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Le Média Libre pour une Suisse indépendante et neutre...

La défaite que Washington n’avait pas vue venir

13 Avril 2026, 10:55am

Publié par Alastair Crooke

La défaite que Washington n’avait pas vue venir

Une analyse d’Alastair Crooke met en lumière une séquence stratégique inattendue : ce qui devait être une démonstration de force américaine face à l’Iran s’est progressivement transformé en impasse militaire et diplomatique, révélant des fragilités profondes dans l’approche occidentale du Moyen-Orient.

 

Alastair Crooke - Iran: l’humiliation américaine, acte II

Une guerre pensée comme brève

L’opération engagée par Washington, avec l’appui d’Israël, reposait sur un postulat simple : une frappe rapide, ciblée, destinée à désorganiser le pouvoir iranien et à provoquer un effet domino interne.

Aux yeux de Donald Trump, l’Iran constituait un adversaire majeur, mais aussi une cible qu’il pensait vulnérable à une stratégie de décapitation politique et militaire. L’hypothèse implicite était claire : une combinaison de frappes aériennes et de pression psychologique suffirait à déclencher une déstabilisation interne.

Mais cette vision, largement intuitive, s’est heurtée à une réalité plus complexe. L’Iran n’a pas vacillé. Il a répondu.

 

La riposte iranienne et le basculement

La réaction de Téhéran a été immédiate, structurée, et surtout anticipée. Des frappes ont visé des positions américaines dans le Golfe, démontrant une capacité de projection intacte et une volonté d’escalade maîtrisée.

Ce moment constitue le véritable point de rupture du conflit. Ce qui devait être une démonstration de supériorité technologique s’est transformé en exposition des limites américaines.

L’analyse de Crooke est sans ambiguïté : l’appareil militaire américain, engagé dans une logique de puissance, s’est retrouvé confronté à un adversaire capable de jouer sur le temps, la profondeur stratégique et l’effet de saturation.

 

Le cessez-le-feu: une fiction diplomatique

Dans ce contexte, l’idée d’un cessez-le-feu global a émergé comme une tentative de stabilisation. Mais pour l’Iran, les conditions étaient claires : l’arrêt des hostilités devait s’appliquer à tous les fronts, y compris au Liban.

Cette exigence n’était pas un point de négociation. Elle constituait un préalable.

Dans un premier temps, Washington semblait s’y rallier. Mais après un échange avec Benjamin Netanyahu, la position américaine a évolué. Le Liban a été implicitement exclu du cadre, ouvrant la voie à une reprise des frappes israéliennes.

Les conséquences ont été immédiates : bombardements massifs de zones urbaines, forte mortalité civile, et surtout effondrement de la crédibilité du processus de désescalade.

 

Une dynamique régionale incontrôlable

Cette séquence révèle une réalité souvent occultée : la difficulté pour Washington de maîtriser ses propres alliances.

L’initiative israélienne au Liban ne relève pas seulement d’une logique militaire. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large visant à redéfinir l’équilibre régional, quitte à provoquer une escalade.

Certains observateurs israéliens eux-mêmes évoquent un risque de déstabilisation interne du Liban, voire de conflit civil. Une perspective qui, loin d’être accidentelle, pourrait correspondre à une logique stratégique assumée.

Dans ce contexte, la position iranienne agit comme un verrou : pas de cessez-le-feu partiel, pas de compromis fragmenté.

 

Une défaite qui ne dit pas son nom

C’est ici que l’analyse de Crooke prend une dimension plus radicale. Il ne s’agit plus d’un simple revers tactique, mais d’un basculement stratégique.

Les États-Unis se retrouvent confrontés à plusieurs limites simultanées :

- une usure accélérée de leurs capacités militaires;

- une efficacité contestée de leurs systèmes défensifs;

- une perte d’initiative sur le terrain diplomatique;

Cette situation conduit à un constat rarement formulé aussi explicitement : celui d’une défaite.

Ben Rhodes résume cette idée en une formule frappante : il est possible de perdre une guerre courte, et de la perdre complètement.

 

Trump face à l’impasse

Le revirement de Donald Trump, passé en quelques heures d’une rhétorique apocalyptique à une ouverture aux négociations, illustre l’ampleur du choc stratégique.

L’image rappelle un précédent historique : l’échec de l’opération américaine en Iran en 1980 sous Jimmy Carter, qui avait durablement marqué la perception de la puissance américaine.

Aujourd’hui, la situation présente des similitudes troublantes. Une intervention mal anticipée, une réaction adverse sous-estimée, et une sortie de crise devenue incertaine.a

 

Une négociation sous contrainte

Toute issue passe désormais par la négociation. Mais celle-ci s’inscrit dans un rapport de force profondément modifié.

L’Iran ne cherche pas simplement un cessez-le-feu. Il tente d’imposer une redéfinition des règles du jeu régional, en mettant en avant le coût économique et stratégique d’un conflit prolongé.

Pour Washington, cela implique des concessions. Des concessions qui heurtent non seulement les intérêts géopolitiques, mais aussi une certaine représentation de la puissance.

 

Vers un tournant historique ?

Au-delà des événements immédiats, cette crise pourrait marquer une rupture plus profonde.

Elle pose une question centrale : celle de la capacité des États-Unis à maintenir leur position dominante dans une région où les rapports de force évoluent rapidement.

L’Iran, en imposant ses conditions, ne cherche pas seulement à sortir du conflit. Il tente de briser un cadre stratégique installé depuis des décennies.

Reste à savoir si cette dynamique conduira à une stabilisation ou à une nouvelle phase d’instabilité.

Mais une chose semble acquise : la séquence actuelle a déjà laissé une trace durable. Celle d’une puissance contrainte de négocier dans une position qu’elle n’avait pas envisagée.

 

À propos de l’auteur

Alastair Crooke est un ancien diplomate britannique et ancien membre des services de renseignement. Spécialiste du Moyen-Orient, il a conseillé l’Union européenne et participé à plusieurs initiatives de médiation dans la région. Fondateur du centre de réflexion Conflicts Forum, il est aujourd’hui une voix influente dans l’analyse des transformations géopolitiques contemporaines.

 

Analyse d'Alastair Crooke à télécharger ci-dessous:

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Doctrine Samson: le vertige d’une escalade nucléaire entre Israël et l’Iran

13 Avril 2026, 09:48am

Publié par GPTV

Doctrine Samson: le vertige d’une escalade nucléaire entre Israël et l’Iran

Le spectre d’une confrontation directe entre Israël et Iran n’appartient plus au registre des hypothèses théoriques. Il s’impose désormais comme une possibilité stratégique discutée ouvertement dans certains cercles occidentaux.

Au cœur de cette dynamique, une notion rarement évoquée dans le débat public : la doctrine Samson, référence à une stratégie ultime de destruction réciproque. Inspirée du mythe de Massada, elle désigne la capacité — et la possibilité — pour Israël de recourir à l’arme nucléaire dans une situation jugée existentielle.

 

Ce scénario prend une résonance particulière dans un contexte où les négociations entre États-Unis et l’Iran s’enlisent, tandis que les équilibres militaires régionaux évoluent rapidement. L’Iran, souvent réduit dans les représentations occidentales à un régime opaque, apparaît en réalité comme un acteur stratégique structuré, doté de capacités asymétriques significatives, notamment balistiques et navales.

 

Le paradoxe nucléaire entre Israël et l’Iran

Un élément central du paradoxe géopolitique réside dans la position iranienne sur le nucléaire. Téhéran est signataire du traité de non-prolifération et a, à plusieurs reprises, interdit religieusement l’usage de l’arme atomique. À l’inverses, Israël, puissance nucléaire non déclarée, n’a jamais formalisé publiquement sa doctrine de dissuasion.

Dans ce contexte, certaines déclarations récentes — notamment issues de milieux liés à l’OTAN — évoquent l’hypothèse d’un recours à l’arme nucléaire comme option de dernier ressort. Cette perspective s’inscrit dans une logique d’escalade où chaque acteur cherche à compenser ses vulnérabilités.

 

Le détroit d’Ormuz, levier stratégique global

Le détroit d’Ormuz, que l’Iran peut perturber à tout moment, constitue un levier stratégique majeur, capable de désorganiser le commerce mondial. De son côté, Israël reste extrêmement exposé en raison de sa géographie réduite et de sa dépendance militaire à l’égard de Washington.

Pris entre impératifs diplomatiques et contraintes économiques, Donald Trump incarne lui-même cette tension stratégique, oscillant entre désescalade négociée et pression maximale.

 

La Chine et la recomposition des équilibres

Dans ce jeu d’équilibres instables, la Chine apparaît comme un acteur modérateur, soucieux de préserver ses intérêts énergétiques et commerciaux, tandis que l’Europe, et notamment la France, peine à retrouver un rôle diplomatique structurant.

Au-delà des postures et des discours, une réalité s’impose: la logique de confrontation, alimentée par des perceptions biaisées et des intérêts divergents, rapproche progressivement les acteurs d’un seuil critique. La doctrine Samson, longtemps reléguée aux marges de l’analyse stratégique, s’inscrit désormais dans le champ du possible.

 

Louis Giroud

 

 

Débat sur le plateau de GPTV

Sur le plateau de GPTV, Alain Corvez, Laurent Artur du Plessis, Lara Stam, Alexandre Achard et Nicolas Stoquer examinent les ressorts d'une escalade qui pourrait mener à l'irréparable.

 

Article intégral exhaustif à voir et à télécharger ci-dessous:

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Une conférence de presse hors-sol à la Maison-Blanche

11 Avril 2026, 02:49am

Publié par Louis Giroud

Une conférence de presse hors-sol à la Maison-Blanche

La scène se voulait solennelle. Elle a viré à l’irréel

À la Maison-Blanche, Donald Trump apparaissait entouré du directeur de la CIA, du secrétaire à la Défense et du chef d’état-major. L’objectif affiché : commenter une opération militaire en Iran et adresser un message stratégique. Le résultat : une séquence où la rhétorique a progressivement supplanté les faits.

Dès les premières minutes, le ton est donné. Superlatifs en cascade, auto-satisfaction assumée, glorification systématique de l’armée américaine. L’opération décrite — un sauvetage de pilotes en territoire iranien — est présentée comme « historique », « sans précédent », voire « miraculeuse ».

Mais très vite, le récit bascule.

Entre propagande, foi et hyperbole

Dans cette conférence, les registres se confondent. Le militaire se mêle au religieux, le stratégique au symbolique. Pâques devient un cadre narratif. Dieu est invoqué comme acteur implicite de l’opération. Les pilotes ne sont plus seulement sauvés : ils sont « protégés ».

Les interventions successives des responsables — notamment John Ratcliffe et Pete Hegseth — prolongent cette tonalité. Le discours reste aligné : puissance absolue, maîtrise totale, humiliation de l’ennemi, supériorité technologique incontestée.

La logique interne du récit importe peu. Ce qui domine, c’est la construction d’un récit.

Une narration plus qu’une information

Les faits évoqués sont spectaculaires : centaines d’appareils engagés, opérations de diversion, extraction en terrain hostile, destruction de matériel pour éviter toute capture. Mais leur accumulation, sans nuance ni contradiction, produit un effet paradoxal: celui d’un récit qui s’éloigne de la crédibilité pour entrer dans une forme de mise en scène.

Le point de rupture apparaît lorsque le président évoque des « miracles en dix minutes » ou affirme que des populations bombardées demanderaient la poursuite des frappes.

À ce stade, la conférence ne relève plus de la communication stratégique classique. Elle glisse vers une forme de narration performative, où l’objectif semble moins d’informer que d’imposer une vision.

Une séquence révélatrice

Cet épisode illustre une mutation plus large : celle d’une communication politique où le réel devient secondaire face au récit. L’événement n’est plus seulement rapporté, il est reconstruit, amplifié, dramatisé.

Ce qui reste, au final, ce n’est pas tant l’opération militaire elle-même que l’impression laissée par sa mise en scène : celle d’un moment suspendu, entre puissance revendiquée et dérive rhétorique.

 

 

 

Ci-dessous - Accéder à la conférence de presse dans son intégralité

(analyse, sources et développement complet)

Mots clés - Conférence de presse Maison-Blanche, Donald Trump Iran, communication politique États-Unis, propagande militaire, discours politique analyse, CIA opération Iran, narration politique, géopolitique États-Unis

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Iran : pourquoi le récit du raid américain près d’Ispahan ne tient pas

11 Avril 2026, 00:37am

Iran : pourquoi le récit du raid américain près d’Ispahan ne tient pas
Présentée comme une opération de sauvetage de pilote, l’intervention américaine en Iran soulève des incohérences majeures. À mesure que les éléments émergent, une autre hypothèse s’impose : celle d’une opération plus vaste, centrée sur un objectif stratégique.

Le récit officiel existe. Le problème, c’est qu’il ne résiste pas à l’examen des faits.

L’opération américaine menée près d’Ispahan a été présentée comme un succès: récupération d’un pilote, absence de pertes, mission maîtrisée. Un schéma clair, immédiatement relayé.

 

Mais dès que l’on s’attarde sur la nature des moyens engagés, ce scénario devient difficile à soutenir.

 

Une mission de récupération de pilote obéit à des formats précis. Or ici, le dispositif mobilisé — plusieurs appareils lourds, une pénétration profonde en territoire iranien, une logistique conséquente — dépasse largement ce cadre. Ce décalage constitue une première faille.

 

Un second élément renforce cette fragilité: la localisation même de l’opération. La zone d’intervention se situe à proximité directe d’installations sensibles liées au programme nucléaire iranien. Cette proximité interroge. Elle suggère que l’objectif réel pourrait avoir été d’une autre nature.

 

L’analyse présentée lors du direct entre Idriss Aberkane et le journaliste d’investigation Pascal Clérotte avance une hypothèse structurée : l’opération aurait visé un stock d’uranium enrichi à 60 %, entreposé dans la région. Le scénario du sauvetage aurait alors servi de couverture en cas d’échec.

 

Les éléments connus — piste d’atterrissage improvisée, difficultés rencontrées sur le terrain, destruction des appareils — dessinent en effet une opération qui ne s’est pas déroulée comme prévu.

 

On ne mobilise pas un tel dispositif pour récupérer un pilote sans autre enjeu.

Au-delà de cet épisode, l’entretien élargit la perspective. Il évoque un détroit d’Ormuz toujours fonctionnel, des capacités iraniennes largement intactes, et des tensions croissantes au sein même du camp politique qui soutenait Donald Trump.

 

Ce qui se dessine n’est pas seulement une divergence d’interprétation. C’est un décalage entre un récit officiel stabilisé et une réalité plus complexe, moins maîtrisée, et potentiellement plus coûteuse qu’annoncé.

 

À retenir

  • Le dispositif engagé ne correspond pas à une mission classique de sauvetage.
  • La proximité d’Ispahan avec des installations nucléaires interroge sur l’objectif réel.
  • L’hypothèse d’une opération liée à l’uranium donne une cohérence d’ensemble.
  • Le récit officiel apparaît, au minimum, incomplet.

 

 

Accéder à l’analyse complète

Cet article propose une synthèse des principaux éléments.

Télécharger le dossier complet (version intégrale en PDF)
(analyse détaillée, sources et développement complet)

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«J’en n’ai RIEN À FOUTRE» s’ils ne négocient pas ! (pas nous)

13 Avril 2026, 09:20am

Publié par Thomas Veillet - Chroniqueur

«J’en n’ai RIEN À FOUTRE» s’ils ne négocient pas ! (pas nous)

On ne va pas dire que c’est une énorme surprise. On ne peut pas dire que c’était gagné d’avance, loin de là, mais pourtant, va falloir composer avec. Nous sommes donc repartis pour une semaine axée sur « la méthode Trump ». Vance s'est tapé 21 heures de discussions à Islamabad — sans parler du temps de vol pour faire l’aller-retour — tout ça pour ressortir de la salle avec le visage de quelqu'un qui vient de perdre au poker mais qui prétend déjà que l’autre a triché : « nous partons avec une proposition finale et notre meilleure offre. » En gros, il ne s'est rien passé. Rien. Nada. Zéro. Le néant diplomatique habillé en conférence de presse.

 

Par Thomas Veillet, chroniqueur - 13.04.2026

Same player shoot again

Et comme Trump ne peut physiologiquement et psychologiquement pas rester sans rien faire — c’est documenté, cliniquement — il a annoncé sa nouvelle « stratégie de la semaine » : le blocus naval du Détroit d’Ormuz. Effectif immédiatement. Ça plus le blocus des ports iraniens dès ce matin. Pour ceux qui n’ont pas écouté les experts de la télé depuis 2 mois et qui n’ont pas lu ces chroniques durant le même période — le Détroit d’Ormuz c’est l’endroit par lequel transitent environ 20% du pétrole mondial. Vous bloquez ça, et vous n’avez pas une crise de l’énergie, vous avez mieux, vous avez le remake de 1973 en préparation, version 4K HDR avec budget illimité et sans aucun plan de sortie ou une quelconque autre solution alternative. On est dans la merde et puis c’est tout.

 

Dès que Vance eut quitté Islamabad, les stratégistes du monde entier se sont jetés sur leurs calculatrices et sur ChatGPT pour essayer de faire une esquisse de ce qui pourrait éventuellement peut-être nous attendre et la conclusion est assez simple, rien de moins que le fait qu’une crise énergétique de grande ampleur nous attend au coin du bois. Ou plutôt au coin du détroit, devrais-je dire. On peut donc à nouveau considérer que la situation est « un poil » tendue. Ce matin au réveil, le pétrole version WTI est de nouveau de retour au-dessus des 100$. Même largement au-dessus des 100$, puisque là tout de suite, nous sommes à 104.82$ sur le baril. Et il est plutôt pratiquement certain que d’ici à que je publie cette chronique, que je finisse de l’écrire et de l’enregistrer, le baril a la capacité de faire à peu près n’importe quoi en fonction des publications de Trump tant qu’il n’est pas couché. Les futures S&P sont indiqués en baisse de 0.8% – ce qui est tout de même raisonnable et qui laisse supposer qu’il y a encore un peu d’espoir et que nous ne sommes pas encore en mode « panique totale ». Pas pour l’instant.

 

Soyons réalistes

Mais pour être honnête, qui est vraiment surpris en ce lundi matin ? Vous avez deux pays qui se détestent depuis que je suis né – et ça commence à faire un moment – et vous leur demandez de se mettre d’accord en 24 heures dans le lobby d’un hôtel d’Islamabad ? Il ne fallait pas non plus s’attendre à une explosion de bouchons de champagne dimanche matin sous prétexte que tout était plié. Les Américains ne veulent pas entendre parler du nucléaire iranien et veulent qu’Ormuz réouvre dans le quart d’heure et les Iraniens veulent de l’enrichissement nucléaire à profusion et ils veulent qu’on leur rembourse les dégâts des bombardements et si on se met à genoux devant eux, ils réouvriront « PEUT-ÊTRE » le détroit en facturant 2 millions de dollars le bateau qui passe.

 

Autant demander à un vigneron valaisan de servir du chasselas vaudois à sa cérémonie de mariage. C’était perdu d’avance. Alors vous me direz que c’est facile de dire ça APRÈS et qu’on est toujours plus intelligent APRÈS et c’est vrai. Mais en même temps quand vous avez deux camps qui arrivent à la table des négociations avec des demandes aussi éloignées les unes des autres, on ne pouvait pas non plus s’attendre à voir le baril à 60$ ce matin. Surtout avec un Donald Trump qui, on le sait, a une capacité de tolérance et de flexibilité proche de zéro. Alors bien sûr, tout n’est pas fini. Les frappes aériennes n’ont pas encore repris et l’Iran n’est pas encore à l’âge de pierre. Mais le Président Américain est en phase d’hyperexcitation sur le clavier de son smartphone et, à partir de là, on ne peut rien exclure venant de sa part.

 

C’est reparti pour un tour de manège

À l’heure où je vous parle, c’est-à-dire autour de 5 heures du matin, heure de Genève, c’est-à-dire dimanche soir, 23 heures, heure de Washington. Trump vient de déclarer aux journalistes avec le flegme et la diplomatie qu’on lui connait : « J’en n’ai rien à foutre si les Iraniens reviennent à la table de négociations ou pas ». Voilà. Après 50 ans de politique étrangère américaine au Moyen-Orient, des milliards et des milliards de dollars, plusieurs guerres, quelques milliers de morts et vingt et une heures de négociations à Islamabad — et on termine avec un « je m’en fous » balancé à la presse sans la moindre citation qui pourrait finir dans les livres d’histoire. On est bien loin de la longue liste des citations historiques que Churchill, Roosevelt ou Eisenhower nous avaient gratifié en leur temps. Trump a inventé le nihilisme géopolitique comme stratégie d’État. Desproges aurait adoré.

 

Donc au bilan final de ce week-end, les négociateurs ont constaté qu’il y avait des « divergences » qui – pour l’instant ne sont pas irréconciliables – mais il va falloir pas loin d’un miracle pour que d’ici 10 jours on trouve une solution qui empêche Trump de transformer l’Iran en grand parking. Aujourd’hui, à 16h00, juste après l’ouverture du marché à New York — le blocus entrera en vigueur. La Marine américaine va bloquer le détroit d’Ormuz et les ports iraniens. Tous les navires. Toutes les nationalités. Tous les pavillons, plus personne ne passera s’ils viennent des ports iraniens. Ce qui signifie concrètement que si un cargo battant pavillon panaméen essaie d’aller livrer des pastèques à Bandar dès ce soir, il croisera un destroyer américain. État de fait qui ouvre d’ailleurs sérieusement une autre question subsidiaire fascinante : est-ce que les membres de l’OTAN vont participer ? Réponse de Trump, dimanche soir : si l’OTAN ne l’aide pas, Washington examinera sérieusement sa relation avec l’organisation. Lui qui cherche la première occasion pour rompre le contrat avec l’OTAN, va pas falloir le pousser trop loin. Donc non seulement on bloque le Détroit, mais en passant on remet en question l’alliance militaire qui structure la sécurité occidentale depuis 1949. Comme ça. Simplement. Un dimanche soir. Entre deux tweets. On n’en parle pas trop pour le moment, mais il faut juste espérer que les Houthis n’aient pas la même idée que Trump et décident eux de bloquer le détroit de Bab al-Mandab, vous savez celui qui se trouve en face de Djibouti et qui permet de remonter au canal de Suez. Histoire de bien foutre la merde sur le « reste du commerce mondial ».

 

Pour être parfaitement clair au milieu de tout ça, le Président du Parlement iranien a répondu à Trump sur les réseaux sociaux — parce qu’évidemment en 2026 les crises militaires se gèrent sur les réseaux sociaux — avec cette formule qui a le mérite de la concision : « Si tu veux te battre, on se battra » Deux puissances nucléaires (l’une officielle, l’autre en cours de fabrication accélérée depuis que les négociations ont échoué) qui se répondent en moins de 280 caractères. C’est ça la diplomatie internationale en 2026 sous Trump 2.0.

 

L’Asie, les doutes et la prolongation du cessez-le-feu

Ce matin, soyons clairs, c’est de nouveau la merde. MAIS, le Wall Street Journal rapporte quand même que plusieurs pays travailent à ramener les deux parties à la table des négociations. La porte reste ouverte, un second round serait possible dans les jours qui viennent, et le cessez-le-feu de deux semaines pourrait être prolongé. On peut rêver. Sauf que Trump s’en fout. Et le blocus commence quand même à 16h00. Alors soit il bluffe — ce qu’on appelle dans les cercles académiques le TACO Pattern — soit il ne bluffe pas, et là on entre dans un territoire que personne, vraiment personne, n’a envie d’explorer. On parle donc de crise énergétique totale qui vous donnera envie d’acheter une voiture électrique comme le Premier Ministre français pousse à le faire entre deux épilations de sourcils et d’autres parlent carrément de « black swan » à venir. Moi personnellement, je parle de lundi matin avec beaucoup de liquidités et des positions légères pas trop risquées, parce qu’après pas mal d’années à décortiquer ces marchés, j’ai appris une chose : quand les gens qui normalement exagèrent commencent à être mesurés, c’est qu’ils ont vraiment peur.

 

Pour l’instant, la baisse des marchés asiatiques est mesurée. On dirait presque que voir le baril monter de 8% ne fait plus peur à personne tellement on est habitué. Le Nikkei et le Kospi Coréen sont en baisse de 1.3%, la Chine recule à peine d’un quart de pourcent pendant qu’Hong Kong recule de 1.46%. Et pendant que tout le monde est devenu expert sur Ormuz, Bab al-Mandab et que chacun connait la différence entre le Brent et le WTI, Ryosei Akazawa — ministre du Commerce japonais, négociateur commercial ET apparemment économiste du dimanche — est passé sur NHK pour expliquer que la Banque du Japon pourrait relever ses taux en avril pour renforcer le yen et contenir l’inflation pétrolière. Techniquement cohérent. Pratiquement inutile. Mais ça donne l’impression de faire quelque chose, ce qui en politique économique compte pour à peu près la moitié du travail. Le raisonnement : yen plus fort = pétrole importé moins cher en monnaie locale. Vrai. Sauf que le Japon importe 90% de son énergie, que son économie tourne à l’export, que son marché obligataire est structurellement fragile, et que remonter les taux dans ce contexte c’est soigner la fièvre avec un traitement qui risque de tuer le patient. Mais les spécialistes disent que « les discussions avancent bien ». Évidemment. Mais juste pour bien commencer la semaine, on se souviendra qu’en juillet 2024, la BOJ avait déjà monté les taux de 0.25% et une semaine après, le Nikkei avait perdu 12% intraday. Donc, ça serait pas mal qu’en pleine crise énergétique, on ne tape pas EN PLUS une crise financière. Bref, comme disait le gars qui tombait d’un immeuble en passant devant le 3ème étage : « jusque-là, tout va bien ». Et le rendement du 10 ans japonais est à 2.485%.

 

Conclusion en moins de 280 caractères

Voilà donc le tableau complet de ce lundi matin. Le pétrole à presque 105 dollars, un détroit bloqué par décret de smartphone, une alliance atlantique remise en question, des banques qui gagnent de l’argent sur le chaos ambiant — et quelque part à Téhéran, un Président du Parlement qui répond à la superpuissance mondiale en 280 caractères chrono : « viens te battre ». On a connu des débuts de semaine plus sereins. On en a peut-être connu des plus dangereux — mais franchement, on cherche encore lesquels.

 

Ce qu’on sait avec certitude, c’est que le TACO Pattern va être testé cette semaine encore une fois. Soit Trump bloque vraiment, soit il recule — et dans les deux cas, les marchés vont souffrir. Parce que si ça bloque pour de vrai, c’est la crise énergétique. Et si Trump recule, c’est la crédibilité américaine qui finit au fond du Détroit d’Ormuz avec les autres épaves. Déjà que la crédibilité en question n’est pas terrible — les porte-parole continuent quand même de dire que « les discussions avancent bien ». Pour être honnête, personne ne les croit.

 

En attendant : gardez des liquidités, regardez le baril, et méfiez-vous de quiconque vous dit qu’il a compris ce qui va se passer. Parce que la seule chose dont on puisse être absolument certain ce matin — après vingt et une heures de négociations à Islamabad, un blocus naval annoncé sur Truth Social et une alliance militaire fragilisée entre deux tweets — c’est que personne, mais alors vraiment personne, n’a la moindre idée de ce qui va se passer.

 

On se voit demain pour la suite des aventures d’Oncle Donald au Moyen-Orient. Amenez du pop-corn, beaucoup de café et une voiture électrique, tant qu’à faire.

 

Thomas Veillet - Investir.ch

 

« j’en ai rien à foutre s’ils reviennent négocier »

Donald J. Trump 45ème et 47ème Président Américain (et on espère pas 48ème)

«J’en n’ai RIEN À FOUTRE» s’ils ne négocient pas ! (pas nous)

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Guerre Iran États-Unis 2026 : purge militaire à Washington et conflit dans l’impasse

3 Avril 2026, 19:15pm

Publié par Louis Giroud

En pleine guerre Iran États-Unis 2026, l’éviction du général Randy George, suivie de celle de onze autres officiers supérieurs, marque un tournant critique dans la gestion du conflit. Cette purge au sommet de l’armée américaine intervient alors que les opérations militaires contre l’Iran se poursuivent dans un contexte de fortes tensions stratégiques.

Guerre Iran États-Unis 2026 : purge militaire à Washington et conflit dans l’impasse

Depuis le lancement des frappes américaines le 28 février 2026, l’objectif affiché par Donald Trump était clair : neutraliser les capacités militaires iraniennes et rétablir un rapport de force favorable. Mais sur le terrain, la situation apparaît beaucoup plus incertaine.

Selon l’analyse de Régis Le Sommier, cette vague d’évictions révèle une fracture interne profonde au sein de l’appareil militaire. Avant même l’offensive, des réserves avaient été émises par le chef d’état-major Dan Caine : manque de soutien international, vulnérabilité des bases américaines, capacités de défense insuffisantes. Des avertissements aujourd’hui confirmés par l’évolution du conflit.

Guerre Iran États-Unis 2026 : une stratégie contestée en interne

La purge semble répondre à une logique de verrouillage politique et militaire. Dans un contexte où la guerre en Iran 2026 s’enlise, toute dissidence interne apparaît désormais neutralisée.

Le renseignement américain estime que seule une partie des capacités iraniennes a été détruite, laissant intact un potentiel significatif de missiles et de drones. Cette réalité contraste avec les déclarations officielles, alors même que les combats se poursuivent à un rythme soutenu dans la région.

Parallèlement, un cessez-le-feu temporaire a été évoqué, conditionné notamment à la réouverture du détroit d’Ormuz — point stratégique majeur du conflit — sans garantie de stabilisation durable.

Crise politique à Washington et gouvernance sous tension

La dynamique ne se limite pas au champ militaire. Le limogeage de la ministre de la Justice Pam Bondi, après celui de Chris Noem, alimente les critiques sur une concentration du pouvoir autour du président.

Des figures politiques comme Elizabeth Warren dénoncent une dérive institutionnelle, dans laquelle les appareils d’État seraient mobilisés à des fins politiques.

Dans le même temps, les soupçons visant le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, ainsi que la nomination de proches comme Charles Kushner, illustrent un fonctionnement fondé sur la loyauté personnelle plus que sur l’expertise.

Conflit Iran 2026 : vers une escalade incontrôlable ?

Sur le terrain, la guerre Iran 2026 continue de produire ses effets. Les frappes américaines ont récemment visé des infrastructures stratégiques iraniennes, tandis que Téhéran conserve des capacités de riposte importantes et maintient la pression dans la région.

Le détroit d’Ormuz reste au cœur des tensions, avec des négociations en cours sous médiation internationale, dans un climat de méfiance persistante entre Washington et Téhéran.

Malgré les déclarations optimistes de l’administration américaine, aucun des objectifs initiaux — affaiblissement décisif de l’Iran, stabilisation régionale, issue politique claire — n’est atteint à ce stade.

La guerre Iran États-Unis 2026 s’inscrit désormais dans une logique d’enlisement, où chaque acteur conserve des capacités de nuisance élevées, rendant toute issue rapide improbable.

Louis Giroud

 

 

Ci-dessous - Voir et télécharger l’analyse complète (pdf)

(Analyse détaillée, sources et développement complet)

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Impérialisme américain : un système de domination sans empire visible

1 Avril 2026, 13:53pm

Publié par Samir Saul

L’impérialisme américain ne repose plus sur des colonies ou une domination territoriale classique. Il s’exprime aujourd’hui à travers un système de contrôle informel, fondé sur la puissance militaire, l’influence économique et le rôle central du dollar dans les échanges internationaux.

Par Samir Saul, historien, professeur d'histoire à l'Université de Montréal

Impérialisme américain : un système de domination sans empire visible

Contrairement aux empires européens du passé, les États-Unis n’administrent pas directement des territoires. Leur influence passe par des relais locaux, des élites politiques et économiques intégrées au système, et des mécanismes de contrainte indirecte. L’usage du dollar comme monnaie mondiale constitue un levier décisif, permettant d’attirer les capitaux étrangers et de financer une économie largement dépendante de l’extérieur.

Ce modèle s’accompagne d’un discours idéologique destiné à légitimer l’action extérieure. Les notions de démocratie, de droits humains ou de liberté sont mobilisées pour justifier des interventions qui relèvent en réalité d’intérêts stratégiques et économiques. Ce récit vise principalement les opinions publiques occidentales, tandis que les pays concernés perçoivent plus directement les logiques de domination à l’œuvre.

Cependant, cet impérialisme informel montre aujourd’hui des signes d’essoufflement. Les échecs militaires, la crise financière de 2008 et la montée en puissance de la Chine et de la Russie ont remis en cause l’ordre unipolaire qui dominait depuis la fin de la guerre froide.

La mondialisation, longtemps présentée comme un horizon stable, apparaît désormais comme un facteur de fragilité. Dans ce contexte, l’Europe elle-même se trouve confrontée à des choix stratégiques coûteux, révélant une dépendance persistante vis-à-vis des États-Unis.

L’impérialisme américain entre ainsi dans une phase de transformation. Moins dissimulé, plus contesté, il s’inscrit dans un monde en recomposition, marqué par l’émergence d’un équilibre multipolaire encore instable, où les rapports de force continuent de structurer les relations internationales...

 

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Lawrence Wilkerson: Israël pourrait disparaître et lancer une frappe nucléaire

29 Mars 2026, 09:53am

Publié par Glenn Diesen - transcription SLR

Lawrence Wilkerson: Israël pourrait disparaître et lancer une frappe nucléaire

Compte rendu de l'entretien avec le colonel Lawrence Wilkerson

Ancien chef de cabinet du secrétaire d'État des États-Unis

Trump gagne du temps sans savoir comment en sortir

Sur les comptes à rebours successifs imposés à l'Iran — 48 heures, puis 5 jours, puis 10 jours — Wilkerson est catégorique: Trump essaie de racheter du temps, sachant qu'il en manque, sans connaître d'autre manière de procéder. Il a un cabinet suffisamment servile pour le suivre. Il ne sait pas comment s'en sortir. Il est dedans, profondément dedans, et il en prend conscience malgré sa mégalomanie qui s'intensifie chaque jour.

 

La principale personne qui l'a entraîné dans cette situation est Benyamin Netanyahou, lequel n'a aucune sympathie pour lui et l'emmènerait avec lui en enfer sans hésiter.

 

Parallèlement, Trump rassemble des forces à travers le monde. Pas assez pour envahir l'Iran — une telle tentative déclencherait selon Wilkerson une procédure de destitution soutenue par son propre parti. Ce qu'il fait, c'est regrouper des unités d'opérations spéciales: le 160e SOAR (régiment d'aviation des opérations spéciales), des Rangers, des éléments venus de Ramstein, d'Italie, du Japon. L'objectif apparent: frapper vite sur quelques îles du Golfe — Karg par exemple — causer des dégâts dans le principal port iranien, puis obtenir un mouvement dans des négociations qui, en réalité, n'ont pas encore eu lieu.

 

Les négociations: un mensonge

Ce que l'envoyé Witkoff a déclaré publiquement sur les négociations est selon Wilkerson un mensonge complet. Une source fiable lui a confirmé que Witkoff n'a pas rencontré un seul Iranien. Il a traité avec des Pakistanais, des Omanis, des acteurs offrant leurs bons offices. Pas un seul Iranien.

 

Dans ce contexte, Wilkerson cite le discours du ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghtchi lors de la réunion d'urgence spécialement convoquée à l'ONU, après le bombardement d'une école iranienne ayant causé la mort de nombreux écoliers. Abbas Araghtchi a déclaré: "Deux régimes nucléaires tyranniques ont attaqué mon pays. C'est la deuxième fois qu'ils torpillent la diplomatie." Il a énuméré: 600 écoles bombardées, des hôpitaux, des maisons de retraite, des ambulances fixes et mobiles, des sources d'eau, des sources de nourriture. "Tout cela constitue des crimes de guerre. Tout cela est le résultat du monde qui ignore la Palestine." Abbas Araghtchi a ensuite ramené la discussion à ce crime originel et conclu que l'Iran avait décidé de tenir.

 

Wilkerson note qu'Abbas Araghtchi est un diplomate hors pair, que Witkoff serait mort de peur à l'idée de se trouver dans la même pièce que lui, et que Witkoff et Kushner ne font que gagner de l'argent lors de leur tournée d'envoyés diplomatiques.

 

L'économie mondiale déjà fracturée

Wilkerson revient sur les répercussions économiques. 500 navires se trouvent au large du détroit d'Ormuz sans destination. Les équipages sont à bord — 10 à 12 personnes par bâtiment, soit environ 3 000 à 4 000 marins — bloqués. Le commerce mondial est interrompu d'une manière dont il ne se remettra pas avant des années.

 

Des matières premières dont on ignorait l'importance transitent par le détroit d'Ormuz: l'hélium, indispensable à la fabrication des puces informatiques les plus sophistiquées; l'urée, dont une proportion considérable emprunte ce passage. Deux trimestres consécutifs de contraction: selon la définition standard, les États-Unis sont déjà en récession. Il y a de fortes chances que cela devienne une dépression — une dépression mondiale. Historiquement, une telle situation ne se résout pas facilement, et encore moins lorsqu'on continue simultanément à bloquer les échanges mondiaux.

 

Wilkerson note que ni Scott Bessent ni Donald Trump ne semblent comprendre ce qu'ils infligent à l'économie mondiale. S'ils le savent, dit-il, ils devraient être arrêtés. Car il ne s'agit pas seulement des États-Unis: sept à huit milliards de personnes seront gravement touchées si le processus n'est pas stoppé très vite — et même un arrêt immédiat ne garantit rien, le processus étant déjà enclenché. Le pays est endetté à hauteur de 40 000 milliards de dollars au total. En Californie du Sud, le gallon d'essence dépasse 8 ou 9 dollars. La récession est déjà là. Pour qu'elle devienne dépression, il suffit que cela baisse encore un peu.

 

La guerre à l'ère de la mondialisation

Wilkerson rappelle un travail de réflexion mené au Naval War College: un mémoire sur les détroits critiques du monde. Il en avait identifié environ six ou sept dont le contrôle — aérien, naval, sous-marin, spatial — pouvait mettre le monde à genoux. Le détroit d'Ormuz n'était pas le plus grave des cinq principaux identifiés, mais il en faisait partie. Le Bab el-Mandeb et la mer Rouge étaient jugés plus sérieux. Introduire un élément perturbateur dans ces scénarios produisait déjà, il y a vingt-cinq ans, un monde très gravement désorganisé. La mondialisation d'aujourd'hui est bien plus avancée.

 

Il note par ailleurs que certains acteurs financiers semblent fomenter un conflit mondial et ne seront pas satisfaits tant qu'ils ne l'auront pas obtenu. Il les avertit: les récriminations seront lourdes. Personne ne pourra entrer et sortir du marché pour faire fortune face à un échange nucléaire, lequel serait la fin de la race humaine. Ronald Reagan en était lui-même arrivé à cette conclusion vers la fin de son second mandat.

 

Israël: effondrement militaire et impasse politique

Au Liban, la situation ne se passe pas bien pour Israël. Le Hezbollah a démontré une capacité remarquable à stopper les colonnes de chars: il détruit le char de tête, puis celui de queue, puis élimine ceux qui se trouvent entre les deux. Des tankistes israéliens abandonnent leurs véhicules et fuient sur les collines longeant les colonnes. Sept ou huit Merkava ont déjà été perdus dans une seule colonne.

 

Face à cela, Netanyahou a annoncé la mobilisation de 400 000 hommes supplémentaires. Wilkerson soulève immédiatement la contradiction: lors de la mobilisation précédente de 300 000 hommes, 30 % ne s'étaient pas présentés. Où trouver 400 000 autres ? Des personnes de plus de 65 ans, de moins de 18 ans ? Israël n'est pas une nation suffisamment grande.

 

Plus grave: un général de Tsahal s'arrache les cheveux et pleure devant la caméra. Des maires font de même. Il n'y a pratiquement plus de défense aérienne en Israël, et l'Iran n'a pas épuisé ses missiles. Il peut désormais utiliser des drones bon marché pour infliger de lourds dégâts, sans que rien ne soit disponible pour les abattre. À Gaza, les FDI dans leur composante terrestre n'ont toujours pas vaincu le Hamas. C'est le point sur lequel Naftali Benett attaque Netanyahou publiquement.

 

Le chef d'état-major de Tsahal, le lieutenant général Samir, a averti que l'armée israelienne pourrait s'effondrer sur elle-même en raison d'une pénurie de personnel.

 

Wilkerson est direct: Israël va disparaître en tant qu'État juif au Levant. Netanyahou présidera à cette disparition. Il dit ne ressentir aucune joie à voir se réaliser ce qu'il prédit depuis longtemps. La sortie de crise imposerait à Netanyahou d'affronter la réalité — ce qui le conduirait probablement en prison. C'est un obstacle considérable pour lui.

 

L'Iran, le nucléaire et le seuil franchi

Le professeur Ted Postal, physicien émérite au MIT et conseiller sur les questions nucléaires, a appelé Wilkerson à William and Mary pour un long entretien. Sa thèse: il y a au moins 75 à 80 % de probabilité que l'Iran dispose désormais d'une quantité suffisante d'uranium enrichi et d'une installation profondément enfouie lui permettant de fabriquer une bombe, de la placer sur un missile Qamar ou un modèle similaire de type Mark 3 ou Mark 4, et de la livrer — peut-être même plusieurs.

 

Ce récit rappelle à Wilkerson la mission de Jim Kelly, secrétaire adjoint pour la région Pacifique sous George W. Bush, qui s'était rendu à Pyongyang avec un programme économique solide — une offre ayant demandé beaucoup d'efforts pour être acceptée par Bush et encore plus par Cheney. En échange du renoncement à l'arme nucléaire, Kang Sok-ju avait regardé Kelly et déclaré, traduit immédiatement du coréen: "Nous avons déjà la bombe." La mission diplomatique s'était terminée sur l'heure.

 

Wilkerson pense voir la même combinaison de talent, de capacité et d'intention profondément enfouie en Iran. Si les Iraniens ont pris la décision que Ted Postal croit qu'ils ont prise — et qu'ils en ont la capacité, le matériel et l'expertise — une phase entièrement nouvelle s'ouvre. L'Iran n'en aurait pas une ou deux, mais trois ou quatre, peut-être cinq. Les Nord-Coréens, à leur époque, en déclaraient six à douze.

 

La question qui suit est immense: comment l'Iran le démontre-t-il ? Et cela conduit directement à Netanyahou, que Wilkerson considère comme la personne la plus susceptible d'utiliser non pas une mais plusieurs armes nucléaires lorsqu'il sera acculé, pleinement conscient de l'impasse. Cette impasse pourrait être précipitée par les élections esquissées qui approchent en Israël.

 

Abbas Araghtchi l'a dit à l'ONU: "Nous sommes un État non nucléaire attaqué par deux États dotés de l'arme nucléaire, l'un reconnu, l'autre non." Il a ajouté: peut-être trois très bientôt. Et il convient de se demander également quel accord Mohamed ben Salmane a passé avec le Pakistan, et si le Pakistan s'y tiendra.

 

La liste de cibles iranienne et le scénario d'escalade

L'Iran dispose d'une liste précise de cibles dans chaque État du Golfe: Arabie Saoudite, Émirats Arabes Unis, Qatar, Bahreïn. Des cibles comprenant tous les points décisifs de la région. C'est une étape intermédiaire dans leur planification.

 

Le scénario que Wilkerson décrit: les États-Unis déploient au sol environ 4 500 hommes — le 82e groupe aéroporté, des Rangers, le régiment d'aviation des opérations spéciales depuis Fort Campbell, des unités rassemblées autour de Ramstein, venues d'Italie, du Japon, d'Okinawa. Ils atterrissent sur une ou deux îles du Golfe, y compris peut-être Karg, causent quelques dégâts. L'Iran décide alors de passer à l'étape intermédiaire et attaque toutes ces cibles. Résultat: chaque État du Golfe mis à genoux. L'installation saoudienne qui produit environ 12 millions de barils de pétrole par jour est parmi ces cibles. Une partie passe par un oléoduc vers Jeddah et la mer Rouge — où les Houthis intercepteront probablement le flux. La majorité passe par le détroit d'Ormuz.

 

Les alliés américains de la région ne seront pas seulement perdus dans le sens où ils ne voudront plus de la protection américaine. Ils seront devenus des cas désespérés. Leurs propres populations s'en prendront aux pouvoirs en place.

 

Ensuite vient la question des armes nucléaires. Wilkerson est direct: il ne pense pas que Trump s'interdirait d'y recourir contre l'Iran. Il ne pense pas que Netanyahou s'en priverait non plus. Ce qui reste alors: l'empire et son État vassal en Méditerranée utilisant des armes nucléaires contre un État apparemment non nucléaire pour le détruire. La seule façon d'y parvenir, c'est d'en utiliser beaucoup. Un sous-marin lanceur d'engins américain dans la mer d'Arabie déchargeant ses Tridents.

 

Et de l'autre côté: deux pays avec les mêmes arsenaux. La Russie, encore plus grand que celui des États-Unis. La Chine, légèrement plus petit mais en pleine expansion. Les trois principales puissances nucléaires du monde se faisant face dans l'hypothèse que les États-Unis viennent d'utiliser massivement l'arme nucléaire contre l'Iran. Wilkerson dit qu'il préférerait la tombe avant d'en arriver là.

 

Trump a dit qu'il ne le ferait pas. Mais combien de fois a-t-il dit qu'il ne ferait pas quelque chose pour le faire quand même.

 

La performance militaire américaine: un réquisitoire

En termes militaires, Wilkerson décrit ce qu'il observe comme la pire performance qu'il ait jamais vue de la part d'une cellule de commandement des États-Unis. Il tient responsable l'ensemble de la chaîne, du général Keen jusqu'au président. Il cite Keen à la télévision: le général parle des îles que les Émirats ont proposées, y compris cette île contestée avec l'Iran depuis environ 50 ans — la « petite Sparte ». Il explique que depuis là, on peut atteindre les objectifs.

 

Wilkerson répond qu'un major ou lieutenant colonel qui lui aurait tenu ce discours lors d'un exercice aurait été expulsé du plateau. La mission n'est pas d'atteindre des objectifs. La mission, c'est d'accomplir la mission. Et Keen aurait été incapable de dire quelle était la mission.

 

Sur le secrétaire à l'Énergie: son département supervise les armes nucléaires, raison pour laquelle il est le dernier membre statutaire du Conseil de sécurité nationale. Son prédécesseur le plus qualifié était physicien nucléaire et avait apporté une expertise décisive aux négociations du JCPOA sous Obama. L'actuel, selon Wilkerson, est un babouin.

 

La sortie possible: déclarer la victoire et partir

Wilkerson envisage une seule issue raisonnablement réaliste: déclarer la victoire et partir. Laisser Israël à son propre sort. Lever toutes les sanctions américaines contre l'Iran, pousser les Européens à lever les leurs. Dire à l'Iran: reconstruis ton État. Il irait jusqu'à offrir des réparations. Et dirait à Israël: arrêtez les tueries. Il sait que cela n'arrivera pas. Il dit rêver éveillé.

 

Mais ce type d'opération plairait probablement à Trump, qui pense pouvoir tout enjoliver auprès de ses partisans. Avec le noyau dur de MAGA, il pourrait transformer cela en victoire. Ce qui viendrait ensuite: les élections de mi-mandat. Les sondages montrent une défaite catastrophique du parti républicain. La destitution ne serait pas loin derrière, y compris de la part du propre parti de Trump.

 

Wilkerson se souvient de Dick Nixon, de l'hésitation des Républicains avant de se joindre à la procédure — puis du jour où ils sont allés à la Maison Blanche lui présenter les documents. Nixon avait préféré démissionner plutôt qu'être le premier président destitué avec succès. Wilkerson pense que c'est ce qui doit arriver à Trump. Il ajoute, en souriant: c'est probablement dans une camisole de force que Trump quittera la Maison Blanche.

 

L'hubris impérial, racine du désastre

Wilkerson s'était montré prudemment optimiste au début du second mandat de Trump. Durant son premier mandat, Trump n'avait lancé aucune nouvelle guerre — à peu près le premier président à ne pas l'avoir fait. Tout reposait sur l'idée que les États-Unis devaient s'adapter à la nouvelle répartition internationale du pouvoir, mettre fin aux guerres sans fin au Moyen-Orient, se retirer et terminer la guerre en Ukraine. Non par altruisme, mais pour se concentrer sur la Chine et l'hémisphère occidental. Un an plus tard, les États-Unis sont toujours en Ukraine et lancent la pire guerre au Moyen-Orient.

 

Sur la responsabilité profonde: John Mearsheimer, cofondateur avec lui du Quincy Institute, pense que tout est la faute d'Israël — ou plutôt la faute américaine pour avoir laissé Israël faire. Wilkerson n'est pas en désaccord sur le fait qu'Israël contrôle le Congrès et beaucoup d'autres aspects de la vie politique américaine, dans une mesure que les Américains découvrent aujourd'hui avec stupéfaction. Mais il pense que la racine est plus profonde: l'hubris impérial. Il dit l'avoir vu de près lorsque la guerre froide s'est terminée et que HW Bush a été battu. Depuis lors, les États-Unis ont complètement perdu la tête. C'est presque comme si la victoire dans la guerre froide les avait rendus déments.

 

Mais ce n'était pas une victoire. Gorbatchev leur a donné l'Union soviétique. Ils ne l'ont pas prise.

 

Jack Matlock, qui était là pour négocier la fin de la guerre froide, avertit également: lorsque cette fin a été réécrite — transformée d'une négociation de 1989 en une victoire de 1991 — l'ADN de la direction politique américaine a changé. L'idée est devenue que la paix ne se crée pas par la compréhension mutuelle et la diplomatie, mais en fixant l'adversaire et en le vainquant. C'était la philosophie de Richard Cheney. La peur, disait-il — Wilkerson l'a entendu plus d'une fois — vaut bien mieux que l'amour.

 

Entretien avec Glenn Diesen. Compte rendu établi à partir de la transcription originale de la vidéo: «Lawrence Wilkerson: Israël pourrait disparaître et lancer une frappe nucléaire» - Rewriting: SLR - Louis Giroud

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L'Iran attaqué, interrogé pour répondre de ses répliques

21 Mars 2026, 23:01pm

Publié par Louis Giroud

Après vingt jours sous les feux de la première démocratie du monde et de l'armée la plus éthique du monde... Interrogatoire...

 

Mohammad Amin-Nejad, ambassadeur d'Iran en France, était l'invité du Quartier général sur BFMTV le jeudi 19 mars. Vingt jours après le début des frappes américano-israéliennes sur le territoire iranien, il a pris la parole sur l'état du pays, la mort du guide suprême Ali Khamenei, le dossier nucléaire, les frappes iraniennes sur les installations pétrolières de la région, et la répression sanglante de manifestants. Entretien conduit avec Ulysse Gosset.

L'Iran attaqué, interrogé pour répondre de ses répliques

L'Iran après vingt jours de guerre

Le 28 février, l'Iran a été la cible d'une «agression américano-israélienne» dont l'objectif était de renverser le pays et de mettre en œuvre des plans de division du territoire. Cette attaque est intervenue alors que des négociations étaient en cours — deux cycles avaient déjà eu lieu, un troisième portant sur les aspects techniques était prévu le lundi. Le samedi précédent, les deux puissances — l'une nucléaire déclarée, l'autre disposant d'un arsenal caché — ont lancé leurs frappes.

 

Réfutation des déclarations de Netanyahu

Face aux affirmations du Premier ministre israélien selon lesquelles l'Iran n'aurait plus la capacité de produire des missiles balistiques ni d'enrichir de l'uranium, Amin-Nejad a répondu que Netanyahu est «l'artisan du mensonge et de guerre». Depuis les années 1990, ce dernier prétendrait que l'Iran se trouve à une semaine ou un mois de l'arme atomique. L'ambassadeur a rappelé que les installations nucléaires iraniennes, placées sous la supervision de l'Agence internationale de l'énergie atomique, ont été bombardées illégalement par les États-Unis et Israël. Deux jours avant l'interview, le directeur général de l'AIEA, Rafael Grossi, avait déclaré à voix haute n'avoir «aucune preuve d'un aspect militaire des activités nucléaires iraniennes». Pour les installations bombardées, un mécanisme spécial d'inspection était nécessaire: c'était la première fois qu'une puissance étrangère frappait militairement des installations nucléaires pacifiques.

 

Les dirigeants iraniens et leur exposition

Les pertes parmi les dirigeants iraniens sont «immenses», selon l'ambassadeur. Il a tenu à souligner que les responsables iraniens «ne se cachent pas». Le guide suprême Ali Khamenei vivait comme n'importe quel citoyen ordinaire et n'avait jamais changé de maison. Il a été tué avec son épouse, son fils, sa belle-fille, sa fille, ses neveux et ses petits-enfants. «Nos dirigeants ne sont pas derrière le peuple. Ils sont toujours devant le peuple.»

 

La question des négociations

L'ambassadeur a affirmé que l'Iran n'a pas «quitté la table de négociation» — ce sont les autres qui ont rompu les discussions. Il ne dispose pas d'informations sur l'existence actuelle de contacts avec Washington. Une reprise reste possible, «mais il y a des conditions». Les cycles précédents avaient montré que l'absence de mécanisme international efficace permettait à l'agresseur de répéter ses actions. Le Conseil de sécurité des Nations Unies manque de sérieux pour condamner les agressions. Trump est désigné comme «le premier à avoir détruit toutes ces règles internationales», sachant que les autres acteurs «n'osent pas ou ne veulent pas mettre un frein à l'expansion des violations du droit international».

 

Les frappes iraniennes sur les installations pétrolières régionales

L'Iran nourrit un «sentiment d'amitié et de fraternité» à l'égard des pays arabes de la région — même culture, mêmes proximités. L'un des objectifs de l'agression contre l'Iran était précisément de semer la discorde entre Téhéran et ses voisins arabes, pour faire oublier Gaza et autres exactions. Sur une installation omanaise touchée, l'Iran avait immédiatement qualifié l'incident de «faux drapeau» — sans intention ni volonté d'attaquer ce réservoir.

 

Pour le reste de la région, l'Iran avait préalablement informé par écrit le secrétaire général des Nations Unies que «les bases militaires et les intérêts américains dans la région sont des cibles légitimes pour nos forces armées». Là où se trouvent des intérêts américains, là se trouve une cible légitime. Pour le gaz qatari, les États-Unis et Israël avaient eux-mêmes frappé dans le passé le gisement commun entre l'Iran et le Qatar. Les Qataris «savent bien qu'ils ne sont pas nos objectifs». Si des Américains se trouvaient dans un hôtel de la région, «l'hôtel est l'objectif». Les pays arabes de la région, a-t-il conclu, savent que les intentions iraniennes ne visent pas leurs populations — le sentiment de fraternité n'a pas changé.

 

L'impact sur l'économie régionale et européenne

Interrogé sur l'effet des frappes sur l'économie européenne, Amin-Nejad a répondu par l'affirmative, tout en rejetant l'idée d'une «stratégie du chaos». L'Iran lui-même souffre de la hausse des prix du pétrole. Il produit une quantité limitée d'hydrocarbures, dont la majorité est consommée localement. Ses exportations sont déjà comprimées par les sanctions américaines et occidentales. Il importe massivement la technologie, les équipements et les machines. «On est dans le même bateau.» Quant à savoir qui fait basculer la région, l'ambassadeur a cité le chef démissionnaire du Centre national américain de lutte contre le terrorisme, qui avait déclaré que l'Iran n'était pas une menace directe. Trump aurait agi sous la pression du lobby israélien.

 

Le dossier nucléaire — uranium enrichi et offres iraniennes

Raphaël Grossi, directeur général de l'AIEA, avait indiqué au journaliste que les 440 kilos d'uranium enrichi à 60 % n'avaient aucune justification civile et que cette quantité permettrait de fabriquer dix à onze bombes nucléaires. Amin-Nejad n'a pas contesté la quantité. Il a rappelé que depuis 2004, soit depuis plus de vingt ans, le guide suprême a émis une fatwa contre l'arme atomique. L'Iran a engagé des négociations en 2013, conclu un accord avec les grandes puissances en 2015, et quatorze à seize rapports de la même agence ont confirmé la nature pacifique des activités nucléaires iraniennes. Aucun rapport, avant le retrait américain de l'accord en 2018, n'a établi que l'Iran cherchait l'arme atomique.

 

Sur l'enrichissement à 60 %, il a fourni une explication technique: le réacteur nucléaire iranien, fourni à l'origine par les États-Unis dans les années 1950, nécessite un combustible enrichi à 90 %. Pour alimenter ce réacteur, l'Iran avait d'abord enrichi à 20 %, mais aucun pays n'acceptait de lui vendre le combustible. L'enrichissement à des niveaux plus élevés découlait donc de contraintes pratiques. Les usages restaient médicaux, agricoles et scientifiques — notamment à l'université de Téhéran.

 

Sur la possibilité de céder les 400 kilos comme monnaie d'échange dans une négociation, Amin-Nejad a indiqué que lors des récentes négociations à Genève, l'envoyé britannique avait lui-même reconnu que l'Iran avait formulé des propositions «inimaginables». À New York l'année précédente, en marge d'entretiens avec Emmanuel Macron, l'Iran s'était dit prêt à réduire son niveau d'enrichissement en dessous de ce qui existait avant l'accord Obama. «Prêt à diluer ? Bien sûr.» Quel pays qui cherche l'arme atomique accepterait, sous supervision internationale, de réduire son enrichissement ?

 

Qui dirige l'Iran — Mojtabah Khamenei

À la question de savoir qui dirige l'Iran, la réponse a été: «Qui a dirigé dans le passé, aujourd'hui c'est la même chose.» Le nouveau guide suprême Mojtabah Khamenei est vivant, en bonne santé, à Téhéran. Son épouse est morte dans les frappes, ainsi que sa fille — ils se trouvaient dans la même maison que le guide précédent au moment des bombardements. Sur l'état de santé précis de Mojtabah: «On dit qu'il est blessé, mais si vous me demandez de confirmer dans quel degré, je ne peux pas vous répondre.» Ce même jour, il avait envoyé un message de condoléances pour la mort d'Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale.

 

La désignation n'est pas dynastique, a insisté l'ambassadeur: «Ce n'est pas parce qu'il est le fils du guide suprême qu'il devient guide suprême. Ce n'est pas ainsi en Iran.» Le conseil des experts a tranché, et l'Iran est «un pays bien structuré, bien soudé». Sur l'objectif affiché par Israël de renverser le régime: «Il peut toujours avoir ce souhait.» Mais la chose est impossible — des millions de personnes sont dans les rues depuis vingt jours, jour et nuit, affirmant leur soutien aux institutions.

 

Opposition intérieure et exécutions

Face à l'évocation de manifestations dans les 31 provinces et d'une répression sévère, l'ambassadeur a contesté l'existence d'une opposition massive. Le Mossad était présent aux côtés des manifestants; des ministres israéliens ont déclaré vouloir attaquer les institutions iraniennes; Trump aurait encouragé les frappes. Ce tableau extérieur était instrumentalisé pour légitimer l'agression.

 

Sur le bilan humain, les chiffres de 30 000 à 40 000 morts sont rejetés comme non crédibles. Le seul chiffre officiel, fourni par le gouvernement iranien, s'établit à 3 017 personnes: environ 500 policiers, environ 600 «terroristes mandatés», et des manifestants ordinaires. Une organisation américaine de défense des droits de l'homme avait avancé 11 000 noms, puis 7 000, puis 4 000, avant de converger vers 3 000 et quelques — avec numéros de carte d'identité et adresses. Un millier de cas supplémentaires ne comportaient que des noms sans identification.

 

Une éventuelle opération terrestre américaine

Si Trump décidait d'envoyer des soldats sur le sol iranien, les forces armées iraniennes ont «déjà prévu ce qui devait être prévisible» et mèneront leurs actions de défense. À la question de ce qu'il dirait à Trump, l'ambassadeur a répondu: «Il faut négocier.» Le ministre des Affaires étrangères iranien et le président de la République restent disponibles «à n'importe quel niveau».

 

Les relations avec la France

Le ministre iranien des Affaires étrangères avait publiquement exprimé sa tristesse que Paris ait critiqué l'Iran et demandé l'arrêt des frappes dans le Golfe, sans avoir condamné Israël. Amin-Nejad a relativisé le différend. Dans les dix à quinze derniers jours, il y a eu plusieurs échanges téléphoniques entre les deux ministres des Affaires étrangères et un dialogue entre les deux présidents. En privé, on parle de l'essentiel. La critique publique du ministre iranien portait sur ce déséquilibre: après les frappes israéliennes sur les installations gazières iraniennes — des infrastructures touchant tout le monde — aucune condamnation européenne n'a suivi, alors que la réponse iranienne sur les intérêts américains en a suscité une. «Le message est transmis.»

 

Comnpte rendu: Louis Giroud

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Iran-Israël: Est-ce la fuite en avant vers un choc nucléaire ?

21 Mars 2026, 15:15pm

Publié par Louis Giroud

22 jours après le lancement de l'offensive américano-israélienne contre l'Iran, Téhéran n'est pas tombée. Le détroit d'Ormuz est fermé, le baril dépasse 115 dollars, l'USS Gerald R. Ford est hors service (*) et Joe Kent, ancien directeur du contre-terrorisme américain, a claqué la porte en accusant Israël d'avoir entraîné Washington dans ce conflit. Dans ce numéro du Samedi Politique de TV Liberté, le colonel Jacques Hogard (**), ancien officier de la Légion étrangère, analyse l'engrenage: absence de vision stratégique américaine, résilience du système iranien, OTAN fracturée, risque nucléaire et position française.

Iran-Israël: Est-ce la fuite en avant vers un choc nucléaire ?

Washington a-t-il jamais été à la manœuvre ?

La question de savoir si Washington contrôle cette guerre mérite d'être posée autrement: l'a-t-elle jamais contrôlée ? Les États-Unis ont suivi Israël de manière très servile. Trump a emboîté le pas à Netanyahou très rapidement, sans distance apparente. C'est précisément ce point de départ qui lui vaut aujourd'hui une contestation forte, y compris dans son propre camp.

 

Tucker Carlson, l'un de ses défenseurs les plus actifs pendant la campagne présidentielle, est aujourd'hui en rupture. Marjorie Taylor Greene dit qu'elle ne le comprend plus, qu'elle ne le suit plus, et affirme que le mouvement MAGA — qui a pourtant porté Trump au pouvoir — est mort. Ce n'est pas sans conséquences. S'y ajoute la crise énergétique, déjà réelle, avec derrière elle la crise financière. Pour Trump, cette guerre est une erreur stratégique qui se retourne contre lui.

 

Les déclarations triomphales se succèdent chaque jour. Mais loin des médias occidentaux, qui regardent ce conflit avec une certaine cécité, la réalité quotidienne pour Israël, pour l'Iran et pour les bases américaines de la région est moins favorable. Seul Netanyahou, dans une fuite en avant d'inspiration messianique, peut espérer tirer quelques avantages de cette guerre. Encore n'est-il pas certain que cette violence et ces effets collatéraux immenses n'amènent pas, à un moment, l'existence même d'Israël à être en jeu.

 

La menace nucléaire iranienne: un prétexte fabriqué

Trump a déclaré que l'Iran était à deux semaines d'une arme nucléaire. Joe Kent, directeur du Centre national de contre-terrorisme américain, a démissionné avec fracas. Sa lettre, disponible publiquement, est explicite: il n'existait aucune menace nucléaire militaire, aucune menace pour les États-Unis. Il n'est pas le seul à le dire.

Le colonel Hogard se rend en Iran régulièrement depuis la période entourant l'accord nucléaire de 2015, jusqu'en 2020. Il a rencontré des dirigeants, des intellectuels, des journalistes. Il rappelle que le programme nucléaire iranien avait été lancé sous le Shah, puis stoppé brutalement par l'ayatollah Khomeini en 1979 pour des raisons religieuses et morales — la fatwa contre l'arme atomique. Son successeur Khamenei a renouvelé cette fatwa. Lors d'une réunion avec l'ex-président Ahmadinejad, pourtant très décrié en Occident mais non religieux, celui-ci a déclaré sans détour qu'il était hors de question de s'engager sur la voie de l'arme nucléaire. Discours sincère ou de dissimulation ? Le débat reste ouvert. Mais la conviction personnelle du colonel est que l'Iran voulait le nucléaire civil pour développer un pays de 90 millions d'habitants, avec une population très éduquée, un centre de recherche à une quarantaine de kilomètres de Téhéran — Pardis, parfois présenté comme la Silicon Valley iranienne — et une industrie qui a survécu à toutes les sanctions.

 

Plus de 60 % des étudiants iraniens sont des femmes. Les idées reçues sur ce pays sont nombreuses et fausses.

 

Les événements actuels peuvent faire évoluer les esprits : Khamenei a été tué au début des frappes, et son fils n'est pas tenu de reconduire la fatwa. Mais la responsabilité de l'Occident dans la radicalisation progressive de l'Iran est lourde. En 2018, lorsque Trump a rompu l'accord nucléaire, il existait une véritable ouverture. Ce pays pouvait rejoindre le concert des nations de manière paisible. Cet élan a été brisé volontairement.

 

Le schéma se répète. Les Iraniens l'ont déjà vécu : négociations en cours, puis rupture brutale et attaque. C'était déjà le cas en juin 2024, lors de la guerre des 12 jours. Un an plus tard, même scénario, alors que des pourparlers étaient en cours à Oman. La réaction du ministre des Affaires étrangères omanais et du sultan d'Oman traduit une exaspération croissante d'être traités en figurants — et en dommages collatéraux, puisqu'ils subissent des représailles iraniennes alors qu'ils jouaient un rôle d'intermédiaire.

 

Ce procédé n'est pas nouveau. En 1999, les négociations de Rambouillet sur le Kosovo ont servi de prétexte pour justifier des frappes, après avoir été délibérément sabotées. La fiole du général Powell pour l'Irak relève du même registre. Les Américains sont coutumiers du fait. Mieux vaut être leur ennemi que leur ami : au moins sait-on à quoi s'en tenir.

 

L'Iran : un système résilient, pas un appareil décapitable

Khamenei a été tué. Une partie de sa famille aussi. Le chef des Gardiens de la Révolution Ali Larijani est mort, de même que le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale — qui travaillait en permanence avec le guide suprême — et récemment le patron du renseignement gouvernemental, distinct du renseignement des Gardiens.

 

Pourtant, le pouvoir iranien poursuit ses ripostes et affiche une cohérence qui déconcerte. L'explication tient à la structure même du système. L'Iran n'est pas un appareil centralisé sur quelques têtes. Il compte plusieurs organismes principaux qui détiennent chacun une fraction du pouvoir. L'image de la blockchain est pertinente : détruire un nœud ne désactive pas l'ensemble.

 

Il faut cesser de traiter les Iraniens comme un peuple sans profondeur. Ce sont des Perses avec une civilisation ancienne, une culture scientifique et intellectuelle très développée. Ali Larijani était spécialiste d'Emmanuel Kant et lui a consacré trois ouvrages. Cela n'empêche pas l'autoritarisme — le régime est dur, comme le montrent les récentes pendaisons de trois jeunes gens pour blasphème — mais cela signifie que la construction institutionnelle iranienne est sophistiquée et opérationnelle.

 

Les frappes consolident d'ailleurs le régime plus qu'elles ne le fragilisent. Il existe un fort nationalisme iranien transconfessionnel. Des chrétiens et des juifs iraniens rencontrés à Téhéran ont dit clairement : « Nous sommes iraniens. Si on touche à l'Iran, on nous touche, et nous mourrons pour lui. » Une offensive étrangère est le meilleur moyen de souder une population autour de son gouvernement.

 

Absence totale de vision stratégique américaine

Il n'y a pas d'opération militaire qui réussisse sans but stratégique supérieur. Quel est-il ici ? Au départ : faire tomber le régime. Puis : fragmenter l'Iran en jouant sur les minorités — Kurdes iraniens, Azéris et autres communautés — une stratégie qui semble davantage israélienne qu'américaine.

 

Trump, lui, a réagi par affinité avec Netanyahou, sans ombre de réflexion stratégique. Il le voit aujourd'hui, lui qui dit maintenant que « ce sont eux qui m'ont conseillé d'aller faire la guerre ». C'est dramatique pour la première nation du monde occidental.

 

Son chef d'état-major interarmées, le général Dan Kane, l'avait pourtant prévenu : les États-Unis n'ont pas les moyens d'abattre l'Iran, les stocks de munitions défensives — Patriot et autres systèmes antiaériens — sont insuffisants. La disproportion est totale : des missiles d'interception à plusieurs millions de dollars contre des drones à 25 000 dollars l'unité. Et du côté des radars : quatre systèmes AN/TPY-2 ont été détruits par les Iraniens, chacun valant entre un et un milliard et demi de dollars, impossibles à reconstituer du jour au lendemain.

 

La capacité de production de munitions offensives peut être relancée industriellement. Celle des systèmes antimissiles et antiaériens est infiniment plus complexe et coûteuse. Rien de tout cela n'a été anticipé.

 

Le détroit d'Ormuz : une évidence ignorée

La fermeture du détroit d'Ormuz par l'Iran était prévisible. Qu'un état-major américain, réputé pour sa planification minutieuse, ne l'ait pas identifié comme centre de gravité stratégique dès le lancement de l'opération est inexplicable.

Les compagnies d'assurance et Lloyd's jouent aujourd'hui autant que les forces iraniennes dans la fermeture effective du détroit : la peur se transmet aux armateurs, qui renoncent à emprunter le passage. À cela s'ajoute l'effet multiplicateur des sanctions décidées contre la Russie sur son énergie : les alternatives déjà réduites rendent la fermeture d'Ormuz d'autant plus dévastatrice. La Russie en profite directement pour financer sa guerre en Ukraine à un niveau confortable.

 

L'OTAN refuse de suivre

Trump a demandé à ses alliés de l'OTAN d'intervenir. La majorité a refusé. Sa réaction — « Nous n'avons besoin de personne, je voulais juste voir comment ils réagissaient » — ressemble à celle d'un enfant à qui on retire son jouet.

 

L'OTAN est une organisation défensive. Elle n'a rien à voir avec des aventures militaires au Moyen-Orient. L'Afghanistan l'a déjà prouvé : vingt ans de guerre, des milliards de dollars, des soldats sacrifiés, pour remettre les talibans au pouvoir. Les membres de l'Alliance qui refusent de s'engager font preuve de lucidité. Ils sont déjà engagés en Ukraine — une autre erreur stratégique — et évitent d'en commettre une deuxième.

 

L'OTAN ne survivra probablement pas à l'ensemble de ces épreuves. C'est peut-être une bonne chose. Elle n'avait de raison d'être que face au Pacte de Varsovie. Après sa dissolution, elle s'est muée d'organisation défensive en organisation offensive. C'est cette transformation qui a provoqué la guerre en Ukraine.

 

La France : entre deux eaux

La France a déployé le Charles-de-Gaulle en Méditerranée, avant de le faire revenir. Quel était l'objectif ? Afficher sa puissance, montrer qu'elle existait dans la région. Mais à quel prix : un adjudant-chef, Arnaud Frion, a été tué par un groupe chiite irakien en Irak, lors d'une mission de formation antiterroriste. Sans doute sans consigne directe de l'Iran, mais en réaction locale au déploiement français visible.

 

L'ironie est que ces groupes chiites irakiens combattent Daesh. L'Iran a perdu entre 8 000 et 10 000 combattants en Syrie contre Daesh, dont les tombes sont visibles à l'entrée de Téhéran. On l'oublie constamment.

 

Sur la position de Macron — prêt à escorter des navires dans le détroit une fois « les bombardements terminés » — le colonel Hogard juge qu'il préfère cela à un engagement direct, mais que c'est « un peu pathétique » d'attendre que tout soit réglé pour arriver. Ce qu'il aurait voulu, c'est cette même prudence appliquée à l'Ukraine, plutôt que de soutenir un régime qu'il juge corrompu.

 

La France est malade au plus haut niveau. Sa pensée stratégique est stérilisée, son alignement total. D'autres pays bougent : la Suède a pris des distances claires avec Israël pour la première fois. La France reste « entre deux eaux » selon la méthode Macron, qui n'est pas la bonne.

 

Pendant ce temps, elle reçoit à l'Élysée avec tapis rouge Ahmad al-Charaa — ex-chef de Hayat Tahrir al-Sham, issu des rangs de Daesh, dont Fabius disait autrefois qu'il « faisait du bon travail » en Syrie — au moment où Trump et Netanyahou lui déroulent eux aussi le tapis rouge à Damas. Certains disent que c'est un agent du Mossade. Est-ce vrai ? Impossible à affirmer. Mais l'accepter comme président démocrate fréquentable, avec barbe bien taillée, est une fiction. Une imposture validée par les Américains, les Israéliens et les Européens à leur traîne.

 

Les intérêts nationaux devraient être la seule boussole. Ils sont remplacés par l'émotion, le retournement de veste et l'incohérence.

 

L'avenir des porte-avions en question

La guerre des drones et des missiles hypersoniques a ouvert une révolution dans l'art de la guerre. Le porte-avion, symbole de la projection de puissance, n'est peut-être plus le vecteur le plus pertinent. Ce débat concerne directement la France : deuxième domaine maritime mondial, avec une flotte notoirement insuffisante pour en assurer la souveraineté — de la Polynésie à la Nouvelle-Calédonie. La commande d'un nouveau porte-avion mérite d'être réexaminée à l'aune de ces nouvelles réalités.

 

Scénarios pour la suite

Trump perdra probablement ses midterms de novembre. Une procédure de destitution n'est pas exclue : il s'est affranchi de plusieurs règles démocratiques pour en arriver là.

 

Du côté iranien, la position s'est radicalisée. Il n'y aura plus de négociation dans l'immédiat — à chaque cycle de pourparlers, ils ont été frappés par surprise. Ils veulent « en mettre un coup », forcer Israël à demander des négociations à son parrain américain. C'est ce qui s'était esquissé il y a quelques jours avant que les Iraniens ne refusent.

 

Israël a rouvert un front au Liban-Sud, ce qui ne s'est jamais bien terminé pour Tel-Aviv. Le Hezbollah n'a pas été décapité par la mort de Hassan Nasrallah : comme l'Iran, c'est un système complexe qui se régénère. Israël est un petit pays au milieu d'une masse humaine considérable. Les accords d'Abraham sont loin. La situation est très dangereuse pour Tel-Aviv elle-même.

 

Netanyahou et Ben-Gvir sont capables, avec leur messianisme de guerre, d'entraîner leur pays vers la disparition. Le seul qui puisse réellement mettre le holà à Netanyahou reste Trump.

 

La guerre s'arrêtera faute de combattants, non pas côté américain — qui dispose de ressources — mais peut-être côté israélien, dont la capacité humaine est limitée.

L'Iran est soutenu en renseignement par la Russie, en technologie par la Chine. Des vols commerciaux Mahan Air entre Pékin et Téhéran ont été signalés ces dernières 24 heures. Ces vols, probablement d'intérêt défensif, signalent que Pékin ne laissera pas tomber Téhéran.

 

Le Pakistan parapluie nucéaire contre Israël

Le risque d'embrasement général existe. Israël dispose de l'arme nucléaire, non reconnue officiellement. Des dirigeants pakistanais ont déclaré publiquement que si Israël l'utilisait contre l'Iran, le Pakistan utiliserait la sienne contre Israël. C'est de la dissuasion réciproque — ce qui est en soi rassurant — mais le niveau de tension atteint est sans ambiguïté.

 

Conpte rendu: Louis Giroud

 

 

(*) En date du 21 mars, L'USS Gerald R. Ford (CVN-78) n'est plus "en feu" au sens actif, mais il a été contraint d'interrompre ses opérations en raison des dégâts causés par un incendie majeur survenu le 12 mars 2026. Le navire doit rejoindre la base navale de Souda Bay en Crête.

 

État du navire et avaries

Le feu s'était déclaré le 12 mars dans la blanchisserie principale alors que le porte-avions opérait en mer Rouge. Bien que "maîtrisé", l'incendie a duré près de 30 heures, causant des dégâts matériels importants.

Bilan humain: Deux marins ont été blessés et des dizaines d'autres ont été traités pour inhalation de fumée.

Logistique: Plus de 600 couchettes ont été détruites, forçant une partie de l'équipage à dormir sur les sols et les tables.

 

Problèmes cumulés

Outre l'incendie, le bâtiment souffre de pannes chroniques de son système sanitaire (toilettes bouchées), ce qui pèse lourdement sur le moral des 4 600 marins à bord.

En raison de ces avaries, l'USS Gerald R. Ford est temporairement remplacé dans la région par l'USS George H.W. Bush.

La Marine américaine assure que le système de propulsion nucléaire n'a pas été touché et que le navire reste techniquement opérationnel, même si ses capacités de vie à bord sont fortement dégradées.

 

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(**) Jacques Hogard (né en 1955) est un ancien officier supérieur français de la Légion étrangère et du Commandement des opérations spéciales (COS), aujourd'hui chef d'entreprise et auteur.

 

Carrière militaire

Il a servi pendant 26 ans dans l'armée de terre (1974-2000), principalement comme parachutiste à la Légion. Son parcours est marqué par deux engagements majeurs:

Rwanda (1994): Pendant l'opération Turquoise, il commande le Groupement de la Légion étrangère (Sud-Rwanda). Il a tiré de cette expérience le livre Les Larmes de l'honneur, où il défend l'action de l'armée française face aux critiques.

Kosovo (1999): Membre du COS, il dirige le groupement des forces spéciales françaises lors de l'entrée des troupes de l'OTAN. Son expérience à Pristina, qu'il décrit comme "l'opération de trop", l'a conduit à quitter l'armée.

 

Activités civiles et prises de position

Après sa retraite militaire avec le grade de colonel, il s'est tourné vers le secteur privé et l'écriture: Il a fondé et préside EPEE (Experts Partenaires pour l'Entreprise à l'Étranger), une société d'intelligence stratégique et de diplomatie d'entreprise.

Auteur et Conférencier: Il publie régulièrement des ouvrages et intervient dans les médias sur des sujets géopolitiques. Ses positions sont souvent critiques vis-à-vis de la politique étrangère occidentale, notamment sur le Kosovo (dont il conteste l'indépendance) et plus récemment sur le conflit en Ukraine.

Il est issu d'une lignée de militaires; son père, le général Jacques Hogard, était un théoricien reconnu de la contre-insurrection.

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Iran : les États-Unis sont-ils en train de perdre la guerre ?

20 Mars 2026, 13:32pm

Publié par SurLaLigneRouge

Avec Jacques Sapir, Sébastien Regnault et Karim Emile Bitar —  émission diffusée en direct sur QG, J+20 du déclenchement des hostilités

 

Militairement, les États-Unis et Israël dominent encore le conflit ouvert contre l'Iran le 28 février 2026. Mais trois semaines de bombardements intensifs et d'éliminations ciblées suffisent à faire surgir une question que peu osaient formuler au premier jour : les Américains sont-ils déjà en train de perdre ? La République islamique fait preuve d'une résilience que Washington n'avait pas anticipée, le détroit d'Ormuz pèse sur l'économie mondiale, et le spectre de l'enlisement gagne les cercles stratégiques américains — alors même que Donald Trump avait été élu sur la promesse d'en finir avec les aventures guerrières au Moyen-Orient.

Iran : les États-Unis sont-ils en train de perdre la guerre ?

Introduction — Aude Lancelin

Trois semaines de guerre. Nous serons à trois semaines ce week-end. Nous sommes encore loin d'un Vietnam. Mais beaucoup voient déjà se profiler un nouvel Irak ou un nouvel Afghanistan, alors que Donald Trump avait été élu précisément sur la promesse de mettre fin aux aventures guerrières américaines au Moyen-Orient. Politiquement, économiquement, stratégiquement, rien ne se passe comme prévu — et ses alliés israéliens veulent encore durcir le conflit.

 

Sébastien Regnault — La guerre suit le plan iranien, pas le plan américain

Pour moi, il n'y a pas beaucoup de surprises. Connaissant le dossier iranien, tout ce qui se passe aujourd'hui avait été annoncé avant la guerre. Les événements suivent plus spontanément le plan iranien que le plan américain — et d'ailleurs, on se demande s'il existe véritablement un plan américain.

Je n'avais pas cru à la guerre, précisément parce que j'estimais que les états-majors israéliens et américains, informés, savaient ce qui les attendait. Les Iraniens avaient clairement explicité leur feuille de route en cas d'attaque : dans une première phase, absorber les chocs, amortir le début du conflit, sans chercher à résister frontalement à la puissance militaire américano-israélienne. Sur le terrain militaire, ils savaient ne pas pouvoir tenir. C'est donc sur le terrain économique que la guerre devait être menée — faire payer le coût le plus élevé possible pour dissuader l'adversaire.

Dans cette optique, les Iraniens avaient effectué un tour complet des chancelleries arabes, expliquant que si les États-Unis les attaquaient, ils frapperaient tous les intérêts économiques américains dans la région. Comme des bases américaines sont présentes dans l'ensemble des pays voisins, la pression était inévitable. Les pays arabes avaient d'ailleurs exercé une forte pression sur Washington pour éviter le déclenchement de la guerre. Les Iraniens avaient également annoncé que le détroit d'Ormuz — le talon d'Achille occidental — constituerait leur levier central, non seulement pour l'Europe mais pour l'ensemble de l'économie mondiale.

Ce qui se passe aujourd'hui, c'est que même la menace suffit. Il n'y a pas encore de blocage physique, pas de mines — pas encore. Car ça, c'est la phase suivante. Nous sommes actuellement en phase 2 du plan iranien tel qu'il avait été décrit. La phase 3, c'est le minage du détroit. La phase 4, la mobilisation des chiites du monde entier.

Après avoir absorbé les chocs des premiers jours, l'Iran met en place la stratégie qu'il avait délimitée : des ripostes permanentes sur les intérêts américains dans la région — complexes pétroliers, gaziers, pression sur Ormuz.

On a vu dans les premiers jours un triomphalisme américain entièrement fondé sur le rapport de force militaire brut. Puis, progressivement, un glissement sémantique dans l'ensemble des discours médiatiques : le problème, dit-on maintenant, n'est plus militaire, il est économique. On en est au cœur aujourd'hui. South Pars vient d'être frappé par Israël. En riposte, les Iraniens ont attaqué.

South Pars, c'est la plus grande réserve de gaz au monde — de quoi alimenter la consommation américaine en gaz pendant cinquante ans. Elle se situe à la frontière maritime entre l'Iran et le Qatar. Israël a frappé le côté iranien. Les Iraniens ont frappé les complexes pétroliers côté qatari — des complexes liés à des intérêts américains, même si des questions demeurent sur la nature exacte de ces liens.

La situation est donc celle-ci : Israël suit un plan déterminé, avec une préparation poussée. Ce qui ressort de Washington, en revanche, c'est un manque total de préparation politique — pas nécessairement militaire, mais politique. Pas d'objectif clair. Les marchés sont dans l'expectative. Très nerveux.

 

Karim Emile Bitar — Une guerre de caprice, une impréparation stratégique totale

Donald Trump a pu avoir le sentiment qu'en décapitant les figures emblématiques du régime dans les 48 premières heures, ce régime allait s'effondrer. C'est loin d'être le cas.

Ce qui est surprenant, ce n'est pas tant la réaction iranienne — elle était largement prévisible. C'est la surprise de Donald Trump lui-même. Lors de sa première conférence de presse bilan, une semaine après le début de la guerre, il a dit : « Il y a une surprise majeure, c'est que les Iraniens aient répliqué en frappant les pays voisins. » Or quiconque connaît un minimum ce dossier aurait pu prévoir que ce serait précisément leur modus operandi dès lors que la survie du régime est en jeu, dès lors qu'ils perçoivent la menace comme existentielle.

On pensait avoir tout vu en matière d'amateurisme et d'imprévisibilité avec la guerre d'Irak en 2003. Cette guerre-ci dépasse ce phénomène. La guerre de 2003 avait au moins été précédée d'une longue mobilisation de l'opinion publique américaine. Dès les jours suivant le 11 septembre, Dick Cheney et toute une série d'idéologues néoconservateurs avaient commencé à préparer les esprits — avec des justificatifs qui se sont tous révélés fallacieux, mais il y avait eu ce travail. Cette fois, la guerre a été déclenchée sur un caprice. Aux États-Unis, on distingue les guerres de choix des guerres de nécessité. Un éditorialiste a formulé la chose hier : ce n'est même pas une guerre de choix, c'est une guerre de caprice. La guerre du caprice de Donald Trump. Et depuis le début, on a eu quatre ou cinq justifications différentes.

L'erreur principale : croire qu'on pouvait décapiter un régime comme on avait fait tomber Saddam ou Kadhafi. Le régime iranien est considérablement plus solide. Il dispose d'un organigramme très clair.

Cela dit, les chocs ont été réels côté iranien. Non seulement la décapitation de plusieurs dirigeants, mais les chaînes de commandement ont été partiellement rompues. Il y a eu des frappes contre le sultanat d'Oman, qui abritait des négociations en cours. Larijani, avant d'être lui-même assassiné, avait déclaré : « Nous n'avions pas prévu d'attaquer Oman. Ce n'était pas le plan d'avant-guerre. Nous avions délocalisé une partie de la prise de décision en anticipant ce type de frappes, et la décision a été prise sans qu'il y ait eu de volonté politique d'attaquer Oman. »

Ce qui s'est passé à Oman est très important parce que révélateur. On a appris aujourd'hui — d'abord par un témoignage direct du ministre des affaires étrangères, dans un long article publié dans le magazine Time, indiquant que les négociations avaient bien avancé et que l'Amérique s'était laissée entraîner dans cette guerre — et on a eu confirmation par Jonathan Powell, conseiller à la sécurité nationale de Keir Starmer, personnage très influent en Grande-Bretagne, celui qui avait négocié les accords du Vendredi saint en Irlande du Nord. Powell était présent à Oman et a déclaré être très étonné : les Iraniens avaient fait énormément de concessions, ils étaient prêts à céder leur uranium enrichi.

Trump a dit aujourd'hui qu'il fallait jouer l'effet de surprise. Mais le gain obtenu par cette surprise est loin d'avoir été contrebalancé par l'impréparation stratégique totale qui en découle.

Ce qui passe avant les enjeux économiques, c'est la vie des hommes et des femmes, des êtres de chair et de sang qui vivent dans cette région et qui ne sont plus que des ombres muettes. Ce qui frappe, c'est cette déshumanisation, cette trivialisation du politique. Tout devient un jeu vidéo. On a le sentiment d'être tombé dans une réalité parallèle.

 

Jacques Sapir — Épuisement militaire américain et indifférence médiatique

Je suis d'accord avec mes deux collègues. J'ajouterai simplement que même militairement, l'Iran se défend mieux que prévu.

La première salve iranienne — celle qui répond immédiatement à la mort de Khamenei, partie grosso modo une heure à une heure trente après — a été très efficace. C'est là que les Américains enregistrent leurs premières pertes. On observe la destruction de radars extrêmement précieux, de batteries anti-aériennes — les radars de deux batteries détruits immédiatement. Dans les milieux militaires, on dit que la capacité résiduelle de tir allait baisser. Elle a effectivement baissé. Mais on ne sait pas si cette baisse provient des bombardements américano-israéliens ou simplement du fait que les Iraniens, s'installant dans une guerre longue, ont choisi de ne pas tout tirer dès le premier jour. Et ce que l'on constate depuis trois jours, c'est que le nombre de missiles et de drones remonte.

Deuxième point : les responsables politiques de la région — Émirats, Qatar, Oman — me semblent infiniment plus responsables et plus adultes que les Américains. Je mets de côté les Israéliens, parce que je pense que les Israéliens ne sont plus dans un monde rationnel. La volonté des extrémistes qui contrôlent aujourd'hui le gouvernement israélien, c'est de détruire l'Iran — pas de négocier. Mais si l'on compare le comportement des dirigeants américains à celui des dirigeants de ces pays, les seconds sont nettement plus matures, nettement plus raisonnables.

Troisième point : cette guerre met en lumière l'état d'épuisement de l'appareil militaire américain. Oui, cet appareil reste impressionnant. Il demeure très probablement le premier au monde — les Américains ont plus d'expérience que les Chinois. Mais c'est une force à très court terme. Les Américains ne possèdent pas ce que le langage militaire soviétique et russe appelle la stabilité de force. Ils sont en train d'arriver au bout de leur batterie de missiles. Un responsable du Pentagone a déclaré aujourd'hui que le nombre de missiles restants est devenu critically low — critiquement bas. Sur leurs onze porte-avions, on savait déjà qu'il n'y en avait que six d'opérationnels. De ces six, il apparaît désormais que deux ne sont que marginalement opérationnels. Ça commence à faire beaucoup. La capacité à maintenir une force significative sur théâtre se révèle beaucoup plus difficile que prévu. Les dirigeants de l'US Navy ont d'ailleurs annoncé qu'ils n'entreraient pas dans le Golfe pour l'instant, et qu'il n'était pas question de se lancer dans des opérations de déminage. Quiconque connaît un peu la situation militaire dans le Golfe — ou simplement la géographie des lieux — comprend tout à fait pourquoi. Ils n'ont aucune envie de perdre bêtement des bateaux.

Quatrième point : l'indifférence des médias occidentaux face aux vies iraniennes. On a vu sur LCI une journaliste du Figaro déclarer que ce que font les Iraniens, c'est du terrorisme. On tue les membres de votre gouvernement — qu'on les apprécie ou non, c'est une autre question. On bombarde votre pays. Vous répliquez. Et on vous traite de terroristes. Il faut être un minimum sérieux.

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Après l’Iran, la Turquie sur la ligne de mire ?

19 Mars 2026, 02:02am

Publié par Eliot M. Rieder

Ankara redoute, derrière l’offensive contre Téhéran, une recomposition violente du Moyen-Orient susceptible de la désigner comme prochaine cible

Face à l’intensification des frappes israélo-américaines, la Turquie durcit son discours. Elle y voit moins un épisode de confrontation qu’un basculement stratégique majeur, porteur de déséquilibres durables — et potentiellement d’une menace directe contre ses propres intérêts.

Après l’Iran, la Turquie sur la ligne de mire ?

Une lecture globale d’un conflit en expansion

La position turque face à la campagne militaire israélo-américaine contre l’Iran s’est sensiblement infléchie au fil des dernières semaines. Là où certains acteurs internationaux s’attachent à lire les événements dans la continuité des tensions régionales, Ankara opère un changement d’échelle analytique. Le conflit en cours n’est plus perçu comme une séquence parmi d’autres, mais comme le prélude à une recomposition violente de l’ensemble du Moyen-Orient, de la Méditerranée orientale jusqu’au golfe Persique.

Cette grille de lecture élargie conduit les autorités turques à inscrire les frappes actuelles dans une dynamique cumulative, susceptible de produire une déstabilisation systémique. Le théâtre iranien ne constituerait dès lors qu’un point d’impact initial dans une chaîne de transformations plus vaste, dont les répercussions pourraient excéder largement les frontières de la République islamique.

 

« Éteindre le feu avant qu’il n’embrase toute la région »

Dès le mois de février, au moment où les frappes entraient dans une phase ouverte, le président Recep Tayyip Erdoğan a publiquement condamné les attaques, appelant à privilégier les voies diplomatiques. Le ministère turc des Affaires étrangères a, dans la foulée, dénoncé des opérations «contraires au droit international», mettant en cause leur coût humain, notamment en termes de victimes civiles.

Burhanettin Duran, chef de la communication présidentielle, a quant à lui insisté sur la dimension extensive de la menace, évoquant un risque dépassant largement les seuls protagonistes directs du conflit pour affecter «la stabilité et la sécurité des populations civiles dans un territoire beaucoup plus vaste».

Le 2 mars, le ton s’est encore durci. Recep Tayyip Erdoğan a qualifié les frappes de «violation flagrante du droit international», affirmant que la Turquie «partageait la douleur du peuple iranien». Il a également mis en garde contre les effets systémiques d’une escalade, soulignant que «personne ne peut supporter le fardeau de l’incertitude économique et géopolitique» qu’elle engendrerait. Dans cette perspective, il a appelé à «éteindre ce feu avant qu’il ne s’enflamme encore plus violemment».

Le lendemain, Hakan Fidan a confirmé que la Turquie maintenait des canaux de communication ouverts avec l’ensemble des parties concernées. Il a insisté sur le caractère «essentiel» de la stabilité iranienne et régionale, tout en formulant un avertissement précis: toute perturbation du détroit d’Ormuz, axe central du commerce pétrolier mondial, «pourrait considérablement aggraver la crise».

 

L’économie énergétique, point de vulnérabilité stratégique

Cet accent mis sur la question énergétique ne relève pas d’une simple précaution rhétorique. Il correspond à une vulnérabilité structurelle de l’économie turque. Le pays importe environ 50 milliards de mètres cubes de gaz par an, dont 14,3 milliards sous forme de gaz naturel liquéfié. Cette dépendance expose directement Ankara aux fluctuations des marchés énergétiques internationaux.

Dans un contexte déjà marqué par des tensions inflationnistes et par le poids budgétaire des subventions tarifaires, toute hausse des prix de l’énergie viendrait accentuer les déséquilibres internes. Les autorités turques ont d’ailleurs reconnu, selon des informations rapportées par Reuters, la «gravité de la pollution énergétique pour l’économie nationale» — formulation qui traduit, au-delà de son ambiguïté, la conscience d’un risque systémique.

Un choc sur l’architecture énergétique régionale se traduirait mécaniquement par un renchérissement des importations, une augmentation des coûts de production et, in fine, une dégradation du niveau de vie. L’enjeu dépasse ainsi la seule sphère macroéconomique pour toucher directement la cohésion sociale.

 

Entre rivalité et nécessité d’équilibre

La posture d’Ankara ne saurait toutefois être réduite à ses seules préoccupations économiques. Elle repose sur une appréciation stratégique plus profonde: la destruction militaire de l’Iran ne constituerait pas un facteur de pacification, mais un vecteur de désintégration régionale.

Les dirigeants turcs ne nourrissent aucune illusion quant à la rivalité historique qui les oppose à Téhéran, notamment en Syrie, en Irak ou dans le Caucase. Pourtant, ils considèrent qu’un équilibre, même conflictuel, demeure préférable à un effondrement pur et simple de l’ordre existant.

Hakan Fidan, le ministre des affaires étrangères a ainsi rejeté toute idée de guerre civile en Iran, de même que toute tentative de stimuler des conflits ethniques ou religieux. Le scénario redouté à Ankara n’est pas celui d’un Iran affaibli, mais celui d’un Iran fragmenté, livré à des dynamiques centrifuges incontrôlables.

Une telle évolution ouvrirait, aux portes mêmes de la Turquie, un espace d’instabilité massif, difficilement maîtrisable et susceptible d’alimenter des crises en cascade.

 

Une guerre qui franchit les frontières

Ces préoccupations stratégiques ont trouvé une traduction concrète dans des incidents récents. Les 9 et 10 mars, des missiles balistiques iraniens ont traversé l’espace aérien turc avant d’être interceptés par des dispositifs de l’OTAN. Ankara a immédiatement adressé un message ferme à Téhéran, qualifiant cette intrusion d’«inacceptable» et indiquant que des mesures de protection seraient prises en cas de répétition.

Cet épisode marque un seuil. Le conflit, jusque-là perçu comme extérieur, a commencé à affecter directement la souveraineté territoriale turque. La distance géographique et politique qui séparait Ankara du théâtre des opérations s’en trouve réduite, sinon abolie.

 

La perception d’une stratégie israélienne élargie

Au-delà des risques immédiats, c’est la logique d’ensemble des actions israéliennes qui alimente les inquiétudes turques. À Ankara, celles-ci ne sont pas interprétées comme de simples réponses défensives, mais comme les éléments d’une stratégie plus vaste visant à redessiner l’équilibre régional par la force.

Dès le 23 février, des informations relayées par Al Jazeera faisaient état d’une attention croissante, au sein de cercles israéliens, portée à la Turquie en tant que «prochain rival régional». Cette perception a été renforcée par des déclarations publiques.

L’ancien Premier ministre isarélien Naftali Bennett a ainsi désigné la Turquie comme une «nouvelle menace», appelant à agir «à la fois contre le danger de Téhéran et contre l’hostilité d’Ankara». Au début du mois de mars, il affirmait qu’Israël «ne resterait pas passif après l’Iran», laissant entendre que la séquence actuelle pourrait ouvrir sur d’autres confrontations, dépendantes notamment des choix stratégiques turcs.

 

Une inquiétude structurée : la Turquie comme prochaine étape

Pour les autorités turques, ces signaux convergent vers une conclusion préoccupante: l’écrasement de l’Iran ne marquerait pas la fin d’un cycle de conflits, mais son prolongement sous une forme nouvelle. Dans cette hypothèse, la Turquie pourrait apparaître comme la prochaine cible d’une dynamique de confrontation élargie.

Cette anticipation éclaire la multiplication des initiatives diplomatiques d’Ankara, ses appels répétés à la préservation des mécanismes de négociation, ainsi que le renforcement discret de ses dispositifs défensifs. Il ne s’agit pas seulement de réagir à une crise en cours, mais de se préparer à ses prolongements possibles.

 

Un positionnement dicté par la survie stratégique

La condamnation turque des frappes contre l’Iran s’articule autour de trois registres distincts mais convergents. Elle repose, d’abord, sur une argumentation juridique, dénonçant la violation du droit international et des principes de souveraineté. Elle s’inscrit, ensuite, dans une critique politique, pointant le sabotage des alternatives diplomatiques. Elle exprime, enfin, une inquiétude stratégique, liée aux répercussions directes sur l’économie, le commerce et la stabilité sociale turcs.

Cette position ne relève ni d’une solidarité idéologique avec Téhéran, ni d’une réaction circonstancielle. Elle procède d’une lecture des rapports de force et d’une évaluation des risques à moyen terme.

Recep Tayyip Erdoğan l’a formulé en des termes explicites: «sans les mesures nécessaires, les conséquences pour la sécurité régionale et mondiale pourraient être extrêmement graves».

En condamnant les frappes, Ankara cherche certes à empêcher une guerre contre son voisin. Mais elle vise, plus fondamentalement, à prévenir une dégradation de son propre environnement stratégique. Car dans l’hypothèse où l’Iran cesserait d’exister comme facteur d’équilibre, la phase suivante de recomposition régionale se rapprocherait inévitablement de la Turquie — touchant d’abord ses intérêts, puis ses positions, et, potentiellement, sa sécurité même.

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La guerre contre l'Iran, symptôme d'un demi-siècle de consensus hégémonique américain

16 Mars 2026, 20:12pm

Publié par Louis Giroud

Pascal Lottaz(*), professeur associé à l'université de Kyoto, reçoit Michael Brenner(**), professeur émérite en affaires internationales à l'université de Pittsburgh. Au fil d'un entretien dense, les intervenants remontent aux fondements doctrinaux de la politique étrangère américaine — du mémorandum Wolfowitz de 1992 au 11 septembre, de l'ère Obama à Trump — pour éclairer la logique profonde qui a conduit à l'attaque contre l'Iran, et ce qu'elle révèle d'un Occident dont les repères moraux, collectifs et institutionnels se sont considérablement effrités.

La guerre contre l'Iran, symptôme d'un demi-siècle de consensus hégémonique américain

Pascal Lottaz: Nous avons déjà eu l'occasion d'aborder l'histoire du mouvement néoconservateur. Il semble que les néoconservateurs remportent une nouvelle fois la mise aux États-Unis. Pourriez-vous nous donner votre analyse de l'origine de cette guerre et votre point de vue sur la situation ?

Michael Brenner: Il existe certaines vérités fondamentales qui se trouvent malheureusement obscurcies dans cette cacophonie de voix — orales et écrites — concentrées pour la plupart sur des détails immédiats ou des spéculations sans fondement.

La première chose à dire, c'est que les États-Unis sous Donald Trump n'ont pas vraiment modifié l'orientation fondamentale de leur politique étrangère. Ce qu'il a fait, c'est en changer la manière: la rendre plus audacieuse, plus encline à prendre des risques, plus agressive, avec un accent encore plus marqué sur les moyens coercitifs — militaires, comme c'est le cas actuellement en Iran, ou commerciaux et financiers. Sa grande guerre tarifaire contre l'ensemble des partenaires commerciaux a commencé, si je ne me trompe pas, dans les quarante-cinq jours suivant son entrée en fonction. Cela a fourni une indication très claire de la pensée du président — pour autant qu'elle existe — et de celle de ses principaux collaborateurs, ainsi que des mesures extrêmes auxquelles il était prêt à recourir.

Cela dit, il faut garder à l'esprit qu'il existe aux États-Unis un consensus sous-jacent remarquablement large parmi les membres du milieu de la politique étrangère, les élites et la classe politique en général. Ce consensus a été formulé pour la première fois il y a plus de trente ans, à la fin de la guerre froide, dans ce fameux — ou tristement célèbre — mémorandum qui exposait en détail une stratégie visant à permettre aux États-Unis d'établir leur domination, voire leur hégémonie au sens littéral, à un coût relativement faible, ainsi que les moyens et méthodes pour l'institutionnaliser.

Cela incluait le recours à une action préventive contre toute autre puissance, tout autre État que l'on pouvait même imaginer acquérir la force nécessaire pour défier les États-Unis — et cela s'appliquait à l'échelle mondiale. Cette idée était exprimée par une formule utilisée par le Pentagone dans divers documents stratégiques évoquant le maintien d'une domination dans l'escalade dans chaque région du monde. Ce qui signifiait non seulement une suprématie militaire au sens strict, mais aussi que les points de vue et les intérêts américains devaient prévaloir partout où ils étaient identifiés comme tels.

Ce document de 1992 exprimait en réalité des opinions partagées par relativement peu de personnes. Il fut d'ailleurs désavoué par le président Bush père et par son administration. Mais il reflétait la pensée d'un noyau d'individus: des responsables, d'anciens responsables, des membres de groupes de réflexion, des universitaires. Ce mémorandum est celui de Paul Wolfowitz. Ce qui s'est passé au cours des trente-cinq années suivantes — et notre dialogue précédent l'a expliqué — c'est que les principes et les hypothèses essentielles de ce mémo se sont cristallisés et sont devenus la vision fondatrice et consensuelle de l'élite politique américaine à cause du 11 septembre.

Le 11 septembre a eu des effets très fondamentaux, graves et durables. D'abord, il a révélé pour la première fois — peut-être depuis Pearl Harbor — la vulnérabilité américaine, à un moment où l'on croyait presque universellement que les États-Unis avaient acquis une sorte d'invulnérabilité avec l'effondrement de l'Union soviétique. N'oublions pas qu'en 2001, la Chine n'apparaissait pas encore comme une rivale systémique des États-Unis, comme elle le deviendrait dix, quinze ou vingt ans plus tard. Ce fut donc un véritable choc pour le peuple américain et pour le système américain.

L'un des effets que cela a eus fut de recentrer et de raviver l'intérêt et l'inquiétude quant à la manière dont les États-Unis pouvaient utiliser leur vecteur de puissance écrasant pour atteindre les objectifs consistant à institutionnaliser la domination et le contrôle américains sur les aspects les plus essentiels des affaires internationales. Cela a également servi à justifier un très haut niveau d'intervention, expliqué et présenté sous l'angle de la guerre contre le terrorisme.

Bien sûr, il y a eu une guerre contre le terrorisme. Mais ce qui aurait dû être en réalité une série de missions et d'opérations de police et de renseignement est devenu une justification pour que les États-Unis fassent étalage de leur puissance dans les régions qui les intéressaient. Et c'est ainsi que nous en sommes arrivés à la guerre en Irak. Tout cela reposait sur un ensemble grossier de mensonges: Saddam Hussein n'avait absolument rien à voir avec le 11 septembre. En fait, les groupes djihadistes étaient ses ennemis jurés. Lui et Oussama Ben Laden entretenaient une relation personnelle profondément hostile.

Cela a donc donné l'élan — on pourrait l'appeler l'élan thématique — à une politique d'application de plus en plus vaste, étendue et intense de la puissance américaine à travers le monde.

N'oublions pas qui est venu après George W. Bush. Barack Obama, à qui Bush avait transmis le flambeau du leadership américain, a envoyé des troupes américaines en Syrie. C'est Obama qui a introduit l'idée des frappes de drones contre des individus identifiés comme ennemis des États-Unis — prétendument des chefs terroristes, une définition qui a été considérablement élargie. C'est Barack Obama qui a impliqué les États-Unis dans l'assaut saoudien contre le Yémen. Sans l'implication directe des Américains, non seulement en matière de renseignement mais aussi en fournissant des avions pour ravitailler les appareils d'attaque saoudiens, cet assaut — qui a duré quatre ou cinq ans contre les Houthis au Yémen — aurait été techniquement et physiquement impossible. Les victimes de cette campagne, qui n'a jamais vraiment attiré l'attention, se comptaient par centaines de milliers, dont plusieurs centaines de milliers d'enfants morts de maladie et de famine à cause du blocus auquel nous avons participé. Cela a été confirmé par diverses agences indépendantes, des organisations des Nations Unies et ainsi de suite.

Je le mentionne moins pour son importance stratégique intrinsèque que parce qu'il a démontré jusqu'à quel point les dirigeants américains de tout bord étaient prêts à agir de manière agressive sur la scène internationale.

Voilà donc le contexte. Laissez-moi souligner un point important: si l'on devait extraire du mémorandum original de Wolfowitz un ensemble de propositions — ce que j'ai fait dans un article rédigé il y a quelque temps — et les comparer à ce qui semble être manifestement, mais implicitement, la doctrine de Donald Trump — car Trump est incapable d'élaborer une doctrine ou d'organiser ses pensées de manière cohérente — les deux ensembles seraient identiques.

C'est pourquoi toutes les visions optimistes exprimées lorsqu'il a fait irruption sur la scène en 2017, puis à nouveau lorsqu'il est revenu au pouvoir il y a un an — à propos de Trump prétendument opposé à l'interventionnisme de l'État profond, qu'il aurait une part d'humanité et voudrait se présenter comme un artisan de paix — n'ont jamais reposé sur une base solide ni sur des preuves, si ce n'est quelques remarques rhétoriques faites pendant la campagne, prises au pied de la lettre bien qu'elles aient été contraires à tout ce que cet homme avait dit, montré et affiché dans sa personnalité tout au long de sa vie.

Voilà le contexte. C'est aussi le cadre qui explique la passivité avec laquelle la classe politique américaine et les médias ont réagi — ou n'ont pas réagi — face aux gestes de plus en plus agressifs de Trump, ou à ceux qui se sont produits alors que nous nous repositionnions en l'espace de treize mois à peine. Soulignons l'extrême gravité de ces actions. Certaines ont commencé sous Biden, d'autres ont été initiées par Trump lui-même. Il y a eu participation au génocide de Gaza. Ce n'est pas rien. Il y a eu une guerre commerciale contre tous — tarifaire, tous azimuts, de l'Europe à la Chine — non seulement mal conçue, mais même pas réfléchie. C'était impulsif. Cela est sorti des tripes de Trump et des esprits de certains de ses conseillers comme Bessent, Navarro et quelques autres.

Ensuite, tout s'est accéléré. L'Anschluss au Venezuela. La guerre économique totale contre Cuba. La tentative avortée d'annexion du Groenland. Et concernant l'Ukraine: malgré tout le tapage et les déclarations sur la prétendue volonté de Trump de servir de médiateur pour la paix — comment peut-on d'ailleurs servir de médiateur pour une paix dont on est en réalité l'un des protagonistes ? — Trump s'est montré à la fois incapable et peu disposé à accomplir les gestes les plus élémentaires nécessaires pour parvenir à des termes de règlement qui auraient même minimalement satisfait les préoccupations et les intérêts exposés à plusieurs reprises par les Russes, notamment dans sa forme la plus cohérente et la plus concise par Vladimir Poutine dans son discours du 14 juin 2024.

Or, aucune de ces actions ou déclarations belliqueuses n'a suscité la moindre opposition sérieuse aux États-Unis. Cela reflète deux choses. Premièrement, comme nous venons de le dire, le fait que les prémisses fondamentales qui les sous-tendaient, bien que dissimulées par le brouillard de la rhétorique de Trump, étaient partagées par presque l'ensemble de la classe politique américaine — et des médias. Deuxièmement, la capacité de Trump à intimider des acteurs complaisant: alliés en Europe, faible opposition politique d'un parti démocrate qui partageait encore une fois la plupart des objectifs et des intentions que Trump poursuivait, et bien sûr des médias qui ont approuvé presque tout ce qu'il a fait.

Cela nous amène au moment présent et à l'assaut contre l'Iran. Il n'y a guère de journal, encore moins de rédactions télévisées, qui n'ait d'une manière ou d'une autre cédé au président. Dans la plupart des cas, non seulement la majorité mais une très large majorité a traité cela comme quelque chose qu'il fallait faire et dont on espère qu'il réussira.

Il y a maintenant certaines critiques car cette action n'est pas suffisamment populaire auprès du public américain: 67 % des Américains s'opposaient à l'attaque contre l'Iran, ce chiffre étant tombé à environ 60 % aujourd'hui — un phénomène très modéré de ralliement autour du drapeau. Les opposants politiques y ont donc vu une occasion et un avantage. C'est principalement pour cette raison — bien que certains aient eu de réelles inquiétudes quant aux dangers et aux risques — que des responsables politiques ont exprimé des critiques. C'est une explication plutôt cynique, mais elle fournit une bonne partie des éléments.

 

Pascal Lottaz: Le point que vous soulevez est essentiel. Vous dites que ce n'est pas seulement la guerre de Donald Trump, ce n'est pas l'action d'un seul homme. C'est le résultat de nombreuses décennies d'accords constants en matière de politique étrangère au sein des cercles d'élite américains. Ce n'est pas seulement un président fou qui utilise désormais des pouvoirs extraordinaires — même s'il a aussi tendance à bafouer la Constitution. Ce cas particulier est unique mais s'inscrit dans une continuité planifiée.

Il existe actuellement deux grandes écoles de pensée. Selon la première, les États-Unis seraient essentiellement sous la coupe d'Israël et de Benjamin Netanyahu, qui manipulerait Donald Trump et les États-Unis eux-mêmes depuis longtemps. Selon la seconde — notamment celle de Brian Berletic — ce n'est pas vrai: les États-Unis se servent d'Israël comme d'un prétexte commode pour mettre en œuvre la doctrine Wolfowitz, pour exécuter les orientations issues de la RAND Corporation et poursuivre ainsi une stratégie hégémonique. Dans cette optique, Israël ne serait que la pièce maîtresse de l'un des trois ou quatre théâtres d'opération, en l'occurrence le Moyen-Orient. Laquelle de ces écoles de pensée vous semble la plus juste ?

Michael Brenner: Il y a clairement une convergence entre les propres ambitions d'Israël — créer un Grand Israël — et le désir américain de contrôler et de dominer une zone considérée comme à la fois économiquement et stratégiquement vitale. Pourquoi stratégiquement ? C'est une question un peu glissante, car personne d'autre n'était en position de la contrôler ou d'utiliser sa domination contre les États-Unis. C'est une notion de la guerre froide qui n'a eu aucune base dans la réalité depuis trente ans. Mais selon le cadre de Wolfowitz, assimilé par les élites politiques américaines, cela avait du sens: c'est une région très importante, au cœur d'une stratégie mondiale américaine de domination et de contrôle totaux.

La relation entre Israël et les États-Unis, entre les élites israéliennes et les élites américaines, la puissance du lobby israélien aux États-Unis, les relations personnelles entre Netanyahu et Trump — tout cela avait une saveur très particulière et est assez important dans l'ensemble du tableau. Mais à la base de cette relation, il y avait une convergence des ambitions des deux parties. Les deux pays étaient dirigés par des personnalités très volontaristes, ayant chacune une vision grandiose et exagérée de leurs buts, de leurs ambitions et de leurs objectifs. Dans le cas de Trump, il y avait cette sorte d'optimisme primitif selon lequel tout ce qu'il voulait, il pouvait le réaliser.

D'un point de vue historique, je ne pense pas que les événements des trois ou quatre dernières années, en remontant à l'ère Biden, à Gaza et ainsi de suite, étaient absolument inévitables. Il y a eu le 11 septembre, qui a donné à Netanyahu un formidable élan pour poursuivre ses propres ambitions, avec un impact considérable aux États-Unis. De même, un président américain autre que Trump n'aurait peut-être pas engagé les États-Unis avec autant de désinvolture dans des actions aussi drastiques que le lancement d'une attaque contre l'Iran, qui était totalement insensée et extrêmement dangereuse. Cela dit, même s'il n'y avait pas d'inévitabilité, la logique stratégique était en place et rendait donc cela possible, même si les facteurs immédiats provenaient du caractère et de la personnalité de Netanyahu et de Trump.

Ainsi, d'une certaine manière, on pourrait dire que les objectifs de ces deux entités — Israël et les États-Unis — sont différents, mais que les moyens sont les mêmes. Il créent une sorte de symbiose, un peu comme les sionistes juifs et les sionistes chrétiens qui ont des buts distincts: les sionistes juifs veulent une domination juive sur les autres, tandis que les sionistes chrétiens attendent l'Armageddon où les juifs iraient en enfer et les chrétiens au paradis. Des objectifs différents, mais atteints par les mêmes moyens. Ils coopèrent donc, liés comme les doigts de la main, pour reprendre l'expression de John Mearsheimer.

À mon avis, les éléments intangibles sont extrêmement importants, car les psychopathologies à l'œuvre dévient selon des angles aigus par rapport à la pratique historique standard et aux normes du comportement international. Seuls des régimes fous ont suivi la voie qu'ont empruntée Netanyahu et Trump. Il est difficile de trouver des précédents historiques parmi des gouvernements ou des dirigeants que l'on pourrait considérer comme plus conventionnels dans leur conduite. Il est toujours risqué d'analyser la psychologie des individus et d'essayer d'expliquer de grands événements uniquement sous cet angle, mais il est tout aussi risqué de l'ignorer.

 

Pascal Lottaz: Cela nous ramène chaque fois à la situation d'un président élu d'un pays souverain qui ne représentait aucune menace, n'était engagé dans aucun conflit sérieux avec les États-Unis — et le président Maduro — et qui détourne le regard face à un génocide, alors qu'il n'existe aucune base historique ni aucune expérience justifiant que les États-Unis et les Américains en soient les complices. Les Israéliens, compte tenu de leur histoire et de l'endoctrinement reçu à l'école et ailleurs, vivent dans un contexte socio-psychologique et politique différent de celui des États-Unis. Ces passions primordiales n'existent pas aux États-Unis, même parmi les populations juives modernes qui pour la plupart ont soutenu Israël et le lobby israélo-sioniste. La majorité des juifs américains sont laïques et n'étaient certainement pas animés par ce type de passion. Il n'existe donc vraiment aucun précédent pour bon nombre de ces événements.

Ces guerres à grande échelle — et pas seulement les guerres — rappelons qu'une étude récente publiée dans The Lancet a montré que les sanctions américaines et européennes tuent un demi-million de personnes chaque année. Un demi-million de personnes meurent uniquement à cause des sanctions. La violence de masse déclenchée par l'Occident, non seulement par les États-Unis mais par le fonctionnement de tout le système, est immense. Comment et pourquoi cela se produit-il ? Et lorsque nous nous interrogeons sur la culpabilité des dirigeants individuels, nous posons cette vieille question: la Seconde Guerre mondiale aurait-elle eu lieu si Hitler n'avait pas été là ? La réponse semble être de plus en plus: non. C'est un système. Le système produit les figures de proue qui exécutent ce vers quoi il est orienté.

La question de savoir comment ce système fonctionne concerne bien sûr la profondeur et la nature de l'intégration entre Israël et les États-Unis. L'influence va dans les deux sens. Nous le voyons à chaque visite de Netanyahu aux États-Unis, dans les déclarations de l'ambassadeur des États-Unis en Israël, lui-même fervent sioniste chrétien. Quelqu'un m'a un jour soutenu qu'Israël pouvait être compris comme une version déchaînée des États-Unis sans les contraintes de la Constitution — ce qui permettrait la mise en œuvre de choses qui ne seraient autrement pas possibles. D'où la synergie entre les deux entités et l'intégration politique à travers le lobbying. Comment essayez-vous de comprendre cette interaction ?

Michael Brenner: Il y a là des éléments proprement américains. Les privilèges que les Américains s'accordent en tant que nation, tout cela est enraciné dans cette croyance qui imprègne la culture et la société américaine: l'idée que les États-Unis sont nés dans un état de vertu originel. Il y a là une part de théologie — l'idée que les États-Unis ont été placés ici, pour certains par la providence, pour d'autres par l'histoire, afin d'être le phare, de montrer la voie vers un monde meilleur et plus éclairé, et de plus en plus d'agir comme un agent en prenant des initiatives pour avancer sur cette voie. C'est profondément enraciné. Cela a d'abord été souligné par Alexis de Tocqueville il y a presque deux cents ans.

Les États-Unis en tant que pays ont deux autres caractéristiques historiques distinctives. La première: ils ont toujours eu l'ambition de s'étendre — la Destinée manifeste. Après tout, les États-Unis ont déclenché une guerre contre le Mexique, une guerre d'agression destinée à s'emparer d'immenses territoires mexicains. Ils ont commencé avec des mensonges et des déformations. La guerre hispano-américaine les a conduits dans des territoires coloniaux aussi lointains que les Philippines. Que penseraient les Pères fondateurs d'une telle entreprise ? La deuxième chose proprement américaine: les États-Unis n'ont jamais été occupés ni n'ont subi les ravages de la guerre sur leur propre sol. Ils ont subi des pertes — importantes en Corée, environ cinquante mille, et au Vietnam, environ soixante mille — mais ils n'ont jamais connu ce type de souffrance que presque tous les autres pays du monde connaissent, accompagné de la conviction qu'ils peuvent entreprendre et réussir des projets que personne d'autre n'oserait même envisager.

Mais élargissons la perspective et considérons les alliés de l'Amérique — l'Occident collectif, c'est-à-dire l'Europe, la France, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, ainsi que les alliés pratiques et pragmatiques comme le Japon et la Corée du Sud. Ils partagent certains traits communs. Rappelons-nous que depuis les années Covid et jusqu'à ce jour, les gouvernements et les sociétés européennes ont approuvé les atrocités commises par les Israéliens à Gaza et dans l'ensemble de la Palestine occupée. Les dirigeants se sont tous précipités à Jérusalem non seulement pour saisir ce moment, mais aussi pour lui donner carte blanche afin qu'il fasse tout ce qu'il voulait. C'était comme si — pour employer une analogie grossière — une bande de Hells Angels se ruait pour participer à un viol collectif.

Et cette attitude perdure encore aujourd'hui, ce qui est très étrange compte tenu de l'histoire de l'Europe d'après-guerre, en particulier de l'Europe occidentale, et de l'apparente institutionnalisation des valeurs éclairées. Aujourd'hui même, le Parlement européen a décerné pour la première fois ses distinctions à ceux qui promeuvent les valeurs européennes. Parmi les lauréats figurent Zelenski — qui a reçu la plus haute distinction — Bono du groupe U2, ainsi qu'un certain nombre d'autres personnes pour le moins discutables.

Il y a donc ici une certaine pathologie, une certaine déviance par rapport à ce que nous comprenions de l'Europe d'après-guerre, qu'il faut placer aux côtés de la psychopathologie et du comportement psychopathe des États-Unis. Ce qui l'explique n'est pas facile à dire. Certaines choses leur sont communes et il s'agit, je pense, de facteurs permissifs. L'un d'eux est une forme subtile — et parfois pas si subtile — de racisme. Le racisme est un concept très nébuleux. Il a de multiples dimensions et peut prendre une grande variété de formes diverses. Mais il ne fait aucun doute, sur la base des preuves des dernières années, que les pays occidentaux conservent encore un profond sentiment de supériorité morale par rapport aux autres races. L'héritage de la religion s'y mêle également.

Je ne pense pas qu'on puisse expliquer l'attitude occidentale face aux atrocités commises contre les Palestiniens et leur acceptation universelle sans en tenir compte. Ou encore, dans un autre sens: l'obsession croissante des Américains pour la Chine en tant que rival pour la première place, comme s'il existait un trône dans le monde qui devait être occupé par quelqu'un, et que les États-Unis se croyaient providentiellement destinés à s'y asseoir. Cette obsession pour la Chine n'est pas seulement pragmatique ou pratique. Il est raisonnable de dire qu'il y a aussi un élément racial. Les Chinois ne sont pas des Allemands, ni même des Russes. C'est une autre race. Et cela, inconsciemment pour la plupart et consciemment pour certains, donne une dimension particulière à l'hostilité envers la Chine, qui n'a rien fait pour provoquer les États-Unis ou l'Occident — alors que nous avons fait beaucoup pour la provoquer. Revenir sur un accord vieux d'un demi-siècle conclu entre Mao, Nixon et Kissinger, portant sur le fait que Taïwan fait partie intégrante de la Chine, puis presque du jour au lendemain dire non — nous voulons que cette île, située à sept ou huit mille kilomètres de chez nous, ne fasse pas partie de la Chine, qu'elle soit indépendante et sous contrôle américain. C'est vraiment tout à fait extraordinaire. Et il y a, je pense, un élément racial lié à cela.

Aux États-Unis comme en Europe, pour des raisons quelque peu différentes, il existe cette animosité profondément enracinée et cette manière de penser discriminatoire à l'égard des musulmans. Aux États-Unis, on se réfère sans cesse à ces incidents terroristes des années 1980-90, puis bien sûr au 11 septembre. En Europe, cela tient beaucoup aux problèmes d'assimilation de larges populations musulmanes venues de régions lointaines du monde, en Allemagne, en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne.

Les États-Unis de nos jours sont plus enclins que quiconque à aller vers les extrêmes. Voici un exemple local, ici au Texas. Le gouvernement de l'État — dont les hauts responsables et le gouverneur peuvent à juste titre être qualifiés de quasi fascistes — a tenté de saper le système d'enseignement public en créant un système de bons scolaires. Il s'agit d'un prolongement du mouvement des écoles à charte et des écoles privées: toute famille peut utiliser une partie de l'argent public pour payer les frais de scolarité d'une école privée, quel que soit le système scolaire. Les fondamentalistes chrétiens y ont vu un grand intérêt et l'ont fortement soutenu au Texas. Désormais, sur des bases d'une constitutionnalité douteuse, ce dispositif peut aussi servir à payer les frais de scolarité d'écoles confessionnelles, qu'elles soient catholiques, protestantes, juives ou autres. Mais le décret exécutif publié par notre gouverneur, désormais confirmé par ses adjoints, stipule que les écoles privées ayant le moindre lien avec l'islam sous quelque forme que ce soit sont exclues et empêchées même de déposer une demande de certification et d'éligibilité à ces subventions. On ne peut pas faire plus raciste que ça.

Est-ce caractéristique de tous les Américains ? Non. Mais le point à considérer, c'est que beaucoup de choses sont désormais faites aux États-Unis — par les gouvernements des États ainsi que par le gouvernement fédéral — qui auraient été totalement impensables il y a trente ou quarante ans. Ce sera probablement finalement déclaré inconstitutionnel par la Cour suprême, malgré ses penchants pour Trump et la droite chrétienne. Mais en attendant, cela va être appliqué, et le processus de révision judiciaire va prendre des années.

 

Pascal Lottaz: Quand nous parlons de relations internationales, ce que nous essayons de comprendre, ce n'est pas nécessairement le racisme ou les penchants violents des individus — nous cherchons à le comprendre à un niveau systémique. Ce que vous soulignez, c'est qu'il existe un racisme systémique inhérent, non pas au sens woke libéral, mais au sens d'une discrimination profonde qui s'étend sur des siècles. Les États-Unis n'existeraient pas sans le génocide des populations autochtones d'Amérique du Nord. Et l'Europe aussi — le viol, le pillage et la guerre font partie des valeurs européennes. La seule chose que nous n'aimons pas, c'est quand elles se retournent contre nous-mêmes. Le seul péché reconnu au cours des cent dernières années, c'est que le génocide des juifs n'était pas une bonne chose parce qu'il faisait partie de notre propre société. Mais chaque fois qu'une nouvelle guerre éclate, on voit réapparaître ces déclarations ouvertement racistes — en Ukraine, lorsqu'un journaliste de CNN dit que ce ne sont pas de vrais réfugiés, que ce sont des gens blonds aux yeux bleus, des gens ordinaires. Et avec Gaza, lorsque le 7 octobre a été décrit comme la plus grande mort de juifs depuis l'Holocauste, puis qu'avec cent mille morts à Gaza, il y a encore débat pour savoir si l'on peut parler de génocide. Des personnes qui utilisent ce mot en Allemagne se retrouvent devant les tribunaux.

Nous voyons donc comment ces inclinations extrêmement violentes des Européens et des Américains se manifestent malheureusement encore et encore. Je me demande si nous pouvons maintenant passer, pour les quinze dernières minutes, à l'Iran. Quelle est votre analyse de cette guerre et comment voyez-vous son évolution ?

Michael Brenner: Je vais prendre un risque et proposer un facteur supplémentaire, lié à ce dont nous discutons. Pourquoi est-il inconcevable qu'un président américain ait lancé une attaque contre l'Iran ? Comment est-il concevable qu'un pays comme les États-Unis puisse devenir complice d'un génocide moderne ? Ces choses ne se seraient pas produites il y a trente, quarante ou cinquante ans. Qui aurait pensé que les Européens de l'Ouest suivraient une voie d'abord tracée par Hitler — en déclarant les Ukrainiens honoraires, en collaborant avec les nationalistes ukrainiens du courant Bandera — alors que l'occupation nazie en Ukraine avait conduit au massacre de nombreux Ukrainiens ? Pourquoi ont-ils détourné le regard devant le fait que des unités clés de l'armée ukrainienne portaient des insignes nazis sur leurs uniformes, ou que le gouvernement promouvait l'installation de statues en l'honneur de Bandera ? Et ensuite que le Parlement européen déclare que Zelenski — qui a été en réalité domestiqué par ces éléments d'extrême droite — est une figure symbolique représentant les valeurs européennes.

Permettez-moi d'ajouter un autre élément. À mesure que nos sociétés ont progressé, elles ont affaibli leurs liens et perdu leurs repères moraux et économiques. En partie, cela tient au fait que nous sommes devenus des cultures du nihilisme. Dans une société nihiliste, toutes sortes de normes — règles formelles, informelles, habitudes — en d'autres termes, tout l'ensemble des éléments qui forment un surmoi collectif ont vu leur influence sur le comportement individuel considérablement diminuer. C'est clairement le cas aux États-Unis. Presque tout est permis et l'on peut tout excuser pour soi-même ou pour les autres, parce que du point de vue de l'ego suprême, il n'existe plus aucune limite.

Dans le cas de Donald Trump, le narcissisme psychopathologique fait partie d'une explication ou d'un facteur de contexte qui aide à comprendre non seulement l'initiation de certaines de ces actions et de ces comportements auparavant inacceptables — car il faut toujours un acte volontaire de la part d'un individu ou d'un groupe — mais aussi la tolérance à leur égard, leur acceptation. Et cela est certainement en train de changer. C'est l'expression d'un phénomène culturel beaucoup plus large. Mais c'est un terrain glissant, et nous garderons cela pour une autre discussion.

 

Pascal Lottaz: Juste dans les dernières minutes: quelle est votre évaluation de la manière dont les États-Unis abordent leur guerre avec l'Iran ? Et comment pensez-vous que l'Iran l'aborde de son côté ?

Michael Brenner: La chose la plus frappante, en dehors de l'audace et de la folie de ce qu'ils ont fait — l'irrationalité — c'est qu'il n'y a pas de plan. Il n'y en avait pas. Comme le souligne Chas Freeman, fort de sa vaste expérience et de ses travaux académiques sur la prise de décision: si vous voulez agir de manière logique et raisonnable en tant que chef de gouvernement, et particulièrement si vous envisagez la possibilité d'entrer en guerre, vous commencez par définir vos objectifs. Y a-t-il plusieurs objectifs et quelle est l'échelle des priorités ? Ensuite, disposez-vous des moyens pour les atteindre — militaires, financiers, politiques, sur le plan intérieur et extérieur — et quels moyens possède votre adversaire ? Enfin, à quelles conditions prévoyez-vous de mettre fin à la guerre ? Rien de tout cela n'a été réfléchi ni formulé par l'équipe Trump. Ils sont donc perdus.

Il est évident que ces idées fantastiques selon lesquelles les Iraniens se soulèveraient contre le régime islamique ont toujours été absurdes, et toute personne connaissant un tant soit peu l'Iran s'en rendait compte. C'était un monde d'illusion, habité par Trump et ses principaux conseillers. Naturellement, lorsque ce rêve chimérique se dégonfle — comme c'est déjà le cas — on ne sait plus vers où se tourner.

Les gens disent maintenant que Trump aimerait une porte de sortie. Mais en réalité, Trump n'est même pas sûr de vouloir entreprendre des démarches pour éviter la guerre, car il en paye le prix à tous les niveaux — en termes de popularité, d'élection et ainsi de suite.

C'est un peu comme avec l'Ukraine. Il aimerait désengager les États-Unis, mais il n'est pas prêt à faire la moindre concession qui serait largement perçue comme un échec pour les États-Unis et comme une perte personnelle. Ce qui est le plus intolérable pour quelqu'un ayant la personnalité narcissique de Trump, c'est d'être vu comme un perdant. Il est donc très difficile de voir comment il pourrait se sortir du fiasco iranien, alors que toute voie raisonnable pour en sortir reflétera inévitablement ce que la plupart des États et des gouvernements considéreront comme un échec, et les États-Unis ainsi que Trump personnellement comme des perdants.

C'est l'une des raisons pour lesquelles je soupçonne — sans aucune information privilégiée — qu'il n'y aura pas de porte de sortie ou que l'administration ne considérera aucune option réaliste de sortie dans un avenir proche. Qu'ils continueront à poursuivre la guerre par un moyen ou un autre, sans même exclure la possibilité d'envoyer des troupes au sol — non pas pour occuper l'Iran, car c'est impossible, mais peut-être dans l'idée de s'emparer de la côte et d'ouvrir le détroit d'Ormuz avec des soldats américains, de l'infanterie et des marines. Pour la plupart des personnes ayant une expérience militaire, c'est presque une impossibilité. Mais Trump et ses associés pourraient très bien s'engager sur cette voie, car en termes purement personnels et au regard de la vision grandiose qu'ils ont des États-Unis dans le monde, perdre ou admettre un échec serait pire.

Je ne vois donc aucune raison d'être même modérément optimiste. Lorsqu'une société ou une camarilla dirigeante commence à se désagréger et que ses attitudes, ses émotions et ses pensées commencent à diverger fortement de la réalité, alors tout devient possible. N'importe quoi.

Pour ce qui est d'Israël, il n'est pas impossible qu'ils envisagent au moins d'utiliser des armes nucléaires. Si la situation continue de se détériorer et si Trump commençait à prendre au sérieux l'idée d'un désengagement, Netanyahu irait à Mar-a-Lago et dirait à Trump: « Nous ne pouvons pas accepter cela, et nous utiliserons des armes nucléaires si nécessaire — à moins que tu ne t'engages pleinement et ne sois prêt à intensifier la guerre. »

Je ne sais pas comment Trump réagirait. Et cela laisse de côté la possibilité que Netanyahu soit en position de faire chanter Trump grâce aux enregistrements d'Epstein. Car Epstein enregistrait tout le monde, et il existe sans doute quelque part des vidéos impliquant Trump. Puisque toute l'affaire Epstein était une idée du Mossad, il ne fait guère de doute qu'au moins certaines d'entre elles se trouvent dans un coffre-fort en Israël. Je ne dis pas que c'est certainement le cas — c'est une possibilité très réelle.

La présidence Trump, avant tout, a été beaucoup de choses, mais une chose qu'elle n'a pas été, c'est assoiffée de sang. Ce n'était pas le genre de personne à dire: « Nous allons tous les tuer et les massacrer. » Maintenant, il le fait. Avec l'annonce de cette guerre, il l'a fait. Et ce changement d'attitude, pour moi, fait partie des choses qui pourraient s'expliquer par un chantage pur et simple. Mais tout cela reste de la spéculation.

Transcription, rewriting/editing: Louis Giroud

 

(*) Pascal Lottaz est un chercheur et universitaire suisse, professeur associé à l'Université de Kyoto au Japon. Il est le fondateur et le principal animateur de la plateforme et de la chaîne YouTube "Neutrality Studies", dédiées à l'étude de la neutralité dans les relations internationales.

Parcours Académique

Il enseigne à la Faculté de droit et au Hakubi Center for Advanced Research de l'Université de Kyoto depuis 2023.

Expériences passées: Avant Kyoto, il a été professeur adjoint à l'Institut d'études avancées de l'Université Waseda (Tokyo) et a enseigné à l'Université Temple (campus du Japon).

Formation: Il a obtenu son doctorat (PhD) et son master en politiques publiques au National Graduate Institute for Policy Studies (GRIPS) à Tokyo. Ses études initiales en philosophie et histoire ont été réalisées à l'Université de Fribourg, en Suisse.

 

(**) Michael J. Brenner est un universitaire américain reconnu, spécialiste de la politique étrangère des États-Unis et des relations internationales.

Parcours Académique et Professionnel

Université de Pittsburgh: Il y détient le titre de professeur émérite d'affaires internationales.

Autres affiliations: Il est chercheur (Fellow) au Centre pour les relations transatlantiques de la SAIS/Johns Hopkins University et a dirigé le programme de relations internationales à l'Université du Texas jusqu'en 2012.

Expérience gouvernementale: Au cours de sa carrière, il a travaillé pour le Département de la Défense des États-Unis et le Foreign Service Institute

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Guerre contre l'Iran, une escalade sans issue

16 Mars 2026, 10:13am

Publié par Transcription Louis Giroud

Entretien avec Larry Johnson, ancien analyste de la CIA

 

Dans cet entretien conduit par Glenn Diesen (*), Larry Johnson (*) — analyste vétéran de la CIA — revient sur les bombardements américains contre l'île de Kharg, les limites réelles de la puissance militaire américaine face à l'Iran, la fermeture du détroit d'Ormuz et ses répercussions économiques mondiales, la stratégie de riposte calibrée de Téhéran, les fractures internes à l'administration Trump, ainsi que la manipulation narrative autour du terrorisme iranien. L'entretien a été enregistré le 14 mars 2025.

Guerre contre l'Iran, une escalade sans issue

L'attaque contre l'île de Kharg; une opération sans logique militaire

L'île de Kharg gère environ 90 % des exportations pétrolières de l'Iran. La question de savoir si une frappe contre cette infrastructure pourrait briser l'économie iranienne circule parmi les commentateurs depuis le début du conflit. Les États-Unis ont désormais bombardé l'île. Trump affirme avoir « totalement anéanti » les installations militaires qui s'y trouvaient, sans toucher aux installations énergétiques. Il menace à présent de s'en prendre à celles-ci, à moins que l'Iran n'accepte de rouvrir le détroit d'Ormuz.

Larry Johnson considère cette attaque comme dépourvue de sens, quelle que soit la perspective d'analyse. Le terminal pétrolier n'a pas été touché — ce qui est, selon lui, la seule bonne nouvelle. L'Iran dispose de cinq terminaux pétroliers au total; Kharg est le plus actif, mais le détruire ne supprimerait pas l'ensemble des sources de revenus. Ce qui a été bombardé en revanche, c'est la piste de l'aéroport principal de l'île.

La piste mesure entre 5 000 et 6 000 pieds. Les frappes l'ont réduite à une longueur utilisable d'environ 3 000 pieds. Or un C-17 nécessite au minimum 3 500 pieds pour atterrir. Ne restent donc que des C-130, aéronefs lents, dans l'hypothèse d'opérations aéroportées. Si les planificateurs américains envisageaient une opération sur l'île — invasion ou ravitaillement — ils viennent de se compliquer sérieusement la tâche. L'idée d'envahir ou d'occuper Kharg, évoquée dans certains cercles de commentateurs, supposerait soit un apport de troupes par air, soit un parachutage. Dans les deux cas, le ravitaillement devient le problème central; munitions, eau et nourriture s'épuiseraient en une journée.

La fermeture du détroit d'Ormuz; effets en cascade

L'Iran a averti clairement que toute frappe contre ses véritables terminaux pétroliers entraînerait des attaques contre les installations énergétiques des États voisins du Golfe. Téhéran a d'ores et déjà identifié au moins treize cibles différentes dans la région. La nuit du bombardement de Kharg, l'Iran n'a pas réagi immédiatement ni avec colère. Cela s'est produit tôt samedi matin heure iranienne, vendredi soir sur la côte est des États-Unis. Cette absence de riposte immédiate ne signifie pas l'absence de stratégie; elle reflète une posture délibérée.

La fermeture du détroit d'Ormuz a coupé 20 % de l'approvisionnement mondial en pétrole, 25 % du gaz naturel liquéfié, et 35 % de l'urée mondiale — matière première indispensable à la fabrication des engrais. Ce dernier chiffre est particulièrement lourd de conséquences; environ 75 % des terres arables de la planète se situent au nord de l'Équateur, et l'on se trouve en période de semis. Une baisse de 35 % des engrais disponibles signifie concrètement que certaines cultures ne seront pas plantées, d'autres pas récoltées. L'approvisionnement alimentaire mondial s'en trouvera diminué, avec des conséquences potentielles pour des milliards de personnes.

Sur le front des carburants, Johnson observe les prix à sa station-service locale depuis une semaine. Il payait un prix stable, puis le dimanche suivant le début de la crise, le prix avait augmenté de 50 cents sur cinq jours. Le détail de sa semaine; dimanche, 3,40 dollars; mercredi, 3,19 dollars; jeudi, 3,24 dollars; vendredi, 3,32 dollars. En un peu plus d'une semaine, la hausse atteint presque 80 cents pour 100. Or environ 60 % des Américains vivent au jour le jour, sans réserves financières. Cette hausse n'est pas absorbable pour eux. Du côté du diesel, la progression dépasse 1,50 dollar et approche les 2 dollars. Chaque camion qui livre des supermarchés, des grandes surfaces, des magasins de bricolage, voit ses coûts augmenter, et ces coûts sont répercutés sur le consommateur.

La mécanique est celle-là; déclencher une hausse de l'inflation à l'échelle mondiale et préparer une récession. L'histoire le confirme — chaque flambée des prix du pétrole a précédé une récession. Ce qui est inédit cette fois, c'est que l'ensemble du Golfe Persique est concerné, avec l'arrêt des opérations dans trois ou quatre pays clés — l'Irak, l'Arabie Saoudite, le Koweït, le Qatar, les Émirats Arabes Unis. Il n'existe aucun précédent à cette configuration. Le risque d'une catastrophe économique mondiale est élevé.

L'impasse militaire américaine

La réponse de Trump est de redoubler sur le plan militaire. Mais les États-Unis ne peuvent pas vaincre l'Iran militairement. La puissance aérienne seule n'a jamais gagné une guerre — un général de l'armée de l'air américaine l'a lui-même reconnu devant le Congrès il y a quelques semaines. Quant aux troupes au sol, les conditions ont radicalement changé depuis 2003. À l'époque, les États-Unis pouvaient concentrer des soldats pendant neuf mois sur des bases en Arabie Saoudite, sans frappes de drones, sans tirs de missiles. Ce n'est plus possible. On ne pourrait pas rassembler une armée capable d'affronter l'Iran.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes; la force militaire totale américaine comprend 445 000 soldats dans l'armée de terre et environ 180 000 marines. Contre une armée d'un million d'hommes en Iran, ce rapport de force ne tient pas. Des rapports crédibles font état du déploiement de deux groupes distincts; une unité amphibie de 2 200 marines et une force de 5 000 à 5 500 hommes. Johnson juge ces chiffres dérisoires. L'idée d'un débarquement à la Seconde Guerre mondiale — péniches fonçant vers la côte, rampes s'abaissant sous le feu — ne se produira pas. Ces embarcations seraient pulvérisées avant même d'approcher du rivage iranien. Quant au parachutage, la question du ravitaillement reste entière; une fois au sol, sans réapprovisionnement, ces forces seraient condamnées en vingt-quatre heures.

Les planificateurs américains semblent par ailleurs n'avoir pas tiré les enseignements de la guerre en Ukraine. Les drones combinés à l'artillerie rendent impossible tout mouvement de troupes en grandes unités. Les soldats seraient décimés avant même d'atteindre leurs objectifs.

Rouvrir le détroit d'Ormuz; une impossibilité

Trump s'est engagé dans une rhétorique affirmant que les navires pourraient simplement passer, que rouvrir le détroit ne serait pas un problème. Johnson est catégorique; c'est impossible, du moins pas sans pertes inacceptables. On pourrait peut-être y parvenir militairement, mais le coût en matériel et en vies humaines serait effroyable. Des grottes et des tunnels courent tout le long de la côte iranienne. Alistair Crooke s'y est rendu, il les a vus. L'Iran se prépare à cette éventualité depuis trente ans. Ce ne sont pas quelques hommes avec une mitrailleuse sur une plateforme en bois. C'est une infrastructure défensive planifiée sur trois décennies.

Fractures internes à Washington

Selon l'avocat Robert Barnes, bien connecté à l'administration Trump via JD Vance, Trump serait désormais mis à l'écart de certains conseillers. Ceux qui, comme Tulsi Gabbard et JD Vance, ont tenté de le dissuader d'une guerre avec l'Iran, ne sont plus écoutés. Il n'écoute que ceux qui l'encouragent — « Oui, tu peux le faire, on est en train de gagner, continue. » Personne ne lui donne une évaluation honnête de la situation.

Le premier signe de désaccord interne est venu du général Daniel Cain, président des chefs d'état-major interarmées, qui aurait dit à Trump que les choses ne se passeraient pas comme il le pensait, qu'il existait de sérieux obstacles. Trump a ignoré cet avertissement. La fuite suivante provenait du Conseil national du renseignement; leur rapport, remis à Trump une semaine auparavant, affirmait qu'aucun changement de régime ne serait obtenu, quoi que les États-Unis fassent. Quand ces fuites ont commencé à circuler — ainsi que des informations sur des pertes américaines plus importantes que ce qui était officiellement rapporté —, cela a mis en évidence de vrais désaccords au sein du gouvernement. Ils ne tirent pas tous dans la même direction.

Le mensonge du Pentagone; le KC-135 abattu

Les mensonges du Pentagone commencent également à être révélés. Un KC-135 — avion ravitailleur — a été abattu. Le Pentagone a prétendu qu'il s'était écrasé. Johnson démonte cette version; les avions s'écrasent au décollage à cause d'une panne de moteur ou d'un excès de charge, à l'atterrissage à cause d'un vent de travers violent ou d'une panne mécanique. Mais un avion volant à 25 000 pieds par beau temps ne tombe pas du ciel sans raison. Celui-là a été abattu. Les États-Unis mentent à ce sujet.

Ce n'est pas un cas isolé. Cinq avions ravitailleurs stationnés en Arabie Saoudite ont été détruits — pas seulement endommagés. La base aérienne du prince Sultan a vu son système de défense aérienne neutralisé. Elle est désormais ouverte et vulnérable aux attaques iraniennes. Le personnel américain de l'armée de l'air stationné là-bas n'est plus protégé.

La stratégie iranienne; objectifs et méthode

La stratégie iranienne s'articule autour de plusieurs objectifs. Premier objectif; affaiblir et chasser l'armée américaine du Golfe Persique en détruisant les bases. Deuxième objectif; neutraliser les systèmes radars sur place, essentiels pour détecter les lancements en provenance d'Iran et surveiller les menaces aériennes et maritimes. Ces deux objectifs ont été atteints dans les quatre premiers jours du conflit, malgré les affirmations américaines sur la robustesse des défenses aériennes. Un drone iranien — pas un missile balistique à grande vitesse — a détruit l'un de ces radars. Un radar a également été détruit à l'ambassade américaine de Bagdad. Troisième objectif; affaiblir Israël sur les plans économique et militaire, détruire son infrastructure.

Sur quarante-deux vagues d'attaques de missiles contre Israël depuis le 28 février — soit environ trois vagues par jour —, les ogives transportées atteignent désormais 900 kg, parfois 1 400 kg. Des dégâts ont été causés à Tel Aviv et à Haïfa. Le port a été touché. La raffinerie de pétrole aurait été atteinte. Des images publiées montrent la base aérienne de Nevatim, dans le désert du Néguev.

Il faut noter que l'Iran, malgré ces frappes massives sur Israël, n'a pas cherché à infliger des pertes civiles lourdes. Si l'Iran visait délibérément des écoles ou des zones résidentielles, Israël — qui contrôle très strictement l'information — le rendrait public. Le fait qu'il ne le fasse pas, ou n'ait même pas inventé ce récit, est en soi révélateur.

L'Iran applique également une stratégie du « œil pour œil » ciblée. Si vous touchez à leur pétrole, ils touchent au vôtre. Si vous attaquez leur banque, ils attaquent la vôtre. À Dubaï, ils ont visé un immeuble de Citibank. Le bâtiment n'a pas été détruit mais a subi une forte explosion. En revanche, et c'est notable, quand leur usine de dessalement a été touchée — elle représente environ 8 % de l'eau produite en Iran, pas une ressource critique —, l'Iran n'a pas riposté en attaquant les usines de dessalement en Arabie Saoudite, au Qatar, aux Émirats Arabes Unis, au Bahreïn et au Koweït. Ces installations alimentent des millions de personnes. Les détruire provoquerait une catastrophe humanitaire. L'Iran l'a compris et s'est retenu.

Les États du Golfe face à leur dilemme

Une hypothèse circule parmi certains commentateurs iraniens selon laquelle l'Iran envisagerait d'autoriser le passage des navires par le détroit d'Ormuz, à condition que le paiement se fasse en yuan chinois plutôt qu'en dollars. Si elle se confirme, cette mesure constituerait une autre forme de découplage monétaire.

En Arabie Saoudite, une réévaluation est en cours. Le royaume a conclu dans les années 1970 un accord avec les États-Unis au moment où Washington a abandonné l'étalon-or; les Saoudiens ont accepté de libeller les ventes de pétrole en dollars, instituant ainsi le pétrodollar. En échange, les États-Unis ont garanti leur sécurité contre des menaces qu'ils prétendaient exister ou qu'ils avaient eux-mêmes créées. Aujourd'hui, la Russie et la Chine offrent une alternative. Leur approche est moins subordonnée; ils ne viennent pas dicter les conditions ni donner des ordres. Pour les pays du Golfe, cela pourrait se révéler plus attrayant.

Le dilemme sécuritaire des États du Golfe est réel; la présence américaine les rend plus vulnérables aux attaques iraniennes, mais sans les États-Unis, ils n'ont pas d'armée propre pour se défendre. Accepter la protection américaine, c'est risquer la guerre. La refuser, c'est risquer d'être submergé.

La Russie; bénéficiaire collatérale du conflit

Un des résultats ironiques de cette guerre concerne la Russie. Il y a cinq semaines, Janet Yellen, secrétaire au Trésor américain, exigeait que l'Inde cesse d'acheter du pétrole russe et menaçait de punir tout pays qui le ferait. Aujourd'hui, Washington considère que c'est une excellente idée pour l'Inde d'acheter autant de pétrole russe que possible. La Russie, qui vendait son pétrole à l'Inde pour 55 dollars le baril, en obtient désormais plus de 80, peut-être jusqu'à 90 dollars. Cela représente environ 150 millions de dollars supplémentaires par jour, soit 4,5 milliards par mois.

Tous les analystes occidentaux prévoyaient l'implosion de l'économie russe ou au moins de sérieuses difficultés. Du 28 février au 14 mars, en quinze jours, les bases de l'économie russe se sont consolidées d'une manière que personne n'aurait pu prévoir un an plus tôt. Et le pétrole n'est pas le seul avantage. La Russie dispose de gaz naturel liquéfié et d'engrais — et elle est l'un des plus grands producteurs d'engrais au monde. Les pays qui se tournent vers elle pour leur approvisionnement en gaz, pétrole et engrais lui achètent de la bonne volonté. Les pays alignés sur la Russie et la Chine s'en sortiront car la Russie constitue une source alternative au Golfe Persique.

L'Iran se trouve par ailleurs au carrefour de la nouvelle Route de la Soie venant de Chine et du corridor économique nord-sud venant de Russie, ainsi qu'en position stratégique sur le Golfe Persique et l'océan Indien. Russie et Chine ont toutes deux reconnu cette importance géostratégique, ce qui constitue leur principale raison de soutenir Téhéran.

La question nucléaire

Israël concentre 55 % de sa population dans deux villes. Téhéran compte entre 10 et 15 millions d'habitants avec son aire métropolitaine, mais les neuf villes suivantes en Iran comptent chacune environ 1 à 2 millions d'habitants — la population est dispersée. Si l'Iran et Israël tirent la même quantité de munitions l'un sur l'autre chaque jour, Israël s'épuisera plus vite. Ce déséquilibre soulève la question de l'arme nucléaire. Le territoire iranien est environ 65 fois plus grand que celui d'Israël, pour une population d'environ 90 millions de personnes.

Johnson a rédigé un article sur la théorie des jeux appliquée à cette situation. La conclusion; si Israël menace d'utiliser une arme nucléaire, la meilleure option pour l'Iran est de produire immédiatement une arme nucléaire. Une capacité nucléaire démontrée obligerait les États-Unis et Israël à revoir leur calcul. Israël ne peut pas prendre le risque de lancer une frappe nucléaire contre un Iran nucléarisé, car l'Iran pourrait riposter et détruire Israël. Une frappe israélienne contre l'Iran causerait d'énormes pertes et des dégâts considérables, mais ne détruirait pas l'Iran. Israël, lui, serait détruit.

Taiwan et les effets en cascade

Une dimension supplémentaire se joue en ce moment; Taiwan risque de manquer d'électricité dans les dix jours suivant la fermeture du détroit. La production de puces électroniques sur l'île s'arrêterait faute d'énergie. Taiwan devrait alors trouver une source alternative. La Chine et la Russie sont les candidats naturels. La Chine dispose ainsi d'un levier accru sur Taiwan — conséquence collatérale du conflit, non planifiée, mais réelle.

Les effets en cascade se font sentir partout. La fermeture du détroit représente à elle seule; 35 % de l'approvisionnement mondial en engrais, dont la réduction aura des effets sur les récoltes mondiales; 25 % du gaz naturel liquéfié mondial; 20 % du pétrole. L'Iran se trouve en position de dicter les conditions d'un règlement, parce que la douleur économique deviendra insupportable pour de nombreux pays alignés sur les États-Unis.

La destruction en Israël; ce que le silence révèle

Israël exerce un contrôle très strict sur ses médias, et les correspondants occidentaux respectent généralement ces restrictions en matière de pertes et de destructions. Mais ce que l'on ne voit pas en dit autant que ce que l'on voit. Les satellites commerciaux capables de prendre des images en temps réel d'Israël ont été coupés — ils ne fournissent plus ce service. Pendant ce temps, CNN a été autorisée à se rendre en Iran pour y faire des reportages en toute liberté, sans restriction de tournage. Ce contraste est en lui-même significatif.

Trump acculé; une stratégie de sortie introuvable

Trump a déclaré la victoire après le bombardement de Kharg — ce qui est paradoxal. Si l'on menace d'attaquer l'île et que l'on sait que la riposte sera l'embrasement de toutes les installations énergétiques du Golfe et l'effondrement des marchés mondiaux, on ne formule pas cette menace si l'on a déjà gagné. Il a également affirmé que l'Iran cherchait à prendre le contrôle de tout le Moyen-Orient, sauf si les États-Unis attaquaient — une tentative de présenter la guerre comme défensive.

Les exigences américaines incluent que l'Iran renonce à ses missiles balistiques. C'est une demande que l'Iran ne peut pas et ne voudra pas accepter. Trump se retrouve donc dans la position suivante; soit il laisse sa crédibilité s'effriter, soit il monte encore l'escalade, ce qui ne fera qu'aggraver la situation. La seule sortie envisageable serait une rhétorique du type « nous avons dévasté l'île de Kharg, les objectifs sont atteints, mission accomplie, nous nous retirons ». Mais même dans ce scénario, le lendemain, l'Iran continuera de lancer des missiles, d'attaquer les bases américaines restantes et de frapper Israël, jusqu'à ce qu'Israël demande que cela s'arrête.

Les conditions iraniennes pour un règlement sont; la fin de la présence américaine dans la région, des réparations pour les dommages causés, et la levée des sanctions. Ces exigences ne peuvent pas être satisfaites par les États-Unis dans les circonstances actuelles. C'est une recette pour une guerre longue.

L'Iran comme « État terroriste »; réfutation par les chiffres

Johnson revient sur les statistiques de 2016 et 2017 pour démontrer l'incohérence du récit américain présentant l'Iran comme le principal sponsor du terrorisme mondial. En 2017, le groupe responsable du plus grand nombre de morts par actes terroristes est l'État islamique (Daesh), avec 4 350 morts — sans compter ses branches comme Al-Nosra ou Hayat Tahrir al-Sham. En 2016, Daesh a tué 9 180 personnes. Total sur deux ans; plus de 13 500 morts pour Daesh seul. En deuxième position, les talibans avec environ 7 200 morts sur ces deux années. En troisième position, Al-Shabaab avec plus de 2 100 morts. La quatrième place revient au parti communiste maoïste d'Inde (CPI marxiste-léniniste), la cinquième à Boko Haram, affilié de l'État islamique. Aucun groupe iranien, aucun groupe soutenu par l'Iran, n'apparaît dans ce classement. Et c'est le cas chaque année.

Exception dans les statistiques 2023; le 7 octobre a conduit à intégrer le Hamas dans le top 10 pour cette année-là. Mais l'argument qui consiste à classer l'Iran comme État terroriste repose sur des exemples datant de 1982 et 1983 — les bombes artisanales en Irak contre les forces d'occupation américaine, le Hezbollah au Liban. Sur quarante-six ans de données sur le soutien iranien au terrorisme, aucune attaque terroriste aux États-Unis ne peut être attribuée à l'Iran ou à ses mandataires. Pas une seule.

Les vrais radicaux islamistes qui ont mené des attaques sur le sol américain sont liés à l'État islamique, organisation sunnite. La version chiite de l'islam n'est pas portée sur les attentats-suicides ni sur ce type de sacrifice fanatique. Ce registre appartient à la branche takfiri de l'islam sunnite, dont le wahhabisme est une expression. L'attentat récent à New York impliquant deux hommes, et l'attaque dans un bar au Texas faisant plusieurs morts, sont le fait de l'État islamique, pas de l'Iran.

L'attaque de la caserne des marines en octobre 1983 — l'exemple systématiquement cité — est attribuée non pas à un groupe iranien mais à Amal, mouvement chiite libanais fondé en 1972, sept ans avant la création de la République islamique d'Iran. Cette attaque est survenue après que des navires de guerre américains, dont le New Jersey, avaient bombardé la vallée de la Bekaa, tuant des chiites.

En réalité, ce sont les États-Unis qui ont mené des actions terroristes contre l'Iran; financement et réhabilitation des Moudjahidines du peuple (MEK/OMPI), organisation qui a mené régulièrement des attentats à l'intérieur de l'Iran depuis plus de trente ans. Cette manipulation de l'opinion publique vise à empêcher les Américains d'examiner objectivement ce qui se passe réellement.

La retenue iranienne; l'arme chimique comme cas d'école

Un dernier point illustre la réalité de la politique iranienne. Pendant la guerre Iran-Irak, l'Irak a utilisé des armes chimiques contre l'Iran à partir d'août 1983 et jusqu'en août 1988. Plus de vingt attaques chimiques — des armes de destruction massive, fournies et fabriquées avec l'aide des États-Unis. L'Iran, durant toute cette période, n'a jamais développé d'armes chimiques, jamais utilisé de telles armes sur le champ de bataille. La raison invoquée par les dirigeants iraniens; c'était un péché contre Dieu. Le monde sous-estime le rôle de la conviction religieuse dans la politique iranienne sur ces questions.

L'image véhiculée en Occident de l'Iran — les burqas, les kamikazes — est doublement fausse. Il n'y a pas de burqa en Iran. Et les organisations ayant eu recours aux attentats-suicides appartiennent systématiquement au camp sunnite, pas chiite. Sur quarante-six ans, les Iraniens ont fait preuve, dans une vraie guerre, de plus de retenue que les États-Unis dans toutes leurs guerres.

Entretien conduit par Glenn Diesen — 14 mars 2025

Transcription: Louis Giroud

 

(*) Glenn Diesen est un universitaire norvégien, professeur de science politique à l'Université du Sud-Est de la Norvège. Il est spécialisé dans la politique étrangère russe, la géopolitique de l'Eurasie et la sécurité européenne.

Il est principalement connu pour: Ses analyses géopolitiques. Il défend une perspective critique de l'expansion de l'OTAN, qu'il considère comme un facteur de déstabilisation et de conflit avec la Russie.

Controverses: Ses positions lui valent d'être régulièrement décrit par les médias atlantistes et europhiles comme un "chercheur pro-russe".

Engagement politique: Il s'est récemment impliqué en politique en Norvège en tant que tête de liste pour le parti Fred og Rettferdighet (Paix et Justice - FOR).

Publications: Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont Russophobia: Propaganda in International Politics (2022).

 

 

(*) Larry C. Johnson est un ancien analyste de la CIA et du Département d'État américain, aujourd'hui commentateur politique et blogueur. Il est particulièrement connu pour ses analyses critiques de la politique étrangère des États-Unis.

Carrière au sein du renseignement: Il a travaillé pour la CIA de 1985 à 1989 en tant qu'analyste à la Direction du renseignement. Il a ensuite rejoint le Bureau de la lutte contre le terrorisme du Département d'État (1989-1993), où il a notamment participé à l'enquête sur l'attentat de Lockerbie (Pan Am 103).

Positions et controverses: Depuis 2022, il soutient que la Russie dispose d'une supériorité militaire et que l'Ukraine est vouée à la défaite.

Politique américaine: Il est membre fondateur des Veteran Intelligence Professionals for Sanity (VIPS), un groupe d'anciens agents critiquant l'utilisation du renseignement par Washington.

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Allemagne: la liberté d’expression sous haute tension

16 Mars 2026, 08:27am

Publié par Traduction Louis Giroud

En Allemagne, les garanties constitutionnelles de la liberté d'expression se lézardent. Même si l’on essaie de vous faire croire que chacun peut s'exprimer librement. Jusqu'à ce que la police sonne à votre porte à six heures du matin parce que vous avez insulté un ministre sur internet. Perquisitions, poursuites pénales, ONG financées par l'État pour surveiller les opinions : en Allemagne, un arsenal discret mais puissant s'est mis au service de la susceptibilité du système.

Allemagne: la liberté d’expression sous haute tension

En diplomatie, l'axiome est connu : toute alliance repose à la fois sur des intérêts et sur des valeurs. Les intérêts évoluent avec les rapports de force. Les valeurs, elles, sont censées durer. La liberté d'expression appartient à ce socle permanent : dans toute société qui se prétend libre, elle ne saurait faire l'objet d'une négociation conjoncturelle.

Or, dans l'Allemagne d'aujourd'hui, la menace principale qui pèse sur cette liberté ne provient plus en premier lieu des plateformes numériques privées, mais de l'État lui-même — et d'un écosystème de relais de plus en plus dense, financé par les deniers publics.

Une perquisition à l'aube pour un adjectif désobligeant

Commençons par une scène qui devrait inquiéter quiconque a grandi sous l'empire d'un État de droit. Aux environs de Bamberg, un homme âgé est réveillé à six heures du matin par des agents de police. Son tort : avoir qualifié le ministre de l'Économie de « crétin » sur internet. Une perquisition à l'aube, donc, pour une prétendue insulte.

La question mérite d'être posée sans détours : quel type d'ordre politique autorise des descentes de police avant le petit-déjeuner pour de simples opinions exprimées ? Les représentants du gouvernement fédéral répètent volontiers que « chez nous, chacun peut dire ce qu'il veut ». La formule est rassurante — jusqu'à ce que la sonnette retentisse.

Des peines dignes d'une autre époque

Un second exemple dépasse largement l'anecdotique. Au début de l'année 2025, un journaliste a été condamné à sept mois de prison avec sursis pour avoir diffusé un mème portant la mention : « Je déteste la liberté d'expression. » Il s'agissait manifestement d'une satire visant la ministre fédérale de l'Intérieur. L'image la représentait tenant une pancarte, en référence à sa conception restrictive des libertés publiques — illustrée notamment par l'interdiction d'un journal d'extrême droite, décision que la juridiction administrative fédérale avait pourtant jugée illégale.

Relisons attentivement : cette peine, digne des arsenaux répressifs d'un régime autoritaire, a été présentée par ses promoteurs comme un acte de défense de la démocratie. Le ministère public a même fait appel pour obtenir une sanction plus sévère. Si l'on cherche un exemple concret de ce que les juristes anglo-saxons nomment le chilling effect — l'effet dissuasif exercé sur l'expression par la menace de poursuites —, le voilà dans toute son éloquence.

À la suite d'un commentaire publié sur le réseau social X au sujet de l'affaire de Bamberg — dans lequel était nommément mentionné le juge responsable de la décision, avec l'observation qu'un magistrat prononçant de telles sentences ne devrait pas disposer du pouvoir d'incarcérer des citoyens pour l'exercice de leur liberté d'expression —, l'Ordre des avocats hanséatique a ouvert une procédure disciplinaire. Les accusations, jugées absurdes, ont été vigoureusement contestées.

L'État contre ses propres critiques

La troisième affaire concerne le ministère fédéral de l'Intérieur, alors dirigé par Nancy Faeser. Celui-ci avait commandité un rapport à caractère diffamatoire visant le journaliste Henryk M. Broder. L'affaire a été portée devant les tribunaux. La cour administrative supérieure de Berlin-Brandebourg a interdit au ministère de continuer à diffuser le document ; il a été retiré de la circulation et les exemplaires imprimés détruits.

Le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung résuma le verdict par une formule lapidaire : « Broder humilie le ministère de l'Intérieur. » La décision ne relevait d'aucune subtilité juridique particulière : elle rappelait simplement qu'un gouvernement ne dispose d'aucun droit fondamental à être protégé de la moquerie — et encore moins à diffamer publiquement ses contradicteurs.

Quatrième illustration : ce principe a été confirmé par la Cour constitutionnelle fédérale dans le cadre d'une procédure engagée par le journaliste Julian Reichelt contre le gouvernement. Ancien rédacteur en chef du plus grand quotidien allemand, Reichelt avait qualifié dans un message sur les réseaux sociaux l'aide financière de plusieurs centaines de millions d'euros versée à l'Afghanistan d'« argent pour les talibans ». Une ministre fédérale tenta d'obtenir l'interdiction de ce propos. Le gouvernement obtint d'abord gain de cause. La Cour constitutionnelle cassa toutefois la décision et rappela que la parole politique — y compris lorsqu'elle est acerbe ou dérangeante — appartient au noyau dur de la liberté d'expression garantie par l'article 5 de la Loi fondamentale.

Enfin, un litige personnel avec l'Office fédéral de la justice illustre jusqu'où certaines administrations peuvent aller pour compliquer l'existence d'un détracteur. Après qu'un tribunal eut ordonné à cette administration de communiquer des documents, celle-ci multiplia les obstacles, étira la procédure et suggéra des poursuites disciplinaires auprès de l'Ordre des avocats, au motif que la fonctionnaire responsable avait été qualifiée de subalterne et d'incompétente pour avoir ignoré la décision judiciaire. Une administration qui traite un jugement contraignant comme une simple recommandation ne défend pas l'État de droit : elle le mine.

Un schéma récurrent, non des incidents isolés

Ces exemples ne forment pas une collection d'anecdotes. Ils dessinent ensemble un schéma récurrent et cohérent. Des responsables politiques allemands de premier plan — issus notamment du parti des Verts — ont pris l'habitude de déposer en masse des plaintes pénales à l'encontre de critiques souvent parfaitement licites sur le plan juridique mais politiquement embarrassantes. Les ressources policières sont mobilisées pour protéger les susceptibilités des puissants. Et lorsque l'État perd devant les tribunaux, il hausse trop souvent les épaules avant de tenter une nouvelle manœuvre.

Ainsi, un retraité a été condamné à une amende de 800 euros pour avoir écrit, au sujet de la ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock, qu'elle avait « dû trop souvent se cogner la tête au plafond en faisant du trampoline ». Une réaction publiée sur X — qualifiant cette situation de manifestation du visage « semi-totalitaire » des Verts — a aussitôt déclenché une procédure pénale. Le paragraphe 188 du code pénal allemand, qui prévoit des sanctions renforcées pour les insultes visant des personnalités politiques, fournit l'instrument juridique de cette asymétrie. Tous les citoyens sont égaux devant la loi — mais certains, de toute évidence, le sont davantage que d'autres.

L'externalisation de la répression

Une seconde stratégie se déploie en parallèle, plus discrète mais tout aussi efficace : l'externalisation de la répression. La Constitution allemande impose à l'État une stricte neutralité dans les conflits d'opinion. Pour contourner cette contrainte, celui-ci finance des organisations non gouvernementales qui accomplissent ce qu'il ne peut faire directement : surveiller, signaler et stigmatiser des opinions légitimes, conduire des procédures judiciaires à caractère stratégique et infléchir le débat public. Ce n'est plus de la politique au sens propre du terme : c'est de la propagande financée par l'impôt, qui fabrique artificiellement un consensus.

À ce dispositif national s'ajoute le Digital Services Act (DSA) de l'Union européenne — véritable système d'exploitation de l'industrie européenne du contrôle des contenus. Le DSA s'applique à tout service disposant d'utilisateurs dans l'Union et prévoit des amendes pouvant atteindre 6 % du chiffre d'affaires mondial. Il accorde des prérogatives particulières aux « signaleurs de confiance », privilégie les signalements étatiques ou para-étatiques et impose aux plateformes de réagir dans des délais brefs sous peine de sanctions. La notion de « contenu illégal » peut en outre être définie selon la législation la plus restrictive d'un quelconque État membre. En situation de crise, la Commission européenne dispose de la faculté d'exiger des « mesures de réduction des risques » — formulation suffisamment vague pour justifier l'étouffement de débats parfaitement légaux au nom de la lutte contre la désinformation.

Le résultat est prévisible : suppression excessive de contenus licites, limitation algorithmique de la visibilité accordée aux opinions dérangeantes, intimidation silencieuse de la dissidence. Ce n'est pas de la jurisprudence : c'est une censure administrative à l'échelle industrielle.

Ce que dit, depuis des décennies, la jurisprudence constitutionnelle

Un rappel juridique s'impose ici. La Cour constitutionnelle fédérale affirme depuis des décennies que l'État doit tolérer les critiques sévères, y compris celles qui blessent. La notion d'injure pure (Schmähkritik) constitue une exception d'interprétation strictement limitée. En cas d'ambiguïté, c'est l'interprétation non sanctionnable qui doit prévaloir. Et surtout : l'État, à la différence des individus, ne possède pas d'« honneur » que le droit pénal aurait vocation à protéger.

Ces principes ne sont pas des citations destinées aux discours du dimanche : ils constituent les garde-fous fonctionnels d'un État libre. Pourtant, on assiste aujourd'hui à une bureaucratie qui poursuit la satire et à une classe politique qui pathologise la contradiction.

Le prétexte commode de la « haine »

Face à ces dérives, certains brandissent la formule de confort : « Il s'agit de lutter contre la haine. » Il convient d'être honnête sur la nature de cette rhétorique, qui relève bien souvent du simple slogan. Une perquisition à l'aube pour un adjectif comme « crétin » ? Sept mois de prison pour un mème ? Un rapport ministériel retiré après avoir servi à discréditer un journaliste ? Une ministre saisissant la Cour constitutionnelle pour interdire une opinion politique ?

Il ne s'agit pas de protéger des minorités vulnérables ni de prévenir des actes de violence. Il s'agit de protéger le pouvoir contre l'humiliation et le ridicule. La liberté d'expression n'est pas une faveur que les gouvernants accordent à des sujets obéissants : elle constitue le fondement structurel de la critique du pouvoir. Si l'on permet aux administrations d'effacer cette distinction, on crée une culture d'hypersensibilité permanente dans laquelle le droit pénal devient l'instrument des susceptibilités politiques.

Trois réformes nécessaires

Trois mesures s'imposent avec urgence.

Premièrement, dépénaliser la liberté d'expression. Le droit pénal doit être réservé aux menaces réelles et aux cas clairement définis d'incitation à la haine — non aux adjectifs déplaisants ou aux mèmes à caractère satirique.

Deuxièmement, tarir les financements publics détournés. L'argent du contribuable ne doit pas servir à financer des organisations para-étatiques chargées de mener indirectement le combat politique que l'État n'a pas le droit de conduire lui-même.

Troisièmement, discipliner les régulateurs numériques. L'état d'exception instauré par le Digital Services Act ne doit pas se pérenniser. Toute mesure d'urgence doit être strictement limitée dans le temps, soumise au contrôle juridictionnel et circonscrite aux seuls contenus réellement illégaux. Le statut de « signaleur de confiance » doit s'accompagner de responsabilités juridiques — y compris, et surtout, en cas de signalement abusif.

Un enjeu de civilisation

Les initiatives américaines visant à s'opposer aux excès réglementaires de l'Union européenne en matière de liberté d'expression méritent d'être saluées sans ambiguïté, y compris lorsqu'elles prennent la forme de pressions commerciales ou tarifaires à l'encontre d'une régulation numérique dont l'Europe entend exporter le modèle. Ce différend n'est pas seulement de nature commerciale : il met en jeu la défense d'une norme civilisationnelle. Si l'Europe choisit de construire un panoptique bureaucratique de la conformité, elle ne peut prétendre imposer ses standards à l'ensemble du monde libre.

La liberté d'expression ne garantit pas la vérité. Elle garantit la possibilité de la chercher collectivement. Elle accorde aux citoyens le droit de se ridiculiser et leur impose celui de supporter la sottise des autres. Elle confronte les gouvernements à la réalité de leur propre action. Au cours de l'année écoulée, les tribunaux allemands ont montré que ces mécanismes fonctionnent encore : un ministère de l'Intérieur rappelé à l'ordre, une ministre empêchée de réduire un critique au silence, une administration judiciaire contrainte de respecter les décisions de justice.

Même après les perquisitions à six heures du matin et les campagnes étiquetées « anti-haine », un principe demeure inscrit dans la Loi fondamentale : la moquerie des citoyens envers l'État reste protégée par la Constitution.

Ce principe mérite d'être défendu haut et fort, des deux côtés de l'Atlantique. La liberté d'expression n'est pas une concession que les puissants font aux citoyens. Elle est le bouclier que les citoyens opposent aux puissants. Si l'Europe venait à l'oublier, il appartiendrait aux États-Unis de le lui rappeler — non par des sermons, mais par la politique. Et à ceux qui vivent de ce côté-ci de l'Atlantique de faire leur part : par les tribunaux, par la loi, et en refusant de se laisser intimider par le nouveau clergé de la « sécurité ».

Traduction de l’allemand: Louis Giroud

 

Cet article publié en allemand dans Schweizer Monat est basé sur une conférence de Joachim Steinhöfel, prononcée en septembre 2025 lors d’une réunion du Global Liberty Institute à Zurich.

 

(*) Joachim Steinhöfel est un avocat allemand de renom, spécialisé dans le droit des médias, de la presse et de la concurrence. Il est particulièrement connu pour son engagement en faveur de la liberté d'expression et son combat contre la censure sur les réseaux sociaux.

Défenseur de la liberté d'expression: Il est une figure de proue en Allemagne dans la lutte contre les restrictions de parole en ligne. Il a notamment créé le "Mur des plaintes" (Wall of Complaints) pour documenter les suppressions de contenus par Facebook et a obtenu des victoires judiciaires historiques forçant les plateformes à rétablir des publications supprimées à tort.

Affaires de haut profil: Il représente des personnalités d'envergure, comme l'homme d'affaires Alisher Ousmanov, dans des litiges complexes contre des grands médias et des institutions internationales pour protéger leur réputation.

Cabinet et influence: Basé à Hambourg, son cabinet JS Rechtsanwälte Steinhöfel intervient régulièrement dans des dossiers de diffamation et de droit de la presse.

Présence médiatique: Il publie régulièrement des tribunes dans des médias suisses tels que le Schweizer Monat ou la NZZ.

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