit comme un glissement inexorable vers davantage de guerre. L'Occident, selon lui, s'enfonce dans le déni et dans une fuite en avant militariste, portée par une russophobie tenace à laquelle vient désormais s'adjoindre une iranophobie en pleine installation dans le discours public.

 

Ce qu'il décrit, au fond, c'est l'incapacité d'une civilisation à accepter son propre déclin. Un Occident qui a dominé le monde durant plusieurs siècles, qui a cru toucher à son apothéose après l'effondrement du bloc soviétique, se révèle aujourd'hui incapable d'être, selon sa formule, « beau joueur ». Il y voit un manque d'élégance historique, une blessure d'orgueil que rien ne semble pouvoir panser.

 

L'échec stratégique occidental en Ukraine

Sur la séquence ukrainienne, Todd est catégorique: la trame de l'histoire présente, c'est l'échec américain — et plus largement occidental — face à la Russie. Un échec qu'il qualifie d'inédit dans l'histoire des États-Unis. Les défaites précédentes — Vietnam, Irak, Afghanistan — restaient périphériques, sans remettre en cause le mythe de la supériorité impériale américaine. Celle-ci est d'une autre nature.

 

Car il ne s'agit pas, insiste-t-il, d'un échec militaire au sens classique du terme, mais d'un échec industriel et économique. L'incapacité du complexe militaro-industriel américain à fournir à l'Ukraine les munitions et les équipements nécessaires a mis à nu une fragilité structurelle que l'on pressentait sans oser la nommer.

 

Les sanctions contre la Russie constituent, à ses yeux, un second fiasco. Après une phase d'adaptation difficile, Moscou a tenu. Todd cite les analyses de l'économiste Jacques Sapir, selon lesquelles les sanctions auraient paradoxalement favorisé une réindustrialisation russe, en imposant un protectionnisme de fait. Une population hautement éduquée, riche en ingénieurs capables de réorienter l'appareil productif, a rendu possible cette résistance. Mais Todd souligne que cette résilience n'a été possible qu'adossée à un contexte mondial inédit: la montée en puissance industrielle de la Chine, qui n'a jamais quitté le camp russe.

 

Les États-Unis, dit-il sans détour, « se sont cassé les dents » en Ukraine. Il prend ici ses distances avec John Mearsheimer, qu'il admire par ailleurs: là où le politologue américain analyse la question ukrainienne comme existentielle pour la seule Russie, Todd soutient qu'elle l'est tout autant pour les États-Unis, dont une défaite avérée mettrait à nu la fragilité de l'édifice impérial.

 

Trump et la logique de la diversion

Donald Trump est présenté comme le «président de la défaite», porté au pouvoir précisément pour gérer les suites d'un échec qu'il s'agit avant tout de dissimuler. Todd décrit ce qu'il nomme le « dilemme de Trump »: se retirer d'Ukraine sans en laisser paraître la signification réelle. De là, une stratégie de diversion tous azimuts — humiliation des Européens, bras de fer avec le Venezuela ou Cuba, postures théâtrales destinées à projeter une image de toute-puissance.

 

L'épisode de la mise en scène de Zelensky à la Maison-Blanche lui paraît emblématique. Il rappelle que la guerre en Ukraine est, à ses yeux, fondamentalement une guerre par procuration entre Washington et Moscou, les Ukrainiens ayant été délibérément encouragés par les Américains et les Britanniques à refuser toute négociation. En adoptant une posture belliciste à contretemps, les Européens ont paradoxalement rendu service à Trump, qui pouvait ainsi se repositionner en médiateur.

 

La crise iranienne et ses implications

Todd analyse la séquence iranienne comme une nouvelle tentative de détournement de l'attention. La « guerre des 12 jours », déclenchée par Israël avant une intervention américaine, a constitué selon lui un premier échec israélo-américain. Reprendre les hostilités après un tel revers lui paraît irrationnel — mais explicable: il faut masquer la débâcle ukrainienne.

 

Il se refuse cependant à assimiler l'Iran à un théâtre secondaire comme le Venezuela ou Cuba. Une frappe durable contre Téhéran rapprocherait mécaniquement la Chine du conflit. Des manœuvres militaires conjointes russo-irano-chinoises ont déjà eu lieu. Todd perçoit dans cette convergence la formation d'un bloc pragmatique qu'il n'hésite pas à comparer — au risque de heurter certaines sensibilités — à l'alliance de circonstance nouée entre Churchill et Staline durant la Seconde Guerre mondiale.

 

Il juge une attaque américaine contre l'Iran probable. Ce serait, dit-il, le franchissement d'un seuil qualitatif: une forme de maturation de ce qu'il n'hésite pas à désigner comme la Troisième Guerre mondiale. Le paradoxe reste entier: Trump, élu sur la promesse de désengager l'Amérique de ses aventures militaires, pourrait passer à la postérité comme l'homme qui en aura accéléré l'expansion.

 

L'économie américaine et le piège du dollar

Sur le protectionnisme trumpien, Todd est sceptique. L'idée de renationaliser l'économie américaine supposait logiquement un désengagement militaire. Mais la tentative, selon lui, est vouée à l'échec. Il invoque Friedrich List: le protectionnisme ne produit ses effets que si l'on dispose d'une main-d'œuvre qualifiée capable de refonder une industrie. Or les États-Unis ont perdu cette base productive. Les effectifs industriels américains continuent de s'éroder.

 

La contradiction est fondamentale: défendre le statut impérial du dollar, c'est maintenir une économie de consommation structurellement dépendante des importations. Produire des dollars est plus rentable que produire des biens. Renoncer à l'empire supposerait d'accepter une chute brutale du niveau de vie américain — une option politiquement intenable. C'est cette impossibilité économique qui alimente la perpétuation de la posture impériale.

 

La stratégie du chaos

Sur les objectifs réels de l'offensive contre l'Iran, Todd balaie les justifications officielles — démantèlement du programme nucléaire, changement de régime — pour avancer une hypothèse plus radicale: l'objectif serait la désintégration de la société iranienne par la guerre civile. L'Iran d'aujourd'hui, rappelle-t-il, est une société sécularisée en profondeur, où la fécondité est tombée à 1,7 enfant par femme et où le nationalisme a supplanté la ferveur religieuse. Dans ce contexte, un simple changement de régime ne suffirait pas ; seule l'implosion interne servirait les intérêts américains.

 

Il reconnaît toutefois une part d'incertitude irréductible. Les capacités iraniennes demeurent mal connues, et l'ampleur du soutien russe et chinois reste opaque. Il formule alors une hypothèse que l'on pourrait qualifier de radicale: si un porte-avions américain venait à être touché — non nécessairement coulé, simplement mis hors de combat —, ce serait la fin du système impérial américain tel que nous le connaissons.

 

Vers une escalade globale ?

Todd voit dans la situation présente un tournant d'histoire mondiale. Si l'affrontement avec l'Iran devait se transformer en confrontation directe entre l'Occident et le bloc Russie-Chine-Iran, on entrerait dans une mondialisation du conflit dont les mécanismes rappellent l'engrenage des alliances qui précipita la Première Guerre mondiale.

 

Le paradoxe historique est saisissant: Trump, arrivé au pouvoir avec la ferme intention de limiter les dégâts et de recentrer l'Amérique sur elle-même, pourrait entrer dans l'histoire comme celui qui aura précipité la fin de l'empire américain. La situation ressemble, dit-il, à une partie de poker dans laquelle les ressources militaires américaines sont largement connues, tandis que celles du camp adverse demeurent largement opaques — asymétrie qui accroît mécaniquement le risque.

 

Si la Chine s'engage durablement dans le soutien militaire à l'Iran, une guerre d'attrition pourrait s'installer. Dans ce scénario, les États-Unis « n'auraient aucune chance », et l'empire serait confronté à son terme.

 

L'Europe dans la recomposition mondiale

Abordant la séquence européenne, Todd reconnaît avoir sous-estimé, dans ses analyses antérieures, le nihilisme des élites du continent. Dans «La Défaite de l'Occident», il avait surtout insisté sur le nihilisme américain, traitant l'Europe comme un acteur dominé ou passif. Il concède aujourd'hui que cette lecture était trop indulgente.

 

Pour décrire l'état psychologique européen, il convoque un roman de Philip K. Dick, «The Penultimate Truth»: des populations vivent sous terre, convaincues qu'une guerre fait rage en surface, alors que le conflit est terminé depuis longtemps et que les élites entretiennent l'illusion par des mises en scène médiatiques. La métaphore lui semble éclairante face au discours omniprésent sur une menace russe imminente — une menace que Todd juge, pour sa part, largement fictive. Les Russes, dit-il, n'ont aucun intérêt stratégique à envahir l'Europe occidentale. Cette dramatisation permanente lui apparaît comme le symptôme d'un échec structurel de l'Union européenne.

 

Le tournant allemand

Le point décisif de la séquence actuelle n'est pas, selon lui, l'Europe en général, mais l'évolution spécifique de l'Allemagne. La crise financière de 2007-2008 avait déjà révélé la domination économique allemande sur le continent ; l'Union européenne fonctionne désormais comme un système hiérarchique centré de facto sur Berlin.

 

L'arrivée au pouvoir de Friedrich Merz marque, à ses yeux, un basculement historique. Le retour de la CDU/CSU signifie un réalignement transatlantique explicite. L'Allemagne, principale victime économique des sanctions antirusses, envisage désormais de résoudre sa crise par la militarisation de son économie. Todd perçoit en gestation un projet industriel-militaire allemand que les États-Unis, incapables de rivaliser seuls avec l'appareil de guerre russe, pourraient instrumentaliser pour prolonger le conflit en Ukraine et « saigner » la Russie.

 

Il met en garde: une guerre longue pourrait pousser Moscou, si son État se trouvait directement menacé, à envisager l'usage d'armes nucléaires tactiques.

 

Il cite longuement une récente interview de Friedrich Merz, dans laquelle le chancelier exclut toute reprise des livraisons de gaz russe tant que Poutine poursuivra la guerre, évoque la « barbarie profonde » de la Russie et envisage un conflit qui ne s'achèverait que par l'épuisement d'un des deux camps. Todd juge ces propos d'une extrême gravité. Qu'un chancelier allemand parle de « barbarie » russe constitue, compte tenu de l'histoire — l'armée allemande a tué des dizaines de millions de Soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale —, une inflexion lourde de sens. Ce retour d'un vocabulaire déshumanisant à l'égard des Russes l'inquiète profondément. Il y voit un symptôme du malaise civilisationnel qui traverse l'Europe: déclin démographique, perte de perspective, néobellicisme comme exutoire.

 

Réponse aux accusations de germanophobie

Confronté à l'accusation de germanophobie, Todd la rejette avec fermeté, rappelant qu'il a longuement travaillé sur l'Allemagne, y a vécu, et l'a abordée en anthropologue. Il souligne avoir défendu par le passé une Europe franco-allemande intégrée, allant jusqu'à proposer que la France partage son siège au Conseil de sécurité de l'ONU avec Berlin. Il concède aujourd'hui avoir été excessivement optimiste.

 

Ses erreurs de prospective, explique-t-il, tiennent à ses tentatives d'échapper à son propre modèle anthropologique: la structure familiale allemande, qu'il décrit comme inégalitaire et hiérarchique entre frères, se transposerait dans les représentations politiques, favorisant une conception hiérarchique des rapports entre peuples. Une fois en position dominante, l'Allemagne ne peut, selon lui, concevoir qu'un ordre européen organisé autour d'elle. Elle accepte sa propre subordination aux États-Unis dans la hiérarchie atlantique, mais en contrepartie exerce sa domination sur le reste du continent.

 

La dissuasion nucléaire et l'illusion du partage

À l'idée, de plus en plus évoquée, d'un partage de la dissuasion nucléaire française avec l'Allemagne, Todd oppose une fin de non-recevoir. Il juge cette perspective historiquement et stratégiquement absurde: la force de frappe française a précisément été conçue pour garantir l'autonomie stratégique de la France, notamment à l'égard de l'Allemagne. Envisager de la mutualiser révèle, à ses yeux, l'inculture historique des élites actuelles. L'arme nucléaire repose sur un engagement existentiel propre à la nation qui la détient ; elle ne se partage pas.

 

Une inquiétude personnelle assumée

En guise de conclusion, Todd revient à son sentiment initial. Il dit éprouver une inquiétude profonde face à la convergence entre l'escalade au Moyen-Orient et le tournant allemand en Europe. Il ne se fait plus d'illusions: si l'Allemagne a le choix entre une bonne et une mauvaise solution historique, elle choisira la mauvaise. Il le dit avec tristesse, non avec animosité — mais avec la conviction que l'examen de l'histoire impose de reconnaître la puissance et la dangerosité potentielles de certaines dynamiques culturelles.

 

Le risque d'un dérapage allemand

Ce qui l'inquiète le plus en Europe, poursuit-il, c'est précisément ce tournant allemand. Contrairement à la France ou au Royaume-Uni, une Allemagne réellement militarisée représenterait un problème industriel sérieux pour la Russie. Todd observe que, jusqu'à présent, les Russes ont fait preuve d'une retenue remarquable: ils discutent avec les Américains, répondent de manière calibrée, n'élèvent pas systématiquement la voix face aux insultes. Un self-control qu'il qualifie d'« admirable » au regard de la virulence des discours européens.

 

Mais cette patience a des limites. Si l'Allemagne poursuit sa trajectoire de militarisation et adopte un ton de plus en plus hostile, un moment d'exaspération russe n'est pas à exclure. Il rappelle que la Wehrmacht a infligé des pertes colossales à l'Union soviétique, et que l'on ne peut indéfiniment multiplier les déclarations moralisatrices et humiliantes sans provoquer une réaction.

 

Il en tire un constat paradoxal: la stabilité mondiale repose aujourd'hui sur la retenue des Russes et des Chinois. L'ironie est cruelle — on en est réduit à compter sur des régimes qualifiés d'autoritaires pour éviter l'escalade, tandis que les démocraties occidentales adoptent des postures de plus en plus imprudentes.

 

La France face à l'alignement

Sur la position française, Todd est direct. Il suggère que la France devrait éviter de s'associer mécaniquement à la militarisation allemande. Il perçoit un mouvement général de recentrage national: les Américains redeviendraient « simplement américains », les Allemands « simplement allemands » ; les Français devraient peut-être, eux aussi, redevenir « simplement français ». La France, dit-il, ne doit pas s'exposer aux conséquences d'une trajectoire allemande qu'il juge dangereuse — non par hostilité irrationnelle, mais par lecture historique.

 

Qui portera la responsabilité historique ?

Il revient enfin sur la question de la germanophobie. Il reconnaît qu'il n'échappera probablement pas à l'accusation. Mais il renverse la perspective: la vraie question n'est pas de savoir s'il est germanophobe, c'est de savoir si les élites françaises qui acceptent un alignement stratégique risqué ne pourraient pas être qualifiées, un jour, de traîtres à leur propre pays.

 

Si l'Occident perd la guerre en cours — ce qu'il tient pour probable —, l'histoire sera écrite par les vainqueurs. Et dans ce récit futur, les responsables politiques occidentaux ne seront pas du bon côté. Le débat français, conclut-il, ne devrait pas se réduire à choisir entre obéir aux États-Unis ou obéir à l'Allemagne. Cette alternative révèle une défaillance démocratique profonde.

 

L'entretien s'achève sur une réflexion d'ordre théorique. Il existe, rappelle Todd, deux grandes écoles d'analyse des conflits: l'une voit dans les États des acteurs rationnels guidés par leurs intérêts ; l'autre insiste sur les dimensions irrationnelles — montée aux extrêmes, crises culturelles, dynamiques mimétiques. Todd se situe résolument dans la seconde, anthropologique, attentive aux forces souterraines — culturelles, religieuses, psychologiques — qui peuvent emporter les sociétés vers la confrontation bien au-delà de tout calcul initial.

 

Il admet que la guerre, une fois enclenchée, produit sa propre dynamique, souvent indépendante des intentions premières. Et il laisse entendre que nous sommes peut-être déjà engagés dans cette montée aux extrêmes.

 

Compte rendu: Louis Giroud

* Fréquence Populaire est une chaîne YouTube qui décrypte l'actualité politique, économique et géopolitique avec un regard critique, populaire et audacieux. Aux côtés de Georges Kuzmanovic, Pedro Guanaes et l'équipe de Fréquence Populaire, la chaîne accueille des intellectuels et experts de renom tels que : Jacques Sapir, Emmanuel Todd, Razika Adnani, François Cocq, Olivier Delorme, Caroline Galactéros.

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L’Affaire Epstein au cœur des archives du FBI

13 Février 2026, 23:54pm

Publié par Synthèse: Louis Giroud

Un scandale aux dimensions géopolitiques

 

Plus de trois millions de pages de documents judiciaires, des noms issus des plus hautes sphères politiques et économiques, des accusations de réseaux d'influence internationaux et des débats enflammés sur le rôle potentiel des services de renseignement: l'affaire Jeffrey Epstein a depuis longtemps dépassé le cadre d'un scandale sexuel. Elle s'est transformée en un champ de confrontation médiatique et idéologique où s'entremêlent révélations partielles, demandes de transparence et soupçons de protection institutionnelle.

L’Affaire Epstein au cœur des archives du FBI

Les documents du FBI récemment rendus publics, au moins partiellement, feraient apparaître des connexions présumées entre Epstein et un large éventail de figures politiques, économiques et diplomatiques réparties sur plusieurs continents. Sont notamment évoqués des anciens et actuels dirigeants politiques américains, des chefs d'État européens, des membres de familles royales, des dirigeants d'entreprises technologiques majeures ainsi que divers responsables diplomatiques. La dimension transnationale de l'affaire frappe les observateurs, tout comme la diversité des milieux concernés: politique, affaires, diplomatie et cercles aristocratiques.

 

Un point attire particulièrement l'attention des commentateurs: un nombre significatif de références mènerait vers Tel-Aviv, ce qui nourrit une série d'hypothèses sur d'éventuels liens entre Epstein et des sphères de pouvoir israéliennes.

 

Ehud Barak et les soupçons de transferts financiers

Parmi les personnalités nommément citées, l'ancien Premier ministre israélien Ehud Barak occupe une place centrale. Selon plusieurs sources concordantes, Barak, également ex-chef du renseignement militaire israélien, aurait séjourné à plusieurs reprises dans l'appartement new-yorkais de Jeffrey Epstein, y compris après la condamnation de ce dernier pour crimes sexuels en 2008. Des rumeurs de transferts financiers entre les deux hommes circulent sans confirmation judiciaire, mais cette proximité alléguée constitue l'un des axes majeurs des investigations en cours.

 

Virginia Giuffre, l'une des principales plaignantes dans l'affaire Epstein, a nommément accusé Barak de violences sexuelles graves. Ces allégations n'ont pas été examinées par la justice, mais elles alimentent un faisceau de soupçons autour de la nature des liens entre le responsable politique et le financier. La question posée par plusieurs observateurs est directe: qu'est-ce qu'un responsable politique de ce niveau avait à gagner – ou à risquer – en maintenant des contacts avec un individu déjà publiquement compromis ?

 

D'un scandale sexuel à une possible opération d'influence

Le rapport du FBI, dans ses parties publiées, suggère que Jeffrey Epstein aurait pu travailler en lien avec des services étrangers. Si aucune preuve formelle n'a été rendue publique, de nombreux commentateurs estiment que l'affaire dépasse la seule dimension criminelle pour toucher à des mécanismes d'influence internationale.

 

Des figures médiatiques conservatrices américaines ont notamment posé la question d'une éventuelle instrumentalisation des activités d'Epstein par des services de renseignement. Le nom d'Alex Acosta, ancien procureur fédéral à Miami devenu secrétaire au Travail, est régulièrement cité: selon certaines sources, il aurait évoqué des "considérations liées au renseignement" pour justifier un accord judiciaire controversé en 2008, qui avait permis à Epstein d'éviter de lourdes poursuites fédérales.

 

Zones d'ombre et théories concurrentes

Plusieurs points demeurent non élucidés et alimentent les spéculations:

l'existence éventuelle de liens formels avec une agence de renseignement, américaine ou étrangère;

des incohérences dans certains enregistrements officiels;

la décision des autorités judiciaires de ne pas publier davantage de preuves, perçue par une partie de l'opinion comme un facteur de suspicion légitime.

 

Trois hypothèses principales circulent quant à un éventuel parrainage par un service étranger: britannique, saoudien ou israélien. Cette dernière est jugée plus plausible par plusieurs observateurs en raison de la proximité de Ghislaine Maxwell, figure centrale de l'affaire aujourd'hui incarcérée, avec des milieux israéliens, et des liens complexes de son père, Robert Maxwell, décrit par certains comme ayant été un agent de renseignement.

 

Une allégation centrale: Epstein, "atout" d'un régime étranger ?

L'une des affirmations les plus marquantes du débat public est celle selon laquelle Jeffrey Epstein aurait été un "atout" ou un "asset" pour un régime étranger. Cette thèse, non établie judiciairement, est régulièrement reprise dans certains cercles médiatiques et d'investigation. Elle repose notamment sur l'idée que l'ampleur des documents – millions de fichiers et photographies – suggère une structure organisée et durable, et non la simple collection d'un individu excentrique.

 

Les partisans de cette thèse soulignent que les notes personnelles d'Epstein évoqueraient des conversations portant sur des coups d'État, des présidents, des opérations internationales, comme si un individu "normal" – fût-il milliardaire – ne pouvait traiter ce type de sujets sans appartenir, d'une manière ou d'une autre, à un dispositif de renseignement.

 

MEGA, argent et mécanique du chantage sexuel

Certains analystes avancent qu'Epstein aurait été soutenu par un groupe informel de milliardaires, désigné sous le terme MEGA, décrit comme un réseau d'agents volontaires actifs aux États-Unis. Ce groupe lui aurait permis d'accéder aux plus hautes sphères économiques et politiques, facilité son insertion professionnelle et sociale, et contribué à lui construire une façade d'investisseur.

 

Selon cette lecture, l'activité principale d'Epstein n'aurait pas été la finance, mais l'organisation d'un système de chantage sexuel visant à compromettre des personnalités influentes. La logique est mécanique: pour faire chanter efficacement, il faut se rendre indispensable, proche, crédible, intégré dans les élites. Epstein aurait donc été poussé à circuler dans tous les cercles – politiques, économiques, diplomatiques – où l'on peut "collecter" de la compromission.

 

Extension géographique: Ukraine, Inde et opérations sensibles

Les notes issues des archives évoquent des interactions et des tentatives d'influence impliquant des niveaux très élevés de pouvoir, non seulement en Occident, mais aussi dans d'autres régions. L'Ukraine et l'Inde sont explicitement citées.

 

Concernant l'Inde, certaines analyses affirment que des acteurs liés à Epstein auraient investi des efforts pour influencer des segments du gouvernement indien. Plus largement, l'idée émerge d'un Epstein non pas simple opérateur de chantage, mais intermédiaire multi-usage mobilisé pour diverses opérations internationales sensibles.

 

Nouvelles pistes: Libye, Somaliland, argent gelé

Des courriels cités dans le débat public mentionnent un partenaire émirati d'Epstein, Sultan Ahmed bin Suleiman, qui aurait discuté de l'usage d'agents du Mossad et du MI6 pour récupérer des fonds libyens gelés après la chute de Kadhafi. D'autres échanges évoquent des projets au Somaliland, notamment des exportations d'eau, destination pour le moins inattendue qui interroge sur la nature réelle des activités d'Epstein et leur échelle planétaire.

 

Ces mentions, si elles ne constituent pas des preuves, dessinent le portrait d'un personnage évoluant bien au-delà des cercles mondains new-yorkais, dans des zones géopolitiques sensibles où se mêlent intérêts économiques et opérations de renseignement.

 

Transparence et FOIA: une bataille juridique

Aux États-Unis, le Freedom of Information Act (FOIA) permet théoriquement aux citoyens de demander l'accès à des documents gouvernementaux. Dans le cas Epstein, des demandes existent depuis plusieurs années, mais les publications sont restées partielles et fortement caviardées, souvent au nom de la sécurité nationale ou de la vie privée.

 

En novembre, sous la pression de plusieurs élus, une loi de transparence a imposé la publication de l'ensemble des informations détenues par le gouvernement sur Epstein avant la fin décembre. Selon plusieurs observateurs, seule une partie des documents a été rendue publique dans les délais – environ la moitié selon certaines estimations – suscitant des interrogations sur le contenu des archives encore non diffusées et sur d'éventuelles réticences institutionnelles.

 

Des caviardages qui interrogent

La logique des caviardages est également critiquée. Certains documents publiés laissent apparaître des noms de victimes non anonymisés, tandis que ceux des auteurs présumés sont systématiquement masqués. Cette asymétrie soulève des questions sur les critères appliqués et sur d'éventuelles protections. Plusieurs victimes auraient d'ailleurs déclaré être prêtes à voir leur nom publié si, en parallèle, les auteurs étaient exposés au même moment.

 

L'accusation est formulée par certains commentateurs: les rédactions pourraient avoir été faites non pas prioritairement pour protéger les victimes, mais dans l'intérêt de ceux qui ont perpétré les crimes ou de services de renseignement étrangers.

 

Un scandale plus large que Watergate ?

Le scandale Epstein suscite un intérêt transpartisan aux États-Unis. Républicains, démocrates et indépendants réclament massivement l'accès complet aux documents. Pour plusieurs commentateurs, cette affaire pourrait révéler des mécanismes de pouvoir d'une ampleur supérieure à celle du Watergate, impliquant non seulement la Maison-Blanche, mais aussi des réseaux bancaires, diplomatiques et aristocratiques internationaux.

L'extension potentielle du scandale à d'autres pays est régulièrement évoquée: implication du prince Andrew et par ricochet de la famille royale britannique, liens avec des responsables canadiens, connexions bancaires internationales. L'idée d'un système ayant "contaminé" l'ensemble des élites occidentales par la compromission est devenue un lieu commun du débat.

 

43 victimes identifiées, dont 20 mineures

Avant de clore ce chapitre, un dernier chiffre mérite d'être rappelé: 43 noms de victimes apparaissent dans les documents évoqués, dont 20 concernent des personnes mineures au moment des faits. Ce rappel replace la gravité des crimes au centre de l'attention, au-delà des hypothèses géopolitiques et des théories du complot.

 

Ces victimes, pour beaucoup, ont attendu des années avant d'être entendues. Leurs témoignages ont été le moteur initial des investigations, bien avant que l'affaire ne prenne sa dimension politico-médiatique actuelle. La pression qu'elles ont exercée, aux côtés de certains journalistes, a permis de maintenir le dossier ouvert malgré les obstacles judiciaires et les accords de confidentialité imposés à nombreuses d'entre elles.

 

La question non résolue de la mort d'Epstein

La mort de Jeffrey Epstein en août 2019, dans sa cellule new-yorkaise, officiellement par suicide, continue de nourrir les interrogations. Les contradictions dans les témoignages des gardiens, les dysfonctionnements des caméras de surveillance, et l'absence de conclusions définitives alimentent les spéculations sur une possible manipulation ou une opération visant à empêcher l'accusé de parler.

Si aucune preuve d'un meurtre n'a été apportée, cette mort survenue dans des conditions troublantes ajoute une couche de mystère à un dossier déjà saturé de zones d'ombre. Elle contribue également à la défiance d'une partie de l'opinion publique envers les explications officielles.

 

Une demande de transparence qui transcende les clivages

Phénomène rare dans l'Amérique polarisée d'aujourd'hui, la demande de publication intégrale des archives Epstein rassemble au-delà des clivages partisans. Cette soif de transparence traduit un sentiment plus large: celui que des informations essentielles sur le fonctionnement du pouvoir restent délibérément cachées au public.

 

Que contient l'autre moitié des documents encore non publiés ? La question reste ouverte. Pour certains, elle recèle des révélations qui pourraient ébranler bien des réputations et des institutions. Pour d'autres, elle ne contient que peu d'éléments nouveaux, et l'attente publique est disproportionnée par rapport à la réalité des archives.

 

Entre ces deux lectures, l'affaire Epstein continue de hanter le débat public américain et international, symptôme d'une époque où la frontière entre information, désinformation et lutte pour le pouvoir devient chaque jour plus difficile à tracer.

 

SLR - Synthèse: Louis Giroud

 

Ce compte rendu synthétise les principaux éléments issus d’un débat télévisé consacré aux archives Epstein. Il ne valide ni n’infirme les allégations rapportées, mais vise à en restituer la teneur dans le respect des règles du journalisme d’information.

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Ukraine: Anatomie d'un désaccord

9 Février 2026, 01:35am

Publié par (LG - SLR)

Quand deux visions du conflit s'affrontent sur le cas Jacques Baud

 

Sur la plateforme L'Impertinent, un débat de deux heures a opposé Pierre-Jean Duvivier, entrepreneur et cofondateur de la Ligue ODEBI, à Guy Mettan, journaliste et écrivain. Au cœur des échanges: les sanctions européennes contre Jacques Baud, ancien colonel aux renseignements suisses, accusé de propagande pro-russe, et plus largement de deux lectures radicalement opposées du conflit ukrainien. Entre accusations de manipulation, citations de responsables russes et querelles sur la légitimité des interventions militaires, ce face-à-face révèle l'impossibilité croissante d'un dialogue apaisé sur la guerre en Ukraine.

Ukraine: Anatomie d'un désaccord

Le débat s'ouvre sur le cas de Jacques Baud, cet ancien officier du renseignement suisse sanctionné par l'Union européenne pour ses prises de position sur le conflit ukrainien. Pour Pierre-Jean Duvivier, le constat est sans appel: «Jacques Baud a deux axes. Un premier axe qui explique la guerre en Ukraine par une série de maladresses occidentales, l'expansion de l'OTAN. Un deuxième axe qui est de légitimer d'un certain point de vue l'invasion russe dans l'est de l'Ukraine en prétendant qu'il y a eu un soulèvement populaire des personnes qui étaient sur place dans le Donbass.»

 

Pour Duvivier, c'est ce second volet qui pose problème. Nier la présence de troupes russes dès 2014 dans le Donbass, alors que des acteurs comme Igor Girkin l'ont publiquement reconnu, relève de la propagande: dire quelque chose de faux en le sachant faux pour obtenir un résultat dans l'opinion publique.

 

Guy Mettan conteste vigoureusement cette lecture. Pour le journaliste genevois, Jacques Baud  s'appuie uniquement sur des faits avérés, notamment en ce qui concerne le Donbass et l'éclatement du conflit en 2014. Il dénonce une sanction « ignoble », prise sans procès, sans avocat, en violation flagrante des droits fondamentaux. Pour Mettan, c'est l'Union européenne qui transgresse ses propres valeurs démocratiques.

 

Crimée: intervention militaire et soutien populaire

Le débat bascule sur les événements de février-mars 2014 en Crimée. Pierre-Jean Duvivier rappelle que l'opération a été orchestrée par Moscou, et que Poutine lui-même l'a ouvertement reconnu: «Poutine lui-même admet que les troupes russes ont fait l'opération de Crimée. Il le dit dans une interview à la télévision en rigolant, comme il aime bien rigoler à moitié.»

 

Cette reconnaissance ne fait effectivement aucun doute: dans un documentaire télévisé diffusé en mars 2015, Poutine confirme avoir donné l'ordre de «ramener la Crimée en Russie» et détaille l'opération des forces spéciales russes, surnommées «petits hommes verts» en raison de leurs uniformes sans insignes.

 

Guy Mettan ne conteste pas cette intervention militaire. Il la contextualise différemment. Pour lui, plusieurs facteurs se sont combinés: D'abord, le contexte du Maïdan. Le renversement du président Ianoukovitch, élu démocratiquement en 2010, créait une situation d'urgence pour Moscou. La base navale russe de Sébastopol, d'importance stratégique majeure pour la flotte russe en mer Noire, se trouvait soudainement dans un pays dont le nouveau pouvoir affichait une orientation résolument pro-occidentale et anti-russe. Le risque, du point de vue russe, était de voir à terme cette base remplacée par des installations américaines de l'OTAN.

 

Ensuite, le comportement des garnisons ukrainiennes sur place. Mettan affirme que les troupes ukrainiennes stationnées en Crimée, majoritairement russophones et issues de la région, n'ont opposé qu'une résistance symbolique, voire se sont ralliées. L'opération s'est déroulée sans violence majeure, contrairement à ce qui se passera plus tard dans le Donbass.

 

Sur ce point précis, les faits sont moins tranchés que ne le suggère Mettan. Si l'opération a effectivement été relativement pacifique (aucun mort lors de la prise de contrôle initiale), il est difficile d'établir dans quelle mesure les soldats ukrainiens se sont  «retournés» volontairement ou ont simplement été neutralisés sans possibilité de résistance face à des forces spéciales russes professionnelles. Les témoignages divergent selon les sources.

 

Enfin, le sentiment de la population criméenne. Mettan rappelle que  «la Crimée par deux fois a voté contre son appartenance à l'Ukraine» dans les années 1990. La péninsule, majoritairement russophone et historiquement russe (elle n'a été transférée à l'Ukraine qu'en 1954 par Khrouchtchev), aurait été contrainte de réintégrer l'Ukraine sous pression internationale. 

 

Le référendum de mars 2014, organisé sous contrôle russe, affiche un score écrasant en faveur du rattachement à la Russie (96,77% de « oui »). La communauté internationale le déclare illégal et refuse de le reconnaître, mais Mettan y voit l'expression d'une volonté populaire réelle, même si les conditions de vote n'étaient pas conformes aux standards internationaux.

 

Pour Mettan, il n'y a donc pas de contradiction entre intervention militaire et soutien populaire: «La Crimée a basculé comme un seul homme. Peu importe qu'il y ait eu des spetsnaz (forces spéciales), ou des Ukrainiens russophones, ils étaient tous d'accord pour changer de camp et redevenir russes comme ils l'avaient voté par deux fois 25 ans auparavant.»

 

L'opération militaire n'aurait fait que faciliter un processus souhaité par la majorité de la population locale, tout en sécurisant un intérêt stratégique vital pour Moscou.

 

Pierre-Jean Duvivier ne conteste pas nécessairement le sentiment pro-russe d'une partie importante de la population criméenne. Mais il refuse de voir dans cette réalité sociologique une justification pour l'annexion d'un territoire reconnu internationalement comme ukrainien depuis 1991. Pour lui, la Russie a violé le droit international et le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel elle s'était engagée à respecter l'intégrité territoriale de l'Ukraine.

 

Donbass: révolte populaire ou manipulation?

C'est sur le Donbass que les positions se heurtent le plus violemment. Pour Pierre-Jean Duvivier, l'histoire est claire: après le succès de l'opération en Crimée, Moscou a tenté de répliquer le même scénario dans cinq autres régions. Le plan a échoué à Dnipro, Kharkiv et Odessa, mais a réussi dans le Donbass grâce à l'intervention directe de forces russes.

 

La preuve? Les mots mêmes d'Igor Girkin (alias Strelkov), commandant militaire des forces séparatistes, dans une interview de 2014: «C'est moi qui ai tiré la gâchette de cette guerre. Si notre unité n'avait pas traversé la frontière, tout se serait fondu comme à Kharkiv ou à Odessa.»

 

Cette citation est l'arme principale de Duvivier. Elle constitue, selon lui, un aveu sans équivoque: sans l'intervention de troupes russes, il n'y aurait pas eu de soulèvement dans le Donbass. Les populations locales, décrites comme «apathiques» par quelqu'un qui connaît la région, n'auraient jamais pris les armes spontanément.

 

Guy Mettan conteste cette lecture frontalement. Pour lui, ce qui s'est passé dans le Donbass relève d'une guerre civile déclenchée par les politiques du nouveau gouvernement ukrainien issu du coup d'État de 2014. La première décision de ce gouvernement? Interdire l'usage du russe dans les administrations et les écoles.

 

«On a obligé les gens de l'est, de la région du Donbass, à ne plus parler leur propre langue alors que ces gens n'avaient jamais parlé l'ukrainien. C'est comme si en Suisse romande on interdisait l'usage du français pour obliger à parler l'allemand.»

 

Cette politique d'ukrainisation forcée aurait poussé les populations russophones à se soulever. Les manifestations auraient été réprimées par l'envoi de bataillons d'extrême droite, notamment le régiment Azov, provoquant une escalade militaire.

 

Duvivier balaye cet argument: «Personne n'a interdit de parler russe entre eux. L'ukrainisation, ils en avaient déjà 15 ans. Il n'y a aucun fait nouveau là-dessus. Si c'était vraiment une révolte populaire, pourquoi elle n'a eu lieu qu'au Donbass et pas à Dnipro, Kharkiv ou Zaporijia, où la majorité parle aussi russe ?»

 

La question linguistique: prétexte ou cause réelle ?

Le débat sur l'ukrainisation révèle une incompréhension mutuelle profonde. Pour Mettan, interdire le russe dans l'administration d'un pays où deux tiers de la population le parlent constitue une provocation intolérable, une brimade qui justifie une réaction.

 

Pour Duvivier, cette lecture est biaisée. Il rappelle que l'ukrainisation était une politique déjà en cours depuis les années 1990, visant à renforcer l'identité nationale d'un État jeune.

 

«Chaque pays a une langue officielle. En France, on parle français devant l'administration. En Espagne, on parle espagnol. C'est une politique classique d'un État qui veut affirmer son identité.»

 

Ce qui était interdit, selon Duvivier, ce n'était pas de parler russe dans la vie quotidienne, mais de l'utiliser dans les documents administratifs officiels. Une nuance que Mettan juge insuffisante face à l'ampleur du changement imposé aux populations de l'Est.

 

Le paradoxe émerge ici: si l'ukrainisation était si oppressive, pourquoi seul le Donbass s'est-il soulevé, et pas les autres régions russophones comme Kharkiv, Dnipro ou Zaporijia, qui représentent une population bien plus importante ? Cette question, posée à plusieurs reprises par Duvivier, ne trouve pas de réponse convaincante chez Mettan.

 

Géorgie et Transnistrie: la répétition d'un schéma

Pierre-Jean Duvivier élargit son argumentation en pointant un schéma récurrent: «Poutine a déjà envahi trois pays indépendants. Le seul point commun de ces trois pays, c'est qu'ils étaient en dehors de l'OTAN.»

Il cite la Moldavie (Transnistrie), la Géorgie (Ossétie du Sud) et l'Ukraine. À chaque fois, selon lui, la Russie intervient militairement dans des territoires où elle peut invoquer la protection de populations russophones.

 

Mettan répond en rappelant le contexte de la guerre de Géorgie en 2008. Selon lui, c'est le président géorgien Saakachvili qui a attaqué l'Ossétie du Sud le premier, au moment de l'ouverture des Jeux olympiques de Pékin, pensant que Moscou serait pris au dépourvu. Un rapport de l'ambassadrice suisse Heidi Tagliavini, mandatée par le Conseil de l'Europe, aurait conclu que «ce sont les Géorgiens qui ont attaqué. Les Russes n'ont fait que riposter.»

 

Duvivier rétorque que cette lecture ignore le contexte plus large: si l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie se sont «soulevées», c'est parce que la Russie a organisé et soutenu ces mouvements séparatistes, exactement comme dans le Donbass. À chaque fois, une population minoritaire russophone devient le prétexte d'une intervention.

 

L'OTAN: menace existentielle ou prétexte ?

Au cœur du débat se trouve la question de l'expansion de l'OTAN. Pour Guy Mettan, c'est la cause profonde du conflit. Il rappelle que Poutine avait averti dès 2007 que l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN constituait une «ligne rouge», un «casus belli». L'Alliance s'est «empressée de le faire six mois après», provoquant délibérément Moscou.

 

Mettan développe: l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN aurait permis le déploiement de missiles nucléaires à quelques minutes de Moscou, anéantissant la capacité de riposte russe et détruisant l'équilibre de la dissuasion nucléaire. C'était, selon lui, inacceptable pour n'importe quelle grande puissance.

 

Il invoque également le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel l'Ukraine avait renoncé aux armes nucléaires en échange de garanties territoriales. Mais, précise Mettan, ce mémorandum reposait sur un présupposé: la neutralité de l'Ukraine. En modifiant sa constitution pour viser l'adhésion à l'OTAN, Kiev aurait rompu l'équilibre.

 

Pierre-Jean Duvivier conteste cette logique. Pour lui, la Russie ne peut pas dicter à un État souverain quelles alliances il peut rejoindre. «Vous reprochez de facto à l'Ukraine indépendante d'avoir fait des choix, et à cause de ces choix, vous justifiez qu'une partie de son territoire a été annexée par la force. Vous excusez une intervention armée au nom de choix faits par un gouvernement indépendant.»

 

Il ajoute un argument: si la menace de l'OTAN était si préoccupante, pourquoi la Russie n'a-t-elle jamais attaqué les pays baltes ou la Pologne, pourtant membres de l'Alliance et bien plus proches de Moscou ? Pourquoi les seuls pays envahis sont-ils ceux qui «ne sont pas dans l'OTAN» ?

 

Duvivier retourne alors l'argument: ce n'est pas l'OTAN qui menace la Russie, c'est la Russie qui pousse les pays d'Europe de l'Est à chercher la protection de l'Alliance. La Suède et la Finlande, neutres pendant des décennies, n'ont rejoint l'OTAN qu'après l'invasion de l'Ukraine. «Pourquoi tous les ex-pays de l'Est, sans exception, la première chose qu'ils font quand ils se libèrent du joug communiste, c'est rejoindre l'OTAN ? Parce qu'ils savent très bien que si vous êtes en dehors, vous allez être attaqué.»

 

Ici, Duvivier affirme que si les ex-pays de l’Est ont rejoint l’OTAN, c’est par crainte légitime d’être attaqués. Cependant, cette lecture occulte délibérément le fait que, depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, une partie des élites politiques et stratégiques russes perçoivent l’expansion de l’OTAN comme un “soft power” de haute intensité. Dans cette optique, les soutiens occidentaux aux mouvements pro-démocratie dans l’espace post-soviétique, les promesses d’adhésion à l’Alliance et le renforcement des partenariats militaires sont interprétés comme une entreprise systématique visant à grignoter la sphère d’influence traditionnelle de la Russie, pour à terme la déstabiliser et la démembrer en entités plus faibles et dociles à l’égard de Washington. Cette peur existentielle – qu’elle soit fondée ou exagérée – est au cœur du ressentiment russe et de sa rhétorique justifiant des actions déstabilisatrices.

 

Propagande: qui manipule qui ?

C'est sans doute sur la question de la guerre informationnelle que le débat atteint son paroxysme. Les deux intervenants s'accordent sur un point: nous vivons une ère où l'information est devenue une arme stratégique à part entière. Mais sur tout le reste, ils divergent radicalement.

 

La doctrine russe de la guerre hybride

Pour Pierre-Jean Duvivier, la Russie mène une guerre hybride sophistiquée où l'information occupe une place centrale. Il cite la doctrine Guerassimov, du nom du chef d'état-major russe qui a théorisé dès les années 2000 une approche globale du conflit, intégrant les dimensions militaire, économique, diplomatique et informationnelle. «La guerre de l'information chez eux est une arme à part entière. Ils ont des diplômes de très haut niveau. Dans leurs écoles, ils forment des gens qui ont théorisé des approches de manière tout à fait rigoureuse. Ce qui se passe dans la fabrication d'un récit, comme on peut le voir avec le Donbass, c'est la fabrication d'une histoire cohérente — parce qu'elle est cohérente, elle n'est pas incohérente — vous la propulsez, vous la blanchissez avec des figures d'autorité.»

 

Selon cette lecture, le récit russe sur l'Ukraine obéit à une logique de copywriting professionnel, comme dans le marketing de haut niveau:

 

1. Construction d'une histoire émotionnellement puissante (des russophones opprimés, un génocide, des nazis au pouvoir).

 

2. Diffusion massive via des médias d'État (RT, Sputnik) et des relais sur les réseaux sociaux.

 

3. Blanchiment par des figures d'autorité occidentales (ex-militaires, journalistes, intellectuels) qui reprennent le récit, consciemment ou non.

 

Jacques Baud entrerait, selon Duvivier, dans cette troisième catégorie. Ancien officier du renseignement suisse, expert reconnu, il apporte une crédibilité institutionnelle à un discours qui épouse parfaitement les thèses du Kremlin. Que Baud soit conscient ou non de ce rôle devient presque secondaire: l'effet est le même. Cette analyse pousse Duvivier à une conclusion radicale: dans un contexte de guerre, même indirecte, l'Union européenne a le droit — voire le devoir — de neutraliser l'espace informationnel ennemi. «Nous sommes en état de guerre. L'information est une arme au même titre que l'artillerie et l'aviation. Demain, il peut y avoir des affrontements entre des troupes russes et françaises. Jacques Baud fait partie de l'espace informationnel ennemi. Certes, son arme, c'est le micro. Mais cette arme est extraordinairement puissante.»

 

Les valeurs de l'UE bafouées

Cette posture soulève une contradiction majeure avec les valeurs que l’Union européenne prétend défendre. Pour neutraliser cette «arme», les autorités et les plateformes ont effectivement restreint l'accès aux médias russes et marginalisé les voix, comme celle de Jacques Baud, jugées trop proches de leurs récits. Le problème est que cette sanction est tombée sans procès, sans présentation publique de preuves factuelles démontrant une intention délibérée de nuire ou des liens organiques avec Moscou. Elle repose sur une analyse d'effet (son discours épouse les thèses du Kremlin) et non sur une preuve de culpabilité. Ce faisant, l'Europe agit comme si elle était en guerre officielle, où les libertés sont suspendues, alors qu'aucune guerre n'est déclarée. Elle risque ainsi d'éroder, au nom de leur défense, les principes de débat contradictoire, de présomption de bonne foi et de liberté d'analyse qui fondent l'espace démocratique.

 

La thèse inverse: l'hégémonie de la propagande occidentale

Guy Mettan rejette intégralement cette vision. Pour lui, présenter la Russie comme le maître de la manipulation relève d'un renversement total de la réalité. Les véritables champions de la guerre informationnelle, ce sont les Anglo-Saxons, et notamment les Britanniques. «Je suis désolé de vous décevoir, mais les Russes sont très mauvais en matière de guerre informationnelle. Ce sont les Anglais et les Américains qui sont les champions. Pourquoi ? Parce qu'en régime démocratique, comme vous devez tenir compte de votre opinion publique, vous devez tout le temps la manipuler pour arriver à vos fins. On a un siècle ou deux de pratique.»

 

Mettan développe une théorie provocante mais cohérente: paradoxalement, plus un régime est démocratique, plus il excelle dans la propagande. Pourquoi ? Parce qu'il doit constamment convaincre sa population, obtenir son consentement, fabriquer un consensus. Les régimes autoritaires, qui peuvent imposer leurs décisions, ont moins besoin de séduire.

 

Cette thèse trouve un écho dans les travaux de pionniers de la propagande moderne comme Edward Bernays (neveu de Freud, conseiller de plusieurs présidents américains) ou Serge Tchakhotine, qui ont tous deux théorisé la manipulation des masses en démocratie.

 

Mettan cite l'exemple du GCHQ, le service de renseignement britannique: «Chaque jour, vous avez 6 à 7 000 agents de désinformation anglais qui prennent leur petit attaché-case pour aller à leur travail pour manipuler les opinions publiques dans les pays occidentaux, pour distribuer le wording, distribuer le récit, fabriquer le narratif que les agences de presse et les médias vont reprendre.»

 

Ces agents auraient pour mission de discréditer systématiquement la Russie, de monter des opérations de désinformation (comme les accusations d'attaques chimiques en Syrie), et de créer un climat d'hostilité permanent envers Moscou dans l'opinion occidentale.

 

Le cas du Russiagate: manipulation ou réalité ?

Pour illustrer sa thèse, Mettan prend l'exemple du «Russiagate», cette affaire qui a dominé le premier mandat de Donald Trump. Pendant des années, médias et responsables politiques américains ont accusé Moscou d'avoir manipulé l'élection présidentielle de 2016 en faveur de Trump, notamment via des trolls russes inondant les réseaux sociaux.

 

«Ça s'est avéré complètement faux. Les deux procureurs spéciaux nommés par les États-Unis pour investiguer ont conclu qu'il y avait eu quelques millions de messages de trolls russes sur internet comparé à des milliards en face de trolls antirusses.»

 

Cette affaire révélerait selon Mettan un mécanisme typique: on accuse l'adversaire de ce que l'on fait soi-même, à une échelle bien supérieure. L'influence russe sur les réseaux sociaux existait, mais elle était marginale comparée à l'écosystème médiatique occidental qui diffusait massivement une narrative antirusse.

 

L'asymétrie de la censure

Un autre argument de Mettan porte sur la censure. Selon lui, l'Union européenne a basculé dans un autoritarisme qu'elle reproche habituellement à la Russie. Depuis février 2022, tous les médias russes (RT, Sputnik) ont été interdits sur le territoire européen. Les journalistes russes ne peuvent plus assister aux conférences de presse officielles à Bruxelles.

À l'inverse, rappelle Mettan, tous les grands médias occidentaux ont leurs correspondants à Moscou. Ils travaillent librement, même s'ils critiquent ouvertement le Kremlin. Edward Snowden, lanceur d'alerte persécuté par Washington pour avoir révélé l'espionnage de masse de la NSA, a trouvé refuge en Russie.

 

«On reproche toujours à la Russie de ne pas être un pays démocratique parce qu'elle pratiquerait la censure. La Russie est beaucoup plus libérale en matière de presse que l'Union européenne.»

Cette asymétrie créerait un paradoxe intenable: l'Occident censure au nom de la liberté d'expression, tandis que la Russie autoritaire tolère davantage la dissidence médiatique.

 

La naïveté européenne face à la guerre cognitive

Paradoxalement, Duvivier et Mettan finissent par se rejoindre sur un point: l'Europe fait preuve d'une naïveté coupable. Mais ils diagnostiquent cette naïveté de manière opposée.

 

Pour Duvivier, l'Europe est naïve face à la menace russe. Elle n'a pas créé d'école de guerre informationnelle comparable à celles de Moscou ou de Washington. Elle continue d'acheter du gaz russe tout en prétendant être en guerre. Elle sanctionne Jacques Baud de manière maladroite, lui offrant une tribune et une légitimité accrues.

 

«L'Union européenne est victime de sa corruption endémique depuis 20 ans. Elle se protège de manière inefficace. Elle devrait être claire : nous sommes en état de guerre, l'espace informationnel ennemi, on l'arrête. Mais elle ne le dit pas. Elle remue sur sa chaise.»

 

Pour Mettan, l'Europe est naïve parce qu'elle croit sa propre propagande. Elle se pense victime de la désinformation russe, alors qu'elle baigne dans une désinformation occidentale bien plus massive et sophistiquée. Elle censure au nom de valeurs qu'elle viole elle-même.

 

Les deux hommes s'accordent également sur un point crucial : on ne combat pas efficacement la propagande par la censure.

 

Duvivier l'admet lui-même: «Si je vous interdis de parler, je ne peux pas vous répondre. Donc pour moi, oui, on ne peut pas répondre efficacement face à une propagande en censurant.»

 

Cette autocritique est remarquable. Duvivier reconnaît la contradiction: il justifie les sanctions contre Baud au nom de l'état de guerre, tout en admettant que la censure est contre-productive. La sanction contre Baud, loin de le faire taire, lui a offert une notoriété décuplée et a transformé un expert confidentiel en martyr de la liberté d'expression.

 

Vers une guerre totale de l'information ?

Ce qui émerge de cet échange, c'est la vision d'un monde où l'information est devenue un champ de bataille à part entière. Plus aucune source n'est perçue comme neutre, plus aucun média n'est universellement fiable, plus aucun expert n'est considéré comme désintéressé. Chaque camp accuse l'autre de manipuler et de mentir pour servir un agenda.

 

Cette vision, poussée à l'extrême, pose un problème philosophique majeur: si toute information est présumée suspecte, comment peut-on encore établir des faits partagés? Si chaque récit se présente comme victime de la propagande adverse, comment le citoyen peut-il trancher?

 

La réponse de Duvivier consiste à s'appuyer sur des déclarations assumées des acteurs principaux: Poutine reconnaissant le rôle des forces spéciales russes en Crimée, ou Igor Girkin (Strelkov) affirmant avoir «pressé la gâchette» de la guerre dans le Donbass en 2014. Pour Duvivier, ces propos, venant «du camp adverse», ont une valeur de preuve supérieure car ils échappent au soupçon de fabrication occidentale.

 

Mais cette méthode a ses failles. Guy Mettan pourrait objecter que ces déclarations sont stratégiques et non pas des aveux au sens judiciaire. Elles n'étaient pas cachées car, dans le récit russe, ces actions étaient légitimes et justifiées: la défense de russophones, la correction d'une injustice historique, la réponse à un coup d'État illégitime à Kiev. Les sortir de leur cadre justificatif pour en faire de simples preuves d'agression, c'est ignorer la substance même de l'argumentation russe. De plus, la fiabilité de ces "témoins" est elle-même contestable: Girkin, aujourd'hui emprisonné en Russie pour avoir critiqué la conduite de la guerre, était-il en 2014 un agent fidèle du Kremlin ou un ultra-nationaliste agissant dans une zone grise ?

 

Ses propos relèvent-ils de la confidence, de la forfanterie ou d'une forme de communication calculée ?

 

Le débat révèle ainsi une double impasse. Tactique: on s'appuie sur des déclarations de l'adversaire tout en rejetant le sens qu'il leur donne. Épistémologique: dans une guerre de l'information totale, le statut même de la preuve est miné. Chaque fait peut être réinterprété, chaque source peut être disqualifiée par l'autre camp, chaque preuve peut être relativisée en étant renvoyée à un "contexte" plus large qui l'annule.

 

Cette dissolution de la possibilité d'une vérité factuelle partagée est peut-être le véritable triomphe de la propagande moderne: son but ultime n'est pas tant de faire croire à un mensonge spécifique, que de créer un brouillard tel qu'il devienne impossible de croire en quoi que ce soit, sauf en la version du monde proposée par son propre camp. Le citoyen, perdu dans ce brouillard, est alors réduit à un choix tribale et non à un jugement éclairé.

 

Les contradictions de Pierre-Jean Duvivier

Sa défense de la censure au nom de l'état de guerre pose problème. Il reconnaît lui-même que «on ne peut pas répondre efficacement face à une propagande en censurant», tout en justifiant les sanctions contre Baud.

 

Il accuse la Russie de tous les maux tout en admettant que l'Union européenne souffre de «corruption endémique » et se protège « de manière inefficace». Cette critique interne affaiblit son propos sur la supériorité morale de l'Occident.

 

Il minimise parfois la dimension russophone de l'Ukraine orientale, ce qui fragilise sa lecture purement géopolitique du conflit. La question linguistique et culturelle ne peut être totalement évacuée.

 

Une impossible synthèse

Ce débat illustre l'impasse du dialogue sur l'Ukraine. Deux lectures du monde se font face, chacune cohérente dans sa logique interne, mais mutuellement exclusives.

 

Pour Mettan, le conflit résulte d'une provocation occidentale délibérée. L'expansion de l'OTAN, les coups d'État orchestrés par la CIA, l'humiliation systématique de la Russie depuis 1991 ont conduit Moscou à réagir. Les interventions russes sont des ripostes défensives face à une agression qui ne dit pas son nom. La propagande ne vient pas de Moscou, mais de Washington et Londres.

 

Pour Duvivier, le conflit résulte d'une stratégie impérialiste russe. Incapable de réussir sa transition économique, le régime de Poutine se replie sur le nationalisme et la conquête. Chaque intervention est présentée comme une «protection» de russophones opprimés, mais le schéma se répète systématiquement. L'OTAN n'est pas la cause, mais la conséquence de l'agressivité russe.

 

Entre ces deux visions, quelques faits incontestables émergent cependant: Poutine a validé l'opération militaire en Crimée en raison notamment de la menace qui pesait sur la Flotte de la Mer Noire; Girkin a admis que sans l'intervention de son unité, il n'y aurait pas eu de guerre dans le Donbass; Les pays d'Europe de l'Est ont choisi l'OTAN après la chute du communisme; L’expansion de l'OTAN a été perçue comme une menace existentielle par Moscou.

 

Au-delà de l’affaire Jacques Baud

L'affaire Jacques Baud apparaît finalement comme un symptôme d'un malaise plus profond: l'impossibilité croissante de débattre sereinement du conflit ukrainien en Occident. Les sanctions contre l'ancien agent des renseignements suisses, prises sans procès ni possibilité de défense, illustrent une dérive autoritaire de l'Union européenne que même Pierre-Jean Duvivier reconnaît comme problématique.

 

Mais elles révèlent aussi une vérité inconfortable: dans une guerre de haute intensité, l'espace informationnel devient un champ de bataille. Les États en conflit censurent, manipulent, sanctionnent. L'Union européenne, prise dans une logique de confrontation qu'elle peine à assumer ouvertement, applique des mesures autoritaires tout en prétendant défendre la liberté d'expression.

 

Guy Mettan a totalement raison sur le fond du sujet: sanctionner Jacques Baud sans lui donner la possibilité de se défendre constitue une violation flagrante des principes démocratiques. Pierre-Jean Duvivier a raison sur un autre: dans un contexte de guerre, l'Union européenne a le droit de se préoccuper de son espace informationnel.

 

Mais.., de manière non autoritaire, avec des garde-fous...

 

Ce débat de deux heures révèle surtout l'ampleur du fossé qui sépare désormais des camps irréconciliables, où chacun est certain de détenir la vérité. Dans cette guerre des récits, le doute raisonnable est la première victime sur les certitudes.

 

Transcription et analyse: Louis Giroud

 

 

À propos des intervenants

 

Guy Mettan, journaliste et écrivain suisse, actif en politique, au sein de l’UDC genevoise. Ancien directeur et rédacteur en chef de la Tribune de Genève, il a ensuite fondé et dirigé le Club suisse de la presse, qu’il a quitté fin 2019. Député au Grand Conseil genevois depuis 2001, il a notamment présidé le parlement cantonal en 2009-2010. Il est aussi connu pour ses essais sur les relations entre la Russie et l’Occident, dont Russie-Occident, une guerre de mille ans, qui s’intéresse à la russophobie, de Charlemagne à la crise ukrainienne.

 

Pierre-Jean Duvivier dirige depuis plus de quinze ans une entreprise de services numériques et a mené de nombreux projets en Suisse romande. Il est titulaire d’un Executive MBA à Genève et possède une formation en physique. Cofondateur de la Ligue ODEBI, il s’engage pour les libertés sur Internet. Il a été candidat aux élections législatives françaises. Enfin, directement touché par la guerre en Ukraine, il entretient des liens personnels avec ce pays depuis plus de vingt-cinq ans.

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La Suisse face à son destin européen

4 Février 2026, 04:25am

Intégration juridique ou souveraineté préservée ?

Un débat de fond entre Jacques Pilet et François Schaller

 

Dans un débat passionné organisé par la chaîne Youtube L’Impertinent, deux figures médiatiques suisses romandes aux visions antagonistes, Jacques Pilet et François Schaller, ont confronté leurs analyses sur l’épineux dossier du nouveau paquet d’accords entre la Suisse et l’Union européenne. Loin des simplifications, l’échange a creusé les implications géopolitiques, économiques et identitaires d’un rapprochement qui, selon les termes mêmes utilisés, divise profondément l’opinion.

La Suisse face à son destin européen

« Bilatérales 3 » ou « intégration juridique » ? Une querelle sémantique révélatrice

D’emblée, François Schaller, journaliste économique connu pour ses positions euro-sceptiques, a campé le débat sur le terrain de la définition. Pour lui, qualifier ce nouveau paquet de « Bilatérales 3 » relève de la « pure désinformation ». Il affirme que le Conseil fédéral a dû demander l’autorisation à Bruxelles d’utiliser ce terme, car l’UE y voit non pas une continuation des accords précédents, mais « l’inauguration d’une ère nouvelle »: celle de « l’intégration juridique de la Suisse dans l’Union européenne ». Il dénonce une stratégie de l’engrenage (spillover effect), où des concessions graduelles mèneraient à une intégration de fait, sans que les citoyens n’aient jamais eu l’occasion de s’y opposer clairement.

 

Face à lui, Jacques Pilet, vétéran du journalisme et européen convaincu, appelle à un débat « factuel » et « pragmatique ». S’il reconnaît les dérives « désastreuses » et le « bellicisme » de l’actuelle Commission von der Leyen, il reste attaché au « socle » originel de l’UE: un projet de « paix et de prospérité » fondé sur la libre circulation et les échanges. Pour lui, dans un monde géopolitique turbulent marqué par les pressions américaines et chinoises, un accord solide avec le voisin européen – qui absorbe la moitié des exportations suisses – est une nécessité de stabilité. Il réfute l’idée d’un « engloutissement » législatif, évoquant plutôt une harmonisation ponctuelle dans des domaines précis.

 

La libre circulation, pierre d’achoppement du modèle suisse

Le cœur du désaccord s’est cristallisé autour de l’impact économique et social de la libre circulation des personnes. François Schaller en dresse un bilan sévère. S’appuyant sur des statistiques, il souligne que le « vrai taux de chômage » (selon les normes du BIT) a régulièrement grimpé pour frôler les 5%, se rapprochant de la moyenne européenne. Il pointe du doigt un paradoxe: un taux d’emploi élevé, mais aussi un sous-emploi involontaire record, notamment chez les femmes, qu’il attribue à la facilité pour les entreprises de recruter sur le vaste marché européen. Il ne condamne pas l’immigration en soi, mais le régime de préférence automatique accordé aux Européens, qui bride selon lui la capacité de la Suisse à attirer des talents mondiaux et à utiliser le potentiel des requérants d’asile.

 

Jacques Pilet minimise l’attractivité durable de la Suisse face au coût de la vie et voit dans la libre circulation un apport essentiel de compétences, notamment dans le secteur médical. Il met en avant le caractère exceptionnellement « internationalisé » de l’économie suisse, dirigée en grande partie par des managers étrangers, et plaide pour libéraliser en parallèle l’immigration en provenance du reste du monde.

 

Souveraineté, neutralité et rapport de force: la Suisse dans le jeu des grandes puissances

L’argument de la souveraineté nationale est central dans le plaidoyer de Schaller. Il décrit une Suisse sous « pressions continuelles » de l’UE depuis 30 ans, devenue « incapable de résister aux sanctions », qu’elles soient américaines (sur le secret bancaire) ou européennes. Il fustige la docilité de Berne, qui n’oserait pas, selon lui, porter plainte à l’OMC contre des mesures discriminatoires. Pour lui, adopter l’« alignement dynamique » sur le droit européen reviendrait à renoncer à un atout majeur: la sécurité juridique et la stabilité helvétiques, bien plus rassurantes pour les investisseurs que le cap changeant de Bruxelles.

 

Pilet rétorque en élargissant la perspective. Il rappelle les pressions bien plus « humiliantes » et « spectaculaires » des États-Unis, ainsi que le défi économique chinois. Dans ce contexte, un accord avec l’UE offrirait au contraire, selon lui, une « sécurité juridique » accrue grâce à des procédures de règlement des différends « plus claires et plus contraignantes », évitant les arbitrages politiques.

 

La question de la neutralité, brandie par Schaller comme un pilier menacé par l’intégration européenne, est également revenue à plusieurs reprises. Pilet, de façon surprenante pour son interlocuteur, a partagé son inquiétude quant à l’« érosion » de cette neutralité, notamment via les liens militaires étroits avec Israël et les États-Unis. Cependant, il voit dans un ancrage européen renforcé non pas une dilution de la neutralité, mais la possibilité d’en faire une « plateforme » active pour le dialogue et la recherche de paix.

 

Une Union européenne en crise: un partenaire encore désirable ?

Schaller a porté une critique fondamentale sur la nature même de l’UE actuelle. Loin de se souder face à la guerre en Ukraine, elle lui apparaît comme le « ventre mou du monde », en proie à une « instabilité spectaculaire » et à des divisions internes. S’associer à une structure dont l’avenir politique est aussi incertain lui semble risqué, d’autant que la Suisse jouit d’une « image positive » dans le monde, qu’elle perdrait en Europe où elle est perçue, selon lui, comme un « tricheur » ou un « passager clandestin ».

 

Pilet, sans nier les dysfonctionnements, invite à ne pas diaboliser « Bruxelles » et à voir la réalité des États membres, aux intérêts divers. Il appelle à une relation mature, faite de « liens solides » juridiques mais aussi de « rapports humains » avec chaque voisin.

 

Conclusion: deux visions de l’indépendance nationale

Au final, ce débat a exposé deux philosophies irréconciliables de la place de la Suisse dans le monde. Pour François Schaller, l’indépendance et la prospérité passent par le maintien d’une distance critique avec le projet européen, perçu comme intégrateur et instable, et par la réaffirmation d’une souveraineté pleine et entière, capable de négocier d’égal à égal avec tous les blocs.

 

Pour Jacques Pilet, dans un XXIe siècle marqué par le retour des grandes puissances, la souveraineté n’est pas un mantra mais un exercice pragmatique. Elle se préserve et s’exerce mieux dans le cadre d’alliances et de règles stables avec son environnement géographique et économique le plus proche. L’enjeu, selon lui, n’est pas de choisir entre la souveraineté et l’Europe, mais de définir comment une souveraineté intelligente peut s’articuler avec un partenariat indispensable.

 

La balle est désormais dans le camp du peuple suisse, qui devra in fine trancher ce débat fondamental sur son identité et son avenir.

 

Louis GIROUD

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L'armurerie fiduciaire pour mettre l'Iran à genoux: les aveux de Washington

3 Février 2026, 11:18am

Dans un entretien à Davos, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a ouvertement décrit comment les sanctions économiques visent à provoquer l'effondrement monétaire de l'Iran pour pousser sa population dans la rue. Cette confirmation sans ambiguïté d'une stratégie de guerre hybride soulève de graves questions juridiques et éthiques. L'économiste Jeffrey D. Sachs et la spécialiste Sybil Fares démontrent comment cette « diplomatie économique » constitue en réalité une forme de guerre illégale, causant des souffrances civiles comparables à celles d'un conflit armé.

 

Par Jeffrey D. Sachs et Sybil Fares

L'armurerie fiduciaire pour mettre l'Iran à genoux: les aveux de Washington

John Maynard Keynes écrivait dans Les Conséquences économiques de la paix (1919) :

« Il n'existe pas de moyen plus subtil, plus sûr, de renverser les fondements de la société que de corrompre la monnaie. Ce processus mobilise toutes les forces cachées de la loi économique du côté de la destruction, et il le fait d'une manière qu'un homme sur un million à peine est capable de diagnostiquer. »

 

Les États-Unis ont maîtrisé cet art de la destruction en transformant le dollar en arme et en recourant aux sanctions économiques ainsi qu'aux politiques financières pour provoquer l'effondrement des monnaies des pays ciblés. Le 19 janvier, nous avons publié « La guerre hybride américano-israélienne contre l'Iran », décrivant comment les États-Unis et Israël mènent des guerres hybrides contre le Venezuela et l'Iran à travers une stratégie coordonnée de sanctions économiques, de coercition financière, d'opérations cybernétiques, de subversion politique et de guerre de l'information.

 

Cette guerre hybride a été conçue pour briser les monnaies de l'Iran et du Venezuela afin de provoquer des troubles internes et, ultimement, un changement de régime.

 

Le 20 janvier, un jour seulement après notre article, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a confirmé publiquement, sans réserve, excuse ou ambiguïté, que notre description correspond effectivement à la politique officielle des États-Unis.

 

Lors d'une interview à Davos, le secrétaire Bessent a expliqué en détail comment les sanctions du Trésor américain ont été délibérément conçues pour provoquer l'effondrement de la monnaie iranienne, paralyser son système bancaire et pousser la population iranienne dans la rue. Il s'agit de la campagne de « pression maximale » visant à priver l'Iran d'accès à la finance internationale, au commerce et aux systèmes de paiement.

 

Bessent a expliqué: « Le président Trump a ordonné au Trésor et à notre division OFAC, le Bureau de contrôle des avoirs étrangers, d'exercer une pression maximale sur l'Iran. Et cela a fonctionné, car en décembre, leur économie s'est effondrée. Nous avons vu une grande banque faire faillite; la banque centrale s'est mise à imprimer de l'argent. Il y a une pénurie de dollars. Ils ne peuvent plus obtenir d'importations, et c'est pourquoi les gens sont descendus dans la rue. »

 

Voici la chaîne causale explicite par laquelle les sanctions américaines ont provoqué l'effondrement de la monnaie et la faillite du système bancaire.

 

Cette instabilité monétaire a conduit à des pénuries d'importations et à des souffrances économiques, provoquant les troubles. Bessent a conclu en qualifiant les actions américaines de «diplomatie économique» et l'effondrement économique de l'Iran comme un développement «positif» :

 

«Donc, il s'agit de diplomatie économique, aucun coup de feu tiré, et les choses évoluent de manière très positive ici.»

Ce que le secrétaire Bessent décrit n'est évidemment pas de la « diplomatie économique » au sens traditionnel. Il s'agit d'une guerre menée par des moyens économiques, entièrement conçue pour produire une crise économique et des troubles sociaux conduisant à la chute du gouvernement. Cela est fièrement salué comme de la «diplomatie économique».

 

La souffrance humaine causée par une guerre ouverte et par des sanctions économiques écrasantes n'est pas si différente qu'on pourrait le penser. L'effondrement économique produit des pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant, tout en détruisant les économies, les pensions, les salaires et les services publics.

 

L'effondrement économique délibéré plonge les populations dans la pauvreté, la malnutrition et la mort prématurée, tout comme le fait une guerre ouverte.

 

Ce schéma de souffrance résultant des sanctions américaines est bien documenté. Une étude phare publiée dans The Lancet par Francisco Rodríguez et ses collègues montre que les sanctions sont significativement associées à de fortes augmentations de la mortalité, les effets les plus marqués étant observés pour les sanctions unilatérales, économiques et américaines, avec un bilan global de décès comparable à celui d'un conflit armé.

 

La guerre économique de ce type viole les principes fondamentaux du droit international et de la Charte des Nations unies. Les sanctions unilatérales imposées en dehors de l'autorité du Conseil de sécurité de l'ONU, en particulier lorsqu'elles sont conçues pour causer des difficultés aux civils, sont illégales.

 

La guerre hybride n'échappe pas au droit international en évitant les bombardements (bien que les États-Unis et Israël aient également bombardé illégalement l'Iran, bien entendu). L'illégalité de la « diplomatie économique » américaine s'applique non seulement à l'Iran et au Venezuela, mais à des dizaines d'autres pays lésés par les sanctions américaines.

 

L'Europe a peut-être commencé à comprendre qu'être complice des crimes économiques de l'Amérique n'offre aucun salut, puisque le gouvernement Trump se retourne maintenant contre l'Europe de la même manière, quoique avec des tarifs douaniers plutôt que des sanctions.

Trump a menacé l'Europe de tarifs douaniers pour ne pas avoir cédé le Groenland aux États-Unis, bien qu'il ait retiré cette menace, au moins temporairement. Lorsque Trump a « invité » la France à rejoindre son Conseil de la paix, il a menacé d'imposer un tarif douanier de 200 % sur le vin français si la France déclinait l'invitation. Et ainsi de suite.

 

Les États-Unis peuvent mener ce type de guerre économique globale parce que le dollar est la devise clé du système financier mondial.

 

Si des pays tiers ne se conforment pas aux sanctions américaines contre l'Iran et le Venezuela, les États-Unis menacent d'imposer des sanctions aux banques de ces pays tiers, spécifiquement pour les exclure des règlements en dollars (connus sous le nom de système SWIFT).

 

De cette manière, les États-Unis imposent leurs sanctions à des pays qui, autrement, seraient heureux de continuer à commercer avec les pays que les États-Unis tentent de conduire à l'effondrement économique.

 

Bien que les sanctions américaines fonctionnent à court terme pour créer de la misère, leur utilisation incessante encourage rapidement d'autres économies à se découpler de l'étranglement financier américain.

 

Les nations BRICS, et bien d'autres, développent le commerce international dans leurs propres monnaies, construisant ainsi des alternatives à l'utilisation du dollar américain et évitant par conséquent ces sanctions. La capacité des États-Unis à imposer leurs sanctions financières et commerciales à d'autres pays diminuera bientôt, probablement de façon précipitée dans les années à venir.

Il est grand temps que les nations du monde affrontent le comportement économique voyou de l'Amérique. Les États-Unis mènent une guerre économique avec une intensité croissante, tout en la qualifiant de «diplomatie économique».

 

Cette absence de règles est illégale, imprudente, néfaste, déstabilisatrice et, en fin de compte, inefficace pour atteindre les objectifs propres de l'Amérique, sans parler des objectifs mondiaux.

 

L'Europe a détourné le regard jusqu'à présent. Peut-être maintenant que l'Europe est elle aussi menacée, se réveillera-t-elle et rejoindra-t-elle le reste du monde pour mettre un terme au comportement effronté et illégal de l'Amérique.

 

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Jeffrey D. Sachs est professeur à l'université Columbia et directeur du Centre pour le développement durable, où il a dirigé l'Earth Institute de 2002 à 2016. Il est également président du Réseau des solutions pour le développement durable (SDSN) de l'ONU et membre de la Commission des Nations unies sur le haut débit au service du développement.

Sybil Fares est spécialiste et conseillère en politique du Moyen-Orient et en développement durable au SDSN.

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