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Le Média Libre de La Suisse Indépendante et Neutre...

Calomnies d’État contre un espion imaginaire

13 Janvier 2026, 03:00am

Publié par Louis GIROUD

Jacques Baud lâché par les siens: l’art d’empoisonner la critique par l’idiotie

 

L’affaire Jacques Baud aura eu au moins un mérite: révéler comment une démocratie moderne traite un dissident rationnel. Pas un excité du clavier, pas un prophète de l’Apocalypse, pas un adepte des tunnels sous Washington — mais un militaire suisse, ancien analyste du renseignement, qui s’obstine à expliquer les guerres plutôt qu’à les fantasmer.

Calomnies d’État contre un espion imaginaire

Le crime de Baud n’est pas d’avoir inventé des histoires pour enfumer son auditoire. Il est sans doute d’avoir décrit une réalité. À propos de Gaza, par exemple, il a osé prononcer les mots qu’il ne faut pas prononcer, ceux qui ne s’épuisent pas dans l’indignation morale, mais qui relèvent du droit. Crime de guerre. Complicité. Cassis. Il n’a pas accablé “l’Occident”, ni “les élites”, ni “le système” — toutes catégories utiles au bavardage mais inutilisables devant un juge. Il a nommé des ministres et des responsabilités. C’est là que la politique s’arrête et que le risque commence.

 

La suite, avec ses propos sur la guerre en Ukraine, fut instructive: sanction européenne, lâchage feutré du Conseil fédéral, désolidarisation polie des ministres, et cette forme très suisse de la mort sociale: l’invisibilisation. On ne censure pas, on ne poursuit pas, on ne s’abaisse pas à débattre. On retire simplement le tapis sous les pieds. L’homme ne disparaît pas, il cesse d’exister.

 

Les orateurs hystériques: première technique pour discréditer la critique

On observera au passage que Bruxelles n’a pas jugé utile de sanctionner les orateurs hystériques ni les conspirationnistes créatifs. Ceux-là ne menacent rien. Ils accusent trop pour accuser juste. Ils excitent sans mobiliser. Ils hurlent contre le vide, et le vide ne porte pas plainte. Baud, en revanche, a commis l’impardonnable: il a relié un événement, un ministre, un conflit et une catégorie juridique. Le puzzle du réel, pièce par pièce.

 

C’est ici que se dévoile le rôle politique du complotisme contemporain. Le système ne le combat plus; il s’en sert. Le complotiste stupide occupe le terrain critique pendant que le pouvoir travaille. Il teinte la dissidence d’un halo de folie douce, l’empêche de parler sérieusement, empêche le public de l’écouter. Grâce à lui, la contestation devient une pathologie, un caprice, un folklore. Et lorsqu’un Baud apparaît, on le range discrètement dans le rayon des hurluberlus, sans même prendre la peine de le réfuter. L’affaire est close.

 

Le complotisme stupide comme décor

Le système ne débat plus avec la dissidence rationnelle, il la met dans la mauvaise pièce. Le complotisme stupide s’occupe du décor: il repeint la critique en excentricité et la dissidence en dérangement. Dans ce brouillard, un discours précis devient une anomalie, un risque, ou simplement une gêne. Jacques Baud n’a pas été réduit au silence: il a été noyé dans l’aquarium des hurluberlus. L’eau était trouble, il suffisait d’attendre.

C’est que Baud ne conspire pas, il explique. Et l’explication est la forme la plus aboutie de la dissidence. Celui qui explique est irrécupérable: on ne l’achète pas, on ne le flatte pas, on ne le fait pas taire. On le dissout. Dans le vacarme, dans la masse, dans l’idiotie. C’est le destin contemporain des gens précis.

 

Le pouvoir moderne ne tolère pas d’être démasqué

Son crime n’est pas d’avoir accusé Israël, ni Cassis, ni les journalistes. Son crime est d’avoir employé la bonne catégorie: le crime de guerre. Un concept en apparence poussiéreux, mais dont l’efficacité n’a jamais disparu. Le pouvoir moderne tolère les accusations morales (elles excitent, mais n’engagent rien), il supporte les accusations idéologiques (elles structurent des plateaux télé), mais il ne pardonne pas l’accusation juridiquement exploitable. Une insulte passe; une qualification pénale ne passe pas.

La dissidence n’est pas une affaire de volume sonore, mais de précision. Et le système n’a pas peur du bruit. Il a peur de la précision. Le bruit distrait, la précision désigne. Le complotisme désigne “le système”, “l’Otan”, “les élites”, ce qui est commode mais juridiquement inexploitable: on ne traduit pas “les élites” devant un tribunal. Baud, lui, désigne Cassis, Barrot, Netanyahou, des journalistes, des gouvernements. Là commence l’indécence.

 

La vilenie comme certificat de décès symbolique

La réaction suisse a été d’une discrétion exemplaire. On ne s’attaque pas frontalement à l’homme, on feint plutôt de ne pas le voir. Le Conseil fédéral n’a pas eu besoin de le contredire, ni même de le condamner: il lui a simplement tourné le dos au moment précis où Bruxelles le plaçait sur la liste noire. Le geste valait certificat de décès symbolique. En Suisse, le coup de grâce s’administre sans éclaboussures — la pitié est une vertu nationale.

Le plus ironique dans l’histoire est que tout cela s’est fait sans le moindre complot. Pas de réunion secrète, pas de coordination, pas de stratégie. Juste un marché cognitif saturé d’idioties où la dissidence rationnelle devient illisible. La politique moderne n’a pas inventé la censure; elle a inventé le bruit. Et le bruit est un anesthésiant plus efficace que la peur.

 

L’ignorance comme police auxiliaire

On pourra bien sûr continuer à se rassurer en répétant que le complotisme est un danger pour la démocratie. La vérité est plus embarrassante: il est devenu sa police auxiliaire. Les démocraties tardives ne censurent plus ce qui les menace; elles le noient. Elles ne tuent pas les analyses dangereuses; elles les font baigner dans l’idiotie ambiante jusqu’à ce qu’on les confonde avec le reste.

Jacques Baud a été lâché par les siens, non parce qu’il se trompait, mais parce qu’il avait raison de la mauvaise manière: avec rigueur, avec droit, avec noms, avec ministères. La dissidence moderne ne doit pas être intelligente; elle doit être folle. La folie amuse et fatigue. L’intelligence, elle, pourrait un jour demander des comptes.

 

Louis GIROUD

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La Grande Interview sur Europe 1

9 Janvier 2026, 22:22pm

Publié par SLR

Pierre Lellouche: «Pour la première fois de ma vie, j’ai peur»

 

8 janvier 2026 - Sonia Mabrouk reçoit Pierre Lellouche, figure politique française et spécialiste reconnu des relations internationales et des conflits contemporains, pour commenter les grands enjeux géopolitiques du moment. Au fil de l’entretien, ils abordent des sujets aussi variés que l’enlèvement présumé de Nicolás Maduro, les manifestations des agriculteurs à Paris et l’accord Mercosur, les tensions croissantes entre les États-Unis et la Russie, ainsi que les perspectives d’un nouvel ordre mondial en pleine recomposition.

La Grande Interview sur Europe 1

Sonia Mabrouk — je voudrais vous faire réagir à ces images, des tracteurs d’agriculteurs sur les Champs-Élysées à Paris. Malgré les blocages, ils ont réussi à venir sur cette avenue. Des centaines plus largement d’agriculteurs et de paysans dans la capitale. Première tension avec les forces de l’ordre. Parmi les raisons de leur colère, évidemment la prochaine signature du traité Mercosur lundi. Que va symboliser cette date lors de cette signature, Pierre Lellouche ?

 

Pierre Lellouche — La fin d’années de mensonge. Là, on paie des années de mensonge. Moi, j’avais ce dossier sur mon bureau au Commerce extérieur il y a douze ans. Le Mercosur, c’est vingt-cinq ans de négociations. Le problème, c’était la protection de nos agriculteurs face à des exploitations énormes en Argentine ou au Brésil, qui n’utilisent pas les mêmes antibiotiques et autres produits que nous n’utilisons pas. Donc il y avait un problème de protection qui n’a jamais été réglé, et on a raconté tout et son contraire. Et là, Macron paie lui-même ce qu’il a fait. C’est-à-dire qu’il y a un mois et demi, en Amérique latine, lors de son dernier passage là-bas, il a dit : « Bon, finalement, ça me va le Mercosur ».

 

Sonia Mabrouk — Contrairement à ce qu’il disait précédemment.

 

Pierre Lellouche — Contrairement à ce qu’il disait précédemment et à ce qu’il dit aujourd’hui. Et il a fait semblant de dire qu’on allait trouver des systèmes, etc. C’est à la dernière minute qu’on se rend compte qu’il faut des systèmes de protection de nos agriculteurs, et on va inventer des inspecteurs qui vont être dans les ports où vont arriver ces marchandises. Mais tout ça n’est pas sérieux. Et donc ces pauvres gens, qui déjà ont été souvent écrasés de normes, écrasés dans la difficulté — je parle des petites exploitations, l’agriculture est diverse en France — beaucoup d’éleveurs sont de petites exploitations et ils en prennent plein la tête entre l’épizootie, puis le Mercosur. Ils sont au bord du désespoir, et ça donne ça.

 

Sonia Mabrouk — Comment comprendre ce que vous dites là, « la fin d’un mensonge » ? Comment comprendre qu’on accepte — ou que certains acceptent — de sacrifier nos paysans français, en grande partie quand même, pour les voitures allemandes ? Vous avez été en charge du Commerce extérieur, vous savez comment ça se passe.

 

Pierre Lellouche — Parce qu’on a abdiqué. En Europe, il y a deux domaines qui sont fédéralisés : l’agriculture et le commerce extérieur. On a délégué notre souveraineté. Donc si l’Europe paie pour l’agriculture, ça va à peu près. C’est ce que va faire Madame von der Leyen quand elle voit qu’il y a de la pression : elle débloque un certain nombre de milliards et elle achète la paix. Mais on a délégué cela, et on a « bibronné » nos agriculteurs à la PAC depuis des années. Je ne dis pas que c’était la meilleure solution, mais ce sont les choix qui ont été faits. Et sur le commerce extérieur, on a abandonné notre contrôle des droits de douane. On a donné ça à quelqu’un d’autre, qui est le commissaire au Commerce extérieur, qui négocie à notre place.

 

Sonia Mabrouk — Donc on pourrait voir un traité international entrer en vigueur contre nos propres intérêts, en tout cas ceux d’une partie de nos intérêts.

 

Pierre Lellouche — Absolument. Sauf si la France décide de faire une crise. Alors là : politique de la chaise vide. Mais on sera isolés. Parce que le reste de l’Europe n’a rien à faire de la PAC ; eux veulent que cet argent — c’est quand même 300 milliards d’euros sur un budget pluriannuel — aille à la recherche, à l’éducation, à la science. Ils considèrent que l’agriculture, de toute façon, c’est les métiers d’hier, ce qui est une erreur grave.

 

Sonia Mabrouk — C’est un plan social à peine déguisé, d’ailleurs.

 

Pierre Lellouche — Oui. Je crois que c’est un des domaines où l’on voit que l’Europe n’est pas la solution. Il va falloir poser ce problème au moment des présidentielles : qu’est-ce qu’on veut que l’Europe fasse à notre place ? Je ne suis pas sûr que déléguer le commerce extérieur, les droits de douane, les contrôles aux frontières soit quelque chose qu’il faille continuer à faire.

 

Sonia Mabrouk — Pensez-vous qu’il soit encore possible de défendre nos intérêts stratégiques au sein de l’Union européenne ?

 

Pierre Lellouche — Je pense que l’Union européenne va être l’une des grandes victimes du basculement du monde. On va vers un nouvel ordre entre plusieurs empires. Il y a trois empires qui se dessinent : l’Amérique, la Russie, la Chine. Au milieu, l’Europe est en train de payer les frais de cette redistribution des cartes. Je ne suis pas sûr que l’Union européenne survive à l’exercice.

 

Sonia Mabrouk — Parlons-en justement, ce basculement du monde, encore plus marqué depuis le coup de force de Caracas. Hier encore, des images impressionnantes : un pétrolier russe qui tentait de contourner l’embargo sur le pétrole vénézuélien a été saisi par les Américains. Est-ce que tout cela est l’aboutissement du basculement que vous décrivez ?

 

Pierre Lellouche — Dans le livre, je dis : la guerre est en train de métastaser un peu partout. Là, de quoi s’agit-il ? De pétrole vénézuélien transporté par des bateaux fantômes russes et autres, pour contourner les sanctions. Les Iraniens, les Vénézuéliens, les Russes s’arrangent pour vendre du pétrole — à qui ? Aux Chinois, qui l’achètent à bas prix. Qu’est-ce que fait Trump ? Trump veut le pétrole du Venezuela. Pas question que les Chinois l’aient, parce qu’il s’est rendu compte que depuis le 11 septembre, les Chinois ont pris le contrôle de l’Amérique du Sud. Ils sont devenus le premier fournisseur de toute l’Amérique du Sud, et l’Amérique du Nord se retrouve minoritaire dans ce qu’elle considérait comme son jardin. Donc il veut le pétrole. Il dit: « Narco, dictateur », ce qui est vrai, mais ce qu’il veut, c’est le pétrole.

 

Sonia Mabrouk — C’est la version la plus évidente.

 

Pierre Lellouche — Voilà. Hors de question qu’il le vende ailleurs, donc il bloque. Il a fait un blocus et il est allé chercher ce bateau, qui était allé au Venezuela avant l’enlèvement de Maduro. Le bateau avait fait marche arrière pour échapper au contrôle américain. Il se fait arrêter dans l’Atlantique Nord avec le drapeau russe. Et là, ce matin, je le dis avec gravité: à l’âge que j’ai, au bout d’un demi-siècle de travail sur les questions internationales, pour la première fois, j’ai peur. Je suis inquiet que quelqu’un fasse une bêtise et que ça dégénère en guerre.

 

Sonia Mabrouk — « Une bêtise », c’est-à-dire ?

 

Pierre Lellouche — Des réactions inconsidérées, des erreurs de calcul qui peuvent nous coûter très cher. Plus cette guerre continue, plus il y a des risques de dérapage.

 

Sonia Mabrouk — C’est la première fois que vous parlez de peur.

 

Pierre Lellouche — Oui. Quand j’entends le secrétaire général de l’OTAN expliquer qu’il va y avoir des bains de sang et qu’il faut s’habituer à vivre comme nos parents et grands-parents dans la guerre. Quand j’entends le chef d’état-major français demander aux maires de se préparer à verser le sang des enfants. Quand j’entends le ministre de la Défense allemand dire la même chose, le chef d’état-major de l’aviation britannique… Il y a un discours de guerre très anxiogène.
Et quand on voit en même temps le président des États-Unis capturer un bateau russe en plein Atlantique, et des bateaux russes qui arrachent des câbles au large. La semaine dernière, les Chinois ont fait un véritable blocus de Taïwan, une répétition générale de la conquête. Si Taïwan tombe, c’est toute l’industrie moderne — les microprocesseurs — qui s’arrête. On est dans un moment extrêmement tendu. Et du côté français, on est dans le grand n’importe quoi.

 

Sonia Mabrouk — C’est-à-dire ?

 

Pierre Lellouche — On a un président de la République qui n’a plus rien à faire en politique intérieure. Il n’a plus de budget, plus de majorité. Le Parlement est devenu n’importe quoi. Un Premier ministre qui dit: « Je suis le plus faible ». Sur le plan intérieur il n’est plus dans le coup. Qu’est-ce qu’il fait ? Il fait de l’international. Un jour Gaza, puis la reconnaissance de la Palestine. Un autre jour l’Ukraine ou le Groenland.

 

Sonia Mabrouk — Emmanuel Macron dit : « Je ne peux pas croire que les Américains vont intervenir militairement. Ça n’existe pas ».

 

Pierre Lellouche — Ça n’existe pas ? Je connais bien le sujet. J’ai été président de l’Assemblée de l’OTAN et j’ai visité cette base. Je vais vous donner un petit scoop. Le 28 janvier 1968, un bombardier B-52 américain transportant quatre bombes thermonucléaires s’est écrasé en atterrissant à cette base. Trois bombes ont été récupérées. Il y en a une encore enfouie dans la glace. Cet endroit est très stratégique — il l’était pendant la Seconde Guerre mondiale, pendant la guerre froide. Il est plein de minéraux, et dans la bande de libertariens californiens autour de Peter Thiel, il y a des gens qui veulent faire des crypto-États.

 

Sonia Mabrouk — Vous décrivez un scénario déjà écrit d’avance, alors que nous protestons, l’Europe agite les bras. Pour quel résultat ?

 

Pierre Lellouche — Je vais vous citer Raymond Aron, qui fut mon maître : « Les hommes savent qu’à la longue, le droit international doit se soumettre au fait. Une grande puissance qui veut interdire les conquêtes à un rival doit s’armer, et non proclamer à l’avance sa désapprobation morale. »

 

Sonia Mabrouk — Vous avez de bons maîtres.

 

Pierre Lellouche — Voilà. C’est ça le sujet.

 

Sonia Mabrouk — Je vous cite : « Pour Trump, qu’importe les frontières, les États, le droit. Si elle a besoin d’un territoire, l’Amérique le revendique. » Ça veut dire que, contrairement à Emmanuel Macron, si un danger menace les intérêts américains, il faut s’attendre à des missiles Tomahawk, des bombardiers, et tout cela en dehors du droit international.

 

Pierre Lellouche — Ce qui est nouveau avec Trump, c’est que les États révisionnistes — ceux qui veulent changer le système — étaient jusqu’ici les Chinois et les Russes, qu’on a réunis ensemble à l’occasion de la guerre d’Ukraine. Nous avons fabriqué l’alliance russo-chinoise. On l’a fait avec une guerre non déclarée entre nous, l’OTAN, l’Ukraine et la Russie. La nouveauté, c’est que Trump aussi veut changer le système. Il a cassé tout le système commercial, tout le système climatique, et il utilise la force quand il pense devoir l’utiliser. Au Groenland, je pense qu’il finira par acheter le territoire aux 57 000 Inuits — qui ont d’ailleurs été maltraités par les Danois pendant des décennies.

 

Sonia Mabrouk — Comment fait-on dans un monde où l’usage de la force est à ce point décomplexé, avec les trois empires que vous décrivez — Chine, Russie, États-Unis — sans oublier ceux qui frappent à la porte : Turquie, Inde, Arabie saoudite, Émirats ? L’Europe, depuis la Seconde Guerre mondiale, a été « bibronnée » au fait que la puissance n’est plus une vertu mais une menace.

 

Pierre Lellouche — L’ADN de l’Europe, c’était ça : un groupe d’États postnationaux, qui détestent le nationalisme, élus pour fabriquer de l’écologie, du social, et qui ne sont plus dans la puissance. Et tout ça ne pouvait se faire que parce que l’Union européenne reposait sur l’OTAN, c’est-à-dire la garantie américaine. Si vous retirez le tapis — la garantie américaine — c’est la panique. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Après, il y a des initiatives, notamment par Macron et son collègue britannique.

 

Sonia Mabrouk — Le grand basculement repose sur deux faits majeurs : l’avènement de Trump et la guerre en Ukraine. À ce sujet, Emmanuel Macron a fait cette déclaration sur l’envoi possible de milliers de soldats français pour maintenir la paix en cas de cessez-le-feu.

 

Pierre Lellouche — Il y a une certaine ironie à voir un président qui n’arrive pas à maintenir l’ordre pendant les fêtes de Noël — on a mobilisé 90 000 policiers et gendarmes, 1 200 voitures brûlées — et une situation de quasi-guerre civile en Calédonie. Le même président explique qu’il va faire la paix en Ukraine après un accord. On va mettre des forces là-bas pour s’assurer que l’Ukraine survive. Très bien. Pour faire quoi au juste ? C’est quoi la mission ? Qui commande ? J’ai regardé la déclaration de Paris : il n’y a rien dedans.

 

Sonia Mabrouk — Ce n’est pas quand même une manière de prolonger la guerre?

 

Pierre Lellouche — Ce qui est gênant, c’est qu’il n’y a aucun contrôle parlementaire. Après, il y a un risque majeur d’escalade. Même après un accord de paix, à supposer que les Russes acceptent — ce qu’ils n’accepteront jamais, car il est hors de question pour eux de voir l’OTAN revenir en Ukraine par le biais de deux puissances nucléaires — la France et l’Angleterre. Donc ça n’ira pas loin.
Mais le principe, c’est qu’on mettrait des forces dans un pays dont la frontière serait instable, avec des risques d’inflammation. Si ces soldats sont attaqués, qu’est-ce qu’on fait ? On envoie d’autres soldats ? On passe au nucléaire ? On est dans une situation d’escalade possible qui mériterait au minimum que le Parlement soit consulté. Il y a un article 35 dans la Constitution. Quand on engage des forces, on informe — puis il y a un vote. Aucune de ces choses ne se fait.

 

Sonia Mabrouk — Les mêmes voix vont vous dire : « L’escalade ne vient pas de la France ni de l’Europe, mais d’ailleurs ».

 

Pierre Lellouche — L’escalade peut venir de n’importe qui aujourd’hui. On est dans une situation d’affrontement. Il faut faire attention quand on engage la force: être en mesure de contrôler l’escalade. Parce que de l’autre côté, il y a aussi des gens qui veulent réhabiliter l’arme nucléaire en faisant une frappe nucléaire en Europe, histoire de rappeler ce que sont les armes nucléaires.
Je suis frappé par ce discours de guerre, qui est en général celui de gouvernements faibles. Quand les choses vont mal, on parle de guerre : ça rassemble soi-disant. Je suis frappé par ça, et par les risques. Mon vieux maître Kissinger n’était pas un pacifiste, mais ce n’était pas un fou de la gâchette. Là, entre les accusations qu’on se lance et les erreurs de calcul possibles… voilà...

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L’Amérique, un empire qui gouverne par la force

9 Janvier 2026, 14:13pm

Publié par C. Hedges / Scheerpost / SLR

Dans une charge implacable, Chris Hedges(*) décrit une superpuissance livrée aux « gangsters » du pouvoir, démantelant ses institutions, foulant le droit international et exportant la violence au gré de ses intérêts énergétiques et stratégiques. L’Amérique n’agit plus comme une démocratie libérale mais comme un empire finissant — brutal, cynique et paranoïaque — pour lequel la destruction devient un langage diplomatique. À travers le cas vénézuélien, l’auteur dresse le portrait d’un monde où règne moins la loi que la menace, moins la légitimité que la prédation.

L’Amérique, un empire qui gouverne par la force

Les Irakiens — un million d’entre eux ont péri durant la guerre et l’occupation américaines — savent ce qui attend le Venezuela. Les gangsters au pouvoir utilisent la menace de mort et de destruction pour obtenir la soumission.

La classe dirigeante des États-Unis, séparée du réel et aveuglée par l’idiotie, la cupidité et l’hubris, a incendié les mécanismes internes qui empêchent la dictature et détruit les mécanismes externes qui devaient protéger contre un monde sans droit, fait de colonialisme et de diplomatie canonnière.

 

Les institutions démocratiques américaines sont moribondes. Incapables ou peu disposées à contraindre la caste des gangsters, elles ont cessé d’exercer toute fonction. Le Congrès, saturé de lobbies, n’est plus qu’un appendice inutile. Il a abandonné depuis longtemps ses prérogatives constitutionnelles, dont le droit de déclarer la guerre et celui de légiférer.

L’an dernier, il n’a transmis à Donald Trump que trente-huit lois à signer, la plupart étant de simples résolutions « de désapprobation » annulant des réglementations adoptées sous l’administration Biden. Trump gouverne par décret impérial, à coups d’ordres exécutifs.

 

Les médias convertis en chambre d’écho

Les médias, propriété de corporations et d’oligarques — de Jeff Bezos à Larry Ellison — ne sont plus qu’une chambre d’écho des crimes d’État : génocide en cours contre les Palestiniens, attaques contre l’Iran, le Yémen, le Venezuela, pillage organisé par la caste des milliardaires. Les élections, saturées d’argent, relèvent de la farce.

 

Démantèlement de la diplomatie, domestication de la justice

Le corps diplomatique, chargé de négocier traités et alliances, d’éviter les guerres et de bâtir des partenariats, a été démantelé. Les tribunaux, malgré quelques décisions courageuses — notamment pour bloquer le déploiement de la Garde nationale à Los Angeles, Portland et Chicago — servent les intérêts du pouvoir économique et sont supervisés par un ministère de la Justice dont la fonction essentielle est de réduire au silence les ennemis politiques de Trump.

 

Une opposition en trompe-l’œil

Le Parti démocrate, asservi aux grandes entreprises et prétendue opposition, bloque le seul mécanisme susceptible de sauver les Américains : les grands mouvements populaires et les grèves. Il sait que la corruption et l’impopularité de sa direction entraîneraient sa chute immédiate.

Ses dirigeants traitent Zohran Mamdani, maire de New York — l’un des rares points lumineux — comme un pestiféré. Mieux vaut laisser sombrer le navire que renoncer au prestige et aux privilèges.

 

La politique réduite à son essence brutale

Les dictatures sont unidimensionnelles. Elles réduisent la politique à sa forme la plus simple : obéis, ou sois détruit.

Nuance, complexité, compromis — sans parler d’empathie ou de compréhension — échappent au spectre émotionnel étroit des gangsters, y compris du gangster-en-chef.

 

Inversion morale et règne des médiocres

Les dictatures font le paradis des brutes. Qu’ils opèrent à Wall Street, dans la Silicon Valley ou à la Maison-Blanche, les gangsters cannibalisent leur propre pays et pillent les ressources des autres.

Elles inversent l’ordre social : honnêteté, travail, compassion, solidarité, sacrifice deviennent suspectes. Ceux qui les incarnent sont marginalisés et persécutés. Les êtres sans cœur, corrompus, menteurs, cruels et médiocres prospèrent.

 

La coercition comme politique intérieure et extérieure

Les dictatures mobilisent des nervis pour maintenir les victimes immobiles — chez elles comme à l’étranger. Nervis de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement). Nervis de Delta Force, des Navy Seals, des équipes clandestines de la CIA — les escadrons de la mort les plus meurtriers de la planète, diront les Irakiens ou les Afghans.

Nervis du FBI et de la DEA — ceux-là mêmes qui escortaient le président Nicolás Maduro menotté à New York — mais aussi du DHS (Department of Homeland Security) et des polices locales.

 

Qui peut encore parler de démocratie ?

Qui peut sérieusement prétendre que les États-Unis sont une démocratie ? Existe-t-il une seule institution démocratique qui fonctionne ? Existe-t-il le moindre contre-pouvoir ?

Quel mécanisme impose encore l’État de droit, dans un pays où des résidents légaux sont enlevés dans la rue par des hommes masqués, où un « radicalisme de gauche » fantôme sert d’alibi à la criminalisation de la dissidence, où la plus haute cour du pays octroie à Trump un pouvoir quasi monarchique et une immunité de fait? Et comment prétendre, après la destruction méthodique des agences environnementales — censées nous aider à affronter l’écocide imminent, menace suprême contre l’humanité — qu’il subsiste le moindre souci du bien commun ?

 

Le masque humanitaire du pouvoir impérial

Qui peut faire croire que les États-Unis défendent les droits de l’homme, la démocratie, un ordre fondé sur des règles ou les « vertus » de la civilisation occidentale ?

Les gangsters accélèrent la chute. Ils volent autant qu’ils peuvent, aussi vite qu’ils le peuvent. La famille Trump a engrangé plus de 1,8 milliard de dollars en espèces et cadeaux depuis la réélection de 2024. Elle se moque du droit et resserre son emprise.

 

La clôture du monde libre

Les murs se referment. La liberté d’expression disparaît sur les campus et dans les médias. Ceux qui dénoncent le génocide perdent leur emploi ou sont expulsés.

Les journalistes sont calomniés et censurés. L’ICE, doté d’un budget de 170 milliards de dollars sur quatre ans et renforcé par Palantir, bâtit l’infrastructure d’un État policier.

Les effectifs ont augmenté de 120 %. Un réseau national de centres de détention est en construction — pas uniquement pour les sans-papiers, mais pour tous. Hors frontières, un budget militaire d’un trillion de dollars attend ceux qui se trouvent hors des murailles de l’empire.

 

Le cas vénézuélien : droit international à ciel ouvert

Et nous voici au Venezuela, où un chef d’État et son épouse, Cilia Flores, ont été enlevés et transférés à New York en violation ouverte du droit international et de la Charte de l’ONU.

Les États-Unis n’ont pas déclaré la guerre au Venezuela — pas plus qu’ils ne l’avaient fait lorsqu’ils ont bombardé l’Iran ou le Yémen. Le Congrès n’a pas autorisé l’enlèvement ni les bombardements à Caracas : il n’était même pas informé.

L’administration Trump a maquillé le crime — qui a coûté la vie à quatre-vingts personnes — en opération antidrogue et, plus étonnant encore, en violation de lois américaines sur les armes :
« possession de mitrailleuses et d’engins destructeurs ; et conspiration en vue de posséder des mitrailleuses et des engins destructeurs ».

Accusations aussi absurdes que celles visant à justifier le génocide à Gaza par le « droit à se défendre » d’Israël.

Accuser Maduro de trafic de drogue n’a aucun sens. Si tel était l’enjeu, l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández n’aurait pas été gracié par Trump le mois dernier, alors même qu’il avait été condamné à quarante-cinq ans de prison pour avoir conspiré à distribuer plus de quatre cents tonnes de cocaïne aux États-Unis — une condamnation appuyée sur des preuves infiniment plus solides que celles brandies contre Maduro.

Mais la drogue n’est qu’un prétexte.

 

La tentation de l’expansion sans limites

Enivrés par leur succès, Trump et ses officiels évoquent déjà l’Iran, Cuba, le Groenland, et peut-être la Colombie, le Mexique, voire le Canada.

Le pouvoir absolu à l’intérieur nourrit le pouvoir absolu à l’extérieur. Chaque transgression du droit alimente la suivante. Le basculement vers le totalitarisme et l’aventurisme militaire se fait par effet boule de neige. Quand la société comprend ce qui s’est passé, il est trop tard.

Qui gouvernera le Venezuela ? Qui gouvernera Gaza ? À vrai dire, peu importe.

Lorsque les nations ou les peuples refusent de s’agenouiller devant le grand Moloch de Washington, ils sont bombardés. Il ne s’agit ni de légitimité, ni d’élections équitables, mais d’utiliser la menace de mort et de destruction pour obtenir la soumission totale.

Trump l’a dit sans détour en avertissant la présidente par intérim vénézuélienne Delcy Rodríguez que « si elle ne fait pas ce qu’il faut, elle paiera un très grand prix, sans doute plus élevé que Maduro ».

 

L’enjeu central: le pétrole «faire tourner le Vénézuela»

L’enlèvement de Maduro n’a pas été orchestré à cause de stupéfiants ou d’armes automatiques. L’affaire concerne le pétrole. Il s’agit, comme le disait Trump, de « faire tourner » le Venezuela.

« Nous allons faire venir nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus grandes du monde ; elles vont investir des milliards, réparer l’infrastructure pétrolière en ruine, et commencer à faire de l’argent pour le pays », a-t-il déclaré samedi lors d’une conférence de presse.

 

Le précédent irakien: un avertissement

Les Irakiens — un million de morts durant la guerre et l’occupation — connaissent la suite. L’infrastructure, moderne et efficace sous Saddam Hussein — j’ai couvert l’Irak à l’époque et peux en témoigner — a été détruite. Les marionnettes installées par Washington n’avaient aucun intérêt à gouverner et auraient détourné quelque 150 milliards de dollars de revenus pétroliers.

À la fin, les États-Unis ont été chassés d’Irak, même s’ils contrôlent encore les revenus pétroliers du pays, transférés vers la Federal Reserve Bank de New York. Le gouvernement de Bagdad est allié à l’Iran. Son armée inclut des milices pro-iraniennes au sein des Forces de mobilisation populaire. Les principaux partenaires commerciaux de l’Irak sont la Chine, les Émirats arabes unis, l’Inde et la Turquie.

Les fiascos afghan et irakien, qui ont coûté au public américain entre quatre et six trillions de dollars, sont les plus coûteux de l’histoire du pays. Aucun architecte de ces désastres n’a été tenu pour responsable.

 

Les laboratoires du chaos: Haïti, Honduras, Libye…

Les pays ciblés pour un « changement de régime » implosent. L’exemple haïtien est édifiant : les États-Unis, avec le Canada et la France, ont renversé Jean-Bertrand Aristide en 1991 puis en 2004. Le résultat fut l’effondrement social et institutionnel, la guerre des gangs et l’aggravation de la misère.

Le même scénario s’est joué au Honduras après le coup d’État soutenu par Washington en 2009 contre Manuel Zelaya. Le récemment gracié Hernández devint président en 2014 et transforma le pays en narco-État — tout comme le pantin Hamid Karzaï en Afghanistan, pays qui produisit sous son règne 90 % de l’héroïne mondiale.

Puis vint la Libye, autre État pétrolier. Lorsque Muammar Kadhafi fut renversé par l’OTAN en 2011 sous l’administration Obama, la Libye se fragmenta en enclaves contrôlées par des seigneurs de guerre et des milices rivales.

La liste des tentatives américaines de « changement de régime » est longue : Kosovo, Syrie, Ukraine, Yémen… Toutes illustrent la folie de la démesure impériale. Toutes annoncent ce qui nous attend.

 

Le Venezuela sous pression depuis 1998

Les États-Unis ont ciblé le Venezuela dès l’élection d’Hugo Chávez en 1998. Washington fut derrière un coup d’État avorté en 2002. Des sanctions écrasantes ont été imposées pendant deux décennies. Les États-Unis ont tenté de faire de Juan Guaidó un « président intérimaire » sans qu’il ait jamais été élu à cette fonction.

Lorsque la manœuvre a échoué, Guaidó fut abandonné — aussi froidement que Trump avait abandonné l’opposante María Corina Machado, pourtant lauréate du prix Nobel de la paix. En 2020, une tentative grotesque menée par des mercenaires mal entraînés visa à provoquer un soulèvement. Échec complet.

L’enlèvement de Maduro inaugure un nouveau désastre. Trump et ses complices ne sont ni plus compétents, ni plus lucides que leurs prédécesseurs, qui avaient déjà tenté de plier le monde à leur volonté.

 

Un empire incapable d’apprendre

Notre empire décadent avance comme un animal blessé : incapable d’apprendre de ses fiascos, paralysé par l’arrogance et l’incompétence, incendiant l’État de droit tout en se persuadant que la violence industrielle et indiscriminée peut restaurer une hégémonie perdue.

Capable de projeter une puissance militaire dévastatrice, il obtient d’abord des succès rapides qui se transforment inévitablement en bourbiers coûteux et autodestructeurs.

La tragédie n’est pas la mort de l’empire américain, mais le nombre d’innocents qu’il entraîne dans sa chute.

 

Texte: Chris Hedges (Scheerpost). Traduction française et adaptation éditoriale: SLR

 

(*) Chris Hedges est journaliste, ancien correspondant international du New York Times, lauréat du prix Pulitzer, et animateur de « The Chris Hedges Report ».

 

Note de la rédaction:

Dans le fond, l’option de Conserver le pouvoir bolivarien, mais sous tutelle, c’est éviter d’avoir à gérer des insurrections, des opposants ou des révolutions. Trump se fiche des Vénézuéliens, de la démocratie ou des élections : ce n’est pas pour le peuple qu’il intervient, c’est pour le pétrole. Tout le reste n’est que décor.

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Ray McGovern: Trump’s Russia Strategy Will Soon Be Obvious

4 Janvier 2026, 20:22pm

Publié par SurLaLigneRouge

La stratégie russe de Trump va bientôt sauter aux yeux...

 

Dans cet entretien approfondi, le politologue Glenn Diesen s’entretient avec Ray McGovern, ancien analyste de la CIA et ex-responsable des briefings présidentiels quotidiens, sur les recompositions stratégiques en cours autour de la guerre en Ukraine et des relations entre les États-Unis et la Russie. Ray McGovern a été officier de la CIA pendant 27 ans, il a présidé les Estimations nationales du renseignement et préparé les comptes rendus quotidiens présidentiels de la CIA. McGovern explique pourquoi l’ambiguïté stratégique de Trump touchera bientôt à sa fin.

Ray McGovern: Trump’s Russia Strategy Will Soon Be Obvious

Au cœur de la discussion figure l’hypothèse d’un tournant politique majeur impulsé par Donald Trump, dont la stratégie vis-à-vis de Moscou apparaît, selon Ray McGovern, marquée par des revirements constants, des pressions internes contradictoires et une incertitude structurelle quant à sa capacité réelle à imposer ses décisions à l’appareil sécuritaire américain. L’entretien revient longuement sur la perception russe de cette instabilité, sur la mémoire toujours vive de l’affaire du RussiaGate, ainsi que sur les raisons profondes de la défiance persistante du Kremlin à l’égard des institutions américaines, indépendamment des déclarations présidentielles.

Au fil des échanges, Ray McGovern propose une lecture stratégique globale dans laquelle la guerre en Ukraine n’apparaît plus comme une fin en soi, mais comme un théâtre parmi d’autres dans une négociation beaucoup plus large portant sur l’architecture de sécurité européenne, l’avenir de l’OTAN et la reconnaissance — ou non — des intérêts fondamentaux russes par Washington.
Le rôle des Européens, largement marginalisés dans ce processus, la dynamique interne du pouvoir ukrainien, la question d’Odessa, ainsi que l’influence déterminante du complexe militaro-industriel et des médias occidentaux sont également examinés avec précision.

 

Glenn Diesen - Il y a eu récemment un développement majeur qui semble modifier profondément la dynamique entre l’Ukraine, la Russie, l’Union européenne et les États-Unis. La nouvelle année commence de manière particulièrement mouvementée et cela pourrait indiquer que la guerre entre dans une nouvelle phase. On évoque également la possibilité d’un changement dans les relations entre Washington et Moscou. Comment analysez-vous les événements récents ?

 

Ray McGovern - Vous connaissez la langue russe et vous vous souvenez sans doute de cette formule attribuée à Lénine selon laquelle la révolution avance en zigzag. Je ne sais pas exactement d’où vient cette déclinaison, mais ce qui est certain, c’est que non seulement la révolution progresse en zigzag, mais que les politiques et les actions du président Poutine — pardon, du président Trump — avancent elles aussi de manière extrêmement erratique.

 

Il est utile de revenir au point de départ, puisque nous entamons une nouvelle année. À la même période l’an dernier, le régime Biden avait été, pour l’essentiel, disqualifié par les Russes. Ceux-ci considéraient qu’il était incapable de conclure un accord. Le terme russe dogovor désigne un accord, un traité, et les Russes estimaient que l’administration Biden était nesposobny, c’est-à-dire incapable.

 

Ils ajoutaient également, ce que l’on soulignait moins souvent, que razgovor signifie conversation. Or il n’y avait même plus de conversation possible. Les contacts diplomatiques étaient inexistants. La situation était extrêmement grave. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, déclarait encore récemment que, durant les derniers mois de l’administration Biden, nous avions été plus proches d’une guerre nucléaire que depuis très longtemps. Et ce n’était pas seulement l’avis d’analystes occidentaux : les Russes eux-mêmes en avaient conscience et en étaient profondément inquiets.

 

Puis un nouveau président arrive. Est-il capable de parler ? Oui, incontestablement. Il parle beaucoup, parfois sans limite. Il a déjà échangé, je crois, à neuf reprises avec le président Poutine. Riabkov, de son côté, a également passé plusieurs heures à discuter avec lui. Il y a donc une volonté manifeste de dialoguer.

 

Glenn Diesen - Mais la question centrale est la suivante : est-il capable de conclure un accord ? Et surtout, est-il réellement maître de ses décisions ?

 

Depuis plusieurs mois, nous assistons à une succession de zigzags. À certains moments, il semble contrôler la situation. Puis intervient le général Kellogg, qui lui explique que l’Ukraine peut encore gagner et que l’économie russe est sur le point de s’effondrer. Le président Trump reprend alors ces éléments de langage, avant de se rendre compte, quelques mois plus tard, qu’il a été très mal informé. Il écarte alors Kellogg et choisit des négociateurs en qui il a davantage confiance.

 

Si l’on observe le seul mois d’octobre, la chronologie est particulièrement révélatrice. Le 16 octobre, Trump et Poutine s’entretiennent directement. Le lendemain, le président Zelenski est attendu à Washington. Le président Poutine fait alors passer un message clair : ne pas livrer de missiles Tomahawk à l’Ukraine, ce qui constituerait, selon lui, une très mauvaise décision.
Le lendemain, Trump dit explicitement à Zelenski qu’il n’y aura pas de Tomahawk.

 

Il ajoute ensuite que le sujet sera discuté plus avant, et que le secrétaire d’État Rubio s’entretiendra avec Sergueï Lavrov le lundi suivant. L’échange a effectivement lieu et semble relativement constructif. Mais, de manière totalement inattendue, Trump impose ensuite de lourdes sanctions contre Lukoil et Rosneft, les principales compagnies pétrolières russes. À ce moment-là, tout se bloque. Il annonce également l’abandon du projet de sommet à Budapest.

 

Pourquoi ce revirement ? En raison des pressions considérables exercées sur lui pour avoir refusé les armes à l’Ukraine et pour avoir envisagé un sommet avec la Russie. Le même jour, on interroge le président Poutine sur ces nouvelles sanctions. Il répond avec une ironie à peine voilée, en évoquant le commerce paradoxal entre l’Europe et la Russie, notamment autour de produits du quotidien, et souligne l’absurdité de la politique européenne.

 

Peu après, il envoie l’un de ses proches collaborateurs, Kirill Dmitriev, en Floride, afin de travailler avec Steve Witkoff et Jared Kushner à l’élaboration d’un projet d’accord. Nous savons aujourd’hui que ce document a été en grande partie rédigé à cette occasion.
Une réunion de plus de cinq heures se tient ensuite avec le président Poutine, Witkoff et Kushner. Poutine déclarera ensuite, non sans humour, que la réunion était longue, mais utile, car les vingt-huit points du document ont été examinés un par un et que des avancées ont été réalisées.

 

Cependant, une nouvelle réaction hostile intervient rapidement. Le président Poutine annonce publiquement que plus de dix mille soldats ukrainiens sont encerclés sur le front et qu’il ne souhaite pas les anéantir, mais leur laisser la possibilité de se rendre. Il évoque également l’existence d’une nouvelle arme stratégique, capable de voler sur de très longues distances. Le message est limpide : il s’agit d’un avertissement stratégique clair.

 

Les événements les plus récents concernent ensuite l’attaque de drones contre la résidence présidentielle située près de Valdaï. Il ne fait désormais plus de doute qu’il s’agissait d’une attaque ukrainienne, ce que la CIA reconnaît, tout en affirmant qu’elle ne visait pas directement la résidence.
Les Russes ont transmis aux Américains des fragments de ces drones. Si le président Trump reçoit une analyse honnête de ces éléments, il est très probable qu’ils révèlent l’utilisation de composants sophistiqués de l’OTAN et un ciblage précis de la résidence présidentielle.

 

Si je me place du point de vue du président Poutine, une série de questions se pose alors : les Américains savent-ils ce qui s’est réellement passé ? Oui, bien sûr. Diront-ils la vérité au président Trump ? Rien ne permet de l’affirmer. Et même si cette vérité lui est transmise, sera-t-il en mesure d’agir en conséquence ?

 

Malgré cette attaque, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a déclaré, sur instruction du président Poutine, que la Russie n’avait aucune intention de se retirer des négociations avec les États-Unis. Cela montre que l’objectif stratégique russe demeure inchangé: améliorer les relations avec Washington.

 

Glenn Diesen - Vous avez évoqué le fait que le président Poutine observe attentivement les actes du président Trump afin d’évaluer sa capacité réelle à tenir ses engagements. Dans le même temps, il apparaît que le président Zelenski et les dirigeants européens cherchent désormais à ramener les États-Unis plus profondément dans cette guerre.
Or, la rhétorique américaine actuelle laisse entendre que la guerre est perdue, qu’elle ne peut pas être gagnée et qu’il faudrait accepter les pertes et rechercher un accord avec la Russie, plutôt que de la pousser davantage dans les bras de la Chine.
Comment analysez-vous cette tentative européenne et ukrainienne de réengagement américain, et comment voyez-vous la position de Trump face à cette pression ?

 

Ray McGovern - Cette stratégie est en réalité très transparente. Il suffit de lire les grands titres de la presse européenne, quel que soit le pays. On y trouve toujours les mêmes éléments : des attaques spectaculaires de l’Ukraine, des frappes présentées comme décisives, des affirmations selon lesquelles la Russie serait à bout de souffle ou sur le point de s’effondrer.
Ce n’est pas de l’information, c’est de la promotion de guerre. L’objectif n’est pas de décrire la réalité du conflit, mais de maintenir l’illusion qu’une victoire reste possible, à condition d’une escalade supplémentaire.

 

Nous sommes à un moment critique où le président Trump devra trancher. Soit il cède à la pression européenne et ukrainienne et accepte une nouvelle escalade, soit il commence à reconnaître publiquement que la guerre ne peut pas être gagnée et qu’une autre voie est nécessaire.
Lors de la tentative de frappe contre la résidence du président Poutine, Trump a semblé vouloir prendre ses distances. Mais une critique fréquente à son égard est qu’il chercherait surtout à déléguer la guerre aux Européens, en les encourageant verbalement, tout en tentant de laver les mains de l’Amérique.

 

Il existe des arguments sérieux des deux côtés. Certains estiment que Trump reconnaît l’existence d’un nouvel équilibre des puissances et qu’il n’a aucun sens de continuer à traiter la Russie comme si elle était encore l’Union soviétique. Mais il doit composer avec ses propres faucons, qui restent très influents.
D’autres pensent qu’il agit comme de nombreux dirigeants américains avant lui : annoncer un changement, puis, sous pression, revenir aux pratiques traditionnelles et finalement trahir les attentes russes.

 

À Moscou, on se pose exactement la même question. Trump demeure extrêmement ambigu, tant dans ses discours que dans ses actes, et cette ambiguïté nourrit une profonde méfiance.

 

Permettez-moi d’évoquer l’opinion publique européenne. Un article très révélateur est récemment paru dans le journal allemand le plus diffusé. Il parlait de « vérités douloureuses ». Le constat y était clair : l’Ukraine va perdre la guerre contre la Russie, et les Européens doivent l’admettre, même si cela est politiquement et moralement difficile.
À mon sens, ce n’est pas un simple signal passager, mais un indicateur de ce qui est en train de se produire.

 

J’estime que l’OTAN est aujourd’hui pratiquement terminée. Elle n’a plus de raison d’être sans les États-Unis. Le président Poutine l’a lui-même souligné dans un discours récent, en rappelant que l’OTAN avait été créée contre la Russie, mais que, selon la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine, la Russie n’est plus l’ennemi principal des États-Unis. Si tel est le cas, la question se pose : que représente encore l’OTAN ?

 

L’Union européenne, de son côté, s’est largement discréditée, notamment avec la tentative de saisie des avoirs russes, qui s’est heurtée à des obstacles juridiques considérables. Des responsables européens ont tenu des propos trompeurs à ce sujet. Les sondages en Russie montrent que les États-Unis ne sont plus perçus comme l’ennemi principal. Ce rôle est désormais attribué, très largement, à l’Allemagne. Cela en dit long sur l’évolution des perceptions.

 

Il faut aussi comprendre que le peuple russe perçoit Trump différemment de son prédécesseur. En revanche, le peuple américain a été soumis pendant plusieurs années à une forme d’endoctrinement à travers l’affaire du RussiaGate, présentant la Russie et son président comme une menace existentielle.

 

Cela a des conséquences concrètes. Si le président Trump décidait d’envoyer des troupes américaines pour superviser un cessez-le-feu en Ukraine, une grande partie de l’opinion publique américaine l’approuverait, convaincue qu’il faut contenir ces « méchants Russes ».

 

La guerre en Ukraine n’a pas été non provoquée. Elle a été provoquée. John Mearsheimer l’a expliqué il y a plus de dix ans dans un article publié dans Foreign Affairs. Il y démontrait que la poursuite de l’expansion de l’OTAN conduirait à la destruction de l’Ukraine. Il avait raison à l’époque, et il a raison aujourd’hui.

 

Ce qui est tragique, c’est que certains responsables politiques américains se félicitent ouvertement de mener cette guerre jusqu’au dernier Ukrainien, tout en soulignant qu’aucun soldat américain n’aura à se battre. Dès le départ, cette entreprise était insensée. Tout officier apprend qu’on ne lance jamais une opération sans une évaluation sérieuse des forces adverses, de la logistique et des capacités réelles. Ici, on a menti à plusieurs reprises.

 

On a menti en affirmant que la Russie manquait de munitions. On a menti en affirmant que son économie allait s’effondrer. La question centrale est désormais de savoir si le président Trump a réellement corrigé la chaîne de renseignement dont il dépend. Il pourrait le faire s’il s’appuyait sur certaines nouvelles figures, mais certainement pas sur la CIA telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.

 

L’Europe est, à ce stade, largement hors jeu. Elle s’est exclue elle-même du processus. Les véritables négociateurs sont désormais des émissaires directement mandatés par Trump. Les dirigeants européens, quant à eux, ont engagé des sommes considérables dans une guerre perdue. Revenir devant leurs électeurs pour reconnaître cet échec serait politiquement suicidaire. Beaucoup risquent de perdre le pouvoir dans l’année à venir.

 

À mon sens, l’année en cours verra le dénouement militaire, lorsque l’Ukraine manquera de troupes. La démilitarisation sera effective. La dénazification sera plus complexe, mais la question demeure : que feront les bataillons néonazis lorsque l’État ukrainien s’effondrera ?

 

L’objectif russe ne se limite pas à une victoire militaire. Il s’agit d’obtenir un accord garantissant que cette situation ne se reproduira pas. Cela implique une neutralisation durable de l’Ukraine, des limitations militaires strictes et l’exclusion définitive de son adhésion à l’OTAN.
Les grandes lignes de ce scénario sont déjà visibles, et il me semble désormais inévitable.

 

Glenn Diesen - On observe depuis peu, y compris dans certains médias occidentaux, une reconnaissance partielle du fait que la guerre ne se déroule pas comme prévu. Beaucoup expliquent désormais cet échec en affirmant que les experts se sont trompés ou qu’ils ont été victimes d’illusions.
Or, dès le départ, certains avertissaient que refuser toute négociation sérieuse avec la Russie conduirait à une issue beaucoup plus brutale pour l’Ukraine. Comment analysez-vous ce moment de bascule dans le récit dominant ?

 

Ray McGovern - On assiste effectivement à une tentative tardive de reprise de contrôle du récit. La nouvelle ligne consiste à dire que les experts se sont trompés, qu’ils ont été victimes de pensées irréalistes. C’est une manière commode d’éviter de parler de propagande de guerre et de censure.
Mais le fond du problème demeure inchangé : le refus persistant de toute négociation crédible avec la Russie rendait inévitable une solution militaire bien plus dure.

 

En l’absence d’accord, la garantie que cette situation ne se reproduira pas passera nécessairement par la force. Cela signifie la perte d’une partie importante du territoire ukrainien, la destruction de l’infrastructure et l’anéantissement de l’armée ukrainienne.
Ce sera brutal. Et pourtant, il est quasiment impossible d’exprimer cet argument dans l’espace public occidental sans être immédiatement accusé d’être un relais de la propagande russe.

 

Le contexte général est également marqué par le fait que les États-Unis ne sont plus engagés dans l’OTAN comme ils l’étaient auparavant. Lors du dernier sommet de l’Alliance, le président Trump est arrivé en retard et le secrétaire général de l’OTAN a plaisanté en disant : « papa est là ».
Mais un père qui ne verse plus de pension alimentaire est un père qui s’est retiré. Et c’est exactement ce que Trump a fait en disant aux Européens : « vous avez mené ma guerre, j’ai déjà payé, à vous maintenant ».

Que font alors les Européens ? Ils tentent de financer la poursuite du conflit en saisissant des fonds russes. Cette démarche a révélé une profonde incompétence juridique et politique.
Après ce sommet, Trump a même évoqué l’idée d’un prochain sommet de l’OTAN en Albanie. À l’époque, j’avais estimé qu’il n’y en aurait pas. Sans les États-Unis, l’OTAN n’a plus de raison d’être.

Il est d’ailleurs ironique qu’il ait fallu que le président Poutine lui-même rappelle cette réalité aux Européens dans un discours récent, lorsqu’il a évoqué l’idée d’une Europe commune.
Par le passé, il existait de véritables hommes d’État, comme Egon Bahr, l’architecte de l’Ostpolitik et proche collaborateur de Willy Brandt, qui comprenaient qu’il n’avait aucun sens de faire de la Russie un ennemi permanent.

Aujourd’hui, les dirigeants européens vont devoir expliquer à leurs populations pourquoi les prix de l’énergie ont explosé. Et il n’existe pas de réponse convaincante, sinon celle-ci : ils ont cru au récit selon lequel cette guerre pouvait être gagnée.

 

Glenn Diesen - Si l’on se tourne maintenant vers la situation interne ukrainienne, on observe une instabilité croissante, marquée par des luttes de pouvoir, des enquêtes anticorruption et l’émergence de nouvelles figures. Le président Zelenski semble affaibli. Comment interprétez-vous cette recomposition du pouvoir à Kiev ?

 

Ray McGovern - C’est une situation extrêmement complexe, presque un nid de guêpes. Je serais très prudent avant de tirer des conclusions définitives. Il est difficile de croire que le président Zelenski soit fondamentalement différent des autres responsables ukrainiens en matière de corruption. Certaines figures émergentes présentent une image plus lisse, plus disciplinée, mais les apparences peuvent être trompeuses. Il est possible que ceux qui exercent une influence déterminante, notamment les services américains et britanniques, considèrent certaines personnalités comme plus acceptables ou plus présentables. D’autres acteurs pourraient également réapparaître.
Du point de vue russe, la question essentielle est relativement simple: quel est le passé de ces hommes, en particulier leur relation avec les groupes néonazis ? Qui leur est le plus redevable ou complaisant ? C’est un critère central dans l’analyse russe.

 

Les Russes observent cette situation de très près et disposent d’informations extrêmement détaillées. Mais il est aussi possible que cette question perde progressivement de son importance à mesure que l’État ukrainien se désagrège.
Lorsque les structures étatiques auront été détruites, celui qui exercera le pouvoir n’aura d’autre choix que d’accepter les conditions imposées par la réalité du terrain.

 

Un point territorial majeur mérite une attention particulière : Odessa. Odessa est une ville russe au sens historique du terme, fondée par Catherine la Grande. Les Russes ne souhaitent pas la détruire. Ils coupent les lignes logistiques, mais évitent de frapper la ville de manière décisive.

 

Il pourrait exister une solution négociée spécifique pour Odessa. Les Russes pourraient considérer qu’il est dans leur intérêt que l’Ukraine conserve un accès à la mer, afin de ne pas devenir un simple territoire agricole enclavé.
On pourrait imaginer une administration internationale ou multinationale chargée de réguler l’accès maritime. Dans un tel scénario, le président Trump pourrait affirmer qu’il a « sauvé Odessa ».

 

Il existe d’ailleurs un indice ancien. En octobre 2022, lors d’une séance de questions-réponses, le président Poutine avait été interrogé sur la question de savoir s’il faudrait un visa russe ou ukrainien pour se rendre à Odessa.
Il avait alors parlé d’Odessa comme d’un point de discorde possible, mais aussi comme d’un point potentiel de réconciliation, en référence à la mythologie grecque. Il avait souligné la beauté de la ville et exprimé son souhait qu’il ne lui arrive rien de tragique.

 

Je pense donc qu’un arrangement territorial reste possible, permettant à une Ukraine neutralisée de conserver un accès à la mer.
Mais tout dépendra, en dernière analyse, de la capacité du président Trump à reconnaître la réalité de certains événements récents, notamment l’attaque de Valdaï, et à admettre que les informations fournies par certains services américains ont été trompeuses.

 

Glenn Diesen - Vous avez souligné à plusieurs reprises le poids durable de l’affaire du RussiaGate dans la perception russe des États-Unis. En quoi cet épisode continue-t-il d’influencer la manière dont Moscou évalue aujourd’hui la crédibilité du président Trump et, plus largement, celle de l’État américain ?

 

Ray McGovern - Le RussiaGate est absolument central. Du point de vue russe, il constitue la démonstration la plus claire que la politique intérieure américaine peut neutraliser, voire détruire, toute tentative de politique étrangère cohérente.
Le président Trump est en fonction depuis un an entier, et pourtant aucune responsabilité n’a été établie pour les manœuvres qui visaient à l’empêcher d’accéder au pouvoir, puis à le paralyser une fois élu.

 

James Comey, l’ancien directeur du FBI, a joué un rôle déterminant dans cette affaire, et rien ne lui est arrivé. Le Congrès a recommandé des poursuites contre John Brennan, ancien directeur de la CIA, mais là encore, aucune suite n’a été donnée.
Si je me place du point de vue du président Poutine, je vois un président américain qui tient parfois un discours conciliant, mais qui n’est manifestement pas maître de son propre appareil d’État.

 

De plus en plus d’analystes russes en tirent la conclusion que le président Trump est structurellement faible. À court terme, cela ne change pas fondamentalement la conduite des opérations. Mais à moyen et long terme, c’est déterminant, car Moscou ne cherche pas seulement à mettre fin à la guerre en Ukraine.

 

L’objectif russe est plus large : obtenir un cadre durable dans lequel les intérêts fondamentaux de la Russie seraient reconnus et respectés par les États-Unis. Il ne s’agit pas nécessairement d’un traité formel. Cela peut prendre la forme d’un accord politique, d’engagements vérifiables, de limitations mutuelles de forces, et de mécanismes permanents de dialogue destinés à éviter les escalades incontrôlées. Mais pour parvenir à un tel cadre, il faut un interlocuteur fiable.

 

Glenn Diesen - Cela signifie-t-il que, du point de vue russe, l’Ukraine est désormais un dossier secondaire par rapport à cette négociation stratégique plus large avec Washington ?

 

Ray McGovern - Oui, très clairement. L’Ukraine est devenue un théâtre, non l’objectif final.
Le président Zelenski est, à mon sens, politiquement fini. Les Russes traiteront avec celui qui émergera après lui, qu’il soit soutenu par la CIA, le MI6 ou d’autres acteurs, mais cette personne n’aura aucun pouvoir réel. Elle devra accepter la situation telle qu’elle se présentera sur le terrain.

 

Dans les mois à venir, les forces russes continueront à avancer lentement, méthodiquement, pour prendre le contrôle de villes stratégiques. Les Européens ont peut-être encore réussi à réunir des fonds suffisants pour permettre à l’Ukraine de tenir jusqu’à la fin de l’été ou au début de l’automne. Mais ensuite, il n’y a rien.
C’est une entreprise vouée à l’échec.

Sur ce point précis, je rejoins le président Trump lorsqu’il dit qu’il faut arrêter les combats. On parle de milliers de morts chaque semaine. Ce sont des êtres humains.
Il est par ailleurs historiquement établi que cette guerre a été provoquée. John Mearsheimer l’a démontré il y a plus de dix ans. Le véritable drame est que personne, à Washington, n’a voulu l’écouter.

 

Glenn Diesen - Vous avez également beaucoup insisté sur le rôle des médias et du complexe militaro-industriel. Quelle est, selon vous, leur responsabilité dans l’impasse actuelle ?

 

Ray McGovern - Elle est immense. Noam Chomsky l’a formulé de manière très claire: il n’est pas nécessaire de donner des ordres explicites aux journalistes ou aux responsables politiques. S’ils occupent ces postes, c’est précisément parce qu’ils partagent déjà le cadre idéologique dominant. Ceux qui pensent différemment n’y accèdent pas.

 

Nous avons observé exactement le même mécanisme lors de la guerre en Irak. Ceux qui avaient tort ont poursuivi leur carrière sans encombre. Ceux qui avaient raison ont été marginalisés.
Ce système ne récompense pas la justesse de l’analyse, mais la loyauté envers le pouvoir et le récit dominant.

Je me souviens très bien d’un épisode en 2006, lorsque j’ai interrogé Donald Rumsfeld sur les armes de destruction massive et les liens supposés avec Al-Qaïda.
Après cette intervention, un journaliste de premier plan m’a demandé si je n’avais pas eu peur. Cette question est révélatrice. Ces personnes ont peur de poser de vraies questions.

Elles ont peur de perdre leur statut, leur accès, leur carrière. Et cette peur alimente directement la machine de guerre.

 

Glenn Diesen - Pour conclure, comment voyez-vous les mois à venir ? Quel est, selon vous, le scénario le plus probable ?

 

Ray McGovern - Le président Trump devra faire face à une alternative simple. Soit aucun accord n’est conclu sur l’Ukraine, et il apparaîtra comme un perdant, même s’il tente d’en rejeter la responsabilité sur son prédécesseur. Soit un accord est trouvé, et il pourra déclarer qu’il a obtenu le meilleur accord possible.

 

Je pense que le président Poutine est suffisamment pragmatique pour permettre à Trump de sauver la face. Lors d’un épisode précédent, alors que Trump menaçait d’imposer de nouvelles sanctions à la Russie, à la Chine et à l’Inde, il a finalement envoyé un émissaire à Moscou.
Les Russes ont posé deux conditions claires: pas de cessez-le-feu destiné uniquement à permettre à l’Ukraine de se réarmer, et pas de sabotage du processus de règlement par le président Zelenski. Trump a donné son accord de principe.

 

Tout dépendra désormais de sa capacité à s’opposer à son propre appareil institutionnel, à reconnaître les informations erronées qui lui ont été transmises, et à agir en conséquence.
Le président Poutine, de son côté, peut se permettre d’attendre. Il est en position de force et avancera sans précipitation, jusqu’à ce que la réalité du terrain s’impose à tous.

 

Transcription et rewriting SLR - Source: «Ray McGovern: Trump’s Russia Strategy Will Soon Be Obvious»

 

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Venezuela, effondrement constitutionnel américain et abdication européenne

4 Janvier 2026, 13:41pm

Publié par Eliot M. RYDER

Une intervention illégale dans un continuum de brutalité

 

L’intervention militaire américaine au Venezuela, assortie de l’arrestation du président Nicolás Maduro, constitue une violation flagrante du droit international. Elle ne relève ni de l’urgence ni de l’improvisation. Elle s’inscrit dans une continuité: celle de la banalisation progressive du recours à la force et de l’abandon des cadres juridiques censés en limiter l’usage.

Bombardements sans mandat, menaces explicites contre des États souverains, revendications territoriales assumées, y compris à l’encontre d’États alliés : l’opération vénézuélienne ne marque pas une rupture, mais un seuil supplémentaire dans l’érosion des normes fondamentales du droit international. Elle s’inscrit dans un continuum de brutalité désormais assumé.

 

Effondrement constitutionnel américain

Cette dérive extérieure reflète une transformation interne profonde. Les États-Unis ne fonctionnent plus, dans les faits, comme un ordre constitutionnel effectif. La séparation des pouvoirs subsiste formellement, mais le Congrès a largement renoncé à son rôle de contrôle sur les décisions engageant la guerre et la paix. L’exécutif gouverne par décrets, affranchi de toute contrainte réelle.

La Constitution demeure un symbole invoqué, non une règle opérante. Toute référence à celle-ci est désormais tournée en dérision, comme si le droit constitutionnel relevait d’un archaïsme inutile. Ce basculement marque l’entrée dans un ordre post-constitutionnel où la légalité devient un obstacle à neutraliser plutôt qu’un cadre à respecter.

 

Un État sans freins, une politique étrangère sans limites

Un État privé de contre-pouvoirs internes produit mécaniquement une politique étrangère sans retenue. Libéré de toute contrainte juridique sérieuse à l’intérieur, le pouvoir exécutif agit à l’extérieur selon la même logique d’unilatéralisme.

L’intervention au Venezuela n’est donc pas seulement illégale au regard du droit international : elle est le produit cohérent d’un système politique dont les mécanismes de retenue ont été méthodiquement affaiblis. Elle illustre la transformation de la force en instrument ordinaire de gouvernement.

 

Illusion de la décapitation politique

Dans ce contexte, l’idée selon laquelle l’arrestation d’un chef d’État suffirait à résoudre une crise relève d’une illusion dangereuse. Le Venezuela ne disparaît pas avec la capture de son président. Le pays conserve des institutions, une armée, une société profondément polarisée et une circulation massive d’armes.

L’histoire des opérations de changement de régime menées par les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale montre au contraire que ces interventions produisent rarement les effets escomptés. Elles ouvrent le plus souvent des phases prolongées d’instabilité, dont les conséquences échappent rapidement à leurs initiateurs.

 

Changement de régime : une mécanique de l’instabilité

Les opérations de changement de régime menées par les États-Unis obéissent à une logique désormais bien documentée. Coups d’État avortés, assassinats politiques, guerres civiles prolongées, effondrement des structures étatiques : l’instabilité n’est pas un accident, mais une conséquence structurelle de ce type d’ingérence.

Penser que le Venezuela ferait exception relève d’un aveuglement historique. Les précédents sont nombreux et convergents. Dans la majorité des cas, les objectifs affichés ne sont pas atteints, tandis que les effets réels — fragmentation du pouvoir, violences prolongées, chaos institutionnel — s’installent durablement. L’efficacité stratégique de ces interventions relève davantage du mythe que de l’analyse empirique.

 

Normalisation de l’illégalité

Cette réalité rend d’autant plus frappante l’absence quasi totale de débat public aux États-Unis sur la légalité de l’intervention. Aucun questionnement sérieux n’a émergé dans les grands médias. La question pourtant élémentaire de la conformité de cette action avec le droit international est évacuée, comme si elle était devenue secondaire, voire inconvenante.

Cette omerta médiatique contribue à transformer l’illégalité en option politique ordinaire. Lorsqu’une violation flagrante du droit international n’est plus nommée comme telle, elle cesse progressivement d’apparaître comme une transgression. Elle devient un outil parmi d’autres dans l’arsenal de la politique étrangère.

 

Paralysie institutionnelle et irresponsabilité politique

Cette normalisation s’accompagne d’une paralysie institutionnelle tout aussi préoccupante. Le Congrès, censé incarner le contrôle démocratique sur l’usage de la force, apparaît incapable de jouer son rôle. Les décisions engageant potentiellement la stabilité mondiale sont prises par l’exécutif dans un vide de responsabilité politique.

L’absence de débat interne affaiblit toute possibilité de correction démocratique. Elle transforme des choix stratégiques majeurs en actes unilatéraux dépourvus de légitimation réelle, tout en réduisant la capacité de la société américaine à exercer un contrôle sur sa propre politique étrangère.

 

L’abdication européenne face à la loi du plus fort

La réaction européenne constitue un autre révélateur majeur de la crise actuelle. Loin de jouer un rôle de contrepoids, les gouvernements européens se sont contentés de déclarations vagues appelant à la stabilité, sans condamnation claire d’une violation pourtant manifeste de la Charte des Nations unies.

Ce silence n’est pas neutre. Il traduit un renoncement profond à l’idée même d’un ordre international fondé sur des règles. Plus encore, il révèle une vassalisation stratégique assumée. Les principes juridiques sont invoqués de manière sélective, selon l’identité de l’acteur concerné.

 

Le droit comme instrument à géométrie variable

Lorsqu’il s’agit d’adversaires désignés, le langage du droit est mobilisé avec vigueur. Les concepts de souveraineté, de légalité et de respect des normes internationales sont brandis comme des évidences morales. Lorsqu’il s’agit des États-Unis, ce langage disparaît.

Cette asymétrie n’échappe pas au reste du monde. Elle mine durablement la crédibilité du discours occidental et alimente l’idée que le droit international n’est plus un cadre commun, mais un outil de domination réservé à certains usages.

 

Inversion morale et dérive symbolique

L’attribution d’un prix Nobel de la paix à une personnalité ayant publiquement appelé à une intervention militaire américaine contre le Venezuela illustre de manière presque caricaturale cette inversion morale. Ce qui était conçu comme une récompense pour la promotion de la paix devient un instrument de légitimation de la guerre.

Cette dérive symbolique accompagne la dérive politique. Elle contribue à dissoudre les repères normatifs et à rendre indistinctes les notions mêmes de paix, de droit et de légalité. Lorsque la guerre peut être célébrée au nom de la paix, toute distinction morale s’effondre.

 

ONU marginalisée, retour à l’arbitraire

Dans ce contexte, l’Organisation des Nations unies apparaît de plus en plus marginalisée. Créée pour prévenir le retour des catastrophes du premier XXᵉ siècle, elle est contournée, affaiblie, parfois délibérément sabotée par les grandes puissances lorsque ses principes deviennent contraignants.

La situation rappelle celle de la Société des Nations à la veille de la Seconde Guerre mondiale : une institution encore debout formellement, mais privée de toute capacité réelle à contenir les logiques impériales. À l’ère nucléaire, cette impuissance est particulièrement inquiétante.

 

L’un des piliers idéologiques mobilisés pour justifier les interventions occidentales repose sur une équation présentée comme évidente : la démocratie serait naturellement porteuse de paix. Cette croyance, largement répandue dans le discours politique contemporain, ne résiste ni à l’examen historique ni à l’analyse empirique.

Athènes, souvent célébrée comme la matrice de la démocratie, fut également une puissance impérialiste. Elle mena des guerres répétées, imposa sa domination à d’autres cités et s’engagea dans l’expédition de Syracuse, aventure militaire démesurée qui précipita son effondrement stratégique. Loin d’être une anomalie, ce précédent illustre une constante : la démocratie n’abolit pas la logique de puissance, elle peut en devenir le vecteur.

 

Les démocraties impériales dans l’histoire moderne

Ce schéma se reproduit à l’époque moderne. Au XIXᵉ siècle, la Grande-Bretagne, alors considérée comme la démocratie la plus avancée de son temps, bâtit son empire par la guerre, la coercition et la domination économique. La démocratie parlementaire ne constitua nullement un frein à l’expansion impériale ; elle en fournit le cadre institutionnel et idéologique.

Le XXᵉ siècle prolonge cette logique à une échelle accrue. Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis émergent comme la puissance dominante aspirant à succéder à l’empire britannique. Cette période est marquée par une multiplication des guerres dites « de choix » et par près d’une centaine d’opérations de changement de régime, inscrivant la guerre dans un état quasi permanent.

 

La démocratie comme langage de légitimation

Dans ce contexte, la démocratie ne fonctionne pas comme un principe de modération, mais comme un langage de légitimation. Elle permet de présenter des interventions militaires comme des entreprises morales, voire altruistes. Défense des droits humains, promotion de la liberté, protection des peuples opprimés : ces récits masquent rarement les objectifs stratégiques sous-jacents.

Ce renversement sémantique rappelle une construction orwellienne dans laquelle les mots sont inversés pour neutraliser leur sens. La guerre devient un vecteur de paix, la coercition une forme de libération, et la destruction d’États souverains une étape nécessaire vers la démocratie.

 

Iran et Venezuela : une logique structurelle

Le cas iranien illustre de manière exemplaire cette logique de long terme. L’ingérence américaine ne débute pas avec les tensions contemporaines, mais en 1953, lorsque le gouvernement démocratiquement élu de Mohammad Mossadegh est renversé pour avoir affirmé que le pétrole iranien devait appartenir à l’Iran.

Depuis lors, sanctions économiques, pressions diplomatiques et tentatives de déstabilisation se succèdent. Lorsque l’Iran accepte un accord destiné à démontrer la limitation de son programme nucléaire, celui-ci est rejeté. La diplomatie devient un obstacle, non un outil. L’objectif n’est pas la non-prolifération, mais l’affaiblissement structurel du régime.

Le Venezuela obéit au même schéma. Les contextes diffèrent, mais la logique reste identique : empêcher un État souverain de contrôler ses ressources et sa trajectoire politique en dehors de l’orbite américaine.

 

Escalade permanente et marginalisation de l’ONU

Cette stratégie s’inscrit dans un contexte de marginalisation croissante des institutions internationales. L’Organisation des Nations unies est contournée dès lors que ses principes entrent en contradiction avec les objectifs stratégiques américains. Les résolutions sont ignorées, les mécanismes juridiques neutralisés, la Charte traitée comme un document optionnel.

La situation rappelle dangereusement celle de la Société des Nations dans les années 1930 : une institution encore existante sur le plan formel, mais privée de toute capacité réelle à contraindre les grandes puissances. À l’ère nucléaire, cette impuissance est particulièrement alarmante.

 

Ukraine, Venezuela : une même logique de puissance

La guerre en Ukraine ne peut être comprise comme un événement isolé. Elle s’inscrit dans un projet américain de long terme visant à intégrer ce pays dans l’orbite militaire occidentale, en dépit des avertissements répétés sur ses conséquences pour la stabilité régionale.

Comparer l’Ukraine et le Venezuela ne revient pas à effacer les différences de contexte, mais à reconnaître une logique commune : dans les deux cas, des projets géopolitiques de longue durée ont été poursuivis en dehors des mécanismes de sécurité collective, au nom de l’expansion stratégique.

 

L’anarchie internationale comme horizon

Lorsque les règles cessent d’être universelles, elles cessent d’être des règles. Chaque violation crée un précédent, chaque précédent affaiblit un peu plus les mécanismes de retenue collective. À l’ère nucléaire, cette dynamique est particulièrement dangereuse.

La croyance selon laquelle la supériorité militaire pourrait compenser l’effondrement du droit international relève d’une illusion. L’intervention au Venezuela apparaît ainsi non comme une exception, mais comme un symptôme avancé d’une dérive globale : effondrement des contre-pouvoirs internes, abandon du multilatéralisme, normalisation de la coercition.

 

Un avertissement historique

L’histoire montre que les périodes marquées par l’effondrement des règles communes et la montée d’une brutalité impériale finissent rarement sans catastrophes majeures. Les institutions internationales n’ont pas été créées par naïveté, mais par lucidité tragique, après des décennies de guerres dévastatrices.

Les vider de leur substance, les instrumentaliser ou les contourner revient à répéter les erreurs les plus coûteuses du passé, dans un monde où les conséquences seraient incomparablement plus graves. La question n’est plus celle de l’avantage tactique immédiat, mais de la capacité du système international à survivre à la disparition des principes censés empêcher la guerre totale.

 

Eliot M. RYDER -  (d’après Jeffrey Sachs: U.S. Attacks Venezuela & Kidnaps President Maduro - 04.01.26)

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Neutralisation de Nicolás Maduro

4 Janvier 2026, 01:38am

Publié par Louis GIROUD

Un coup de force aux conséquences mondiales

 

La capture du président vénézuélien Nicolás Maduro par des forces américaines, constitue un événement d’une portée exceptionnelle. Par son caractère spectaculaire, cette opération marque une inflexion nette dans l’ordre international contemporain. Elle met en lumière le retour assumé de logiques de puissance directe, au moment même où les cadres juridiques multilatéraux apparaissent fragilisés, contestés ou contournés.

L’arrestation d’un chef d’État en exercice par une puissance étrangère, en dehors de tout mandat explicite émanant d’une instance internationale, constitue un fait rare dans l’histoire récente des relations internationales. Elle rompt avec les usages diplomatiques contemporains, même dans un contexte de tensions extrêmes.

 

Une opération inscrite dans une stratégie préparée de longue date

Contrairement à l’hypothèse d’une décision improvisée, l’intervention apparaît comme l’aboutissement d’une stratégie construite sur plusieurs mois. Dès la fin de l’année 2025, une concentration progressive de moyens navals américains avait été observée dans la région caraïbe. Porte-avions, bâtiments de projection et unités de soutien se rapprochaient des côtes vénézuéliennes, laissant entrevoir une montée en pression graduelle. Officiellement présentée comme une action de lutte contre le narcotrafic et de défense des principes démocratiques, cette stratégie s’inscrivait dans une logique plus large d’isolement, d’affaiblissement et, à terme, de neutralisation du pouvoir en place à Caracas.

 

Le Venezuela, carrefour énergétique mondial sous tutelle américaine

Pour comprendre la portée réelle de l’événement, il est indispensable de replacer le Venezuela dans son histoire énergétique de long terme. Le pays détient les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, devant l’Arabie saoudite, même si leur exploitation présente des contraintes techniques plus complexes. Cette richesse a façonné, tout au long du XXᵉ siècle, les relations du Venezuela avec les grandes puissances, en particulier les États-Unis.

 

Durant des décennies, le pays fut dirigé par des gouvernements officiellement élus mais étroitement alignés sur les intérêts américains. Ces administrations garantissaient un accès privilégié aux ressources pétrolières nationales, au bénéfice des compagnies étrangères, en échange d’un soutien politique, économique et sécuritaire. Le Venezuela fonctionnait alors comme un État rentier sous tutelle, offrant une stabilité institutionnelle apparente, mais reposant sur une légitimité populaire fragile. Ce système profitait conjointement à une oligarchie locale et à des intérêts extérieurs, tandis qu’une large partie de la population demeurait marginalisée. Le pouvoir, souvent contesté, vivait dans la crainte permanente de soulèvements, de coups d’État ou d’assassinats politiques, révélant le caractère exogène et vulnérable de ces régimes. Plusieurs de ces dirigeants finirent discrédités, poursuivis ou contraints à l’exil, certains trouvant refuge aux États-Unis après leur chute.

 

La rupture chaviste et la fin d’un ordre établi

C’est dans ce contexte qu’Hugo Chávez accède au pouvoir à la fin des années 1990. Son arrivée ne relève ni de l’accident ni d’un simple basculement idéologique, mais de l’aboutissement de décennies de frustrations sociales et politiques accumulées. En renforçant la nationalisation du secteur énergétique et en affirmant une souveraineté économique assumée, Chávez rompt explicitement avec l’ordre ancien.

Cette politique met fin à l’ère des dirigeants perçus par une partie importante de la population comme des gestionnaires sous tutelle, davantage redevables à des intérêts étrangers qu’à leur propre société. La relation entre Caracas et Washington s’en trouve durablement transformée, inaugurant une hostilité structurelle qui ne se résorbera pas avec la disparition de Chávez.

Ses successeurs, dont Nicolás Maduro, s’inscrivent dans cette continuité, avec des styles et des capacités politiques différentes, mais en maintenant l’orientation fondamentale de souveraineté sur les ressources stratégiques.

 

Ressources, souveraineté et perception américaine contemporaine

Dans ce cadre historique, certaines déclarations du président américain prennent une signification particulière. À plusieurs reprises, Donald Trump a résumé la situation en affirmant que le Venezuela aurait « volé » ou « confisqué » le pétrole des États-Unis. Si la formule relève de la rhétorique, elle révèle néanmoins une conception persistante selon laquelle l’accès privilégié aux ressources énergétiques vénézuéliennes constituait un état de fait antérieur, désormais remis en cause.

Ces propos traduisent une vision patrimoniale des ressources stratégiques, où la réaffirmation de la souveraineté nationale est perçue non comme un droit, mais comme une rupture illégitime d’un ordre tacite. L’arrestation de Nicolás Maduro entre ainsi dans une continuité historique marquée par la volonté de restaurer un contrôle stratégique jugé perdu.

 

Une remise en cause explicite du cadre juridique international

Sur le plan du droit international, l’opération pose des questions fondamentales. Le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États demeure l’un des piliers de l’ordre international issu de l’après-guerre. Toute intervention armée légitime devrait, en théorie, être validée par le Conseil de sécurité des Nations unies, ce qui n’a pas été le cas.

En procédant de manière unilatérale, les États-Unis se situent en dehors des mécanismes multilatéraux reconnus. Cette décision contribue à fragiliser un cadre juridique déjà éprouvé par les crises récentes et renforce l’idée d’un retour à des rapports de force directs entre puissances.

 

Un double standard occidental mis en lumière

L’affaire vénézuélienne met également en évidence les tensions internes du discours occidental sur la démocratie, l’État de droit et le respect de la souveraineté. Les principes invoqués pour justifier certaines interventions apparaissent appliqués de manière variable, selon les priorités stratégiques et les alliances en place.

Cette sélectivité nourrit un scepticisme croissant, notamment dans de nombreuses régions du monde non occidentales, quant à l’universalité réelle des normes promues par les puissances occidentales.

 

Répercussions globales et recomposition des alliances

La capture de Nicolás Maduro intervient dans un contexte diplomatique particulièrement sensible. Quelques heures auparavant, une délégation chinoise de haut niveau était reçue à Caracas afin de réaffirmer le soutien de Pékin au Venezuela, notamment sur le plan énergétique. L’opération américaine constitue, de ce point de vue, un signal direct adressé à la Chine.

La Russie et l’Iran, également partenaires de Caracas, perçoivent cet événement comme un précédent préoccupant. À court terme, il pourrait accélérer le resserrement des coopérations entre plusieurs puissances non occidentales, contribuant à une polarisation accrue du système international.

 

Une Europe reléguée à un rôle d’observateur

Les réactions européennes sont restées timides… L’Union européenne, s’est confinée dans la langue de bois pour lancer des appels au calme et au respect des principes internationaux. Cette posture souligne les limites structurelles de l’Europe comme acteur géopolitique indépendant, dans un contexte où les grandes puissances privilégient des stratégies unilatérales.

Pour un lectorat suisse ou international, cette situation illustre également la difficulté persistante à défendre un multilatéralisme effectif face à la montée des politiques de puissance.

 

Instabilité interne et risques régionaux

Au Venezuela, la neutralisation du président ouvre une phase d’incertitude profonde. Si des mécanismes constitutionnels de succession existent, toute transition perçue comme imposée de l’extérieur comporte un risque réel de fragmentation politique et sociale. Le chavisme conserve une base populaire significative, et toute tentative de reconfiguration brutale du pouvoir pourrait entraîner une déstabilisation durable, voire un conflit interne. Les conséquences d’une telle instabilité dépasseraient largement les frontières du pays, affectant l’ensemble de la région.

 

Un signal lourd de conséquences pour l’ordre mondial

Plus largement, l’affaire vénézuélienne se range dans une tendance globale caractérisée par l’érosion des cadres multilatéraux et la réaffirmation de la force comme instrument central des relations internationales. Elle illustre un monde où la logique du droit cède progressivement le pas à celle de la puissance, et où chaque crise locale est susceptible de produire des répercussions globales.

 

Louis GIROUD

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Le Vénézuela, nouvel épicentre d’un affrontement géopolitique

3 Janvier 2026, 22:46pm

Publié par Louis GIROUD

Les États-Unis, champions des changements de régime

 

Les États-Unis ont lancé une intervention militaire contre le Venezuela, une opération présentée officiellement comme une lutte contre les trafiquants de drogue, mais qui dissimule en réalité une justification géostratégique ciblée, fondée sur la défense des intérêts nationaux américains. Selon le discours tenu dans les médias par Donald Trump, il s’agirait d’une action dirigée contre des réseaux de narcotrafic. Mais au-delà de ces gesticulations officielles, une analyse sérieuse ne résiste pas à de tels arguments, largement fallacieux. Il s’agit bien plutôt d’une opération relevant pleinement de la sphère d’influence américaine, dans la continuité de la doctrine de Monroe.

Des frappes ont notamment touché la capitale, Caracas, causant des pertes militaires, tandis que le président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse auraient été directement visés. La motivation centrale est classique: le Venezuela représenterait une menace pour les intérêts stratégiques des États-Unis, notamment en raison de ses relations étroites avec la Chine et la Russie.

 

Les lois de la puissance et la fin des illusions morales

Cette intervention illustre une règle constante des relations internationales: les grandes puissances défendent militairement leurs zones d’influence lorsqu’elles estiment leurs intérêts menacés. Le droit des peuples, invoqué à géométrie variable, s’efface alors derrière les impératifs stratégiques.

Ce schéma peut être mis en parallèle avec la situation en Ukraine. La Russie affirme que l’expansion de l’OTAN constitue une menace directe pour sa sécurité et a justifié son intervention par une «opération militaire spéciale». Les États-Unis, de leur côté, ont adopté un raisonnement comparable dans le cas du Venezuela.

Dans les deux situations, les principes moraux et juridiques sont ajustés aux intérêts du moment. Ce ne sont pas les droits des peuples qui dictent l’action, mais la logique brute de la puissance.

 

Un double standard médiatique assumé

L’un des points les plus sensibles concerne le traitement médiatique différencié de ces conflits. L’intervention américaine au Venezuela est présentée comme fondamentalement différente de celle menée par la Russie en Ukraine. Cette distinction repose moins sur des critères juridiques objectifs que sur l’image des dirigeants concernés et leur place dans l’imaginaire politique occidental.

Maduro, figure peu appréciée en Europe, est aisément qualifié de dictateur illégitime. À l’inverse, les justifications américaines bénéficient d’une indulgence médiatique manifeste. Pourtant, sur le plan strictement géopolitique, les mécanismes à l’œuvre sont similaires: lorsqu’une grande puissance se sent menacée, elle agit, puis adapte a posteriori son discours moral.

 

Un monde dangereux et instable

En réalité, ce qui inquiète, c’est l’entrée du monde dans une phase de grande instabilité. Après trente ans de domination unipolaire américaine, cet ordre est désormais contesté. Plus on s’éloigne des frontières des États-Unis, plus leur capacité à imposer leur volonté s’affaiblit.

Cette recomposition explique la volonté américaine de désengagement relatif en Ukraine et la recherche d’un apaisement avec la Russie, afin d’éviter un rapprochement stratégique trop étroit entre Moscou et Pékin. La Chine — et en particulier la question de Taïwan — demeure le véritable rival stratégique à long terme. Dans ce contexte, l’Amérique latine redevient une zone prioritaire de la sphère d’influence américaine. Le Venezuela, riche en ressources et étroitement lié à la Russie et à la Chine, cristallise ces tensions. Les arguments avancés — lutte contre la drogue, défense de la démocratie, sécurité nationale — relèvent d’une stratégie de mise en récit destinée à orienter et façonner l’opinion publique à grande échelle.

 

Logique des grandes puissances et fin des illusions morales

Il convient de rappeler que, du côté russe, l’objectif fondamental était d’empêcher l’extension de l’OTAN en Ukraine. Il importe également de souligner que l’Ukraine constitue un espace historiquement et stratégiquement sensible pour la Russie, marqué par des liens politiques, culturels et sécuritaires profonds. L’intégration de ce territoire dans la sphère d’influence occidentale, accompagnée par l’OTAN, aurait représenté un facteur de déstabilisation majeur pour l’ensemble de la région.

 

Dans cette optique, les stratégies américaines peuvent être perçues comme conscientes de cette fragilité. Les États-Unis auraient identifié l’Ukraine comme un point névralgique de la stabilité régionale, précisément parce que le président russe, Vladimir Poutine, est présenté comme un dirigeant indépendant, peu enclin à se laisser « éduquer » ou contraindre par des puissances extérieures, et fermement attaché à la défense des intérêts nationaux russes. Cette posture rend les relations avec d’autres grandes puissances inévitablement conflictuelles et tendues.

 

Les grandes puissances et le droit des Nations unies aux oubliettes

Constatons désormais que les grandes puissances agissent en fonction de leurs intérêts économiques et de sécurité, sans se plier aux normes habituellement exigées des États plus faibles. Les États-Unis comme la Russie interviennent militairement lorsque leurs intérêts sont en jeu. Ces interventions peuvent être justifiées par des récits officiels ou, parfois, par des arguments mensongers, mais elles poursuivent toujours le même objectif: défendre et optimiser leurs propres intérêts.

 

À ce titre, il convient de rejeter toute lecture strictement morale des conflits et d’écarter toute approche moraliste consistant à désigner un «camp du bien» et un «camp du mal». L’inverse reviendrait à condamner certaines interventions tout en en excusant d’autres. Dans les faits, la différence de traitement au sein de la «communauté occidentale» est criante: le changement de régime au Venezuela tend à être implicitement légitimé, à l’inverse de l’intervention russe en Ukraine, jugée moralement inacceptable par de nombreux responsables occidentaux.

 

Le droit des peuples et l’incohérence occidentale

Dans cette logique, si les Européens appliquaient de manière constante et cohérente le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ils devraient également envisager des mesures à l’encontre des États-Unis pour certaines de leurs actions, notamment vis-à-vis du Venezuela. Or, aucune sanction n’est aujourd’hui envisagée contre Washington, alors même que certaines de ses interventions peuvent être considérées comme tout aussi contraires à ce principe.

 

Il en découle que les sanctions imposées à la Russie relèvent moins d’une application uniforme du droit international que d’un choix politique et idéologique assumé. Cette asymétrie révèle une lecture sélective des normes juridiques internationales, à laquelle contribuent l’Union européenne et une partie de ses relais médiatiques, en particulier dans l’espace transatlantique germanophone, participant ainsi à une interprétation partielle des conflits internationaux.

 

Le point de vue suisse : une neutralité à géométrie variable

Il est difficile de ne pas constater qu’au regard des événements récents, la Suisse se trouve dans une situation d’ambiguïté stratégique. En toute logique, elle devrait, a minima, condamner l’intervention américaine au Venezuela ou, à défaut, envisager des mesures comparables à celles adoptées dans d’autres contextes. Or, une telle hypothèse apparaît largement irréaliste et politiquement inconcevable.

 

Cette situation met en lumière l’erreur majeure commise par les autorités suisses lorsqu’elles ont choisi de s’engager aussi nettement en faveur de l’Ukraine et de s’aligner politiquement sur un régime de sanctions dirigé contre la Russie. Ce positionnement fragilise la cohérence de la posture traditionnelle de neutralité helvétique. Il serait cohérent que la Suisse revienne à ses fondamentaux, en réaffirmant une neutralité pleine et entière: absence de participation militaire, refus des sanctions économiques, et maintien d’une distance claire vis-à-vis des guerres par procuration et des affrontements économiques entre grandes puissances. Cette neutralité constitue historiquement une condition essentielle de crédibilité, de stabilité et de sécurité pour un petit État évoluant dans un environnement dominé par des acteurs nettement plus puissants.

En tant que citoyen ou responsable politique, chacun peut condamner moralement les actions de dirigeants étrangers, qu’il s’agisse de Donald Trump au Venezuela ou de Vladimir Poutine en Ukraine. En revanche, en tant qu’État, la Suisse devrait s’abstenir de juger et se concentrer sur une posture neutre, calme et cohérente.

 

Les États-Unis, champions des changements de régime

Il est établi que les États-Unis ont historiquement joué un rôle central dans les politiques de renversement de régimes jugés indésirables, souvent justifiées au nom de valeurs universelles, mais répondant avant tout à la défense de leurs propres intérêts stratégiques. Les exemples de l’Irak sous Saddam Hussein, de la Libye sous Mouammar Kadhafi, ou plus largement de certaines interventions en Afrique du Nord, illustrent cette dynamique. Ces opérations ont fréquemment débouché sur des situations de chaos durable, favorisant l’instabilité régionale et la montée du terrorisme, notamment avec l’émergence de groupes tels que l’organisation État islamique.

Cette logique interventionniste est en grande partie portée par des courants néo-conservateurs influents, présents aussi bien au sein du Parti républicain que du Parti démocrate. Si Donald Trump a cherché à s’en démarquer sur le plan rhétorique, ses décisions relèvent néanmoins davantage d’un pragmatisme fondé sur la défense des intérêts américains que d’un renoncement réel à cette tradition interventionniste.

 

Limites et spécificités de l’action russe

À l’inverse, la Russie semble éprouver des difficultés à mener à terme ce type d’action sans susciter une réprobation internationale immédiate. La question est historiquement sensible, notamment au regard de l’héritage soviétique : Budapest en 1956 et la Tchécoslovaquie en 1968 demeurent des références marquantes dans la mémoire collective internationale.

 

S’agissant de l’Ukraine, même si un changement de régime a pu être envisagé à Kiev, les tentatives en ce sens ont échoué. L’hypothèse d’une opération rapide visant à neutraliser le pouvoir en place aurait été mal exécutée et s’est heurtée à des résistances inattendues. À cela s’ajoute la dimension émotionnelle et historique de la relation entre la Russie et l’Ukraine. Pour une part significative de la population russe, l’Ukraine demeure perçue comme un espace intimement lié à l’histoire et à l’identité nationales. Cette perception contribue à expliquer, au moins en partie, le soutien dont bénéficie Vladimir Poutine au sein de l’opinion publique russe.

 

Humilité, ignorance et refus de l’illusion de toute-puissance

L’histoire du monde apparaît avant tout comme une chronique d’incompréhensions. Pourtant, il existe toujours des individus convaincus de tout savoir, tout en se révélant incapables d’écouter réellement. Dans le contexte contemporain, « entendre » — au sens d’accueillir les arguments adverses, de prendre en compte les réalités culturelles ou d’appréhender des logiques géopolitiques différentes — devient de plus en plus difficile, voire socialement disqualifié.

 

La neutralité suisse comme éthique politique

Il convient de le rappeler avec clarté : la neutralité suisse, telle qu’elle est inscrite dans les principes fondamentaux de l’État, ne constitue pas uniquement une posture stratégique, mais une discipline morale et politique. Elle confère à la Suisse une capacité de modération indispensable dans un monde marqué par les excès, les passions idéologiques et les affrontements de puissances.

Or, il est préoccupant de constater avec quelle légèreté les autorités actuelles semblent considérer les combats menés par les générations précédentes pour préserver la souveraineté et l’indépendance du pays.

 

Louis GIROUD

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Bilatérales II: La soupe à la grimace

3 Janvier 2026, 15:37pm

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Désinformation et complotisme, mettons les choses au clair !

2 Janvier 2026, 11:52am

Publié par Louis GIROUD

De nos jours, la désinformation ne se définit plus par le mensonge, mais par la non-conformité au récit dominant. Des faits exacts, documentés et contextualisés sont aujourd’hui disqualifiés non parce qu’ils seraient faux, mais parce qu’ils dérangent. Sous couvert de lutte contre la désinformation, un nouveau mécanisme s’est imposé: l’anathème remplace le débat, et l’invisibilisation tient lieu de réfutation.

Dans l’évolution de la haine lexicale, il y a désormais des mots simples qui tuent. Qui ne disent rien, mais ravagent tout. Des mots-réflexes, que l’on plaque sur des écrits et des auteurs pour les faire taire, on les injecte dans la parole pour l’étouffer dans l’œuf.

« Complotiste », n’est plus un adjectif. C’est une arme. Mieux: un dispositif automatique de désactivation critique. Vous posez une question ? Complotiste. Vous mettez en doute ? Complotiste.

 

«Désinformation» c’est encore plus vite dit, plus clair: c’est ce qui est «faux» selon la pensée officielle. Sauf qu’aujourd’hui le masque est tombé, les faits prouvent que c’est l’inverse…

 

Vous respirez de travers ? Fasciste, populiste, complotiste. L’ordre importe peu. La fonction reste la même: au mieux botter en touche, au pire disqualifier.

 

Nous sommes entrés dans l’ère des trinités inversées. À la sainte Trinité du dogme se substitue celle du soupçon contrôlé: « fascisme » pour la diabolisation historique, « populisme » pour la dipravation sociale, « complotisme  » pour l’excommunication mentale.

Chacun de ces termes est vidé de sens mais chargé d’énergie répressive. Ils n’éclairent rien: ils désignent. Ils ne débattent pas : ils frappent.

 

Faire passer la soumission pour de la lucidité

Le fascisme, aujourd’hui, est une brume utile, un hologramme de l’adversaire qu’on projette sur n’importe quelle critique. Le populisme, une injure que l’on adresse à quiconque ose évoquer le mot « peuple » sans rire. Quant au complotisme, c’est la cerise paranoïde sur le gâteau de l’autocensure. Ne vous y trompez pas: ces mots ne sont pas choisis au hasard. Ils sont les balises langagières d’un système qui veut faire passer la soumission pour de la lucidité, l’aveuglement pour du progrès, la passivité pour de la responsabilité.

 

Un terme admirable de souplesse idéologique

Le mot-clef « complotiste » permet de regrouper dans un même sac les cinglés qui voient des reptiliens dans les loges maçonniques et les gens tout à fait rationnels qui, par exemple, se demandent si l’OTAN n’aurait pas, par hasard, un agenda stratégique au Moyen-Orient.

Le génie du mot, c’est l’amalgame. L’amalgame comme méthode de gouvernement. Vous parlez d’intérêts convergents entre grandes entreprises pharmaceutiques et décisions politiques ? Reptilien ! Vous vous interrogez sur les liens entre Bilderberg, Davos et l’effondrement méthodique des souverainetés nationales ? Terre plate ! Vous évoquez les incohérences de la communication gouvernementale sur les crises successives ? Atlantide !

Le conspirationniste de service, tel que les médias nous le peignent, est un personnage de BD. Cagoule noire, carte du monde aux murs, compas, laser, œil de Sauron. Il ne dort jamais. Il fait des flèches rouges entre Rockefeller, Soros, les Templiers et le Covid. Il voit des signes partout. Il est la caricature parfaite de celui qu’on pourra immédiatement tourner en dérision. Et grâce à lui, toutes les vraies questions deviennent illégitimes par contamination symbolique.

 

De vrais complots, il y en a pourtant...

Leur existence est même une constante historique. Le Watergate n’est pas une hallucination. Le plan Condor, non plus. Le Gladio italien, les manipulations de la CIA, les opérations sous faux drapeau: rien de tout cela n’est une lubie de forums. Mais dès que la dissimulation sort du champ des aveux autorisés, dès qu’elle concerne les intérêts en cours et non ceux du passé, elle devient taboue.

 

Le problème, ce n’est pas l’existence des complots: c’est le monopole de la parole sur les complots. Il y a des complots légitimes — ceux qu’on désigne une fois qu’ils sont morts —, et des complots illégitimes — ceux qu’on soupçonne tant qu’ils vivent. Le passé est conspirationniste, le présent est pur. C’est le dogme.La meilleure preuve que ce mot est une étiquette totalitaire, c’est son usage systématique pour faire taire et non pour réfuter. Un complotiste ne se combat pas: on le montre du doigt. Il ne s’interroge pas: il délire. Il ne doute pas: il subvertit. Il ne pense pas: il se contamine. Et par conséquent, il est excommunié. Déplateformé. Invisibilisé.

 

Il faudrait pourtant rappeler une évidence: l’histoire de notre époque n’est pas un roman d’Agatha Christie. Ce n’est pas Hercule Poirot contre Ernst Stavro Blofeld. Non. C’est un foutoir complexe de luttes de classes, d’aveuglements collectifs, de volontés de puissance, de coïncidences heureuses ou tragiques, de conflits d’intérêts, de calculs cyniques, d’occasions ratées, de brutalités inattendues.

 

Ceux qui racontent et font le temps ne sont pas des gens en capes noires avec des signes occultes. Ce sont des diplômés d’HEC, des communicants de la Commission européenne, des lobbyistes en costume Hugo Boss, des journalistes d’éditorial sur canapé, des experts en développement durable à cravate rayée. Des gens polis, raisonnables, diplômés, polyglottes. C’est ça, la vraie fabrique du monde.

 

Ils n’ont pas besoin de conspirer. Ils pensent tous la même chose. Ils viennent des mêmes écoles, lisent les mêmes rapports, épousent les mêmes valeurs, consomment les mêmes platitudes. Ils croient à la démocratie comme on croit à l’hygiène : par habitude. Ils n’ont pas besoin de se réunir pour agir ensemble. Ils sont la convergence incarnée. Le complot n’est pas dans la réunion : il est dans la structure. C’est ce qu’Orwell aurait désigné comme le masque souriant de la servitude volontaire.

 

À force de disqualifier  la critique, le pouvoir creuse sa tombe rhétorique

Ceux qui dénoncent les complotistes en meute sont souvent les vrais complices des systèmes les plus opaques. Et leur arme préférée, c’est l’accusation préventive. Vous osez penser contre la doxa ? Vous êtes déjà coupable. Vous êtes l’infecté. L’agent dormant. Le fasciste qui s’ignore. Le populiste rampant. Le conspirationniste par simple friction d’intelligence.

 

Mais ce temps touche à sa fin. Car trop d’abus tue l’abus. Trop de suspicion tue le soupçon. À force de disqualifier tout discours critique par la terreur lexicale, le pouvoir finit par creuser sa propre tombe rhétorique. Et le mot « complotiste » glisse maintenant sur les murs comme une vieille affiche arrachée.

 

Les jeunes générations, elles, rient. Elles répondent: « Oui, je suis complotiste. Parce que je ne suis pas un abruti. » Et elles n’ont pas tout à fait tort. Elles sentent, d’instinct, que le réel est piégé, que le langage est confisqué, que la vérité est privatisée. Alors elles se retournent, elles cherchent ailleurs, elles creusent. Parfois, elles tombent dans des trous. Mais au moins, elles cherchent.

 

Et si nous ne rouvrons pas les espaces de contestation intelligente, structurée, non hallucinée, alors nous n’aurons bientôt plus que les hallucinations. Nous aurons les sectes, les délires, les violences, les monologues sanglants. Ce que le pouvoir appelle « rationalité » n’est souvent qu’une cage. Et ce que le peuple appelle « complot » est souvent un cri contre la cage. Ce cri, il faut l’écouter. Non pour lui donner raison à tout prix. Mais pour qu’il ne se transforme pas en hurlement.

 

Louis GIROUD

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La liberté d’expression et ses ennemis

2 Janvier 2026, 11:48am

Publié par Eliot M. Ryder

Lorsque la désinformation change de camp...

 

De nos jours, la désinformation ne se définit plus par le mensonge, mais par la non-conformité au récit dominant. Des faits exacts, documentés et contextualisés sont aujourd’hui disqualifiés non parce qu’ils seraient faux, mais parce qu’ils dérangent. Sous couvert de lutte contre la désinformation, un nouveau mécanisme s’est imposé: l’anathème remplace le débat, et l’invisibilisation tient lieu de réfutation.

La liberté d’expression et ses ennemis

Des médias indépendants comme «Consortium News», ainsi que des auteurs tels que Julian Assange, Patrick Lawrence ou Jacques Baud, ont été frappés non pour désinformation, mais pour avoir mis en cause des récits officiellement sanctuarisés. Dans ce renversement orwellien, ceux qui prétendent lutter contre la désinformation en deviennent les principaux producteurs.

Ce déplacement est décisif: la question n’est plus de savoir ce qui est vrai ou faux, mais ce qui est autorisé à être dit.

«Consortium News» est l’un des plus anciens médias indépendants américains (fondé en 1995 par Robert Parry, ancien journaliste d’investigation de l’Associated Press).

 

Caractéristiques clés du média:

journalisme d’enquête long format; critique documentée de la politique étrangère américaine; défense du droit international; scepticisme constant vis-à-vis des récits officiels (Irak, Syrie, Ukraine, Gaza, Russiagate, etc.).

«Consortium News» ne pratique pas la désinformation factuelle; cite ses sources; publie des auteurs expérimentés (anciens diplomates, officiers, universitaires); mais conteste la narration dominante occidentale.

Or, aujourd’hui, ce n’est plus la véracité qui détermine la visibilité, mais la conformité narrative.

C’est ce positionnement qui le place hors du “périmètre autorisé», dit mainstream.

 

Le cas de l’auteur «Patrick Lawrence»

Le journaliste Patrick Lawrence n’est pas un marginal. C’est un ancien correspondant de l’International Herald Tribune. Il est journaliste “mainstream” de formation.

Son écriture se veut rigoureuse et résolument non «complotiste»; ses critiques sont rigoureuses, argumentées, jamais hystériques. Ce qui le rend problématique n’est pas ce qu’il invente, mais ce qu’il relie.

Il fait trois choses devenues «interdites»: il historicise (Ukraine, OTAN, Israël, l’empire américain). Il nomme les responsabilités occidentales et refuse le lexique moral imposé (“agression non provoquée”, “ordre fondé sur des règles”, etc.).

Dans le système actuel, cela suffit à basculer dans la catégorie “désinformation”, même lorsque les faits sont précis, exacts.

 

Le rôle de Facebook et des autres réseaux sociaux

Facebook (comme X, YouTube, Google News) fonctionne selon trois couches de censure:

a) La censure algorithmique invisible, baisse de portée, impossibilité de repartager, liens bloqués sans notification, shadow banning. C’est ce que décrivent les lecteurs de Consortium News.

b) Les listes noires réputationnelles. Des médias comme Consortium News sont classés “problématiques” par des organismes type NewsGuard, et sont signalés comme “à risque informationnel”, rétrogradés dans les flux. Aucune interdiction officielle. Juste une asphyxie progressive.

c) Externalisation morale - Les plateformes disent: “Nous ne censurons pas, nous luttons contre la désinformation.”

Mais la définition de la désinformation est politique, non factuelle.

Le point clé: le “camp de la vérité” n’existe plus comme espace neutre

Ce “camp” a muté. Nous sommes passés de «vérité/erreur» à «conformité/déviance narrative»

Aujourd’hui: dire vrai contre le récit dominant = désinformation,

mentir dans le récit dominant = toléré, parfois promu.

C’est ce que Lawrence décrit quand il écrit que: «ceux qui diffusent la désinformation prétendent lutter contre la désinformation.»

 

Pourquoi c’est plus grave que de la censure classique ?

La censure classique interdit. La censure contemporaine disqualifie.

Elle dit: “ce média n’est pas fiable”, “cet auteur est problématique”, “ce lien ne mérite pas d’être partagé”. Sans procès. Sans débat. Sans réfutation.

C’est exactement ce qui arrive à «Consortium News», Patrick Lawrence, mais aussi à des figures comme Julian Assange, Seymour Hersh, Glenn Greenwald, Francesca Albanese, Jacques Baud.

 

Conclusion:

Il n’y a aucun problème journalistique avec «Consortium News» ou Patrick Lawrence.

Leur “faute” est: de ne pas participer à la fabrication du consentement, de documenter ce que le pouvoir préfère invisibiliser, de parler quand le silence est requis.

C’est pour cela qu’ils sont ralentis, masqués, étouffés — mais rarement interdits frontalement, car l’Occident doit conserver l’apparence de la liberté.

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Deux siècles de russophobie et de rejet de la paix

2 Janvier 2026, 00:09am

Publié par Jeffrey Sachs

L’hostilité occidentale envers la Russie ne relève ni de l’accident ni de l’émotion. Elle constitue une structure mentale durable, intégrée aux réflexes diplomatiques européens. Alors que les intérêts de sécurité des autres puissances sont présumés légitimes, ceux de la Russie sont disqualifiés par principe. Cette asymétrie n’a pas produit la sécurité. Elle a produit la guerre.

Le continent européen, y compris ses États officiellement neutres, a intégré un cadre moral dans lequel la reconnaissance des préoccupations sécuritaires russes est tenue pour suspecte avant même d’être discutée. La Suisse n’échappe pas à ce schéma. Elle n’y participe pas par la contrainte, mais par l’adhésion cognitive, lexicale et médiatique.

On observe une constante historique: chaque fois qu’une paix négociée avec la Russie fut possible, elle fut rejetée non par impossibilité stratégique, mais par refus moral d’admettre la légitimité des craintes russes. Le résultat est toujours identique: un conflit plus long, plus coûteux, plus destructeur.

 

La faute originelle: quand la Russie cesse d’être une puissance normale

Après 1815, la Russie est l’un des piliers du Concert européen. Elle a vaincu Napoléon, garanti l’équilibre continental, participé à l’architecture de paix. En moins d’une génération, elle est pourtant requalifiée. Elle cesse d’être une puissance parmi d’autres pour devenir une anomalie politique.

Ce basculement ne procède pas d’actes précis, mais d’une mutation morale du regard européen. Les conquêtes coloniales britanniques et françaises sont perçues comme naturelles; les mouvements russes dans leur voisinage immédiat sont dénoncés comme expansionnistes. Cette dissymétrie fonde la russophobie moderne.

Le mémorandum de Mikhaïl Pogodine de 1853 en offre la formulation la plus lucide. Il ne décrit pas une hostilité conjoncturelle, mais un double standard systémique. Lorsque le tsar Nicolas Ier note en marge «C’est bien là tout le problème», il ne s’agit pas d’un trait d’humeur, mais d’un diagnostic stratégique.

 

La guerre de Crimée: une guerre choisie

La guerre de Crimée n’est pas une fatalité géopolitique. Un compromis existait. Il fut écarté parce qu’un accord avec la Russie était devenu politiquement inavouable à Londres et à Paris. Ce conflit inaugure un schéma durable: l’Europe préfère la guerre à la reconnaissance formelle des intérêts russes. Elle y perd des dizaines de milliers d’hommes, n’en retire aucune architecture de sécurité stable, mais installe un réflexe idéologique appelé à durer: traiter la Russie comme une exception aux règles ordinaires de la diplomatie.

 

1917–1921: l’intervention fondatrice

La révolution bolchevique aurait pu ouvrir une phase de neutralité prudente. Elle déclenche au contraire une intervention militaire occidentale massive sur l’ensemble du territoire russe.

Après 1918, les justifications officielles tombent. L’objectif demeure: empêcher la Russie d’exister comme puissance autonome hors tutelle occidentale. Cette intervention, loin d’affaiblir le pouvoir bolchevique, le consolide. Elle lui confère une légitimité nationale et ancre durablement la conviction russe que l’Occident n’accepte la souveraineté russe que lorsqu’elle lui est subordonnée.

 

L’entre-deux-guerres: préférer Hitler à Moscou

Dans les années 1930, l’Europe est confrontée à un choix clair: intégrer l’Union soviétique dans un système de sécurité collective ou la maintenir à l’écart. Elle choisit l’exclusion.

Les propositions soviétiques d’alliance antifasciste sont documentées, répétées, précises. Elles sont rejetées. L’anticommunisme l’emporte sur l’antifascisme. La Pologne refuse le transit soviétique. La France et le Royaume-Uni temporisent. L’Allemagne nazie progresse.

Le pacte germano-soviétique ne constitue pas l’origine du désastre; il en est l’ultime conséquence. La guerre mondiale qui s’ensuit détruit l’Europe et la prive de toute autonomie stratégique.

 

1945–1955: Potsdam trahi

Après 1945, une leçon aurait pu être tirée. Elle ne l’est pas. Les accords de Potsdam prévoyaient une Allemagne démilitarisée et neutre. Cette garantie était existentielle pour l’Union soviétique, frappée par deux invasions allemandes en une génération.

Très vite, les priorités occidentales se déplacent. L’Allemagne occidentale est intégrée, réarmée, alignée. Le blocus de Berlin est présenté comme une agression alors qu’il constitue une tentative de préserver l’accord initial.

L’adhésion de la République fédérale d’Allemagne à l’OTAN en 1955 marque la rupture définitive. La sécurité occidentale se construit contre la Russie, non avec elle.

 

1952: la paix refusée

La note Staline proposait une Allemagne réunifiée, neutre, démilitarisée. Les archives confirment la sincérité de l’offre. Elle est rejetée non par crainte de Moscou, mais par peur de la démocratie allemande elle-même.

Une Allemagne neutre aurait contraint les États européens à négocier directement avec la Russie. L’atlantisme offre une solution plus confortable: sécurité déléguée, responsabilité évitée, division acceptée.

L’Autriche démontre pourtant que la neutralité fonctionne. L’Allemagne en est privée. La guerre froide se fige pour plusieurs décennies.

 

1990: l’occasion manquée

La fin de la guerre froide ne résulte pas d’une défaite militaire russe, mais d’un retrait volontaire. Mikhaïl Gorbatchev propose une sécurité indivisible, paneuropéenne, fondée sur l’inclusion.

L’OTAN survit, puis s’étend. Les assurances données à Moscou sont contournées. La Russie est consultée, jamais associée. L’élargissement devient un impératif moral, soustrait à toute discussion stratégique.

George Kennan avertit: humilier une grande puissance prépare le conflit. L’avertissement est ignoré.

 

Ukraine: le point de rupture

Depuis 2014, la crise ukrainienne condense toutes les erreurs précédentes. Le renversement du pouvoir à Kiev, l’extension de l’OTAN, l’échec assumé des accords de Minsk, puis le refus de négocier en 2021 ferment toute issue diplomatique.

Les négociations d’Istanbul en 2022 démontrent pourtant qu’un compromis était possible. Il est bloqué. La guerre s’installe. L’Europe en supporte les conséquences économiques, industrielles, sociales et stratégiques. La Suisse, officiellement neutre, s’inscrit néanmoins dans le même cadre interprétatif et normatif.

 

La leçon refusée

Deux siècles d’histoire livrent un enseignement constant: refuser de reconnaître les intérêts de sécurité russes ne produit ni paix ni stabilité. Cela engendre des guerres plus vastes et plus coûteuses. Reconnaître ces intérêts ne suppose ni naïveté ni complaisance. Cela exige d’abandonner une posture morale qui transforme toute négociation en faute.

Tant que l’Europe, y compris ses États formellement neutres, persistera à traiter la Russie comme une anomalie plutôt que comme un acteur de sécurité à part entière, elle reproduira le même scénario et en paiera, encore, le prix.

 

Adaptation: L. GIROUD,  d’après «Jeffrey Sachs «Two Centuries of Russophobia & Rejection of Peace» - Consortium News 24 12.202

La prise de Sébastopol par les armées alliées britanniques, le 8 septembre 1855, à l’issue d’un siège de 318 jours.

La prise de Sébastopol par les armées alliées britanniques, le 8 septembre 1855, à l’issue d’un siège de 318 jours.

L’incendie de Moscou, du 15 au 18 septembre 1812, après l’entrée de Napoléon dans la ville.

L’incendie de Moscou, du 15 au 18 septembre 1812, après l’entrée de Napoléon dans la ville.

Troupes américaines à Vladivostok (Russie), défilant devant le bâtiment occupé par l’état-major tchécoslovaque. Des marins japonais se tiennent au garde-à-vous lors de leur passage. Sibérie, août 1918.

Troupes américaines à Vladivostok (Russie), défilant devant le bâtiment occupé par l’état-major tchécoslovaque. Des marins japonais se tiennent au garde-à-vous lors de leur passage. Sibérie, août 1918.

Direction soviétique en avril 1925. Photographie prise au Kremlin : Joseph Staline, secrétaire général du Parti communiste ; Alexeï Rykov, président du Conseil des commissaires du peuple (Premier ministre) ; Lev Kamenev, vice-président du Conseil des commissaires du peuple (vice-Premier ministre).

Direction soviétique en avril 1925. Photographie prise au Kremlin : Joseph Staline, secrétaire général du Parti communiste ; Alexeï Rykov, président du Conseil des commissaires du peuple (Premier ministre) ; Lev Kamenev, vice-président du Conseil des commissaires du peuple (vice-Premier ministre).

De gauche à droite : le Premier ministre britannique Winston Churchill, le président des États-Unis Harry S. Truman et le dirigeant soviétique Joseph Staline, lors de la conférence de Potsdam, en 1945.

De gauche à droite : le Premier ministre britannique Winston Churchill, le président des États-Unis Harry S. Truman et le dirigeant soviétique Joseph Staline, lors de la conférence de Potsdam, en 1945.

Le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev, devant la porte de Brandebourg en 1986, lors d’une visite en République démocratique allemande.

Le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev, devant la porte de Brandebourg en 1986, lors d’une visite en République démocratique allemande.

12 février 2015 : le président russe Vladimir Poutine, le président français François Hollande, la chancelière allemande Angela Merkel et le président ukrainien Petro Porochenko, lors des négociations du « format Normandie » à Minsk, en Biélorussie.

12 février 2015 : le président russe Vladimir Poutine, le président français François Hollande, la chancelière allemande Angela Merkel et le président ukrainien Petro Porochenko, lors des négociations du « format Normandie » à Minsk, en Biélorussie.

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L’époque de l’inquisition est de retour

1 Janvier 2026, 13:36pm

Publié par Thomas Kaiser (ZIF) - L. Giroud (SLR)

« Les sanctions de l’UE contre Jacques Baud sont
une grave violation du droit »

 

Entretien avec le professeur Alfred de Zayas, historien et professeur de droit. Ancien haut fonctionnaire des Nations unies

 

Publié le 23 décembre 2025 – Zeitgeschehen im Fokus

 

Il a fallu des siècles pour que les droits fondamentaux s’imposent comme des principes non négociables et soient intégrés dans les constitutions démocratiques. Interrogé sur l’évolution historique de la liberté d’opinion et de la liberté de croyance, le professeur Alfred de Zayas rappelle que la liberté d’expression est un produit direct des Lumières. Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu ou encore Emmanuel Kant en furent des défenseurs majeurs. Dès 1677, Baruch Spinoza plaidait déjà, dans son Tractatus Politicus, pour la liberté d’opinion et la paix.

L’époque de l’inquisition est de retour

Ce droit fondamental ne naît pas avec l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948: il le précède largement. Mais encore faut-il en comprendre la portée réelle. La liberté d’opinion implique la liberté de dire non, la liberté d’exprimer une opinion dissidente. Elle suppose surtout la liberté d’information: nul ne peut formuler un jugement sans accès aux faits. Une liberté d’expression réduite à la répétition mécanique de discours entendus la veille sur une chaîne dominante perd toute valeur.

 

La liberté d’opinion implique le droit d’accéder à toutes les informations, de les rechercher activement, de les étudier et de les discuter librement, sans intimidation, sans inquisition étatique, sans règles de censure imposées par des institutions supranationales. L’alternative est connue: la terreur de l’opinion, le conformisme collectif, le totalitarisme.

Selon Alfred de Zayas, les États-Unis et l’Europe connaissent aujourd’hui une régression grave dans la mise en œuvre des droits humains. Le monde occidental retourne à une logique inquisitoriale: la pensée indépendante n’est plus encouragée mais combattue. Les chercheurs indépendants sont sanctionnés, à l’image de l’ancien officier suisse du renseignement Jacques Baud.

 

La liberté de croyance, quant à elle, signifie le droit d’avoir une croyance ou de n’en avoir aucune. Elle relève de la sphère privée. Croire en Dieu ou non, adhérer à une religion catholique, protestante, juive ou musulmane est un droit garanti par l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

 

Les racines historiques des droits humains

La source première des droits humains réside dans la dignitas humana, la dignité humaine. L’invention de l’imprimerie par Johannes Gutenberg et la diffusion du savoir à partir de 1450 ont joué un rôle décisif. Grâce aux livres et aux pamphlets — notamment les 95 thèses de Luther — le savoir est sorti du monopole des clercs et des élites. La Renaissance a nourri un appétit intellectuel nouveau, fondement de la pensée critique.

 

Dans toute démocratie fonctionnelle, la liberté d’opinion et la liberté d’information sont indispensables. Les gouvernements démocratiques devraient donc soutenir la recherche libre et protéger les lanceurs d’alerte, et non les combattre. Des figures comme Edward Snowden ou Julian Assange sont essentielles à la vitalité démocratique. De même, une presse libre et pluraliste, offrant une diversité d’informations et d’interprétations, est une condition sine qua non de la démocratie.

 

Or, depuis plusieurs décennies, le monde occidental évolue vers un absolutisme qui rappelle le Léviathan de Thomas Hobbes: une opinion unique, une « souveraineté interprétative » exercée par l’État. C’est le début du totalitarisme. Cette évolution est incompatible avec la démocratie. Des milliards d’argent public sont désormais consacrés à la propagande et aux relations publiques. Les citoyens sont saturés de récits fabriqués, de « fausses informations » et de narratifs imposés, qui dictent ce qu’il convient d’aimer ou de haïr.

 

Les grandes périodes de répression de la liberté d’expression

Historiquement, la liberté d’expression n’a jamais été acquise définitivement. En 1600, Giordano Bruno fut brûlé par l’Inquisition. Trente ans plus tard, Galilée se trouva confronté à une situation similaire. Il ne dut sa survie qu’à sa rétractation formelle de l’héliocentrisme.

 

Après la Révolution française, la censure fut largement pratiquée. Napoléon fit détruire dix mille exemplaires de De l’Allemagne de Madame de Staël. Le Congrès de Vienne freina également la diffusion des idées libérales. En Allemagne, ce furent les associations étudiantes et les cercles intellectuels qui défendirent sans relâche la liberté de pensée, dans l’esprit de Cicéron: liberae sunt nostrae cogitationes.

 

Le XIXᵉ siècle fut marqué par de nouvelles vagues de censure, notamment lors des révolutions de 1830 et 1848, ainsi que dans la Russie tsariste. Mais la négation la plus radicale de la liberté d’opinion et de la liberté de la presse survint sous le national-socialisme en Allemagne: arrestations arbitraires, confiscation de biens, internements, exécutions sans procès.

Dans tout régime totalitaire, il n’existe ni liberté de la presse, ni liberté scientifique, ni liberté d’opinion. La peur devient un instrument permanent de gouvernement.

 

La liberté d’expression dans le droit international

La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 n’avait qu’une valeur déclarative. Ce n’est qu’avec l’entrée en vigueur, le 23 mars 1976, du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) que ces droits sont devenus juridiquement contraignants. Les articles 18 et 19 en constituent les piliers.

Les gouvernements ne peuvent restreindre la liberté d’expression que dans des circonstances très limitées et strictement encadrées par l’article 19 § 3 du Pacte. Ces restrictions doivent être nécessaires, proportionnées et justifiées, notamment pour protéger les droits d’autrui ou la sécurité nationale — notion que le Comité des droits de l’homme de l’ONU a toujours interprétée de manière restrictive.

Dans le cas de Jacques Baud, aucune de ces exceptions n’est applicable. Le Comité des droits de l’homme a rappelé, dans son Observation générale n° 34, que les lois relatives à la sécurité nationale ne peuvent être utilisées pour faire taire des journalistes, chercheurs ou analystes diffusant des informations d’intérêt public.

 

Les analyses de Jacques Baud: une menace pour la démocratie ?

Selon Alfred de Zayas, les analyses de Jacques Baud ne constituent en aucun cas une menace pour l’ordre démocratique européen. Bien au contraire: si elles avaient été prises en compte dès le départ, la crise ukrainienne aurait pu suivre une trajectoire plus pacifique et des centaines de milliers de vies auraient pu être épargnées.

Plutôt que de débattre des faits, les autorités préfèrent disqualifier ces analyses en les qualifiant de « propagande » ou de « théories du complot ». Cette stratégie d’évitement entretient la poursuite du conflit et le drame humain qui l’accompagne.

 

Les « sanctions » contre des individus: une illégalité manifeste

Le terme même de « sanctions » est trompeur. En droit international, il convient de parler de « mesures coercitives unilatérales ». Seules les sanctions adoptées par le Conseil de sécurité des Nations unies sont légales. Toute autre mesure à portée extraterritoriale constitue une violation de la Charte des Nations unies, notamment de son article 2 § 4.

Les mesures imposées à Jacques Baud sont contraires au droit international, aux droits humains et aux principes fondamentaux de l’État de droit. Aucun crime n’a été commis. Aucun procès n’a eu lieu. Aucun droit à la défense n’a été garanti. Les principes élémentaires — nullum crimen sine lege, nulla poena sine lege — ont été bafoués.

Ces mesures violent notamment les articles 19, 25 et 26 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, relatifs à la liberté d’opinion, à la participation à la vie politique et à la non-discrimination fondée sur les opinions politiques.

 

Une dérive inquiétante des « valeurs européennes »

L’Union européenne, en sanctionnant des individus pour leurs opinions ou leurs analyses, trahit ses propres engagements juridiques: les traités de Maastricht et de Lisbonne, la Convention européenne des droits de l’homme et la Charte des droits fondamentaux de l’UE.

 

Selon Alfred de Zayas, l’Europe connaît un recul massif de l’État de droit et une dérive autoritaire qui vise à empêcher toute véritable discussion démocratique. Criminaliser des interprétations historiques ou des opinions divergentes est incompatible avec les obligations internationales des États.

Le droit de se tromper — the right to be wrong — est une composante essentielle de la liberté d’expression. Comme le rappelait déjà Cicéron: errare humanum est.

 

Le devoir de protection de l’État suisse

Face à la confiscation des biens et au gel des comptes de Jacques Baud, citoyen suisse, la Confédération a l’obligation d’exercer la protection diplomatique. L’inaction constituerait une atteinte grave à l’honneur de la Suisse et à ses engagements en matière de droit international.

Ce dossier dépasse le cas individuel de Jacques Baud. Il engage la crédibilité même des démocraties occidentales et pose la question du devenir de la liberté intellectuelle en Europe.

 

Entretien réalisé par Thomas Kaiser - Traduction et rewriting: Louis Giroud

 

———————————

 

Alfred-Maurice de Zayas est juriste internationaliste, historien et professeur de droit. Ancien haut fonctionnaire des Nations unies, il a été secrétaire du Comité des droits de l’homme de l’ONU puis, de 2012 à 2018, Expert indépendant des Nations unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et équitable. Docteur en droit et en histoire (Harvard, Göttingen), il enseigne le droit international et est l’auteur de nombreux ouvrages et rapports de référence sur les droits humains, la liberté d’expression et le droit international public.

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Mar-a-Lago, l’instant d’équilibre sur le déséquilibre…

30 Décembre 2025, 23:33pm

Publié par Louis GIROUD

Sommet Zelensky-Trump, la paix mise à l’épreuve du réel

 

Le sommet tenu à Mar-a-Lago entre Volodymyr Zelensky et Donald Trump a été présenté comme une étape décisive vers une possible sortie de guerre. À l’issue de la rencontre, les deux dirigeants ont évoqué des progrès substantiels, allant jusqu’à parler d’un plan de paix « approuvé à 90 % ». Pourtant, à mesure que l’on examine les termes réels des discussions, une évidence s’impose: aucun des verrous centraux du conflit n’a été desserré. La question territoriale demeure figée par une position russe constitutionnalisée. L’OTAN, pourtant au cœur des causes structurelles de la guerre, est tenue hors champ. Les garanties de sécurité et les procédures de ratification apparaissent alors comme des instruments de gestion politique du blocage, plus que comme des leviers de résolution. Mar-a-Lago n’a pas rapproché la paix; il a exposé, avec une clarté nouvelle, l’ampleur de ce qui la rend encore hors d’atteinte.

La rencontre de Mar-a-Lago n’est pas née d’une urgence diplomatique ou d’une initiative improvisée. Elle s’inscrit dans une séquence construite, préparée, articulée autour d’objectifs précis. En amont, Kiev a multiplié les signaux destinés à fixer un cadre interprétatif strict. La présidence ukrainienne a rappelé ses lignes de souveraineté, hiérarchisé ses priorités et borné l’espace du compromis acceptable. Ces déclarations avaient une fonction claire: empêcher toute relecture ultérieure du sommet comme un moment d’ouverture à des concessions majeures.

 

Dans le même temps, l’Union européenne a été associée à la dynamique. L’annonce de la participation de la présidente de la Commission européenne à un échange préalable entre Washington et Kiev ne relevait pas du protocole. Elle visait à rappeler que toute paix négociée engage structurellement les Européens, appelés à garantir, financer et sécuriser l’après-guerre. La Floride n’était pas un huis clos diplomatique; elle était l’un des lieux où se rejouent les équilibres de l’Occident face à un conflit qui le traverse de part en part.Tout indiquait donc un sommet maîtrisé, presque chorégraphié. Cette maîtrise n’a pourtant porté que sur la forme.

 

La conférence de presse comme mise en scène du “processus”

La conférence de presse conjointe a constitué le cœur visible du sommet. Elle n’a livré ni accord signé, ni texte commun, ni échéancier contraignant. Elle a rempli une autre fonction: donner à voir un processus, en ordonner les éléments, stabiliser un récit public.

Volodymyr Zelensky y a déployé une rhétorique de quantification. Le plan de paix en vingt points est présenté comme approuvé à 90 %. Les garanties de sécurité bilatérales entre Washington et Kiev sont données pour acquises. La dimension militaire est décrite comme entièrement validée. Le volet économique est qualifié de presque finalisé. Ce langage chiffré n’est pas anodin. Il vise à produire un effet de solidité, à suggérer que l’essentiel est réglé, que les discussions portent désormais sur des marges.

Donald Trump a refusé ce registre. Il a écarté les pourcentages, évoquant seulement l’existence de « problèmes très épineux ». Ce refus n’est pas une coquetterie. Il marque une volonté de ne pas se laisser enfermer dans un récit de progression linéaire, de conserver une capacité de réinterprétation permanente. D’un côté, la nécessité ukrainienne de figer un cadre rassurant; de l’autre, la préférence trumpienne pour l’ambiguïté et la flexibilité.

Cette divergence de style révèle une réalité plus profonde: les chiffres circulent là où les décisions manquent.

 

Le point aveugle du récit: l’intransigeance territoriale russe

C’est ici que le récit de l’« avancée » se heurte au réel. La question territoriale n’a pas avancé. Elle ne pouvait pas avancer.

La position russe est connue, répétée, formalisée. La Crimée, ainsi que les régions de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson soumises à référendum, sont considérées par Moscou comme intégrées à la Fédération de Russie. Cette intégration n’est pas seulement proclamée; elle est inscrite dans le droit constitutionnel russe. Elle ne relève pas d’un rapport de force provisoire, mais d’un acte juridique interne qui lie le pouvoir russe lui-même.

Dans ces conditions, il n’existe aucune marge de compromis territoriale côté russe. Aucun dirigeant à Moscou ne peut négocier un retour de ces territoires sans se placer hors la loi. Toute hypothèse de concession supposerait soit une défaite militaire majeure, soit une rupture politique interne — hypothèses absentes du champ observable.

C’est ce point qui rend le discours des « 90 % » intenable.
On ne peut pas être à 90 % d’accord lorsque l’on est à 0 % sur la question centrale.
Le cœur du conflit reste verrouillé.

 

Le “90 %” comme enfumage stratégique

Le chiffre avancé par Zelensky ne mesure pas un accord de paix. Il mesure un alignement occidental partiel sur une architecture de sortie de crise envisagée depuis Kiev et Washington. Il dit quelque chose de la coordination entre alliés. Il ne dit rien de la capacité à mettre fin à la guerre.

Présenter ce chiffre comme une avancée substantielle relève de la communication politique. Il s’agit de donner l’image d’un mouvement, de maintenir l’adhésion des opinions publiques, de contenir le doute. Mais sur le plan analytique, ce chiffre est vide.

Il ne couvre ni:

la reconnaissance ou non des annexions;

ni le statut final des territoires occupés;

ni les conditions d’un cessez-le-feu accepté par Moscou.

Le « 90 % » n’est pas un indicateur politique. C’est un instrument de narration. En clair: un enfumage.

 

OTAN: le silence qui dit tout

Un autre élément structure le sommet par son absence: l’OTAN. L’Alliance atlantique est pourtant l’un des déclencheurs profonds du conflit. Depuis plus de quinze ans, Moscou répète une ligne constante: refus de l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, rejet de toute infrastructure militaire occidentale permanente sur son flanc occidental, exigence d’une neutralité stratégique ukrainienne.

À Mar-a-Lago, l’OTAN n’est presque jamais mentionnée. Elle est remplacée par des formules vagues: « garanties de sécurité », « mécanismes juridiques », « engagements multilatéraux ». Ce glissement lexical n’est pas une solution. Il permet de contourner le problème sans l’affronter.

Si l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est devenue imprononçable dans ce sommet, c’est pour trois raisons précises:

elle est inacceptable pour Moscou;

elle divise profondément les alliés occidentaux;

elle rendrait toute négociation immédiatement caduque.

Le silence sur l’OTAN n’est donc pas un oubli. Il est un aveu.

 

Garanties et procédures: gérer l’impasse plutôt que la résoudre

Face à l’impossibilité d’un compromis territorial, Kiev déplace le centre de gravité vers les garanties. Ratifications parlementaires, implication du Congrès américain, validation européenne, référendum national éventuel: la paix est pensée comme un édifice juridique destiné à compenser l’absence d’accord politique sur le fond.

Cette stratégie répond à une expérience historique douloureuse. Les précédents de Budapest et de Minsk ont laissé l’Ukraine exposée à des engagements non contraignants. Le raisonnement est cohérent: rendre l’accord coûteux à violer, difficile à abandonner.

Mais cette architecture ne résout rien. Elle organise la gestion d’un accord hypothétique. Elle ne débloque pas la question qui empêche son existence.

 

Trump et la tentation du gel transactionnel

La posture de Donald Trump ajoute une couche d’incertitude. En ramenant le conflit dans une grammaire transactionnelle, personnelle, parfois psychologique, il déplace la focale. La guerre devient un problème de coût, de durée, de fatigue. Le territoire devient une variable négociable dans une logique de deal.

Cette approche peut favoriser un gel du conflit. Elle ne peut produire une paix durable tant que les questions de souveraineté, de frontières et d’alliances restent ouvertes.

 

Ce que Mar-a-Lago révèle, sans fard

Le sommet n’a pas rapproché les positions. Il les a rendues visibles. Il montre:

une Russie juridiquement verrouillée sur ses annexions;

une Ukraine piégée entre l’inacceptabilité d’une reconnaissance territoriale et l’impossibilité d’une reconquête;

un Occident cherchant une sortie procédurale à un conflit politique non résolu;

une OTAN omniprésente par son absence, structurante par son silence.

Mar-a-Lago n’est pas une avancée vers la paix. C’est une clarification brutale. La paix ne manque pas de plans.

Elle manque d’un point de contact possible entre des lignes rouges incompatibles. Tant que ce point n’existera pas, les sommets se succéderont, les pourcentages circuleront, et la guerre continuera de dicter ses propres règles.

 

Louis GIROUD

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«Dans l’UE, le peuple n’est pas consulté; la démocratie n’y est au mieux qu’un facteur perturbateur»

28 Décembre 2025, 22:49pm

Publié par ZIF 18 - Thomas Kaiser

NON à une démocratie suisse pilotée par l'UE !

Quiconque souhaite s’informer de manière factuelle sur le contenu du paquet d’accords entre la Suisse et l’Union européenne se heurte à de sérieuses difficultés. Cet ensemble contractuel de près de 2 000 pages, rédigé dans un jargon juridique dense, exige des compétences techniques élevées, une solide culture institutionnelle et une grande endurance pour se frayer un chemin à travers les différents accords, parfois assortis de protocoles additionnels.

Il n’est pas nécessaire de parcourir des centaines de pages de ce protocole pour en saisir la logique d’ensemble. Très rapidement, la direction prise par ce projet apparaît clairement. L’argument selon lequel la Suisse aurait besoin de ces accords et qu’ils constitueraient un « bon compromis » est dépourvu de toute substance.

 

De quel compromis parle-t-on, et que signifie-t-il exactement ? Un peu d’Union européenne, un peu de Suisse ? Une telle idée est inconcevable pour un État souverain. L’historien suisse Oliver Zimmer, professeur d’histoire moderne, écrit à ce sujet dans son dernier ouvrage *Bruxelles, tout simplement ?*¹:

« Le projet européen repose sur une condition préalable: le démantèlement de la souveraineté étatique nationale. Qu’il en résulte une érosion de la participation citoyenne va de soi. […] Qualifier ce traité de compromis relève soit de l’illusion volontaire, soit d’une incompréhension des trois doctrines fondamentales du droit européen – son applicabilité directe, sa primauté et son autonomie. » (p. 102)

 

Une montée des voix critiques

Il est néanmoins encourageant de constater que, ces derniers temps, un nombre croissant de personnalités de la vie publique prennent la parole pour examiner de près les éléments essentiels de ce paquet contractuel. La Neue Zürcher Zeitung a déjà publié plusieurs analyses critiques, contribuant ainsi à lancer un débat public indispensable.

Ces articles se concentrent sur les faits et sur le contenu concret des accords, et non sur une profession de foi « pour ou contre l’Europe ». Une telle opposition est d’ailleurs absurde: la Suisse fait partie de l’Europe. Il convient de rappeler avec clarté que l’Union européenne n’est pas l’Europe. L’Europe dépasse largement le cadre institutionnel de l’UE. Parmi les voix critiques figurent notamment l’ancien conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, l’ancien juge fédéral Hansjörg Seiler, le professeur Oliver Zimmer, et d’autres encore.

 

Une démocratie directe restreinte

Dans son ouvrage déjà cité, Oliver Zimmer analyse notamment les effets du paquet d’accords sur l’organisation étatique suisse. Le titre de son analyse se justifie, d’une part, par le fait que « certains de nos hauts fonctionnaires, dans leur conception de l’État, sont restés à Bruxelles ». (p. 22)

 

Il s’agit de ces fonctionnaires qui, avec leurs chefs de département, tentent de convaincre la population que la démocratie directe ne serait nullement restreinte par le paquet contractuel et que rien ne changerait fondamentalement pour la Suisse et ses citoyens. La réalité est tout autre: le Conseil fédéral reprend en grande partie des lois issues de la « cuisine » – parfois toxique – de l’UE, que le peuple ne peut plus corriger.

 

Oliver Zimmer met également en évidence les contradictions dans l’argumentation officielle.

 

« Dans le rapport explicatif du Conseil fédéral ouvrant la procédure de consultation […], cette ligne argumentative est maintenue. Il y est affirmé à plusieurs reprises que l’accord négocié préserverait le fonctionnement des institutions suisses, en particulier la démocratie directe, le fédéralisme et l’indépendance du pays.

Ailleurs, il n’est plus question que de l’objectif de préserver les principes de la démocratie directe, du fédéralisme et du caractère sectoriel de la participation de la Suisse au marché intérieur de l’UE. […] Une différence terminologique qui en dit long. » (p. 22 s.)

 

Une intégration difficilement réversible

La seconde raison du titre évocateur de l’ouvrage de Zimmer concerne la dimension temporelle de l’engagement contractuel: « Une intégration institutionnelle de la Suisse à l’UE serait à peine réversible. L’idée selon laquelle la Suisse pourrait à tout moment se retirer d’une telle relation contractuelle est irréaliste. […] Le billet de retour ne serait pratiquement plus une option en raison des interdépendances institutionnelles créées. » (p. 27)

Zimmer rappelle également un élément fondamental du dispositif juridique:

 

« Les actes juridiques de l’Union auxquels l’accord se réfère, ainsi que les dispositions de l’accord, pour autant que leur application implique des notions de droit de l’Union, sont interprétés et appliqués conformément à la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne antérieure ou postérieure à la signature de l’accord.

Tel est le libellé de l’article 7, paragraphe 2, du protocole institutionnel relatif au nouvel accord sur la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’UE. » (p. 15)

 

Des lois européennes pour la Suisse

Que signifient ces « actes juridiques de l’Union » pour la législation suisse ? Le document officiel Aperçu des actes législatifs de l’UE – paquet Suisse-UE indique que les actes adoptés selon la procédure législative ordinaire sont, dans leur portée, comparables aux lois fédérales suisses:

« Comme celles-ci, ils contiennent des dispositions normatives essentielles. […] Dans l’ensemble, la Suisse reprend 95 actes législatifs de l’UE dans le cadre du paquet Suisse-UE. »²

Un chiffre qui interpelle. Depuis quand des lois applicables en Suisse peuvent-elles être adoptées en dehors de son territoire souverain ? En cas d’acceptation populaire du paquet, ces 95 actes devraient soit être adaptés au droit suisse (procédure d’équivalence), soit être repris tels quels (procédure d’intégration). C’est, selon l’auteur, une catastrophe.

Ainsi, par exemple, l’accord sur la sécurité alimentaire impliquerait à lui seul la reprise de 61 actes législatifs. Le nombre d’actes supplémentaires susceptibles de s’y ajouter ultérieurement reste imprévisible. Une chose est certaine: la dépendance de la Suisse à l’égard de l’UE augmenterait rapidement.

 

Directives et règlements

Le paquet contractuel mentionne à la fois des directives et des règlements européens. Selon la définition de l’UE, une directive doit être transposée en droit national, les autorités nationales déterminant la forme et les moyens de cette transposition.³ Elle serait donc, formellement, soumise au référendum facultatif en Suisse.

Les règlements, en revanche, s’imposent intégralement et directement.

« Un règlement est obligatoire dans tous ses éléments et directement applicable dans les États membres […]. Il s’applique simultanément, automatiquement et uniformément dans toute l’UE. »⁴

 

Cinquante règlements à reprendre

Sur les 95 actes législatifs concernés, près de 50 sont des règlements que la Suisse devrait reprendre sans modification. Cela signifie que des lois n’ayant pas été adoptées par l’Assemblée fédérale dans le cadre du processus législatif national s’imposeraient pleinement au droit suisse, sous le contrôle de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE).

Le professeur de droit Paul Richli a démontré, dans une analyse juridique approfondie, que cette reprise viole la Constitution fédérale:

« Selon l’article 163, alinéa 2, l’Assemblée fédérale édicte les règles de droit sous la forme de lois fédérales ou d’ordonnances. »⁵

 

Une démocratie pilotée par l’UE ?

Si la CJUE devient l’instance suprême chargée de contrôler l’application du droit européen par la Suisse, avec la possibilité d’imposer des sanctions non définies à l’avance, cela n’a plus rien à voir avec le bilatéralisme, la démocratie directe ou la souveraineté étatique. Il s’agit d’un changement fondamental du processus politique et d’une soumission à une juridiction étrangère. Ce n’est plus le peuple qui décide, mais une cour extérieure à la souveraineté nationale, sur laquelle la Suisse n’a aucune prise.

 

Le droit comme instrument politique

Dans l’UE, la politique n’est pas déterminée par les citoyens, mais par d’autres mécanismes. La Suisse repose sur une conception radicalement différente de l’État: un État construit de bas en haut, historiquement enraciné, fondé sur la démocratie directe. Cette culture politique est absente de l’UE.

Comme l’écrit Zimmer: « Le principe moral politique de l’Union européenne est connu: l’UE utilise le droit comme instrument politique. Le pouvoir normatif réside dans les juridictions de Luxembourg et de Strasbourg […], incarnations d’une méfiance institutionnalisée à l’égard de toute forme de participation démocratique. » (p. 110)

 

Le dernier mot appartient au peuple

La conclusion s’impose: le paquet d’accords doit être rejeté dans son ensemble et, le cas échéant, renégocié sous la forme de véritables accords bilatéraux. Il appartient désormais au Parlement de soumettre cet ensemble au référendum obligatoire, compte tenu de son impact massif sur la Constitution.

Tant que la démocratie directe subsiste, la décision finale reviendra au peuple.

 

Source: (Zeitgeschehen im Fokus 18 - 03.12.25) - Thomas Kaiser - Traduction: SLR

 

 

  1. 1 Oliver Zimmer: Brüssel einfach? Hamburg 2025 ↩︎
  2. https://www.europa.eda.admin.ch/dam/en/sd-web/PGFF7KWbg388/%C3%9Cbersicht%20EU-Gesetzgebungsakte%20Paket%20CH-EU.pdf ↩︎
  3. https://www.europa.ch/themen/vertragspaket-schweiz-eu/vertragspaket-schweiz-eu-faktenblatt/ ↩︎
  4. https://eur-lex.europa.eu/DE/legal-content/summary/european-union-directives.html ↩︎
  5. https://eur-lex.europa.eu/DE/legal-content/summary/european-union-regulations.html ↩︎
  6. https://admin.iwp.swiss/wp-content/uploads/2025/10/2025-10-15_Richli_Referat_IWP-Text.pdf ↩︎

 

 

 

 

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«ETERNAL RUSSOPHOBIA»

28 Décembre 2025, 15:54pm

Publié par (LG) - DeLaLIgneRouge

Europe's HATE For Russia Is Destroying The Continent
La haine européenne à l’égard de la Russie détruit le continent

 

Dans un entretien approfondi accordé à la chaîne Neutrality Studies, le journaliste et homme politique suisse Guy Mettan revient longuement sur les racines historiques, culturelles et politiques de la russophobie européenne, un phénomène qu’il analyse depuis de nombreuses années. Auteur du livre Créer la russophobie. Du schisme religieux à l’hystérie anti-Poutine, publié pour la première fois en 2015, il précise d’emblée que son intérêt pour la Russie ne relève ni d’un engagement idéologique ni d’une posture militante, mais d’un parcours personnel et professionnel inscrit dans la durée.

«ETERNAL RUSSOPHOBIA»

Son rapport à la Russie commence il y a plus de trente ans, au moment de l’effondrement de l’Union soviétique. À cette époque, il décide avec son épouse d’adopter une jeune fille russe issue d’un orphelinat, dans un contexte particulièrement dramatique marqué par une crise économique profonde, des pénuries massives et un abandon important d’enfants. Cette expérience personnelle constitue pour lui un point de départ décisif. Depuis lors, explique-t-il, il suit de près l’évolution de la Russie depuis plus de trois décennies.

Parallèlement à cette dimension intime, Guy Mettan s’investit activement dans les relations culturelles et scientifiques entre la Suisse et la Russie. Dans les années 1990 et au début des années 2000, il organise de nombreuses expositions, ainsi que des échanges culturels et académiques entre les deux pays. Cet engagement s’inscrit dans une démarche de dialogue et de connaissance mutuelle, sans arrière-pensée idéologique.

 

Basculement médiatique: rupture professionnelle et choc éthique

C’est toutefois à partir de 2014 qu’un basculement s’opère dans son regard sur le traitement médiatique de la Russie. Journaliste depuis quarante-cinq ans, il se dit profondément choqué par la manière dont ses collègues occidentaux — et suisses en particulier — parlent soudainement de la Russie. Selon lui, le discours médiatique devient alors massivement biaisé, caricatural, et en rupture totale avec les exigences élémentaires du journalisme: objectivité, honnêteté intellectuelle, sens de la nuance.

Lorsqu’il est question de la Russie, constate-t-il, les règles professionnelles semblent s’effondrer. Les récits deviennent systématiquement négatifs, souvent déformés, parfois même déconnectés des faits. Les mêmes schémas se répètent d’un média à l’autre, sans véritable vérification ni contradiction.

Après les événements du Maïdan en Ukraine, qu’il qualifie explicitement de coup d’État, Guy Mettan estime que cette dérive n’est plus acceptable. Il lui apparaît impossible de laisser perdurer un tel état de fait dans les médias occidentaux sans tenter d’en comprendre les causes profondes et d’y répondre intellectuellement.

 

Naissance d’un travail de longue durée

C’est dans ce contexte qu’il commence, dès 2014, l’écriture de son ouvrage consacré à la russophobie. Le livre paraît en français en 2015 et rencontre rapidement un certain écho. Ce succès lui permet ensuite de trouver un éditeur américain, Clarity Press, qui accepte de publier l’ouvrage en anglais, puis en italien.

Depuis, le livre a été traduit et publié dans de nombreux pays. La dernière édition est parue en Corée du Sud il y a deux ans, et une édition bulgare est actuellement en préparation. Pour Guy Mettan, cet intérêt international s’explique à la fois par le caractère encore relativement nouveau du sujet au moment de la première publication et par une interrogation largement partagée par les lecteurs: pourquoi une telle hostilité envers la Russie en Occident ?

 

Angle mort: la russophobie comme construction historique

Selon Guy Mettan, toute réflexion sérieuse sur cette question suppose de chercher à comprendre les causes profondes de cette hostilité. Il insiste sur le fait que la russophobie ne peut être comprise comme un phénomène récent, conjoncturel ou uniquement lié à Vladimir Poutine, mais comme une construction historique de longue durée.

En remontant aux origines, il découvre que cette hostilité plonge ses racines très loin dans le passé européen. Elle s’inscrit dans une histoire longue, marquée par des clivages religieux profonds, dont les effets se prolongent bien au-delà du Moyen Âge.

 

Le schisme: fracture fondatrice occultée

Guy Mettan situe les premières manifestations de la russophobie il y a environ mille ans, au moment du schisme entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe. Au XIᵉ siècle, la rupture entre Rome et Byzance — Constantinople étant alors le véritable centre du christianisme — installe durablement une opposition entre l’Occident catholique et le monde orthodoxe.

Cette fracture religieuse, rappelle-t-il, ne se limite pas à un désaccord théologique ponctuel. Elle structure en profondeur les représentations réciproques et s’inscrit dans la longue durée. Elle perdure pendant des siècles, jusqu’à la chute de Constantinople face aux Ottomans au XVe siècle, et continue d’influencer les mentalités européennes bien au-delà de cette période.

 

Omerta religieuse: fabrication des stéréotypes

Dans son analyse, Guy Mettan explique que cette fracture religieuse initiale continue de produire des effets jusqu’à aujourd’hui. Le facteur religieux joue encore un rôle, non comme croyance active, mais comme matrice de stéréotypes profondément ancrés dans les mentalités occidentales.

Dès le Moyen Âge, l’Église catholique développe une propagande active contre l’orthodoxie. La Congrégation de Propaganda Fide, instituée à Rome, est explicitement chargée de lutter contre ce qu’elle considère comme l’hérésie orthodoxe. Les mêmes clichés se répètent au fil des siècles: les orthodoxes seraient barbares, despotiques, arriérés, violents, animés par une volonté permanente de conquête.

Pour Guy Mettan, il est frappant de constater que ces thèmes de propagande n’ont jamais réellement disparu. Ils ont simplement changé de registre. À partir du XVIIIᵉ siècle, ils se transposent progressivement dans le champ politique. La religion cesse d’être l’idéologie dominante, mais les représentations négatives héritées de cette longue histoire continuent d’agir de manière souterraine.

 

Ligne de fracture persistante: Ukraine, Europe, imaginaire

Cette grille de lecture reste, selon lui, étonnamment opérante si l’on observe la situation en Ukraine. La ligne de fracture entre l’Europe catholique-protestante et le monde orthodoxe traverse toujours le continent. Elle descend de la Finlande et des pays baltes, puis coupe l’Ukraine en deux.

À l’ouest du pays, notamment autour de Lviv, se trouvent les Uniates, rattachés à l’Église romaine. À l’est, la population est majoritairement orthodoxe et, jusqu’à récemment, affiliée au patriarcat de Moscou. Cette division religieuse et culturelle structure encore profondément les rapports de force politiques et idéologiques.

Selon Guy Mettan, les courants nationalistes les plus radicaux et les plus belliqueux en Ukraine proviennent majoritairement de cette partie occidentale du pays. Cette réalité est rarement évoquée dans les médias occidentaux, mais elle contribue à expliquer la persistance et la violence du conflit. Même si cette dimension religieuse n’est plus consciemment perçue par les acteurs contemporains, elle continue d’influencer la dynamique actuelle.

 

Amnésie suisse: une russophobie paradoxale

Cette grille de lecture permet également de comprendre pourquoi la russophobie ne se limite pas aux pays directement concernés par le conflit ukrainien, mais s’étend à l’ensemble de l’Europe occidentale, y compris à la Suisse. En théorie, rappelle Guy Mettan, la Suisse devrait être particulièrement sensible à la question de la neutralité et à son propre héritage historique.

La dernière fois que la Suisse a été occupée militairement, ce n’était pas par la Russie, mais par la France. Les troupes napoléoniennes ont occupé le pays pendant plusieurs années. À l’inverse, les troupes russes ont contribué à libérer la Suisse de cette occupation. Pourtant, ce fait historique est aujourd’hui largement oublié.

Même en Suisse, constate-t-il, la russophobie est devenue extrêmement populaire. Cette évolution lui apparaît d’autant plus paradoxale que la Russie a joué un rôle central dans la construction de la Suisse moderne, un rôle aujourd’hui largement effacé de la mémoire collective.

 

Souvorov et les Alpes: un héritage refoulé

À la fin du XVIIIᵉ siècle, les troupes russes, sous le commandement du général Souvorov, combattent l’armée française dans les Alpes. En 1799, elles participent directement à la lutte contre les forces napoléoniennes sur le territoire suisse. Plus tard, la Russie joue également un rôle déterminant dans la défaite finale de Napoléon, en 1813, 1814 et 1815, aux côtés des Prussiens et des Autrichiens.

Mais l’apport russe à l’histoire suisse ne se limite pas au champ militaire. Il se prolonge sur le terrain diplomatique et institutionnel, avec des conséquences durables pour l’organisation politique de la Confédération.

 

Congrès de Vienne: naissance de la Suisse moderne

Lors du Congrès de Vienne, qui met fin aux guerres napoléoniennes, le tsar Alexandre Ier soutient activement la création de la Suisse contemporaine. Sans son intervention, Genève serait probablement restée en dehors de la Confédération, séparée par des territoires français.

Grâce à cet appui, les frontières actuelles de la Suisse peuvent être établies. Plus encore, c’est également avec le soutien décisif de la diplomatie russe que la Suisse obtient la reconnaissance internationale de sa neutralité. Avant Napoléon, rappelle Guy Mettan, le pays était constamment soumis aux ingérences des grandes puissances européennes, notamment de la France et de l’Empire autrichien.

La reconnaissance de la neutralité suisse met fin à ces interférences et constitue une condition essentielle de la souveraineté et de l’indépendance du pays. Pour Guy Mettan, ce rôle historique fondamental de la Russie dans la construction de la Suisse moderne est aujourd’hui largement ignoré, y compris en Suisse.

 

Silence institutionnel: la neutralité n’est pas un mythe spontané

Guy Mettan insiste sur un point souvent méconnu: la neutralité suisse n’est ni une invention spontanée ni un simple choix interne. Elle est le résultat d’un travail diplomatique précis, mené avec l’appui décisif de la Russie.

L’idée de la neutralité émane bien de Suisse, mais elle est portée et défendue au Congrès de Vienne par le tsar Alexandre Ier. À cette époque, la Suisse n’est même pas officiellement invitée aux négociations. C’est le diplomate suisse Charles Pictet de Rochemont, dont une statue se trouve à Genève, qui parvient à convaincre le tsar d’adopter cette proposition et de la défendre auprès des autres grandes puissances européennes.

Sans l’intervention russe, souligne Guy Mettan, la neutralité suisse n’aurait probablement jamais été reconnue. Cette reconnaissance marque un tournant décisif, car elle permet à la Confédération de consolider durablement sa souveraineté et son indépendance.

 

Neutralité comme outil géopolitique: Suisse et Autriche

Guy Mettan rappelle que la Russie a joué un rôle comparable dans l’histoire de l’Autriche. Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les Soviétiques qui acceptent la neutralité autrichienne comme condition préalable à leur retrait en 1955. L’Autriche devient alors un État neutre, selon un modèle proche de celui de la Suisse.

Selon lui, la Russie a donc historiquement soutenu la neutralité comme instrument d’équilibre géopolitique. Aujourd’hui encore, elle demande la neutralité de l’Ukraine. Contrairement à la narration dominante, précise-t-il, la Russie ne réclame pas que l’Ukraine devienne une partie de la Russie, mais qu’elle adopte un statut neutre afin de stabiliser la région.

Il s’interroge sur les raisons pour lesquelles les Européens, y compris les Suisses, refusent systématiquement de voir cette logique. La neutralité est souvent perçue comme une faiblesse, alors qu’elle constitue en réalité un outil de désescalade qui a fait ses preuves.

 

Transposition politique des vieux stéréotypes

Pour expliquer ce rejet, Guy Mettan revient à l’histoire longue de la russophobie. À partir du XVIIIᵉ siècle, les stéréotypes religieux hérités du Moyen Âge sont progressivement transposés dans le champ politique. La religion perd de son rôle central, mais les clichés demeurent et se recomposent sous une autre forme.

Il situe un moment clé de cette transformation à la fin du règne de Louis XV, en France. À cette époque, la Russie, sous l’impulsion de Pierre le Grand puis de Catherine II, devient l’une des grandes puissances européennes. Cette montée en puissance est perçue comme une menace directe par la France, qui se considérait jusque-là comme la puissance dominante du continent.

Pour la monarchie française, l’émergence d’un concurrent à l’Est devient difficilement acceptable. Cette rivalité nourrit une hostilité politique croissante à l’égard de la Russie, venant s’ajouter aux anciens préjugés religieux.

 

Rivalités d’empires: un mécanisme récurrent

Guy Mettan établit un parallèle avec la situation contemporaine. Il compare cette dynamique à celle des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Pendant la guerre froide, l’Amérique peine à accepter l’existence d’un concurrent stratégique, l’Union soviétique. Après l’effondrement de l’URSS, les États-Unis deviennent la puissance hégémonique mondiale. Aujourd’hui, les milieux néoconservateurs ont à leur tour des difficultés à accepter l’émergence de nouveaux rivaux contestant cette hégémonie.

Selon Guy Mettan, ce mécanisme était déjà à l’œuvre à la fin du XVIIIᵉ siècle. La russophobie moderne trouve ainsi ses racines dans une rivalité de puissance entre empires, bien davantage que dans une menace réelle d’expansion russe.

 

Faux testament de Pierre le Grand: matrice de la peur

C’est dans ce contexte qu’apparaît l’un des documents de propagande les plus influents de l’histoire européenne: le prétendu « testament de Pierre le Grand ». Ce document, entièrement faux, affirme que la mission historique de la Russie serait de conquérir l’Europe occidentale et de devenir la puissance hégémonique du continent.

Rédigé vers 1760, ce faux testament est utilisé comme un outil politique destiné à alimenter la peur de la Russie et à justifier des politiques hostiles à son égard. Guy Mettan insiste sur le rôle central de ce document dans la construction durable de la russophobie européenne.

 

Napoléon: guerre préventive et manipulation de l’opinion

Le faux testament connaît une fortune politique considérable. Napoléon s’en empare lorsque ses relations avec le tsar Alexandre Ier se détériorent après la rencontre de Tilsit en 1807. Lorsqu’il décide de lancer la guerre contre la Russie en 1811–1812, il doit justifier cette expédition auprès de l’opinion publique française.

Le faux testament est alors ressorti, publié et diffusé avec l’appui de l’appareil de propagande impérial, afin de présenter l’invasion comme une guerre préventive. Selon ce récit, la Russie se préparerait à attaquer l’Europe occidentale, et Napoléon n’agirait que par anticipation.

Cette construction idéologique permet de justifier les dépenses militaires colossales et l’envoi de la Grande Armée vers l’Est. La guerre devient une nécessité défensive dans l’imaginaire collectif.

 

Défaite militaire, victoire idéologique

L’expédition se solde par une défaite majeure pour Napoléon, mais le faux testament ne disparaît pas pour autant. Après le Congrès de Vienne, les équilibres européens se recomposent. La France est affaiblie, et les deux puissances dominantes sur le continent deviennent la Russie et le Royaume-Uni.

Si les Britanniques ont été satisfaits de l’aide russe pour vaincre Napoléon, ils refusent toutefois de partager durablement les bénéfices de cette victoire avec une autre grande puissance continentale. La Russie devient rapidement un concurrent stratégique inacceptable pour l’Empire britannique.

 

Pré-guerre froide britannique

Dès lors, Londres engage ce que Guy Mettan qualifie de « pré-guerre froide » contre la Russie, presque immédiatement après 1815. Le faux testament de Pierre le Grand est traduit en anglais et largement diffusé dans la presse britannique. Les journaux décrivent la Russie comme un État despotique, impérialiste et intrinsèquement dangereux.

Ces récits, souligne-t-il, sont étonnamment similaires à ceux que l’on retrouve encore aujourd’hui dans de nombreux médias occidentaux. La Russie y est présentée comme une menace existentielle, animée par une volonté permanente d’expansion.

 

Vers la guerre de Crimée: propagande et déshumanisation

Cette propagande prépare le terrain à un conflit ouvert. En 1853, le Royaume-Uni s’allie à la France et au Piémont-Sardaigne pour lancer la guerre de Crimée contre la Russie. Cette guerre est souvent présentée comme défensive, alors qu’elle constitue en réalité une offensive contre l’Empire russe.

Les représentations médiatiques de l’époque témoignent de la violence de la propagande. Dans la presse britannique, notamment dans The Times, le tsar Nicolas Ier est caricaturé sous les traits d’un vampire ou d’un Dracula planant au-dessus de Londres pour sucer le sang des honnêtes citoyens.

Cette imagerie participe à une déshumanisation durable de la Russie, présentée non plus seulement comme un adversaire politique ou militaire, mais comme une entité monstrueuse et quasi inhumaine.

 

Vérité tardive: quand l’histoire attend le bon moment

Guy Mettan souligne un point central: le faux testament de Pierre le Grand n’a été reconnu officiellement comme une falsification que très tardivement. Ce n’est qu’à la fin des années 1870 que des historiens français établissent formellement que ce document, utilisé pendant plus d’un siècle comme preuve supposée de l’impérialisme russe, ne repose sur aucun fondement réel.

Il s’interroge sur ce délai. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour reconnaître la fausseté d’un texte mobilisé pendant des décennies afin de légitimer des politiques hostiles à la Russie ? Pour Guy Mettan, la réponse est essentiellement géopolitique.

 

Changement d’ennemi, changement de vérité

Jusqu’en 1870, l’ennemi principal de la France n’est pas l’Allemagne, mais bien la Russie. Cette perception bascule brutalement après la défaite française face à la Prusse. L’Empire s’effondre, Napoléon III est renversé, et l’Allemagne devient la menace stratégique prioritaire.

À partir de ce moment, la Russie cesse d’être l’ennemi central. Quelques années plus tard, presque mécaniquement, des historiens français « découvrent » que le fameux testament est un faux. Pour Guy Mettan, cette séquence illustre un mécanisme récurrent: la vérité historique ne s’impose pas par souci de rigueur, mais lorsque les intérêts géopolitiques l’exigent.

 

Renversement d’alliances et mémoire sélective

La France se retrouve alors isolée sur le continent européen. L’Autriche est affaiblie, l’Italie encore incomplètement unifiée, le Royaume-Uni demeure un rival maritime. Dans ce contexte, Paris cherche de nouveaux alliés.

La Russie, jusque-là décrite comme une menace existentielle, apparaît soudain sous un jour plus favorable. Les discours hostiles s’atténuent, les anciens clichés sont mis en sourdine, et un rapprochement diplomatique s’opère. La France et la Russie concluent des accords d’alliance, prélude à la recomposition des blocs européens menant à la Première Guerre mondiale.

 

Russophobie variable: un baromètre de puissance

Pour Guy Mettan, cette séquence met en évidence une constante historique: l’intensité de la russophobie varie en fonction de la puissance réelle de la Russie. Lorsqu’elle est perçue comme un adversaire stratégique majeur, l’hostilité s’intensifie. Lorsqu’elle devient un allié utile ou un acteur affaibli, les discours se transforment.

Il observe que ce phénomène se répète tout au long de l’histoire moderne. La russophobie n’est pas un état permanent, mais une réaction au rapport de force. Plus la Russie est forte et structurée, plus elle suscite la peur et la haine. À l’inverse, lorsqu’elle est affaiblie, fragmentée ou plongée dans le chaos, elle cesse d’être diabolisée.

Il cite l’exemple des années 1990, après l’effondrement de l’Union soviétique. À cette période, la Russie est économiquement exsangue, politiquement instable et largement dépendante de l’Occident. Elle ne représente plus une menace stratégique. Dès lors, explique-t-il, « tout le monde aime la Russie ». La russophobie recule fortement, voire disparaît temporairement.

 

Le retour de la puissance, le retour de la haine

Mais dès que la Russie commence à se redresser, à retrouver une cohérence politique et une capacité d’action internationale, l’hostilité renaît. Cette corrélation directe entre puissance russe et intensité de la russophobie constitue, selon Guy Mettan, une constante historique.

La russophobie fonctionne ainsi comme un indicateur. Elle signale que la Russie est redevenue un acteur capable de peser sur l’ordre international. Il ne s’agit pas d’un rejet idéologique abstrait, mais d’une réaction à une réalité géopolitique concrète.

 

Le mot « russophobie »: peur, haine ou racisme culturel

Guy Mettan revient ensuite sur la notion même de « russophobie ». Il rappelle que le terme n’est pas une invention récente, mais qu’il a été forgé au XIXᵉ siècle par le poète et diplomate russe Fiodor Tiouttchev. Il possède donc une profondeur historique, même si son usage peut parfois susciter des débats. Littéralement, une phobie désigne une peur. Or, observe-t-il, ce qui est à l’œuvre dans le cas de la Russie dépasse largement la peur pour relever d’une véritable haine, voire d’une forme de racisme culturel. Il reconnaît que le terme n’est peut-être pas parfaitement satisfaisant, mais qu’aucun autre mot ne permet aujourd’hui de désigner ce phénomène de manière aussi globale.

Selon lui, cette hostilité spécifique envers la Russie ne trouve pas d’équivalent comparable à l’égard d’autres nations européennes. Il n’existe pas de germanophobie, de francophobie ou d’anglophobie structurée de manière aussi durable. La Russie occupe une place à part dans l’imaginaire européen.

 

Géographie dérangeante et choc symbolique

Guy Mettan reconnaît que d’autres formes de phobies collectives existent ou ont existé ailleurs, comme la sinophobie ou certaines hostilités envers les États-Unis. Mais dans le cas de la Russie, la géographie joue un rôle déterminant.

Pour les Européens occidentaux, la Russie apparaît comme un espace perturbant. Elle s’étend sur une portion immense du globe, à cheval entre l’Europe et l’Asie. Pour des sociétés qui se sont longtemps perçues comme le centre du monde, notamment à l’époque coloniale, cette présence territoriale massive constitue un choc symbolique.

Il est profondément dérangeant, explique Guy Mettan, pour ceux qui se sont pensés comme les maîtres du monde pendant des siècles, de voir un pays aussi vaste, souverain et culturellement distinct échapper à leur domination.

 

Héritage colonial et projections inconscientes

Cette hostilité n’est pas toujours consciente. Elle s’enracine dans l’héritage colonial de l’Europe et dans le refus d’admettre la perte progressive de sa domination mondiale. Plus l’Europe peine à accepter ce déclin, plus elle projette ses angoisses sur des figures extérieures, au premier rang desquelles la Russie.

Pour illustrer ce mécanisme, Guy Mettan compare la russophobie à une phobie individuelle. Dans ce cas, le problème ne réside pas dans l’objet de la peur, mais dans les projections de celui qui a peur. De la même manière, la russophobie révèle avant tout les contradictions internes, les frustrations et les angoisses des sociétés européennes.

 

Sanctions: réflexe colonial d’un pouvoir en perte de contrôle

Guy Mettan établit ensuite un lien direct entre la russophobie contemporaine et les sanctions imposées par l’Union européenne. Il les interprète comme une réaction typique d’un pouvoir en perte de contrôle. Lorsqu’un acteur dominant commence à perdre son influence, il tend à recourir à des mesures punitives de plus en plus dures pour tenter de maintenir artificiellement sa position.

Ces sanctions ne touchent pas uniquement des citoyens russes, mais également des citoyens européens, y compris suisses. Pour lui, cette évolution révèle une profonde confusion idéologique au sein des élites européennes, prêtes à sacrifier leurs propres principes au nom d’une posture morale.

 

Effondrement du soft power et contradiction démocratique

L’un des piliers du soft power occidental a longtemps été le discours sur la démocratie, les droits humains et l’État de droit. Cette narration a conféré à l’Europe une crédibilité considérable sur la scène internationale.

Or, selon Guy Mettan, cette crédibilité est aujourd’hui gravement entamée. Les sanctions visant des journalistes, des intellectuels ou de simples citoyens pour leurs opinions constituent une rupture majeure entre les valeurs proclamées et les pratiques réelles. Cette contradiction est observée avec attention par le reste du monde, en particulier par le Sud global et les sociétés non occidentales.

Il en résulte un effondrement rapide du soft power européen. L’Europe continue de se présenter comme un modèle moral, mais ses actes contredisent de plus en plus ouvertement ce discours, accélérant son discrédit international.

 

Neutralité suisse: rupture silencieuse

Guy Mettan aborde ensuite la question de la neutralité suisse contemporaine. Il rappelle que la neutralité n’a jamais été un principe abstrait ou figé, mais une pratique politique exigeante, parfois imparfaite, mais profondément ancrée dans la culture politique suisse.

Selon lui, être neutre exige davantage de rigueur intellectuelle que de prendre parti. Il est toujours plus facile de se rallier émotionnellement à un camp présenté comme le « bien » contre le « mal » que de maintenir une distance critique.

La décision prise en 2022 par les autorités suisses constitue, à ses yeux, une rupture majeure. En s’alignant rapidement sur l’Ukraine contre la Russie, sans véritable débat politique, la Suisse a porté un coup direct à sa neutralité. Cette décision, prise dans l’urgence, est sans précédent dans l’histoire récente du pays.

 

Perte de crédibilité et affaiblissement diplomatique

Les conséquences sont immédiates. La Suisse n’est plus perçue comme neutre, ni par la Russie ni par une large partie du monde non occidental. Or, la neutralité constituait un élément central de la « puissance lourde » suisse, lui permettant de jouer un rôle de médiateur international.

Guy Mettan rappelle que la Suisse a longtemps offert un cadre de négociation reconnu, notamment à Genève, pendant la guerre froide et dans de nombreux conflits ultérieurs. Cette capacité est aujourd’hui gravement compromise.

 

Genève marginalisée: un symbole du déclassement

Il évoque notamment le sommet Reagan-Gorbatchev de 1985, auquel il a assisté comme journaliste. Un tel sommet n’aurait pu se tenir ailleurs qu’en Suisse, précisément en raison de la neutralité du pays. Aujourd’hui, cette confiance s’est érodée.

La Russie ne considère plus la Suisse comme un acteur impartial. D’autres pays — Turquie, Arabie saoudite ou États non alignés — apparaissent désormais comme des alternatives plus crédibles pour accueillir des négociations internationales. Ce renversement constitue, selon lui, un déclassement historique.

 

Pragmatismes résiduels: ce qui n’est pas totalement rompu

Guy Mettan nuance toutefois ce constat. Il subsiste encore des formes de pragmatisme, comme l’a montré l’épisode du ravitaillement en kérosène d’un avion officiel russe à Genève grâce à des stocks militaires suisses, le paiement étant effectué ultérieurement par voie diplomatique.

Cet épisode illustre que tout n’est pas irréversiblement rompu et que des solutions restent possibles lorsque la volonté existe.

 

Conclusion ouverte: sortir de la peur, retrouver la raison

Guy Mettan conclut sur une note volontairement constructive. Selon lui, rien n’est définitivement irréversible. La paix en Europe suppose de sortir des postures idéologiques, de renoncer à la diabolisation et de rétablir un dialogue fondé sur la reconnaissance des intérêts réciproques.

Dans un monde multipolaire de près de huit milliards d’habitants, aucune puissance ne peut prétendre organiser seule l’ordre international. La Suisse pourrait encore jouer un rôle utile, à condition de retrouver une ligne politique cohérente avec sa tradition de neutralité et de pragmatisme.

Pour lui, seule cette voie permet d’éviter de nouveaux conflits et de reconstruire des relations internationales fondées sur la raison plutôt que sur la peur.

 

Transcription et rewriting (LG) - SurLaLigneRouge

Version originale en anglais

Version française (commentaire IA)

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