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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

L’OLIGARCHIE A TROUVÉ SON NOUVEAU CHAMPION !

26 Novembre 2025, 23:52pm

Publié par GPTV

Le paysage politique français est en train d’être redessiné par une ingénierie sociale assumée. La montée en puissance artificielle de Jordan Bardella s’inscrit dans une stratégie de gouvernance cachée qui vise à produire un candidat compatible avec l’UE, l’OTAN et la BCE.

La disparition méthodique de Marine Le Pen dans les sondages n’est pas un accident : elle révèle un basculement orchestré par les médias alignés et les instituts d’opinion, qui préparent une alternance contrôlée plutôt qu’un véritable choix démocratique.

Ce repositionnement sert un objectif clair : neutraliser toute expression souverainiste en offrant à Bruxelles et Washington un successeur docile au macronisme. La construction médiatique du « favori de 2027 » efface les lignes de fracture réelles entre souveraineté nationale et mondialisme institutionnel. La neutralisation parallèle de Marine Le Pen, judiciaire, symbolique et médiatique, montre comment l’État profond français organise l’effacement des voix perçues comme trop indépendantes. L’illusion démocratique se poursuit : offrir au public un ersatz d’opposition pour maintenir le verrou technocratique intact. Ce processus d’invisibilisation n’est que le symptôme d’un effondrement occidental piloté par les élites, déterminées à empêcher l’émergence d’une véritable alternative populaire. Nicolas Stoquer explore la stratégie médiatique qui prépare une alternance sous contrôle, en direct sur Géopolitique Profonde.

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France 2030: Une machine de guerre médiatique en surchauffe

26 Novembre 2025, 08:03am

Publié par Louis Giroud

La France officielle s’est lancée dans une entreprise de formatage et de conditionnement massif. Il ne s’agit plus d’informer, encore moins de réfléchir: il faut produire de la sidération. Le pays se transforme en chambre d’écho où chaque déclaration doit dépasser la précédente, où la nuance disparaît sous la pression du spectaculaire. La Russie sert d’écran total. On y projette tous les scénarios anxiogènes possibles. L’histoire n’a plus droit de cité. La cohérence encore moins.

Les médias en transe

Les rédactions ressemblent à des chaînes de montage où l’on assemble, heure après heure, le même message agressif, la même injonction alarmiste, les mêmes frissons recyclés. Les intervenants se succèdent dans un ballet parfaitement huilé: chacun transforme l’actualité en menace imminente et grave. Pas d’hypothèse alternative. Pas de contre-argument. Pas de frein. Le rôle des journalistes se réduit à amplifier le bruit de fond voulu par l’appareil politico-administratif. Ils ne posent plus de questions. Ils valident, confirment, répètent. Ils revendiquent leur soumission comme une compétence. Leur sécurité professionnelle dépend de cette fidélité absolue à la dramaturgie du moment.

 

L’angoisse comme outil de gestion

Depuis des années, les pouvoirs en place misent sur la peur comme méthode de gouvernement. L’alternance d’alertes extrêmes et d’accalmies trompeuses fonctionne comme un système de pression continue. L’attention publique reste captive. L’opinion n’analyse plus: elle sursaute.

Cette technique a été perfectionnée jusqu’à devenir un réflexe d’État. Le citoyen est transformé en consommateur d’alertes. On lui apprend à anticiper le pire pour mieux accepter l’arbitraire. À force, la population vit dans un état d’attente nerveuse permanente, conditionnée à réagir au signal plutôt qu’aux faits.

 

Les experts automatiques

Pour valider cette mécanique, on convoque les «spécialistes». Le général «traquenard» par exemple, celui qui s’est échoué sur toutes ses analyses passées, parade à nouveau en mentor géopolitique. Il sermonne ceux qui, malgré tout, pensent encore par eux-mêmes. Il revêt sa tenue de guerre conceptuelle, bardée de certitudes déjà périmées.

 

Le rôle de ces gens consiste à servir de caution pseudo-scientifique à une vision déjà écrite à l’avance. L’imagination remplace la connaissance. On annonce des offensives impossibles, des frontières fantasmées, des scénarios grotesques d’invasions dignes de bandes dessinées. Cela suffit pour fabriquer du contenu, pour occuper l’espace, pour saturer les écrans.

 

Les personnalités publiques en roue libre

Certaines figures politiques ou médiatiques dépassent même le besoin d’exister: elles cherchent à dominer la scène en poussant à l’escalade. Elles parlent de guerre comme d’un événement ordinaire, d’un simple plan de carrière. Elles manipulent les dates, inventent des échéances, mettent en scène une Europe prête à l’affrontement comme si cela relevait de la bonne gestion.

D’autres se rêvent stratèges. Ils expliquent doctement ce qu’il faudrait faire, comment tenir tête, comment «envoyer un signal». On peine à croire qu’ils comprennent ce qu’impliquerait un conflit réel. Quand le danger se rapproche, ce sont les premiers à disparaître des radars. Ils savent très bien que l’héroïsme ne sera pas leur rôle. Ils préfèrent la posture.

 

Les illusions de courage

On les observe avec un certain amusement: ces mêmes voix qui réclament des mesures toujours plus radicales ne montrent jamais le moindre signe de responsabilité personnelle. Leur vision de la guerre reste théorique. Leur implication se limite à des formules sonores, des phrases martelées pour impressionner le public.

Lorsqu’on mesure leur constance, on s’aperçoit qu’ils ne tiennent debout que grâce à la scénarisation permanente. Leur témérité n’est qu’un élément de décor. Ils misent sur la catastrophe pour se donner un rôle dans l’histoire, mais leur premier réflexe serait la désertion si le réel surgissait à leur porte.

 

Un système qui tourne à vide

La France de 2030 n’a pas besoin d’ennemi extérieur pour se tromper de combat. Le pays tourne sur une machine narrative devenue incontrôlable. La russophobie n’est qu’un carburant parmi d’autres. Le but réel consiste à maintenir la population dans un état où l’angoisse remplace la lucidité, où l’imaginaire de crise recouvre toute possibilité de débat.

Les responsables politiques entretiennent la menace pour masquer leurs propres échecs. Les médias répètent ces menaces pour préserver leur place. Les experts les justifient pour sauver leur crédibilité. Et le public, pris dans ce système de signaux répétitifs, finit par confondre la fiction avec l’analyse.

 

Dans la population, les plus fragiles finissent par trembler au bruit d’une cuillère

Le pays s’est habitué à ce théâtre anxiogène. On lui a pris son libre arbitre, on lui a substitué un réflexe pavlovien. À chaque alerte, il lève la tête. À chaque répit, il panique encore plus. L’État n’a plus besoin d’autorité : la peur s’en charge.

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Sergueï Lavrov: L'interview accordée à Irina Dubois (Dialogue franco-russe) - Compte rendu exhaustif

25 Novembre 2025, 14:46pm

Publié par Louis Giroud

Irina Dubois ouvre l’entretien: Elle souligne que ce dialogue est très important pour tous ceux qui suivent l’émission à un moment où les relations entre la Russie et la France sont au plus mal. Elle rappelle que le «Dialogue franco-russe» accorde une priorité aux relations entre la France et la Russie. Elle propose deux sujets de discussion fréquemment rapportés dans les médias français depuis des mois, dans le contexte du conflit en Ukraine. Le premier: l’idée que l’armée russe frappe délibérément des cibles civiles en Ukraine. Le second: la position du président Emmanuel Macron, qui affirme que la Russie aurait choisi la France comme ennemie. Et aussi, cette idée que la Russie se prépare à une guerre à grande échelle contre les pays de l’OTAN dans quelques années. Et enfin, cette déclaration de l’actuel chef d’état-major des armées qui s’est adressé aux maires de France, puis aux Français, en disant que les Français «devraient être prêts à sacrifier leurs enfants dans une guerre contre la Russie». Elle demande à Lavrov de commenter cette déclaration.

Serguei Lavrov déclare avoir entendu cette déclaration selon laquelle il faut être prêt à sacrifier la vie de ses enfants. Il rappelle également que ce général a parlé de l’économie, affirmant qu’il faudrait souffrir parce qu’il serait impossible de permettre à la Russie de gagner et de «conquérir l’Europe». Lavrov ajoute que personne ne sait d’où leur viennent de telles idées. Selon lui, il existe déjà en France une vague d’indignation à l’égard de cette volonté affichée de sacrifier les enfants des concitoyens. Il affirme ne pas savoir d’où viennent ces chefs militaires ni dans quelles universités ils ont été formés, mais suppose qu’ils veulent jouer le jeu du dirigeant actuel, Emmanuel Macron.

 

«La France traite la Russie de manière malhonnête»

Lavrov poursuit: selon lui, la France traite la Russie de manière malhonnête depuis longtemps, notamment depuis les accords de Minsk que la France, représentée alors par François Hollande, a garantis par sa signature avec Angela Merkel en 2015 aux côtés de Vladimir Poutine et Petro Porochenko. Il rappelle qu’en 2022, au début des hostilités, la question a ressurgi: pourquoi personne n’avait respecté les accords de Minsk? Et que Porochenko, Merkel et Hollande avaient admis qu’aucun d’eux n’avait eu l’intention de les appliquer.

 

Irina Dubois lui demande s’il avait compris que ces accords seraient un compromis «à un moment donné». Serguei Lavrov répond que le président Poutine est une personne très honnête et que, juste après le début de l’opération militaire spéciale, il a évoqué les accords de Minsk, les relations avec l’Occident et la question ukrainienne en général. Poutine avait alors déclaré que la Russie avait eu, dans les années 2000, beaucoup d’illusions concernant l’Occident, puis que ces illusions avaient progressivement disparu. Il restait cependant un espoir: l’espoir de la capacité à négocier, et surtout l’espoir de la décence des partenaires européens, principalement les Européens occidentaux. Tous ces espoirs ont disparu, a affirmé Poutine en février 2022.

 

«Empêcher des menaces de l’OTAN à nos frontières»

Serguei Lavrov insiste: jusqu’en février 2022, avant que la Russie ne comprenne qu’elle n’avait pas d’autre choix que de lancer une opération militaire spéciale, cet espoir existait encore et s’était incarné dans des initiatives concrètes. En décembre 2021, alors que l’Occident déclarait que la Russie préparait une intervention, Bill Burns, directeur de la CIA, était venu à Moscou pour mettre en garde. Les Russes avaient alors déclaré que leur objectif était d’empêcher la création de menaces militaires de l’OTAN à leurs frontières, en militarisant l’Ukraine et en la soumettant aux doctrines de l’OTAN qualifiant la Russie d’« adversaire ».

 

En décembre 2021, pour montrer qu’une alternative existait, la Russie avait soumis au nom du président Poutine des projets d’accords Russie–OTAN et Russie–États-Unis, destinés à garantir la sécurité et résoudre les problèmes de menaces. Ces projets visaient à codifier les engagements politiques que tous les pays européens, les États-Unis et le Canada avaient solennellement signés dans le cadre de l’OSCE en 1999, puis confirmés en 2010 à Astana. Pourtant, rien n’avait changé et l’OTAN avait continué de s’élargir. Lavrov rappelle qu’il y a eu cinq vagues d’élargissement, et qu’une sixième est en cours.

 

Lorsqu’ils ont attiré l’attention de leurs partenaires sur le fait que leur signature était violée par des actions pratiques, ceux-ci avaient répondu qu’il s’agissait d’engagements politiques, non juridiques. Serguei Lavrov juge cela comme un cynisme sophistiqué. Au moment où Medvedev était président, la Russie avait proposé de transformer ces engagements en obligations légales. Les Occidentaux avaient refusé, disant que seules des garanties de sécurité juridiques de l’OTAN pouvaient être obtenues. Lavrov commente: conceptuellement, mentalement, ils voulaient préserver l’OTAN comme aimant, même après la disparition de l’URSS et du pacte de Varsovie.

 

Il explique: «Si nous vous emmenons dans nos rangs, nous assurerons votre sécurité, mais vous devrez nous obéir. Et comment obéir? En attaquant la Russie.» Il cite l’exemple récent de la pression exercée sur la Serbie pour qu’elle reconnaisse l’indépendance du Kosovo et rejoigne la politique russophobe de l’UE. Les Européens occidentaux et les «jeunes Européens» — Polonais et Baltes — dirigent selon lui cette ligne.

 

Il évoque également la France. Macron, affirme Lavrov, a déclaré que la Russie avait inventé cette guerre, qu’il n’y avait pas de menace réelle, qu’il s’agissait d’une «mystification» et même des «convulsions d’un pouvoir pleurant la perte de son statut impérial et colonial». Lavrov observe que la cote de Macron est mauvaise. Il cite aussi le ministre allemand de la Défense — qu’il désigne à tort comme français, mais rectifie implicitement — Boris Pistorius, affirmant que la Russie attaquerait d’ici 2030. Lavrov ironise: peut-être en 2029 ou 2028.

 

Selon Lavrov, les Européens préparent leur peuple en affirmant que c’est inévitable, et militarisent leur économie. Il dit avoir lu que même le système de santé français serait maintenant militarisé pour soigner les soldats.

Il revient sur la phrase concernant le sacrifice des enfants «pour la liberté, l’égalité, la fraternité». Il ironise: «Marianne doit se retourner sur toutes ces toiles où elle est représentée.» Lavrov affirme que rien ne prouve que la Russie veut attaquer la France. Il rappelle que la Russie est déjà allée deux fois à Paris, pour libérer les Français avec de Gaulle et aider à effacer la honte nationale après l’occupation nazie.

 

Absurdité logique

Il ajoute un raisonnement: les Européens prétendent que la Russie n’atteint pas ses objectifs en Ukraine, qu’elle ne prend pas 100 % du territoire ukrainien, et concluent: «Alors n’ayez pas peur, notre armée européenne est beaucoup plus forte. Nous vaincrons la Russie facilement avec des armes classiques. Nous avons cinq fois plus de gens.» Lavrov souligne l’absurdité logique: si la Russie n’arriverait déjà pas à prendre l’Ukraine, pourquoi auraient-ils peur qu’elle attaque Paris? Selon lui, les élites européennes misent sur la guerre, elles ont lié leur carrière au slogan d’infliger une défaite stratégique à la Russie. Elles veulent étrangler la Russie par les sanctions, annonçant régulièrement que son économie va craquer. Il estime que ces élites ont oublié les leçons de la Seconde Guerre mondiale: un peuple qui défend sa dignité nationale peut s’unir et résoudre tous ses problèmes.

 

Serguei Lavrov évoque les visites de Poutine au quartier général des forces armées, et estime que les informations publiées parlent d’elles-mêmes. Il juge que l’arrogance affichée par Macron, par les dirigeants des Pays-Bas et d’autres Européens reflète surtout leur confusion. Ils ignorent quoi faire: s’ils imitaient Viktor Orbán ou Robert Fico et déclaraient qu’il faut parler avec la Russie, ils craindraient de perdre le pouvoir.

 

Irina Dubois précise la position de certains experts et analystes venant sur la plateforme du «Dialogue franco-russe»: évidemment, dit-elle, ils ne veulent pas combattre la Russie et expriment au contraire des sentiments amicaux. Elle revient à la question initiale sur les accusations selon lesquelles la Russie frapperait délibérément des cibles civiles en Ukraine. Lavrov répond que la Russie n’a vu aucune preuve et qu’elle a vu à plusieurs reprises des preuves contraires. Dès qu’un projectile frappe une cible civile en Ukraine, les autorités de Kiev et les capitales occidentales accusent immédiatement la Russie.

 

Personne ne répond jamais à la demande russe

Il rappelle qu’hier encore, une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU s’est tenue à ce sujet. Personne ne répond jamais à la demande russe: «montrez-nous les faits». Il juge triste que le secrétariat de l’ONU reprenne systématiquement l’accusation contre la Russie, même lorsque les faits sont, selon lui, évidents. Il cite Antonio Guterres et son porte-parole Stéphane Dujarric, qui condamnent immédiatement la Russie quand un projectile tombe sur une installation civile ukrainienne. Mais lorsque l’Ukraine bombarde depuis plus d’un an des territoires russes incontestés comme Belgorod ou Koursk, détruisant maisons, hôpitaux, jardins d’enfants, alors — selon Lavrov — le secrétariat de l’ONU répond seulement qu’il est «préoccupé» et qu’il étudie la situation.

 

Lavrov rappelle plusieurs épisodes: l’affaire de Kramatorsk, où un missile avait frappé une gare, tuant des civils. Les Occidentaux avaient immédiatement accusé la Russie, mais selon Lavrov, des spécialistes honnêtes ont montré que le missile venait de la zone ukrainienne. Il cite ensuite la maternité de Marioupol, où des femmes présentées comme victimes avaient ensuite affirmé qu’il n’y avait pas eu d’attaque russe. Puis il évoque Boutcha, qu’il décrit comme «la plus grande mystification». Il déroule en détail l’épisode: au moment où les négociateurs ukrainiens à Istanbul remettaient des principes de règlement acceptés par la Russie, la Russie avait retiré ses troupes de la banlieue de Kiev, y compris Boutcha, comme geste de bonne volonté. Deux jours durant, le maire avait annoncé le départ des Russes. Le troisième jour, des correspondants de la BBC étaient arrivés et avaient filmé des cadavres «soigneusement disposés» le long d’une rue, mains liées. Lavrov affirme que leurs vêtements étaient propres alors qu’il faisait boueux en avril, suggérant que la scène avait été mise en scène. Il note que personne n’a répondu à la demande d'enquête de la Russie.

 

Depuis, affirme-t-il, la Russie demande régulièrement à l’ONU de fournir la liste des corps filmés. Il regarde Antonio Guterres «dans les yeux» chaque année en lui demandant au moins cette liste. Selon Lavrov, l’ONU refuse, invoquant des règles de confidentialité, ce qu’il juge être un aveu. Il enchaîne: la Russie connaît la machine de propagande occidentale et reste prête, dit-il, à siéger avec l’ONU et la Croix-Rouge pour examiner des faits concrets — mais à chaque fois qu’elle propose cela, «ils disparaissent».

 

Les États-Unis ont toujours eu l’intérêt de couper la Russie de l’Europe

Irina Dubois ramène l’entretien vers l’actualité. Elle évoque l’opinion répandue en Europe et en Russie selon laquelle Donald Trump serait un visionnaire capable d’arrêter les guerres. Mais elle rappelle aussi que les États-Unis ont toujours eu l’intérêt de couper la Russie de l’Europe. Elle évoque un «nouveau plan de paix» présenté dans les médias, composé de 28 points, que Zelensky semble accepter. Elle demande à Lavrov ce qu’il en pense.

 

Serguei Lavrov répond que c’est trop flou. D’abord, Zelensky dit être prêt à discuter; ensuite ses représentants disent le contraire. Il est difficile, selon lui, de commenter ces spéculations. La position russe reste qu’un règlement diplomatique est préférable. Il rappelle qu’après le sommet en Alaska, selon lui, un envoyé de Donald Trump avait apporté des paramètres de règlement prenant en compte les approches de principe de la Russie, notamment la nécessité de s’attaquer aux causes profondes du conflit: la tentative occidentale d’intégrer l’Ukraine dans l’OTAN en créant des menaces militaires pour la Russie, en violation des promesses faites à l’URSS et des accords de l’OSCE; et la politique «du régime nazi» mis au pouvoir par un coup d’État en 2014, qui aurait pour objectif d’«exterminer tout ce qui est russe». Lavrov rappelle une déclaration de Zelensky conseillant aux Ukrainiens russophones de «partir en Russie» s’ils se sentaient appartenir à la culture russe. Il dit: «Le Donbass et la Novorossia ont suivi son conseil.»

 

«Les États-Unis ont seulement changé de méthodes, non d’objectif»

Trump est venu au pouvoir avec le slogan MAGA, critiquant Biden pour l’ingérence idéologique dans le monde. Trump avait promis que les États-Unis ne pratiqueraient pas ce type d’imposition idéologique. Mais selon Lavrov, les États-Unis ont seulement changé de méthodes, non d’objectif: dicter leur volonté à tout le monde. L’Europe dépendant davantage des États-Unis, elle n’a pas de véritable autonomie. Lavrov affirme que les élites européennes ont misé leur carrière sur une défaite stratégique de la Russie par «les mains du régime nazi à Kiev». Il rappelle que Boris Johnson a, selon lui, interdit à Zelensky de signer le document paraphé en avril 2022.

 

Sur les sanctions, Serguei Lavrov note que Trump en avait déjà imposé, mais que Biden les a multipliées, et que les Européens vont encore plus loin. Il évoque la fin de la mondialisation telle que conçue par les États-Unis: FMI, Banque mondiale, OMC ne remplissent plus leur rôle, les règles de marché ne sont plus respectées, la propriété privée n’est plus inviolable. Il cite l’abandon de l’étalon-or sous Nixon, et l’époque où les États-Unis garantissaient que le dollar appartenait « à l’humanité ». Cette époque est, selon lui, révolue. Il parle d’un quasi-chaos dans le commerce international et l’investissement mondial. Les actions américaines ne visent pas seulement à soumettre l’Europe, mais à tirer profit partout. Il reconnaît que Trump a gelé huit guerres et que la Russie apprécie ce désir d’arrêter les conflits, mais estime que ces initiatives n’attaquaient pas les causes profondes. Aujourd’hui, tous ces conflits ont repris ou se sont aggravés.

 

Irina Dubois souligne que cette interview sera aussi qualifiée de propagande. Elle rappelle que, depuis des mois, les médias français répètent que la Russie mène des cyberattaques contre les pays occidentaux, y compris la France. Elle observe que beaucoup de petits médias peinent à émerger et que la guerre de l’information est une guerre mondiale. Qui la domine? Qui la gagnera?

 

Lavrov répond que quantitativement, les Occidentaux dominent, avec une immense quantité de médias financés aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Europe. Mais selon lui, un autre critère compte: la confiance des utilisateurs. Et là, dit-il, RT et Sputnik occupent «les postes les plus avancés» en termes de fréquentation et de confiance. Il affirme que ces médias disent la vérité, ce qui déplaît à l’Occident. Il cite Victoria Nuland déclarant que les États-Unis avaient investi 5 milliards de dollars dans la préparation du coup d’État de 2014 en Ukraine. Il évoque la rencontre Poutine–Macron à Brégançon en 2019 et rappelle que RT et Sputnik étaient déjà privés d’accréditation à l’Élysée avant même la guerre. Un porte-parole français avait dit: «Ce ne sont pas des médias, ce sont des instruments de propagande.»

 

Lavrov évoque ensuite une journée internationale contre l’impunité des crimes contre les journalistes. Il cite Kaja Kallas parlant de liberté d’expression comme fondement de l’UE, ce qu’il qualifie de mensonge, rappelant l’interdiction de RT et Sputnik en Europe bien avant l’opération militaire spéciale.

 

Irina Dubois rappelle que le Dialogue franco-russe a été créé il y a vingt ans par Chirac et Poutine. Elle évoque la «longue table» entre Macron et Poutine que tout le monde a encore en mémoire. Lavrov répond que c’était en pleine pandémie, et que la Russie est constamment accusée d’avoir trahi des idéaux européens, alors que ce sont les Européens, selon lui, qui ont trahi leurs engagements, notamment ceux de la charte de Paris de 1990. Il rappelle que ce document garantissait l’accès libre à l’information, y compris depuis l’étranger. Selon lui, l’UE ignore désormais ces principes.

 

Il évoque la disparition de l’URSS, les tentatives occidentales de « charmer » Gorbatchev et l’adoption de normes garantissant l’accès libre à l’information. Pour Lavrov, les dirigeants actuels de l’Occident n’ont plus rien à voir avec ces principes. Il cite Victor Orbán, Fico et récemment Petr Fiala (mal nommé Babich dans la transcription), qu’il décrit comme pragmatiques, non prorusses, mais soucieux de leurs citoyens. Ils ne veulent pas dire à leurs citoyens de sacrifier leurs enfants pour soutenir « le régime nazi de Kiev ».

 

L’idéologie russophobe repose sur l’idée que la Finlande avait quelque chose à revendiquer contre la Russie

Lavrov évoque ensuite Alexander Stubb, ancien ministre finlandais, devenu président. Il dénonce sa russophobie, affirmant que les Finlandais n’ont jamais abandonné les germes d’un passé nazi lorsqu’ils s’étaient alliés à Hitler et avaient participé au blocus de Leningrad. Il évoque les villes frontalières où les citoyens finlandais venaient sans visa participer à des festivals de cinéma, musique et danse avec des Russes. Tout cela, dit-il, a été détruit par la fermeture de la frontière et l’installation d’infrastructures de l’OTAN. Il affirme que l’idéologie russophobe repose sur la vieille idée que la Finlande avait quelque chose à revendiquer contre la Russie, et que cette mémoire historique explique la politique actuelle. Pourtant, Stubb lui-même, dit Lavrov, admet parfois qu’il faudra un jour parler à la Russie.

 

Irina Dubois évoque un paradoxe: la Russie avance sur le front, ces résultats sont visibles, mais les grands pays occidentaux agissent comme s’ils n’existaient pas. Zelensky est venu neuf fois à Paris et a signé avec Macron une lettre d’intention pour l’achat de cent Rafale. Elle demande qui va payer. Elle demande aussi quelle est la stratégie de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, qui continuent d’envoyer de l’argent à l’Ukraine tout en affirmant croire à la victoire de cette dernière.

 

«Depuis 500 ans, toutes les grandes catastrophes viennent d’Europe»

Lavrov dit ne pas pouvoir analyser cela du point de vue du bon sens. Il ironise sur le «chiffre 100» — 100 Rafale, contrat de 100 ans avec Keir Starmer, et 100 millions «volés» récemment dans une affaire de pots-de-vin. Il suppose que des fonctionnaires corrompus en profitent, peut-être à Bruxelles. Il affirme que la russophobie de ces dirigeants est ancienne et profonde. Tous leurs « sourires » envers la Russie avant la crise étaient un jeu : selon Lavrov, ils ont toujours voulu du mal à la Russie. Il dit que leurs prédictions d’effondrement de l’économie russe révèlent un vieux schéma européen : depuis 500 ans, toutes les grandes catastrophes viennent d’Europe. Les deux guerres mondiales ont commencé en Europe. Selon lui, ce « code historique » n’a pas disparu : l’agressivité russophobe existe toujours.

 

Irina Dubois note que les récentes années ont vu une tendance à minimiser le rôle de l’URSS dans la victoire de la Seconde Guerre mondiale. Elle cite Kaja Kallas. Lavrov répond qu’elle n’est pas une «excellente élève», y compris en histoire. Il raconte qu’une ministre estonienne avait déclaré que l’URSS avait commencé la Seconde Guerre mondiale et occupé la moitié du monde. Il estime que les jeunes Estoniens reçoivent probablement la même désinformation.

 

L’URSS a fourni 75 % de l’effort militaire de la coalition anti-hitlérienne

Pour rétablir la réalité historique, Serguei Lavrov rappelle la conférence de réparations de février 1945, qui avait présenté des statistiques militaires montrant que l’Allemagne avait engagé dix fois plus de journées d’activité militaire contre l’URSS que contre tous les autres fronts réunis. 75 % des chars et des avions allemands avaient été détruits sur le front soviétique. L’URSS avait fourni 75 % de l’effort militaire de la coalition anti-hitlérienne. La Chine avait assuré 90 % de l’effort contre le Japon. Il cite Roosevelt et Churchill, reconnaissant que l’URSS avait « éventré la machine de guerre allemande ». Il indique que Churchill, parallèlement, planifiait déjà une opération contre l’URSS (« opération impensable »).

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L’invention de la quadrature du cercle… sans même rougir

25 Novembre 2025, 12:48pm

Publié par Eliot M. Ryder

Les religions monothéistes ont trouvé le moyen de trébucher sur la même peau de banane métaphysique pendant deux millénaires: si Dieu crée tout, et s’il est infiniment bon, qui a coché la case «mal» dans le menu déroulant de la Création?

Lactance, antique mais lucide, met les pieds dans le plat: un Dieu qui veut le bien et ne peut pas est impuissant; un Dieu qui peut le bien et ne veut pas est malveillant; un Dieu qui veut et peut devrait supprimer le mal… et pourtant le mal flambe comme un barbecue à ciel ouvert. Cherchez l’erreur.

Pour éviter le naufrage théologique, on a trouvé un paravent: la «Liberté». Adam aurait choisi librement, comme un étudiant qui signe un prêt bancaire en imaginant que «ça ira». On répète que Dieu n’y est pour rien, que l’homme est fautif, que la boucle est bouclée. Oui, mais en forme de nœud coulant.

 

La façade se lézarde

Si Dieu laisse traîner un serpent dans le Jardin d’Éden, ce n’est pas une épreuve, c’est un guet-apens. Adam n’avait pas une liberté: il avait un piège à déclenchement automatique. Et Dieu, omniscient, connaissait la fin du film avant d’avoir écrit le générique.

 

La Création se transforme en traquenard cosmique, le premier escape game truqué de l’histoire.

Pierre Bayle (1647–1706) arrive, regarde l’édifice, et souffle dessus: tout s’effondre.

Il pose LA question que personne dans l’Église ne voulait entendre: comment un Dieu «miséricordieux» peut-il fabriquer des milliards d’âmes en sachant pertinemment que la majorité finira grillée à perpétuité? Même les mères les plus distraites retireraient leurs filles du bal si elles savaient ce qui les attendait — pourquoi Dieu, lui, passe-t-il commande de damnés au kilomètre sans lever un sourcil ?

 

Un monarque sadique tout-puissant?

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1716), le philosophe au sourire crispé, résume la situation comme s’il rédigeait la notice d’un appareil défectueux: Dieu dit aimer l’humanité, sauve un minuscule lot d’élus, et livre les autres au Diable pour un péché commis par leurs ancêtres avant même qu’ils aient un cerveau opérationnel. On atteint ici les sommets administratifs du grotesque.

Dans cette mécanique céleste, des enfants meurent sans connaître le Christ et sont néanmoins condamnés par un protocole dont ils ignoraient tout. Certains damnés seraient même moins fautifs que les élus, ces VIP de la grâce réservée. Si un État moderne fonctionnait ainsi, on verrait descendre dans la rue même les citoyens les plus anesthésiés.

 

L’apothéose de la brutalité doctrinale

Puis arrive Luther. Lui ne discute pas: il matraque. Il cite saint Paul comme on brandit un mandat d’arrêt, et affirme que Dieu fabrique ses créatures comme un potier fabrique des vases de luxe ou… des pots de chambre. Les pots ne sont pas conviés au débat.

Luther admet que cette vision scandalise la raison, mais cela l’enchante presque. Pour lui, la raison est «prostituée du diable», galeuse, lépreuse, à éliminer à coups de talon.

La foi doit triompher parce qu’elle est illogique. Le Credo quia incredibile devient l’équivalent théologique d’un tatouage initiatique: plus c’est fou, plus c’est vrai.

Croire que Dieu condamne l’immense majorité des humains tout en restant «miséricordieux» relève d’un acrobatisme mental que même les contorsionnistes du Cirque du Soleil n’oseraient pas tenter.

 

Érasme tente d’éviter la catastrophe

Érasme, humaniste poli mais crispé, veut remettre un peu d’ordre dans cette foire.

Il note que si tout est prédestiné, la croix devient inutile, l’Église superflue, la morale décorative. Pourquoi sermonner les fidèles si leur destin est déjà scellé depuis le Big Bang ?

Érasme reconnaît l’impossibilité de concilier la prescience divine et la liberté humaine. Sa solution: remettre la question à plus tard, au Jour du Jugement. En politique, on appellerait ça «créer une commission». En théologie, c’est censé faire sérieux.

 

Un scandale assumé

Passent les siècles, et un cardinal comme Daniélou affirme que le christianisme doit rester scandaleux pour rester vrai. Ambiance.

Pascal, lui, avait déjà annoncé la couleur: le péché originel est incompréhensible — et il faut l’accepter tel quel. La foi ne doit pas passer à la moulinette de la raison: elle doit résister, grincer, choquer. Pascal avertit le lecteur: «Vous ne pouvez me reprocher l’absence de raison: je vous dis d’avance qu’il n’y en a pas.» C’est honnête. Brutal, mais honnête.

L’irrationnel cesse alors d’être un problème. Il devient un drapeau, un logo, une carte de membre. La théologie se change en théâtre où la raison n’est plus admise, même au balcon.

 

La foi comme vertige ou la pensée comme exigence

Si les croyants d’aujourd’hui veulent prolonger la tradition du scandale sacré, ils doivent aller jusqu’au bout: cesser de maquiller la contradiction.

Aucune apologétique rationnelle ne tient deux minutes sous lumière crue.

Deux voies demeurent: la foi comme vertige, ou la pensée comme exigence.

Mais les deux refusent catégoriquement de cohabiter sous le même toit, sauf à installer des murs coupe-feu.

 

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Références:

 

Lactance, c’est Lucius Caelius Firmianus Lactantius, un écrivain chrétien du IVᵉ siècle, mort vers 325 après J.-C. C’est l’un des tout premiers « intellectuels » du christianisme, souvent surnommé — avec un peu d’exagération mais beaucoup d’admiration — le “Cicéron chrétien”.

 

Pierre Bayle (1647–1706) est l’une des grandes figures de la pensée critique européenne, souvent considéré comme le père du rationalisme sceptique moderne. Né dans une famille protestante, Bayle vit les persécutions religieuses, l’exil et la guerre civile larvée qui accompagne la Révocation de l’Édit de Nantes. Son expérience nourrit une méfiance radicale envers toutes les autorités religieuses.

 

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1716) est l’un des derniers génies « totaux » de l’histoire européenne : philosophe, mathématicien, juriste, diplomate, logicien, théologien, inventeur, bibliothécaire, et même précurseur de l’informatique.

 

Martin Luther (1483–1546) est le déclencheur explosif de la Réforme protestante. Il impose la primauté de l’Écriture, la justification par la foi… et développe une théologie brutale sur la prédestination et la raison.

 

Érasme (1466–1536) est un humaniste de la Renaissance, érudit européen par excellence, champion du texte, de la philologie et de la réforme morale sans rupture. Critique des abus de l’Église, il prône une foi éclairée, mesurée, raisonnable. Son affrontement avec Luther marque l’un des grands duels spirituels du XVIᵉ siècle.

 

Blaise Pascal (1623–1662) est un génie des mathématiques, de la physique et de la philosophie, auteur des Pensées et inventeur du fameux pari sur l’existence de Dieu. Mystique tourmenté, il combine logique tranchante et foi ardente, et défend l’idée que les dogmes chrétiens doivent être acceptés précisément parce qu’ils défient la raison.

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« L'égalité, cette imposture ! »

25 Novembre 2025, 11:02am

Publié par Eliot M. Ryder

Les vivants n’ont jamais eu leur mot à dire. Ils ont été enrôlés avant même de comprendre ce qu’était un rôle. Le monde, avant de devenir un parc à thèmes pour consciences dépressives, fonctionnait sur un principe plus simple : l’espèce exige, les corps obéissent. Le contrat est unilatéral, la signature arrachée au berceau. Le plus étonnant c'est l’enthousiasme avec lequel chaque bête s’y précipite. On se croit libre, on n’est que pressé d’obéir. On parle de “vie”, mais le mot juste serait “service obligatoire”, corvée perpétuelle où le sang, la sueur, la ponte et le renoncement sont les seules monnaies autorisées.

La nature organise ses jeux du cirque sans gradins

Le mâle ne réfléchit pas; il charge. C’est son identité, sa vocation, sa seule forme de poésie. Un rival apparaît, une femelle traîne dans le décor, et voilà la cervelle transformée en tambour de guerre. On l’a doté d’armes, de fanfaronnades, d’une pulsion de risque qui dévore toute prudence. La disproportion? Une gourmandise supplémentaire. Le petit chien fonce sur le grand comme un militant sous amphétamine. La logique s’efface, la biologie applaudit.

 

Le mâle programmé pour l'arène

Le mâle combat non pour vivre, mais pour se supprimer proprement. Il se rue vers la mort avec la joie d’un volontaire. Il ne connaît ni l’esquive, ni la paix, ni le salut. Il connaît l’ennemi, même quand celui-ci n'est qu’une version plus massive de lui-même. La nature l’a programmé pour l’arène. Il y entre comme d’autres entrent en religion : avec l’illusion exaltante d’accomplir une mission grandiose, alors qu’il ne fait que rejouer une consigne vieille de plusieurs millions d’années.

 

Destination servitude pour les femelles

La femelle n’a pas choisi d’être un sanctuaire, mais elle s’en accommode — c’est là son génie. On lui a confié la lourde intendance du futur : porter, nourrir, protéger, réparer. Rien n’est à elle, pas même son sommeil. La félicité promise n’est qu’une stratégie d’exploitation raffinée. La nature l’a piégée avec des récompenses minuscules, et elle accepte l’enfermement avec la docilité d’une prêtresse convaincue. Pas d’héroïsme, jamais: seulement l’ordre impérieux du ventre et la douce tyrannie du lait.

Elle s’efface, elle endure, elle s’oublie. Une jouissance minuscule lui sert de récompense symbolique. Après cela, c’est la longue liste des obligations : trembler, nourrir, surveiller, se ronger. Le plaisir du corps est un prétexte ; la vraie nourriture, c’est la dette éternelle.

 

L'espèce, cet invisible tyran

On croyait le monde partagé entre vivants autonomes. Erreur. Le maître unique, l’absolu souverain, l’invisible tyran, c’est l’espèce. Elle ne se nourrit pas de bonheur, mais de sacrifices. Elle distribue deux programmes distincts : conserver la vie quand il faut attendre, l’offrir quand il faut continuer. L’individu se débat entre deux instincts secondaires — survivre, reproduire — et un instinct majeur, impérieux, totalitaire : servir.

Ce troisième instinct, personne ne le glorifie ; tout le monde l’exécute. Le mâle saigne pour lui. La femelle se consume pour lui. Ce qui reste, c’est une armée de serviteurs qui croient vivre alors qu’ils ne font que s’user. L’espèce jubile : la soumission est parfaite.

 

Le «héros», cette caricature d’un programme biologique

Le héros ne triomphe jamais. Il se prend pour une statue, il n’est qu’un levier. La nature le pousse au combat, et il y va en geignant de bonheur. On lui attribue la gloire après coup, pour masquer le ridicule fondamental: il n'a rien décidé. Il est juste la version jubilatoire d’une consigne inscrite dans les fibres. Il souffre, il recommence, il se croit sublime, il n’est que docile. Il rêve d’une mort propre, d’une disparition utile. Il envie les cadavres qui ont eu l’élégance de s’effacer au bon moment.

 

L’Enfant: la dernière enclave d'un corps non encore enrôlé

L’enfant ne sert personne, il se sert lui-même. Il joue, il piaille, il exige. Rien n’a encore activé en lui la grande mécanique du sacrifice. Il est insouciant, il n’a aucune vocation pour le renoncement, aucune disposition pour la douleur consentie. Il échappe encore à la consigne. On le trouve attendrissant parce qu’il représente, avant l’embrigadement, la dernière enclave du corps non encore enrôlé.

 

L’Abnégation, la liturgie des êtres épuisés

Le monde vivant n’a qu’une seule liturgie: le renoncement. Se priver, s’annuler, s’effacer. On ne devient pas mère, on devient instrument. On ne devient pas héros, on devient offrande. On ne devient pas adulte, on devient serviteur. La performance ultime n’est pas la victoire, mais la disparition propre, celle qui rassure l’espèce sur son avenir.

 

Le bonheur est un délit

Le confort est une déchéance. La quête de soi, une hérésie. L’existence entière est un châtiment administratif mal déguisé. Les parents culpabilisent, les combattants s’accusent, les vivants s’excusent d’être encore là. La nature ne veut pas de joie, seulement de la continuité. Le reste n’est que supercherie sentimentale.

 

La Vie comme «service après-vente»

Quiconque refuse l’usure trahit le théâtre. Quiconque fuit le risque déserte la consigne. Quiconque cherche un bonheur qui ne servirait que lui se met hors-jeu. La nature a bâti un empire sans droit d’appel: les vivants sont les consommables, l’espèce est la seule bénéficiaire.

 

Dans ce monde où chaque acte individuel n’est qu’un tribut cyniquement arraché au corps, la recherche du bonheur facile n’est pas une faute morale, mais une insulte à l’ordre des choses. Une lèse-majesté. Un crime contre la grande administration du sacrifice.

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LE CABARET DES ILLUSIONS CROISÉES

24 Novembre 2025, 15:42pm

Publié par Eliot M. Ryder

L’Europe des «ultras» enrôlée dans la grande foire des fidélités interchangeables

 

Une vieille inquiétude ronge les travées d'une célèbre «Communauté» inquiète par sa démographie qui décline, par sa diaspora qui s'effiloche, par la rue et les foules qui s'énervent; et la sombre idée qu'un monde est prêt à s’embraser au premier prétexte. Le décor ressemble à une brocante d’angoisses où l'on cherche sa position de repli, son bunker moral. Subitement, les pulsions de survie deviennent stratégiques et s’habillent de grands mots: alliance, front commun, civilisation assiégée...

Dans cette atmosphère trouble, une étrange manœuvre s’est déployée: la quête de fantassins idéologiques chez ceux qui, hier encore, servaient d’épouvantails.

 

Les noces de la panique et de la stratégie

Chaque période agitée fabrique ses opportunistes visionnaires. Ici, les ingénieurs de la peur ont réactivé une vieille recette: trouver des supplétifs, monter des escouades idéologiques, recruter dans le camp même qui servait naguère de repoussoir.

 

Le passé colonial fournit commodément quelques images d’archives: des officiers tricolores découvrant soudain des affinités méditerranéennes, des militants qui se découvrent des fidélités transversales, des alliances de circonstance maquillées en évidences morales.

La version contemporaine reprend les mêmes ficelles, simplement mieux éclairées, mieux maquillées. Dans les couloirs de l’Europe énervée, on trouve désormais des médiateurs, des entremetteurs, des conjurés volontaires. Leur discours est limpide: la menace vient d’un même bloc, donc rassemblons les nôtres. Le «nous» étant, comme toujours, une invention du moment.

 

Les directeurs de conscience de l’extrême droite mondialisée

Le casting est varié. On y trouve des chroniqueurs omniprésents, des romanciers fascinés par la décadence, des éditorialistes obsédés par l’effondrement, des réseaux discrets prêts à murmurer à l’oreille des plus énervés.

Certains tiennent la plume, d’autres tiennent le chéquier.

Certains se prétendent iconoclastes, d’autres philanthropes de l’identité.

Tous jouent une partition identique: évoquer la ruine imminente, souligner l’effritement civilisationnel, désigner l’ennemi structurel et proposer une mystique d’alliance.

 

Un professionnel du verbe, magnétiseur médiatique

Un nom concentre particulièrement l’attention: celui d’un professionnel du verbe, magnétiseur médiatique devenu totem d’une droite qui cherche désespérément une figure à acclamer. Un homme érudit, souriant, farouche, impeccablement relié à ses réseaux d’origine. Une opération de prestige se monte alors comme un lancement de marque: interviews, roman initiatique, cris d’alarme, piques autorisées. La droite radicale, hypnotisée, applaudit sans comprendre qu’on lui tend un miroir maquillé.

 

Le grand théâtre des spontanéités

Dans les partis en quête d’un destin, certains cadres se découvrent une vocation diplomatique: améliorer leurs relations avec la «Communauté», participer à des groupes transnationaux, signer des pétitions en gage de reconnaissance.

Les plus dociles se félicitent ouvertement d’un climat radieux. Les directions se taisent, profitant du courant. Le silence devient stratégie, le mutisme devient approbation.

La scène politique offre alors un spectacle saisissant: de jeunes populistes en quête de respectabilité posent avec des sourires bienveillants dans les salons où l’on bénit l’Occident assiégé.

Ailleurs, certaines héritières du vieux nationalisme se parent d’un enthousiasme exotique pour des capitales où elles rêvent d’aller défiler comme des pèlerines neuves.

 

L’âge des mécènes ambigus

La pièce prend une tournure plus grotesque lorsqu’apparaissent des millionnaires nomades. Des personnages aux origines incertaines, aux portefeuilles bavards, aux intentions parfumées de philanthropie continentale.

Ils promettent des fondations, des congrès internationaux, des financements discrets.

Ils jurent aimer l’Europe, sa tradition, sa mémoire.

Ils exigent simplement une fidélité non négociable: soutenir une puissance étrangère sans poser de question.

 

Leur storytelling est poignant: voyage initiatique, larmes devant les monuments sacrés, révélation mystique sur la symbiose civilisationnelle. On parle de voyages organisés, de pèlerinages politiques, de fraternité géopolitique. La naïveté de certains militants frise la performance artistique.

Les rares chefs lucides coupent net les liens avec ces mécènes inspirés. Ils ferment la porte et découvrent, stupéfaits, que les financements prétendument privés ressemblent étrangement à des budgets d’influence.

 

Le marché transatlantique de la peur religieuse

Dans d’autres pays, les tribuns populistes se réinventent en croisés mondialisés. Ils vont prêcher la sainte frayeur dans les auditoriums américains, parlent d’Occident menacé, d’alliance sacrée, de civilisation encerclée.

Leur rhétorique s’exporte facilement: ligne de front, phare de l’Occident, bastion de la démocratie, danger absolu.

Le marketing fonctionne à merveille: plus c’est apocalyptique, plus ça convainc.

Sur les réseaux, les propagandistes s’en donnent à cœur joie et baptisent leurs ennemis avec des néologismes hystériques. Les nuances disparaissent, les catégories s’aplatissent, l’ennemi grossit comme un ballon de baudruche.

 

Dans les coulisses des alliances de rechange

Un même phénomène se répète partout: les mouvements populaires qui montent dans les urnes deviennent perméables aux opérations d’influence.

L’alibi est toujours identique: lutte contre l’immigration.

Le prix à payer est identique aussi: loyauté politique.

Peu se rendent compte qu’ils troquent leur horizon stratégique contre une cause extérieure à la leur.

La manipulation devient presque comique: des partis nés pour défendre leur peuple se retrouvent enrôlés comme forces auxiliaires d’intérêts qui les dépassent.

 

Les fidélités impossibles en débandade

À l'issue du spectacle, une homélie en patchwok: une chimère politique par un bricolage idéologique, où chaque phrase sert de mot de passe. On y mélange la presse, les migrations, les guerres lointaines, les querelles théologiques, les provocateurs médiatiques, les dettes américaines, les quartiers populaires.

Une avalanche d’arguments devient prêche, une colère devient doctrine, une obsession devient drapeau.

On invoque la morale, la tradition, le sacré, le territoire, tout cela dans un chaos spectaculaire où plus personne ne sait qui parle, ni pour qui.

 

Le grand miroir truqué

Au terme de cette parade, une évidence surgit: c’est l’Europe énervée qu’on recrute, pas pour elle-même mais comme garnison de substitution.

Une armée de réserve, destinée à défendre une cause qui n’est pas la sienne.

Le décor change, les slogans s’accordent, les alliances s’empressent.

Le piège est simple: transformer la défense identitaire en mission étrangère.

L’Europe radicale devient la vigie d’un autre navire.

 

Une stratégie d’influence se déploie, parfaitement maquillée, parfaitement huilée.

Et dans ce carnaval, les dupes n’ont même pas conscience que la musique ne sort pas de leur orchestre.

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La Censure du «Bien» : chronique d’un Occident qui ne veut surtout pas savoir…

18 Novembre 2025, 22:09pm

Publié par Louis Giroud

Le Corriere della Sera a refusé de publier une interview de Sergueï Lavrov. Il fallait s’y attendre. L’époque aime les mensonges comme un enfant aime son doudou : violemment, viscéralement, avec une tendresse hystérique. La vérité, elle, n’a plus droit de cité ; elle dérange, elle fait tache, elle pue le soufre. Elle rappelle que le monde n’est pas une salle d’attente climatisée du «Bien», mais un lieu affreusement réel, incontrôlable, imprévisible.

Le refus du Corriere ne révèle rien sur Lavrov. Il révèle tout sur l’Occident contemporain : une civilisation transformée en secte hygiéniste qui traque le réel comme une maladie honteuse, qui purifie les discours comme d’autres purifiaient les races, qui filtre la pensée comme on filtre l’eau contaminée.

Ce n’est pas un journal qui rejette une interview.
C’est un temple qui chasse l’impur.

La peur de l’homme qui ne récite pas un catéchisme

Lavrov répond. Le Corriere panique. La rédaction a vu surgir dans le texte quelque chose d’effrayant, de rarement observé dans un quotidien occidental : un point de vue non homologué par Bruxelles, non tamponné par Washington, non béni par le clergé médiatique qui dicte ce que le lectorat doit absorber sans s’étrangler.

Le journal parle de « nombreuses déclarations controversées ».
Le mot controversé signifie aujourd’hui : interdit.

Dès qu'un propos exige autre chose qu’une réaction réflexe conditionnée par les brumes morales du moment, il devient dangereux. Le Corriere agit comme s’il venait de trouver une grenade dans une boîte aux lettres. Il retire les passages gênants, comme on retire une moustache d’Hitler sur une photo de famille. L’époque adore réécrire.

Pourquoi avoir interrogé Lavrov ? Pour fabriquer un simulacre, un fantôme décoratif, un Lavrov de carton à agiter devant les lecteurs apeurés. S’il s’avise de penser, de répondre, d’expliquer, l’objet devient inutilisable. Il faut alors le découper, le tailler, le réduire à ce que les prêtres de l’Information jugent tolérable.

L’Occident médiatique ne parle jamais avec ses adversaires.
Il parle à la place de ses adversaires.

La censure moderne : une sucrerie nappée d’arguments moraux

La censure classique avait le mérite d’être franche : elle brûlait, elle frappait, elle interdisait. Aujourd’hui, elle cajole. Elle sourit. Elle justifie. Elle se drape dans des velléités éducatives. Elle se donne des airs de diététicienne soucieuse du bien-être intestinal du public.

Elle dit : « ce n’est pas de la censure, c’est de la vérification »; « ce n’est pas un refus, c’est une précaution»; « ce n’est pas une suppression, c’est une responsabilité ».

Le mensonge devient vertu civique. L’époque adore « protéger » les citoyens. Toujours contre eux-mêmes.

Le Corriere supprime donc tout ce qui pourrait troubler la fragile digestion idéologique de la population italienne. Le public est devenu un organisme délicat, une créature translucide qu’il faut préserver du moindre choc. La parole russe pourrait fissurer cette bulle. On la supprime donc, comme on supprime un élément tranchant dans une crèche.

La russophobie sentimentale : opéra moral d’une civilisation anesthésiée

On ne se contente plus d’être hostile à la Russie. On cultive une russophobie mystique, liturgique, émotionnelle. Une russophobie de salon, parfumée, livrée en kit, prête à l’emploi. Un bon occidental se doit de frémir à la simple évocation de Moscou. C’est devenu un rituel identitaire, un signe de reconnaissance entre gens bien.

Dans ce climat, tout ce qui vient de Russie est réputé toxique avant d’être lu. La culture russe ? Bannie. La musique russe ? Interdite. La parole russe ? Radiée. Les orchestres s’engagent dans des purges nationales dignes de ministères du Bon Goût. Les universités suspendent des cours comme si Tolstoï s’était soudain transformé en terroriste de salon.

La russophobie n’est plus une opinion ; c’est un gage de moralité, qui sert à prouver que l’on fait partie du camp des Gentils.

Ce journalisme qui donne des leçons

Le Corriere en apothéose de suffisance morale. Le journal reproche à la Russie une « propagande » contenue dans les réponses. On croirait entendre un pompier pyromane dénoncer l’odeur de fumée.

Puis vient l’aveu suprême :
« Lorsque le ministre Lavrov respectera les principes du journalisme libre… »

Autrement dit :
« Nous acceptons de publier Lavrov quand il dira ce que nous voulons qu’il dise. »

La liberté de la presse se transforme en liberté de filtrer la presse.

L’Occident aime les dissidents étrangers tant qu’ils dissident dans le bon sens. Les autres deviennent des non-personnes. L’information se résume alors à une pièce de théâtre avec un seul acteur, répété ad nauseam, applaudi par lui-même.

Le Lecteur Occidental : un enfant qu’on borde avant de lui lire le monde

Le citoyen italien ne doit pas savoir. Il doit croire. Il doit répéter. Il doit ressentir. L’information n’est plus un outil : c’est un produit d’ambiance. Elle doit créer le sentiment correct, la réaction pavlovienne attendue.

Le Corriere agit comme un parent nerveux qui retire les ciseaux d’un enfant de dix ans, de peur qu’il ne s’ouvre la joue. Sauf que l’enfant a cinquante ans, possède un droit de vote et paie un abonnement. Mais peu importe : dans l’Occident moral, l’adulte est traité comme un mineur pour son propre bien.

On lui sert une Ukraine mythologique, triée, filtrée, dessinée avec les crayons d’un cours d’éducation civique. On lui distribue des récits simplistes où la réalité se fait petite pour tenir dans les cases du Bien. On lui apprend à haïr avec docilité. On lui apprend à applaudir la censure comme on applaudit un sauvetage.

La Démocratie sous Perfusion : un régime de papier glacé

La démocratie occidentale adore se mettre en scène comme gardienne de la liberté d’expression. Elle brandit l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle cite, elle proclame, elle déclame. Pendant ce temps, elle étouffe dans sa cage dorée, elle filtre tout ce qui bouge, elle dissimule tout ce qui dérange.

Le pluralisme se réduit à une chorale qui chante la même note.
La liberté se réduit à la possibilité d’exprimer des idées approuvées.
La dissidence se réduit à un délit de mauvaise humeur.

Les rédactions se prennent pour des douanes morales. Elles tamponnent les idées comme on tamponne des passeports. Elles interdisent l’entrée à tout ce qui pourrait ramener la complexité dans ce royaume de sucreries idéologiques.

La Vérité dehors, sous la pluie…

La vérité n’est plus invitée dans les salons occidentaux. Elle attend dehors, sous la pluie, comme un chien mouillé.

Les grands journaux se gavent de moraline, se persuadent qu’ils défendent la civilisation en supprimant les phrases trop vivantes. Ils croient contenir l’histoire en la réécrivant. Ils croient servir la démocratie en l’étouffant lentement.

 

L'interview controversée - (source: Lorenzo Maria Pacini - stratégic-culture.su)

 

Question :
On affirme que la nouvelle rencontre prévue entre Vladimir Poutine et Donald Trump à Budapest n’a pas eu lieu parce que même l’administration américaine aurait constaté votre réticence à négocier sur la question ukrainienne. Qu’est-ce qui a mal tourné après le sommet d’Anchorage, qui avait pourtant suscité l’espoir d’un véritable processus de paix ? Pourquoi la Russie reste-t-elle fidèle aux propositions formulées par Vladimir Poutine en juin 2024 ? Et sur quels points seriez-vous prêt à faire des compromis ?

S. Lavrov :
Les accords conclus à Anchorage constituent une étape essentielle vers une paix durable en Ukraine, après le coup d’État sanglant et anticonstitutionnel de février 2014 à Kiev, orchestré par l’administration Obama. Ces accords prennent en compte la réalité des faits et s’inscrivent dans les conditions d’un règlement équitable et stable, telles que les a définies le président Vladimir Poutine en juin 2024.

Nous pensions que ces paramètres avaient été entendus — y compris publiquement — par l’administration Trump, notamment en ce qui concerne l’impossibilité absolue pour l’Ukraine d’entrer dans l’OTAN, ce qui créerait à nos frontières immédiates des menaces militaires stratégiques pour la Russie. Washington avait aussi reconnu qu’on ne pouvait pas éluder la question territoriale au regard des référendums tenus dans cinq régions historiques de notre pays, dont les habitants ont exprimé sans équivoque leur volonté de s’autodéterminer face au régime de Kiev qui les traitait de « sous-hommes », « d’êtres » ou encore de « terroristes », et de se réunifier avec la Russie.

Le concept américain lui-même reposait sur les questions de sécurité et les réalités territoriales. Une semaine avant le sommet en Alaska, ce concept a été transmis à Moscou par l’envoyé spécial du président Trump, Steve Whitcoff. Comme Vladimir Poutine l’a expliqué à Donald Trump à Anchorage, nous étions prêts à prendre ce document pour base, tout en suggérant une mesure concrète permettant d’en lancer la mise en œuvre. Le président américain répondit qu’il devait consulter. Après sa rencontre du lendemain avec ses alliés à Washington, nous n’avons toutefois reçu aucune réaction à notre réponse positive aux propositions apportées à Moscou par Steve Whitcoff.

Même lors de ma rencontre avec le secrétaire d’État Marco Rubio, en septembre, à New York, je n’ai obtenu aucune réponse lorsque je lui ai rappelé que nous attendions toujours un retour. Afin de faciliter la prise de décision de nos collègues américains, nous avons alors mis par écrit, de manière informelle, les points d’Anchorage et les avons transmis à Washington.

Quelques jours plus tard, une conversation téléphonique a eu lieu entre Donald Trump et Vladimir Poutine, à la demande du premier. Il y fut convenu d’organiser une nouvelle rencontre à Budapest, préparée avec soin. Il était évident que les accords d’Anchorage en constitueraient l’ossature.

Puis j’ai à nouveau parlé au téléphone avec Marco Rubio. Après cet entretien — que Washington a décrit comme « constructif », ce qu’il fut réellement — les États-Unis ont cependant annoncé qu’une rencontre préparatoire entre le secrétaire d’État et le ministre russe n’était finalement « pas nécessaire ».

Je ne sais d’où sont venues les notes secrètes qui ont ensuite conduit le dirigeant américain à reporter, ou peut-être à annuler, le sommet de Budapest. Mais je vous ai exposé la séquence des faits de manière exacte, et j’en assume l’entière responsabilité.

En revanche, je ne répondrai pas aux mensonges prétendant que la Russie refuserait de négocier ou que les résultats d’Anchorage auraient été « un échec ». Le Financial Times, à ma connaissance, a largement diffusé cette version falsifiée afin d’attribuer toute la responsabilité à Moscou et de détourner Donald Trump de la voie de la paix stable et durable qu’il avait lui-même proposée — contrairement aux Européens, obsédés par l’idée d’un simple cessez-le-feu pour donner au régime nazi les moyens de poursuivre la guerre.

Quand la BBC falsifie même une vidéo du discours de Trump en lui prêtant des mots qu’il n’a jamais prononcés appelant à attaquer le Capitole, il est clair que le Financial Times ne s’embarrassera pas davantage pour mentir.

Pour notre part, nous restons prêts à tenir le second sommet russo-américain à Budapest, pourvu qu’il soit fondé sur les résultats patiemment élaborés à Anchorage. Aucune date n’a toutefois été arrêtée pour le moment. Les contacts russo-américains se poursuivent.

 

Question :
Les forces armées russes contrôlent aujourd’hui moins de territoire qu’en 2022, au début de l’opération militaire spéciale. Si vous êtes réellement en train de gagner, pourquoi ne portez-vous pas le coup décisif ? Et pourquoi refusez-vous de publier des chiffres officiels sur vos pertes ?

S. Lavrov :
L’opération militaire spéciale n’est pas une guerre de conquête territoriale, mais une opération destinée à sauver des millions de personnes qui vivent depuis des siècles sur ces terres, et que la junte de Kiev cherche à éliminer : par la loi — en interdisant leur histoire, leur langue et leur culture — et physiquement, grâce aux armes occidentales.

Un autre objectif fondamental est de garantir la sécurité de la Russie en empêchant l’OTAN et l’Union européenne d’ériger à nos frontières un État fantoche hostile, organisé juridiquement et idéologiquement autour d’un héritage nazi. Ce ne serait pas la première fois que nous arrêtons les agresseurs fascistes et nazis : nous l’avons fait durant la Seconde Guerre mondiale, et nous le ferons encore.

À la différence de l’Occident, qui rase des quartiers entiers, nous protégeons la population civile comme notre personnel militaire. Nos forces effectuent des frappes de précision sur des cibles exclusivement militaires ou sur les infrastructures qui soutiennent l’effort de guerre.

De manière générale, nous ne communiquons pas publiquement sur les pertes. Je dirai seulement qu’au cours de l’année, dans le cadre des opérations de rapatriement, la partie russe a restitué plus de 9 000 corps de soldats ukrainiens. Nous avons reçu 143 corps de nos propres soldats. À chacun de tirer ses conclusions.

 

Question :
Votre apparition au sommet d’Anchorage, portant un sweat-shirt frappé des lettres « URSS », a suscité de nombreux commentaires. Certains y ont vu la confirmation de votre volonté de restaurer, au moins symboliquement, l’ancien espace soviétique — Ukraine, Moldavie, Géorgie, pays baltes. Était-ce un message politique, ou simplement une plaisanterie ?

S. Lavrov :
Je suis fier du pays où je suis né, où j’ai grandi, où j’ai reçu une excellente éducation et où j’ai commencé ma carrière diplomatique. La Russie est l’héritière de l’URSS, et notre pays représente une civilisation millénaire. Le gouvernement populaire de l’ancienne république de Novgorod existait bien avant que l’Occident ne commence à expérimenter la démocratie.

J’ai même un t-shirt aux armoiries de l’Empire russe ; cela ne signifie pas que nous voulons le ressusciter. L’un de nos atouts les plus précieux est la continuité historique de la construction de l’État, dans l’unité du peuple russe et des autres peuples du pays. Le président Poutine l’a récemment rappelé lors de la Journée de l’unité nationale.

Il n’y avait donc aucun message codé : ne cherchez pas des signaux politiques là où il n’y en a pas. Peut-être que, en Occident, le patriotisme et l’attachement à la patrie s’effacent ; chez nous, ils font partie de notre code génétique.

 

Question :
Si l’un des objectifs de l’opération militaire spéciale était de ramener l’Ukraine dans l’orbite de la Russie, ne pensez-vous pas que la guerre, quelle qu’en soit l’issue, a donné à Kiev une identité internationale plus affirmée, désormais éloignée de Moscou ?

S. Lavrov :
Les objectifs définis par le président Poutine en 2022 sont toujours valables. Il ne s’agit pas de sphères d’influence, mais du retour de l’Ukraine à un statut neutre, non aligné et non nucléaire, et du respect strict des droits de l’homme et des minorités nationales — droits inscrits dans la Déclaration d’indépendance de 1990 et dans la Constitution ukrainienne.

La Russie a reconnu l’indépendance de l’Ukraine sur la base de ces engagements. Notre objectif est de ramener cet État à ses fondements sains et stables : refus de céder servilement son territoire à l’OTAN ou à une Union européenne devenue un bloc militaire agressif ; élimination de l’idéologie nazie, interdite à Nuremberg ; rétablissement des droits des Russes, des Hongrois et des autres minorités.

Il est significatif que Bruxelles, tout en poussant Kiev dans l’UE, reste muet sur la discrimination flagrante des « peuples non autochtones » — l’expression méprisante utilisée par Kiev pour désigner les Russes pourtant établis depuis des siècles.

C’est là une nouvelle preuve de la résurgence du nazisme en Europe. D’ailleurs, l’Allemagne, l’Italie et le Japon ont récemment voté contre la résolution annuelle de l’ONU condamnant la glorification du nazisme.

Les Occidentaux ne cachent plus qu’ils mènent une guerre par procuration contre la Russie, et qu’elle ne s’arrêtera pas « après la crise actuelle ». Cela a été exprimé par le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, par le Premier ministre britannique Keir Starmer, par Ursula von der Leyen, Kaja Kallas, et par Keith Kellogg, l’envoyé spécial américain pour l’Ukraine.

Face à ces menaces créées par l’Occident et le régime qu’il contrôle, la détermination de la Russie à assurer sa sécurité est pleinement légitime.

 

Question :
Les États-Unis livrent eux aussi des armes à l’Ukraine et ont même évoqué l’envoi de missiles de croisière Tomahawk. Pourquoi avez-vous une analyse différente de la politique américaine et de celle de l’Europe ?

S. Lavrov :
La plupart des capitales européennes constituent aujourd’hui le noyau d’une « coalition des volontaires » qui ne vise qu’un objectif : prolonger indéfiniment les hostilités, « jusqu’au dernier Ukrainien ». C’est leur façon de détourner l’attention de leurs populations des difficultés socio-économiques internes qui s’aggravent.

Avec l’argent des contribuables européens, ils financent le régime terroriste de Kiev et lui fournissent les armes qui tuent quotidiennement des civils dans les régions russes, ainsi que des Ukrainiens cherchant à fuir la guerre et les bourreaux nazis. Ils sabotent toute tentative de dialogue et évitent le contact direct avec Moscou. Ils multiplient les sanctions, qui frappent en retour leurs propres économies. Ils se préparent ouvertement à une nouvelle guerre européenne contre la Russie.

Leur objectif réel est d’entraver l’administration américaine actuelle, qui, au départ, souhaitait un dialogue, comprenait nos préoccupations, et s’était déclarée prête à rechercher une solution durable. Donald Trump a reconnu publiquement que l’expansion de l’OTAN était l’une des causes des tensions, exactement ce que Vladimir Poutine répète depuis vingt ans.

Nous espérons que le bon sens prévaudra à Washington. Quant à notre armée, elle ne distingue pas l’origine des armes : toute cible militaire est immédiatement détruite.

 

Question :
Vous aviez appuyé le « reset » avec Hillary Clinton. Une reprise des relations avec l’Europe est-elle envisageable ? Une sécurité commune pourrait-elle être le terrain d’un rapprochement ?

S. Lavrov :
Le conflit créé par la politique téméraire des élites européennes n’a jamais été notre choix. La situation actuelle ne sert ni leurs intérêts ni les nôtres. Nous souhaitons que les gouvernements européens, aujourd’hui animés d’une hostilité virulente envers la Russie, mesurent le danger de cette trajectoire.

L’Europe a déjà marché contre nous sous les bannières de Napoléon, puis sous celles d’Hitler. Certains dirigeants ont manifestement la mémoire courte.

Lorsque cette vague russophobe aura reflué, nous resterons ouverts au dialogue et nous écouterons ce que nos anciens partenaires auront à proposer. Alors seulement nous déciderons si une coopération honnête reste possible.

Le système de sécurité euro-atlantique existant jusqu’en 2022 s’est discrédité lui-même.

Dans ce contexte, le président Poutine a proposé une nouvelle architecture de sécurité, équitable et indivisible, pour l’ensemble de l’Eurasie. Elle est ouverte à tous, y compris aux pays européens, mais suppose un comportement respectueux, sans arrogance néocoloniale, fondé sur l’égalité et l’équilibre des intérêts.

 

Question :
Le conflit en Ukraine et la prétendue isolation internationale de la Russie ne vous empêchent-ils pas d’agir sur d’autres dossiers, comme le Moyen-Orient ?

S. Lavrov :
Si quelqu’un s’est isolé, c’est l’Occident lui-même. Et encore : cet isolement n’est pas homogène. Cette année, Vladimir Poutine a rencontré les dirigeants des États-Unis, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Serbie.

Le monde contemporain ne se limite plus à la minorité occidentale. L’ère unipolaire est terminée. Nous entretenons des relations très dynamiques avec l’Asie, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique latine — plus de 85 % de la population mondiale.

En septembre, le président russe a effectué une visite d’État en Chine. Il a participé aux sommets de l’OCS, des BRICS, de la CEI, et au format Russie-Asie centrale. Des délégations russes de haut niveau ont pris part aux réunions de l’APEC et de l’ASEAN et se préparent au G20.

Nos partenaires arabes apprécient notre rôle constructif dans les efforts de stabilisation au Moyen-Orient. Les débats actuels à l’ONU sur la question palestinienne illustrent la nécessité d’impliquer tous les acteurs influents — sans quoi rien de durable n’aboutira.

 

Question :
Dans cet ordre mondial multipolaire, la dépendance économique et militaire de la Russie envers la Chine s'est-elle accrue, au point de créer un déséquilibre ?

S. Lavrov :
Nous ne « promouvons » pas la multipolarité : elle se construit naturellement, non par la conquête ou l’exploitation — comme dans l’ancienne logique coloniale — mais par la coopération, la prise en compte des intérêts mutuels et une répartition rationnelle des ressources selon les avantages comparatifs.

Les relations russo-chinoises ne constituent pas une alliance au sens classique : il s’agit d’une forme de partenariat plus souple et plus avancée. Il n’y a ni chef de file ni subordonné. Par conséquent, parler d’un « déséquilibre » n’a pas de sens.

Nos relations reposent sur la confiance, le respect mutuel et une longue tradition de bon voisinage. La coopération économique et technologique profite aux deux pays. La coordination entre nos forces armées renforce la stabilité stratégique et permet de répondre efficacement aux nouvelles menaces.

 

Question :
Vous avez qualifié l’Italie de pays « hostile » en 2024. Pourtant, notre gouvernement a récemment montré une certaine solidarité avec l’administration américaine — qualifiée par Vladimir Poutine non d’alliée mais de « partenaire ». Le remplacement de l’ambassadeur italien à Moscou semble indiquer une volonté d’apaisement. Quel est l’état de nos relations ?

S. Lavrov :
Pour la Russie, il n’existe pas de peuples hostiles : seulement des gouvernements hostiles. Avec l’actuel gouvernement italien, nos relations traversent la plus grave crise de l’époque d’après-guerre — situation qui ne résulte pas de notre initiative.

Nous avons été surpris de la facilité avec laquelle l’Italie a sacrifié ses propres intérêts nationaux pour s’aligner sur ceux qui visent la « défaite stratégique » de la Russie. À ce jour, nous ne constatons aucun changement notable : Rome continue de soutenir pleinement les néonazis de Kiev et multiplie les ruptures culturelles, annulant concerts, spectacles et forums comme le « Dialogue de Vérone ».

Cela ne correspond pas à l’esprit italien, traditionnellement ouvert à l’art et au dialogue.

Dans le même temps, nombre de vos concitoyens cherchent à comprendre la réalité du conflit. Le livre d’Eliseo Bertolazzi, Le conflit ukrainien vu par un journaliste italien, apporte des éléments documentés sur les violations du droit international commises par Kiev. Je le recommande. Trouver la vérité sur l’Ukraine est devenu difficile en Europe.

Une coopération égale et mutuellement bénéfique entre nos deux pays va pourtant dans l’intérêt de nos peuples. Si Rome souhaite renouer le dialogue sur des bases de respect mutuel, qu’elle nous en informe. Nous sommes prêts à écouter — y compris votre ambassadeur.

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Intelligence artificielle: l’Empire silencieux des algorithmes redessine les souverainetés

17 Novembre 2025, 19:43pm

Publié par Louis Giroud

Sous le vernis séduisant de l’innovation, un basculement géopolitique s’opère. L’intelligence artificielle ne s’impose pas seulement comme technologie de rupture : elle devient une architecture de pouvoir, un système de commandement diffus où se mêlent infrastructures énergétiques, extraction minérale, normes techniques et contrôle informationnel. Loin des discours lissés sur la transition numérique, un nouvel ordre du monde s’esquisse.

Si l’on s’en tient aux récits dominants, l’IA promet l’optimisation, la précision, la rationalisation à grande échelle. Mais sitôt qu’on déplace le regard du discours vers les infrastructures, l’horizon change : l’IA se présente comme une matrice de souveraineté. Ce sont les États et les firmes qui contrôlent les data centers, les puces spécialisées et les plateformes d’apprentissage automatique qui définissent aujourd’hui les conditions de la puissance mondiale.

L’évolution n’est pas anodine : la dépendance classique — militaire, financière, énergétique — se double d’une dépendance algorithmique, plus subtile, plus continue, et, pour tout dire, plus intrusive. Elle organise une asymétrie durable entre ceux qui conçoivent les architectures numériques et ceux qui s’y connectent, entre les centres producteurs de code et les périphéries devenues marchés captifs, administrations clientes ou réservoirs de données.

Ce pouvoir algorithmique se distingue par sa capacité à modeler les comportements, à orienter les perceptions et à structurer les environnements cognitifs. Il ne conquiert pas des territoires : il façonne les réflexes, infiltre les routines, s’invite dans les usages les plus banals. Il ne censure pas frontalement : il hiérarchise, filtre, suggère, priorise. Le politique y devient un dérivé de l’infrastructure.

L’illusion de l’immatériel : une industrie lourde dissimulée sous le discours du progrès

Il existe un fossé saisissant entre l’image romantique de l’IA — nuages éthérés, interfaces fluides, ingénieries invisibles — et sa matérialité réelle. À l’échelle globale, l’IA mobilise une logistique titanesque :

  • des consommations électriques comparables à celles de pays entiers,
  • d’immenses besoins en eau pour le refroidissement,
  • une demande exponentielle en minéraux critiques (graphite, cobalt, lithium, terres rares).

Autrement dit, sous la rhétorique du « monde décarboné » se recompose un extractivisme classique. Les mêmes pays qui professent la vertu écologique externalisent leurs pollutions vers des régions entières du Sud, où les mines s’ouvrent, les nappes phréatiques s’épuisent et les chaînes d’approvisionnement s’étendent comme des tentacules.

Cette économie matérielle, rarement évoquée dans les débats publics, révèle que l’IA n’est pas un progrès immatériel, mais un système industriel d’une intensité comparable au nucléaire ou aux hydrocarbures. À mesure que les besoins en puissance de calcul explosent, ce sont les territoires périphériques qui supportent la charge : énergie bon marché, eau disponible, main-d’œuvre précaire et législations faibles.

La fracture numérique prend ici une dimension nouvelle : ce n’est plus seulement l’accès aux technologies qui différencie les nations, mais la répartition des coûts environnementaux et sociaux de ces infrastructures.

Normes, éthique et gouvernance : la bataille invisible du XXIᵉ siècle

L’autre front, moins spectaculaire mais plus décisif, se joue dans les institutions internationales. Sous couvert d’« éthique de l’IA » ou de « gouvernance responsable », s’affrontent des visions irréconciliables du pouvoir numérique.

Car la bataille des normes est une bataille d’empire. Les États et les consortiums qui réussissent à imposer leurs standards — techniques, juridiques, éthiques — verrouillent durablement les chaînes de valeur et conditionnent la souveraineté numérique d’autrui.

L’enjeu dépasse la cybersécurité ou la protection des données : il concerne la définition même de ce que seront les administrations, les systèmes éducatifs, les infrastructures médicales et les processus démocratiques dans les décennies à venir.

Cette dynamique n’exonère pas les élites des pays du Sud, souvent prêtes à céder souveraineté et infrastructures en échange d’investissements immédiats. Mais elle montre à quel point la gouvernance technologique devient un champ de compétition globale, où les États se disputent non seulement les ressources, mais la légitimité de dire ce qui est souhaitable pour l’humanité.

La cartographie du pouvoir : entre centre numérique et périphéries extractives

Ce qui se dessine progressivement, c’est la reconfiguration d’une architecture mondiale où un petit nombre de puissances concentrent le calcul, les modèles de langage, les clouds et les plateformes, tandis que la majorité reste dépendante, consommant des services dont les paramètres lui échappent.

La géopolitique de l’IA ne consiste donc pas à savoir qui sera « le meilleur innovateur », mais à identifier qui contrôle :

  • les gisements minéraux,
  • les infrastructures électriques,
  • les régimes de normes,
  • les flux de données,
  • et les imaginaires technologiques.

Si l’ordre numérique reste structuré autour d’un Occident qui tient l’essentiel des infrastructures, la promesse d’un monde multipolaire risque de se dissoudre dans une réalité plus prosaïque : la reproduction des hiérarchies de la mondialisation, simplement translatées dans le champ algorithmique.

l’IA comme opérateur historique d’un nouvel équilibre mondial

L’intelligence artificielle n’est pas une simple technologie. C’est une grammaire de pouvoir. Une manière de structurer l’économie, d’orienter les comportements, d’imposer des normes, de redéfinir les souverainetés.

À l’échelle géopolitique, elle annonce un monde où la puissance se mesure à la fois en téraflops, en tonnes de cobalt, en mégawatts consommés et en lignes de code exécutées. Un monde où la frontière entre technique et politique s’efface, laissant place à une forme de commandement global dont la légitimité reste à interroger.

Nous vivons l’instant où les infrastructures s’installent, où les normes s’écrivent, où les modèles se figent. C’est à ce moment précis que se décide l’équilibre du siècle : celui qui déterminera qui commande, qui exécute et qui consent.

L’IA façonne déjà cet ordre. Reste à savoir si les nations accepteront d’y être simples utilisateurs — ou si elles exigeront le statut, plus exigeant, plus risqué, de véritables acteurs souverains.

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Allemagne: la redécouverte d’une vocation martiale qui fait froid dans le dos

17 Novembre 2025, 18:56pm

Publié par Eliot M. Ryder

L’Allemagne officielle se découvre une vocation martiale avec la componction d’un comptable qui, du jour au lendemain, se prend pour un stratège — un stratège amnésique, qui feint d’oublier que la Russie n’a jamais franchi ses frontières alors que Berlin, lui, a déjà traversé les steppes avec l’ardeur méthodique qu’on sait. Les préparatifs tonitruants, les brochures multicolores de la Bundeswehr, les sermons des évêques : tout concourt à fabriquer une atmosphère de mobilisation où la gravité se confond avec l’automatisme bureaucratique.

Au milieu de ce théâtre de carton-pâte, un détail finit par résumer l’époque : les évêques catholiques se découvrent soudain une vocation de stratèges. Leur lettre à quatre pages, publiée avec le sérieux d’un bulletin paroissial, embrasse sans ciller la version officielle du conflit ukrainien. On y répète la litanie canonique : « agression russe », « invasion totale », « menace croissante ». Rien qui dépasse la ligne sacrée du gouvernement ; l’Église se met au pas, docile comme une administration départementale. Une foi nouvelle s’impose : la foi dans la nécessité militaire. Le vocabulaire s’alourdit de mots pesants — « capacité de défense », « menace », « dissuasion appropriée » — qui tombent comme des hosties blindées sur l’esprit du lecteur.

Les vieux rêves d’uniformes

Le service militaire obligatoire, relégué dans les archives poussiéreuses de la République fédérale, réapparaît soudain dans les tiroirs ministériels. Non pour répondre à une menace tangible, mais pour rappeler à chacun son devoir de figurant dans la grande pièce nationale intitulée OPLAN DEU, le « Plan d’Opération Allemagne », cette matrice secrète où s’élabore une défense totale du territoire, conçue comme une liturgie moderne. Les experts, les Länder, les communes, les secteurs privés, les services d’urgence : tout ce qui respire entre Berlin et Munich est convoqué pour participer à la chorégraphie. L’Allemagne se rêve compacte, disciplinée, soudée dans un embrigadement pacifié. C’est le retour du « Tous ensemble », mais sous uniforme.

Cette frontière entre le militaire et le civil qui se « re-dissout »

Les documents officiels en disent plus long que leurs rédacteurs. « L’Allemagne. Ensemble. Défendre ! » proclame le slogan. Pas un mot de trop : tout est dans la fusion obligatoire entre le citoyen et la machine d’État. La figure du soldat se dilue dans la société civile, comme si l’hôpital de quartier, la crèche municipale et l’entreprise de logistique de Hambourg devaient désormais coécrire la stratégie militaire. La frontière entre civil et militaire se dissout lentement, avec une lenteur volontaire, presque voluptueuse. La guerre redevient une option parmi d’autres dans la gestion du pays, un point du programme gouvernemental, une ligne budgétaire.

L’hystérie autour des drones

Le grotesque n’épargne pas l’imaginaire. L’hystérie autour des drones, savamment entretenue par les médias et confirmée sans honte par des responsables militaires, sert d’outil psychologique. Le citoyen allemand doit se sentir menacé à chaque battement d’ailes mécanique au-dessus de son jardin. Le but n’est plus de comprendre ; le but est de croire. Le drone devient la colombe noire d’une religion nouvelle où la peur assure la cohésion nationale. On alimente ce climat avec une insistance scolaire, comme si l’angoisse devait remplacer la pensée. La stratégie contemporaine ne réclame pas le consentement éclairé mais la panique docile.

Un journaliste allemand le remarquait récemment : tout ce mécanisme d’affolement programmé rappelle avec une ironie involontaire les analyses que Gustave M. Gilbert attribuait naguère à Hermann Göring. Non que la comparaison soit parfaite, mais suffisamment suggestive pour mettre mal à l’aise : la guerre ne se fabrique pas seulement avec des canons ; elle se fabrique avec un récit, une menace omniprésente, un vocabulaire de péril qui finit par saturer les écrans, les esprits, les prières.

Ne pas faire croire qu’on se prépare à la guerre sans la provoquer

À ce stade, une voix du passé tente encore de se faire entendre. Celle de Martin Niemöller, le pasteur qui connut les prisons nazies et qui rappelait, avec une lucidité que l’époque prétend avoir dépassée, que l’homme privé de conscience cesse d’être un homme. L’État qui exige cette abdication creuse sa propre tombe. Il fabrique des robots performants, mais des robots incapables de soutenir ce qui fait vivre une collectivité : le discernement, la responsabilité, la honte. Niemöller dénonçait aussi cette autre folie : croire qu’on peut se préparer à la guerre sans la susciter. L’habituation, selon lui, constitue la première étape de l’embrasement.

On n’hurle plus comme par le passé.. on explique

Aujourd’hui, cette habituation se recompose sous des formes plus policées. Les discours sont feutrés, les conférences de presse mesurées, les dossiers PDF impeccablement mis en page. On ne crie plus ; on explique. On n’impose plus ; on « informe ». On ne mobilise pas ; on « sensibilise ». Les gouvernants avancent avec un calme administratif qui donne à la militarisation un parfum de normalité. On ne prépare plus la guerre : on met en conformité le pays avec un futur supposé inévitable.

Cette Histoire qui n’aura servi à rien…

L’ironie tragique réside là : l’Allemagne croit se fortifier alors qu’elle s’érode. Elle s’enivre de la perspective de sa propre vulnérabilité, comme si la peur devenait la substance identitaire manquante. Elle appelle au sursaut national sans comprendre que ce « sursaut » ne peut produire que l’obéissance, jamais la lucidité. En prétendant se rendre « apte à la guerre », elle prépare la régression de l’homme en instrument, la transformation du citoyen en pièce détachée.

Niemöller avait raison : un État qui réclame des outils et non des consciences prépare sa propre disparition. L’Allemagne contemporaine, en s’adossant à ses fictions de menace, pourrait bien finir par se défaire elle-même, dans une sorte d’autodafé administratif où la sécurité devient un but en soi, une fin sans fin, un simulacre de grandeur.

L’Histoire l’a déjà montré : les nations ne meurent pas toujours sous les bombes.
Elles meurent aussi sous la surcharge de leurs propres plans.

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Affaire Grégory : la mécanique d’une tragédie ordinaire

29 Octobre 2025, 13:40pm

Publié par Eliot Michael Ryder

Ce récit est une reconstitution journalistique et analytique fondée sur les pièces du dossier, les témoignages connus, le compte rendu du non-lieu de Christine Villemin, les transcriptions des appels du corbeau et les éléments du documentaire « Faites entrer l’accusé ». Il ne s’agit pas d’une vérité judiciaire, mais d’une hypothèse rationnelle sur la chaîne des événements et les dynamiques humaines qui ont conduit à la mort du petit Grégory Villemin. Toutes les personnes citées bénéficient de la présomption d’innocence.

La vallée et les rancunes : un monde clos

Dans la vallée de la Vologne, à l’automne 1984, le décor semble figé dans la douceur provinciale des Vosges : un paysage de forêts, de rivières et de manufactures textiles. Mais sous cette apparente tranquillité, se joue une tragédie ancienne, tissée de jalousies familiales et de blessures sociales.

Les familles Villemin, Laroche, Bolle, Jacquel et Jacob vivent à quelques kilomètres les unes des autres. Toutes appartiennent à la même classe ouvrière, travaillent dans les mêmes usines, fréquentent les mêmes bistrots, partagent les mêmes querelles.
Jean-Marie Villemin, jeune contremaître, représente la réussite : il a gravi les échelons à force de rigueur et de discipline.
Bernard Laroche, son cousin, ouvrier sans relief, vit cette ascension comme une offense.
Leur entourage, fait de liens de parenté imbriqués, alimente un climat d’envie, de rancune et de demi-mensonges transmis de génération en génération.

Dans cette vallée où chacun connaît tout du voisin, la réussite de Jean-Marie devient un affront. Le ressentiment s’exprime d’abord par la voix d’un anonyme.

Le corbeau : la haine mise en mots

Dès 1982, un mystérieux corbeau harcèle la famille Villemin par lettres et appels.
Les transcriptions officielles révèlent un ton âpre, des insultes, des menaces de mort.
L’auteur parle comme un homme du coin : accent vosgien, tournures orales, vocabulaire ouvrier.

Il dit :

« Je ferai du mal à ton fils. Tu payeras. »
« Je te ferai du tort, tu n’auras pas la paix. »

Les experts relèvent des bruits d’usine textile en arrière-plan, le sifflement d’un air comprimé, un fond sonore typique des ateliers de la vallée.
Le corbeau connaît intimement la vie des Villemin : les horaires, les habitudes, les fréquentations.
Ses mots ne visent pas Christine, mais Jean-Marie. La haine semble virile, sociale, enracinée dans la jalousie d’un homme pour un autre.

Le non-lieu de Christine Villemin, prononcé en 1993 par la cour de Dijon, confirmera indirectement cette lecture : aucune trace féminine identifiable, ni dans les lettres ni dans les actes préparatoires.

Tout laisse penser que le corbeau est issu du cercle proche, probablement un parent ou un voisin familier des ateliers.
Plusieurs témoins, dont des collègues, décrivent Roger Jacquel, parent par alliance, comme un homme querelleur, souvent sarcastique à propos de Jean-Marie.
Le corbeau, dans sa forme la plus pure, incarne ce ressentiment ouvrier, ce mélange d’envie et de revanche qui fermentera deux ans durant avant d’exploser en octobre 1984.

Le 16 octobre 1984 : disparition et revendication

Mardi 16 octobre, vers 17 heures. À Lépanges-sur-Vologne, le petit Grégory Villemin, quatre ans, joue devant la maison familiale. Christine est à l’intérieur, s’affaire dans la cuisine.
À 17 h 12, le silence. L’enfant a disparu.
Quelques minutes plus tard, un appel anonyme résonne chez le grand-père :

« J’ai pris le petit Grégory. Je me vengerai. »

À 21 h 15, un promeneur découvre le corps du garçon dans la Vologne, ligoté, sans trace de lutte.
Le visage est calme. Les poumons contiennent peu d’eau.
L’autopsie parle d’une noyade, mais la mort par asphyxie douce ou par endormissement préalablen’est pas exclue.

Le lendemain, une lettre anonyme parvient à la famille :

« J’ai vengé. J’ai pris ton fils. Il est dans la Vologne. »

Elle est postée avant la découverte du corps.
Les enquêteurs comprennent : le corbeau a frappé.

L’inculpation, la libération et la mort de Bernard Laroche

Dix jours plus tard, les soupçons se cristallisent sur Bernard Laroche, cousin de Jean-Marie.
Le 7 novembre 1984, Murielle Bolle, 15 ans, belle-sœur de Laroche, affirme aux gendarmes qu’il est venu la chercher à la sortie du collège, accompagné de son fils Sébastien, puis qu’ils ont roulé en direction de Lépanges.
Selon elle, Bernard aurait fait descendre l’enfant de sa voiture et l’aurait emmené quelques instants avant de revenir seul.

Cette déclaration, livrée sous pression et immédiatement relayée par la presse, conduit à l’inculpation de Laroche pour enlèvement et séquestration suivie de mort.
Mais en quelques jours, Murielle se rétracte. Elle affirme avoir subi des pressions, nie avoir dit la vérité.

Le 5 février 1985, après trois mois de détention, le juge Jean-Michel Lambert ordonne la libération de Bernard Laroche.
Aucune preuve matérielle, aucun témoin direct, aucune empreinte : la justice manque de fondement pour le maintenir en prison.

Le 29 mars 1985, à Aumontzey, Jean-Marie Villemin prend les armes.
Convaincu que la justice protège l’assassin de son fils, il se rend chez Laroche et l’abat d’un coup de fusil de chasse.
L’homme tombe, sa femme Marie-Ange hurle, le fils Sébastien assiste à la scène.
Jean-Marie est arrêté, incarcéré. Il avouera sans détour, expliquant qu’il ne supportait plus l’idée d’une impunité.

Ce geste, désespéré, détruit définitivement la possibilité d’un procès Laroche.
Avec la mort du suspect principal, le dossier perd son centre de gravité.
L’enquête s’effiloche, les rancunes se figent. La vallée s’enferme dans le silence.

Le non-lieu pour Christine Villemin

En 1985, pendant que Jean-Marie est détenu pour le meurtre de Laroche, Christine devient à son tour l’objet des soupçons.
Des experts la disent « froide », « distante », voire « manipulatrice ».
Les médias s’emballent, les rumeurs circulent : aurait-elle voulu venger une humiliation conjugale ?

Mais après huit années d’instruction, la chambre d’accusation de Dijon prononce en février 1993 un non-lieu définitif.
Les magistrats rappellent que :

  • aucune preuve matérielle ne relie Christine au crime ;
  • la chronologie des faits l’exclut du rapt ;
  • aucune motivation plausible n’a été démontrée.

La justice clôt le dossier pour elle. Mais l’opinion, marquée par dix ans d’insinuations, ne suit pas toujours le verdict.

Une vengeance locale devenue drame

L’hypothèse la plus cohérente demeure celle d’une vengeance collective, préparée par un petit groupe proche du corbeau.
L’objectif initial : faire peur à Jean-Marie, lui infliger une humiliation symbolique en touchant à son fils.
L’enfant aurait été enlevé par ruse, mis en confiance par la présence du fils de Laroche et de Murielle Bolle, puis endormi pour éviter les cris.

Mais la manœuvre tourne au drame : le dosage, ou la méthode utilisée pour l’endormir, provoque la mort accidentelle de l’enfant.
Pris de panique, les protagonistes décident de mettre en scène une noyade dans la Vologne.
Les liens textiles, les nœuds réguliers, la rigueur des ligatures traduisent la main d’un ouvrier.

Ainsi, le geste initialement punitif devient homicide involontaire, puis crime camouflé.
La mort du petit Grégory ne serait pas un acte de cruauté préméditée, mais un accident tragique survenu dans une opération de vengeance mal maîtrisée.

VII. Les cordelettes et les gestes

Les cordes utilisées pour lier les poignets et les chevilles proviennent des ateliers de tissage locaux.
Les nœuds sont serrés, nets, réguliers : une signature artisanale, propre aux ouvriers de la vallée.
Aucune trace de lutte n’est relevée sur le corps.
L’enfant a été manipulé avec précaution, lavé ou enveloppé avant d’être déposé dans la rivière.
Le geste évoque plus un rituel de peur qu’une barbarie.
Une vengeance sans cri, une mise en scène silencieuse.

VIII. Les silences et l’omerta

Murielle Bolle, adolescente fragile, a été le maillon le plus exposé. Ses versions changent au gré des pressions familiales.
Sa sœur, Marie-Ange Laroche, témoigne avec nervosité, tout en soutenant Bernard.
Le clan se replie sur lui-même, les uns jurant leur innocence, les autres s’enfermant dans des contradictions.
Dans la Vologne, parler, c’est trahir.

Des témoins diront plus tard que certains avaient peur de « salir la famille ».
Ce silence collectif devient la trame invisible du dossier.
Le non-dit pèse plus lourd que les preuves manquantes.

L’affaire face à la science manquante

En 1984, la police scientifique n’a pas les moyens d’aujourd’hui.
Pas de test ADN, des scellés mal conservés, des erreurs de manipulation.
Les empreintes sont partielles, les fibres mélangées, les cordes polluées par les manipulations.

Le temps efface les traces, la rumeur remplace l’analyse.
Les enregistrements du corbeau ne peuvent être comparés qu’à l’oreille : aucun logiciel, aucune empreinte vocale.
Ce manque technologique condamne l’enquête à une forme d’aveuglement.

Le profil du corbeau

Les transcriptions et les expertises linguistiques révèlent un profil cohérent :
un homme du cru, ouvrier, plutôt âgé, doté d’un accent local marqué, d’une colère tenace et d’un vocabulaire limité mais précis.
Il parle comme on parle dans les ateliers de la vallée.

Ses cibles sont toujours les Villemin, jamais les autorités.
Ses formules expriment une rancune intime : « J’ai vengé », « J’ai pris ton fils ».
Les comparaisons de voix désignent un cercle étroit : Roger Jacquel, Bernard Laroche, ou un proche parent.

Ce n’est pas un inconnu : c’est un voisin, un parent, un double envieux.
Le corbeau, dans cette hypothèse, n’est que la bouche de la rancune familiale.

L’erreur du 22 octobre : le faux souvenir fondateur

Deux collégiennes, Sonia et Claude, affirment avoir vu Murielle Bolle monter dans la voiture de Laroche.
Elles croient que c’était le jour du drame : le 16 octobre.
Mais un détail vérifié des années plus tard change tout : le père de l’une d’elles a subi une opération à l’œil le 22 octobre, et c’est ce jour-là qu’elles avaient quitté le collège ensemble.
Leur souvenir datait donc du 22, pas du 16.

Ce 22 octobre, Marie-Ange Laroche se trouvait à la gendarmerie de Bruyères pour une longue audition.
Bernard Laroche, accompagné de son fils Sébastien, attendait dehors.
Des témoins confirment sa présence dans la rue proche du collège.

Le soir, il rentre bouleversé, accompagné de Murielle.
Ce que les jeunes filles ont vu ce jour-là n’était pas un rapt, mais un aller-retour anodin dans un contexte d’inquiétude.
Une scène réelle, déplacée dans le temps, deviendra l’ancrage du faux souvenir collectif qui servira à inculper Laroche.

Ce décalage temporel, entretenu par la confusion médiatique, aura empoisonné l’affaire jusqu’à la caricature.

Le juge Lambert : le cercle du drame

Le juge Jean-Michel Lambert, jeune magistrat de 32 ans, découvre avec effroi la puissance médiatique de l’affaire.
Surnommé « le petit juge », il devient la cible de la presse et des collègues.
Ses décisions sont critiquées, ses hésitations raillées.
Il commet des erreurs de procédure, mais aussi des gestes d’humanité.
C’est lui qui libère Bernard Laroche, convaincu qu’il ne peut maintenir un homme sans preuve.

Trente ans plus tard, en 2017, on le retrouve mort, un sac plastique sur la tête.
Une mort douce, silencieuse, par asphyxie volontaire.
Étrange écho à celle de l’enfant.
Le juge Lambert, qu’on avait accablé de maladresses, meurt comme pour rejouer, à son tour, la scène d’une suffocation apaisée.
Un symbole tragique, une boucle bouclée.

La mécanique d’une tragédie ordinaire

Quarante ans après, l’affaire Grégory demeure une plaie ouverte.
Ce n’est pas un mystère criminel, mais une mécanique humaine :
la jalousie, la rumeur, la peur, la maladresse et la honte.
Un enchaînement de fautes ordinaires, de mensonges protecteurs, d’accidents maquillés.

Aucun monstre, aucune organisation.
Seulement un groupe d’êtres ordinaires emportés par la spirale du ressentiment.
Le crime n’a pas été pensé : il a été subi, puis recouvert de silence.

Le drame de la Vologne reste l’histoire d’un village qui se déchire, d’une justice débordée et d’une vérité noyée sous ses propres échos.

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Trump ravive les tensions : vers une phase d’avant-guerre en Europe

28 Octobre 2025, 21:30pm

Publié par Louis Giroud

Escalade géopolitique après l’annulation du sommet de Budapest

L’espoir d’une désescalade en Ukraine s’est brutalement évaporé après la décision de Donald Trump d’annuler le sommet de Budapest. Dans la foulée, les capitales européennes se sont alignées sur une ligne dure : réunion à Londres de la coalition des volontaires, validation définitive du 19e paquet de sanctions et utilisation annoncée des avoirs russes gelés pour financer l’effort de guerre ukrainien. Une nouvelle salve de sanctions s’ajoute, cette fois directement contre les exportations d’hydrocarbures russes, dans le sillage des mesures américaines. - Un débat en plateau sur Géopolitique Profonde - lien vidéo ci-dessous.

En France, le discours officiel prend un tour martial : les états-majors se préparent ouvertement à une confrontation avec Moscou. L’image d’une puissance médiatrice s’efface sous le mandat d’Emmanuel Macron.

Une émission en alerte stratégique

Dans cette atmosphère de crispation, l’émission « Géopolitique Profonde » réunit Édouard Husson et Laurent-Arthur Duplessis pour décrypter l’accélération géopolitique. Le ton est grave, la séquence éditoriale annonce une « phase d’avant-guerre » avec une inquiétude palpable. Husson présente son travail de veille stratégique via Libre Propos et La Lettre de Brenus, centré sur des dynamiques géopolitiques souvent peu relayées. Duplessis, animateur et essayiste, rappelle que toute grande crise débouche historiquement sur une montée aux extrêmes. Le rituel médiatique d’ouverture installe une proximité communautaire avant d’entrer dans le vif du sujet.

Trump et l’impossible compromis

Alors que beaucoup anticipaient un désengagement américain, Donald Trump choisit d’intensifier la pression sur Moscou. Les sanctions visent Lukoil et d’autres compagnies représentant la moitié des revenus pétroliers russes. Des mesures secondaires sont envisagées contre la Chine et l’Inde pour limiter les contournements. Pour Duplessis, cette stratégie menace une économie mondiale déjà en équilibre instable, « un système qui tient par miracle ». Husson décrit un comportement oscillant entre impulsivité et calcul, centré sur les enjeux intérieurs américains, loin des préoccupations européennes ou ukrainiennes.

Le sommet de Budapest : un accord impossible

Trump a repoussé toute négociation avec la Russie pour éviter des concessions politiquement risquées avant une échéance électorale décisive. De leur côté, les Russes adoptent une ligne maximaliste : aucune discussion sérieuse n’aura lieu avant que leurs objectifs stratégiques ne soient atteints sur le terrain. L’équation est verrouillée : céder serait perçu comme une faiblesse, aussi bien à Moscou qu’à Washington.

Zelensky sommé de reculer

Selon des confidences rapportées par la presse anglo-saxonne, Trump aurait signifié à Volodymyr Zelensky que l’avancée russe était « irrésistible » et qu’il devait envisager de négocier, y compris sur la perte de territoires. L’objectif américain n’est plus d’inverser la dynamique militaire, mais de limiter les dégâts géopolitiques. Cette posture s’accompagne d’une pression accrue sur l’Inde, pourtant partenaire stratégique clé pour Washington.

Panique dans les états-majors européens

La situation militaire ukrainienne est décrite comme catastrophique : manque d’hommes, reculs sur plusieurs fronts, désorganisation stratégique. Dans les états-majors européens et au sein de l’OTAN, ce constat provoque une véritable panique. Les réponses s’alignent : confiscation des avoirs russes pour prolonger la guerre, livraison de missiles longue portée, discours d’escalade. Cette fuite en avant fait peser un risque croissant de confrontation directe.

Hypersonique : la brèche stratégique

La Russie dispose aujourd’hui d’un atout intermédiaire entre conventionnel et nucléaire : l’arme hypersonique. Capables de frapper des centres névralgiques européens sans franchir le seuil nucléaire, ces vecteurs quasi ininterceptables contournent la « ligne Maginot » mentale de la dissuasion occidentale. La France, qui a abandonné ses programmes hypersoniques il y a trente ans, se trouve dans une position vulnérable. La riposte occidentale, fondée sur la dissuasion nucléaire classique, se heurte ici à une faille stratégique majeure.

Pensée de groupe et retard doctrinal

Cette révolution technologique a été sous-estimée par les états-majors occidentaux, paralysés par une pensée de groupe. L’OTAN mise sur la puissance balistique et nucléaire, alors que Moscou privilégie la vitesse, la manœuvrabilité et le contournement. L’exemple d’un missile hypersonique non chargé, ayant perforé une installation souterraine par simple énergie cinétique, illustre cette rupture. Israël et l’Iran ont déjà expérimenté cette logique de « guerre de seuil », où l’avantage se joue sous le nucléaire.

Asymétrie industrielle et fuite en avant

La Russie dépense moins mais produit plus efficacement, tandis que les programmes occidentaux (comme le F-35) sont coûteux et peu efficients. Les cadences de production sont faibles, les stocks s’érodent, les équipements s’usent vite. L’Europe persiste pourtant dans l’escalade, en partie par auto-intoxication informationnelle et par peur politique d’un recul qui exposerait ses dirigeants. Les États-Unis augmentent leur budget militaire mais peinent à moderniser une industrie de défense sclérosée.

L’hypersonique contre les symboles occidentaux

L’avantage russe repose sur la capacité à neutraliser les grands symboles de la puissance occidentale — comme les porte-avions — au moyen de vecteurs hypersoniques ou de drones saturants. Le prestige de l’aviation pilotée cède devant l’efficacité de systèmes autonomes bon marché. La Chine a déjà anticipé ce changement de paradigme dans la perspective d’un conflit autour de Taïwan. La France, autrefois pionnière sur les drones, a perdu son avance par inertie institutionnelle.

L’avance russe, longtemps niée

Longtemps tourné en dérision sur les plateaux occidentaux, l’hypersonique russe s’est imposé comme un facteur stratégique central. Les experts médiatiques ont contribué à ce déni en répétant des éléments de langage officiels, alors même que Moscou investissait de manière ciblée sur quelques axes décisifs. Ce biais médiatique s’articule aussi à des intérêts économiques, notamment ceux liés aux industries de défense et aux marchés de reconstruction.

La résilience historique russe sous-estimée

La narration occidentale repose sur le mythe d’une économie russe « exsangue », alors que Moscou s’est adaptée depuis des années. L’autosuffisance agricole, la montée en puissance industrielle et une longue tradition de mobilisation face à l’adversité ont renforcé cette résilience. Cette méconnaissance des structures profondes du pouvoir russe reflète un vieux complexe de supériorité occidental, qui sous-estime systématiquement le patriotisme et la capacité d’innovation stratégique de Moscou.

Mémoire historique et arrogance occidentale

Ce mépris plonge ses racines dans une histoire longue : Ivan le Terrible perçu comme « barbare », le mépris impérial du XIXᵉ siècle, la surprise occidentale devant Spoutnik ou Gagarine. Cette incrédulité persiste face à l’hypersonique. Elle s’accompagne d’une réécriture mémorielle où le rôle central de l’Armée rouge dans la défaite nazie s’efface derrière le récit du débarquement allié.

Ukraine : neutralité brisée, fracture identitaire

La guerre a brisé la neutralité bilingue et les équilibres internes du pays. À l’Est, les régions russophones se tournent vers Moscou ; à l’Ouest, l’arrimage à l’Europe se durcit. Le patriotisme ukrainien s’est consolidé dans la guerre, mais sur fond de déclin démographique brutal : pertes massives, exode des jeunes, baisse de la conscription. Le pays s’épuise dans une guerre d’attrition qui l’arrime à un conflit qu’il ne contrôle plus.

Opacité et contrôle de l’information

La guerre est peu visible. Les images des morts, blessés ou amputés sont absentes, les médias encadrés, le SBU redouté. La démocratie ukrainienne est suspendue à un régime de contrôle strict. Cette invisibilisation permet aux opinions occidentales de soutenir une guerre abstraite, coupée de sa réalité charnelle.

Faillite intellectuelle des élites occidentales

Le débat souligne une érosion de la substance intellectuelle des dirigeants européens. La disparition des humanités dans leur formation produit une élite technocratique coupée de l’histoire, incapable de comprendre la profondeur stratégique du conflit. La guerre est pilotée comme une opération de communication plus que comme une stratégie.

Une guerre sans issue visible

Le conflit pourrait durer encore de nombreux mois, avec un risque permanent de dérapage. L’Ukraine s’épuise, l’Europe s’enferme dans la surenchère, les États-Unis priorisent leurs enjeux intérieurs. L’arme hypersonique russe bouleverse l’équilibre stratégique et révèle une crise profonde de l’ordre occidental. Derrière les cartes et les armes, c’est une faillite politique et intellectuelle qui se dessine.

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Un monde sans boussole : l’inquiétude lucide d’Amin Maalouf - Une époque fascinante et effrayante

28 Octobre 2025, 20:57pm

Publié par Louis Giroud

L’écrivain et académicien Amin Maalouf, aujourd’hui secrétaire perpétuel de Académie française, vient de regrouper quatre de ses essais majeurs dans un volume intitulé Un monde sans boussole, publié dans la prestigieuse collection Bouquins. À travers cette œuvre synthétique, l’auteur livre un diagnostic saisissant sur l’état du monde contemporain. - Il s'est entretenu avec Patrick Simonin sur TV5 Monde.

Pour Maalouf, nous vivons une époque à double visage : « fascinante » en raison des progrès technologiques fulgurants qui rapprochent les individus et rendent le savoir universellement accessible, mais aussi « extrêmement inquiétante », car marquée par une perte totale de repères. Le monde est devenu imprévisible. « Nous ne savons pas où nous allons. Nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’il y aura dans les cinq ans, dans les dix ans à venir. » Cette incertitude radicale, souligne-t-il, est porteuse à la fois de possibles apothéoses et de catastrophes monumentales.

La guerre, à nouveau possible

Le sentiment de sécurité qui s’était imposé en Europe après la fin de la guerre froide s’est effrité brutalement. Maalouf rappelle que l’idée d’une paix durable s’est effondrée lorsque le continent a vu, trois ans auparavant, le retour de la guerre sur son sol. La possibilité d’un affrontement nucléaire ne peut plus être écartée : « Évidemment, il faut espérer qu’on va y échapper. Mais en même temps, on ne peut rien exclure. »

Les tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine illustrent cette absence de boussole. Tantôt partenaires économiques étroitement liés, tantôt rivaux stratégiques semblant se préparer à l’affrontement, les deux puissances incarnent cette incertitude globale. Maalouf décrit un monde « où il n’y a plus de véritable ordre », un monde livré à « la loi de la jungle ».

L’avenir n’est pas soumis à référendum

Face à cette situation, l’auteur insiste sur l’impossibilité de freiner l’évolution technologique. L’intelligence artificielle, par exemple, ne peut être « désinventée ». Elle impose un avenir qui échappe au contrôle des sociétés. L’enjeu, selon lui, n’est pas d’arrêter cette marche, mais de trouver les moyens de la maîtriser : « Le monde tel qu’il est, nous devons faire avec, nous devons faire au mieux pour le détourner à l’avantage de l’humanité, mais on ne pourra plus jamais dormir tranquille. »

L’explosion identitaire et la fin de l’universalisme

Parmi les grandes lignes de réflexion qui traversent ces quatre essais, l’affirmation identitaire occupe une place centrale. Depuis trois décennies, le monde connaît une véritable « explosion » de revendications identitaires. La mondialisation a rapproché les individus comme jamais auparavant, mais ce rapprochement n’a pas produit d’harmonie. Au contraire, explique Maalouf, il a renforcé les méfiances.

L’humanité est « rassemblée sur une sorte d’agora universel », mais chacun insiste davantage sur sa différence que sur ce qui unit. Paradoxe d’une époque où « jamais on ne s’est autant ressemblés » tout en « se méfiant les uns des autres comme jamais ». Ce moment historique n’a, selon lui, « aucun équivalent dans l’histoire ».

Une sortie de la guerre froide mal gérée

Maalouf établit un parallèle entre les lendemains de la Première Guerre mondiale et ceux de la guerre froide : dans les deux cas, la sortie du conflit a été « extrêmement mal gérée ». Le chaos de l’entre-deux-guerres avait conduit à la Seconde Guerre mondiale. Le désordre actuel pourrait déboucher sur des crises d’ampleur comparable si rien n’est réparé.

Il refuse toutefois le fatalisme : « Le désespoir n’est jamais une solution. » L’auteur appelle à reconstruire des perspectives communes, à convaincre les sociétés qu’il est encore possible d’éviter le cataclysme : « Nous vivons une époque merveilleuse et il serait dommage d’aller vers des cataclysmes. »

Révolution conservatrice et monde inversé

Autre transformation majeure pointée par Maalouf : le bouleversement des repères idéologiques. Jusqu’à la fin des années 1970, les frontières entre révolution et conservatisme semblaient nettes. Puis vint le tournant incarné par Margaret Thatcher et Ronald Reagan : une « révolution conservatrice » s’est imposée, transformant le conservatisme en force de rupture.

Ce schéma ne concerne pas seulement l’Occident. Dans le monde musulman, la révolution iranienne en est un exemple : un mouvement conservateur utilisant la dynamique révolutionnaire pour instaurer un ordre social traditionnel. Cette inversion des rôles idéologiques a redessiné les lignes de fracture politiques à l’échelle planétaire.

L’échec du communautarisme politique

Cette perte de repères se retrouve également dans les débats contemporains autour du wokisme, du populisme et des démocraties illibérales. Maalouf souligne notamment l’échec de la stratégie communautariste d’une certaine gauche américaine : « Elle disait, si nous avons la majorité des Latinos, des Noirs, des communautés diverses, nous allons gagner les élections. Et en réalité, c’était un échec. »

Pour lui, l’erreur a été de troquer l’universalisme pour une approche fragmentée. Le salut de la gauche passe, selon lui, par un retour à son inspiration première : parler à l’humanité entière plutôt qu’à des groupes particuliers.

L’accélération de l’histoire

Enfin, l’auteur insiste sur une donnée structurante : la vitesse. Contrairement aux révolutions technologiques espacées de plusieurs décennies dans le passé, nous vivons aujourd’hui une « accélération dans l’accélération ». Des bouleversements majeurs apparaissent tous les trois ou quatre ans, portés notamment par l’intelligence artificielle, transformant profondément la dynamique historique.

Une accélération vertigineuse et irréversible

Pour Amin Maalouf, la révolution technologique que nous vivons n’est plus simplement rapide : elle est devenue vertigineuse. Ce qui semblait hier une innovation majeure, comme ChatGPT il y a trois ans, appartient déjà au passé. Les grandes avancées se succèdent à un rythme trimestriel. « Nous n’avons pas d’autre choix que de suivre », affirme-t-il. Se refermer au nom d’une nostalgie rassurante serait illusoire : « Nous avons l’obligation de comprendre le monde. »

Cette compréhension ne passe pas par une posture de peur, mais par un regard lucide et ouvert. Maalouf invite à observer cette mutation « avec sympathie » plutôt qu’hostilité. Les progrès dans des domaines comme la médecine en sont une illustration éclatante : ils transforment les conditions de vie à une vitesse sans précédent. « C’est une époque fascinante », répète-t-il, insistant sur la nécessité d’être « en phase avec cette époque » plutôt que de la subir.

Le retour possible des totalitarismes

L’optimisme technologique ne suffit pourtant pas à dissiper les inquiétudes politiques. L’auteur rappelle que son premier essai de la série, Un monde sans boussole, s’ouvrait sur la guerre en ex-Yougoslavie, symbole d’un moment où la chute des régimes autoritaires semblait annoncer un monde meilleur. L’histoire récente a montré que cet espoir était fragile.

« Rien n’est jamais réglé une fois pour toutes », prévient Maalouf. La démocratie n’est pas une conquête définitive. Elle peut s’éroder, même dans des nations qui paraissent solides. Les États-Unis, souvent présentés comme le modèle démocratique par excellence, n’échappent pas à cette incertitude : « Il n’est pas certain que l’avenir soit fait de la démocratie telle que nous l’avons connue jusqu’à présent. »

La « dérive suicidaire »

Interrogé sur l’idée de « réparer le monde », Maalouf évoque ce qu’il nomme une « dérive suicidaire ». Celle-ci naît de l’incapacité des sociétés à unir leurs forces face à des menaces globales pourtant identifiées : crise climatique, risques liés à l’intelligence artificielle, désordre géopolitique. L’exemple de la gouvernance internationale est au cœur de cette inquiétude.

Il cite l’avertissement du scientifique Geoffrey Hinton, souvent surnommé « le parrain de l’intelligence artificielle » : l’IA est « comme un bébé tigre » — charmante aujourd’hui, mais potentiellement redoutable demain. L’humanité n’anticipe pas suffisamment le moment où cette créature deviendra adulte.

Pour Maalouf, le vrai danger réside dans cette désunion planétaire : « Le monde va en ordre divisé, sans aucune solidarité, vers l’inconnu. » Les progrès technologiques s’emballent, mais les structures politiques piétinent. « En termes de gouvernance, l’humanité a atteint son seuil d’incompétence », observe-t-il, sans détour. Cette fracture entre puissance technologique et impuissance politique pourrait précipiter une véritable tragédie globale si elle n’est pas corrigée.

Comprendre pour agir

Au terme de cette réflexion dense, Amin Maalouf souligne que le rôle de la pensée, de la lucidité et de la vigilance collective n’a jamais été aussi crucial. Si le monde semble privé de boussole, c’est moins une fatalité qu’un appel à réinventer les instruments de navigation. Observer le monde, le comprendre, anticiper les dérives et tenter de les corriger : telle est la ligne directrice de ces quatre essais rassemblés dans la collection Bouquins.

Plus que jamais, l’écrivain rappelle que « rien n’est acquis » et que tout — démocratie, progrès, stabilité — doit être défendu et repensé. L’époque est incertaine, mais elle est aussi, à ses yeux, une chance à saisir pour bâtir un avenir qui ne soit pas celui du suicide collectif, mais celui d’une humanité consciente et lucide.

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Les dessous d’un scandale d’État: Nicolas Sarkozy, une condamnation historique dans l’affaire Kadhafi

28 Octobre 2025, 20:23pm

Publié par Louis Giroud

L’annonce a eu l’effet d’un séisme politique : Ce verdict à 5 ans de prison s’ajoute à une série d’affaires pénales dans lesquelles son nom a été cité, parfois impliqué, parfois condamné. L’ancien président de la République française compte déjà trois condamnations : dans l’affaire Bismuth, devenue définitive ; dans l’affaire Bygmalion, en attente du pourvoi en cassation ; et désormais dans l’affaire Kadhafi, pour association de malfaiteurs.

Dans cette dernière, il a fait appel, tout comme le parquet national financier, insatisfait que tous les chefs d’accusation n’aient pas été retenus. La gravité de cette affaire dépasse, de loin, une simple question de financement électoral. Elle remonte à 2005, alors que Sarkozy est ministre de l’Intérieur. Deux de ses proches, Claude Guéant, son directeur de cabinet, et Brice Hortefeux, son ami intime et ministre délégué, se rendent à Tripoli pour rencontrer Abdallah Senoussi, chef des services secrets libyens. Ce dernier avait été condamné à perpétuité en France pour l’attentat contre un DC-10 d’UTA, qui avait fait 170 morts dont 50 Français.

Ces émissaires français serrent la main d’un homme condamné pour terrorisme, dans une opération destinée à préparer le financement occulte de la campagne présidentielle de 2007. L’argent libyen devait alimenter les caisses de la campagne de Nicolas Sarkozy. Une fois élu président, il accueille en grande pompe Muammar Kadhafi à Paris : une image restée célèbre, symbole d’une alliance pour le moins sulfureuse.

Des preuves accablantes réunies par le parquet

Le parquet national financier a réuni un faisceau de preuves particulièrement solide, consignées dans un jugement de 400 pages rendu le 25 septembre 2025. Ces éléments incluent les rencontres entre Hortefeux, Guéant et des responsables libyens ; les mouvements financiers vers des comptes ouverts par Ziad Takieddine dans une banque suisse ; les retraits en espèces de ces sommes ; ainsi que des pièces inattendues comme le journal intime de l’ancien ministre libyen du pétrole — retrouvé après sa mort mystérieuse dans le Danube.

Dans ce carnet, l’homme note les versements opérés par le régime libyen au profit de Sarkozy. Sur la base de ces éléments, le parquet a requis une lourde peine : sept ans de prison ferme, 300 000 euros d’amende et cinq années d’inéligibilité. Le procureur a dénoncé « un pacte de corruption faustien avec l’un des dictateurs les plus infréquentables de la planète », soulignant que Sarkozy avait détourné les moyens de sa fonction pour servir les intérêts libyens.

Même Stéphane Durand-Soufflant, chroniqueur judiciaire réputé proche de Sarkozy, a reconnu que l’argumentation du parquet avait été « dévastatrice ».

Une dette politique transformée en guerre

Quatre ans après ce pacte occulte, le scénario prend une tournure tragique. En 2011, au moment des printemps arabes — eux-mêmes liés aux stratégies d’ingérence occidentales et aux révolutions de couleur soutenues notamment par Open Society Foundations et la Central Intelligence Agency — Nicolas Sarkozy, alors président, lance une offensive militaire contre la Libye.

Celui qui devait sa victoire électorale à Kadhafi participe à l’effondrement de son régime. Quatorze ans plus tard, le chaos né de cette intervention continue de ravager le pays.

Kadhafi, arrêté puis lynché, n’aura jamais été jugé. Il ne pourra donc jamais confirmer les financements occultes versés à Sarkozy. Pour le parquet, les chefs d’accusation — corruption, détournement de fonds publics, financement illégal de campagne électorale, association de malfaiteurs — ne sont que la partie visible d’un acte de haute trahison. Dans un autre contexte politique, Sarkozy aurait pu être poursuivi pour intelligence avec une puissance étrangère.

Le précédent de Lisbonne : une autre trahison politique

Au-delà de l’affaire Kadhafi, une autre décision historique de Sarkozy revient dans le débat : la ratification en 2007 du traité de Lisbonne. Ce texte reprenait presque intégralement le projet de Constitution européenne rejeté par référendum en 2005. En choisissant de le faire adopter par le Parlement plutôt que par le peuple, le président a contourné la souveraineté populaire.

Le traité stipulait que le droit européen primait sur les constitutions nationales, ce qui portait atteinte à la souveraineté française. Le Conseil constitutionnel (France) aurait pu — et dû — censurer cette ratification. Il ne l’a pas fait, invoquant des raisons procédurales hypocrites, alors même que le principe en question figurait en annexe.

Sarkozy n’a jamais été inquiété pour cet acte, pourtant assimilable à une forfaiture. Le Parlement, largement complice, n’a pas dénoncé cette violation des principes démocratiques fondamentaux.

Les faux arguments de la défense et la comparaison avec d’autres affaires

Les défenseurs de Sarkozy ont dénoncé une prétendue « justice politique », rappelant notamment l’article publié par Mediapart en 2012, qu’ils qualifient de faux. Or, même en admettant cette hypothèse, elle n’aurait aucune incidence : les preuves accumulées suffisent largement à établir sa culpabilité.

Des affaires célèbres illustrent cette mécanique : dans l’affaire O.J. Simpson, l’absence de preuve juridiquement irréprochable avait conduit à une relaxe au pénal malgré des éléments accablants. De même, lors de l’affaire Dreyfus, un faux avait été fabriqué alors même que la condamnation avait déjà été prononcée, sans nécessité probatoire supplémentaire.

Dans le cas Sarkozy, l’article de Mediapart est anecdotique : le cœur du dossier repose sur des éléments financiers, diplomatiques et judiciaires documentés. Malgré cela, certains dénoncent une justice « impitoyable ». Pourtant, à y regarder de près, la justice a été plutôt clémente avec l’ancien président.

L’affaire Karachi : une première alerte ignorée

Bien avant l’affaire Kadhafi, un autre dossier sensible avait déjà mis en lumière la proximité de Nicolas Sarkozy avec des circuits de financement illégal : l’affaire Karachi. En 1995, Édouard Balladur, alors Premier ministre, finance sa campagne présidentielle par des rétrocommissions issues de contrats de vente de sous-marins à des États étrangers. Ces rétrocommissions correspondaient au reversement d’une partie des pots-de-vin versés pour conclure ces marchés.

Lorsque Jacques Chirac accède à l’Élysée et décide d’interrompre ces versements, l’affaire tourne au drame : un attentat à Karachi fait plusieurs dizaines de morts, des Français pour la plupart. Balladur, pourtant chef du gouvernement à l’époque, est relaxé par la Cour de justice de la République, comme s’il avait ignoré les flux financiers occultes. Ses collaborateurs directs, eux, sont condamnés par la justice ordinaire.

Sarkozy, alors directeur de campagne de Balladur et ministre du Budget, avait autorisé la création d’une société écran au Luxembourg, outil central du retour des rétrocommissions. Il aurait dû, logiquement, être inquiété pour complicité dans une affaire d’une extrême gravité. Il ne le sera jamais.

L’affaire Bygmalion : un dépassement massif passé au tamis

En 2012, candidat à sa propre réélection, Sarkozy dépasse largement le plafond légal des dépenses de campagne : 40 millions d’euros au lieu des 20 millions autorisés. Pour masquer cet excès, le parti Union pour un Mouvement Populaire finance illégalement la différence via un système de fausses factures orchestré par la société Bygmalion, chargée de l’organisation des meetings.

La justice poursuit alors les dirigeants de Bygmalion et plusieurs responsables de l’UMP pour abus de biens sociaux, recel et complicité. Mais ni Jean-François Copé, alors président du parti, ni Sarkozy ne sont poursuivis pour les infractions les plus lourdes. Ce dernier n’est condamné que pour dépassement des dépenses de campagne. Un traitement d’une clémence remarquable.

L’affaire Kadhafi : des chefs d’accusation réduits

Même dans l’affaire Kadhafi, la justice n’a retenu qu’un seul chef d’accusation — l’association de malfaiteurs — sur les quatre initialement visés par le parquet. Le tribunal estime ne pas disposer de la « preuve absolue » que les fonds libyens soient parvenus directement à la campagne de 2007. Pourtant, les flux sont documentés : argent libyen → comptes suisses de Ziad Takieddine → retraits en espèces.

L’argument du doute paraît fragile. Pourquoi Takieddine aurait-il retiré des sommes considérables pour les garder pour lui, tout en restant en bons termes avec l’entourage de Sarkozy ? La logique même de l’opération financière plaide contre cette version. Le parquet national financier espère que l’appel permettra de rétablir l’ensemble des chefs d’accusation.

L’affaire Bismuth : une corruption enregistrée

Dans l’affaire Bismuth, Sarkozy est condamné définitivement — première instance, appel, cassation — pour corruption et trafic d’influence. Les preuves sont matérielles : des enregistrements publiés notamment par Le Monde révèlent les échanges entre Sarkozy et son avocat Thierry Herzog. Ensemble, ils élaborent un pacte de corruption avec Gilles Azibert, procureur général à la Cour de cassation (France), afin d’obtenir des informations et des interventions favorables dans une procédure visant à récupérer l’agenda présidentiel saisi dans une affaire antérieure.

Le parquet souligne qu’il est exceptionnel d’avoir une preuve aussi directe dans une affaire de corruption. Pourtant, malgré cette solidité probatoire, certains défenseurs de Sarkozy invoquent la violation du secret avocat-client. Les juridictions françaises ont jugé que ces écoutes étaient légitimes : un avocat n’a pas pour rôle de participer à la mise en place d’un pacte de corruption.

Une défense procédurale aux effets limités

L’argument des défenseurs de Sarkozy repose essentiellement sur la forme : le caractère supposément illégal de l’enregistrement. Mais les magistrats ont confirmé la validité des écoutes à chaque niveau de juridiction. Sarkozy a été reconnu coupable sept fois consécutivement, à chaque étape. Même si la Cour européenne des droits de l'homme venait à annuler la procédure pour vice formel, la culpabilité matérielle resterait établie.

Dans les conversations interceptées, Sarkozy utilisait une ligne téléphonique achetée au nom d’un certain « Bismuth » — un Israélien parti à l’étranger — pour échapper à la surveillance. Une taupe l’informe qu’il est écouté, ce qui conduit à un brusque changement de ton dans ses échanges avec Herzog et Azibert. Dès lors, le projet de récompense à Monaco, promis à Azibert en échange de ses interventions, est abandonné.

Même si une annulation procédurale survenait à Strasbourg, elle n’effacerait en rien les éléments matériels accablants : elle ne ferait que souligner l’écart entre culpabilité prouvée et responsabilité judiciaire effective.

Un soutien politique paradoxal

La condamnation dans l’affaire Bismuth entraîne aussi la radiation de Sarkozy de l’Ordre de la Légion d'honneur, conformément à l’article L61 du Code de l’Ordre, qui prévoit l’exclusion automatique pour toute personne condamnée à une peine d’emprisonnement ferme d’au moins un an. Le grand chancelier, François Lecointre, justifie cette application stricte de la règle.

Cette mesure suscite l’indignation de plusieurs responsables politiques, y compris Jordan Bardella, président du Rassemblement national, pourtant chef d’un parti historiquement eurosceptique. Ce soutien interroge : Sarkozy est précisément l’homme du traité de Lisbonne, symbole d’une abdication de souveraineté nationale à laquelle le RN s’était opposé.

« État de droit » et aberrations procédurales

L’orateur illustre ce qu’il considère comme les paradoxes — voire les aberrations — de l’« État de droit » : malgré des preuves constituées, des criminels peuvent être relaxés pour des raisons de pure forme. Exemple à l’appui : un magistrat new-yorkais aurait relaxé un assassin pourtant confondu par des éléments irréfutables au motif que la procédure du FBI n’avait pas été respectée. Cette critique sert de prélude à un rappel : on peut débattre des formes, mais la culpabilité matérielle demeure, y compris lorsque des décisions judiciaires viennent, a posteriori, effacer une procédure.

Parenthèse d’objectivité : Bettencourt, Strauss-Kahn, Le Pen

L’auteur revendique son impartialité et cite trois dossiers où, malgré ses désaccords politiques, il estime que les poursuites ou les condamnations étaient infondées :

  • Affaire Bettencourt (abus de faiblesse) : selon lui, Liliane Bettencourt, quoique âgée, n’était pas « gâteuse » ; elle savait ce qu’elle faisait en remettant des enveloppes d’argent aux responsables politiques, comme elle l’avait toujours fait. Le juge Jean-Michel Gentil a finalement abandonné les poursuites ; pour l’orateur, Nicolas Sarkozy était innocent dans ce dossier.
  • Affaires Strauss-Kahn (Sofitel de New York : accusation de viol ; Carlton de Lille : proxénétisme) : il juge Dominique Strauss-Kahn innocent dans les deux procédures, tout en brossant un portrait moral au vitriol. Il avance l’hypothèse d’un complot au Sofitel ayant visé à écarter un adversaire redoutable en 2012 — complot dont il attribue la paternité, selon toute vraisemblance, à Nicolas Sarkozy. Il s’agit d’une thèse personnelle, qu’il présente explicitement comme telle.
  • Affaire des assistants parlementaires (Marine Le Pen) : l’orateur dit avoir défendu l’innocence de Marine Le Pen malgré la condamnation pour détournement de fonds publics, au motif que la jurisprudence appliquée serait contestable et devrait être abandonnée.

Bismuth, carrefour de quatre dossiers

L’affaire Bismuth n’est pas isolée ; elle se trouve, selon l’analyse proposée, au croisement de quatre contentieux :

  1. Bismuth elle-même : les écoutes révèlent un pacte de corruption avec Gilles Azibert pour influencer une formation de jugement et récupérer l’agenda présidentiel saisi.
  2. Bettencourt : c’est précisément dans ce dossier que l’agenda de Nicolas Sarkozy avait été saisi ; d’où l’empressement à le récupérer, via des voies illégales.
  3. Kadhafi : si Sarkozy est sur écoute, c’est d’abord parce que le parquet national financier cherche des preuves dans l’affaire de financement libyen. Les écoutes mettront pourtant au jour un autre pacte de corruption : celui qualifié de Bismuth.
  4. Tapie / Adidas : l’agenda, que Sarkozy voulait absolument récupérer, répertoriait des dizaines de rendez-vous à l’Élysée avec Bernard Tapie. Ces rencontres ont débouché sur un arbitrage frauduleux octroyant 403 millions d’euros à l’homme d’affaires dans son litige avec le Crédit Lyonnais. Tapie est décédé avant sa condamnation définitive ; ses arbitres, eux, ont été condamnés.
    Quant à Sarkozy, l’immunité présidentielle couvrait ses actes, mais l’exposition politique de son rôle supposé dans cet arbitrage constituait un risque majeur — d’où, selon l’orateur, la volonté d’empêcher que l’agenda alimente les procédures.

Panorama récapitulatif des affaires citées

La liste des dossiers évoqués, d’ampleur et de gravité variables, est la suivante :
Karachi (1995) ; Kadhafi (2007) ; Tapie / Adidas (2008) ; Qatar (2010) ; Sondages de l’Élysée (2011) ; Courbit (2012) ; Bygmalion (2012) ; Bismuth (2014).
Plusieurs d’entre eux, soutient l’orateur, sont « gravissimes » au regard des intérêts fondamentaux de l’État et de la probité publique.

Un entourage sous les projecteurs

Le constat se prolonge par une généalogie des proches de Nicolas Sarkozy, dont un nombre significatif a été poursuivi, condamné, ou cité dans des affaires pénales :

  • Claude Guéant : déjà condamné pour détournement de fonds publics, pour avoir capté les primes destinées à des agents du ministère de l’Intérieur.
  • François Pérol : secrétaire général adjoint de l’Élysée sous Sarkozy, chef d’orchestre de la fusion Caisse d’Épargne / Banques Populaires (BPCE), puis rapidement devenu président de la nouvelle entité ; pour l’orateur, cela caractérise une prise illégale d’intérêts. Poursuivi, avec des réquisitions de prison en première instance et en appel, il a finalement été relaxé, au grand étonnement de l’auteur qui juge les faits patents.

La liste — non exhaustive — s’allonge : Patrick Balkany et Isabelle Balkany, Jean-François Étienne des Rosaies(Kazakhgate), Joëlle Ceccaldi-Raynaud, Éric Woerth, Bernard Squarcini, Stéphane Courbit, Catherine Vautrin, Alain Carignon, ainsi que d’autres noms cités dans le désordre par l’orateur. « Excusez du peu », conclut-il, pour souligner l’ampleur du sillage judiciaire entourant l’ancien chef de l’État.

Conclusion : une chaîne de dossiers et une question de probité publique

Des rétrocommissions de Karachi aux flux libyens, du pacte Bismuth à l’arbitrage Tapie, le récit assemble des briques éparses pour dresser l’image d’un système : tolérances procédurales, clémences sélectives, immunités, et un entourage fréquemment rattrapé par la justice. L’auteur concède des contre-exemples (Bettencourt, Strauss-Kahn, Le Pen) pour revendiquer son objectivité, mais son diagnostic final demeure implacable : la probité de l’État et la souveraineté populaire auraient été mises à mal, et la réponse judiciaire — bien qu’existante — serait restée en-deçàde la réalité des faits allégués.

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Syrie : Bachar al-Assad renversé, un islamiste reçu à l’Élysée

21 Juillet 2025, 00:21am

Publié par TV Libertés - transcription

François Martin dans Le Samedi Politique de TV Libertés

https://www.youtube.com/watch?v=gFYTFaoOISM

TV Libertés - Le 8 décembre 2024, Bachar el-Assad a été renversé par une milice de terroristes islamistes, chapeautée par Mohamed al-Joulani, devenu subitement Mohamed al-Chara, et dans le même temps devenu "modéré" et "démocrate", presque, aux yeux de l’Occident. Depuis, les minorités, surtout chrétiennes, souffrent de ce nouveau pouvoir en Syrie. Comment expliquez-vous l’attitude occidentale, qui consiste à soutenir ce nouveau personnage après avoir œuvré tant d’années à renverser Assad ?

 

— Je pense qu’il y a au départ une propension de la CIA et des autorités américaines, quand ils en veulent à quelqu’un, à lui en vouloir jusqu’à la dernière génération. Ça se passe comme ça. Il y a eu plusieurs exemples comme ça : Kadhafi, etc. Bachar, d’abord, ce n’était pas un vrai chef d’État. Il n’était pas là pour prendre le pouvoir. C’était un médecin au départ. C’est son frère qui devait prendre le pouvoir, mais qui est mort. Il n’avait pas l’appétence pour ça. Il s’est fait prendre par les sanctions. Il a résisté à la guerre avec l’aide des Russes. Mais ensuite, il a laissé ses copains s’enrichir sur le marché noir. Ce qui est le cas partout. C’est le cas en Iran aussi, particulièrement quand ce sont des régimes frappés de sanctions.

Mais en contrepartie, il n’a pas su créer un esprit nationaliste et l’entretenir, comme le font les Iraniens avec beaucoup de succès. Donc il a fini par se faire renverser, parce qu’on voulait sa tête depuis toujours. Et je suppose que les Européens n’avaient pas plus de raison que ça de vouloir le faire sauter, mais comme on avait dit "Bachar est méchant", il fallait qu’il parte. Donc, "le boucher Bachar", l’autre n’est pas un boucher, bien entendu. Donc il est arrivé.

Les Israéliens voulaient faire sauter Bachar

Je pense qu’il y avait une conjonction de facteurs derrière son arrivée. Il y avait les Israéliens, qui de toute façon voulaient faire sauter Bachar, même si à mon avis il était potentiellement moins dangereux que le nouveau. Mais ils en ont profité pour détruire tout son arsenal militaire. Donc l’autre est moins fiable, mais plus émasculé que ne l’était Bachar. Il est venu dans les valises des Turcs, avec l’appui des Américains, qui en ont profité pour lever les sanctions. Vous vous souvenez au moment du passage de Trump en Arabie Saoudite, l’idée étant, je pense, d’installer les Saoudiens dans une forme de renaissance de la Syrie.

Mais pour cela, il faut que la Syrie constitue un État. Et je trouve que al-Joulani ne se débrouille pas trop mal. Malgré les exactions, je pensais que le pays exploserait avec les Kurdes d’un côté, les Druzes de l’autre, les Alaouites ailleurs… Finalement, ce n’est pas trop ce qui se passe. Par rapport au patchwork que constitue ce pays, je trouve qu’al-Joulani, quoi qu’on pense de lui, a des résultats pas si mauvais. Il a réussi à faire lever les sanctions — ce qui est quand même énorme. Il se fait recevoir. Est-ce que les autres sont des imbéciles ? Je n’en sais rien. Mais en tout cas, il y arrive. C’est quand même une tête politique, c’est l’impression que j’ai.

Le pays n’est pas devenu une guerre civile généralisée

Il a sans doute été promu à cette place. Mais l’Histoire est remplie de marionnettes qui échappent aux mains des marionnettistes. Je ne dis pas qu’il a échappé à ses marionnettistes, mais il arrive à maintenir un semblant de stabilité. En tout cas, le pays n’est pas devenu une guerre civile généralisée. Pas encore. Mais ce système de guerre civile généralisée correspond le mieux aux intérêts des Israéliens. Depuis toujours, les Israéliens ont voulu faire exploser les alentours pour diviser leurs adversaires.

… donc les Israéliens ont toujours voulu faire imploser tous les États autour d’eux pour ne plus avoir d’adversaires structurés. Et c’est ce qu’ils ont fait avec l’Irak, c’est ce qu’ils ont fait avec la Libye, c’est ce qu’ils essayent de faire avec la Syrie. C’est ce qu’ils tentent avec le Liban. C’est le modèle. Alors évidemment, avec l’aide des Américains, ça devient beaucoup plus facile. Mais la stratégie israélienne fondamentale, c’est celle-là.

Et on le comprend : quand vous avez un petit territoire avec une faible population, si vous avez autour de vous des blocs organisés, vous êtes vulnérable. Si à l’inverse vous avez des tribus éclatées, des milices, des petits royaumes en guerre civile permanente, vous pouvez régner. C’est la logique impériale du "diviser pour régner". Mais appliquée au Proche-Orient avec une brutalité méthodique.

Et ça a été accepté. Accepté par les Européens, parce qu’ils n’ont plus de colonne vertébrale, ils n’ont plus d’indépendance stratégique. Et accepté par les Américains, parce que le lobby israélien à Washington est extrêmement puissant. Et je crois que, aujourd’hui, tout cela est en train de se retourner. Parce qu’à force de semer le chaos, on finit par s’y brûler soi-même. Et c’est exactement ce qui arrive à Netanyahou.

La France, elle se couche

Il s’est enfermé dans un piège qu’il a lui-même tendu. Il voulait anéantir le Hamas, il n’y arrive pas. Il voulait soumettre Gaza, il n’y arrive pas. Il voulait obtenir un soutien total des États-Unis, et aujourd’hui, les Américains lui mettent la pression pour négocier. Il est cerné. Il est en bout de course. Il tient encore parce qu’il joue la carte de la radicalisation. Mais il est affaibli politiquement, militairement, diplomatiquement. Et ce n’est pas tenable très longtemps.

Et pendant ce temps, la France — elle — se couche. Se couche devant l’OTAN, se couche devant les États-Unis, se couche devant Bruxelles. Et elle perd sur tous les fronts : diplomatique, militaire, industriel. On est en train de devenir une colonie stratégique. Voilà. C’est ça, la vérité.

Et ça se voit dans les déclarations comme celles du chef d’état-major. Ce sont des signes de vassalisation avancée. Avant, même sous Sarkozy ou Hollande, il restait encore un vernis d’autonomie stratégique. Là, on n’est même plus dans l’alignement, on est dans l’obéissance servile. Et ça, c’est extrêmement inquiétant.

Parce que quand l’armée commence à parler comme les politiques, c’est que les institutions sont gangrenées jusqu’à la moelle. Et à force de mépriser l’opinion, de mentir aux citoyens, d’instrumentaliser les émotions, on prépare des chocs violents. Des effondrements. Je ne dis pas que ça va arriver demain matin. Mais c’est une trajectoire de ruine. Une pente dangereuse. Voilà pourquoi je parle d’un temps des fractures.

Alors bien sûr, certains vont dire que je suis excessif, que j’exagère. Mais je vous pose une question très simple : est-ce que vous vivez dans un pays où les décisions fondamentales sont prises en fonction de l’intérêt national, ou en fonction des intérêts d’autrui ? C’est ça, la seule question. Et la réponse est claire : on ne décide plus de rien. Ni en matière de défense, ni en matière d’énergie, ni en matière d’industrie, ni en matière de politique étrangère. Ce sont d’autres qui décident à notre place. Et ça, c’est la définition même d’un pays occupé.

Les nations ne meurent à petit feu

C’est ça qui me révolte. Pas pour moi, je suis un homme libre. Mais pour les jeunes générations. Pour ceux qui arrivent. Parce que dans vingt ans, ce sera trop tard. Les nations ne meurent pas d’un coup. Elles meurent lentement. Elles se dissolvent. Elles deviennent des coquilles vides. Et on y est presque. Voilà pourquoi je parle, non pas d’un effondrement, mais d’une érosion lente, programmée, méthodique.

Et pendant ce temps, les élites continuent leur théâtre. Les sommets, les grandes déclarations, les postures martiales... mais il n’y a plus rien derrière. Plus rien. Juste le vernis. Et ce vernis craque. Ça se voit partout. Dans l’armée, dans l’école, dans les hôpitaux, dans la police, dans les campagnes. Tout craque. Mais comme on a anesthésié les gens, comme on a transformé les Français en consommateurs fatigués, la révolte ne vient pas. Elle est là, en sourdine. Mais elle ne s’exprime pas encore. Pas encore.

Mais ça viendra. Parce qu’à un moment, il y a toujours un déclic. Un moment où l’on dit : « ça suffit ». Et alors, ce jour-là, tout peut changer très vite. Voilà pourquoi j’en appelle à la lucidité. Pas au désespoir, pas à la haine, pas à la colère stérile. À la lucidité. Parce que c’est la seule arme qui nous reste. Voir clair. Comprendre ce qui se joue. Et ne pas se laisser avoir par la propagande, par les slogans, par les peurs.

Voilà. C’est ce que je voulais dire aujourd’hui. Et je vous remercie de m’avoir donné la parole. Parce que je crois que ces vérités-là, il faut les dire. Il faut les nommer. Même si elles dérangent. Même si elles bousculent.

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Biographie: Francois Martin est géopolitologue, journaliste et essayiste, diplômé de l’ESSEC et de l’EMBA HEC, et auditeur de l’IHEDN et de l’INHESJ. Il a travaillé pendant 40 ans dans le commerce international de l’alimentaire sur plus de 100 pays et parle 6 langues. Il est Président du Club HEC Géostratégies et ex-Président du Pôle Globalisation d’HEC Alumni. Il a cofondé, avec Paul-Marie Coûteaux, la revue Le Nouveau Conservateur et le Cercle Eleutheria. Il a publié en 2023 « L’Ukraine, un basculement du monde », ainsi que de nombreux articles sur les questions de géopolitique.

 

 

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L’assassinat d’Igor Kirilov : un coup en plein cœur de Moscou et une nouvelle escalade géopolitique

19 Décembre 2024, 02:14am

Publié par Louis Giroud

L’assassinat d’Igor Kirilov, général de premier plan dans la stratégie de défense russe, marque une escalade dramatique dans la guerre hybride opposant la Russie à l’Occident. Cet acte, revendiqué par les services ukrainiens et présumé orchestré avec l’appui de l’OTAN, vise à porter un coup décisif au cœur du système de protection stratégique russe.

L’attaque ne se limite pas à un acte de terreur isolé. En éliminant Kirilov, l’Occident cherche à affaiblir les capacités militaires russes tout en étouffant une voix qui exposait leurs manœuvres obscures. Kirilov avait révélé au monde les activités clandestines des biolabs américains en Ukraine, financés par Washington, et dénoncé la préparation par Kiev d’une bombe nucléaire sale. Ce courage face aux manipulations occidentales a scellé son destin. Ces déclarations, perçues comme une menace par ses adversaires, l’ont placé au centre d’un conflit d’informations global.

Le général Kirilov, chef des troupes de protection Nucléaire, Radiologique, Biologique et Chimique (NRBC), a été tué par l’explosion d’une bombe dissimulée dans une trottinette électrique, activée à distance dans un quartier résidentiel de Moscou.

L’attaque met en lumière une sophistication qui dépasse les moyens des groupes locaux, suggérant une implication directe de puissances occidentales. Le choix de l’arme — une trottinette électrique truffée d’explosifs — témoigne d’une préparation minutieuse et d’une logistique avancée. Cette audace, en plein cœur de la capitale russe, traduit un message clair : personne n’est à l’abri.

Cet assassinat intervient à un moment critique, à la veille d’un discours très attendu de Vladimir Poutine. Ce discours, comparable à l’état de l’Union aux États-Unis, est considéré comme un moment clé pour énoncer les grandes lignes de la stratégie russe. La disparition de Kirilov pourrait être exploitée pour illustrer la détermination des ennemis de la Russie, mais également pour galvaniser l’opinion publique interne et renforcer la justification des actions russes en Ukraine.

Le général Kirilov jouait un rôle crucial dans la gestion des menaces NRBC, ainsi que dans la dénonciation d’opérations secrètes occidentales. Il avait notamment mis en avant des preuves supposées liées aux laboratoires biologiques en Ukraine, qui, selon lui, auraient été impliqués dans des expérimentations interdites. Il pointait également du doigt des financements opaques et des complicités entre ces installations et des entreprises occidentales, impliquant même des personnalités politiques influentes.

Les accusations de Kirilov avaient été largement rejetées par les institutions internationales et les médias occidentaux, mais elles demeurent une pierre angulaire de la narration russe sur la guerre hybride. Les affirmations selon lesquelles ces laboratoires pourraient manipuler des agents pathogènes pour cibler des populations sur des bases génétiques relèvent de la science-fiction pour certains, mais elles illustrent la profondeur des tensions entre Moscou et ses adversaires.

L’assassinat de Kirilov s’inscrit dans une série d’attaques ciblées, notamment contre des figures clés de la société russe, comme Daria Douguina, fille du philosophe Alexandre Douguine. Ces actions soulèvent des questions sur la capacité des services de sécurité russes à prévenir de telles opérations sur leur propre territoire.

Enfin, cette provocation souligne une stratégie occidentale visant à prolonger le conflit et à maintenir une pression constante sur le Kremlin. Si l’assassinat de Kirilov ne modifie pas fondamentalement les équilibres militaires, il envoie un signal puissant : même dans ses bastions, la Russie reste vulnérable. Cette escalade pourrait toutefois renforcer la détermination de Moscou, tout en exacerbant les tensions internationales et en rapprochant le monde d’un point de non-retour dans ce conflit globalisé.

Vidéo ici

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