Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le Média Libre pour une Suisse indépendante et neutre...
…

L’Europe dans un monde multipolaire – Jeffrey Sachs

22 Octobre 2026, 15:44pm

| 

Publié par Jeffrey Sachs

La Masterclass de Jeffrey Sachs au Parlement Européen

 

Jeffrey Sachs est un économiste, universitaire et analyste des politiques publiques américain, reconnu pour ses travaux sur le développement économique, la réduction de la pauvreté et la durabilité. Il a conseillé des gouvernements et des organisations internationales, dont l’ONU, sur les politiques économiques. Sachs a joué un rôle clé dans la transition des économies post-soviétiques vers des systèmes de marché.»

 

Transcription éditée de l’enregistrement vidéo. L’événement était organisé par Fidias Panayiotou, député européen (Chypre), et co-organisé par Danilo Della Valle, député européen (Mouvement Cinq Étoiles, Italie).

Présentation au Parlement européen: «Jeffrey Sachs met en garde l’Europe contre son sombre avenir».

 

Fidias Panayiotou, député européen: Mesdames et Messieurs, merci beaucoup d’être venus à ce bel événement. Il est essentiel d’aborder ces profonds bouleversements géopolitiques, et c’est pourquoi nous avons le plaisir d’accueillir parmi nous, à mon avis, le meilleur expert mondial en géopolitique, Jeffrey Sachs, qui nous apportera son éclairage et ses conseils sur la voie à suivre en tant qu’Européens. Nous avons également le plaisir d’accueillir mon co-animateur, Danilo Della Valle, député européen du Mouvement Cinq Étoiles italien. Jeffrey, la parole est à vous. Nous vous accordons dix à quinze minutes pour exposer vos idées, puis nous répondrons aux questions des députés européens et engagerons un débat.

 

Jeffrey Sachs: Parfait. C’est un grand plaisir d’être parmi vous tous. Merci pour cette occasion et pour ce moment d’échange d’idées.

 

Comment instaurer la paix dans un monde fou

 

Le monde traverse une période extrêmement étrange. Les États-Unis, bien sûr, sont plongés dans une crise politique profonde. L’Europe, à mon avis, est elle aussi en crise. Le continent est en guerre et le monde évolue à une vitesse fulgurante. Ce n’est donc pas une période sereine, ni facile à appréhender, mais je souhaite partager avec vous mes réflexions dans une perspective constructive: comment pouvons-nous œuvrer pour une paix durable et constructive ? Si nous continuons sur cette voie, soyons honnêtes, le pire est à craindre. La rhétorique belliqueuse qui s’est emparée de l’Europe est choquante et extrêmement dangereuse. Ajoutez à cela l’échec total de la politique américaine, dans le pays censé être votre allié. Je peux vous affirmer que nous n’avons jamais eu de pire président de toute notre histoire, personne d’aussi incompétent, instable, stupide et dangereux sur le plan moral. C’est un personnage pathologique, qui plus est, un véritable malade mental. Il est impératif de prendre soin de l’Europe, et ce n’est pas le cas actuellement.

 

Il y a tant à dire et tant de façons d’entamer la discussion, mais permettez-moi de commencer par une vue d’ensemble. Le monde a connu des changements spectaculaires au cours des vingt-cinq dernières années, notamment avec l’essor de l’Asie, et plus particulièrement celui de la Chine, et le retour de l’Asie au cœur de l’économie et de la géopolitique mondiales. En définitive, j’y vois une excellente chose, et non une source de danger. Après un siècle et demi d’impérialisme européen, l’Asie s’est retrouvée dans une situation de grande pauvreté. Elle a recouvré une indépendance effective après la Seconde Guerre mondiale et, depuis, a considérablement éradiqué la pauvreté et retrouvé une économie prospère. C’est une excellente nouvelle, car cela signifie que pour quatre milliards de personnes, le bien-être, les conditions matérielles et la vie économique en général se sont nettement améliorés. Cela vaut pour la Chine, l’Inde, l’Asie du Sud-Est et l’Asie centrale, et c’est l’une des plus grandes réussites du monde au cours du dernier demi-siècle.

 

Cette situation suscite l’inquiétude aux États-Unis et au sein d’une grande partie de la classe politique européenne. Une inquiétude compréhensible, bien que profondément erronée. Elle se comprend car le monde dit occidental, essentiellement le monde nord-atlantique, a dominé la scène internationale pendant près de deux siècles, de la fin des guerres napoléoniennes jusqu’aux alentours de l’an 2000. La Grande-Bretagne a d’abord été aux commandes, bâtissant le plus vaste empire de l’histoire au XIXe siècle et durant la première moitié du XXe. Puis, après 1945, les États-Unis ont hérité de l’Empire britannique. C’était le monde occidental, le monde des valeurs, etc. Mais ces mêmes valeurs occidentales étaient celles-là mêmes qui ont permis à la Grande-Bretagne de laisser mourir de faim des dizaines de millions de personnes sous le joug de sa politique de «laissez-faire», en Inde, en Irlande et dans bien d’autres endroits. C’était un monde de domination impériale, y compris à Chypre, et de génocides impériaux. Ce n’était pas un monde de valeurs, si ce n’est celles que nous voulions proclamer.

 

L’essor de la Chine

L’une des principales conséquences de tout cela est la suivante. En 1820, à la veille de l’hégémonie occidentale, l’Asie représentait environ 60 % de la production mondiale, selon nos estimations actuelles. (1) En 1950, elle n’en représentait plus que 20 %, tandis que sa part dans la population mondiale restait d’environ 60 %. L’Asie a connu 150 années catastrophiques, du début du XIXe siècle au milieu du XXe siècle. Ce fut la période de la domination britannique sur l’Inde et de l’emprise effective de l’Occident sur une grande partie de la Chine. Ce fut aussi la période de la révolte des Taiping, la plus grande guerre civile chinoise, probablement la plus meurtrière de l’histoire, qui fit des dizaines de millions de victimes au milieu du siècle, à la suite des guerres menées par les Britanniques contre la Chine. Ce fut également la période de la colonisation complète de l’Asie du Sud-Est et d’autres désastres qui frappèrent la région sous l’effet de l’impérialisme européen et américain et des deux guerres mondiales. Après tout, la Chine a perdu entre 15 et 20 millions d’habitants lors de l’invasion japonaise de 1937 à 1945, une calamité peu connue mais absolument brutale pour la Chine.

 

L’Asie a ainsi vu sa part de la production mondiale chuter à environ 20 %, tandis que le monde occidental, États-Unis et Europe réunis, en représentaient plus de 50 %, même après les ravages de la Seconde Guerre mondiale. Ce fut le point de départ de la période postcoloniale. Au cours des 75 ou 76 années qui ont suivi 1950, l’Asie a regagné sa place dans le monde. Elle représentait 60 % de la production mondiale en 1820, 20 % en 1950 et environ 50 % aujourd’hui. Elle n’a pas encore comblé entièrement l’écart creusé durant la période de domination impériale occidentale, mais elle l’a considérablement réduit.

 

Je suis économiste du développement. J’ai travaillé en Chine pendant plus de 40 ans, et en Inde, de façon plus ou moins régulière, pendant autant d’années. Pour moi, c’est une formidable réussite de voir la pauvreté disparaître et le développement économique s’installer durablement. Je peux vous dire, pour l’avoir constaté de visu, que le peuple chinois a travaillé sans relâche pendant 40 ans pour y parvenir. On pouvait se promener la nuit et voir des bâtiments s’élever jour et nuit sur des échafaudages en bambou, éclairés à la torche. On bâtissait l’économie chinoise et le niveau de vie s’améliorait. Les familles pouvaient à nouveau se nourrir, alors qu’auparavant, la faim les tenaillait ; après tout, lors du désastreux Grand Bond en avant de Mao, des millions de personnes sont mortes entre 1958 et 1961. Les familles pouvaient scolariser leurs enfants et, à partir de la fin des années 1970, ils pouvaient même les envoyer étudier en Europe ou aux États-Unis. Beaucoup de mes étudiants de cette époque sont aujourd’hui de hauts fonctionnaires au sein du gouvernement ou des professeurs d’université de renom, et ils mènent une vie confortable et décente, fruit de décennies de développement exceptionnel et de travail acharné.

 

Tout cela est perçu comme une catastrophe aux États-Unis, et l’on parle déjà de se préparer à la guerre. Nous sommes presque en guerre contre la Chine. Pourquoi ? Parce que la Chine a retrouvé sa puissance. Pire encore, elle a l’audace incroyable d’avoir une économie plus importante que celle des États-Unis. Vous imaginez ? C’est de l’insolence pure et simple. Bien sûr, sa population est quatre fois supérieure à la nôtre; la seule façon pour elle d’avoir une économie plus petite serait de rester à moins du quart de notre revenu par habitant. Elle a décidé de ne pas en arriver là. Elle a décidé de mener une vie normale. Et voilà, si l’on multiplie ce qu’est une vie normale par 1,4 milliard d’habitants et qu’on compare avec les États-Unis et leurs 340 millions d’habitants, la Chine finit par être plus importante en valeur absolue. (2) C’est presque un casus belli. Comment osent-ils menacer l’hégémonie américaine ? Non, nous n’utilisons pas ce terme. Comment osent-ils menacer la primauté américaine, qui est l’objectif stratégique des États-Unis ?

 

Il y a un autre pays qui se comporte profondément mal, et c’est bien sûr la Russie. Je tiens à dire que le plus grand crime de la Russie est de posséder 17 millions de kilomètres carrés. C’est son plus grand crime. Pourquoi je dis cela ? Parce qu’avec 17 millions de kilomètres carrés, la Russie est devenue un ennemi de l’Empire britannique dès 1840, et un ennemi des États-Unis d’Amérique lorsque ces derniers ont pris le relais de l’Empire britannique en 1945. Quoi que fassent la Russie ou l’Union soviétique, elles restent des ennemis. Et si l’on se comporte ainsi trop longtemps, on finit par se retrouver avec la guerre en Ukraine. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet. Ce que je viens de dire me fait passer pour un apologiste de Poutine, un porte-parole abject de la propagande russe, et je mérite toutes les autres insultes qu’on pourrait me lancer. Mais je travaille là-bas depuis 37 ans. Je ne suis l’apologiste de personne. Je n’ai jamais été payé par qui que ce soit, au cas où quelqu’un entendrait le contraire. J’ai instauré cette règle il y a 40 ans, lorsque j’ai commencé à conseiller la Bolivie (3) et que quelqu’un m’a attaqué politiquement parce que j’étais consultant externe. J’ai alors décidé sur-le-champ de ne jamais accepter un centime d’un gouvernement, et j’ai conseillé des dizaines de gouvernements en ne percevant que mon salaire d’universitaire. Pour être parfaitement clair, je ne dis rien qui soit lié à un quelconque statut de consultant ou d’employé rémunéré. Je ne l’ai jamais été, et je n’ai même pas besoin de vérifier les comptes, car telle a été ma politique tout au long de ma carrière.

 

Le rôle de Gorbatchev dans la paix mondiale

Je ne suis donc pas un défenseur de Poutine, mais j’admire profondément Mikhaïl Gorbatchev, car il fut le plus grand artisan de la paix de notre époque. Il aspirait à une maison commune européenne, et l’Europe était ouverte à cette possibilité. Cette perspective avait d’ailleurs été promise par les Allemands lors de la réunification allemande. Le 31 janvier 1990, à Tutzing, le ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, déclara explicitement et sans équivoque que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’est dans le contexte de la réunification allemande. (4) Vous pouvez trouver ce discours en ligne, n’hésitez pas à le consulter. Le 9 février, le secrétaire d’État américain, James Baker III, assura à Gorbatchev que l’OTAN ne reculerait pas d’un pouce vers l’est. Le 10 février 1990, le chancelier Helmut Kohl affirma la même chose à Gorbatchev en personne. (5)

 

Je n’ai pas assisté à ces réunions, mais j’étais à Berlin pendant ces semaines et ces mois, car j’étais conseiller auprès de l’équipe économique de Gorbatchev en 1990. En 1989, j’avais été le principal conseiller extérieur de la Pologne et j’ai vu Gorbatchev rendre possible la transition démocratique du pays. Vous serez peut-être surpris d’apprendre que Gorbatchev est intervenu activement pour demander au général Jaruzelski d’intégrer ces jeunes gens prometteurs de Solidarność au gouvernement. C’est dire à quel point la situation était révolutionnaire et pacifique en 1989. J’ai rencontré le chancelier Kohl et le ministre des Affaires étrangères Genscher, car je travaillais sur les questions économiques de la transition.

 

Nous avions la paix entre nos mains pour un siècle à venir, si nous le souhaitions, car les Russes étaient épuisés après sept décennies de bolchevisme. Ce système économique n’était pas des plus performants. Ils aspiraient à la liberté. Ils voulaient la paix, la coopération et l’amitié. Le mot que Boris Eltsine employait le plus souvent à mon égard était «normal»: «Monsieur Sachs, nous voulons être normaux. Nous voulons être normaux politiquement. Nous voulons être normaux économiquement.» Il suffit de se pencher sur tous les propos conciliants tenus par le président Poutine lors de sa venue au Bundestag et lors de ses visites aux institutions européennes après son arrivée au pouvoir, car il a répété exactement la même chose.

 

Alors, que s’est-il passé ? Ce qui est arrivé à la Russie est la même chose qu’à la Chine. Votre ami, allié et prétendu protecteur, les États-Unis d’Amérique, mon pays, s’est mis en tête en 1992 qu’il dominait désormais le monde. On a appelé cela le néo conservatisme; appelez ça comme vous voulez. Tout le monde y a cru, démocrates et républicains confondus.

 

J’en ai été témoin direct, car en 1990, j’avais une idée simpliste et naïve, héritée de mes études sur les écrits de John Maynard Keynes. Lorsqu’une personne est vaincue, il faut l’aider, afin que la génération suivante ne se retourne pas contre elle. C’est ce qu’écrivait Keynes dans Les Conséquences économiques de la paix en 1919, un ouvrage fondamental pour moi, tant sur le plan personnel que professionnel. Keynes affirmait, en substance, qu’une bonne gestion économique implique aussi la bienveillance, une attitude judicieuse à long terme, pour soi-même comme pour autrui. Il ne faut pas être vindicatif, car cela se retournera contre soi. Ainsi, en 1990, j’ai eu une idée naïve: pourquoi ne pas aider l’Union soviétique ? Elle traversait une crise économique majeure, une grave crise financière, et l’aider ne nous aurait presque rien coûté. Gorbatchev souhaitait entreprendre des réformes. C’était un grand homme d’État, un artisan de la paix. Aidons-le.

 

J’ai proposé un ensemble de mesures, du même type que celui que j’avais proposé pour la Pologne et qui avait été adopté. Je me suis dit: «Quel économiste convaincant je suis !» Mais il avait été adopté pour la Pologne parce que ce pays devait constituer l’extrémité orientale de l’OTAN, même si je l’ignorais à l’époque. Les géostratèges l’ont adopté non pas par sympathie pour la Pologne, malgré la présence de nombreux électeurs polonais à Chicago et à Detroit, mais parce que la Pologne était de notre côté. Lorsque j’ai proposé la même chose pour l’Union soviétique, elle a été catégoriquement rejetée. Il y a environ deux ans, plus de trente ans après les faits, quelqu’un m’a envoyé le compte rendu de la réunion du Conseil de sécurité nationale à la Maison-Blanche du 3 juin 1991, au cours de laquelle ma proposition a été rejetée. Ce compte rendu avait été rendu public en vertu de la loi sur la liberté d’information. Je ne l’avais jamais vu, et si quelqu’un souhaite me l’écrire, je le lui transmettrai. C’est la manifestation la plus stupéfiante de la bêtise américaine qu’on puisse imaginer, et c’est peu dire, car notre pays regorge d’imbéciles. Je parle bien sûr de nos dirigeants. Le public comprend beaucoup mieux. Savez-vous ce qu’ils ont dit à propos de la proposition ? Richard Darman, alors directeur du Bureau de la gestion et du budget, l’a formulé ainsi: « Nous avons déjà suffisamment d’éléments pour une bonne opération de communication. La liste n’a pas besoin de s’allonger. Nous ne devrions pas dilapider nos ressources maintenant. Mikhaïl Gorbatchev est un homme de spectacle. Il nous fera pression quoi qu’il arrive. » Je mentionne son nom car il avait été mon collègue à Harvard, puis il est allé au Bureau de la gestion et du budget et a rejeté l’idée d’aider Gorbatchev. Lire le compte rendu de cette réunion, c’est comme assister à une démonstration d’amateurs: une bande d’ignorants arrogants assis autour d’une table, se demandant, pour reprendre les mots de Darman: « Quel est le minimum que nous devons faire pour apaiser un régime avec lequel nous souhaitons collaborer sur d’autres sujets ? » Voilà donc la politique étrangère américaine. Voilà votre allié et protecteur, le grand sauveur. Voilà « Papa », pour employer le jargon technique actuel.

Le plus grand crime de Russie

Le grand crime de la Russie, c’est d’être grande, tout comme celui de la Chine. Je viens de publier un livre en allemand, paru hier, sur la russophobie en Europe.Dans son premier chapitre, je relate une étude remarquable de l’historien John Howes Gleason, publiée en 1950, intitulée «La Genèse de la russophobie en Grande-Bretagne». Gleason posait une question pertinente, d’une actualité brûlante. La Grande-Bretagne et la Russie étaient alliées au sein de la Sixième Coalition qui vainquit Napoléon en 1813 et 1814. Vingt-cinq ans plus tard, elles étaient ennemies. Que s’est-il passé ? Pourquoi les Britanniques en sont-ils venus à haïr les Russes ? Il a donc étudié les comptes rendus parlementaires (Hansard) et tous les autres documents publiés. Il a lu tous les débats et discours prononcés à la Chambre des communes. Sa conclusion, dans ce livre remarquable, est que la Russie n’a rien fait. La Grande-Bretagne s’est simplement persuadée que la Russie était si puissante qu’elle menaçait l’Inde, l’Empire britannique en Inde, et qu’elle allait envahir l’Inde par le col de Khyber. C’était le Grand Jeu, une idée qui n’avait d’ailleurs jamais effleuré l’esprit du tsar. Mais la Grande-Bretagne s’est laissée emporter par ses propres discours, et dès 1840, la Russie était devenue l’ennemie.

 

En 1854, la Grande-Bretagne entra en guerre en Crimée, sous l’impulsion de Palmerston, impérialiste par excellence, qui devint son principal instigateur et, à partir de 1855, Premier ministre. Pourquoi ? L’histoire est longue, mais l’objectif principal était d’écraser la Russie en mer Noire. En 1853, la Russie avait accepté la Note de Vienne, un règlement diplomatique de la crise concernant la Valachie et la Moldavie, et il n’y avait donc aucune raison de poursuivre le conflit. Pourtant, la Grande-Bretagne persista et Palmerston déclara: «Nous passons à Sébastopol.» Il voulait réduire la Russie à néant afin qu’elle ne puisse plus menacer l’Empire britannique. C’est ce qu’on appelle, soit dit en passant, les valeurs occidentales. S’ensuivit une guerre sanglante de trois ans: la guerre de Crimée.

 

Revenons au présent. Nous sommes engagés dans la seconde guerre de Crimée, et ce pour exactement la même raison qui a poussé Palmerston et Napoléon III à déclencher la première. Ce n’est pas la guerre de Poutine. C’est notre guerre, mesdames et messieurs. Elle a éclaté d’une manière légèrement différente, mais très similaire. Nos stratèges des années 1990 étaient persuadés que les États-Unis étaient la première puissance mondiale. Choisissez votre formule: nous sommes la seule superpuissance mondiale; nous sommes la nation indispensable; nous sommes, comme l’a dit l’une de mes secrétaires d’État préférées, Madeleine Albright, le pays qui voit plus loin que tout autre. Voyez ce que l’Amérique dit d’elle même . Tout ce à quoi les stratèges américains pensaient, c’était: quelles sont nos menaces ? En réalité, aucune. Nous sommes si puissants que personne ne peut nous tenir tête. La seule menace que nous voyons, c’est la Russie. La Russie est grande, alors il nous suffit de nous assurer qu’elle reste une puissance de troisième ordre, ou qu’elle se désintègre, comme le souhaitait Brzezinski.

 

Si vous voulez comprendre pourquoi nous sommes engagés dans cette guerre de Crimée, lisez le livre de Brzezinski, « Le Grand Échiquier », sous-titré « La primauté américaine et ses impératifs géostratégiques ».¹³ Ce livre explique comment les États-Unis maintiennent leur primauté en Eurasie. Excusez-moi, mais les États-Unis ne sont pas un pays eurasien, et pourtant ils prétendent exercer une primauté en Eurasie. Et vous allez nous aider, mesdames et messieurs, n’est-ce pas ? C’est très gentil de votre part. Vous accueillerez toutes nos bases militaires et vous ferez ce que nous vous demanderons.

 

Expansion de l’OTAN

Contrairement aux déclarations de MM. Genscher, Kohl et Baker en janvier et février 1990, il a été décidé d’encercler la Russie avec l’OTAN et des systèmes de missiles Aegis. Les États-Unis ont abandonné le Traité sur les missiles antibalistiques en 2002, sans raison valable, alors même que l’absence de tels missiles constituait le pilier de la stabilité du système de sécurité nucléaire. Ils se sont retirés du traité en 2002 et ont commencé à déployer des systèmes de missiles Aegis en Pologne et en Roumanie. Les Russes ont exprimé leur mécontentement, non seulement après coup, mais chaque année depuis 1991, à mesure qu’il devenait évident que les principes fondateurs de l’accord « 2+4 » étaient bafoués.

 

En 1994, Clinton décida d’élargir l’OTAN. Son propre secrétaire à la Défense, William Perry, un homme d’une grande courtoisie, songea à démissionner, tant il jugeait cette décision désastreuse.15 Notre homme d’État le plus éminent, George Kennan, écrivit en 1997 que l’élargissement de l’OTAN serait l’erreur la plus fatale de la politique américaine depuis la fin de la Guerre froide. (6) Kissinger, qui n’était pas un homme facile, soit dit en passant, participa en 1994 à un débat que vous devriez tous regarder, car il vous éclairera sur les enjeux de la guerre. Il débattait avec Jack Matlock, notre ambassadeur en Union soviétique durant les dernières années de ce mandat. Autrefois, les médias américains proposaient de véritables informations; on pouvait assister à des débats sérieux, de longues discussions d’une demi-heure sur des sujets importants. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. En 1994, Robert MacNeil interviewa Kissinger et Matlock au sujet de l’élargissement de l’OTAN. (7) MacNeil demande à Matlock si l’OTAN devrait s’élargir, et Matlock répond par la négative: nous entretenons de meilleures relations avec la Russie, il n’y a aucun risque et aucune raison de provoquer quoi que ce soit. Il se tourne ensuite vers Kissinger: «Monsieur Kissinger, l’OTAN devrait-elle s’élargir ?» «Oui, l’OTAN devrait s’élargir.» «Pourquoi ? La Russie représente-t-elle une menace ?» «Non, non, la Russie ne représente aucune menace.» «Et ces pays qui demandent à adhérer à l’OTAN sont-ils en danger ?»  Non, ils ne sont absolument pas en danger» «Monsieur Kissinger, cela ne risque-t-il pas d’irriter la Russie ?» «Si, cela l’irritera.» «Alors pourquoi, Monsieur Kissinger, l’OTAN devrait-elle s’élargir si cela risque d’irriter la Russie  » Et Kissinger de répondre: si l’on ne peut pas irriter la Russie lorsqu’elle est faible, que fera-t-on lorsqu’elle sera forte? Voilà la logique.

 

L’OTAN a donc poursuivi son action, à plusieurs reprises: d’abord en 1999 avec trois pays, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque; puis, comme vous le savez, en 2004 avec l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Slovénie, la Slovaquie, la Roumanie et la Bulgarie. Puis , en 2008, le génial George Bush et son merveilleux artisan de la paix, Dick Cheney, ont annoncé au sommet de l’OTAN à Bucarest que nous allions aller jusqu’en Ukraine et dans ce grand pays de l’Atlantique Nord, la Géorgie. La Géorgie n’est pas un pays de l’Atlantique Nord, soit dit en passant. J’ai vérifié. Ce n’est même pas un pays européen. Et l’Europe devrait aussi comprendre: n’entraînez pas l’Arménie dans cette affaire. L’Arménie ne fait pas partie de l’Europe non plus. Laissez-les tranquilles avant qu’il ne se passe quelque chose de terrible, comme avec l’Ukraine. Vous jouez avec le feu, là-bas comme en Ukraine.

 

Le sommet de l’OTAN à Bucarest a donc lieu en 2008. Dès le premier jour, Bush déclare qu’il faut s’engager à élargir l’OTAN à l’Ukraine et à la Géorgie. La chancelière Merkel rétorque: «George, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. C’est une ligne rouge pour la Russie. Ce n’est vraiment pas prudent.» «Angela, Angela, voyons. Nous devons trouver un accord. Nous sommes l’alliance occidentale. N’hésitez pas.» Ils font pression et, le deuxième jour, un compromis est trouvé. Ils annoncent l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine et à la Géorgie, sans toutefois préciser de date.19 Dans ses mémoires, publiés en 2024, Merkel écrit que cette décision serait perçue en Russie comme une déclaration de guerre. (20)

 

Pour moi, cette deuxième journée du sommet de Bucarest a marqué la fin de la politique étrangère européenne. L’Europe aurait dû se lever et dire: c’est absurde, c’est une provocation, c’est totalement inutile. L’Europe aurait dû y mettre un terme net. Au lieu de cela, Merkel a cédé, les Français ont cédé, et on n’a plus jamais entendu parler de politique étrangère européenne. Franchement, personne n’a adressé la parole aux Américains depuis, sauf récemment, et encore, seulement: «S’il vous plaît, papa, n’envahissez pas le Groenland. On vous donnera toutes les bases que vous voulez. Vous pouvez faire ce que vous voulez. Vous pouvez prendre tous les minéraux. Mais n’envahissez pas.» Et deuxièmement: «S’il vous plaît, ne faites pas l’accord sur le diesel», l’accord de Trump avec Poutine pour lever les sanctions sur les exportations de diesel russe. J’admets que cet accord sur le diesel montre que cet homme est la personne la plus idiote et incompétente à avoir jamais occupé la présidence, tout simplement parce qu’il est incapable de garder une idée cohérente plus d’une journée. Je dirais plutôt quinze minutes à la fois, d’ailleurs. Mais l’Europe aurait pu tenir un discours différent sur bien d’autres sujets ces quinze dernières années, et elle ne l’a pas fait. Quand les États-Unis bombardent l’Iran sans provocation et assassinent ses dirigeants, croyez-vous que l’Europe s’en offusque ? Je n’en ai pas entendu un seul. Tout semble aller pour le mieux, sauf pour Pedro Sánchez, que j’admire énormément. Il affirme que ce n’est pas juste, et quelques semaines plus tard, les poursuites judiciaires contre sa femme sont relancées et étendues. Les jeux sont donc partout. Mais à mon sens, l’Europe a renoncé à sa souveraineté dès le deuxième jour du sommet de l’OTAN à Bucarest, et l’on peut assister, depuis là, à la marche vers la guerre .

 

Que s’est-il passé en Ukraine en 2014 ?

Ianoukovitch était plutôt malin, en réalité. Il affirmait que l’Ukraine devait rester neutre, et il avait raison. L’opinion publique ukrainienne, à une écrasante majorité (environ 60 % contre 20 %), s’est prononcée contre l’implantation de l’OTAN. Les États-Unis ont déclaré qu’il fallait se débarrasser de cet homme. On peut appeler cela la Révolution de la Dignité de Maïdan si on veut. Moi, je l’appelle un coup d’État. On pourrait aussi l’appeler opération de changement de régime, révolution de couleur ; peu importe le nom qu’on lui donne. Ma collègue Victoria Nuland distribuait des biscuits sur le Maïdan, et les États-Unis avaient dépensé près de 5 milliards de dollars pour y contribuer. Il fallait l’éliminer, car l’élargissement de l’OTAN nécessite des pays qui réclament l’alliance occidentale, et non des pays qui prônent la neutralité.

 

Le 21 février 2014, les ministres des Affaires étrangères allemand, français et polonais ont négocié un accord avec Ianoukovitch pour une continuité constitutionnelle du gouvernement, prévoyant la formation d’un gouvernement d’union nationale et des élections plus tard dans l’année. Le lendemain, un coup d’État violent a eu lieu. Je dis violent, car il est désormais établi que les massacres perpétrés dans les rues de Maïdan ont été commis par des forces d’extrême droite tirant depuis des bâtiments contrôlés par le mouvement Maïdan. Pour connaître les détails sordides, consultez le témoignage d’Ivan Katchanovski, qui compte des centaines de pages. C’était un coup monté. Le lendemain, Ianoukovitch était destitué et les États-Unis ont immédiatement reconnu le nouveau gouvernement. Ils n’ont pas protesté, n’ont pas protesté, n’ont pas exigé le respect de la Constitution ukrainienne. L’Europe n’a même pas eu le courage de dire: «Excusez-moi, nous avions un accord la veille.» Pas un mot. L’Europe s’est immédiatement alignée.

 

Donc, il y a un coup d’État, et bien sûr, tout en découle. La Russie intervient en Crimée et dans le Donbass. Forcément, elle intervient ; elle sait à quoi s’attendre. Et elle propose, en février suivant, quelque chose qui n’était finalement pas si mal: les accords de Minsk. Les accords de Minsk sont très intéressants, car il ne s’agissait pas d’une revendication territoriale russe. Ce n’était pas le président Poutine jouant les Pierre le Grand pour reconstruire l’Empire russe, ni aucune de ces absurdités propagées à Bruxelles, à Berlin, à Washington et surtout à Londres. Rien de tout cela. Il s’agissait d’accorder l’autonomie à la région à majorité russe. Et savez-vous d’où venait cette idée, en grande partie ? De Bolzano, dans le Tyrol du Sud italien, car Merkel connaissait l’expérience de la minorité germanophone du Tyrol du Sud, qui avait connu un franc succès et une grande prospérité. Nous avons parlé avec le maire de Bolzano, qui nous a confié que Merkel venait souvent et pensait que ce serait un excellent modèle pour les accords de Minsk II.

 

Et cela aurait été le cas, si les États-Unis n’avaient pas refusé: l’Ukraine est un État unitaire. Et ce, malgré la signature puis l’approbation unanime des accords de Minsk II par le Conseil de sécurité de l’ONU. Les États-Unis et l’Ukraine ont décliné l’offre, et l’Europe a emboîté le pas. On se souvient du processus de Normandie, dans lequel l’Allemagne et la France devaient se porter garantes des accords de Minsk II, mais elles sont restées muettes. Merkel elle-même a déclaré par la suite qu’il ne s’agissait que d’une période transitoire et non d’un véritable accord. Je ne crois pas , d’ailleurs, qu’elle le pensait vraiment au départ. Elle est plus perspicace que cela. Mais c’est ce qu’on lui a demandé de dire après coup, et c’est ce qui s’est produit. Ainsi, les accords de Minsk II ont été abandonnés.

 

Puis, un aspect très intéressant de l’histoire est apparu. Trump affirme, soit dit en passant, que s’il avait été président, il n’y aurait pas eu de guerre. Trump, pour employer un autre terme technique des relations internationales, est le plus grand menteur de tous les temps, sur tous les sujets. Il a supervisé la création d’une armée d’un million d’hommes, interopérable avec l’OTAN, en Ukraine. Merci. C’est son œuvre, entre 2017 et 2021.

 

 

 

La guerre en Ukraine aurait pu être évitée.

En décembre 2021, le président Poutine a présenté des projets d’accords avec l’OTAN et les États-Unis sur les dispositifs de sécurité. L’un des points essentiels était l’arrêt de tout nouvel élargissement de l’OTAN. D’autres revendications, que l’OTAN n’aurait sans doute jamais dû accepter, étaient également formulées, mais l’objectif principal restait le même: stopper l’élargissement de l’OTAN. J’ai donc appelé la Maison Blanche, la Maison Blanche de Biden. J’étais censé être un allié. J’ai parlé à Jake Sullivan, le conseiller à la sécurité nationale, et je lui ai dit: «Jake, acceptez cet accord. Sortez de la crise. Évitez la guerre.» Il m’a répondu: «Non, Jeffrey. L’OTAN a une politique de porte ouverte. Nous ne pouvons pas déclarer que l’OTAN ne s’élargira pas.» J’ai rétorqué: «Jake, vous plaisantez? Vraiment? Le Mexique a-t-il une politique de porte ouverte pour accueillir une base chinoise ? Le Canada a-t-il une politique de porte ouverte pour accueillir une base russe à Windsor? Qu’entend-on par porte ouverte?» Il m’a dit: «Oh, Jeffrey, ne vous inquiétez pas. L’OTAN ne s’étendra pas à l’Ukraine» J’ai dit: «Jake, c’est vraiment intéressant. Pourquoi ne pas le dire publiquement ?» «Oh non, on ne peut pas le dire publiquement, Jeffrey. On a une politique de transparence.» Alors j’ai dit: «Jake, vous allez déclencher une guerre pour quelque chose qui n’arrivera même pas.» Et il a dit: «Jeff, ne t’inquiète pas. Il n’y aura pas de guerre.» Clic.

 

Voilà la politique étrangère américaine. Franchement, je n’arrive même pas à exprimer à quel point elle est incompétente, chaque phrase est une aberration. L’Amérique refuse d’ouvrir la porte à l’hémisphère occidental depuis 1823. C’est ce qu’on appelle la doctrine Monroe. Il n’y a pas de porte ouverte ; la porte est fermée. Mais l’idée que l’Amérique ne puisse pas installer ses bases militaires en Ukraine ? C’est Poutine qui se comporte en dictateur. Allons donc, mesdames et messieurs. C’est ce qui nous a menés là: notre incapacité à nous concentrer honnêtement sur ce qui a été dit, ce qui a été fait, pourquoi cela a été fait, quelles sont les préoccupations et ce qui nous a conduits à cette situation. Voilà pourquoi nous sommes dans cette guerre. Et entendre cela pendant quatre ans, c’est vraiment incroyable.

 

D’ailleurs, je connais beaucoup de dirigeants européens, même si je ne les connais pas tous, et je sais ce qu’ils m’ont dit en privé au fil des ans, ainsi que leurs déclarations publiques. Je connais des dirigeants, aujourd’hui chefs de gouvernement en Europe, qui m’ont demandé en 2008: « Jeff, que fait votre président à force d’étendre l’OTAN ? » Aujourd’hui, ils défendent tout publiquement. Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est comme ça qu’on se perd tous, si personne ne peut dire la vérité sur tout ça. Ce n’est pas de la propagande. C’est simplement du bon sens et de l’histoire.

 

Mon avis est donc qu’il n’y a aucune raison de faire la guerre à la Russie. Il n’y a aucune raison de faire la guerre à la Chine. Il n’y a aucune raison de mener ces guerres. Il n’y a aucune raison de commettre un génocide à Gaza, bon sang ! C’est la complicité des États-Unis et d’Israël dans un génocide, car les États-Unis opposent leur veto à la création de l’État de Palestine. Voilà tout, et cela a sa propre histoire. Le parti de M. Netanyahou affirme depuis que tout le territoire, du Jourdain à la Méditerranée, sera sous souveraineté israélienne. Le slogan qui vaut actuellement l’arrestation de mes étudiants, «du fleuve à la mer», est d’ailleurs le slogan de Netanyahou. C’est le slogan du Likoud, et non celui des Palestiniens.

 

La guerre contre l’Iran

Ces guerres sont injustifiées. D’ailleurs, mis à part Pedro Sánchez, je n’ai pas entendu l’Europe murmurer un mot au sujet de l’attaque américaine contre l’Iran. J’ai peut-être manqué quelques dirigeants, mais je ne pense pas en avoir manqué beaucoup. Cette attaque était une violation flagrante et meurtrière de toutes les normes internationales. Trump se vante que ses six prédécesseurs ne l’auraient pas fait. Certes, vous êtes le seul assez stupide pour le faire. Mais où est l’Europe ?

 

Permettez-moi de vous raconter une petite histoire sur la position de l’Europe vis-à-vis de l’Iran, et ensuite j’arrêterai. Le jour de l’attaque, les missions chinoise, russe et iranienne auprès de l’ONU m’ont demandé si je devais prendre la parole au Conseil de sécurité, car je crois en la paix et je ne crois pas qu’il faille assassiner les dirigeants d’un autre pays. Je pense que c’est une mauvaise idée, surtout en pleine négociation. C’est pourquoi les dirigeants iraniens étaient tous réunis à la résidence du Guide suprême: pour discuter de leur position de négociation à Vienne en début de semaine suivante. Et le Mossad, si malin, a dit: «Puisqu’ils vont tous se réunir, pourquoi ne pas tous les tuer?» Une politique israélienne très intelligente, je dois dire. Et Trump, dans sa stupidité habituelle, a dit: «Oui, c’est une excellente idée: j’ai kidnappé le président du Venezuela et maintenant je contrôle tous leurs revenus pétroliers, alors faisons la même chose avec l’Iran, et je choisirai le prochain dirigeant le lendemain.» Il le pensait vraiment.

 

Quoi qu’il en soit, ils ont attaqué, le Conseil de sécurité s’est réuni cet après-midi-là et on m’a demandé de témoigner. Je me suis donc rendu dans la salle du Conseil de sécurité. Les Britanniques présidaient et m’ont déclaré irrecevable: aucun témoin ne serait admis et M. Sachs n’a pas eu voix au chapitre. Voilà la Grande-Bretagne. J’ai appris à bien la connaître au cours des cinquante dernières années, et je tiens à le préciser, au cas où vous en auriez le moindre doute: ils se prennent toujours pour l’Empire britannique.

 

J’étais donc assis là, de plus en plus abasourdi, car tous les ambassadeurs européens commençaient par critiquer l’Iran pour ses attaques contre ses voisins. C’est à peine croyable. Le Bahreïn fut le premier à prendre la parole. Vous savez que le Bahreïn abrite la flotte américaine dans le golfe Persique, et que lorsque l’Iran fut attaqué ce jour-là, il riposta contre la flotte américaine. Littéralement, et je cite, même si je peux me tromper sur un mot, l’ambassadeur bahreïni ouvrit la réunion en déclarant: «Nous sommes réunis aujourd’hui pour condamner l’attaque non provoquée de l’Iran contre le Bahreïn.» Je me suis dit: «C’est un peu étrange, “non provoquée”». Mais toute la séance se déroula ainsi: l’ambassadeur français, l’ambassadeur britannique, l’ambassadeur grec, certains avec des éclairs d’humanité, la plupart sans. On ne parlait que de l’Iran, l’Iran, l’État criminel. Personne en Europe n’a remis en question la légitimité de la déclaration de guerre des États-Unis contre l’Iran.

 

L’Europe doit définir sa propre politique étrangère

Honnêtement, j’aime l’Europe, mais pas cette direction politique actuelle. Je ne la comprends pas. L’Europe avait autrefois une voix, malgré sa dépendance envers les États-Unis. Il y a eu ici des dirigeants qui ont marqué l’histoire: Willy Brandt, Helmut Schmidt, Helmut Kohl, Gerhard Schröder, et j’ajouterais Angela Merkel jusqu’au premier jour du sommet de l’OTAN à Bucarest. Et Mitterrand; la liste est longue. C’étaient des hommes et des femmes. Ils réfléchissaient, discutaient, débattaient et défendaient les valeurs de l’Europe d’après-guerre. Ces valeurs n’ont pas toujours été celles de l’Europe, mais elles ont été apprises et promues après la Seconde Guerre mondiale, puisant dans le meilleur de la civilisation occidentale, il faut le préciser. C’étaient donc des valeurs occidentales, simplement pas celles qui avaient toujours été mises en œuvre. C’étaient des personnalités remarquables qui ont pris la parole, se sont opposées à la guerre en Irak, ont défendu l’Ostpolitik, ont mis en garde contre telle ou telle chose, et ont souhaité l’Acte final d’Helsinki, l’OSCE et la sécurité indivisible.

 

Voilà l’Europe que je veux vraiment. Je sais qu’elle existe. Je crois que c’est le souhait de l’opinion publique européenne, et c’est pourquoi je ne suis pas surpris que la cote de popularité du président Macron soit bientôt si basse qu’il faudrait presque une loupe pour la mesurer. Je ne pense pas qu’elle puisse techniquement devenir négative, mais elle sera proche de zéro, et des centaines de milliers de jeunes dans les rues de France le manifestent. Quant à Merz, il est sans doute le chancelier le moins performant et le moins apprécié de l’histoire allemande moderne, car c’est un belliciste. Je ne comprends pas pourquoi il est belliciste. Il devrait prendre son téléphone, appeler son homologue à Moscou et lui dire: «Monsieur le Président Poutine, il est temps de parler.» Cela aurait dû être sa première action dès son entrée en fonction. Cela aurait peut-être été décevant, mais au moins il aurait essayé. Il n’a jamais essayé.

 

Voilà l’Europe dont nous avons besoin. Je suis un étranger, mais j’aime l’Europe, et je ne veux pas que vous y renonciez. Je ne crois pas qu’il faille des années de changement. Il faut un changement de mentalité, un changement de cœur. Je vous recommande d’agir dès demain, avant que l’Ukraine ne soit ravagée par le froid cet hiver, pour que les souffrances cessent. L’Europe ne soutient pas l’Ukraine. L’Europe est en train de tuer l’Ukraine. Des gens vont mourir en masse ; il n’y aura plus d’eau potable. La Russie mène actuellement une guerre pour la gagner, car chaque jour, l’Europe prétend elle aussi la mener pour la gagner. Ce genre de rhétorique est de la pure folie à l’ère nucléaire, et de la folie compte tenu des enjeux.

 

Enfin, pour conclure, il ne s’agit pas d’un cessez-le-feu. Il s’agit qu’un homme politique européen prenne la parole et dise: «Monsieur Poutine, l’OTAN ne s’étendra ni à l’Ukraine ni à la Géorgie. Mettons fin à la guerre.» Voilà l’enjeu, et la guerre cessera sur cette base. Des désaccords subsisteront quant aux frontières, car nous n’aurons pas de règlement juridique. Nous aurons une ligne d’armistice et une ligne de contrôle administratif, comme dans de nombreux endroits du monde, et cela pourrait durer des années, voire des décennies. Mais les combats cesseront, la folie cessera, et la marche vers la guerre nucléaire s’arrêtera. Cela implique de ne pas répéter chaque jour qu’il nous faut un cessez-le-feu, mais plutôt d’instaurer la paix et une sécurité indivisible. Et c’est facile à réaliser, car la raison de cette guerre est parfaitement claire.

 

Réarmement de l’UE

Fidias Panayiotou: Ici, la Maison-Blanche, et l’Europe aussi. Des sommes considérables sont investies dans l’armement. L’Europe compte 450 millions d’habitants, contre environ 140 millions pour la Russie. Je ne dis pas que nous soutenons cela, mais à votre avis, que va-t-il se passer ? Pensez-vous que l’Europe sera capable de poursuivre les combats et de contrebalancer la Russie ? Car pour l’instant, la Russie est en train de gagner. La diplomatie est certainement la voie à suivre, mais dites-nous ce que vous pensez qu’il va se passer.

 

Jeffrey Sachs: Je pense que l’Ukraine sera détruite avant même que la moindre arme européenne ne sorte des chaînes de production, et même si c’était le cas, cela n’empêcherait rien. On est face à une superpuissance nucléaire. Utiliser le langage «nous devons vaincre la Russie» ou «la Russie doit perdre» face à une superpuissance nucléaire est une erreur ahurissante. C’est une erreur de catégorie, une erreur de jugement, et une erreur qui pourrait coûter la vie à tous.

 

Il y a une phrase célèbre dans un discours du président Kennedy, et permettez-moi de vous en donner le contexte. Lors de la crise des missiles de Cuba en octobre 1962, comme chacun le sait, nous avons frôlé l’apocalypse nucléaire. Si vous ignorez les événements historiques, lisez « Gambling with Armageddon » de Martin Sherwin, le plus grand historien américain de l’ère atomique. C’est le récit de référence de cette crise, et il est plus fascinant que vous ne pouvez l’imaginer. Sherwin décrit comment nous avons été à une seconde d’une attaque nucléaire menée par un sous-marin soviétique immobilisé, équipé d’une torpille à ogive nucléaire. Selon la doctrine américaine, une telle attaque aurait entraîné une riposte nucléaire massive des États-Unis, qui aurait probablement sonné le glas de la civilisation. Kennedy a su se sortir de ce bourbier, et Khrouchtchev aussi. C’étaient deux grands hommes, d’ailleurs, car tous leurs conseillers leur disaient: « Allons – y, faisons la guerre ! » Kennedy et Khrouchtchev ont répondu: « Ce n’est pas une bonne idée, trouvons une solution. » Ils y sont parvenus, et nous avons survécu pour en témoigner.

 

L’année suivante, Kennedy était déterminé à éloigner le monde du précipice de la guerre nucléaire, et c’est ainsi que naquit le Traité d’interdiction partielle des essais nucléaires.40 J’ai écrit un livre sur cet épisode, intitulé To Move the World: JFK’s Quest for Peace 41 C’est un livre court et facile à lire, qui relate un discours célèbre prononcé par Kennedy le 10 juin 1963, dans lequel il déclara au peuple américain que nous devions faire la paix avec l’autre camp. Il ne formula aucune exigence envers l’Union soviétique. Il dit aux Américains: «Réfléchissons, car sinon, nous allons tous mourir.» Lorsque Khrouchtchev lut ce discours, il déclara vouloir faire la paix, car Kennedy n’avait pas dit: «Faites ceci, faites cela, vous êtes mauvais.» Kennedy avait dit que nous devions repenser notre propre attitude afin de pouvoir faire la paix. Et Khrouchtchev acquiesça: «D’accord, nous aussi.» Et la paix commença. Ce dont Kennedy fit preuve avec brio, c’est du respect. Un respect profond; un discours d’une éloquence rare.

 

Il y déclare: «Avant tout, tout en défendant nos intérêts vitaux, les puissances nucléaires doivent éviter les confrontations qui contraignent un adversaire à choisir entre une retraite humiliante et une guerre nucléaire. Adopter une telle voie à l’ère nucléaire ne serait que la preuve de la faillite de notre politique, ou d’un désir collectif de mort pour le monde.» (42)

 

Permettez-moi d’expliquer pourquoi c’est si important. Après la crise des missiles, dans un discours riche en points essentiels, Kennedy a déclaré: «Avant tout», et il le pensait vraiment. Avant tout quoi ? Ne jamais contraindre une puissance nucléaire à choisir entre une retraite humiliante et une guerre nucléaire. Or, Madame Kallas souhaite humilier la Russie au quotidien. Les pays baltes souhaitent humilier la Russie au quotidien. Monsieur Sikorski souhaite humilier la Russie au quotidien. Je me permets de citer des noms, car j’ai collaboré avec leurs gouvernements respectifs. J’ai reçu la plus haute distinction du gouvernement estonien et celle du gouvernement polonais pour services rendus à ce pays. Je ne suis pas un ennemi de leurs pays. Je les ai aidés à des moments cruciaux.

 

Cessez de chercher à humilier la Russie. Cessez de la contraindre à une «défaite humiliante». Surtout, évitez cela, car c’est signer votre arrêt de mort. Le souhaitez-vous vraiment ? Voulez-vous qu’un général américain incompétent déclare que nous pourrions prendre Kaliningrad, sans problème, et que, lorsque Poutine affirmera que la Russie utilisera tous les moyens pour la défendre, tous ces experts stupides s’écrient: «Oh, il bluffe» ? J’en ai assez de ces experts. Que feront-ils après la guerre nucléaire ? «Oh, pardon, il ne bluffait pas» ? Est-ce vraiment une humiliation, quand celui qui a vécu cette situation plus que quiconque dans l’histoire vous conseille d’éviter de forcer une retraite humiliante ?

 

Alors, de quoi s’agit-il avec cet armement destiné à entrer en guerre contre la Russie ? Ils possèdent 1 600 armes nucléaires opérationnelles. 44 Vous plaisantez ? À quoi pensez-vous ? Asseyez-vous et parlez franchement, et arrêtez de gaspiller votre argent pour tout ça. Regardez les résultats du PISA publiés le mois dernier. 45 L’Europe n’a pas obtenu de bons résultats, et c’est en partie pour cela que les étudiants parisiens manifestent. Ils ne reçoivent pas une éducation de qualité actuellement. C’est une honte. La Grande-Bretagne n’arrive même pas à faire fonctionner son système de santé. Voulons-nous vraiment une Troisième Guerre mondiale en ce moment, alors que les gouvernements peinent à éviter la faillite ? Non, ce n’est pas une bonne idée. Il est bien moins coûteux de passer un coup de fil. Un appel téléphonique ne coûte pas 450 milliards d’euros, ni même 900 milliards. J’ai même proposé mon propre compte Zoom: si le président Costa ou le chancelier Merz veulent l’utiliser, je prendrai en charge les frais. Passez un coup de fil. Rencontrez Lavrov. Je le connais depuis 30 ans. Il est incroyablement intelligent. Parlez-lui. Revenons sur l’histoire. Discutons des solutions possibles. Certaines choses seront inacceptables, mais beaucoup seront tout à fait justes. C’est là que la diplomatie entre en jeu.

 

Non, il n’est donc pas judicieux de développer ces armements, car la Russie n’a pas le moindre intérêt à envahir l’Europe. Elle ne l’a jamais eu, sauf lorsque Napoléon et Hitler l’ont importunée. Laissez un peu d’espace à la Russie, et elle vous en laissera un peu. Je propose que l’Ukraine reste neutre. Cela est bénéfique pour votre sécurité, pour celle de la Russie et pour celle de l’Ukraine, comme ce fut le cas pour l’Autriche. Quel merveilleux arrangement l’Autriche a conclu en 1955 ! Elle a échappé à la division de la Guerre froide en déclarant sa neutralité.

 

D’ailleurs, si l’Allemagne avait accepté la neutralité en 1952, comme Staline le proposait, la Guerre froide aurait pu prendre fin cette année-là. Adenauer refusa, car il préférait une Allemagne divisée, avec l’Allemagne de l’Ouest alliée aux États-Unis, à une Allemagne neutre et unifiée. Lorsque l’historien allemand Rolf Steininger étudia cette question, il découvrit dans les archives britanniques un document relatant les propos d’Adenauer à un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères. Adenauer y déclarait, en substance: «Je ne m’oppose pas à la réunification et à la neutralité par méfiance envers Staline, mais par méfiance envers le peuple allemand.» Incroyable! Pourtant, il ne l’a jamais dit publiquement. Il laissa donc passer l’occasion de mettre fin à la Guerre froide en 1952. Si nous voulons mettre fin à la guerre ouverte dès maintenant, l’Ukraine doit être neutre. Point final.

 

Fidias Panayiotou: Merci pour la passion que vous manifestez ici, car beaucoup de gens meurent. La situation est extrêmement grave. Je tiens également à vous remercier car, lors de l’enregistrement de notre précédent podcast, j’avais évoqué le problème de Chypre, occupée par la Turquie, et vous aviez proposé de faire la même chose qu’aujourd’hui: étant donné votre amitié avec Erdoğan, rencontrer le président chypriote et M. Erdoğan afin de tenter de résoudre le problème par le dialogue. Je suis certain que vous avez tous des questions. Danilo, n’hésitez pas à intervenir. Commençons par la Slovaquie.

Un monde multipolaire est-il possible ?

 

Députée européenne (Slovaquie): Cher Professeur, vous êtes une véritable légende en Slovaquie. Il y a quelques années, lors d’un débat télévisé avec une animatrice, vous vous souvenez peut-être qu’elle a été licenciée pour avoir dit la vérité sur la Russie et l’Ukraine. Merci d’être venu et merci pour cette excellente conférence. Comme vous l’avez dit, l’ancien ordre mondial s’effondre. Cet ordre mondial était fondé sur l’hégémonie américaine, et un nouvel ordre mondial pourrait le remplacer. Pouvez-vous imaginer ce nouvel ordre mondial basé sur un équilibre entre les États-Unis d’une part, et les pays BRICS, dont la Chine, la Russie et d’autres, d’autre part ? Quel devrait être le rôle de l’Union européenne dans ce contexte ? Pour l’instant, nous ne sommes que des marionnettes des États-Unis, très dépendants d’eux sur les plans énergétique, économique, politique et militaire, ce qui n’est pas bon pour nous, comme vous l’avez souligné. Une petite question: l’Occident a trahi les Russes dans les années 1990. Si, en tant que conseiller de Gorbatchev, vous aviez eu une machine à remonter le temps et pouviez revenir en arrière, qu’auriez-vous conseillé à Gorbatchev et aux autres de faire différemment, sachant qu’ils seraient trahis ?

 

Jeffrey Sachs: Je crois en un monde régional, car aujourd’hui, aucun pays – ni la Slovaquie, ni l’Allemagne, ni la France, ni les États-Unis, ni la Chine – n’est suffisamment puissant pour construire à lui seul un système énergétique décarboné, préserver l’environnement ou relever les nombreux défis de l’IA et des autres enjeux à venir. Je crois donc en une Europe forte, et je crois également au potentiel des autres régions du monde. J’ai toujours encouragé les autres régions à suivre l’exemple de l’Union européenne et à former une union. Pendant des décennies, j’ai conseillé aux pays africains de renforcer l’Union africaine. Je travaille avec l’ASEAN pour consolider l’union des pays d’Asie du Sud-Est, et ainsi de suite.

 

Quelles conséquences cela a-t-il pour l’ordre mondial ? J’affirme qu’il existe actuellement quatre superpuissances: les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde. L’Europe est certes une superpuissance sur le plan économique et en termes de qualité de vie, mais pas sur le plan géopolitique, car il n’existe pas de géopolitique européenne à l’heure actuelle. Il faudrait une géopolitique européenne qui reflète les intérêts de l’Europe, des intérêts de paix, et non des intérêts en vue d’une guerre imminente avec la Russie, comme je l’ai souligné.

 

Je crois non pas aux blocs, mais au concert. La plus belle période de paix en Europe fut le XIXe siècle. Ce n’était pas parfait, mais c’était le Concert européen. Après 1815 et la défaite de Napoléon, les quatre premières puissances – l’Autriche, la Prusse, la Grande-Bretagne et la Russie – bientôt rejointes par la France des Bourbons, formèrent un Concert européen à cinq puissances. Elles avaient des intérêts, des politiques et des systèmes différents, mais elles s’engagèrent à se consulter régulièrement pour éviter la guerre en Europe. Ce système fonctionna très bien pendant plusieurs décennies, malgré de nombreuses tensions, comme la guerre d’indépendance grecque, la crise serbe et les bouleversements de 1848. L’Europe évita ainsi une guerre générale. Les guerres d’unification allemande et italienne, ainsi que la guerre de Crimée, furent des conflits majeurs, mais non des guerres à l’échelle européenne. Même après 1871, le concert resta efficace. Dans les années 1870 et 1880, il était véritablement mis en œuvre par Bismarck, un chancelier d’une perspicacité et d’une efficacité extraordinaires, qui aspirait sincèrement à la paix. Il souhaitait l’unification allemande, ce qui impliquait des guerres, mais il aspirait ensuite à la paix en Europe.

 

Le concert commença à se dégrader en 1890, lorsque l’empereur Guillaume II destitua Bismarck. L’Allemagne et la Russie avaient un accord secret, négocié par Bismarck avec les Romanov, selon lequel chacune resterait neutre si l’autre était attaquée par un pays tiers.

 

Il s’agissait du traité de réassurance, 49, qui tomba en désuétude après la destitution de Bismarck. La Russie signa alors une alliance avec la France, et en 1907, la Grande-Bretagne les rejoignit, créant ainsi la Triple-Entente, 50 à laquelle s’opposait la Triple-Alliance germano-autrichienne. Dès 1907, l’Europe n’était plus unie. Elle était divisée en deux blocs, et lorsque l’archiduc fut assassiné à Sarajevo le 28 juin 1914, ces deux blocs s’enlisèrent progressivement dans le conflit titanesque de la Première Guerre mondiale.

 

Je suis contre les blocs. Je suis contre l’idée d’un monde divisé en deux; je trouve cette idée terrible. Je n’aime pas du tout les alliances. Je dissoudrais l’OTAN. Je dirais que l’Europe n’est pas une alliée des États-Unis. L’Europe et les États-Unis ont des intérêts, un héritage et une culture communs, mais nous ne sommes pas alliés. Je n’aime pas les alliances. Ce que j’aime, c’est le droit. J’aime la Charte des Nations Unies. J’aime l’idée que tous les pays respectent des principes communs, et pour les grandes puissances, j’aime l’idée d’un concert des puissances.

 

C’était l’idée de Franklin Roosevelt en 1945. Il l’appelait les Quatre Policiers. Son idée était que l’ONU compte quatre gendarmes: la Grande-Bretagne, l’Union soviétique, la Chine et les États-Unis. De Gaulle, homme politique brillant et efficace, s’est imposé pour faire de la France le cinquième gendarme. Mais l’idée était de créer un concert des grandes puissances. Roosevelt était un homme exceptionnel. Il avait une personnalité remarquable et une efficacité extraordinaire, notamment pour maintenir l’alliance anti-hitlérienne avec Joseph Staline. Churchill n’aurait pas pu le faire; il n’était pas du tout aussi habile. Roosevelt, lui, l’était, et on le critique souvent pour cela, l’accusant de pactiser avec Staline, etc. Mais Roosevelt était bien plus intelligent que cela. Il était déterminé à privilégier la coopération à la guerre.

 

Comme je le dis souvent, si les médicaments antihypertenseurs avaient existé en 1945, nous n’aurions jamais connu la Guerre froide. Roosevelt est mort jeune, souffrant d’hypertension artérielle sévère, et s’est effondré le 12 avril 1945. Dès lors, tout le monde annonçait à Truman que nous nous dirigions vers une confrontation avec l’Union soviétique. Et, comme chacun sait, quelques jours après la capitulation de l’Allemagne le 8 mai, Churchill demanda à ses propres stratèges militaires d’étudier la possibilité d’une invasion de l’Union soviétique: l’opération Impensable. Ce n’était pas l’idée de Roosevelt. Son idée était que quatre puissances aux systèmes de gouvernement très différents puissent coopérer. Le Conseil de sécurité devait être un lieu de concertation des puissances, et non une tribune de démonstrations de force et de confrontation. L’idée originelle du droit de veto n’était pas celle que nous lui donnons aujourd’hui: un moyen d’arrêter les communistes ou d’empêcher l’autre camp de commettre un acte terrible. Le droit de veto visait à garantir que toutes les grandes puissances agissent de concert.

 

Je souhaite que les États-Unis, l’Inde, la Chine et la Russie coopèrent. Je ne veux pas d’un bloc. Je ne vois aucune raison de s’opposer à la Chine. La Chine aspire simplement à la normalité. Elle veut une vie décente et ne souhaite pas être encerclée par des bases militaires américaines. Au passage, nous avons une doctrine absurde, héritée de l’un de nos pires secrétaires d’État, John Foster Dulles. Churchill l’a résumé par «Dull, Duller, Dulles», ce qui est plutôt bien trouvé. En 1951, Dulles a déclaré, en substance, que nous devions tenir la Chine à l’écart de l’océan Pacifique. Vous imaginez ? La doctrine américaine stipule que la Chine ne doit pas avoir accès à l’océan Pacifique. C’est ce qu’on appelle la Première Chaîne d’Îles. C’est de la folie. Combien de guerres faut-il encore dans ce monde ? La Chine ne peut pas avoir accès à l’océan Pacifique, car la frontière américaine est le Japon. Voilà où se situe notre frontière, apparemment.

 

Je ne souhaite donc pas la formation d’un bloc contre la Chine. Un article déplorable, signé Kurt Campbell et Rush Doshi (p . 54) , paru dans le dernier numéro de Foreign Affairs , prétend que nous devons élargir notre alliance et notre bloc pour contrebalancer la Chine. J’ai écrit une réponse expliquant que c’est précisément ce raisonnement qui nous a entraînés dans la Première Guerre mondiale, et que ce n’est pas la solution. Malheureusement, Foreign Affairs a refusé de publier ma réponse ; vous ne la verrez donc pas dans leurs pages. Je vais tenter d’exprimer cette idée autrement. Mais non, pas de bloc.

 

Qu’est-ce que cela signifie pour l’Europe ? Le paradoxe est que les institutions européennes perdent considérablement en popularité et en soutien, à cause, je pense, de mauvaises décisions. Mais c’est une grave erreur de croire que le nationalisme exacerbé va résoudre les problèmes de l’Europe. Là n’est pas la question. De meilleures décisions permettraient de résoudre les problèmes de l’Europe. Le problème de l’Europe ne réside pas dans les institutions européennes, mais dans les mauvais choix. La fragmentation ne fera qu’empirer les choses, car il faut une certaine envergure. Il faut des champions. Airbus était une excellente idée. Il faut des réponses dans l’IA et dans d’autres domaines également, afin de ne pas être totalement dépendant des États-Unis. Je suis donc favorable à une Europe forte au sein de ce concert des puissances, et je souhaite que les Européens défendent l’Europe, mais pas une Europe qui entre en guerre. Cela entraînerait des pertes humaines considérables, et ce n’est pas une cause à défendre. Défendons les bonnes causes. L’Europe a été le plus grand modèle en matière de développement durable, de qualité de vie, d’institutions pacifiques, d’unité entre les États membres d’une région, du Pacte vert pour l’Europe et de nombreuses autres initiatives pionnières absolument remarquables qui ont fait de l’Europe un modèle pour le monde entier. Voilà ce qu’est le statut de grande puissance. Voilà ce qu’est la bonne chose à faire. Faire partie du monde délirant de M. Trump n’est pas la bonne chose à faire.

 

Danilo Della Valle, député européen: Comme l’a également souligné Fidias, l’UE utilise parfois l’expression magique « autonomie stratégique » pour justifier des réarmements ou d’autres choix géopolitiques. Or, il semble qu’elle serve souvent les intérêts des États-Unis, comme en témoignent les résolutions sur la Chine, la Russie et l’Ukraine. Comment définiriez-vous l’UE aujourd’hui, en quelques mots ? Autre question: les pays du Sud pourraient-ils agir pour empêcher le scénario que vous avez décrit et pour rétablir le droit international et les Nations Unies ?

 

Jeffrey Sachs: Génial. Merveilleux.

 

La plus grande erreur de l’UE

La plus grande erreur de l’Union européenne, en tant qu’institution, est d’avoir assimilé l’OTAN et l’Europe à une seule et même entité. Juridiquement, c’est vrai à bien des égards, et vous pourriez l’expliquer mieux que moi, mais l’Europe et l’OTAN sont liées comme si elles ne faisaient qu’une. Bien sûr, elles ne sont pas identiques, mais leur imbrication est si étroite que c’est tout le contraire de l’autonomie stratégique. Il est quelque peu regrettable que ces deux institutions soient basées dans la même ville. Si l’OTAN était ailleurs, ce serait bien mieux pour l’Europe.

 

Personnellement, en tant qu’ami de l’Europe, je mettrais fin à l’OTAN. Je ne pense pas qu’elle serve à quoi que ce soit, ni qu’elle vous protège. Sa dissolution permettrait de clarifier les choses. Je mettrais fin à l’OTAN, point final. Bien sûr, je poursuivrais la diplomatie en parallèle, et je vérifierais d’abord certains points. Mais je mettrais fin à l’OTAN, et l’Europe a besoin d’une défense modeste mais efficace, cela ne fait aucun doute. Cela soulève des questions très sensibles, notamment celle des armes nucléaires, à laquelle il faut faire face; c’est un problème bien réel. Mais l’Europe n’a pas besoin de mille armes nucléaires, et elle n’est pas vulnérable à une attaque à moins de provoquer une guerre. Alors, inutile de parler de prendre Kaliningrad en une heure. Ne provoquez pas la Russie. Dites à vos amis estoniens: vous êtes petits, calmez-vous, ne soyez pas agressifs, il n’y a aucune raison de l’être. Vous pourrez alors commencer à avoir une autonomie stratégique quant aux intérêts de l’Europe.

 

L’Europe et la Russie sont des partenaires commerciaux naturels. La Russie, avec ses 17 millions de kilomètres carrés et ses quelque 145 millions d’habitants, regorge de ressources naturelles. L’Europe, et plus particulièrement l’Europe occidentale, est une région très densément peuplée, parmi les plus peuplées du monde. La théorie économique stipule que l’un échange des ressources terrestres et l’autre des biens à forte intensité de main-d’œuvre qualifiée, créant ainsi un échange majeur et mutuellement avantageux. Ce n’est pas qu’une simple théorie: c’est ce qui s’est produit entre 1990 et 2010 environ, voire jusqu’en 2020. Nord Stream a été un formidable gazoduc pour l’Europe. Bien sûr, j’aurais souhaité son démantèlement progressif, car je souhaite de toute façon la disparition des énergies fossiles. Mais l’idée que la Russie et l’Europe sont des partenaires commerciaux naturels est tout à fait juste.

 

L’Europe s’est infligée un désastre économique colossal avec ces vingt séries de sanctions.⁵⁶ Elles n’ont pas vraiment nui à la Russie, mais elles ont durement frappé l’Europe. Se couper d’un partenaire commercial essentiel est une décision extrêmement destructrice, et l’on constate la spirale descendante qui s’ensuit pour l’économie européenne. L’Allemagne survivra grâce à ses usines en Chine, mais quel type d’usines y aura-t-il en Allemagne ? L’avenir nous le dira, mais elles seront bien moins nombreuses qu’auparavant, car le GNL américain, hors de prix, ne permettra pas à l’industrie allemande d’être compétitive. Or, une grande partie de l’Europe centrale est tellement dépendante de l’économie allemande que toute l’Europe s’enfonce dans sa chute. Quant au militarisme keynésien, à l’idée qu’on puisse améliorer la qualité de vie en construisant des missiles à profusion: non merci. La qualité de vie ne dépend pas de la construction de missiles. Elle dépend d’une économie civile capable de répondre aux besoins des Européens.

 

Le problème est donc le suivant: l’Europe s’est coupée de la Russie. La Russie n’en souffre pas, car elle a déclaré: «Nous avons un autre partenaire, une économie vaste et densément peuplée qui nous sert de partenaire commercial au même titre que l’Europe.» Il s’agit de la Chine. Ce n’est pas une alliance de circonstance, mais un partenariat économique parfaitement judicieux. C’est une excellente chose pour la Chine, pays très peuplé qui a désormais accès à 17 millions de kilomètres carrés supplémentaires de ressources naturelles. Quant à la Russie, elle a besoin de robots humanoïdes, car sa population est en déclin sur un immense territoire. Les robots chinois vont donc exploiter les ressources russes et cultiver ses vastes régions. C’est un partenariat formidable, et la Russie deviendra un pays et une économie très prospères.

 

L’Europe devrait commercer, comme elle l’a toujours fait. Mais avec qui commerce-t-elle aujourd’hui ? Elle ne peut commercer avec la Chine. Elle ne peut commercer avec la Russie. Les États-Unis ne veulent pas commercer avec elle. Tout cela est contre-productif. Il n’y a aucune stratégie économique. Selon moi, le supercontinent eurasien, qui abrite environ 70 % de la population mondiale, devrait être le centre de l’économie mondiale. C’est un emplacement idéal pour l’Europe d’un côté et pour la Chine de l’autre. Les deux devraient être connectés, tout le reste devrait prospérer grâce à cette interconnexion, et il devrait s’agir d’un supercontinent pacifique et intégré. Voilà une stratégie économique. J’ignore quelle est la stratégie économique de l’Europe actuellement. Elle ne veut commercer avec personne et devient de plus en plus protectionniste. Donald Trump, comme je l’ai dit, veut vous vendre du gaz naturel liquéfié, car les producteurs de gaz financent sa campagne, et vous, vous l’achetez. Je réparerais le gazoduc et rétablirais les relations économiques avec la Russie.

 

Député européen (République tchèque): Merci beaucoup, Professeur, pour votre conférence, et également pour votre intervention en Slovaquie. En effet, en Slovaquie, seulement 30 à 40 % de la population pense que la guerre en Ukraine a été déclenchée par la Russie, tandis que 17 % pensent que c’est l’Ukraine et 34 % l’Occident. Ces chiffres proviennent de GLOBSEC, qui se doit d’être honnête, puisqu’il n’est pas financé par l’autre camp. Je voulais vous demander: qu’est-ce qui nous fait croire que l’Occident, c’est-à-dire même les États-Unis et l’UE réunis, sera une force dominante, ou même simplement importante, à l’avenir ? Notre population est comparable à celle de l’ASEAN. On parle du conflit entre les États-Unis et la Russie, mais l’un compte 340 millions d’habitants et l’autre environ 140 millions, tandis que des milliards d’autres observent la situation avec un intérêt vague. Ce conflit ne finira-t-il pas par se résoudre de lui-même, car il deviendra insignifiant face aux véritables forces économiques des grandes puissances mondiales ?

 

Le «Sud global»

Jeffrey Sachs: Cela rejoint la question de Danilo, que j’avais omise d’aborder: ce qu’on appelle le Sud global. Je n’aime pas ce terme, soit dit en passant, car la quasi-totalité du Sud global se situe dans l’hémisphère Nord, et j’apprécie la géographie. J’utilise plutôt l’expression « pays émergents et pays en développement », ou PED. Fait intéressant, les PED représentent 85 % de la population mondiale, ce qui est considérable, et environ 60 % de la production mondiale.

 

Voici donc quelques faits essentiels. Ils ne seront peut-être pas exacts, mais en gros, en 1950, l’Union européenne (UE-27) et les États-Unis représentaient chacun environ un quart de la production mondiale, soit environ la moitié à eux deux. La Chine, quant à elle, y contribuait à hauteur de quelques pourcents. Aujourd’hui, les États-Unis représentent environ 14 % de la production mondiale et l’UE-27 environ 13 %, soit 27 % au lieu de 50 %. Si ma mémoire est bonne, les États-Unis et l’Europe représentaient environ 20 % de la population mondiale en 1950, avec la moitié de la production mondiale. Leur revenu par habitant était donc deux fois et demie supérieure à la moyenne mondiale. Aujourd’hui, la population cumulée de l’UE et des États-Unis est d’environ 800 millions d’habitants, soit 10 % de la population mondiale. D’ici 2100, ces parts respectives auront encore considérablement diminué. La part combinée des États-Unis et de l’Europe dans la production mondiale sera peut-être de 11 %, et en termes de population mondiale, les États-Unis représenteront environ 4 % et l’Europe environ 3,4 %, soit environ 7,5% de la population mondiale à eux deux. (58)

 

L’idée d’un monde dominé par l’Occident a donc constitué un phénomène intéressant pendant deux siècles, et je n’en reparlerai pas, mais une chose est sûre: cette situation ne se reproduira pas. Soyons clairs: la Chine ne prendra pas non plus la place de l’Occident comme puissance hégémonique mondiale, pour une simple raison arithmétique: la population chinoise va connaître un déclin démographique spectaculaire. La Chine va vieillir. Vers la fin du siècle, son âge médian avoisinera les 60ans et sa population sera bien inférieure au milliard d’habitants. Selon les projections de l’ONU basées sur un taux de fécondité moyen, elle sera d’environ 630millions d’habitants sur une population mondiale de 10milliards.⁵⁹ La Chine passera donc d’environ 17% de la population mondiale aujourd’hui à environ 6%. Imaginez ce que cela signifie pour sa part probable de la production mondiale. Celle-ci culmine actuellement à environ 20% de la production mondiale, puis, en raison du déclin démographique, elle commencera à diminuer. La Chine n’est pas une puissance hégémonique mondiale. La Chine est un pays prospère, un pays remarquablement pacifique et un pays vieillissant.

 

La région du monde connaissant les évolutions démographiques les plus spectaculaires est bien sûr l’Afrique, la seule région du monde où une croissance très rapide est attendue. L’Inde, dont le taux de fécondité est proche du seuil de remplacement, devrait atteindre un pic d’environ 1,7 milliard d’habitants au début des années 2060, avant de diminuer progressivement pour s’établir à environ 1,5 milliard en 2100. D’ici la fin du siècle, l’Inde pourrait être plus de deux fois plus peuplée que la Chine. La population africaine devrait doubler, voire davantage. Représentant environ 9 % de la population mondiale en 1950, elle en représente aujourd’hui environ 19 %. Sa population est passée d’environ 230 millions d’habitants à 1,5 milliard aujourd’hui. En 2050, l’Afrique comptera environ 2,5 milliards d’habitants et, selon le scénario médian des Nations Unies, environ 3,8 milliards en 2100 .

 

D’ailleurs, pour le bien de l’Europe, mais surtout pour celui de l’Afrique, la chose la plus stratégique pour l’Afrique, et de loin, est de scolariser ces enfants dès maintenant. Ils ne sont pas scolarisés, et personne ne semble s’en soucier, je peux vous l’assurer. Ni au FMI, ni à la Banque mondiale, ni nulle part ailleurs. Je ne dis pas que personne ne s’inquiète, mais personne ne se dit vraiment: «Mon Dieu, des centaines de millions d’enfants vont grandir sans éducation. Que va-t-il se passer ?» Personne ne pose cette question, ni ici, ni dans cette assemblée, ni au Service européen pour l’action extérieure. Je suis sidéré par tout ce que l’on ne demande pas.

 

En résumé, l’Occident, et espérons ne pas nous autodétruire d’ici là, ne dirigera pas le monde. Il ne le dirige pas actuellement. Les États-Unis ne peuvent évidemment pas vaincre l’Iran. Ils ne peuvent probablement pas vaincre le Yémen. Et il est impossible de vaincre la Russie. Nous vivons simplement dans un monde différent, et le mieux serait de dire: nous sommes tous concernés, alors que faire ? Ce serait bien plus constructif que de réclamer des «valeurs occidentales» et un «ordre international fondé sur des règles», ce qui est une véritable farce. Cet ordre international fondé sur des règles, c’est l’ONU, celle-là même que les États-Unis ont quittée. Il n’existe pas d’ordre fondé sur les États-Unis ou sur l’Occident, point final. Il existe un ordre fondé sur l’ONU. Nous devons le défendre, le faire fonctionner et former un groupe de nations qui affirme notre solidarité, afin de trouver ensemble des solutions à des problèmes extrêmement graves.

 

Cela étant dit, qu’est-ce que cela signifie pour l’Europe ? Rien de négatif. Il n’y a rien de mal à représenter 4 %, 8 % ou 12 % de la population mondiale. La question est celle de notre qualité de vie. Vivons-nous en paix ? Bénéficions nous d’une éducation, d’une culture, d’une dignité et de valeurs authentiques ? Sommes-nous capables de nous nourrir correctement ? Pouvons-nous profiter de la merveilleuse civilisation qui s’est développée ici ? Voilà les vrais enjeux.

 

Quand j’ai débuté dans ce domaine il y a des décennies, avant même l’invention des tableurs, j’aurais pu vous prédire que notre place dans le monde diminuerait. Cela me semblait tout à fait naturel ; les deux derniers siècles étaient un événement unique qui ne se reproduirait pas à l’identique. Et je me suis toujours interrogé sur ce que les États-Unis devaient faire de leur puissance. Dans les années 1990, je me disais qu’ils devaient l’utiliser dès maintenant pour bâtir le monde dans lequel nous souhaitons vivre, une fois que les États-Unis ne seront plus aussi puissants. Nous n’y sommes jamais parvenus, car nous nous sommes plutôt imaginés dominer le monde éternellement. Aujourd’hui, nous jouons à ce jeu avec un président digne d’une bande dessinée, ce qui est injuste pour les comics, et très dangereux compte tenu de son incapacité totale à comprendre quoi que ce soit. Nous perdons donc du temps. Ce que nous devrions faire, tant que nous avons encore un poids relatif, c’est contribuer à construire le monde de demain. Nous avons aujourd’hui une grande influence.

 

L’Europe possède le niveau de vie le plus élevé au monde et bénéficie des meilleures évaluations en matière de qualité de vie. Je participe chaque année à l’élaboration du Rapport mondial sur le bonheur ( j’ai contribué à sa création en 2016 ) et les pays européens occupent la quasi-totalité du top 20. Voilà ce qu’est la qualité de vie. Apprenons au reste du monde à vivre aussi bien. Cela ne signifie pas entrer en guerre contre la Russie; bien au contraire. C’est une vocation formidable et tout le monde souhaite y venir. Nous séjournons à Rome ce mois-ci et la ville est bondée de visiteurs venus du monde entier pour profiter de la gastronomie, de l’histoire, de la beauté des paysages, du climat, des concerts et de tout le reste, car la qualité de vie y est exceptionnelle. Nous pouvons la préserver, voire l’améliorer, mais pas en suivant la voie actuelle, et certainement pas en rompant les relations avec la Chine, la Russie, etc.

 

Les élections de mi-mandat aux États-Unis

Un dernier point, même si je pense avoir été parfaitement clair. Peut-être que d’ici trois semaines, la situation s’améliorera un peu aux États-Unis. J’espère que nous aurons des élections, qu’elles se dérouleront pacifiquement et que les votes seront comptabilisés honnêtement. Plus rien n’est acquis, mais je pense que c’est probable. Si cela se produit, Trump perdra au moins une chambre du Congrès, ce qui changera radicalement la donne. Ce sera une période dangereuse, car Trump deviendra encore plus imprévisible et plus hostile à nos normes et institutions constitutionnelles, mais cela l’affaiblira considérablement en termes de pouvoir réel. C’est un point important à retenir.

 

Mais ce que je veux dire, c’est que les États-Unis vont traverser une crise politique pendant les dix à quinze prochaines années. Il ne s’agit pas simplement d’un phénomène Trump passager. Nous sommes aussi désorientés que vous. Aux États-Unis, aucun débat cohérent n’a lieu actuellement. Alors, n’espérez pas un retour à la «normalité occidentale». C’est terminé. L’Europe doit désormais trouver sa propre voie. Il n’est pas question de s’aliéner les États-Unis, mais cette alliance transatlantique et cette OTAN ne servent pas vos intérêts. Vos intérêts sont avec la Chine, l’Inde, la Russie et l’Afrique, et c’est différent. Ne comptez pas sur les États-Unis pour votre diplomatie. Si un dirigeant européen déclare une fois de plus: «Vous devez nous laisser à la table des négociations; vous ne pouvez pas négocier sans nous», mesdames et messieurs, il n’y aura pas de table. Appelez simplement M. Lavrov et dites lui que vous souhaitez discuter. Les États-Unis ne pourront pas vous en empêcher. C’est ce que vous devez faire, et vous n’avez pas besoin des États-Unis pour cela. En réalité, je ne vous consacrerai pas une heure à M. Kushner et M. Witloof, mais cela n’a rien à voir avec la diplomatie. Alors, faites votre propre diplomatie, je vous en prie.

 

Fidias Panayiotou: Le temps nous est compté, alors je voudrais aborder un ou deux points, puisque vous avez évoqué l’Afrique et l’éducation sur le continent. J’ai notamment œuvré dans un orphelinat au Burundi, le pays le plus pauvre du monde. Nous l’avons équipé d’une vingtaine d’ordinateurs et d’une connexion internet, alimentée par des panneaux solaires. Aujourd’hui, des centaines d’enfants y ont accès. J’ai financé ce projet personnellement, avec mes propres deniers et grâce à une cagnotte en ligne (GoFundMe). Si certains d’entre vous souhaitent lancer d’autres projets de ce type, ils peuvent me contacter par courriel en tant que député européen afin de donner un coup de pouce à ces initiatives. Un dernier point concernant l’éducation: je pense que c’est l’un des aspects les plus importants que nous devons examiner en Europe. Nos systèmes éducatifs sont, pour la plupart, défaillants. Je vais parler au nom de mon pays, Chypre. Les enfants souffrent. Ils grandissent à l’ère du numérique, avec des téléphones portables, ils reçoivent une multitude d’informations sur internet et ailleurs, et pourtant, lorsqu’ils vont à l’école, ils ont l’impression d’être en prison. Il est donc impératif d’améliorer considérablement le système éducatif.

 

Jeffrey Sachs: C’est fascinant. Regardez l’étude PISA publiée le mois dernier par l’OCDE. Elle est très instructive. La Chine arrive en tête du classement mondial en mathématiques et en sciences, enfin, pas toute la Chine: Pékin, Shanghai, le Jiangsu et le Zhejiang, quatre régions, de loin. Toutes les premières places se trouvent en Asie de l’Est. Ce n’est pas une question de revenu ou de PIB, mais d’éducation, mesurée par des examens objectifs de lecture, de sciences et de ma thématiques. L’Europe se situe en deuxième position, bien plus bas. Et puis, il y a le constat alarmant: PISA n’inclut quasiment aucun pays africain. Les pays africains ne figurent même pas en bas du classement.

 

Fidias Panayiotou: Exactement. Nous avons donc beaucoup de choses très pratiques et essentielles à faire. Comme vous le dites, cela devrait aller de soi. Jeffrey, comment s’est passé votre séjour au Parlement européen ?

 

Jeffrey Sachs: J’espère être réinvité un jour, mais je suis ravi d’être ici. Merci, Danilo. Merci à vous tous d’être là.

Sources

1 Angus Maddison, L’économie mondiale: statistiques historiques (Paris: OCDE, 2003); Base de données du projet Maddison 2023 (Centre de croissance et de développement de Groningue). La part de l’Asie dans le PIB mondial en parité de pouvoir d’achat était d’environ 59 % en 1820 et d’environ 19 % en 1950.

2 Mesuré à parité de pouvoir d’achat. FMI, Base de données des Perspectives de l’économie mondiale, avril 2026. La Chine affiche un PIB supérieur à celui des États-Unis sur cette mesure depuis environ 2016.

3 Sachs a commencé à conseiller le gouvernement bolivien sur son programme de stabilisation en 1985.

4 Discours du ministre des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher à l’Académie évangélique de Tutzing, le 31 janvier 1990. Voir Svetlana Savranskaya et Tom Blanton, « L’expansion de l’OTAN: ce que Gorbatchev a entendu », National Security Archive Electronic Briefing Book n° 613, 12 décembre 2017, qui documente également l’assurance donnée par le secrétaire d’État James Baker à Gorbatchev à Moscou le 9 février 1990 que l’OTAN ne bougerait pas « d’un pouce vers l’est ».

5 Mémorandum de conversation entre Mikhaïl Gorbatchev et Helmut Kohl, Moscou, 10 février 1990, dans le National Security Archive Electronic Briefing Book n° 613.

6 Vladimir Poutine, discours devant le Bundestag allemand, 25 septembre 2001.

7 John Maynard Keynes, Les conséquences économiques de la paix (Londres: Macmillan, 1919).

8 Conseil national de sécurité, Note de service, «Réunion sur les relations économiques américano-soviétiques, 13 h 30-14 h 30, 3 juin 1991, Salle de crise de la Maison-Blanche», Secret, déclassifié le 2 avril 2010 (2009-0300-MR); Archives présidentielles de George H.W. Bush, Conseil national de sécurité, Burns, R. Nicholas et Hewett, Ed, Dossiers, Chronique de l’URSS: juin 1991 [1], CF01407-004, Bibliothèque présidentielle George Bush. Cette réunion, présidée par Brent Scowcroft et à laquelle ont participé les secrétaires Baker et Brady, Richard Darman (directeur du Bureau de la gestion et du budget de 1989 à 1993), Michael Boskin, Robert Gates et d’autres, avait pour objectif de définir la réponse américaine au «Grand Compromis» relatif au soutien occidental aux réformes soviétiques. Les citations de Darman se trouvent aux pages 3-4 et 7. Lors de la même réunion, le secrétaire au Trésor Nicholas Brady a déclaré qu’«un véritable programme de réforme les transformerait en une puissance [militaire] de troisième ordre, ce qui est ce que nous voulons» (page 2).

9 Jeffrey D. Sachs, Europas strategischer Irrtum: Warum die anti-russische Haltung selbstzerstörerisch ist (Francfort-sur-le-Main: Westend Verlag, 2026).

10 John Howes Gleason, La genèse de la russophobie en Grande-Bretagne: une étude de l’interaction entre politique et opinion (Cambridge, MA: Harvard University Press, 1950).

En mars 1854, la Grande -Bretagne et la France déclarèrent la guerre à la Russie. Palmerston, alors ministre de l’Intérieur dans le cabinet de Lord Aberdeen, fut le principal partisan de cette guerre et devint Premier ministre en février 1855. La Note de Vienne, rédigée en juillet 1853 par l’Autriche, la Grande-Bretagne, la France et la Prusse pour régler la crise consécutive à l’occupation par la Russie des principautés danubiennes de Valachie et de Moldavie, fut acceptée par la Russie en août 1853. Le gouvernement ottoman, encouragé par l’ambassadeur britannique Stratford Canning, exigea des amendements, et l’accord échoua. Plus tard, lors de la conférence de Vienne de mars à juin 1855, la Russie reprit les négociations sur les « Quatre Points » alliés, mais les pourparlers échouèrent en raison de la limitation de la puissance navale russe en mer Noire, et les alliés poursuivirent le siège de Sébastopol, qui tomba en septembre 1855.

12 Madeleine Albright, interview sur NBC’s Today, le 19 février 1998: « Si nous devons recourir à la force, c’est parce que nous sommes l’Amérique ; nous sommes la nation indispensable. Nous sommes fiers et nous avons une vision de l’avenir plus large que les autres pays. »

13 Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier: la primauté américaine et ses impératifs géostratégiques (New York: Basic Books, 1997).

14 Les États-Unis ont notifié leur retrait du Traité antimissile balistique de 1972 le 13 décembre 2001, avec effet au 13 juin 2002. Le site Aegis Ashore de Deveselu, en Roumanie, est devenu opérationnel en 2016 et celui de Redzikowo, en Pologne, en 2024.

15 William J. Perry, Mon voyage au bord du gouffre nucléaire (Stanford, CA: Stanford University Press, 2015).

16 George F. Kennan, «Une erreur fatale», New York Times, 5 février 1997.

17 The MacNeil/Lehrer NewsHour, PBS, 5 décembre 1994.

L’ OTAN a admis la République tchèque, la Hongrie et la Pologne le 12 mars 1999, et la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie le 29 mars 2004.

19 OTAN, Déclaration du sommet de Bucarest, 3 avril 2008, paragraphe 23: «Nous avons convenu aujourd’hui que ces pays deviendront membres de l’OTAN.»

20 Angela Merkel, Liberté: Mémoires 1954-2021 (New York: St. Martin’s Press, 2024); Édition allemande, Freiheit: Erinnerungen 1954-2021 (Cologne: Kiepenheuer & Witsch, 2024).

21 le président Trump a annoncé l’accord en octobre 2026. Le 9 octobre 2026, le Trésor américain a délivré une licence autorisant les transactions portant sur du diesel d’origine russe, y compris les ventes sur les marchés mondiaux et les importations aux États-Unis, jusqu’au 7 avril 2027. Les États-Unis avaient interdit les importations de pétrole et de produits pétroliers russes en mars 2022.

22 L’enquête concernant Begoña Gómez a débuté en avril 2024. En février 2026, l’Audiencia Provincial de Madrid a suspendu la tentative du juge Juan Carlos Peinado de renvoyer l’affaire devant un jury. Le 20 mars 2026, trois semaines après l’attaque contre l’Iran, au cours de laquelle l’Espagne a refusé d’utiliser ses bases pour l’opération, Peinado a émis une nouvelle ordonnance relançant la procédure devant jury et regroupant les investigations autour de cinq chefs d’accusation. Le 20 juin 2026, il a ordonné son renvoi en procès et lui a interdit de quitter le territoire espagnol. Le 16 juillet 2026, l’Audiencia Provincial a réduit les charges à deux chefs d’accusation et levé l’interdiction de voyager.

23 En juillet 2010, la Verkhovna Rada, à l’initiative de Yanukovych, a adopté la loi sur les principes de la politique intérieure et étrangère, qui a établi le statut de l’Ukraine hors bloc.

24 La secrétaire d’État adjointe Victoria Nuland a distribué de la nourriture sur le Maïdan le 11 décembre 2013. Dans un discours à la Fondation États-Unis-Ukraine le 13 décembre 2013, elle a déclaré que les États-Unis avaient investi plus de 5 milliards de dollars depuis 1991 pour aider l’Ukraine à réaliser ses «aspirations européennes».

Accord relatif au règlement de la crise politique en Ukraine, 21 février 2014, signé en présence des ministres des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier (Allemagne), Laurent Fabius (France) et Radosław Sikorski (Pologne). Ianoukovitch a été destitué par un vote de la Verkhovna Rada le 22 février.

26 Ivan Katchanovski, Le massacre de Maïdan en Ukraine: le massacre qui a changé le monde (Cham: Palgrave Macmillan, 2024).

27e paquet de mesures pour la mise en œuvre des accords de Minsk (Minsk II), 12 février 2015.

28 Résolution 2202 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée à l’unanimité le 17 février 2015.

29 Angela Merkel, interview, Die Zeit, 7 décembre 2022, dans laquelle elle décrit l’accord de Minsk de 2014 comme «une tentative de donner du temps à l’Ukraine».

30 Projet de traité entre la Fédération de Russie et les États-Unis d’Amérique sur les garanties de sécurité et projet d’accord sur les mesures visant à assurer la sécurité de la Fédération de Russie et des États membres de l’OTAN, publié par le ministère russe des Affaires étrangères le 17 décembre 2021.

31 Président James Monroe, Message annuel au Congrès, 2 décembre 1823.

32 Plus récemment, les États-Unis ont opposé leur veto à un projet de résolution recommandant l’admission de l’État de Palestine comme membre de l’ONU le 18 avril 2024.

33 Programme du parti Likoud, 1977: «Entre la mer et le Jourdain, il n’y aura que la souveraineté israélienne.»

34 Les États-Unis et Israël ont lancé des frappes contre l’Iran le 28 février 2026, tuant le Guide suprême Ali Khamenei et d’autres hauts responsables.

35 Les pourparlers américano-iraniens, menés sous l’égide d’Oman, se sont conclus à Genève le 26 février 2026, et le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a annoncé que des pourparlers techniques débuteraient à Vienne le lundi 2 mars.

36 soldats américains ont arrêté le président Nicolás Maduro à Caracas le 3 janvier 2026.

37 La réunion d’urgence du Conseil de sécurité s’est tenue le 28 février 2026, dernier jour de la présidence britannique du Conseil. La France a demandé cette réunion d’urgence ; Bahreïn, membre arabe du Conseil, a demandé séparément une séance d’information sur le même point de l’ordre du jour.

38 Martin J. Sherwin, Jouer avec l’apocalypse: la roulette nucléaire d’Hiroshima à la crise des missiles de Cuba (New York: Knopf, 2020).

39 Le sous-marin soviétique B-59, harcelé par des grenades sous-marines américaines le 27 octobre 1962, était armé d’une torpille nucléaire. Son lancement nécessitait l’accord des officiers supérieurs à bord, et le chef d’état-major de la flottille, Vassili Arkhipov, refusa de donner son consentement.

40 Le Traité d’interdiction partielle des essais nucléaires a été signé à Moscou le 5 août 1963.

41 Jeffrey D. Sachs, To Move the World: JFK’s Quest for Peace (New York: Random House, 2013).

42 John F. Kennedy, Discours de remise des diplômes à l’American University, Washington, DC, 10 juin 1963.

43 Le lieutenant-général Christopher Donahue, commandant de l’armée américaine en Europe et en Afrique, a déclaré lors de la conférence LandEuro à Wiesbaden le 16 juillet 2025 que l’OTAN pourrait prendre Kaliningrad «dans un délai jamais vu».

En septembre 2022, la Russie a déclaré disposer de 1 549 ogives stratégiques déployées au titre du traité New START ; il s’agissait de sa dernière déclaration avant la suspension de ce traité. La Fédération des scientifiques américains estimait son stock militaire à environ 4 400 ogives en 2026.

45 OCDE, Résultats PISA 2025 (Volume I), publiés en septembre 2026. Pékin-Shanghai-Jiangsu-Zhejiang (Chine) s’est classé premier parmi 91 pays et économies participants en mathématiques (612) et en sciences (597) et deuxième en lecture (527), après Singapour.

46 Traité d’État autrichien, 15 mai 1955; Loi constitutionnelle fédérale sur la neutralité de l’Autriche, 26 octobre 1955.

47 Note soviétique aux puissances occidentales du 10 mars 1952 (la «Note Staline»), proposant un traité de paix avec une Allemagne réunifiée et neutre.

48 Rolf Steininger, La question allemande: la note Staline de 1952 et le problème de la réunification (New York: Columbia University Press, 1990).

49 Le traité de réassurance a été signé en 1887 et a expiré en 1890, après le renvoi de Bismarck en mars de cette année-là.

Alliance franco-russe, 1894; Entente cordiale anglo-française, 1904; Convention anglo-russe, 31 août 1907. Triple Alliance de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie datant de 1882.

51 Roosevelt a développé le concept des Quatre Policiers à partir de 1942 et en a discuté avec Staline à Téhéran en novembre 1943. Il est mort à Warm Springs, en Géorgie, le 12 avril 1945, à l’âge de 63 ans.

52 «Opération Impensable», rapport du personnel de planification conjoint du cabinet de guerre britannique, 22 mai 1945.

53 Le concept d’«archipel» est généralement attribué à John Foster Dulles en 1951, alors qu’il était l’envoyé américain chargé de négocier le traité de paix avec le Japon. Il devint secrétaire d’État en 1953.

54 Kurt M. Campbell et Rush Doshi, «Comment les alliances survivent: le cas contre le pessimisme et la voie vers un nouvel ordre allié», Foreign Affairs 105, n° 5 (septembre/octobre 2026).

55 Les gazoducs Nord Stream 1 et 2 ont été mis hors service par des explosions sous-marines le 26 septembre 2022.

56 L’Union européenne a adopté son vingtième paquet de sanctions contre la Russie en avril 2026.

57 % du PIB mondial à parité de pouvoir d’achat. Base de données du projet Maddison 2023 pour 1950 (UE-27: environ 22 %, États-Unis: environ 27 %) ; FMI, Perspectives de l’économie mondiale, avril 2026, pour la situation actuelle.

58 Projections à l’horizon 2100 combinent les Perspectives de la population mondiale 2024 (variante moyenne) des Nations Unies pour la population avec la base de données Shared Socioeconomic Pathways (modèle Env-Growth de l’OCDE, SSP2) pour la production: l’UE-27 représente environ 5,4 % et les États-Unis environ 5,8 % de la production mondiale en 2100; l’UE-27 représente environ 3,4 % et les États-Unis environ 4 % de la population mondiale.

59 ONU, Perspectives de la population mondiale 2024, scénario moyen: Chine 633 millions en 2100; population mondiale culminant à 10,3 milliards au milieu des années 2080 et à 10,2 milliards en 2100; Inde culminant à 1,7 milliard au début des années 2060 et diminuant à 1,5 milliard d’ici 2100.

60 ONU, Perspectives de la population mondiale 2024, scénario moyen. La population africaine était d’environ 230 millions d’habitants en 1950 et devrait atteindre environ 2,5 milliards en 2050 et 3,8 milliards en 2100.

61 John F. Helliwell, Richard Layard, Jeffrey D. Sachs, Jan-Emmanuel De Neve, Lara B. Aknin et Shun Wang, éd., Rapport mondial sur le bonheur 2026 (Oxford: Centre de recherche sur le bien-être, Université d’Oxford, 2026).

62 Les élections de mi-mandat américaines sont prévues pour le 3 novembre 2026.

Professeur d’université et directeur du Centre pour le développement durable de l’Université Columbia, où il a dirigé l’Institut de la Terre de 2002 à 2016. Il est également président du Réseau des solutions pour le développement durable des Nations Unies (SDSN) et commissaire de la Commission des Nations Unies sur le haut débit pour le développement.

Voir les commentaires

…

Un fruit mûr à l’image de Bruxelles…

28 Septembre 2026, 10:34am

| 

Publié par Louis Giroud

Un fruit mûr à l’image de Bruxelles…

La Suisse rejette ses initiatives populaires à près de neuf contre une depuis des décennies, et l'on y voit la preuve de sa maturité démocratique. Ailleurs, chez les «adversaires», pareille constance est immédiatement suspecte. Et si notre démocratie directe, sans que personne ait eu à l'abolir, s'était peu à peu contentée de réciter ?

Unanimité chez nous, soupçon chez les autres

Quand, en Suisse, les initiatives populaires sont balayées depuis des décennies dans des proportions écrasantes, serait-il donc malséant de s'interroger sur le poids de la propagande gouvernementale, des médias aux ordres et de toute cette machinerie de fabrication du consentement ? Tout serait limpide : lorsque 70 % des votants se prononcent « dans le bon sens », c'est la démocratie dans toute sa majesté.

À la fin de 2025, la Confédération avait soumis au peuple 237 initiatives, et près de 89 % ont été rejetées. Pendant des décennies, personne ne s'est étonné d'une telle constance dans le refus. Chez nous, elle s'appelle « maturité démocratique ». Ailleurs, elle devient aussitôt suspecte.

 

Le thermomètre de Moscou

Prenons la Russie, cet ennemi séculaire qu'on nous fabrique. Aux législatives de septembre, la participation annoncée dépasse 59 % et Russie unie recueille 57,83 % des voix. Nos bons alliés de Bruxelles parlent d'un scrutin vidé de sa substance démocratique, et Kaja Kallas propose de sanctionner certains de ses organisateurs.

 

Nul ne demande qu'on délivre des certificats de démocratie à Moscou. On demande seulement qu'on cesse d'en décerner d'office à Berne. Car le deux poids, deux mesures commence précisément là. Quand le résultat nous convient, le peuple a parlé. Quand il nous déplaît, on cherche aussitôt qui l'a mal instruit de ce qu'il devait penser.

 

Sous cellophane démocratique

Le fruit est mûr. Il ne reste plus qu'à le cueillir, à l'emballer dans douze directives, trois règlements et une communication de la Commission, puis à l'expédier à Bruxelles sous cellophane démocratique.

 

Le plus remarquable est que personne n'aura eu besoin de supprimer la démocratie directe. Nous nous en serons débarrassés nous-mêmes, proprement, civiquement, bulletin à la main. Autrefois, pour obtenir des résultats pareils, il fallait un parti unique, quelques policiers politiques et une presse tenue en laisse. Nous avons fait des progrès. Il suffit désormais de mettre en rang les gouvernements, les partis, les organisations économiques, les experts agréés, les éditorialistes convenables, les instituts de sondage, les communicants et les fact-checkers. S'y ajoute toute la petite industrie sacerdotale chargée d'enseigner au citoyen ce qu'un citoyen raisonnable est censé penser.

 

Le consentement avant l'ordre

Le miracle moderne est là : le consentement précède désormais l'ordre. On ne contraint plus, on ne censure plus. On modère, en démontrant patiemment que l'opposition est irresponsable, archaïque, émotionnelle, économiquement dangereuse, populiste, complotiste. Puis vient le dimanche du scrutin, dernière cérémonie où l'électeur est invité à ratifier librement ce qu'on lui recommande depuis six mois de vouloir.

Le résultat tombe alors avec une admirable homogénéité. Les démocraties populaires d'autrefois l'obtenaient avec plus de brutalité et moins de moyens audiovisuels. Chacun pousse un soupir de soulagement : la démocratie a parlé.

 

Non. La démocratie n'a peut-être rien dit du tout. Elle a récité. La Suisse pouvait autrefois se flatter d'avoir inventé un système où le pouvoir craignait le peuple. Nous sommes peut-être en train d'en perfectionner un autre, celui où le peuple finit par craindre de voter autrement que ne le lui conseillent ceux qui savent.

 

L'adhésion par capillarité

À ce stade, l'absorption européenne n'exigera même plus d'adhésion spectaculaire. Elle se fera par capillarité, règlement après règlement, alignement après alignement, accommodement après accommodement. Et quand viendra le moment de constater que l'essentiel du chemin est parcouru, on nous fera valoir qu'il serait absurde de ne pas franchir les cinquante derniers mètres.

 

Ainsi meurent les indépendances modernes : non dans le fracas des bottes, mais dans le bruissement des brochures explicatives. Le fruit est mûr, effectivement.

 

Louis Giroud - 27 septembre 2026

Voir les commentaires

…

Marée noire au large d'Oman : quand l'info nettoie la scène du crime

16 Août 2026, 09:49am

| 

Publié par Louis Giroud

Le pétrole est russe, le pétrolier appartient à la « flotte fantôme », le bâtiment est vétuste et ses armateurs demeurent introuvables : le décor est planté avant même qu'une question ait été posée. Il en reste pourtant une, obstinée, que le récit contourne avec une application remarquable — qu'est-ce qui a fait exploser ce navire avant qu'il ne finisse éventré au large d'Oman ?

Marée noire au large d'Oman : quand l'info nettoie la scène du crime

Il existe des marées noires qui souillent des côtes, et d'autres qui révèlent la manière dont se fabrique aujourd'hui une réalité médiatique présentable ; celle-ci appartient à la seconde catégorie. Un pétrolier chargé de plusieurs centaines de milliers de barils de brut russe est gravement endommagé, dérive, prend l'eau et vient s'échouer le 30 juin 2026 à proximité de l'archipel d'al-Hallaniyat, l'un de ces sanctuaires naturels que la géographie a eu l'imprudence de placer sur la route du commerce. Catastrophe écologique, sans doute ; mais aussi cas d'école, car le bâtiment n'est pas un bâtiment quelconque : il transporte du pétrole russe, et cette seule circonstance suffit à ce que, bien avant de savoir ce qui lui est arrivé, nous sachions déjà à peu près tout ce qu'il convient d'en penser. Le navire est vieux, son pavillon douteux, son assurance improbable, ses structures de propriété opaques, son transpondeur intermittent, son existence même dévouée au contournement des sanctions occidentales — de sorte que le prévenu se trouve dans le box avant que le juge ait seulement ouvert le dossier. Reste un détail, que l'on aborde du bout des lèvres : quelqu'un lui a peut-être tiré dessus.

Splendeur d’un journalisme contemporain, qui substitue le pedigree à la causalité

Lorsqu'un navire explose, on pourrait commencer par le commencement, c'est-à-dire par la chronologie. Le pétrolier charge à Novorossiïsk, descend vers la Méditerranée, franchit Suez, s'engage en mer Rouge, longe les côtes du Yémen ; surviennent alors plusieurs explosions, l'équipage lance un message de détresse évoquant une attaque, un projectile ou un engin, et le bâtiment poursuit tant bien que mal sa route avant de céder. Voilà l'ossature que réclamerait tout récit soucieux des causes. Une autre s'impose pourtant, plus rapide et plus commode, faite non de faits mais d'un curriculum : le pétrole était russe, la coque appartenait à la « flotte fantôme », le navire était vétuste, ses propriétaires insaisissables, son activité vouée à déjouer l'embargo. Tout cela peut être rigoureusement exact, et même précieux pour qui veut comprendre l'économie souterraine du transport pétrolier sous sanctions ; rien de tout cela n'explique pourquoi la coque s'est ouverte. On assiste là à l'une des opérations les plus efficaces du journalisme contemporain, qui consiste à substituer le pedigree à la causalité : on ignore pourquoi la voiture a pris feu, mais on apprend qu'elle n'avait pas passé son contrôle technique, que son propriétaire traînait des dettes et fréquentait des gens peu recommandables, si bien qu'au dernier paragraphe le lecteur ne sait toujours pas qui a posé la bombe mais se demande, confusément, si le véhicule ne l'avait pas un peu cherché.

Un très vieux navire pourri, rouillé, …de 25 ans d’âge…

Il faut d'ailleurs saluer le rendement de la formule. Deux mots — « flotte fantôme » — et se lèvent aussitôt la clandestinité, les coques rouillées glissant tous feux éteints sous les ordres de quelque officine moscovite ; le lecteur cesse alors de contempler un pétrolier en perdition pour surveiller un suspect, et ce déplacement du regard décide de tout le reste. Que ces navires servent effectivement à contourner l'embargo, que leurs montages soient obscurs, qu'ils présentent parfois des risques supérieurs à ceux des flottes exploitées par les grandes compagnies, tout cela se conçoit ; mais on peine à voir depuis quand la mauvaise réputation d'un bâtiment dispense d'établir la cause de son naufrage. On pourrait même retourner l'argument : si ce navire était vraiment l'épave décrite avec tant de gourmandise, prête à se disloquer sous l'effet de sa propre décrépitude, on se demande comment il a pu charger en mer Noire, franchir le Bosphore, traverser la Méditerranée et s'engager dans le canal de Suez, qui n'est pas un sentier forestier où l'on pousserait discrètement son pétrolier derrière une haie mais l'une des artères les plus surveillées de la planète. Il a donc navigué au vu de toutes les autorités maritimes, puis il a explosé — et c'est précisément à cet instant que la presse redécouvre son grand âge.

Une invention ancienne nommée enquête au placard

Reste le signal de détresse, l'élément le plus embarrassant du dossier, puisque l'équipage y fait état d'une attaque. Peut-être se trompe-t-il, peut-être a-t-il pris une détonation interne pour un projectile, peut-être ment-il ; on dispose, pour trancher ce genre de question, d'une invention assez ancienne que l'on nomme enquête. Or voici le renversement : l'absence de preuve définitive de l'attaque se mue insensiblement en raison de reléguer l'hypothèse même de l'attaque aux marges du récit. La performance est d'autant plus frappante que, lorsqu'il s'agit d'autres théâtres, une trajectoire approximative, trois vues satellitaires et le communiqué d'un service de renseignement suffisent à reconstituer en une matinée le projectile, son origine, son fabricant et jusqu'à l'état d'âme du militaire qui a pressé le bouton. Ici, brouillard, prudence, circonspection — vertus admirables, dont on souhaiterait seulement qu'elles fussent distribuées avec un peu plus d'équité. Cette humilité épistémologique qui s'évanouit en quelques minutes dès que le coupable présumé loge dans le camp d'en face reparaît en effet, intacte et scrupuleuse, sitôt que les faits menacent de compliquer le récit occidental : reviennent alors les conditionnels, les « impossible de confirmer », les « aucune source indépendante », les « l'origine demeure incertaine », toute cette grammaire de la retenue dont on cherche en vain la trace la veille au soir.

Des Houthis dans le tiroir…

Il fallait bien, dans ces conditions, faire entrer les Houthis. Le navire est passé au large du Yémen, les Houthis opèrent au Yémen, les voilà dans le texte — sans que personne les accuse, naturellement, ce qui serait imprudent, mais avec cette finesse qui consiste à rappeler leur présence, à poser le décor et à laisser traîner l'association pour que le lecteur exécute lui-même le raccord. On tient là l'une des élégances majeures du métier : ne pas dire ce qu'il faut penser, mais agencer avec soin les éléments à partir desquels on le pensera tout seul. La suggestion l'emporte de loin sur l'affirmation, qui a le défaut d'exiger une preuve là où il suffit à la première d'un simple voisinage.

La lisière entre « accident » et « attaque », une coquetterie d’assureurs

L'affaire prend un tour plus concret encore lorsque surgit la question de l'indemnisation. Les organismes internationaux chargés de réparer les pollutions pétrolières pourraient, dit-on, se dérober si le sinistre relève d'un acte de guerre, et l'on voit alors la sémantique se faire comptable. Une avarie mécanique, une négligence d'entretien, une coque mal tenue engagent des responsabilités civiles, des exploitants, des assureurs ; un missile, un drone, une opération militaire nous font changer de monde juridique et, peut-être, de payeur. La frontière entre « accident » et « attaque » cesse dès lors d'être une coquetterie de séminaire pour peser des dizaines, voire des centaines de millions — et le fameux « nous ne savons pas » y gagne une saveur singulière. Il ne démontre aucune manipulation, n'établit aucun complot ; il rappelle seulement cette règle élémentaire que le journalisme devrait porter tatouée sur le front : derrière les mots dorment, parfois, des intérêts.

Reste la mer, qui ignore l'embargo, la flotte fantôme et Vladimir Poutine. Les milliers de tonnes d'hydrocarbures répandues ne réclament pas le passeport du cormoran qu'elles engluent, ne distinguent pas le littoral d'un allié de celui d'un adversaire et n'ont lu aucun communiqué : elles tuent, voilà tout. C'est bien pourquoi la responsabilité mériterait d'être établie avec une rigueur presque maniaque, quelle qu'en soit l'issue. Si la catastrophe tient à la vétusté, qu'on l'établisse ; à la négligence de l'exploitant, qu'on la démontre ; à une frappe houthie, qu'on en rassemble les preuves ; à un missile, une mine ou une opération conduite par un autre acteur, qu'on le dise aussi, même si cet acteur se trouve être «notre allié» — surtout s'il l'est. La crédibilité d'une presse ne se mesure pas au courage qu'elle déploie contre ses adversaires, mais au prix qu'elle consent à payer pour regarder les siens.

L’information exacte rendue trompeuse par sa seule hiérarchie

On aura beaucoup parlé, ces dernières années, de désinformation. Le mot est partout ; des gouvernements ouvrent des cellules, des rédactions montent des départements de vérification, des experts contrôlent les experts qui contrôlent les internautes. Fort bien. Il existe pourtant une désinformation autrement plus retorse que le faux grossier d'un réseau social, et c'est l'information exacte rendue trompeuse par sa seule hiérarchie. Chaque phrase y est vraie, chaque fait sourcé, chaque précaution juridique observée, et l'ensemble n'en conduit pas moins le lecteur où l'on souhaitait le mener : on aura souligné vingt fois la vétusté et une fois les explosions, invoqué dix fois la Russie et une fois l'appel de détresse, déployé longuement les sanctions et lésiné sur l'attaque, avant de conclure que les circonstances demeurent, hélas, mystérieuses. Le travail est impeccable ; aucun mensonge ne fut nécessaire, un cadrage a suffi. Et l'on finit par soupçonner que la véritable flotte fantôme n'est pas celle des pétroliers qui changent de nom et de pavillon dans la nuit, mais une flotte de mots — « régime », « communauté internationale », « sources occidentales », « experts indépendants », « origine inconnue », « impossible à vérifier », « selon les services de renseignement » — petits navires lexicaux qui traversent l'information sans jamais subir de contrôle, chargés d'une vision du monde et n'arborant presque jamais leur pavillon.

Un pétrolier russe n'a pas davantage droit au mensonge qu'un pétrolier américain

L'enjeu, au fond, n'est pas de défendre la Russie ; il est plus grave, car il touche au principe même de l'information. Un pétrolier russe n'a pas davantage droit au mensonge qu'un pétrolier américain, mais il n'a pas davantage droit à une vérité amputée, et rien n'interdit qu'un navire mal assuré, mal entretenu, juridiquement fuyant ait tout de même été victime d'une attaque : il suffit, pour l'admettre, de consentir à penser deux choses en même temps, exercice devenu, par les temps qui courent, presque subversif. Peut-être découvrira-t-on demain qu'aucune main n'a visé ce pétrolier, qu'une citerne, une conduite ou une erreur d'homme suffit à tout expliquer, et il faudra l'écrire ; peut-être établira-t-on qu'un projectile l'a frappé, et il faudra dire qui l'a tiré. Ce que l'affaire d'Oman enseigne dès aujourd'hui déborde de toute façon la seule catastrophe maritime : la propagande la plus accomplie n'invente pas les faits, elle choisit ceux que l'on regardera. Elle éclaire à profusion la vétusté du navire, son pétrole russe, ses armateurs introuvables, ses sanctions et ses Houthis à l'horizon ; puis, au beau milieu de cette scène admirablement illuminée, elle ménage une petite zone d'ombre où logent trois explosions, un appel de détresse et cette question presque enfantine, presque inconvenante, que nul projecteur ne vient jamais visiter : qui a tiré ?

Louis Giroud - 16 août 2026

Voir les commentaires

…

Islamabad: les conditions américaines refusées, l'avertissement sur le Golfe Persique

4 Mai 2026, 01:33am

| 

Publié par Compte-rendu: Louis Giroud

Islamabad: les conditions américaines refusées, l'avertissement sur le Golfe Persique

Seyed Mohammad Marandi (*), membre de la délégation iranienne aux négociations d'Islamabad, a accordé une interview à Glenn Diesen depuis le Pakistan au moment précis où son convoi s'apprêtait à partir. Il sortait des pourparlers que l'administration Trump avait chargé JD Vance de conduire. Ce qu'il a décrit ne ressemble pas à ce que les milieux anti-guerre américains espéraient.

Déclaration initiale de Marandi

Si les États-Unis frappent à nouveau l'Iran, l'Iran ripostera immédiatement et détruira les infrastructures pétrolières et gazières de l'ensemble du Golfe Persique. Ces régimes sont complices. Toute frappe américaine passe aujourd'hui par leur territoire et leur espace aérien. La riposte iranienne ferait disparaître le pétrole et le gaz — de la mer Rouge comme du détroit d'Ormuz. De façon permanente. Un éventuel blocus naval de l'Iran retirerait également le pétrole iranien du marché mondial, aggravant encore la crise énergétique. Trump est en train de pousser vers la destruction de l'économie mondiale, vers une dépression économique mondiale — pas une récession, une dépression. Ce mouvement est déjà en cours.

 

Marandi a donné cette interview depuis le Pakistan, surveillant par la fenêtre le départ de son convoi, encore membre actif de la délégation iranienne. Il venait de sortir des négociations conduites par JD Vance. Trois points ressortent de son analyse: Vance serait aussi saisi par les intérêts pro-israéliens que Kushner; les pourparlers d'Islamabad n'étaient pas des négociations mais une remise de conditions de capitulation habillées en diplomatie; si l'Amérique revient à l'option militaire, les infrastructures énergétiques du Golfe Persique sont détruites et le monde entre en dépression, pas en récession. Tout cela dit en attendant un avion.

 

Propos de Marandi — Vance, les négociations, la position iranienne

Ceux qui affirment que Vance est différent de Whit et de Kushner se trompent. Il serait embarqué par les forces qui dominent sa politique, comme tous les autres membres de cette administration. Croire qu'il existe des factions au sein du régime Trump plus distantes du lobby sioniste relève d'une naïveté extrême. Les négociations d'Islamabad l'ont montré clairement: l'intention de Vance et de ses deux accompagnateurs n'était pas de trouver une solution.

 

Un des points de blocage autour d'un éventuel accord de paix portait sur la mise en place d'un système de péage dans le détroit d'Ormuz — l'Iran, peut-être avec la participation d'Oman, exigeant des réparations par ce mécanisme. Dans un premier temps, les États-Unis s'y sont opposés, puis ont paru vouloir y prendre part. Marandi précise qu'il n'est pas certain de l'exactitude complète de ces informations ni de leur incidence réelle sur les négociations. Il n'a pas encore accès au bilan complet des discussions, mobilisé depuis son arrivée à Islamabad par les demandes médiatiques.

 

Sur le fond juridique: le contrôle iranien du détroit d'Ormuz est conforme au droit international maritime. Mais le droit international n'existe plus vraiment. Ce qui prévaut désormais, c'est la loi de la jungle. Dans ce cadre, Vance a exigé la capitulation sur plusieurs points touchant au cœur de la souveraineté iranienne. Ces exigences ne sont pas acceptables. L'Iran n'a pas perdu la guerre. C'est un pays souverain qui n'a commis d'agression contre personne. Les demandes de l'empire sont inacceptables à plusieurs niveaux. L'Iran n'est pas un pays ordinaire sur cette planète. Il se défend sans peur, il a des principes. Marandi soutient avec force que la République islamique d'Iran est de loin l'entité politique la plus intègre, en dépit de la propagande occidentale — et que la réalité commence à percer.

 

Au Pakistan, l'Occident et ses relais dans le Golfe ont tenté pendant des décennies de semer la haine envers l'Iran, largement en diffusant des idéologies extrémistes sur place. La délégation iranienne à Islamabad est traitée comme des célébrités, comme des héros. Cette popularité traverse le pays entier — toutes communautés confondues, tous segments de la société. La réalité perce. Marandi n'a aucun doute que les États-Unis n'atteindront pas leurs objectifs hégémoniques contre l'Iran et l'axe de la résistance. Il ne croit pas non plus que le régime israélien réussira contre le Hezbollah.

 

Le Hezbollah est, selon lui, la force la plus héroïque de cette lutte. Pendant deux ans et demi, il a engagé les forces israéliennes depuis le Liban, détournant leur attention et leurs ressources loin de Gaza, au prix de sacrifices immenses. Sur la Syrie, les documents émergent sur les politiques du gouvernement affilié à al-Qaïda qui a pris le pouvoir après la chute d'Assad. Ceux qui critiquaient l'intervention du Hezbollah en Syrie ont été réfutés: s'opposer à l'État islamique et à al-Qaïda était la seule décision correcte. Le Hezbollah a consenti les plus grands sacrifices pour le peuple palestinien et pour Gaza.

 

Les populations se réveillent à cette réalité. Selon Marandi, les récits occidentaux et ceux des États du Golfe ne sont pas fiables. Marandi se dit optimiste quant à l'avenir de la région, en dépit des jours douloureux qui viennent — en précisant qu'il est difficile de se concentrer car il surveille en permanence si le convoi démarre. L'empire sera défait dans l'ensemble de la région. La République islamique émergera comme une puissance en Asie occidentale capable de résister à l'hégémonie.

 

Échange Glenn Diesen / Marandi — les options américaines si les négociations échouent

Glenn Diesen demande: si les États-Unis ont quitté les négociations, quelles cartes leur reste-t-il à jouer en cas de retour à la guerre ? Il rappelle que Trump, pendant les pourparlers, publiait sur les réseaux sociaux en affirmant que des mines étaient retirées du détroit — les Iraniens ne sachant apparemment plus où les poser — et que des navires de guerre américains naviguaient déjà dans le détroit. La possibilité d'un blocus naval a également circulé, peut-être dans la presse plutôt que dans les déclarations de Trump directement. Pour Marandi il est probable que les États-Unis ciblent des infrastructures — ou des civils. Mais l'Iran ripostera immédiatement et détruira les infrastructures pétrolières et gazières dans l'ensemble du Golfe Persique, car ces régimes sont complices. Toute frappe américaine passe encore par leur territoire. Quand l'Iran frappe en retour, il n'y a plus de pétrole ni de gaz, ni depuis la mer Rouge ni depuis le Golfe. De façon permanente. Un blocus naval retirerait également le pétrole iranien du marché, aggravant encore la crise énergétique. Trump pousse vers la destruction de l'économie mondiale — vers une dépression mondiale, pas une récession. Ce mouvement est déjà enclenché.

 

Le contexte de l'interview

Le contexte dans lequel Marandi a tenu ces propos importe autant que leur contenu. Il était à Islamabad, membre de la délégation iranienne qui venait de sortir des négociations conduites par JD Vance. Il attendait son convoi en donnant cette interview. Tout ce qu'il a dit vient d'un homme présent physiquement dans la salle où ces négociations se sont déroulées — non depuis un plateau de télévision à Londres ou à Washington. Cette proximité confère à son évaluation un poids que la plupart des commentaires sur ces pourparlers n'ont tout simplement pas.

 

L'argument « Vance capturé »

Une théorie persistante circule dans les cercles libertariens, progressistes et conservateurs America First: JD Vance représenterait une faction au sein de l'administration Trump réellement plus sceptique à l'égard de l'influence israélienne, plus réticente aux engagements militaires à l'étranger. La version de cette théorie pose une rivalité interne entre l'aile néoconservatrice autour de Rubio et l'aile isolationniste autour de Vance — et suppose que des pressions adaptées pourraient renforcer la faction Vance pour sortir l'Amérique du bord du gouffre.

 

Marandi a balayé cette théorie. Vance est pris dans le même réseau d'intérêts pro-israéliens qui domine l'ensemble de l'administration Trump, et les négociations d'Islamabad le confirment. Vance n'est pas venu au Pakistan pour chercher une solution. Il est venu délivrer des conditions. La distinction est décisive. Un négociateur cherchant une solution entre avec de la flexibilité sur les résultats, avec une disposition réelle à accepter un accord que les deux parties peuvent vivre. Un négociateur délivrant des conditions entre avec un résultat prédéterminé et utilise le format de la négociation comme mécanisme de pression sur l'autre partie pour qu'elle l'accepte. Marandi décrit les pourparlers d'Islamabad comme relevant de la seconde catégorie. Des exigences multiples de capitulation iranienne sur des questions touchant au cœur de la souveraineté — le détroit, le programme nucléaire, les termes de tout accord — présentées non comme des positions d'ouverture dans une vraie négociation, mais comme des conditions non négociables à l'acceptation américaine. L'Iran, pays qui n'a pas déclenché cette guerre, qui négociait quand les premières bombes sont tombées, qui a absorbé des dommages militaires significatifs tout en maintenant le levier stratégique du détroit, n'a aucune raison d'accepter des termes de capitulation.

 

La loi de la jungle

L'observation sur la loi de la jungle est le cadre analytique auquel Marandi revient régulièrement. Son argument n'est pas que le droit international est sans importance. Son argument est que le droit international a été rendu sans pertinence par la volonté démontrée de l'acteur le plus puissant du système de simplement l'ignorer quand s'y conformer n'est pas commode. Le contrôle iranien du détroit d'Ormuz est légal en vertu du droit maritime international. Le programme nucléaire civil iranien était légal au titre du TNP et surveillé par l'AIEA. L'Iran menait des négociations diplomatiques légitimes dans des cadres internationalement reconnus quand les frappes ont commencé. Tous ces faits juridiques se sont révélés sans pertinence pour la décision de bombarder. Dans le cadre de la loi de la jungle, la question n'est pas ce qui est légal. La question est ce que l'on peut se permettre de faire compte tenu de sa puissance relative. Le point de Marandi: l'Iran a démontré — par une résistance soutenue, par le maintien du levier du détroit, par les conséquences économiques infligées à l'économie mondiale — que la loi de la jungle joue dans les deux sens.

 

La puissance ne s'exprime pas uniquement par des campagnes de bombardement. Elle s'exprime aussi par la capacité à rendre le coût économique de l'agression insupportable pour l'agresseur. La puissance iranienne dans ce conflit n'est pas la supériorité militaire. C'est le levier du contrôle d'un goulet d'étranglement, combiné à la patience et à la capacité à absorber les coups — celle d'une population qui défend son territoire plutôt que projeter une force à l'étranger.

 

L'accueil de la délégation iranienne au Pakistan

Le détail de la réception au Pakistan est celui que les médias occidentaux ignorent le plus systématiquement, et il contredit directement le récit de l'isolement régional iranien. Marandi décrit la délégation iranienne traitée comme des célébrités, comme des héros — au Pakistan, pays qui n'est pas un allié iranien, qui entretient ses propres relations complexes avec l'influence américaine, qui compte une majorité sunnite, que les États du Golfe ont historiquement tenté de retourner contre l'Iran chiite par la diffusion d'idéologies extrémistes. Malgré des décennies d'efforts en ce sens et les milliards dépensés dans des programmes d'éducation religieuse destinés à créer une hostilité sectaire envers l'Iran, la délégation iranienne à Islamabad est reçue avec chaleur et admiration.

 

La théorie américaine et israélienne de cette guerre était que l'influence régionale iranienne s'effondrerait sous la pression militaire. Que les proxies abandonneraient la relation quand le parrain semblerait perdre. Que les populations des pays à majorité musulmane rejoindraient l'ordre occidental contre un Iran affaibli. Rien de tout cela ne se produit. Le récit de l'axe de la résistance — Iran, Hezbollah, Houthis, milices irakiennes face à l'hégémonie américano-israélienne — gagne en résonance régionale plutôt qu'il ne la perd, au fil des bombardements, parce que les populations de la région regardent ce qui arrive à l'Iran après ce qu'elles ont vu arriver à l'Irak, à la Libye, à la Syrie, à Gaza.

 

L'avertissement économique — dépression, pas récession

La dépression de 1929 a produit des conditions qui ont contribué à la montée du fascisme en Europe. Marandi décrit le potentiel d'un choc d'offre d'ampleur comparable — touchant simultanément l'énergie, l'alimentation, les intrants industriels et le transport, frappant chaque économie sur Terre sans substitution adéquate disponible à la vitesse et à l'échelle requises.

 

Sa conclusion finale est celle qui devrait peser le plus lourd. Cette destruction économique se déploie lentement. Elle n'est pas comme l'horreur immédiate et visible des immeubles bombardés en Iran. Elle ne produit pas les images viscérales qui génèrent une pression politique pour rendre des comptes. Elle s'infiltre dans les chaînes d'approvisionnement. Elle apparaît dans les prix alimentaires des semaines plus tard. Elle surgit dans les coûts des engrais qui touchent les prix alimentaires des mois après. Elle se compose en chômage, en faillites d'entreprises, en pertes de fonds de pension qui s'accumulent sur des années. Ceux qui ont pris les décisions qui l'ont produite seront passés à d'autres récits au moment où les conséquences complètes arrivent. Et ceux qui en paieront le prix ne relieront pas nécessairement leur souffrance à la décision spécifique prise dans une salle de négociation à Islamabad, où JD Vance a délivré des conditions de capitulation au lieu de chercher une solution.

 

Bilan

JD Vance n'est pas une force modératrice. La théorie selon laquelle une faction isolationniste au sein de l'administration Trump peut être activée pour mettre fin à cette guerre n'est pas corroborée par ce qui s'est passé à Islamabad. Les négociations n'étaient pas des négociations. C'était un mécanisme de remise de conditions. L'Iran n'acceptera pas la capitulation parce qu'il n'a pas perdu la guerre et qu'il est un pays souverain qui n'a agressé personne. Le récit régional se déplace vers l'Iran au fil des bombardements. Si l'Amérique revient à l'option militaire, les infrastructures énergétiques du Golfe Persique sont détruites et le monde entre en dépression. Ce sont les réalités stratégiques telles que décrites par quelqu'un qui était physiquement présent dans la salle où s'est joué le dernier chapitre de la diplomatie de cette guerre.

 

La réhabilitation du Hezbollah

L'argument sur la réhabilitation du Hezbollah est celui susceptible de provoquer le plus de controverses dans les audiences occidentales, mais il mérite un examen direct. La thèse de Marandi est précise: le Hezbollah a fait le choix stratégique d'engager les forces israéliennes depuis le Liban pendant le conflit à Gaza, détournant l'attention et les ressources militaires israéliennes, absorbant des dommages considérables dans le processus et faisant des sacrifices immenses. Que l'on accepte ou non le cadre du Hezbollah comme force «légitime» dépend des positions préalables sur l'organisation. Mais l'argument stratégique avancé par Marandi est documenté. L'engagement du Hezbollah a effectivement créé un second front qui a contraint les planificateurs militaires israéliens à diviser leur attention et leurs ressources. Il a effectivement entraîné des pertes considérables pour le Hezbollah en personnel et en infrastructures. Il constitue bien un sacrifice significatif de la part d'une organisation qui aurait pu préserver ses forces en restant en dehors du conflit.

 

Sur la Syrie, Marandi pointe les documents émergents sur le gouvernement affilié à al-Qaïda qui a pris le pouvoir après la chute d'Assad, et soutient que l'intervention du Hezbollah contre l'État islamique et les groupes affiliés à al-Qaïda était le bon choix stratégique et moral. L'e-mail de Jake Sullivan de 2012 — dans lequel le futur conseiller à la sécurité nationale de Biden indiquait à Hillary Clinton qu'al-Qaïda était du côté américain en Syrie — fournit un appui documenté à l'argument selon lequel les groupes que le Hezbollah combattait en Syrie bénéficiaient du soutien américain. Ce n'est pas une affirmation que Marandi a inventée. C'est une communication documentée du gouvernement américain.

 

La distinction dépression / récession

L'avertissement sur la dépression et non la récession est l'évaluation économique que chaque gestionnaire de fonds de pension, chaque banque centrale et chaque ministère des finances devrait soumettre à des tests de résistance dès maintenant. Marandi établit une distinction précise: si l'Amérique revient à l'option militaire, frappe les infrastructures iraniennes, et que l'Iran riposte en détruisant les infrastructures énergétiques du Golfe, la conséquence n'est pas une perturbation temporaire que l'économie mondiale absorbe. C'est une suppression permanente. Plus de pétrole, plus de gaz, plus de GNL, plus d'engrais, plus de pétrochimie — ni depuis le Golfe Persique, ni depuis le corridor de la mer Rouge, ni depuis le détroit, tout simultanément.

 

La différence économique entre une récession et une dépression est la différence entre une contraction temporaire et un effondrement structurel des systèmes qui organisent la façon dont les sociétés produisent et distribuent les biens. Les récessions sont douloureuses mais récupérables dans un cycle économique. Les dépressions restructurent les économies à l'échelle d'une génération, détruisent la richesse accumulée, effondrent les systèmes d'emploi, produisent une instabilité politique qui survit à la crise économique pendant des décennies.

 

Compte-rendu: Louis GIROUD - 4 mai 2026

 

 

(*) - Biographie - Marandi

 

Seyed Mohammad Marandi est un universitaire, analyste politique et intellectuel irano-américain de premier plan. Il est reconnu pour son rôle de défenseur des positions géopolitiques de l'Iran dans les médias internationaux.

 

Parcours Académique: Il est professeur de littérature anglaise et d'orientalisme à l'Université de Téhéran. Il a obtenu son doctorat à l'Université de Birmingham au Royaume-Uni, où sa thèse portait sur l'orientalisme et l'époque romantique, notamment à travers l'œuvre de Lord Byron.

 

Rôle Politique et Diplomatique: Il a servi comme conseiller auprès de l'équipe de négociation iranienne lors des discussions sur l'accord sur le nucléaire (JCPOA).

 

Analyste Médatique: Marandi est une figure récurrente sur les chaînes d'information mondiales (comme Al Jazeera, CNN, RT ou la BBC), où il présente le point de vue de Téhéran sur les tensions avec Israël et les États-Unis. Il critique souvent ce qu'il appelle le "double standard" occidental et l'orientalisme dans le traitement médiatique de l'Iran.

 

Vie Personnelle: Né à Richmond, en Virginie (États-Unis), il est le fils d'Alireza Marandi, un ancien ministre de la Santé iranien et médecin personnel de l'Ayatollah Khamenei.

Voir les commentaires

…

Trump, le pyromane des droites souverainistes et identitaires

20 Avril 2026, 22:25pm

| 

Publié par Louis Giroud

Trump, le pyromane des droites souverainistes et identitaires

L'Amérique frappe l'Iran, et ce sont les droites souverainistes et identitaires européennes qui boivent du petit lait… En s'arrogeant le rôle qu'il avait juré d'abolir — celui du gendarme unipolariste —, Donald Trump a dynamité la coalition idéologique qui portait ses couleurs sur le Vieux Continent. Orbán chute, Farage vacille, le Rassemblement national s'égare. Cette trahison est historique — et rien ne garantit que les choses s’arrangeront.

Le leurre anti-guerre, ou comment Trump a menti à ses frères

Voici la thèse centrale, et elle est dérangeante: Donald Trump, chantre autoproclamé de la rupture avec l'ordre néoconservateur, agit désormais comme le catalyseur d'un retour en force de l'hégémonie libérale-américaine. Les frappes contre l'Iran — lancées fin février, ciblant civils et dirigeants, accompagnées d'un armement systématique de groupes dissidents — ne sont pas une anomalie, une dérive, une erreur de trajectoire. Il faut y lire l'accomplissement logique d'une «pulsion unipolaire» que Trump n'a fait que masquer, le temps d'une campagne et d'un premier mandat, derrière les oripeaux du repli nationaliste.

L' «exception Trump» n'était qu'un leurre rhétorique — une promesse de paix qui n'engageait que ceux qui y croyaient. En se faisant le relais des intérêts stratégiques d'Israël, en épousant sans réserve la logique du changement de régime, le président américain signe l'acte de décès politique de l'anti-interventionnisme qu'il avait vendu comme sa marque de fabrique. Et ce faisant, il scie la branche sur laquelle reposait tout un pan de la droite européenne.

 

Orbán, première pièce du domino

La première victime collatérale de ce revirement n'est pas une abstraction géopolitique. Elle a un nom, un visage, quatorze ans de pouvoir: Viktor Orbán. Fidesz, longtemps présenté comme le rempart souverain contre les diktats de Bruxelles, s'est effondré sous la double pression d'une opinion publique européenne rendue anxieuse par le chaos extérieur et d'une offensive institutionnelle de l'Union européenne qui avait patienté, attendant son heure.

L'ascension fulgurante du parti Tisza, dirigé par Péter Magyar et adoubé par Bruxelles, illustre ce basculement avec l'éloquence des faits accomplis. On y discerne la main d'un réseau lié à George Soros — formule employée ici en conscience, parce qu'elle nomme une réalité organisationnelle que la pudeur académique dissimule volontiers sous des circonlocutions. Mais au-delà du marqueur rhétorique, la mécanique est implacable: ce à quoi on assiste, c'est à un démantèlement rapide de quatorze années d'illibéralisme hongrois, rendu possible par un alignement trumpien sur une politique de force qui prive Orbán de son argument de légitimité extérieure le plus précieux.

Car c'est là l'ironie cruelle du dénouement: en devenant l'homme de la guerre, Trump a ôté au premier ministre hongrois son bouclier symbolique. Tout l'édifice de communication orbániste reposait sur une promesse implicite — être le partenaire d'une Amérique enfin «anti-système», enfin réconciliée avec les nations et hostile aux aventures impériales. Cette Amérique-là n'existe plus, si tant est qu'elle ait jamais existé. La reconquête de la Hongrie par les forces pro-européennes n'est donc pas un simple accident électoral domestique: c'est une conséquence géopolitique directe, le premier effet visible d'un tremblement de terre dont l'épicentre se trouve à Washington.

 

La droite populiste, désormais illisible à elle-même

L'élément déclencheur de la crise que traversent les droites populistes européennes est d'abord psychologique. Les électeurs qui ont porté ces mouvements au pouvoir ou aux portes du pouvoir — hostiles à l'immigration de masse, méfiants envers Bruxelles, las d'une mondialisation qui les avait oubliés — ne sont pas pour autant des va-t-en-guerre. Leur ressentiment est domestique, leur horizon est national. La guerre les révulse autant que les élites qu'ils combattent.

Or Trump, en s'associant à l'escalade iranienne, rend ses alliés idéologiques européens — la Lega en Italie, le Rassemblement national en France, Vox en Espagne — spectralement indistincts de l'ancien système néoconservateur qu'ils prétendaient abattre. Le marqueur identitaire s'efface. Le récit s'érode. L'ennemi devient le miroir.

Dans ce désarroi surgit une hypothèse qui peut paraître paradoxale: c'est la gauche qui ramasse la mise. La gauche, traditionnellement affaiblie, structurellement divisée, idéologiquement épuisée depuis la fin du XXe siècle — cette gauche-là se repositionne en pôle de «coordination et de protection» face à la dérive belliciste américaine. Elle capte l'anxiété sécuritaire des classes moyennes inquiètes, des familles qui n'ont aucune envie d'envoyer leurs fils mourir pour des intérêts que Washington n'a jamais pris la peine d'expliquer. La vague de droite ralentit et s'inverse. Non par vertu idéologique, mais par mécanique électorale.

 

Farage, ou l'anti-système rattrapé par le système

Le Royaume-Uni n'échappe pas à cette dynamique. Nigel Farage, figure tutélaire du populisme brexiteur, dont toute la carrière repose sur une clarté d'ennemi — Bruxelles hier, l'establishment londonien aujourd'hui —, se trouve soudain dépassé par une configuration qu'il n'avait pas prévue. Des forces de gauche non traditionnelles — l'ambiguïté est ici délibérée: un Labour sous direction réformée, peut-être, ou des mouvements écologistes radicalisés — captent désormais une part de l'anxiété sécuritaire que Farage croyait lui appartenir de droit.

Les prochaines élections municipales britanniques constitueront un test décisif. Si Farage recule, la démonstration sera faite: l'alliance stratégique entre la droite identitaire européenne et l'aile trumpienne de l'Amérique est devenue un poison électoral, une étiquette dont on ne se défait plus une fois collée. L'anti-système s'est compromis avec le système le plus archaïque qui soit — celui de la guerre unipolaire.

 

La guerre comme virus : une pensée organique assumée

Un mot sur la méthode, parce qu'elle participe de la thèse. Cette analyse ne se contente pas de décrire : elle assume une part de prophétie. Le vocabulaire est médical, organique, parfois pathologique — effluvium, saturation des tissus, diathèse latente. Ce n'est pas une coquetterie stylistique. La guerre iranienne n'est pas un événement politique parmi d'autres : c'est un virus qui s'insinue dans le corps politique européen, qui contamine les anticorps avant même que le système immunitaire collectif ait pu réagir.

La perspective géopolitique est assumée, délibérément multipolaire. Le rétablissement d'un ordre géré, centralisé, hégémonique sous la double tutelle de Bruxelles et de Washington est dénoncé comme une régression historique — le retour d'une domination que l'on croyait vacillante. À l'horizon se profilent des pôles que l'on ne nomme pas toujours directement, mais que l'on sous-entend avec constance : la Chine, la Russie, le Sud global, acteurs d'une pluralité inéluctable que l'unilatéralisme américain ne ferait que retarder, au prix d'un sang dont il ne paiera pas l'addition.

 

Quelques bémols dans cette analyse...

La cohérence de la démonstration n'autorise pas l'aveuglement. Plusieurs angles morts méritent d'être nommés franchement.

La réflexion cède sans doute à une forme de téléologie simplificatrice. En attribuant à la seule guerre en Iran un basculement qui relève aussi de dynamiques internes — la corruption endémique des régimes illibéraux, l'usure naturelle du pouvoir, les recompositions générationnelles —, on fait de la guerre un déterminant total là où elle n'est peut-être qu'un révélateur. La chute d'Orbán, n'est pas entièrement soluble dans l'équation trumpienne.

Rien n'étaye pour le moment la montée de la gauche en Europe. Ce n'est qu'une réflexion par déduction — avec la fragilité que cela implique. C'est une démonstration théorique, et non une enquête journalistique approfondie.

 

Un retournement sans retour ?

Une constatation s'impose: en devenant le pompier pyromane de l'unipolarisme, Donald Trump a offert une victoire stratégique à ses adversaires libéraux européens. La droite souverainiste, dépossédée de son étendard pacifiste, se délite. La Hongrie bascule. L'Europe, par réflexe de survie autant que par conviction, se recentre autour des institutions qu'elle maudissait hier.

Mais une question demeure ouverte, et elle est redoutable : et si ce répit pour le libéralisme européen n'était qu'un feu de paille ? Car les longues courbes de l'histoire ploient vers la pluralité. La contraction actuelle de la droite occidentale pourrait n'être que le prélude à une fragmentation plus profonde, plus imprévisible, du monde post-américain — un monde dont personne, ni à Bruxelles ni à Washington, ne possède encore les cartes.

Louis Giroud - 20.04.26

Voir les commentaires

…

Propagande et contre-propagande: le grand théâtre hongrois, et ses miroirs occidentaux

19 Avril 2026, 15:04pm

| 

Publié par Louis Giroud

Propagande et contre-propagande: le grand théâtre hongrois, et ses miroirs occidentaux

Dans la couverture que CNN consacre à la montée d'une opposition hongroise dénonçant la « machine Orbán », quelque chose accroche. Non pas que les faits soient faux — ils sont largement documentés. Mais le cadrage, lui, mérite examen. Car à trop vouloir distinguer les bons communicants des mauvais propagandistes, la presse internationale risque de reproduire exactement ce qu'elle prétend dénoncer.

Le récit commode du sauveur démocratique

L'article de CNN suit un schéma narratif bien rodé: d'un côté, un appareil d'État hongrois saturant l'espace médiatique de messages contrôlés ; de l'autre, de nouveaux élus courageux qui osent nommer la chose. Le contraste est saisissant, la lecture rassurante. Elle l'est peut-être trop.

 

Car si la concentration médiatique autour du pouvoir Orbán est réelle — vérifiable, chiffrée, attestée par Reporters sans frontières comme par le Parlement européen —, présenter les opposants comme simples porteurs de vérité revient à escamoter la moitié du tableau. Ces nouveaux élus ne sortent pas de nulle part. Ils ont appris à jouer d'un réseau de soutiens internationaux, à calibrer leurs sorties pour capter l'attention des rédactions occidentales, à nourrir un récit de la résistance qui, précisément, les rend médiatiquement attractifs. Ce n'est pas un reproche. C'est de la politique. Mais c'est aussi, techniquement, de la communication stratégique — c'est-à-dire de la propagande au sens premier, neutre, du terme.

 

Le problème n'est donc pas qu'ils mentent. C'est que CNN, en les relayant sans distance, adopte leur grille de lecture plutôt que d'en proposer une propre.

 

Le narratif de la presse au crible de ChatGPT

L'analyse de l’article de CNN par ChatGPT est révélatrice de la posture « politiquement correcte » de l’info mainstream.  L’IA identifie la «symétrie partielle» entre les techniques de communication des deux camps, elle note le rôle amplificateur des médias internationaux, elle concède que la vérité «se fragmente». Tout cela est correct. Mais le rendu souffre d'un défaut structurel propre aux modèles de langage: il équilibre par réflexe. Chaque accusation est compensée par une nuance, chaque nuance par une contre-nuance, jusqu'à produire une bouillie de prudences qui ne dérange personne. On appelle cela, en rhétorique journalistique, le « on the other hand » compulsif — cette manie d'offrir une sortie de secours à chaque camp pour ne froisser aucune sensibilité. Le résultat est un article qui, à force de ne rien trancher, ne convainc pas davantage qu'il ne dérange.

 

Ce que l’analyse IA évite soigneusement, c'est la question la plus inconfortable: pourquoi ce traitement à géométrie variable ? Pourquoi ce qui s'appelle «propagande» à Budapest s'appelle «orientation éditoriale» à Paris ?

 

Le biais de la maison de verre

Prenons le cas français, puisqu'il s'impose. La quasi-totalité des grands médias audiovisuels et de la presse quotidienne nationale y affichent, sans complexe, une ligne favorable à la construction européenne. Ce n'est pas un secret — c'est revendiqué, parfois présenté comme une évidence progressiste. TF1, France Télévisions, Le Monde, Les Échos, BFM TV: leurs lignes éditoriales sur l'Europe ne prêtent guère à ambiguïté. Or personne, dans la presse internationale, ne parle de « machine de propagande pro-Bruxelles » en France.

 

La différence invoquée sera celle-ci: en France, les médias sont indépendants du pouvoir politique, même s'ils partagent certaines de ses orientations. En Hongrie, les liens financiers et personnels entre l'État et les groupes médiatiques dominants sont documentés et directs. L'argument tient, jusqu'à un certain point. Mais il suppose que l'indépendance juridique garantit la pluralité réelle — ce qui est loin d'être démontré quand actionnaires, annonceurs et cercles de décision partagent les mêmes intérêts fondamentaux.

 

En d'autres termes: la propagande institutionnelle et la convergence éditoriale spontanée produisent des effets similaires sur le citoyen, même si leurs mécanismes diffèrent. L'une est contrainte, l'autre est consentie. Mais dans les deux cas, certaines questions ne sont pas posées, certains récits ne sont pas contredits.

 

Orbán, bouc émissaire pratique

Il y a dans l'acharnement médiatique occidental sur la Hongrie quelque chose qui dépasse le simple constat journalistique. Orbán est devenu, au fil des années, un personnage fonctionnel dans le récit européen: il cristallise tout ce que les démocraties libérales veulent croire qu'elles ne sont pas. Autoritaire, populiste, souverainiste, il est la figure repoussoir idéale — celle qui permet, par contraste, de ne pas trop examiner les dérives propres aux systèmes qui le dénoncent.

Cela ne signifie pas qu'il faudrait le défendre. Ses atteintes à l'indépendance judiciaire, au pluralisme médiatique, aux droits des minorités, sont réelles et graves. Mais l'usage politique qui est fait de sa figure — transformer chaque article sur la Hongrie en démonstration des vertus de l'Occident libéral — est lui-même un acte éditorial. Orienté. Reproductible à volonté.

 

Et c'est précisément ce que les nouveaux élus hongrois qui s'adressent à CNN ont compris: dans ce marché de la légitimité internationale, parler la langue des médias atlantiques, c'est déjà gagner la moitié de la bataille.

 

La propagande que l'on ne voit pas

Une analyse critique digne de ce nom ne se contente pas de relativiser les deux camps pour conclure à leur équivalence. Elle pose la question du cadre lui-même: qui décide de ce qui est propagande et de ce qui ne l'est pas ? Qui a le pouvoir de nommer ?

 

Dans le cas hongrois, ce pouvoir appartient largement aux institutions européennes et aux médias qui leur sont structurellement proches. Ce n'est pas complot — c'est alignement d'intérêts, phénomène autrement plus courant et moins visible. L'Union européenne a ses propres instruments de communication, ses campagnes d'influence, ses partenariats avec des ONG, ses financements à des médias « indépendants » dans les pays membres. Tout cela est légal, souvent utile, parfois légitime. Mais ce n'est pas neutre.

 

Prétendre qu'il existe, d'un côté, les démocraties qui informent, et de l'autre, les régimes qui propagandent, c'est entretenir une fiction commode. La réalité est que toute communication politique est mise en scène, que toute rédaction opère des choix qui sont aussi des partis pris, et que l'honnêteté intellectuelle consiste non pas à s'en indigner sélectivement, mais à en prendre acte systématiquement — y compris, et surtout, quand les partis pris en question coïncident avec les nôtres.

 

Les nouveaux élus hongrois dénoncent une machine. Ils en construisent une autre. CNN couvre leur dénonciation sans couvrir leur construction. Et le lecteur, pris dans ce jeu de miroirs, devra décider par lui-même où s'arrête l'information et où commence le récit.

 

Louis Giroud

Voir les commentaires

…

La défaite que Washington n’avait pas vue venir

13 Avril 2026, 10:55am

| 

Publié par Alastair Crooke

La défaite que Washington n’avait pas vue venir

Une analyse d’Alastair Crooke met en lumière une séquence stratégique inattendue : ce qui devait être une démonstration de force américaine face à l’Iran s’est progressivement transformé en impasse militaire et diplomatique, révélant des fragilités profondes dans l’approche occidentale du Moyen-Orient.

 

Alastair Crooke - Iran: l’humiliation américaine, acte II

Une guerre pensée comme brève

L’opération engagée par Washington, avec l’appui d’Israël, reposait sur un postulat simple : une frappe rapide, ciblée, destinée à désorganiser le pouvoir iranien et à provoquer un effet domino interne.

Aux yeux de Donald Trump, l’Iran constituait un adversaire majeur, mais aussi une cible qu’il pensait vulnérable à une stratégie de décapitation politique et militaire. L’hypothèse implicite était claire : une combinaison de frappes aériennes et de pression psychologique suffirait à déclencher une déstabilisation interne.

Mais cette vision, largement intuitive, s’est heurtée à une réalité plus complexe. L’Iran n’a pas vacillé. Il a répondu.

 

La riposte iranienne et le basculement

La réaction de Téhéran a été immédiate, structurée, et surtout anticipée. Des frappes ont visé des positions américaines dans le Golfe, démontrant une capacité de projection intacte et une volonté d’escalade maîtrisée.

Ce moment constitue le véritable point de rupture du conflit. Ce qui devait être une démonstration de supériorité technologique s’est transformé en exposition des limites américaines.

L’analyse de Crooke est sans ambiguïté : l’appareil militaire américain, engagé dans une logique de puissance, s’est retrouvé confronté à un adversaire capable de jouer sur le temps, la profondeur stratégique et l’effet de saturation.

 

Le cessez-le-feu: une fiction diplomatique

Dans ce contexte, l’idée d’un cessez-le-feu global a émergé comme une tentative de stabilisation. Mais pour l’Iran, les conditions étaient claires : l’arrêt des hostilités devait s’appliquer à tous les fronts, y compris au Liban.

Cette exigence n’était pas un point de négociation. Elle constituait un préalable.

Dans un premier temps, Washington semblait s’y rallier. Mais après un échange avec Benjamin Netanyahu, la position américaine a évolué. Le Liban a été implicitement exclu du cadre, ouvrant la voie à une reprise des frappes israéliennes.

Les conséquences ont été immédiates : bombardements massifs de zones urbaines, forte mortalité civile, et surtout effondrement de la crédibilité du processus de désescalade.

 

Une dynamique régionale incontrôlable

Cette séquence révèle une réalité souvent occultée : la difficulté pour Washington de maîtriser ses propres alliances.

L’initiative israélienne au Liban ne relève pas seulement d’une logique militaire. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large visant à redéfinir l’équilibre régional, quitte à provoquer une escalade.

Certains observateurs israéliens eux-mêmes évoquent un risque de déstabilisation interne du Liban, voire de conflit civil. Une perspective qui, loin d’être accidentelle, pourrait correspondre à une logique stratégique assumée.

Dans ce contexte, la position iranienne agit comme un verrou : pas de cessez-le-feu partiel, pas de compromis fragmenté.

 

Une défaite qui ne dit pas son nom

C’est ici que l’analyse de Crooke prend une dimension plus radicale. Il ne s’agit plus d’un simple revers tactique, mais d’un basculement stratégique.

Les États-Unis se retrouvent confrontés à plusieurs limites simultanées :

- une usure accélérée de leurs capacités militaires;

- une efficacité contestée de leurs systèmes défensifs;

- une perte d’initiative sur le terrain diplomatique;

Cette situation conduit à un constat rarement formulé aussi explicitement : celui d’une défaite.

Ben Rhodes résume cette idée en une formule frappante : il est possible de perdre une guerre courte, et de la perdre complètement.

 

Trump face à l’impasse

Le revirement de Donald Trump, passé en quelques heures d’une rhétorique apocalyptique à une ouverture aux négociations, illustre l’ampleur du choc stratégique.

L’image rappelle un précédent historique : l’échec de l’opération américaine en Iran en 1980 sous Jimmy Carter, qui avait durablement marqué la perception de la puissance américaine.

Aujourd’hui, la situation présente des similitudes troublantes. Une intervention mal anticipée, une réaction adverse sous-estimée, et une sortie de crise devenue incertaine.a

 

Une négociation sous contrainte

Toute issue passe désormais par la négociation. Mais celle-ci s’inscrit dans un rapport de force profondément modifié.

L’Iran ne cherche pas simplement un cessez-le-feu. Il tente d’imposer une redéfinition des règles du jeu régional, en mettant en avant le coût économique et stratégique d’un conflit prolongé.

Pour Washington, cela implique des concessions. Des concessions qui heurtent non seulement les intérêts géopolitiques, mais aussi une certaine représentation de la puissance.

 

Vers un tournant historique ?

Au-delà des événements immédiats, cette crise pourrait marquer une rupture plus profonde.

Elle pose une question centrale : celle de la capacité des États-Unis à maintenir leur position dominante dans une région où les rapports de force évoluent rapidement.

L’Iran, en imposant ses conditions, ne cherche pas seulement à sortir du conflit. Il tente de briser un cadre stratégique installé depuis des décennies.

Reste à savoir si cette dynamique conduira à une stabilisation ou à une nouvelle phase d’instabilité.

Mais une chose semble acquise : la séquence actuelle a déjà laissé une trace durable. Celle d’une puissance contrainte de négocier dans une position qu’elle n’avait pas envisagée.

 

À propos de l’auteur

Alastair Crooke est un ancien diplomate britannique et ancien membre des services de renseignement. Spécialiste du Moyen-Orient, il a conseillé l’Union européenne et participé à plusieurs initiatives de médiation dans la région. Fondateur du centre de réflexion Conflicts Forum, il est aujourd’hui une voix influente dans l’analyse des transformations géopolitiques contemporaines.

 

Analyse d'Alastair Crooke à télécharger ci-dessous:

Voir les commentaires

…

Doctrine Samson: le vertige d’une escalade nucléaire entre Israël et l’Iran

13 Avril 2026, 09:48am

| 

Publié par GPTV

Doctrine Samson: le vertige d’une escalade nucléaire entre Israël et l’Iran

Le spectre d’une confrontation directe entre Israël et Iran n’appartient plus au registre des hypothèses théoriques. Il s’impose désormais comme une possibilité stratégique discutée ouvertement dans certains cercles occidentaux.

Au cœur de cette dynamique, une notion rarement évoquée dans le débat public : la doctrine Samson, référence à une stratégie ultime de destruction réciproque. Inspirée du mythe de Massada, elle désigne la capacité — et la possibilité — pour Israël de recourir à l’arme nucléaire dans une situation jugée existentielle.

 

Ce scénario prend une résonance particulière dans un contexte où les négociations entre États-Unis et l’Iran s’enlisent, tandis que les équilibres militaires régionaux évoluent rapidement. L’Iran, souvent réduit dans les représentations occidentales à un régime opaque, apparaît en réalité comme un acteur stratégique structuré, doté de capacités asymétriques significatives, notamment balistiques et navales.

 

Le paradoxe nucléaire entre Israël et l’Iran

Un élément central du paradoxe géopolitique réside dans la position iranienne sur le nucléaire. Téhéran est signataire du traité de non-prolifération et a, à plusieurs reprises, interdit religieusement l’usage de l’arme atomique. À l’inverses, Israël, puissance nucléaire non déclarée, n’a jamais formalisé publiquement sa doctrine de dissuasion.

Dans ce contexte, certaines déclarations récentes — notamment issues de milieux liés à l’OTAN — évoquent l’hypothèse d’un recours à l’arme nucléaire comme option de dernier ressort. Cette perspective s’inscrit dans une logique d’escalade où chaque acteur cherche à compenser ses vulnérabilités.

 

Le détroit d’Ormuz, levier stratégique global

Le détroit d’Ormuz, que l’Iran peut perturber à tout moment, constitue un levier stratégique majeur, capable de désorganiser le commerce mondial. De son côté, Israël reste extrêmement exposé en raison de sa géographie réduite et de sa dépendance militaire à l’égard de Washington.

Pris entre impératifs diplomatiques et contraintes économiques, Donald Trump incarne lui-même cette tension stratégique, oscillant entre désescalade négociée et pression maximale.

 

La Chine et la recomposition des équilibres

Dans ce jeu d’équilibres instables, la Chine apparaît comme un acteur modérateur, soucieux de préserver ses intérêts énergétiques et commerciaux, tandis que l’Europe, et notamment la France, peine à retrouver un rôle diplomatique structurant.

Au-delà des postures et des discours, une réalité s’impose: la logique de confrontation, alimentée par des perceptions biaisées et des intérêts divergents, rapproche progressivement les acteurs d’un seuil critique. La doctrine Samson, longtemps reléguée aux marges de l’analyse stratégique, s’inscrit désormais dans le champ du possible.

 

Louis Giroud

 

 

Débat sur le plateau de GPTV

Sur le plateau de GPTV, Alain Corvez, Laurent Artur du Plessis, Lara Stam, Alexandre Achard et Nicolas Stoquer examinent les ressorts d'une escalade qui pourrait mener à l'irréparable.

 

Article intégral exhaustif à voir et à télécharger ci-dessous:

Voir les commentaires

…

«J’en n’ai RIEN À FOUTRE» s’ils ne négocient pas ! (pas nous)

13 Avril 2026, 09:20am

| 

Publié par Thomas Veillet - Chroniqueur

«J’en n’ai RIEN À FOUTRE» s’ils ne négocient pas ! (pas nous)

On ne va pas dire que c’est une énorme surprise. On ne peut pas dire que c’était gagné d’avance, loin de là, mais pourtant, va falloir composer avec. Nous sommes donc repartis pour une semaine axée sur « la méthode Trump ». Vance s'est tapé 21 heures de discussions à Islamabad — sans parler du temps de vol pour faire l’aller-retour — tout ça pour ressortir de la salle avec le visage de quelqu'un qui vient de perdre au poker mais qui prétend déjà que l’autre a triché : « nous partons avec une proposition finale et notre meilleure offre. » En gros, il ne s'est rien passé. Rien. Nada. Zéro. Le néant diplomatique habillé en conférence de presse.

 

Par Thomas Veillet, chroniqueur - 13.04.2026

Same player shoot again

Et comme Trump ne peut physiologiquement et psychologiquement pas rester sans rien faire — c’est documenté, cliniquement — il a annoncé sa nouvelle « stratégie de la semaine » : le blocus naval du Détroit d’Ormuz. Effectif immédiatement. Ça plus le blocus des ports iraniens dès ce matin. Pour ceux qui n’ont pas écouté les experts de la télé depuis 2 mois et qui n’ont pas lu ces chroniques durant le même période — le Détroit d’Ormuz c’est l’endroit par lequel transitent environ 20% du pétrole mondial. Vous bloquez ça, et vous n’avez pas une crise de l’énergie, vous avez mieux, vous avez le remake de 1973 en préparation, version 4K HDR avec budget illimité et sans aucun plan de sortie ou une quelconque autre solution alternative. On est dans la merde et puis c’est tout.

 

Dès que Vance eut quitté Islamabad, les stratégistes du monde entier se sont jetés sur leurs calculatrices et sur ChatGPT pour essayer de faire une esquisse de ce qui pourrait éventuellement peut-être nous attendre et la conclusion est assez simple, rien de moins que le fait qu’une crise énergétique de grande ampleur nous attend au coin du bois. Ou plutôt au coin du détroit, devrais-je dire. On peut donc à nouveau considérer que la situation est « un poil » tendue. Ce matin au réveil, le pétrole version WTI est de nouveau de retour au-dessus des 100$. Même largement au-dessus des 100$, puisque là tout de suite, nous sommes à 104.82$ sur le baril. Et il est plutôt pratiquement certain que d’ici à que je publie cette chronique, que je finisse de l’écrire et de l’enregistrer, le baril a la capacité de faire à peu près n’importe quoi en fonction des publications de Trump tant qu’il n’est pas couché. Les futures S&P sont indiqués en baisse de 0.8% – ce qui est tout de même raisonnable et qui laisse supposer qu’il y a encore un peu d’espoir et que nous ne sommes pas encore en mode « panique totale ». Pas pour l’instant.

 

Soyons réalistes

Mais pour être honnête, qui est vraiment surpris en ce lundi matin ? Vous avez deux pays qui se détestent depuis que je suis né – et ça commence à faire un moment – et vous leur demandez de se mettre d’accord en 24 heures dans le lobby d’un hôtel d’Islamabad ? Il ne fallait pas non plus s’attendre à une explosion de bouchons de champagne dimanche matin sous prétexte que tout était plié. Les Américains ne veulent pas entendre parler du nucléaire iranien et veulent qu’Ormuz réouvre dans le quart d’heure et les Iraniens veulent de l’enrichissement nucléaire à profusion et ils veulent qu’on leur rembourse les dégâts des bombardements et si on se met à genoux devant eux, ils réouvriront « PEUT-ÊTRE » le détroit en facturant 2 millions de dollars le bateau qui passe.

 

Autant demander à un vigneron valaisan de servir du chasselas vaudois à sa cérémonie de mariage. C’était perdu d’avance. Alors vous me direz que c’est facile de dire ça APRÈS et qu’on est toujours plus intelligent APRÈS et c’est vrai. Mais en même temps quand vous avez deux camps qui arrivent à la table des négociations avec des demandes aussi éloignées les unes des autres, on ne pouvait pas non plus s’attendre à voir le baril à 60$ ce matin. Surtout avec un Donald Trump qui, on le sait, a une capacité de tolérance et de flexibilité proche de zéro. Alors bien sûr, tout n’est pas fini. Les frappes aériennes n’ont pas encore repris et l’Iran n’est pas encore à l’âge de pierre. Mais le Président Américain est en phase d’hyperexcitation sur le clavier de son smartphone et, à partir de là, on ne peut rien exclure venant de sa part.

 

C’est reparti pour un tour de manège

À l’heure où je vous parle, c’est-à-dire autour de 5 heures du matin, heure de Genève, c’est-à-dire dimanche soir, 23 heures, heure de Washington. Trump vient de déclarer aux journalistes avec le flegme et la diplomatie qu’on lui connait : « J’en n’ai rien à foutre si les Iraniens reviennent à la table de négociations ou pas ». Voilà. Après 50 ans de politique étrangère américaine au Moyen-Orient, des milliards et des milliards de dollars, plusieurs guerres, quelques milliers de morts et vingt et une heures de négociations à Islamabad — et on termine avec un « je m’en fous » balancé à la presse sans la moindre citation qui pourrait finir dans les livres d’histoire. On est bien loin de la longue liste des citations historiques que Churchill, Roosevelt ou Eisenhower nous avaient gratifié en leur temps. Trump a inventé le nihilisme géopolitique comme stratégie d’État. Desproges aurait adoré.

 

Donc au bilan final de ce week-end, les négociateurs ont constaté qu’il y avait des « divergences » qui – pour l’instant ne sont pas irréconciliables – mais il va falloir pas loin d’un miracle pour que d’ici 10 jours on trouve une solution qui empêche Trump de transformer l’Iran en grand parking. Aujourd’hui, à 16h00, juste après l’ouverture du marché à New York — le blocus entrera en vigueur. La Marine américaine va bloquer le détroit d’Ormuz et les ports iraniens. Tous les navires. Toutes les nationalités. Tous les pavillons, plus personne ne passera s’ils viennent des ports iraniens. Ce qui signifie concrètement que si un cargo battant pavillon panaméen essaie d’aller livrer des pastèques à Bandar dès ce soir, il croisera un destroyer américain. État de fait qui ouvre d’ailleurs sérieusement une autre question subsidiaire fascinante : est-ce que les membres de l’OTAN vont participer ? Réponse de Trump, dimanche soir : si l’OTAN ne l’aide pas, Washington examinera sérieusement sa relation avec l’organisation. Lui qui cherche la première occasion pour rompre le contrat avec l’OTAN, va pas falloir le pousser trop loin. Donc non seulement on bloque le Détroit, mais en passant on remet en question l’alliance militaire qui structure la sécurité occidentale depuis 1949. Comme ça. Simplement. Un dimanche soir. Entre deux tweets. On n’en parle pas trop pour le moment, mais il faut juste espérer que les Houthis n’aient pas la même idée que Trump et décident eux de bloquer le détroit de Bab al-Mandab, vous savez celui qui se trouve en face de Djibouti et qui permet de remonter au canal de Suez. Histoire de bien foutre la merde sur le « reste du commerce mondial ».

 

Pour être parfaitement clair au milieu de tout ça, le Président du Parlement iranien a répondu à Trump sur les réseaux sociaux — parce qu’évidemment en 2026 les crises militaires se gèrent sur les réseaux sociaux — avec cette formule qui a le mérite de la concision : « Si tu veux te battre, on se battra » Deux puissances nucléaires (l’une officielle, l’autre en cours de fabrication accélérée depuis que les négociations ont échoué) qui se répondent en moins de 280 caractères. C’est ça la diplomatie internationale en 2026 sous Trump 2.0.

 

L’Asie, les doutes et la prolongation du cessez-le-feu

Ce matin, soyons clairs, c’est de nouveau la merde. MAIS, le Wall Street Journal rapporte quand même que plusieurs pays travailent à ramener les deux parties à la table des négociations. La porte reste ouverte, un second round serait possible dans les jours qui viennent, et le cessez-le-feu de deux semaines pourrait être prolongé. On peut rêver. Sauf que Trump s’en fout. Et le blocus commence quand même à 16h00. Alors soit il bluffe — ce qu’on appelle dans les cercles académiques le TACO Pattern — soit il ne bluffe pas, et là on entre dans un territoire que personne, vraiment personne, n’a envie d’explorer. On parle donc de crise énergétique totale qui vous donnera envie d’acheter une voiture électrique comme le Premier Ministre français pousse à le faire entre deux épilations de sourcils et d’autres parlent carrément de « black swan » à venir. Moi personnellement, je parle de lundi matin avec beaucoup de liquidités et des positions légères pas trop risquées, parce qu’après pas mal d’années à décortiquer ces marchés, j’ai appris une chose : quand les gens qui normalement exagèrent commencent à être mesurés, c’est qu’ils ont vraiment peur.

 

Pour l’instant, la baisse des marchés asiatiques est mesurée. On dirait presque que voir le baril monter de 8% ne fait plus peur à personne tellement on est habitué. Le Nikkei et le Kospi Coréen sont en baisse de 1.3%, la Chine recule à peine d’un quart de pourcent pendant qu’Hong Kong recule de 1.46%. Et pendant que tout le monde est devenu expert sur Ormuz, Bab al-Mandab et que chacun connait la différence entre le Brent et le WTI, Ryosei Akazawa — ministre du Commerce japonais, négociateur commercial ET apparemment économiste du dimanche — est passé sur NHK pour expliquer que la Banque du Japon pourrait relever ses taux en avril pour renforcer le yen et contenir l’inflation pétrolière. Techniquement cohérent. Pratiquement inutile. Mais ça donne l’impression de faire quelque chose, ce qui en politique économique compte pour à peu près la moitié du travail. Le raisonnement : yen plus fort = pétrole importé moins cher en monnaie locale. Vrai. Sauf que le Japon importe 90% de son énergie, que son économie tourne à l’export, que son marché obligataire est structurellement fragile, et que remonter les taux dans ce contexte c’est soigner la fièvre avec un traitement qui risque de tuer le patient. Mais les spécialistes disent que « les discussions avancent bien ». Évidemment. Mais juste pour bien commencer la semaine, on se souviendra qu’en juillet 2024, la BOJ avait déjà monté les taux de 0.25% et une semaine après, le Nikkei avait perdu 12% intraday. Donc, ça serait pas mal qu’en pleine crise énergétique, on ne tape pas EN PLUS une crise financière. Bref, comme disait le gars qui tombait d’un immeuble en passant devant le 3ème étage : « jusque-là, tout va bien ». Et le rendement du 10 ans japonais est à 2.485%.

 

Conclusion en moins de 280 caractères

Voilà donc le tableau complet de ce lundi matin. Le pétrole à presque 105 dollars, un détroit bloqué par décret de smartphone, une alliance atlantique remise en question, des banques qui gagnent de l’argent sur le chaos ambiant — et quelque part à Téhéran, un Président du Parlement qui répond à la superpuissance mondiale en 280 caractères chrono : « viens te battre ». On a connu des débuts de semaine plus sereins. On en a peut-être connu des plus dangereux — mais franchement, on cherche encore lesquels.

 

Ce qu’on sait avec certitude, c’est que le TACO Pattern va être testé cette semaine encore une fois. Soit Trump bloque vraiment, soit il recule — et dans les deux cas, les marchés vont souffrir. Parce que si ça bloque pour de vrai, c’est la crise énergétique. Et si Trump recule, c’est la crédibilité américaine qui finit au fond du Détroit d’Ormuz avec les autres épaves. Déjà que la crédibilité en question n’est pas terrible — les porte-parole continuent quand même de dire que « les discussions avancent bien ». Pour être honnête, personne ne les croit.

 

En attendant : gardez des liquidités, regardez le baril, et méfiez-vous de quiconque vous dit qu’il a compris ce qui va se passer. Parce que la seule chose dont on puisse être absolument certain ce matin — après vingt et une heures de négociations à Islamabad, un blocus naval annoncé sur Truth Social et une alliance militaire fragilisée entre deux tweets — c’est que personne, mais alors vraiment personne, n’a la moindre idée de ce qui va se passer.

 

On se voit demain pour la suite des aventures d’Oncle Donald au Moyen-Orient. Amenez du pop-corn, beaucoup de café et une voiture électrique, tant qu’à faire.

 

Thomas Veillet - Investir.ch

 

« j’en ai rien à foutre s’ils reviennent négocier »

Donald J. Trump 45ème et 47ème Président Américain (et on espère pas 48ème)

«J’en n’ai RIEN À FOUTRE» s’ils ne négocient pas ! (pas nous)

Voir les commentaires

…

Une conférence de presse hors-sol à la Maison-Blanche

11 Avril 2026, 02:49am

| 

Publié par Louis Giroud

Une conférence de presse hors-sol à la Maison-Blanche

La scène se voulait solennelle. Elle a viré à l’irréel

À la Maison-Blanche, Donald Trump apparaissait entouré du directeur de la CIA, du secrétaire à la Défense et du chef d’état-major. L’objectif affiché : commenter une opération militaire en Iran et adresser un message stratégique. Le résultat : une séquence où la rhétorique a progressivement supplanté les faits.

Dès les premières minutes, le ton est donné. Superlatifs en cascade, auto-satisfaction assumée, glorification systématique de l’armée américaine. L’opération décrite — un sauvetage de pilotes en territoire iranien — est présentée comme « historique », « sans précédent », voire « miraculeuse ».

Mais très vite, le récit bascule.

Entre propagande, foi et hyperbole

Dans cette conférence, les registres se confondent. Le militaire se mêle au religieux, le stratégique au symbolique. Pâques devient un cadre narratif. Dieu est invoqué comme acteur implicite de l’opération. Les pilotes ne sont plus seulement sauvés : ils sont « protégés ».

Les interventions successives des responsables — notamment John Ratcliffe et Pete Hegseth — prolongent cette tonalité. Le discours reste aligné : puissance absolue, maîtrise totale, humiliation de l’ennemi, supériorité technologique incontestée.

La logique interne du récit importe peu. Ce qui domine, c’est la construction d’un récit.

Une narration plus qu’une information

Les faits évoqués sont spectaculaires : centaines d’appareils engagés, opérations de diversion, extraction en terrain hostile, destruction de matériel pour éviter toute capture. Mais leur accumulation, sans nuance ni contradiction, produit un effet paradoxal: celui d’un récit qui s’éloigne de la crédibilité pour entrer dans une forme de mise en scène.

Le point de rupture apparaît lorsque le président évoque des « miracles en dix minutes » ou affirme que des populations bombardées demanderaient la poursuite des frappes.

À ce stade, la conférence ne relève plus de la communication stratégique classique. Elle glisse vers une forme de narration performative, où l’objectif semble moins d’informer que d’imposer une vision.

Une séquence révélatrice

Cet épisode illustre une mutation plus large : celle d’une communication politique où le réel devient secondaire face au récit. L’événement n’est plus seulement rapporté, il est reconstruit, amplifié, dramatisé.

Ce qui reste, au final, ce n’est pas tant l’opération militaire elle-même que l’impression laissée par sa mise en scène : celle d’un moment suspendu, entre puissance revendiquée et dérive rhétorique.

 

 

 

Ci-dessous - Accéder à la conférence de presse dans son intégralité

(analyse, sources et développement complet)

Mots clés - Conférence de presse Maison-Blanche, Donald Trump Iran, communication politique États-Unis, propagande militaire, discours politique analyse, CIA opération Iran, narration politique, géopolitique États-Unis

Voir les commentaires

…

Iran : pourquoi le récit du raid américain près d’Ispahan ne tient pas

11 Avril 2026, 00:37am

Iran : pourquoi le récit du raid américain près d’Ispahan ne tient pas
Présentée comme une opération de sauvetage de pilote, l’intervention américaine en Iran soulève des incohérences majeures. À mesure que les éléments émergent, une autre hypothèse s’impose : celle d’une opération plus vaste, centrée sur un objectif stratégique.

Le récit officiel existe. Le problème, c’est qu’il ne résiste pas à l’examen des faits.

L’opération américaine menée près d’Ispahan a été présentée comme un succès: récupération d’un pilote, absence de pertes, mission maîtrisée. Un schéma clair, immédiatement relayé.

 

Mais dès que l’on s’attarde sur la nature des moyens engagés, ce scénario devient difficile à soutenir.

 

Une mission de récupération de pilote obéit à des formats précis. Or ici, le dispositif mobilisé — plusieurs appareils lourds, une pénétration profonde en territoire iranien, une logistique conséquente — dépasse largement ce cadre. Ce décalage constitue une première faille.

 

Un second élément renforce cette fragilité: la localisation même de l’opération. La zone d’intervention se situe à proximité directe d’installations sensibles liées au programme nucléaire iranien. Cette proximité interroge. Elle suggère que l’objectif réel pourrait avoir été d’une autre nature.

 

L’analyse présentée lors du direct entre Idriss Aberkane et le journaliste d’investigation Pascal Clérotte avance une hypothèse structurée : l’opération aurait visé un stock d’uranium enrichi à 60 %, entreposé dans la région. Le scénario du sauvetage aurait alors servi de couverture en cas d’échec.

 

Les éléments connus — piste d’atterrissage improvisée, difficultés rencontrées sur le terrain, destruction des appareils — dessinent en effet une opération qui ne s’est pas déroulée comme prévu.

 

On ne mobilise pas un tel dispositif pour récupérer un pilote sans autre enjeu.

Au-delà de cet épisode, l’entretien élargit la perspective. Il évoque un détroit d’Ormuz toujours fonctionnel, des capacités iraniennes largement intactes, et des tensions croissantes au sein même du camp politique qui soutenait Donald Trump.

 

Ce qui se dessine n’est pas seulement une divergence d’interprétation. C’est un décalage entre un récit officiel stabilisé et une réalité plus complexe, moins maîtrisée, et potentiellement plus coûteuse qu’annoncé.

 

À retenir

  • Le dispositif engagé ne correspond pas à une mission classique de sauvetage.
  • La proximité d’Ispahan avec des installations nucléaires interroge sur l’objectif réel.
  • L’hypothèse d’une opération liée à l’uranium donne une cohérence d’ensemble.
  • Le récit officiel apparaît, au minimum, incomplet.

 

 

Accéder à l’analyse complète

Cet article propose une synthèse des principaux éléments.

Télécharger le dossier complet (version intégrale en PDF)
(analyse détaillée, sources et développement complet)

Voir les commentaires

…

Guerre Iran États-Unis 2026 : purge militaire à Washington et conflit dans l’impasse

3 Avril 2026, 19:15pm

| 

Publié par Louis Giroud

En pleine guerre Iran États-Unis 2026, l’éviction du général Randy George, suivie de celle de onze autres officiers supérieurs, marque un tournant critique dans la gestion du conflit. Cette purge au sommet de l’armée américaine intervient alors que les opérations militaires contre l’Iran se poursuivent dans un contexte de fortes tensions stratégiques.

Guerre Iran États-Unis 2026 : purge militaire à Washington et conflit dans l’impasse

Depuis le lancement des frappes américaines le 28 février 2026, l’objectif affiché par Donald Trump était clair : neutraliser les capacités militaires iraniennes et rétablir un rapport de force favorable. Mais sur le terrain, la situation apparaît beaucoup plus incertaine.

Selon l’analyse de Régis Le Sommier, cette vague d’évictions révèle une fracture interne profonde au sein de l’appareil militaire. Avant même l’offensive, des réserves avaient été émises par le chef d’état-major Dan Caine : manque de soutien international, vulnérabilité des bases américaines, capacités de défense insuffisantes. Des avertissements aujourd’hui confirmés par l’évolution du conflit.

Guerre Iran États-Unis 2026 : une stratégie contestée en interne

La purge semble répondre à une logique de verrouillage politique et militaire. Dans un contexte où la guerre en Iran 2026 s’enlise, toute dissidence interne apparaît désormais neutralisée.

Le renseignement américain estime que seule une partie des capacités iraniennes a été détruite, laissant intact un potentiel significatif de missiles et de drones. Cette réalité contraste avec les déclarations officielles, alors même que les combats se poursuivent à un rythme soutenu dans la région.

Parallèlement, un cessez-le-feu temporaire a été évoqué, conditionné notamment à la réouverture du détroit d’Ormuz — point stratégique majeur du conflit — sans garantie de stabilisation durable.

Crise politique à Washington et gouvernance sous tension

La dynamique ne se limite pas au champ militaire. Le limogeage de la ministre de la Justice Pam Bondi, après celui de Chris Noem, alimente les critiques sur une concentration du pouvoir autour du président.

Des figures politiques comme Elizabeth Warren dénoncent une dérive institutionnelle, dans laquelle les appareils d’État seraient mobilisés à des fins politiques.

Dans le même temps, les soupçons visant le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, ainsi que la nomination de proches comme Charles Kushner, illustrent un fonctionnement fondé sur la loyauté personnelle plus que sur l’expertise.

Conflit Iran 2026 : vers une escalade incontrôlable ?

Sur le terrain, la guerre Iran 2026 continue de produire ses effets. Les frappes américaines ont récemment visé des infrastructures stratégiques iraniennes, tandis que Téhéran conserve des capacités de riposte importantes et maintient la pression dans la région.

Le détroit d’Ormuz reste au cœur des tensions, avec des négociations en cours sous médiation internationale, dans un climat de méfiance persistante entre Washington et Téhéran.

Malgré les déclarations optimistes de l’administration américaine, aucun des objectifs initiaux — affaiblissement décisif de l’Iran, stabilisation régionale, issue politique claire — n’est atteint à ce stade.

La guerre Iran États-Unis 2026 s’inscrit désormais dans une logique d’enlisement, où chaque acteur conserve des capacités de nuisance élevées, rendant toute issue rapide improbable.

Louis Giroud

 

 

Ci-dessous - Voir et télécharger l’analyse complète (pdf)

(Analyse détaillée, sources et développement complet)

Mots-clés principaux (SEO) - guerre Iran États-Unis 2026 - conflit Iran 2026 - armée américaine purge - stratégie militaire États-Unis Iran - tensions Washington Iran - escalade Moyen-Orient 2026 - Mots-clés secondaires (longue traîne) - analyse guerre Iran États-Unis - conflit Iran enlisement - purge militaires américains Trump - stratégie militaire Iran États-Unis 2026 - tensions internes armée américaine - frappe Iran infrastructures civiles

Voir les commentaires

…

Impérialisme américain : un système de domination sans empire visible

1 Avril 2026, 13:53pm

| 

Publié par Samir Saul

L’impérialisme américain ne repose plus sur des colonies ou une domination territoriale classique. Il s’exprime aujourd’hui à travers un système de contrôle informel, fondé sur la puissance militaire, l’influence économique et le rôle central du dollar dans les échanges internationaux.

Par Samir Saul, historien, professeur d'histoire à l'Université de Montréal

Impérialisme américain : un système de domination sans empire visible

Contrairement aux empires européens du passé, les États-Unis n’administrent pas directement des territoires. Leur influence passe par des relais locaux, des élites politiques et économiques intégrées au système, et des mécanismes de contrainte indirecte. L’usage du dollar comme monnaie mondiale constitue un levier décisif, permettant d’attirer les capitaux étrangers et de financer une économie largement dépendante de l’extérieur.

Ce modèle s’accompagne d’un discours idéologique destiné à légitimer l’action extérieure. Les notions de démocratie, de droits humains ou de liberté sont mobilisées pour justifier des interventions qui relèvent en réalité d’intérêts stratégiques et économiques. Ce récit vise principalement les opinions publiques occidentales, tandis que les pays concernés perçoivent plus directement les logiques de domination à l’œuvre.

Cependant, cet impérialisme informel montre aujourd’hui des signes d’essoufflement. Les échecs militaires, la crise financière de 2008 et la montée en puissance de la Chine et de la Russie ont remis en cause l’ordre unipolaire qui dominait depuis la fin de la guerre froide.

La mondialisation, longtemps présentée comme un horizon stable, apparaît désormais comme un facteur de fragilité. Dans ce contexte, l’Europe elle-même se trouve confrontée à des choix stratégiques coûteux, révélant une dépendance persistante vis-à-vis des États-Unis.

L’impérialisme américain entre ainsi dans une phase de transformation. Moins dissimulé, plus contesté, il s’inscrit dans un monde en recomposition, marqué par l’émergence d’un équilibre multipolaire encore instable, où les rapports de force continuent de structurer les relations internationales...

 

Ci-dessous - Accéder à l'analyse intégrale - voir et télécharger le pdf

(analyse, sources et développement complet)

 

Voir les commentaires

…

Lawrence Wilkerson: Israël pourrait disparaître et lancer une frappe nucléaire

29 Mars 2026, 09:53am

| 

Publié par Glenn Diesen - transcription SLR

Lawrence Wilkerson: Israël pourrait disparaître et lancer une frappe nucléaire

Compte rendu de l'entretien avec le colonel Lawrence Wilkerson

Ancien chef de cabinet du secrétaire d'État des États-Unis

Trump gagne du temps sans savoir comment en sortir

Sur les comptes à rebours successifs imposés à l'Iran — 48 heures, puis 5 jours, puis 10 jours — Wilkerson est catégorique: Trump essaie de racheter du temps, sachant qu'il en manque, sans connaître d'autre manière de procéder. Il a un cabinet suffisamment servile pour le suivre. Il ne sait pas comment s'en sortir. Il est dedans, profondément dedans, et il en prend conscience malgré sa mégalomanie qui s'intensifie chaque jour.

 

La principale personne qui l'a entraîné dans cette situation est Benyamin Netanyahou, lequel n'a aucune sympathie pour lui et l'emmènerait avec lui en enfer sans hésiter.

 

Parallèlement, Trump rassemble des forces à travers le monde. Pas assez pour envahir l'Iran — une telle tentative déclencherait selon Wilkerson une procédure de destitution soutenue par son propre parti. Ce qu'il fait, c'est regrouper des unités d'opérations spéciales: le 160e SOAR (régiment d'aviation des opérations spéciales), des Rangers, des éléments venus de Ramstein, d'Italie, du Japon. L'objectif apparent: frapper vite sur quelques îles du Golfe — Karg par exemple — causer des dégâts dans le principal port iranien, puis obtenir un mouvement dans des négociations qui, en réalité, n'ont pas encore eu lieu.

 

Les négociations: un mensonge

Ce que l'envoyé Witkoff a déclaré publiquement sur les négociations est selon Wilkerson un mensonge complet. Une source fiable lui a confirmé que Witkoff n'a pas rencontré un seul Iranien. Il a traité avec des Pakistanais, des Omanis, des acteurs offrant leurs bons offices. Pas un seul Iranien.

 

Dans ce contexte, Wilkerson cite le discours du ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghtchi lors de la réunion d'urgence spécialement convoquée à l'ONU, après le bombardement d'une école iranienne ayant causé la mort de nombreux écoliers. Abbas Araghtchi a déclaré: "Deux régimes nucléaires tyranniques ont attaqué mon pays. C'est la deuxième fois qu'ils torpillent la diplomatie." Il a énuméré: 600 écoles bombardées, des hôpitaux, des maisons de retraite, des ambulances fixes et mobiles, des sources d'eau, des sources de nourriture. "Tout cela constitue des crimes de guerre. Tout cela est le résultat du monde qui ignore la Palestine." Abbas Araghtchi a ensuite ramené la discussion à ce crime originel et conclu que l'Iran avait décidé de tenir.

 

Wilkerson note qu'Abbas Araghtchi est un diplomate hors pair, que Witkoff serait mort de peur à l'idée de se trouver dans la même pièce que lui, et que Witkoff et Kushner ne font que gagner de l'argent lors de leur tournée d'envoyés diplomatiques.

 

L'économie mondiale déjà fracturée

Wilkerson revient sur les répercussions économiques. 500 navires se trouvent au large du détroit d'Ormuz sans destination. Les équipages sont à bord — 10 à 12 personnes par bâtiment, soit environ 3 000 à 4 000 marins — bloqués. Le commerce mondial est interrompu d'une manière dont il ne se remettra pas avant des années.

 

Des matières premières dont on ignorait l'importance transitent par le détroit d'Ormuz: l'hélium, indispensable à la fabrication des puces informatiques les plus sophistiquées; l'urée, dont une proportion considérable emprunte ce passage. Deux trimestres consécutifs de contraction: selon la définition standard, les États-Unis sont déjà en récession. Il y a de fortes chances que cela devienne une dépression — une dépression mondiale. Historiquement, une telle situation ne se résout pas facilement, et encore moins lorsqu'on continue simultanément à bloquer les échanges mondiaux.

 

Wilkerson note que ni Scott Bessent ni Donald Trump ne semblent comprendre ce qu'ils infligent à l'économie mondiale. S'ils le savent, dit-il, ils devraient être arrêtés. Car il ne s'agit pas seulement des États-Unis: sept à huit milliards de personnes seront gravement touchées si le processus n'est pas stoppé très vite — et même un arrêt immédiat ne garantit rien, le processus étant déjà enclenché. Le pays est endetté à hauteur de 40 000 milliards de dollars au total. En Californie du Sud, le gallon d'essence dépasse 8 ou 9 dollars. La récession est déjà là. Pour qu'elle devienne dépression, il suffit que cela baisse encore un peu.

 

La guerre à l'ère de la mondialisation

Wilkerson rappelle un travail de réflexion mené au Naval War College: un mémoire sur les détroits critiques du monde. Il en avait identifié environ six ou sept dont le contrôle — aérien, naval, sous-marin, spatial — pouvait mettre le monde à genoux. Le détroit d'Ormuz n'était pas le plus grave des cinq principaux identifiés, mais il en faisait partie. Le Bab el-Mandeb et la mer Rouge étaient jugés plus sérieux. Introduire un élément perturbateur dans ces scénarios produisait déjà, il y a vingt-cinq ans, un monde très gravement désorganisé. La mondialisation d'aujourd'hui est bien plus avancée.

 

Il note par ailleurs que certains acteurs financiers semblent fomenter un conflit mondial et ne seront pas satisfaits tant qu'ils ne l'auront pas obtenu. Il les avertit: les récriminations seront lourdes. Personne ne pourra entrer et sortir du marché pour faire fortune face à un échange nucléaire, lequel serait la fin de la race humaine. Ronald Reagan en était lui-même arrivé à cette conclusion vers la fin de son second mandat.

 

Israël: effondrement militaire et impasse politique

Au Liban, la situation ne se passe pas bien pour Israël. Le Hezbollah a démontré une capacité remarquable à stopper les colonnes de chars: il détruit le char de tête, puis celui de queue, puis élimine ceux qui se trouvent entre les deux. Des tankistes israéliens abandonnent leurs véhicules et fuient sur les collines longeant les colonnes. Sept ou huit Merkava ont déjà été perdus dans une seule colonne.

 

Face à cela, Netanyahou a annoncé la mobilisation de 400 000 hommes supplémentaires. Wilkerson soulève immédiatement la contradiction: lors de la mobilisation précédente de 300 000 hommes, 30 % ne s'étaient pas présentés. Où trouver 400 000 autres ? Des personnes de plus de 65 ans, de moins de 18 ans ? Israël n'est pas une nation suffisamment grande.

 

Plus grave: un général de Tsahal s'arrache les cheveux et pleure devant la caméra. Des maires font de même. Il n'y a pratiquement plus de défense aérienne en Israël, et l'Iran n'a pas épuisé ses missiles. Il peut désormais utiliser des drones bon marché pour infliger de lourds dégâts, sans que rien ne soit disponible pour les abattre. À Gaza, les FDI dans leur composante terrestre n'ont toujours pas vaincu le Hamas. C'est le point sur lequel Naftali Benett attaque Netanyahou publiquement.

 

Le chef d'état-major de Tsahal, le lieutenant général Samir, a averti que l'armée israelienne pourrait s'effondrer sur elle-même en raison d'une pénurie de personnel.

 

Wilkerson est direct: Israël va disparaître en tant qu'État juif au Levant. Netanyahou présidera à cette disparition. Il dit ne ressentir aucune joie à voir se réaliser ce qu'il prédit depuis longtemps. La sortie de crise imposerait à Netanyahou d'affronter la réalité — ce qui le conduirait probablement en prison. C'est un obstacle considérable pour lui.

 

L'Iran, le nucléaire et le seuil franchi

Le professeur Ted Postal, physicien émérite au MIT et conseiller sur les questions nucléaires, a appelé Wilkerson à William and Mary pour un long entretien. Sa thèse: il y a au moins 75 à 80 % de probabilité que l'Iran dispose désormais d'une quantité suffisante d'uranium enrichi et d'une installation profondément enfouie lui permettant de fabriquer une bombe, de la placer sur un missile Qamar ou un modèle similaire de type Mark 3 ou Mark 4, et de la livrer — peut-être même plusieurs.

 

Ce récit rappelle à Wilkerson la mission de Jim Kelly, secrétaire adjoint pour la région Pacifique sous George W. Bush, qui s'était rendu à Pyongyang avec un programme économique solide — une offre ayant demandé beaucoup d'efforts pour être acceptée par Bush et encore plus par Cheney. En échange du renoncement à l'arme nucléaire, Kang Sok-ju avait regardé Kelly et déclaré, traduit immédiatement du coréen: "Nous avons déjà la bombe." La mission diplomatique s'était terminée sur l'heure.

 

Wilkerson pense voir la même combinaison de talent, de capacité et d'intention profondément enfouie en Iran. Si les Iraniens ont pris la décision que Ted Postal croit qu'ils ont prise — et qu'ils en ont la capacité, le matériel et l'expertise — une phase entièrement nouvelle s'ouvre. L'Iran n'en aurait pas une ou deux, mais trois ou quatre, peut-être cinq. Les Nord-Coréens, à leur époque, en déclaraient six à douze.

 

La question qui suit est immense: comment l'Iran le démontre-t-il ? Et cela conduit directement à Netanyahou, que Wilkerson considère comme la personne la plus susceptible d'utiliser non pas une mais plusieurs armes nucléaires lorsqu'il sera acculé, pleinement conscient de l'impasse. Cette impasse pourrait être précipitée par les élections esquissées qui approchent en Israël.

 

Abbas Araghtchi l'a dit à l'ONU: "Nous sommes un État non nucléaire attaqué par deux États dotés de l'arme nucléaire, l'un reconnu, l'autre non." Il a ajouté: peut-être trois très bientôt. Et il convient de se demander également quel accord Mohamed ben Salmane a passé avec le Pakistan, et si le Pakistan s'y tiendra.

 

La liste de cibles iranienne et le scénario d'escalade

L'Iran dispose d'une liste précise de cibles dans chaque État du Golfe: Arabie Saoudite, Émirats Arabes Unis, Qatar, Bahreïn. Des cibles comprenant tous les points décisifs de la région. C'est une étape intermédiaire dans leur planification.

 

Le scénario que Wilkerson décrit: les États-Unis déploient au sol environ 4 500 hommes — le 82e groupe aéroporté, des Rangers, le régiment d'aviation des opérations spéciales depuis Fort Campbell, des unités rassemblées autour de Ramstein, venues d'Italie, du Japon, d'Okinawa. Ils atterrissent sur une ou deux îles du Golfe, y compris peut-être Karg, causent quelques dégâts. L'Iran décide alors de passer à l'étape intermédiaire et attaque toutes ces cibles. Résultat: chaque État du Golfe mis à genoux. L'installation saoudienne qui produit environ 12 millions de barils de pétrole par jour est parmi ces cibles. Une partie passe par un oléoduc vers Jeddah et la mer Rouge — où les Houthis intercepteront probablement le flux. La majorité passe par le détroit d'Ormuz.

 

Les alliés américains de la région ne seront pas seulement perdus dans le sens où ils ne voudront plus de la protection américaine. Ils seront devenus des cas désespérés. Leurs propres populations s'en prendront aux pouvoirs en place.

 

Ensuite vient la question des armes nucléaires. Wilkerson est direct: il ne pense pas que Trump s'interdirait d'y recourir contre l'Iran. Il ne pense pas que Netanyahou s'en priverait non plus. Ce qui reste alors: l'empire et son État vassal en Méditerranée utilisant des armes nucléaires contre un État apparemment non nucléaire pour le détruire. La seule façon d'y parvenir, c'est d'en utiliser beaucoup. Un sous-marin lanceur d'engins américain dans la mer d'Arabie déchargeant ses Tridents.

 

Et de l'autre côté: deux pays avec les mêmes arsenaux. La Russie, encore plus grand que celui des États-Unis. La Chine, légèrement plus petit mais en pleine expansion. Les trois principales puissances nucléaires du monde se faisant face dans l'hypothèse que les États-Unis viennent d'utiliser massivement l'arme nucléaire contre l'Iran. Wilkerson dit qu'il préférerait la tombe avant d'en arriver là.

 

Trump a dit qu'il ne le ferait pas. Mais combien de fois a-t-il dit qu'il ne ferait pas quelque chose pour le faire quand même.

 

La performance militaire américaine: un réquisitoire

En termes militaires, Wilkerson décrit ce qu'il observe comme la pire performance qu'il ait jamais vue de la part d'une cellule de commandement des États-Unis. Il tient responsable l'ensemble de la chaîne, du général Keen jusqu'au président. Il cite Keen à la télévision: le général parle des îles que les Émirats ont proposées, y compris cette île contestée avec l'Iran depuis environ 50 ans — la « petite Sparte ». Il explique que depuis là, on peut atteindre les objectifs.

 

Wilkerson répond qu'un major ou lieutenant colonel qui lui aurait tenu ce discours lors d'un exercice aurait été expulsé du plateau. La mission n'est pas d'atteindre des objectifs. La mission, c'est d'accomplir la mission. Et Keen aurait été incapable de dire quelle était la mission.

 

Sur le secrétaire à l'Énergie: son département supervise les armes nucléaires, raison pour laquelle il est le dernier membre statutaire du Conseil de sécurité nationale. Son prédécesseur le plus qualifié était physicien nucléaire et avait apporté une expertise décisive aux négociations du JCPOA sous Obama. L'actuel, selon Wilkerson, est un babouin.

 

La sortie possible: déclarer la victoire et partir

Wilkerson envisage une seule issue raisonnablement réaliste: déclarer la victoire et partir. Laisser Israël à son propre sort. Lever toutes les sanctions américaines contre l'Iran, pousser les Européens à lever les leurs. Dire à l'Iran: reconstruis ton État. Il irait jusqu'à offrir des réparations. Et dirait à Israël: arrêtez les tueries. Il sait que cela n'arrivera pas. Il dit rêver éveillé.

 

Mais ce type d'opération plairait probablement à Trump, qui pense pouvoir tout enjoliver auprès de ses partisans. Avec le noyau dur de MAGA, il pourrait transformer cela en victoire. Ce qui viendrait ensuite: les élections de mi-mandat. Les sondages montrent une défaite catastrophique du parti républicain. La destitution ne serait pas loin derrière, y compris de la part du propre parti de Trump.

 

Wilkerson se souvient de Dick Nixon, de l'hésitation des Républicains avant de se joindre à la procédure — puis du jour où ils sont allés à la Maison Blanche lui présenter les documents. Nixon avait préféré démissionner plutôt qu'être le premier président destitué avec succès. Wilkerson pense que c'est ce qui doit arriver à Trump. Il ajoute, en souriant: c'est probablement dans une camisole de force que Trump quittera la Maison Blanche.

 

L'hubris impérial, racine du désastre

Wilkerson s'était montré prudemment optimiste au début du second mandat de Trump. Durant son premier mandat, Trump n'avait lancé aucune nouvelle guerre — à peu près le premier président à ne pas l'avoir fait. Tout reposait sur l'idée que les États-Unis devaient s'adapter à la nouvelle répartition internationale du pouvoir, mettre fin aux guerres sans fin au Moyen-Orient, se retirer et terminer la guerre en Ukraine. Non par altruisme, mais pour se concentrer sur la Chine et l'hémisphère occidental. Un an plus tard, les États-Unis sont toujours en Ukraine et lancent la pire guerre au Moyen-Orient.

 

Sur la responsabilité profonde: John Mearsheimer, cofondateur avec lui du Quincy Institute, pense que tout est la faute d'Israël — ou plutôt la faute américaine pour avoir laissé Israël faire. Wilkerson n'est pas en désaccord sur le fait qu'Israël contrôle le Congrès et beaucoup d'autres aspects de la vie politique américaine, dans une mesure que les Américains découvrent aujourd'hui avec stupéfaction. Mais il pense que la racine est plus profonde: l'hubris impérial. Il dit l'avoir vu de près lorsque la guerre froide s'est terminée et que HW Bush a été battu. Depuis lors, les États-Unis ont complètement perdu la tête. C'est presque comme si la victoire dans la guerre froide les avait rendus déments.

 

Mais ce n'était pas une victoire. Gorbatchev leur a donné l'Union soviétique. Ils ne l'ont pas prise.

 

Jack Matlock, qui était là pour négocier la fin de la guerre froide, avertit également: lorsque cette fin a été réécrite — transformée d'une négociation de 1989 en une victoire de 1991 — l'ADN de la direction politique américaine a changé. L'idée est devenue que la paix ne se crée pas par la compréhension mutuelle et la diplomatie, mais en fixant l'adversaire et en le vainquant. C'était la philosophie de Richard Cheney. La peur, disait-il — Wilkerson l'a entendu plus d'une fois — vaut bien mieux que l'amour.

 

Entretien avec Glenn Diesen. Compte rendu établi à partir de la transcription originale de la vidéo: «Lawrence Wilkerson: Israël pourrait disparaître et lancer une frappe nucléaire» - Rewriting: SLR - Louis Giroud

Voir les commentaires

…

L'Iran attaqué, interrogé pour répondre de ses répliques

21 Mars 2026, 23:01pm

| 

Publié par Louis Giroud

Après vingt jours sous les feux de la première démocratie du monde et de l'armée la plus éthique du monde... Interrogatoire...

 

Mohammad Amin-Nejad, ambassadeur d'Iran en France, était l'invité du Quartier général sur BFMTV le jeudi 19 mars. Vingt jours après le début des frappes américano-israéliennes sur le territoire iranien, il a pris la parole sur l'état du pays, la mort du guide suprême Ali Khamenei, le dossier nucléaire, les frappes iraniennes sur les installations pétrolières de la région, et la répression sanglante de manifestants. Entretien conduit avec Ulysse Gosset.

L'Iran attaqué, interrogé pour répondre de ses répliques

L'Iran après vingt jours de guerre

Le 28 février, l'Iran a été la cible d'une «agression américano-israélienne» dont l'objectif était de renverser le pays et de mettre en œuvre des plans de division du territoire. Cette attaque est intervenue alors que des négociations étaient en cours — deux cycles avaient déjà eu lieu, un troisième portant sur les aspects techniques était prévu le lundi. Le samedi précédent, les deux puissances — l'une nucléaire déclarée, l'autre disposant d'un arsenal caché — ont lancé leurs frappes.

 

Réfutation des déclarations de Netanyahu

Face aux affirmations du Premier ministre israélien selon lesquelles l'Iran n'aurait plus la capacité de produire des missiles balistiques ni d'enrichir de l'uranium, Amin-Nejad a répondu que Netanyahu est «l'artisan du mensonge et de guerre». Depuis les années 1990, ce dernier prétendrait que l'Iran se trouve à une semaine ou un mois de l'arme atomique. L'ambassadeur a rappelé que les installations nucléaires iraniennes, placées sous la supervision de l'Agence internationale de l'énergie atomique, ont été bombardées illégalement par les États-Unis et Israël. Deux jours avant l'interview, le directeur général de l'AIEA, Rafael Grossi, avait déclaré à voix haute n'avoir «aucune preuve d'un aspect militaire des activités nucléaires iraniennes». Pour les installations bombardées, un mécanisme spécial d'inspection était nécessaire: c'était la première fois qu'une puissance étrangère frappait militairement des installations nucléaires pacifiques.

 

Les dirigeants iraniens et leur exposition

Les pertes parmi les dirigeants iraniens sont «immenses», selon l'ambassadeur. Il a tenu à souligner que les responsables iraniens «ne se cachent pas». Le guide suprême Ali Khamenei vivait comme n'importe quel citoyen ordinaire et n'avait jamais changé de maison. Il a été tué avec son épouse, son fils, sa belle-fille, sa fille, ses neveux et ses petits-enfants. «Nos dirigeants ne sont pas derrière le peuple. Ils sont toujours devant le peuple.»

 

La question des négociations

L'ambassadeur a affirmé que l'Iran n'a pas «quitté la table de négociation» — ce sont les autres qui ont rompu les discussions. Il ne dispose pas d'informations sur l'existence actuelle de contacts avec Washington. Une reprise reste possible, «mais il y a des conditions». Les cycles précédents avaient montré que l'absence de mécanisme international efficace permettait à l'agresseur de répéter ses actions. Le Conseil de sécurité des Nations Unies manque de sérieux pour condamner les agressions. Trump est désigné comme «le premier à avoir détruit toutes ces règles internationales», sachant que les autres acteurs «n'osent pas ou ne veulent pas mettre un frein à l'expansion des violations du droit international».

 

Les frappes iraniennes sur les installations pétrolières régionales

L'Iran nourrit un «sentiment d'amitié et de fraternité» à l'égard des pays arabes de la région — même culture, mêmes proximités. L'un des objectifs de l'agression contre l'Iran était précisément de semer la discorde entre Téhéran et ses voisins arabes, pour faire oublier Gaza et autres exactions. Sur une installation omanaise touchée, l'Iran avait immédiatement qualifié l'incident de «faux drapeau» — sans intention ni volonté d'attaquer ce réservoir.

 

Pour le reste de la région, l'Iran avait préalablement informé par écrit le secrétaire général des Nations Unies que «les bases militaires et les intérêts américains dans la région sont des cibles légitimes pour nos forces armées». Là où se trouvent des intérêts américains, là se trouve une cible légitime. Pour le gaz qatari, les États-Unis et Israël avaient eux-mêmes frappé dans le passé le gisement commun entre l'Iran et le Qatar. Les Qataris «savent bien qu'ils ne sont pas nos objectifs». Si des Américains se trouvaient dans un hôtel de la région, «l'hôtel est l'objectif». Les pays arabes de la région, a-t-il conclu, savent que les intentions iraniennes ne visent pas leurs populations — le sentiment de fraternité n'a pas changé.

 

L'impact sur l'économie régionale et européenne

Interrogé sur l'effet des frappes sur l'économie européenne, Amin-Nejad a répondu par l'affirmative, tout en rejetant l'idée d'une «stratégie du chaos». L'Iran lui-même souffre de la hausse des prix du pétrole. Il produit une quantité limitée d'hydrocarbures, dont la majorité est consommée localement. Ses exportations sont déjà comprimées par les sanctions américaines et occidentales. Il importe massivement la technologie, les équipements et les machines. «On est dans le même bateau.» Quant à savoir qui fait basculer la région, l'ambassadeur a cité le chef démissionnaire du Centre national américain de lutte contre le terrorisme, qui avait déclaré que l'Iran n'était pas une menace directe. Trump aurait agi sous la pression du lobby israélien.

 

Le dossier nucléaire — uranium enrichi et offres iraniennes

Raphaël Grossi, directeur général de l'AIEA, avait indiqué au journaliste que les 440 kilos d'uranium enrichi à 60 % n'avaient aucune justification civile et que cette quantité permettrait de fabriquer dix à onze bombes nucléaires. Amin-Nejad n'a pas contesté la quantité. Il a rappelé que depuis 2004, soit depuis plus de vingt ans, le guide suprême a émis une fatwa contre l'arme atomique. L'Iran a engagé des négociations en 2013, conclu un accord avec les grandes puissances en 2015, et quatorze à seize rapports de la même agence ont confirmé la nature pacifique des activités nucléaires iraniennes. Aucun rapport, avant le retrait américain de l'accord en 2018, n'a établi que l'Iran cherchait l'arme atomique.

 

Sur l'enrichissement à 60 %, il a fourni une explication technique: le réacteur nucléaire iranien, fourni à l'origine par les États-Unis dans les années 1950, nécessite un combustible enrichi à 90 %. Pour alimenter ce réacteur, l'Iran avait d'abord enrichi à 20 %, mais aucun pays n'acceptait de lui vendre le combustible. L'enrichissement à des niveaux plus élevés découlait donc de contraintes pratiques. Les usages restaient médicaux, agricoles et scientifiques — notamment à l'université de Téhéran.

 

Sur la possibilité de céder les 400 kilos comme monnaie d'échange dans une négociation, Amin-Nejad a indiqué que lors des récentes négociations à Genève, l'envoyé britannique avait lui-même reconnu que l'Iran avait formulé des propositions «inimaginables». À New York l'année précédente, en marge d'entretiens avec Emmanuel Macron, l'Iran s'était dit prêt à réduire son niveau d'enrichissement en dessous de ce qui existait avant l'accord Obama. «Prêt à diluer ? Bien sûr.» Quel pays qui cherche l'arme atomique accepterait, sous supervision internationale, de réduire son enrichissement ?

 

Qui dirige l'Iran — Mojtabah Khamenei

À la question de savoir qui dirige l'Iran, la réponse a été: «Qui a dirigé dans le passé, aujourd'hui c'est la même chose.» Le nouveau guide suprême Mojtabah Khamenei est vivant, en bonne santé, à Téhéran. Son épouse est morte dans les frappes, ainsi que sa fille — ils se trouvaient dans la même maison que le guide précédent au moment des bombardements. Sur l'état de santé précis de Mojtabah: «On dit qu'il est blessé, mais si vous me demandez de confirmer dans quel degré, je ne peux pas vous répondre.» Ce même jour, il avait envoyé un message de condoléances pour la mort d'Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale.

 

La désignation n'est pas dynastique, a insisté l'ambassadeur: «Ce n'est pas parce qu'il est le fils du guide suprême qu'il devient guide suprême. Ce n'est pas ainsi en Iran.» Le conseil des experts a tranché, et l'Iran est «un pays bien structuré, bien soudé». Sur l'objectif affiché par Israël de renverser le régime: «Il peut toujours avoir ce souhait.» Mais la chose est impossible — des millions de personnes sont dans les rues depuis vingt jours, jour et nuit, affirmant leur soutien aux institutions.

 

Opposition intérieure et exécutions

Face à l'évocation de manifestations dans les 31 provinces et d'une répression sévère, l'ambassadeur a contesté l'existence d'une opposition massive. Le Mossad était présent aux côtés des manifestants; des ministres israéliens ont déclaré vouloir attaquer les institutions iraniennes; Trump aurait encouragé les frappes. Ce tableau extérieur était instrumentalisé pour légitimer l'agression.

 

Sur le bilan humain, les chiffres de 30 000 à 40 000 morts sont rejetés comme non crédibles. Le seul chiffre officiel, fourni par le gouvernement iranien, s'établit à 3 017 personnes: environ 500 policiers, environ 600 «terroristes mandatés», et des manifestants ordinaires. Une organisation américaine de défense des droits de l'homme avait avancé 11 000 noms, puis 7 000, puis 4 000, avant de converger vers 3 000 et quelques — avec numéros de carte d'identité et adresses. Un millier de cas supplémentaires ne comportaient que des noms sans identification.

 

Une éventuelle opération terrestre américaine

Si Trump décidait d'envoyer des soldats sur le sol iranien, les forces armées iraniennes ont «déjà prévu ce qui devait être prévisible» et mèneront leurs actions de défense. À la question de ce qu'il dirait à Trump, l'ambassadeur a répondu: «Il faut négocier.» Le ministre des Affaires étrangères iranien et le président de la République restent disponibles «à n'importe quel niveau».

 

Les relations avec la France

Le ministre iranien des Affaires étrangères avait publiquement exprimé sa tristesse que Paris ait critiqué l'Iran et demandé l'arrêt des frappes dans le Golfe, sans avoir condamné Israël. Amin-Nejad a relativisé le différend. Dans les dix à quinze derniers jours, il y a eu plusieurs échanges téléphoniques entre les deux ministres des Affaires étrangères et un dialogue entre les deux présidents. En privé, on parle de l'essentiel. La critique publique du ministre iranien portait sur ce déséquilibre: après les frappes israéliennes sur les installations gazières iraniennes — des infrastructures touchant tout le monde — aucune condamnation européenne n'a suivi, alors que la réponse iranienne sur les intérêts américains en a suscité une. «Le message est transmis.»

 

Comnpte rendu: Louis Giroud

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>